RUE LAFFITTE
dont nous parlons. Cet hôtel, ouvrage du célèbre architecte Nicolas Ledoux„ s'ouvrait sur la rue de Provence par une immense arcade hémisphérique, à travers laquelle on apercevait un charmant jardin, et au fond une espèce de temple en forme de rotonde, orné d'une élégante colonnade, et élevé sur une base de rochers groupés avec art et entremêlés d'arbrisseaux, de fleurs rares et de fontaines jaillissantes. Rien de plus pittoresque et de plus original que cette habitation. C'était un palais de fée. Les promeneurs du boulevart et les passants se détournaient de leur chemin pour venir l'admirer. 11 y avait toujours une douzaine de curieux, arrêtés au bout de la nie Cérutti devant l'arcade gigantesque, et jamais décoration de l'Opéra ne produisit un plus bel effet.
En tout temps, ce magnifique hôtel fut cité dans le grand monde parisien pour l'éclat de ses fêtes. Madame Thélusson y réunissait une brillante société, composée de tout ce que Paris comptait de personnages remarquables, en exceptant toutefois M. et madame Necker et leur fille qui n'y furent jamais admis. Le contrôleur général s'était montré fort ingrat envers son ancien patron qui avait été l'auteur de sa fortune; la veuve du banquier ne voulut pas lui pardonner ses mauvais procédés, aggravés par quelques-unes de ces mordantes épigrammes que l'auteur de Corinne puisait dans son esprit satirique et malveillant.
Plus tard, l'hôtel Thélusson fut habité par une des illustrations de l'empire. La famille impériale avait une prédilection marquée pour le quartier d'An tin. Bonaparte se souvenait d'avoir passé, dans une charmante petite maison de la rue de la Victoire, les plus beaux jours de sa glorieuse jeunesse. C'était laque la fortune l'avait pris parla main, pour l'élever au sommet des grandeurs humaines. Une de ses sœurs habitait la même rue. Son oncle, le cardinal Fesch, avait son hôtel rue du Mont- Blanc. — Murât habita l'hôtel Thélusson.
Puis la restauration arriva. Les fenêtres de la rue Cérutti regardèrent passer, sur le boulevart, l'immense et bizarre cortège qui ramenait de l'exil les Bourbons et leurs serviteurs. — Quelques jours après, des ouvriers plantèrent encore l'échelle à ses quatre coins, et grattèrent son nom révolutionnaire pour lui rendre celui qu'elle avait reçu, à sa naissance, et qu'elle tenait de la royauté légitime.
C'est ainsi que l'ancien régime renaissait, sous toutes les formes, et dans les petites choses comme dans les grandes. Les aigles disparaissaient pour faire place aux fleurs de lys ; la paix succédait à la guerre; l'empire français reprenait les proportions d'un royaume ; la vieille aristocratie ressuscitait avec ses titres, ses blasons et sa coiffure de 1788; le retour au passé était complet : la rue Cérutti devait suivre la pente de l'époque. et reprendre son nom de nie d'Artois.
Que signifiait d'ailleurs ce nom de Cérutti? Quel était l'homme qui