RUE NOTRE-DAME-DE-LORETTE
La marquise de L. se posa en face de son mari, croisa les bras, cligira de l'œil et lui jeta ces trois mots foudroyants :
— Et mon prétexte?..
Voilà comment et pourquoi il se fait qu'on sentit si vivement le besoin d'un établissement de bains sur la place Saint-Georges.
La rue Notre-Dame-de-Loretlo, qui aboutit directement au cimetière Montmartre, parla rue Fontaine-Saint-Georges, doit à ce triste voisinage d'être sillonnée chaque jour, jusqu'à midi, par une succession non interrompue de voitures noires, de chevaux noirs et d'habits noirs à vous donner le cauchemar. Mais ce n'est là qu'une physionomie passagère, car il est à observer qu'à Paris, on enterre rarement après midi, et, comme, d'après les règlements de police, tout enterrement doit avoit lieu vingtquatre heures après le décès, on est en droit de conclure que tous les moribonds de la ville se donnent le mot pour ne trépasser que dans la matinée.— Quant à la rue Fontaine-Saint-Georges dont je viens de prononcer le nom, c'est une rue de fraîche date, toute pleine de petites maisons bien régulières et bâties en jolies pierres blanches, ce qui la fait ressembler à une allée du Père Lachaise. Or, cette apparence est, à tout prendre, la seule qui lui convienne, car c'est là bien moins une rue comme les autres qu'un trait d'union jeté entre l'église et le cimetière.
Croiriez- vous qu'à Paris, dans la capitale du monde civilisé, en plein dix-neuvième siècle, il se trouve des propriétaires barbares qui refusent l'hospitalité, moyennant six cents francs par an, à des hommes, leurs frères devant Dieu, sous le vain prétexte qu'ils sont peintres. Voilà pourtant ce qu'ont produit les vaudevilles contemporains, où il est d'usage immémorial de représenter les artistes sous les couleurs les plus extravagantes et les plus fausses. — Et c'est là ce qu'on appelle sans rougir corriger les mœurs en riant! — Grâce au ciel, les propriétaires de la rue Notre-Dame-de-Lorettc ne partagent aucunement ces travers ridicules.
Au prochain créancier que vous aurez le plaisir d'accompagner à sa dernière demeure, pourvu toutefois qu'il soit enterré à Montmartre, levez la tète en traversant la rue Notre-Dame-de-Lorette et pointez votre regard sur quelqu'une des plate-formes qui couronnent les maisons, à la mode italienne. Alors il est impossible que vous n'aperceviez pas se dessiner à sept étages au-dessus du niveau des trottoirs, quelque chose de semblable à ces mannequins placés dans les champs pour servir d'épouvantail à la voracité des bandits emplumés. — C'est d'abord une robe de chambre où se fondent, sans harmonie, toutes les couleurs de l'aroenciel, un pantalon à pieds d'une forme inconnue et des pantoufles impossibles à décrire. Sous cet attirail burlesque se cache un jeune peintre de la plus haute espérance : les jeunes peintres donnent tous les plus hautes espérances, y compris ceux qui finissent par enluminer les enseignes.
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