‹ Les rues de paris: Paris ancien et moderneChapitre 38 sur 77 · RUE DES MARMOUZETS · texte numérisé non relu

RUE DES MARMOUZETS

La rue des Marmouzets a dû certainement sou nom à un hôtel, damus Marmosetorum , qui était orné de ers petites statues peintes et dorées que fabriquaient les tailleurs d'images, dans la simplicité de leur art, et qu'on prodiguait alors pour la décoration intérieure ou extérieure des édifices. Pàquier cite des « marmouzets qui sont encore au commencement • de la chambre dorée du parlement de Paris. » Que le mot marmoiizet ftoil dérivé de marmor, marbre, ou de ma r mous, singe, ou de marnwt. il variait peu de significations, en s'appliquant à des tètes fantastiques qui

jettent de l'eau en fontaine, à des ligures de ronde-bosse en pierre, en métal ou en bois, à des peintures, à des poupées, à des images de saints et à des girouettes. L'histoire décrit les réjouissances publiques aux sacres, aux entrées, aux mariages de rois et de reines; le plus beau rôle appartient partout aux marmouzets qui, à chaque carrefour, représentaient une scène allégorique de circonstance. Ces automates avaient souvent à la bouche un rouleau, portant une devise gravée, en latin ou en rimes françaises. Nicolas Flamel, qui faisait servir ses immenses richesses à l'émulation des arts, nicha des marmouzets coloriés dans tous les monuments qu'il fonda ou répara, aux églises des Saints-Innocents, de Saint-Jacquesla-Boucherie, et surtout aux Charniers où sa femme Pernelle fut enterrée. Au nombre de ces marmouzets, son portrait tenait toujours le premier rang, à genoux, eu costume de pèlerin et l'écritoire à la ceinture, comme ses armes parlantes. Les rois ne dédaignaient pas de figurer eu marmouzets sur le frontispice de leurs palais, et de réduire ainsi la royauté aux proportions d'un magot de la Chine.

Le pape Grégoire XI, qui avait été chanoine de Notre-Dame, légua par testament, au Chapitre, nue maison qu'il avait entre la rue de la Colombe et celle du Chcvet-Saint-Laiidry. La place de cette maison semble au moins indiquée par une enseigne de la Vierge dont le nom reste à sa niche vide. Si un pa]>e ne s'est pas trop compromis eu logeant dans la rue des Marmouzets, où il devait entendre les glapissantes orgies du Val d'Anumr de la rue Clatigny, Gérard de Moutaigu, évèque de Paris, mort en 1420, pouvait s'autoriser de l'exemple apostolique pour habiter sou hôtel, situé dans la même rue, au coin de celle de la Licorne: il voyait de là mener aux carrefours les vendeuses de prostitution, que Ton marquait d'un fer chaud, et à qui on coupait les oreilles au pilori. Le roi était propriétaire d'une plâtrière dans cette rue, qu'une lettre de François l rr qualifie fwn» des principales et plus anciennes de notre ville, et cette plâtrière rapportait quelques sous de loyer à la couronne de France.

Vers la fin du quatorzième siècle, la maison des Marmouzets était en bonne renommée dans la vicomte et prévoté de Paris. Un barbier et un pâtissier y tenaient boutique: le pâtissier, qui augmentait chaque jour sa clientelleet sa fortune, se gardait de toute contravention aux ordonnances de la police du Châtelet, tandis que son métier commettait* fautes, mespren- » tures et déceptions au préjudice du peuple et de la chose publique, au » moyen desquelles fautes se peuvent encourir plusieurs inconvénients es » corps humains. » On ne lui reprochait pas d'avoir fait un seul pâté decairs sursemees et puantes, ni de poisson corrompu, un seul liane de lait tourné et écrémé, une seule rinsole de porc ladre, une seule tartelette de fromage moisi. Il n'exposait jamais de pâtisserie rauecou réchauiïée; il ne confiait pas sa marchandise à des ^en> <|<> métiers honteuj- et déshonnétes. Aussi

estimait-on singulièrement les pâtés qu'il préparait lui-même ; car, malgré la vogue de son commerce, il n'avait qu'un apprenti pour manipuler la pâte, sous prétexte de cacher le secret de l'assaisonnement des viandes.

Son voisin le barbier, baigneur étuviste, avait mérité la faveur du public qui ne tarissait pas en éloges sur son adresse et sa probité ; personne mieux que lui ne festonnait, ne rasait, ne saignait, n'étuvait. A peine ses garçons allaient-ils crier par les rues : les bains sont chauds! la foule s'y portait, et l'étuve était pleine en un instant; il connaissait la pratique des drogues autant qu'un physicien, et exerçait la chirurgie de même qu'une mire. On saluait ses trois bassius de fer-blanc à l'instar d'une madone, et on accourait de toutes parts grossir l'affluence des clients qui faisaient cortège à sa réputation.

Cependant des bruits sinistres avaient plus dune fois circulé dans la rue des Marmouzets. On parlait d'étrangers massacrés la nuit, et on montrait du doigt le ruisseau teint de sang, qui ne provenait pas de saignées faites par le barbier, car on l'eût mis en prison et à l'amende pour n'avoir pas jeté ce sang dans la rivière.

Un soir, des cris perçants sortirent du laboratoire du barbier, chez le-

quel on avait vu entrer un écolier qui arrivait de l'Allemagne. Cet écolier &e traîna sur le seuil, tout sanglant, le cou mutilé de larges blessures: on

l'entoura, on l'interrogea avec horreur : il raconta comment le barbier l'avait attiré dans son ouvroir, en promettant de le raser gratis. En effet, il n'eut pas plutôt livré son menton à l'opérateur, qu'il sentit le rasoir entamer sa peau; il cria, il se débattit, il détourna les coups de la lame tranchante, et parvint à saisir son ennemi à la gorge, à prendre l'offensive à son tour et à le précipiter dans une trappe ouverte qui attendait une autre victime. En achevant ce récit d'une voix étouffée, il tomba d'épuisement et s'évanouit dans son sang.

Les assistants éclatèrent en malédictions et se signèrent, avant de pénétrer dans ce repaire d'assassinats. On ne trouva plus le barbier, la trappe était refermée; mais quand on descendit dans une cave commune aux deux boutiques, on surprit le pâtissier occupé à dépecer le corps de son complice qu'il n'avait pas reconnu en l'égorgeant : c'est ainsi qu'il composait ses pâtés, meilleurs que les autres, dit le père Dubreul, d'autant plus que la chair de l'homme est plus délicate, à cause de la nourriture. En mémoire de ce crime incroyable, la maison fut démolie, et une pyramide expiatoire élevée à l'endroit où ce boucher de chair humaine, qui fut brûlé avec ses pâtés, apprêtait sa délicieuse et atroce pâtisserie. L'arrêt exécuté, la procédure anéantie, le temps n'effaça pas le souvenir du pâtissier homicide qui sert encore d'épouvantai! aux petits enfants de la rue des Marmouzets.

Plus de cent ans après l'événement, la place vide, appelée anciennement le lieu des Marmouzets, et qui devait à toujours être inhabitée, appartenait à Pierre Bélut, conseiller au parlement, qui n'osait entreprendre d'y faire bâtir; il requit une permission du roi qui, par lettres-patentes du mois de janvier 1556, dérogea à l'arrêt, sentence et condamnation qui sur ce pouvaient être intervenues, donna congé de réédifier celte place et lieu vide, pour être habitée, et, sur ce, imposa silence perpétuel au procureur présent et à venir. Il ne fallut pas moins de la formule royale : car tel est notre bon plaisir, pour que les murmures du peuple ne se changeassent pas en voies de fait contre l'œuvre des maçons, quoique la rue des Marmouzets Kit grandement difformée par cette place vide et cette pyramide en ruine.

Les rois au douzième siècle n'étaient pas aussi absolus qu'au seizième; et si François I" lit rebâtir impunément une maison, Louis-le-Gros n'en lit pas abattre une, de pleine puissance et autorité, sans outrepasser ses droits. Le chanoine Durancy avait dans cette rue des Marmouzets un logis qui empiétait sur le chemin public, et fermait presque le passage. Le fils de Philippe 1" ordonna de renverser la partie avancée de cette propriété particulière. Le Chapitre se plaignit de cet attentat à ses immunités, et lorsque Louis fut monté sur le trône, il consentit à céder au pouvoir ecclésiastique et à payer un denier d'or d'amende, le jour même de son mariage avec Adélaïde de Savoie. Louis-le-Gros, qui menaçait le roi d'An-

gleterre d'aller faire ses relevailles à Londres, en compagnie de vingt mille lances, s'avoua vaincu par le chanoine Durancy.

La rue des Marmouzets, qui n'a conservé de sa vieille physionomie que des piliers ronds incorporés dans une maison moderne, des angles de mur en saillie, des portes basses surmontées de soupiraux grillés, et une enseigne en relief, au Palmier, était, s'il se peut, encore plus noire et plus sale, avant Tannée 1663, que commença le nettoiement des rues, lorsque le médecin Courtois, qui y demeurait, avait dans sa salle de gros chenets à pommes de cuivre, qui étaient chaque jour encroûtés de vert-degris» produit par l'infection de l'air. « Jugez, disait-il, en narrant son ex- » périence journalière, à quelle action corrosive sont soumis les poumons • et les autres viscères plus susceptibles que le cuivre ! »

Néanmoins, le médecin Courtois ne délogeait pas, malgré les intérêts de ses poumons, contraires à roux de sa bourse.

III K IIK LA IIARILLEHIK.

La rue de la Barillerie, qui joint le pont Saint-Michel au Pout-au-Chauge, formait jadis trois rues sous trois noms différents : rue du pont Saint-Michel, rue de la Barillerie, et rue Saint- Bar Ihélemi. 11 est à croire que cette rue exista du moment où le Grand et le Petit-Pont furent construits, où fut élevé un palais pour le gouvernement de Ltitèce, où le commerce exigea plus de relations entre les deux rives de la Seine : cette rue était une voie romaine, quoique son élargissement n'ait eu lieu qu'en 1705, el César y passa avec son armée, tandis que, sur la montagne de Mars, les Gaulois appelaient la bataille en choquant leurs boucliers. Quant au nom de la Barillerie [Barilleria), que Guillot, dans son Uicl des rues, change en Grand Bariszeric, pour la distinguer d'une autre ruelle de la Barillerie qui lui était parallèle, et qui est aujourd'hui couverte de maisons : ce nom témoigne assez qu'elle était habitée par des tonneliers qui suffisaient à peine pour l'immense quantité de vin que produisait le Parisis, depuis queBrennus y avaitapporté d'Italie la vigne en trophée. Lutéce, du temps de Julien, qu'elle devrait placer à la tète de ses rois bien-aimés, s'environnait de fertiles vignobles, dont la récolte faisait sa richesse et sa gloire ; le Palais, les Thermes, le Temple et les monastères eurent longtemps une ceinture de ceps chargés de raisins délicieux, et l'on vendangeait à l'endroit même où la rue de la Harpe grimpe moisie et fangeuse entre ses deux quais de maisons pendantes; enfin, le nectar de la Ville-l'Évèque, de Sure ne, de Vanvres et de Sainte-Geneviève était réservé à la table royale, et passait pour exquis, même sans l'être. Il faut que le vin ou le goût ail eu ses révolutions ainsi que le royaume.

Saint-Louis avait autant de soins de sa barillerie que de sa chapelle, el

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trois barilliers qui mangeaient à la cour étaient préposés à la garde des tonneaux, muids, frottes et barils. Le roi Jean se contentait de deux harilliers d echansonnerie. Peut-être le voisinage des caves du palais où Charleinagne entassait ses bons barils cerclés de fer, 'bonos baridos ferro ligatos,) a-t-il donné à la rue le nom de la Barillerie, qu'elle portait avant 1280.

Ce nom, suivant Robert Cenal, fut modifié en celui de la Babiller te, ria loqulelia, ou loculia) soit à cause du parlement où se dépensait tant de paroles, soit à cause des badauds qui se rassemblaient là pour s'entretenir des nouvelles ; soit à cause de la contusion de cris de toute espèce que jetaient les marchands ambulants, dont le nombre était si effrayant, que Guillaume de la Villeneuve, après en avoir cité une partie, finit par s'écrier : que si j'avais grand avoir, et de chacun roulsisse avoir de son métier une denrée, il aurait moult courte durée.

En effet, la plupart de ces crieries singulières sont perdues pour nous avec l'objet qui les avait lait inventer, et beaucoup d'états se sont agglomérés en un seul, qui à présent attend l'acheteur en silence et en boutique. On ne crie plus: Des aiguilles pour du vieux fer! de l'eau pour du pain ! des oiselets pour du pain ! On ne connaît plus les marchands de lie de vin, de bûche à deux oboles, de sauce à l'ail et au miel, de poivre pour un denier, de jonchées d'herbes fraîches. Enfin, pour comprendre la babillerie que c'était dans les rues, il faut lire le IVict du mercier, qui avait la constance d'énumérer sa marchandise en plus de deux cents rime». depuis le qneton coton , avec lequel les dames se rougissent, jusqu'au bon coffre à garir la teigne : on verra que notre mercerie est moins riche en assortiment que celle de nos naïfs aïeux.

A une époque où de hideuses maisons entassées l'une sur l'autre, chacune se haussant à l'envi au-dessus du toit voisin, formait la cour du Palais, et prolongeaient l'étroite rue de la Barillerie à l'endroit même où s'ouvre aujourd'hui une place assez vaste pour y dresser l'échafaud du pilori moderne, on établit dans une de ces maisons bourgeoises un ftôpital pour les pauvres enfants : la charité chrétienne osa se montrer en public, pendant que la justice se cachait au fond de son sanctuaire.

En 1420, l'hiver fut bien rude et la misère bien affreuse; les fléaux célestes semblaient d'accord avec les fléaux terrestres : la mauvaise saison avait gâté les récoltes, et la guerre civile, qui mettait la France en feu, arrêtait toutes les ressources du commerce. Paris, dépourvu de gloire et d'approvisionnements, sous la domination anglaise, ne se souvenait plus de ses sanglants désordres, au milieu de la famine qui déchirait ses entrailles.

Le prix des denrées de première nécessité augmentait tous les jours, et bientôt l'argent ne suffit plus pour avoir du pain. Dans les rues, à l'huis des boulangers, « ouïssiez par tout Paris piteux plaids, piteux cris.

piteuses lamentations, et petits entants crier : je meurs de faim! et sur les fumiers, parmi Paris, puissiez trouver, ci dix. ci vingt ou trente enbots, lils el tilles <|ifi là mouraient de faim et de froid, et n'était si dur

• coeur qui par nuit les eûl oui crier : helas! je meurs de faim! qui grand

• pitié n'en eut ; mais les pauvres ménages ne les pouvaient aider. » L'Eglise ne vint pas au secours de ces malheureuses créatures; l'Eglise

avait sa part des calamités publiques, et saint Yincent-de-I'aule n'était pas né. Cependant, l'Eglise avait toujours ouvert ses bras aux enfants abandonnés qu'elle adoptait comme une brave mère, qu'elle nourrissait et qu'elle élevait dans sou sein. Mais la crèche, placée dans la cathédrale, et destinée à recevoir les pauvres enfants-trouvés de Notre-Dame, semblait changée en cercueil, et restait vide comme pour insulter à tant d'êtres souffrants : Isabeau de Bavière ne leur avait pas encore légué huit francs dans son testament; Isabeau qui causa tous les malheurs de ce temps-là. Isabeau qui ne donna pas à manger au peuple mourant de faim aux jKirtes de l'hôtel Saint-Paul i

Enfin, aucuns des lions habitants de la bonne ville de Paris, émus de tout ce qu'on souillait autour d'eux, car la cherté des vivres devint excessive, et il faisait toute la douleur île froid qu'on pouvait penser, achetèrent trois ou quatre maisons dans la rue de la Rarillcrie, où les pauvres enfants avaient potage et bon feu et bien couchés; chaque hôpital ayant qua-

rante lits ou plus, bien fournis, que les lionnes gens de Paris y avaient donnés. Mais ces soulagements ne favorisaient qu'un petit nombre d'infortunés: au mois d'avril, lorsqu'on vidait emmi la rue les pommes et prunelles qui en hiver avaient fait les buvages (cidres), femmes et enfants mangeaient par grand saveur les fruits pourris qu'ils disputaient auxporcs desaint Antoine. Cette famine n'est pas le seul événement funeste dont la rue de la Barillerie fut le principal théâtre. En 1018, le feu consuma la grand' salle du Palais, et faillit détruire toutes les maisons et les églises de la Cité. Cet incendie frappa les Parisiens, comme une grande calamité publique : car le Palais de Saint-Louis, plein de souvenirs royaux amassés pendant quatre siècles, semblait devoir vivre autant que la monarchie, et Paris s'intéressait à la conservation de ce vénérable monument, ainsi que Home attachait sa destinée au Capitole.

Ce Palais, dont le peuple savait tous les chemins, et qu'il avait rendu complice de toutes ses révoltes, du temps des Maillotins, des Bourguignons et des Ligueurs; ce vieux et solennel Palais s'enorgueillissait alors de sa grand' salle, qui passait pour l'une des plus grandes et des plu* superbes dm monde; il n'était pas moins fier de sa Table de Marbre, qui portait tant de longueur, de largeur et d'épaisseur, qu'on tient que jamais il n'y a eu de tranches de marbre plus épaisses, plus larges ni plus longues.

Cette Table de Marbre servait de tribunal, quand les maréchaux y rendaient leurs arrêts; de théâtre, quand les clercs de la bazocbe y représentaient leurs farces et moralités; de réfectoire, quand les empereurs, rois, reines et princes du sang y siégeaient dans les festins publics; de pilori, quand on y exposait quelque illustre coupable aux yeux de la foule circulant et bayant à l'entour.

Cette grand' salle, bâtie par Saint-Louis, sur fondations plus anciennes que la royauté, avait été achevée et décorée par ce malheureux Engnerrand de Marigny, jugé à mort dans ce Palais, qu'il fit réédifier avec tant de splendeur; pendu au gibet de Montfaucon, qu'il fit reconstruire avec tant de prévoyance !

Un pavé de marbre blanc et noir, une magnifique voûte en charpente toute peinte en or et argent, des lambris de bois de chêne sculpté et rehaussé d'or et d'azur, de même que les piliers massifs qui soutenaient les arceaux du plafond, tels étaient les ornements de cette salle que la poussière de trois cents années avait noircie, mais que les pas et les cris de tant de générations n'avaient pas ébranlée. Les statues des rois de France, rangées comme dans l'histoire, ne régnaient plus que sur des bancs et des sacs d'avocats, des boutiques de mercerie et de libraires ; car le Palais n'était plus le séjour royal par excellence, et le jeune Louis XIII eût dédaigné d'y venir coucher, quoique le bon roi Louis XII y eût dormi fort paisiblement la nuit de ses noces avec la belle Marie d'Angleterre.

Le crime de Ravaillac, en 1010, eut un contre-coup en 1618; l'incendiaire se chargea de parfaire la besogne du régicide. On soupçonnait, on accusait même de grands personnages d'avoir trempé dans la mort de Henri IV; les pièces du procès déposées au greffe pouvaient d'un jour à l'autre enfanter des échafauds pour de nobles maisons; il était donc urgent d'anéantir ces pièces : on mit le feu au Palais, au risque de brûler la Cité entière.

On ignora toujours les auteurs ou les causes de ce mystérieux incendie. « Le feu est descendu du ciel eu façon d'une grosse étoile flamboyante, • d'une coudée de longueur et d'un pied de large, sur la minuit, » dit une relation imprimée peu de jours après.

Le feu ne se déclara que vers trois heures du matin, et un soldat qui était en sentinelle donna l'alarme le premier. Mais déjà la flamme, ali-

mentée par les bancs, les ais et les 1 khi tiques, s'élançait de toutes parts et jusqu'au faîte de la tour du tocsin, qu'on ne put sonner pour appeler du secours. Cependant, Defunctis, prévôt de la cour et de l'île, accourt avec ses archers; les voisins se réveillent au bruit et apportent de l'eau qu'on tire de la rivière et des puits de la rue de la Vieille-Draperie.

Déjà la grand' salle, admirable, certes, en sa structure de si grande mûue de pierre et en ses hauts et plantureux lambris, était toute embrasée avec la chambre du trésor, et la première chambre des enquêtes et re-

quèles de l'hôtel; déjà l'embrasement gagnait la chambre dorée; les seaux, cruches et chaudrons, employés par deux mille travailleurs, semblaient impuissants pour arrêter les progrés du terrible fléau, lorsqu'on imagina de faire au milieu de la rue de la Baril le rie, vis-à-vis de l'église Saint-Barthélémy, un canal bordé des deux côtés de fiens bien épais, qui conduisait l'eau jusqu'en la basse-cour du Palais qui, Unit aussitôt, fut presque un lac d'eau.

Les flammèches pleuvaient à toute outrance dans la Conciergerie, et les prisonniers, alléguant que la prison était destinée pour les garder, et non pour les brûler, arrachèrent les clefs des guichetiers, et tentèrent de s'évader; mais Defunctis et ses gens les repoussèrent de vive force; et plusieurs de ces misérables périrent par le fer en cherchant à fuir le feu.

Cette fournaise jetait une telle clarté dans les ténèbres, que les villageois qui venaient des environs apporter des provisions au marché, pensèrent que le soleil s'était levé deux heures plus U)t que de coutume.

A huit heures du matin tout était consumé.- « Les grands piliers bâtis » de pierre dure demeurèrent brisés en menus morceaux en façon d'é- » cailles, ni plus ni moins que chaux mouillée; cette longue et épaisse » tranche de marbre noir fort luisant, avec les pieds de même, fut pres- » que réduite en cendres; ces belles et hautes statues des rois affichées » aux parois, selon l'ordre qu'ils avaient régné, toutes mutilées et tron- » quées. H ne restait que le pavé marqueté, encore bouillant, qu'on n'o- » sait toucher, ni marcher dessus à pied, qu'il ne brûlât pendant qu'on » portait dehors les immondices du feu. »

Le lendemain, Messieurs de la Cour eurent beau rendre un arrêt pour les sacs, procès, pièces et registres dérobés pendant l'incendie : marchands, apothicaires, papetiers, cartiers, merciers, épiciers et autres, sommés de n'acheter aucun parchemin, papiers, écrits ou minutes ou grosses, ne rapportèrent rien au greffe civil et criminel. 11 est donc prouvé maintenant que Havaillac n'avait pas de complices.

L'arrêt du parlement, publié à son de trompe par la ville et lu aux prônes des paroisses, n'intimida pas la verve satirique du poète Théophile, qui osa rire de ce désastre :

Certes , ce fut un triste jeu Ouancl, à Paris, dame justice Pour a\oir mangr trop d'épier .

Se mit le Palais tout en feu.

Ce froid quolibet faillit coûter cher au poète athée qui, sept ans plus tard, lors de la publication de ses vers libertins, fut enfermé à la Conciergerie et brûlé en effigie sur la place de Crève.

Pau. L. Jacoii Hiiiliophilk

..-T.iW^i

mQUi|A>T comme Alexandre, légisi.iM-in comme Justinien, grand capitaine et organisateur comme César ql rYcdéric 11, Napoléon voulut être splrndide et créateur comme Louis XIV, Il ne se contenta pas, comme Amiihal , de niveler les Alpes; eu mine, Xerxés, de donner des limili*s à la mer; comme Philippe- Auguste, de dresser des remparts protecteurs ; il prétendit, sur tous les points de son vaste empire , fonder des villes, creuser des canaux, élargir des fleuves, tracer des routes H i «Miionnerles travaux de soixantebail mis par les gigantesques combintirtns de son génie.

Les merveilles du régne de Napo- In m ne consistent pas seulement is grandes batailles ; elles ne l*ltrètrnt pas aux lumineuses discussions de son Code immortel, à la m;in:he imposante et Hère de sa politique toute hérissée de baïonnettes et chargée de couronnes ; ces merveilles se révèlent dans i ■ ' les partiesdela France. dans toutes les contrées , de l'Europe ou du inonde, où il a posé le pied.

Paris, la ville aimée de Julien.

100 ItUE DE LA TA IX.

la ville ornée par Charlemagne et policée par Saint-Louis; la ville héritière de la politesse d'Athènes, de la hravoure de Sparte et de la grandeur de Rome; Paris, cette capitale de deux mille ans, qui a vu passer, dans ses murailles, trois races de rois et une révolution inouïe dans les fastes de l'univers; Paris, dis-je, reçut du héros qu elle vit couronner sous les arceaux de son antique basilique, les premières et sublimes étreintes de l'amour d'un grand homme pour les sciences, pour les lettres et pour les arts.

A la voix de Napoléon devenu empereur, le Louvre inachevé voit un peuple d'ouvriers déblayer son enceinte, continuer ses portiques, allonger ses galeries. Des ponts, des quais qui, tous, enregistrent une victoire; des boulevarts baptisés du nom des généraux morts au champ-d'honneur. Des places, des rues dont l'architecture élégante rappelle les quartiers de Périclès à Athènes, d'Adrien à Rome, de Pharaon en Egypte, s'élèvent comme par enchantement autour des Tuileries, de ce vieux palais bâti par Catherine de Médicis, et donnent à cette partie de la capitale une physionomie toute nouvelle. Là on des masures accroupies prés de l'habitation des rois, projetaient leur ombre funèbre, on lit, sur de coquettes tablettes de marbre, les noms de Rivoli, de Gastiglione et de Mont-Thabor. Chaque angle de ce quartier nouveau est incrusté d'une victoire, chaque place d'un trophée, chaque pierre d'un souvenir!

Tandis qu'à l'extrémité orientale de Paris, le Panthéon, destiné à recevoir les cendres des grands hommes, s'achève; le Temple de la Gloire s'élance du sol avec ses trépieds d'airain et ses cryptes de granit. Le dôme des Invalides étincelle d'or, comme au jour où Louis XVI alb saluer, sans gardes, les vieux débris des phalanges de Fribourg, de Rocroy, de Senef et de Nerwinde. L'abbaye de Saint-Denis, restaurée, réintègre dans ses caveaux purifiés par les bénédictions d'un pontife centenaire (le cardinal de Relloy), les ossements des rois disséminés par la tempête révolutionnaire, tandis que les pieuses mains du chef de la quatrième race, de la race Napoléonienne, dépose dans des chapelles expiatoires, au milieu de lampes ardentes, les poussières augustes qui étaient autrefois Louis Xll , Henri IV, Louis XIV et l'infortuné Louis XVI. Puis l'arche des victoires de l'empire va poindre à l'occident de Paris, à cette barrière de l'Etoile, qui devrait s'appeler la barrière des batailles; enfin, il jette les fondements de la colonne de la grande armée sur la place Vendôme, et aligne les édifices de la rue Napoléon que l'abaissement de la France devait faire nommer, huit ans plus tard, rue de la Paix.

Celte rue, la plus belle de la capitale, fut projetée sous Louis XVI. Il appartenait à Napoléon de réaliser tout ce que les rois ses prédécesseurs avaient rêvé pour l'illustration de la bonnevillc; mais avant d'entrer en matière sur les embellissements successifs effectués, sous l'empire, dans ce

ItlîE IIK LA PAIX IGI

quartier de Paris, il me faut jeter un regard rétrospectif sur ces emplacements qui, jadis consacrés à la méditation, au silence, à la prière, sont devenus, grâce à la métamorphose opérée par le génie du grand homme, le centre des plaisirs et des richesses de la première cité du monde.

Eu 1589, Louise de Lorraine, veuve de Henri 111, roi de France. légua, par son testament, à mademoiselle de Mercœur, sa nièce, la terre et la seigneurie de Beaussart, avec mille écus d'or de rentes, (environ 216,000 francs de notre monnaie,) à la condition que le duc et la duchesse de Mercœur, ses père et mère, en jouiraient leur vie durant, et qu'ils emploieraient la somme de vingt mille écus d'argent parisis, ( la valeur de 150,000 francs d'aujourd'hui,) à fonder un couvent de Capucines. La duchesse de Mercœur étant devenue veuve, présenta requête à Henri IV, et obtint de lui, en 1602,1a permission de bâtir dans l'intérieur de la ville, et où elle le jugerait convenable, un monastère de Capucines. La duchesse choisit la rue Saint-Honoré ; et, l'an 1004, le29 r jour de juin, elle posa la première pierre de cet établissement. Le 18 e jour de l'année 1G0G, l'église fut dédiée et consacrée, par Claude Coquelet, évèque de Digne, ni l'honneur de Jésus-Christ, de la Vierge et de sainte Claire : le coûtent fut élevé Tannée suivante, à la place de l'ancien hôtel du chancelier Iluperroii.

L'historien Létoile, eu parlant de cet établissement religieux, assure que les Capucines prirent d'abord le titre de Filles de la Passion. «I qu'elles se montrèrent, aux processions publiques, avec une couronne d'epines sur la tète. Il dit aussi que leur discipline était très-an stère, etqu elle surpassait celle des autres communautés de tilles. Le couvent des Capucines était situé nie Sainl-llonoré, presque eu face de celui des Capucins, institué longtemps auparavant; mais eu 1088, Louis XIV, déjà sur ses vieux jours, voulant faire construire la place Vendôme, ordonna la démolition du couvent des Capucines tel que la duchesse de Memeur l'avait édilié, et lit élever à sa place de nouveaux bâtiments, plus vastes et plus commodes, à l'endroit même où commence aujourd'hui la rue Neuve-des- Capucines. La façade de l'église correspondait à l'axe de la place Vendôme, et servait de perspective à ce magnifique emplacement. L église fut construite sur les dessins de l'architecte Ochay. L'intérieur était décore de quelques tableaux de Restout et d'Antoine Coypel. Plusieurs monuments funéraires donnaient à ses chapelles et à sa nef un caractère tout particulier. Les tombeaux de la famille de Créquy se trouvaient dans la chapelle Saint-Ovide ; le mausolée du marquis de Louvois, ouvrage de Girardon, et enlin celui de la marquise de Pompadnur, maîtresse de Louis XV, etd'Alexandrine Lenormaiid d'Etiolés, sa lille, attiraient surtout l'attention des artistes.

Alexandre Vil donna au duc de Crequy, lorsqu'il était ambassadeur a Rome, les ossements d'un saint de |mmi de réputation, nomme Ovide h

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ilnu accepta le don, et RI déposer les reliques dans ta nouvelle eji Capucines i »»u il s'était réservé, pour foi et les sien», une chapelle sépulcrale. Les Parisiens coururent aux nouvelles reliques, el l*ttBuonoe déa dévot* hit si grande que l'esprit mercantile prit réveil. De île toutes sortes irnlijris\hiiviii s'établir sur ta place Vendôme; il s arriva même de* limonadiers et dessalfimbanquee.Cet assemblage devint bieishVi

une foira qui s'appela paré &mm-(hûjk t et qui, vu 1771, fui réunie i h Foire Saint-Laurent installée d«ui* lr faubourg Saint-Denia Iprèa ww existence de plus de cent années de Hiss à 1790 . ce couvent fut sap* primr comme i^us 1rs antres, et les IwiimmiM, ainsi que les jardina il dépendances, déclarés, p.uhi Convention* bi$Hë mtitomni.v.

En 1793, cea mêmes bâtiment* fiuviii destinés ;» la Fabrication «!«*> aseignata; il est certain qu'une valeur de 25 milliards, chiffre qni paraîtra fabuleux, mais qui est exact, sortil des ateliers du couventdes tlapttciura, ri alimenta, pour quelque temps «lu moins, lea coffre-torts de I;i répn« hlique; déserte qu'on pmi dire Min que remplacement de la

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de la Paix a fourni à la France les moyens de soutenir une guerre terrible et acharnée contre les rois de l'Europe, ligués entre eux, pour lui ravir la conquête de sa liberté.

Le jardin des Capucines devint, de 1797 à 1804, une espèce de promenade publique où quelques arbres, échappés à la voracité des édiles révolutionnaires, se montraient, çà et là, au milieu d'un terrain inégal, sablonneux et parsemé des débris du cloître, des ruines de l'église et des divers bâtiments qui se rattachaient au couvent. De nombreuses maison* nettes, des échoppes de marchands de gâteaux, de jouets d'enfants et d'orviétan; des physiciens ambulants, des danseurs de corde, des lanternes-magiques et des baraques où l'on montrait des phénomènes et des animaux vivants, un grand théâtre même, se groupèrent dans ce jardin désolé, et remplacèrent les beaux arbres, les allées solitaires, les chastes réduits où de pieuses filles étaient venues, pendant un siècle, espérer en Dieu et peut-être se souvenir du monde.

Il n'est pas hors de propos de faire remarquer ici que le premier panorama, cette précieuse et savante conquête de la lumière appliquée à la peinture, a été bâti sur le terrain des Capucines.

Une autre foire de Saint-Ovide était donc venue s'installer d'elle-même dans ce lieu; ou plutôt la Liberté, cette nouvelle et puissante sainte du calendrier républicain, avait daigné passer parla pour transformer en cirque populaire l'asile sacré des filles du Seigneur.

A propos de vivquv populaire, il est bon aussi de rappeler que Fraueoiii. le célèbre écuyer, grand-père de ceux qui existent aujourd'hui, vint, pour la première fois eu France, donner ses exercices d'ëqtiitatioii au cirque du jardin des Capucines.

Tel était l'état des choses lorsque .Napoléon crut devoir mettre un terme à tant de dégradations et de sacrilèges. Il voulut effacer jusqu'aux traces matérielles des fureurs révolutionnaires, et l'abjection de l'ancien couvent des Capucines dut cesser. A sa voix, le démon des ruines fit place au génie des arts, et la rue Napoléon sortit des décombres amoncelées du couvent des Capucines.

La place Vendôme est véritablement la tète de la rue de la Paix : arrètons-uous un instant au pied de la Colonne, pour apprendre, en quelques mots, l'origine et l'histoire de cette place.

Nous le savons déjà : Louis XIV avait déplacé les Capucines pour les établir dans le monastère qu'il leur fit bâtir un peu plus loin. Sur l'emplacement du premier couvent et sur une partie des terrains dépendants de l'hôtel du maréchal de Vendôme, qu'il avait acheté à cet effet, le grand roi fit élever la magnifique place qui n'a pas sa pareille en Europe.

La place Vendôme devait s'appeler plare LouLs-le-Craml ; mais l'habitude l'emporta sur les ordonnances, et les Parisiens s'obstinèrent à ap-

Kl- h DE LA PAIX.

peter \iutiomv ta jil.ur construite sur l'héritage lin dite de ce nom Les hiilimnils qui lenhuireul lurent élevée >ni le* «Iosiiis <k J.-ll. Matinafd« l'artiste admirable qui ;i doté également la ville de l'an* du dtae des Invalides et de ta place des Victoire*, llieu de |»lns élégant, de plus majestueux, de plus nable que ces divers pavillons qui, lies ensemble par de riches cannelure*, forment un duulde hémicycle aussi agréable a IVil. qu'imposant peur l'imagination. Au milieu de cette place, te rt équestre de Louis XIV, coulée en bronae par les firères Relier, sur le modèle de Girardon, s'éleva entourée de bornes de gra&il uniee pai chaînes du for

Kn 1793, la stalue tlu grand mi subit le sort de la statue de Henri |\ sur lehuii-Nenf. et de Louis Mil à la place Buyak\ Elle lui abattue d la soirée du tOao&i. Les rota et Les empereurs ont le même suri, auv jours îles tempêtes populaires; la clémence et la grandeur dee héros ne défendent pu mieux leur effigie que Cédai de leurs victoires, Sur retlc

place ou le bronae qui représentait Louis Xiv fui réduit en peusaiét statue »le Napoléon, vingt-deai années après, était brisée ei naeurtrie par la main des mêmes Inimitiés qui avaient applaudi a ses triniu|di< qui s'étaient enorgueillis de son ambition* La place Vendôme fui. a diverses époques, le théâtre de scéties pins

ou moina tragkfnea. Le IH aoAt IGtt, an duel eut lieu enta sfier

de Grisolles et le vicomte de Bergerac. Le sujet de In querelle était une belle parfumeuse de la foire Saint-Ovide, dont ces deux jeunes seigneurs étaient également amoureux. Ils se battirent, à la clarté d'une lanterne, dans la rue Saint-Honoré. Ce combat eut des suites funestes : le chevalier de Grisolles reçut une grave blessure, et le vicomte de Bergerac fut tué. Comme la coquetterie de cette parfum eu se avait déjà causé plusieurs malheurs de ce genre, le lieutenant de police la fit expulser de la foire par ses sergents, et enferma son mari au Fort-1'Evèque comme complice des déportements de sa femme.

Quand Louis XIV, abandonné par la fortune, vit l'Europe liguée contre lui, et ceux-là même qu'il avait protégés de sa puissance se tourner contre le lion devenu vieux, de misérables stipendiés eurent l'impudence d'affubler sa statue d'une besace, voulant indiquer par là que le monarque et son peuple étaient réduits à la condition de mendiants. Cette grossière injure, dont on ne connut jamais bien les auteurs, souleva l'indignation du peuple de Paris. Le lieutenant de police fit arrêter les individus soupçonnés d'avoir opéré cet ignoble travestissement; déjà même on avait recueilli de positives indications sur les gens qui les avaient mis en œuvre, lorsque le roi, toujours généreux, fit défendre de passer nuire aux informations juridiques, et abandonna au seul mépris public une action que les lois de l'époque eussent punie avec la dernière sévérité.

Sous la minorité de Louis XV, la place Vendôme devint une arène d'agiotage et de spéculations frénétiques. L'Ecossais Law, obligé de quitter la nie Quincampoix pour établir sa caisse des actions du Mississipi sur une plus grande échelle, vint installer ses bureaux dans un des hôtels de la place Vendôme. La foule des spéculateurs suivit l'émigration de la célèbre compagnie, et cette place fut transformée en marché, en bourse, en bazar où des centaines de millions de papier-monnaie étaient échangés chaque jour contre des lingots d'or et d'argent, et même contre des objets mobiliers, mille fois préférables à ces billets d'une banque fantastique.

La révolution baptisa du nom de place (les Piques la place Vendôme : Ce nom lui fui donné à cause de la fabrique de piques qu'on établit dans plusieurs hôtels de cette place qui était alors presque déserte et d'un aspect lugubre. Les débris du piédestal de la statue de Louis-le-Craiid étaient épars çà et là dans l'enceinte des bornes restées debout, parce qu'elles avaient pu résister à la fureur populaire; l'herbe croissait entre les pavés, et des oiseaux de nuit étaient venus asseoir leurs nids dans les combles de ses palais. Je me rappelle avoir vu, au milieu de cette place, triste, silencieuse à cette époque, nu amas de plâtre et de métal qui avait représenté jadis le roi le plus puissant de l'Europe. Je n'étais encore qu'un enfant, lorsque pour la première fois je traversai la place

hue m; la mi\.

Vendôme pour aller chez le général d'ÀugeranvUle, beau-irere lexumlre Rertiiter depuis maréchal de L'empire, princ6deNeufeliileI,eti

cl ami «le mou père; ni. us 1rs ravages de la révolution empreint» ^m l<>

monuments, sur lu statues et jusque sur 1rs dalles de relie phlO, limii

sni mm mir impression si profonds, ma* j«^ ereis 1rs roir encore, bien qpa plus de quarante-six aimées se soient écoulées depuis,

\,«l>olimi, alors qu'il était chef de bataillon d'artillerie, allait souvent riiez H. *J 'Atu/eraiivitle. In jour, que mon père y avait dîné SlSC lleiïluer el plusieurs officiers supérieurs, nu convive fit la motion ifiillof piundin desglscei i Frascati. Cette préposition ayant été immédiatement appuyée, iimie la compagnie se leva. Ge MMf là, Napoléon donnait le bras a nia* dame Talîien. En débouchant sur la place Vendôme qui était somh sur laquelle ou ne \ oyait passer, de temps SB temps, que quelques promeneurs solitaires, Napoléon s arrêta, et se retournant pour adreeeer 11 parole a Ni d'Augeranvîlle qui marchait en ce moment à côté de mon |"

— Mon loi dit-il, voir»' place est superbe; ruais il loi laudrait on centre et un peuple. Telle qu'elle v$\ a présent ce n'est qu'une beQs femme mus âme,

— Le règne «les ntitnns est passe, reparti! M. d Au^eranville, e! jr m vois pas trop, mon cher commandant, ce qu <m pourrait mettre La

— I ne colonne comme celle dr Trajan, a Home, reprit Napoléon; ou

bien un sarcophage immense, destiné à contenir les cendres des grands capitaines de la république.

— Votre idée est bonne, commandant, dit à son tour madame d'Augerauville; moi, je pencherais pour une colonne.

— Et vous l'aurez un jour, madame, répondit en souriant Napoléon que le voisinage de la belle madame Tallien rendait plus expausif que d'habitude; vous l'aurez : seulement, laissez-nous, Berthier et moi, devenir généraux en chef! . . .

— Ma foi! ce sera un beau rêve pour moi, Ht Berthier d'un ton d'incrédulité.

Moins de douze ans après, le chef de bataillon d'artillerie, -devenu empereur, posait sur cette même place la première pierre de la Colonne dédiée à la Grande Armée, et fondait, à quelques centaines de pas plus loin, le Temple de la Gloire.

Le songe du futur prince de YVagrani était réalisé.

Avec ce coupd'œil d'aigle qui le caractérisait. Napoléon, dès qu'il fui empereur, vit tout d'un coup le parti qu'il pouvait tirer, pour l'embellissement de sa grande ville, des terrains et des ruines que la révolution lui avait légués. 11 médita la résurrection de la place Vendôme avec ses trophées, sa majestueuse et royale splendeur; il jeta, par la pensée, sur les landes d'un jardin sans arbres et sans verdure, une rue comparable aux plus belles voies publiques des plus belles capitales modernes.

En 1806 les ingénieurs nivellent le sol des Capucines, tandis que Lepére et Gondouin, architectes, posent les fondations de la Colonne de la Grande Armée, sur le pilotis établi jadis pour la statue équestre de Louis XIV.

La mémorable campagne de 1805, couronnée si dignement parla victoire d'Austerlitz, suggéra à Napoléon l'idée de voter, à l'exemple d'Antonin et de Trajan, une colonne monumentale à son armée; et celte vaillante armée et celle admirable campagne méritaient bien un tel honneur; jugez : en 1805, l'Autriche, la Russie et l'Angleterre forment une troisième coalition contre la France. Le 30 septembre. Napoléon passe le Rhin , et harangue l'armée de cette héroïque façon que vous savei, et qui enfante des héros et des prodiges; le 15 octobre, il attaque la ville d'Ulm, et la capitulation de Mack, due aux savantes combinaisons de l'Empereur, porte l'épouvante dans toute l'Europe monarchique ; Nuremberg, Lowers, Amstellem, Marienzeh, Prassling et Inspruck servent à baptiser de nouvelles victoires; le 14 novembre. Napoléon fait son entrée à Vienne; le 19, il chasse les Russes de Brum; enfin, le 2 décembre, il livre la fameuse bataille d'Austerlitz.

Ce jour-là, deux grands souverains se mettent a la discrétion du vainqueur, après avoir perdu douze généraux, quannie-cinq drapeaux, et cent cinquante pièces de canon.

(iràce à la bataille d'Austerlitz, Napoléon esl reconnu roi d'Italie ; la Toscane, Parme et Plaisance sont réunies à l'Empire; le grand-duché de Herg devient une province française, et l'empereur d'Allemagne est forcé d'oublier le titre que portait Charles-Quint, pour ne plus être qu'un empereur d'Autriche.

Voilà ce que Ton appelait une campagne, en 1805.

Le destin semble se manifester encore dans la nouvelle création du ^étiiede Napoléon. En creusant les terres, en jetant çà et là les fondements des riches édifices et des élégantes maisons qui doivent border la rue de la Paix, on rencontre les vestiges d'une voie romaine, on découvre le sarcophage d'un centurion romain (Ceïus Agomarus); et, dans des vases d'airain, enfouis sans doute depuis l'expulsion des Romains de la Gaule, on retrouve un grand nombre de pièces d'or et d'argent du temps de Jules César, d'Antouin-le-Pieux, de MaroAurèle, de Trajan et de Titus. L'effigie des héros de la Rome impériale semble surgir de terre pour saluer favènement au trône de France d'un guerrier magnanime, qui réunit dans sa personne le génie militaire de César, la sagesse d'Antonin, la justice de MaroAurèle, la grandeur de Trajan et la justice de Titus. Napoléon veut encourager la construction des édifices dans le nouveau quartier qu'il a créé. 11 affranchit d'impôts, pendant quinze ans, toutes les maisons qui s'élèveront dans cette nouvelle voie parisienne ; il accorde de grandes facilités pour le paiement de ces terrains qui appartiennent au domaine. Cette double faveur produisit les plus heureux résultats; ce fut à qui concourrait, parmi les riches citoyens de Paris, à orner de splendides demeures la rue que la reconnaissance de la ville de Paris baptisa du nom de rue Xajwléou.

Les vastes et massives constructions du couvent des Capucines avaient échappé, en partie, au marteau révolutionnaire, et la rue Napoléon, en perçant le cloître par le milieu, avait laissé, à droite et à gauche, de nombreux bâtiments marqués au coin de la grandeur de Louis XIV. Les deui ailes de ce cloître, séparées de leur giron commun, ne seront pas perdues pour l'utilité publique, et les deux tronçons de ce serpent de pierre auront bientôt une destination utile. Dans celui de droite, dans le local même où sous la Convention on improvisait les trésors de la France, en éditant des assignats, on installera l'administration du timbre impérial; dans celui de gauche, on logera une compagnie entière de pompiers. C'est ainsi que l'asile des saintes tilles consacrées à Dieu, sera désormais l'apanage de la sûreté publique; le bruit du timbre d'airain qui s'appesantil cent fois par minute sur des montagnes de papier remplacera les chants séraphiques des nonnes; et le tambour des pompiers résonnera sous les .irceaux d'un cloître où l'on n'entendait jadis que les soupirs des novices promises aux chastes solennités du sanctuaire.

HiO

Une compagnie de sapeurs-pompiers de la ville de Paris, au nombre de cent hommes, a été casernée dans cette partie du cloître depuis la fondation de la rue (1806). On y a fait aussi une façade qui harmonise le bâtiment avec l'architecture générale de la rue. 11 n'est point hors de propos de relater ici un fait qui honore ce corps d'élite. Toute l'année, à neuf heures du matin, la caserne de la rue de la Paix distribue des

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soupes aux pauvres. Toutes les casernes de pompiers se sont empressées de suivre ce noble exemple d'humanité qui date de 1817. C'est ainsi que rhez nous les soldats les plus intrépides se montrent aussi les citoyens les plus charitables.

Le 25 août 18(10, le ministre de l'intérieur vient, au nom de son maître, déposer sur le ciment de la première pierre du monument de la place Vendôme une boite de plomb, qui renfermait des médailles commémora tives de ce grand événement. En moins de quatre années la Colonne de la Grande Armée, l'un des plus augustes édifices de la capitale, se trouva érigée et prit sa place entre le Panthéon et le dôme de* Invalides. Sa structure colossale, qui ne le cède en rien à la colonne Trajanede Home, mérite lnVn que j'entre dans quelques détails.

La hauteur de cette colonne est de 15 mètres, ou 132 pieds, y compris le piédestal. Sa fondation est de 50 pieds de profondeur, et sou diamètre

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tic 12 pieds. Le piédestal a 21 pieds et demi d'élévation; il est entouré par une espèce de rempart en granit, dit de Memphis. Le fût de la colonne, le piédestal, le chapiteau et son amortissement, bâtis en pierre de taille, sont extérieurement revêtus de fortes lames de bronze, chargées de bas-reliefs, provenant des 1,200 pièces de canon prises sur les armées russes et autrichiennes, pendant la glorieuse campagne de 1805.

Des ornements guerriers, tels que sabres, lances, timbales, casques et étendards, garnissent les quatre faces du piédestal, sur l'attique duquel se dessinent des guirlandes de chêne soutenues aux quatre coins par des aigles colossales. Les bandes de bronze qui contournent la colonne, depuis la base jusqu'au chapiteau, ont 3 pieds 8 pouces de haut, et sont séparées entr'elles par un cordon sur lequel est inscrite en relief l'action ou la scène guerrière que représente le dessin. Dans l'intérieur de la colonne, on a pratiqué un escalier à vis de 176 marches, qui mène à une galerie sur le chapiteau. Au-dessus de ce chapiteau est une forme circulaire ou calotte sur laquelle ces mots sont écrits : Monument élevé à lu yloire de la Grande Armée; commencé le 25 août 1806, et terminé le 15 août 1810, sous la direction de M. Denoti, directeur-général» de M. Le- Itère et de M. Gondouiu. architectes.

La quantité de métal employée dans le monument complet pesé 1,800,000 livres. J'ai déjà dit que cette colonne était une imitation de celle d'Antonin à Home; mais la nôtre, de l'avis de tous les gens de lait, est bien supérieure à son aînée, par la pureté du dessin et la correction tles lignes. Et cependant, toute chargée qu'elle est de gloire et de batailles, elle ne compte que pour un trimestre dans l'histoire de France et de Napoléon. Qu'on suive du regard cette spirale d'airain, monument chronologique d'une prise d'armes qui se décide à Boulogne, et qui se repose à l'rcshoiirg; chaque régiment de notre armée s'y montre résumé par ses actions mémorables, c'est-à-dire homme par homme, heure par heure ; dénombrement à la manière homérique, dicté par Napoléon. Le grand récit de la campagne de trois mois se presse autour de la colonne comme un musée de victoires. Et maintenant, déroulez ce chef-d'o'iivre aux regards des vieux soldats ; ils y liront le secret de cette pensée réfléchie et rapide qui veillait sur le Hhin, à cent cinquante lieues du Rhin; qui punissait Londres, en brisant les portes de Vienne, qui comptait un triomphe par étape, et qui communiquait enfin à la bravoure nationale, l'impétuosité de l'aigle qui planait avec ses ailes d'or sur la flamme de nos drapeaux. Dans cette spirale, qui remonte à Napoléon, comme le cri de la grande armée, il y a bien des conseils pour les gouvernements venus à la suite de l'empire: s'ils comprennent honorablement cet héritage, ils pourront apprendre qu'après une chute glorieuse, on reste encore debout dans la mémoire des générations.

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Impatient de voir le iiioiiiiineiit de la place Vendôme entièrement terminé. Napoléon gourmandait chaque jour ses architectes pour la lenteur qu'ils apportaient à leurs travaux, quoique, disait-il, ni l'argent, ni les bras M0 leur manquassent. Il se rendait souvent sur les lieux pour juger de lellet que produirait l'érection de la colonne dont il venait de doter la capitale; enfin, lorsque l'immense échafaudage qui devait servir à fixer sur la maçonnerie les plaques de bronze, ces fac-similé de nos victoires, fut presque achevé, il t voulut le visiter lui-même; et dans ce but, un matin à la pointe du jour, il sortit du palais. Suivi seulement de son grand maréchal du palais, Duroc, il traversa le jardin des Tuileries, se fit reconnaître et ouvrir la grille qui fait face à la rue de Castiglione, et arriva sur la place Vendôme.

— Que me disaient donc Fontaine et Perrier, avec leur encombrement ? s'écria-t-il ; aies en croire, plusieurs chantiers de bois auraient été transportés ici, et je ne vois rien de tout cela !

— Sire, est-ce que Votre Majesté n'entend pas le bruit (pie font les scies des charpentiers? répondit le grand maréchal.

— Une, deux, trois, quatre, fit Napoléon eu jetant ses regards à droite et à gauche; il y en a tout au plus une demi-douzaine! A quoi songent donc MM. les entrepreneurs ?... Ils se font cependant payer assez cher!. . . Ah! ah! Duroc, venez donc par ici, ajouta-t-il en entraînant le grand maréchal d'une main, tandis que de l'autre il abaissait sur ses yeux sou chapeau rond à larges bords.

Il venait d'apercevoir mie charpente énorme que des ouvriers essayaient vainement de poser sur des rouleaux, pour la changer de place.

— Ces gens-là ne savent pas s'y prendre, continua-t-il ; je gagerais qu'il ne se trouve pas parmi eux un artilleur... Ah! les maladroits!... Mais i" est absolument comme s'il s'agissait de changer d'encastrement une pièce de gros calibre... Il faut que je leur donne une leçon...

— Y pensez-vous. Sire? Votre Majesté veut donc se compromettre 7 >on-seulcineiit elle peut se blesser, mais encore elle risque de se faire reconnaître.

— Vous avez toujours peur! interrompit Napoléon. Est-ce que je ne me rappelle pas mon ancien métier ? Jugez-en vous-même, Duroc; ce n'est tout simplement qu'une manœuvre de force : les deux premiers servants «le droite en tète, et de l'ensemble!...

— Sire, vous avez raison ; mais Votre Majesté me permettra de lui faire respectueusement observer. . .

— Au fait, c'est vrai, mais ils n'y entendent rien : et puisqu'il s'agit d'un monument de gloire à élever eu l'honneur de la France, je crois. sans me flatter, y avoir suffisamment mis la main. Passons.

Après avoir examiné la gigantesque char|iente «le la colonne, dans Ions

ses détails, l 'empereur continua son chemin ensuivant la rue Napoléon, dont les nouveaux bâtiments commençaient à s'élever, çà et là, comme par enchantement. Il remarqua telle ou telle maison dont la saillie masquait le point de vue qui s'étend depuis la grille des Tuileries jusqu'au houlevart des Capucines, ou qui obstruait la voie publique : il en prit note sur son calepin pour en parler à ses architectes ; puis revenant sur ses pas, dans la direction du palais, il dit gaiment à Duroc :

— 11 faut que les Parisiens soient bien paresseux dans ce quartier; les boutiques sont encore fermées, et depuis longtemps il fait grand jour.

Au milieu des soins donnés aux travaux de l'ordre le plus élevé, aux ouvrages propres à éblouir les yeux de la France et des étrangers. Napoléon accordait un intérêt non moins vif à des objets de détail, d'une obscure utilité, et dont assurément il ne pensait pas qu'on dût jamais lui faire un mérite. Les bornes établies dans les rues de Paris pour protéger les piétons contre les voitures avaient, par l'extension abusive des devantures de boutiques, cessé de remplir leur destination. Napoléon en fit la remarque, et écrivit le jour même au préfet de la Seine, le comte Frochot, pour qu'il veillât à ce que ces bornes fussent remplacées le plus tôt possible, et à cette occasion il imagina , le premier, d'assujettir les propriétaires à poser des trottoirs devant leurs maisons.

— Il faut, disaitril, que l'ouvrier puisse se promener, le dimanche, dans les rues de Paris sans craindre, à tout moment, d'être écrasé par le cabriolet d'un banquier.

Ce fut à la suite de cette promenade qu'il dit encore en parlant des nombreux établissements projetés dans sa bonne ville :

— Paris manque d'édifices; il faut lui en donner. C'est à tort que Ton a cherché à borner cette grande cité ; sa population peut, sans inconvénient, être doublée, et elle le sera un jour. Il peut se présenter telle ou telle circonstance où tous les rois de l'Europe s'y trouveront rassemblés; il leur faut donc un palais et tout ce qui eu dépend : il me serait impossible de les loger en hôtel garni !

Le dernier ordre que Napoléon donna le 14 janvier 1814, quelques heures avant son départ pour commencer celte admirable campagne de France, fut d'assigner de nombreux travaux à la classe indigente; il sentait plus que jamais le besoin de se populariser, et il craiguait toujours qu'en son absence les ouvriers de la capitale, qu'il aimait tant, ne vinssent à manquer de moyens d'existence.

— Surtout, dit-il à M. Fontaine, je vous recommande les maçons; employez les maçons ; pour vivre, il faut que ces gens-là travaillent.

Trois mois plus tard, dans une de ces journées de réaction populaire si communes dans la vie des peuples, la statue de Napoléon était renversée l'ouinic lavait été, vingt-deux ans auparavant, relie de Louis XIV. D'ar-

dents royalistes, à la tête desquels se montraient plusieurs personnages appartenant à des familles patriciennes, attachèrent un câble au colosse de bronze, et tentèrent de le faire tomber de son piédestal. Elforts inutiles ! 11 fallut, à l'aide de scies, la détacher du socle glorieux sur lequel elle semblait être rivée pour l'éternité. Cette statue fut reléguée dans les magasins de l'Etat, et contribua à la fonte de la statue équestre de Henri IV restaurée sur le Pont-Neuf. Le destin des statues ressemble à celui des rois dont elles retracent les traits ; le pouvoir monarchique ne s'annihile pas, il se transforme comme le bronze, et va, de race en race, de dynastie en dynastie, faire éclorc des législateurs, des conquérants, des héros et des révolutions.

Le gouvernement de Louis XVIII remplaça la statue de l'empereur par une énorme fleur de lys à quatre faces, haute de six pieds et supportée par une flèche à laquelle était adapté un immense drapeau blanc.

La statue de bronze de Napoléon, qui s'élevait majestueusement sur la Colonne de la Grande Armée , était d'un style sévère. La pose du héros, ses vêtements impériaux qui rappelaient, par la forme, ceux de Justinien et de Charlemagne, contribuaient à donner au monument un haut caractère de splendeur. Cette image d'un guerrier, d'un grand capitaine, d'un soldat couronné à force de victoires , terminait dignement une série de prouesses où les acteurs étaient eux-mêmes, par le geste et par le costume, remarquables de sentiment héroïque et de patriotisme.

Un poète de nos jours, Victor Hugo, dans une ode immortelle, a célébré la Colonne triomphale de la Grande Armée. Désormais ce monument glorieux peut délier les invasions des nations étrangères et les insultes plus terribles encore de la guerre civile: il vivra par les vers du poète; les ailes d'or du génie ne se fondent pas au brasier des révolutions sociales, comme l'airain des colonnes et comme le bronze des statues.

La révolution de 1850 rendit à la Colonne de la Grande Armée non pas sa popularité, elle ne l'avait jamais perdue, mais sa valeur gouvernementale. Sous le ministère de M. Thiers, en 1852, les Chambres décidèrent que la statue de Napoléon serait replacée au faite de la colonne de la place Vendôme où elle était remontée d'elle-même, dans l'imagination du peuple; un concours fut ouvert à cet effet, et M. Seurre y jeune) eut le mérite et l'honneur de l'emporter sur ses nombreux rivaux. M. Thiers entoura la résurrection de la statue de Napoléon de pompes militaires, et Louis-Philippe, au bruit du canon, enleva de ses royales mains le voile qui dérobait encore l'image du grand homme aux regards attentifs de la foule impatiente.

Depuis ce temps, à certaines époques de l'année, les grilles qui entourent le piédestal de la colonne, son parvis et ses man lies de marbre sont jonches de ronronnes de lauriers, de cyprès et de guirlandes. \a>

\ieux soldai qui veille sur le monument rassemble et range symétriquement tous ces vx-volo, qui pleuvait au pied de la Colonne trois fois par au: le 15 août, jour de la naissance et de la fête de l'empereur; le 20 mars, jour de son retour à Paris; le 25 mai, jour de sa mort. Je suis loin de blâmer ce culte aux mânes d'un grand homme, et de porter atteinte à l'explosion honorable d'une douleur profonde ; mais je dois l'avouer: cette idolâtrie pour le grand capitaine, cette exclusive commémoration annuelle me semble injuste et anti-nationale. La Colonne de la Grande Armée n'est point la colonne de Napoléon ; elle n'est point sou tombeau, elle n'est point son apothéose de bronze et de pierre; c'est la colonne, c'est le tombeau, c'est l'apothéose de la grande armée elle-même. Quelque grand qu'il soit, un homme ne vaut pas une nation.

Si la rue de la Paix rappelle à l'imagination tout ce que les arts, les richesses, le luxe et l'élégance peuvent avoir de plus splendide et de plus éblouissant, la place Vendôme retrace à l'esprit les conquêtes d'un grand roi, la splendeur d'un règne glorieux, la magnificence d'une cour qui a été la plus belle, la plus spirituelle et la plus aimable du monde.

Au milieu de tous ces souvenirs se dresse la Colonne de la Grande Armée comme un spectre de bronze qui crie aux Français : Souvient-loi d'Austerlilz! Ainsi, autrefois, l'Apollon Pylhieii disait aux Grecs : 8mciciis-tui de Munttlum !

La colonne Vendôme est la couronne de fer de la ville de Paris. — Malheur à qui la touche !

Emile Maiico de Sai.nt-Hilaike.

mis le nnin d'une, rue que vutKifix on que vous entendez prononcer, ne 1 »ou» 00I4I ims arrivé souvent d*y

|i, rlirtrlui une imap\ il) mitai lier

i.t| involontairement nu souvenir, tVèj roquer, ;iu Itriiil mclodim* ou dis- U rorihtit île* sylbUes qui le com- |to*cnt et que vous iqirlex meulale- ' iiniH . toute une histoire lei-rilile Mi louchante, dramatique nu lutrLcaquc; font un tableau fantastique e| qne

votre imagination mlnre a son giv denuanoei ïambreaoi] lumineuses, lemes ou 1 ni Hautes : — mirages n tnunpeurs enfantes |»ar la puissance iuia^înative, et que la réalité d'une ivesli^atiou lus torique vient stui-

M'iit détruira !

(>ni de vous, en e|ii»hnl ce nom :

1 ils i;i wi s-ha\u:h v.u'ii senti germer dans ai pensée comme un apti-

i venir monastique île n- merveilleux He;6Q*Age? al voici, qu'ittsskAl .

la prestigieuse optique île lïiuap-

nnlioii vous montre, n lans

les 1aldeaii\ île Zurhaian. des moines auv longues draperies Idatirlics passant lentement et silencieuseineul sous le* sombres arceaux île que Iq ne tu * s* e rien* un nui stère .

I7<> Ht E DES BLANCS -MANTEAUX.

Mais la vérité historique viont vite souffler sur toutes ces poétiques et capricieuses rêveries. In malheureux hasard vous fait ouvrir le bouquin poudreux d'un chroniqueur, et alors se montre à vous, roide, sec el froid, le squelette de la réalité. Vous chm- liiez une histoire, là où vous ne trouvez qu'une date; vous pensiez rencontrer un épisode, et vous ne lisez plus qu'un simple fait : — Un ordre religieux, l'ordre des Blancs- Manteaux, a baptisé cette me. — Et voilà tout. Mais, si cependant nous cherchons bien dans les chroniques, dans la poussière des vieux livres écrits sur Paris, si nous interrogeons les historiens des époques antérieures, lions apprendrons qu'aux premiers jours de sa création, cette rue portait le nom de Parchnn inerte. Ici, une réflexion ou plutôt un sentiment de curieuse investigation nous arrête: — Pourquoi ce nom de Parcheminerie? Ne rappellerait-il pas, peut-être, à cette époque où le papier n'était pas encore inventé, une fabrication de parchemins, et partant des abattoirs d'animaux, des établissements de tanneurs et de pelletiers? — Cela est vraisemblable.

Quoiqu'il en soit, et bien avant Philippe-Auguste et la fameuse ceinture de murailles dont il enveloppa Paris, cet emplacement, uniquement composé de terrains vagues, devait nécessairement être occupé par des artisans auxquels l'intérieur de la ville était défendu pour les mauvaises odeurs que leurs établissements répandaient : c'était là les restes encore en vigueur d'une ancienne loi romaine qui excluait des villes les industriels dont la profession était infecte et *ale.

Puisque nous sommes dans le vaste champ des suppositions, rien ne nous empêche de conjecturer ensemble sur les noms de Vieille et Petite Pinrheminerie que porta successivement la rue. Les Sauvai, les Lebeuf. les Jaillot, ces historiens du vieux Paris, se sont obstinément refusés à nous donner là-dessus, bien ou mal, une origine. Pour nous, et en notre qualité d'historiographe, nous y mettrons un peu plus de conscience.

Personne n'ignore, que dans la Cité, la rue de la Parchemineriê renfermait autrefois des corroyeurs, des pelletiers et des fabricants de parchemins. La rue, comme vous le voyez, fut donc dûment baptisée d'un nom qui s'explique et qui a son origine naturelle. — Pourquoi ne supposerions-nous pas alors que la rue des Illanc.s-Maiitcuujc dut porter antérieurement le nom de Parrhemhierie pour des causes et des motifs analogues? Il est à présumer (pie sur ces terrains devaient exister des établissements d'équarrisseurs, repoussés de l'intérieur de la ville pour cause de puanteur et d'insalubrité, qui, un beau matin et sur un royal caprice de Philippe-Auguste, se réveillèrent faisant partie intégrante de Paris. Ne vous semble-t-il pas voir d'ici, par les yeux de la pensée et de (imagination, ces hideux hangars où séchaient les peaux puantes des parchemins, ces huttes couvertes de chaume où grouillait pêle-mêle tout

ce peuple d'écorcheurs ? Les yeux et l'odorat sont cruellement affectés • on veut marcher, et, au milieu de cette rue qui n'en est pas une, on

enfonce jusqu'aux oreilles dans une houe noire et infecte. — Allons, ne voua bouchez pas le nez, c'est l'industrie qui travaille, l'industrie forte et courageuse, aux hras nus, et qui trouve que l'argent n'a pas d'odeur!

A cette ville, qui, tous les jours, allait en s'agrandissant, il fallait à toute force céder le terrain, abandonner la place et se retirer plus loin. Mais des établissements industriels, comme vous devez le croire, ne disparaissent pas d'un seul coup et comme par enchantement. Ce n'est que lentement, insensiblement, que l'industrie cède le pas à qui vient la chasser. Les principaux établissements, ceux que l'on redoutait le plus comme insalubrité, durent, les premiers, se retirer : de là, le nom de Petitr Parchentinerie. La fabrication alors était moins active, les fabricants moins nombreux, et le commerce moins lucratif. Puis en suivant toujours cette période de décadence industrielle, et qui s'accomplissait fatalement dans un laps de quatre-vingts années, nous voyons la rue prendre le nom de Vieillo-Pareheminerie. L'industrie alors n'y existait plus qu'en souvenir, toute fabrication avait disparu. \à\ première éjioque de la rue, l'époque industrielle et 'commerçante allait faire place à l'époque religieuse et monastique. Des moines serfs de Sainte-Marie tiennent s'y

installer, et le manteau blanc de leur ordre va servir de suaire pour ensevelir à tout jamais le nom et l'industrie première de la rue. C'est alors seulement, en 1258, que commence son époque religieuse. Ici, cesse toute incertitude; des rayons de lumière viennent luire dans cette nuit des temps. Philippe-Auguste a implanté ses premiers pavés, et désormais tout est dit. Sur ce terrain, maintenant solide, s'élèveront bientôt des monuments , ces signes matériels et palpables de l'histoire; et en fouillant dans ces archives de pierre, nous allons pouvoir) lire les faits et la pensée de chacune des époques qu'a traversées cette rue.

Quand tout fut balayé, et qu'il ne resta plus traces et vestiges de cette sale et puante parcheminerie, un architecte, un inconnu, un moine peutêtre, et dont le nom n'est jamais arrivé jusqu'à nous, traça le plan d'un couvent pour y loger les Blancs-Manteaux. Au couvent fut jointe une église, et le tout porta le nom iV église et de couvent des Blancs- Manteaux. A ce peuple de moines il fallut des cabarets pour y boire après vêpres. C'était là de l'hygiène monastique bien entendue, et surtout scrupuleusement observée à cette époque d'intempérance et de barbarie.

Dans ces cabarets ouverts nuit et jour, les moines ne furent pas les seuls à venir s'enivrer d'hypocrasetdecervoise. Des clercs, des basochiens, des écoliers, des rihauds et des truands, tous, comparses obligés de ces sortes de lieux, y accoururent en foule. Pour quiconque aime à étudier le moyen- Age, il y avait dans ces étranges saturnales, où la robe du moine touchait à la robe de la truande, on la cagoule du truand fraternisait avec la barette de l'écolier, il y avait vraiment tout un drame profond, toute une mystérieuse épopée. C'était l'époque où chaque fête du calendrier était chômée \w\{\e$ mystères et îles sotties, où les bourgeois du quartier représentaient sans façon Jésus-Christ et les apôtres, Adam et Eve, Abraham, Isaac, Moïse, etc., en un mot, l'Ancien et le Nouveau-Testament. Convié naturellement a ces fêtes assez peu orthodoxes, le peuple de ces temps, misérable, ignorant et opprimé, s'y ruait avec toute la frénésie, avec toute la rage de ses grossiers appétits. Gare! laissez passer le flot populaire, le voici qui débouche dans la rue des Illancs-Manteaux ; il s'arrête maintenant au détour de la rue du Chaume. C'est là qu'il va dresser son théâtre d'un jour; le plus fou et le plus laid sera couronné roi de sa fête... delà fête des fous ! Prenez garde, ne vous arrêtez pas à regarder cet étrange spectacle ; la joie du peuple ressemble terriblement à la colère : serf la veille, roi pour un jour, voué à la glèbe le lendemain, mêlant pour aujourd'hui les pleurs de sa rage aux larmes du fou-rire, au milieu de l'intermède fugitif qu'il improvise, il pourrait bien vous broyer!

Dans chacune de ces incroyables parodies, l'intrigue se compliquait toujours et d'une façon merveilleuse par l'intervention des arbalètes et

RlM <>♦** Blanca-Manteau*.

des hallebardes de la maréchaussée : — c'était le Deus machina de cette terrible commedia populaire.

Pendant longtemps, la rue des Blancs-Manteaux fut regardée, et à juste» titre, comme fort dangereuse. Toutà coté, la sombre et humide ruelle de X Homme- Armé nous a légué son nom comme un souvenir terrifiant des précautions (prêtait obligé de prendre le bourgeois ou le voyageur quand, par hasard, il avait le courage ou la hardiesse de s'aventurer dans ces parages passé l'heure du couvre-feu.

Des écoliers, des clercs de basoche associés à des malfaiteurs de toutes conditions, et retirés dans (piebpies-iius des coupe-gorges de cet horrible quartier, se livraient à certains déporleiiieuts que les gens du prévôt ne savaient comment réprimer. L'un de ces écoliers, nous disent les chroniqueurs du temps, assassina une nuit, par jalousie, un moine, un blancmanteau. — L'instruction (h 1 , l'auairc eût fait connaître probablement des détails peu édiliants pour la communauté religieuse; aussi ne poursuivit-on pas; mais l'ordre des Hlancs-Mauteaux fut aboli, et en 1271 les Guillemites ermites de saint Guillaume vinrent prendre leur place. — Etranges vicissitudes, trois ans plus tard, les (iuillemites étaient â leur tour renvoyés et les llénédiclius de Saint - Maur les remplaçaient.

Deux cents ans se sont à peine écoulés et la rue des Blancs-Manteau.! semble toujours vouée au crime et à l'exécration.

Nous sommes au 20 novembre de l'an 1407. Le ciel est noir; la pluie tombe à torrents; pas une lumière ne brille dans l'horrible obscurité de

la rue, Ton dirait une nuit de l'enfer Silence ! entendez-vous là-bas,

du côté de la Vieille- Bue-du- Temple, ces cris déchirants : Au meurtre, au meurtre! . . . Place, place ! Garez-vous, si vous ne voulez être écrasé sous

les pieds des chevaux ou blessé par les coups de flèches Ce sont les

assassins du duc d'Orléans, qui s'échappent au galopde leurs moutures eu criant: Au feu, au feu ! . . .

Le lendemain au matin, au milieu de la sombre nef des Hlancs-Mauteaux, se trouvait étendu, enveloppé d'un drap de velours noir, le corps mutilé du prince. Autour de ce cadavre priait et pleurait la famille royale. Des torches de cire éciissounées aux armes d'Orléans secouent leurs clartés rougeâtres et sinistres sur celte scène de deuil Des moines agenouillés récitent tout bas les vigiles des morts.

Regardez cet homme qui s'avance et qui d'une main tremblante secoue le rameau béni sur le corps de la royale victime : — Voyez ces larmes, écoutez ces paroles entrecoupées par des sanglots : « Jamais plus

• méchant et plus traître meurtre ne fui commis et exécuté dans ce

• royaume. » — Quels regrets, quelle douleur! n'est-ce pas? Voulez-vous connaître, maintenant, le nom de ce parent désolé? — C'est le duc de

Kl E m;s BLANCS -MANTEà! V

Bourgogne, l'assassin qui le preniier assrnn le roup île massue sut la télé de ion malheureui eotîaia.

Les taches do sang qui souillent les pavés 4 1 1» celle nie sont i pi effarées, qu'on nouveau meurtre vienl prendre place dam k tic ce quartier. Voyea-roua (Tîei, presquVn bce la fontaine dee Au* driettes, telle fenêtre île l'hiiel de Soubtse (aujourd'hui 1rs Àrvi> du Bojaume) »*i qui s'appelait alora l'h6iel de Guîaet— Katingne^forM dans l'ombre tÊâ poignards qui relniaontl euftendef-*ena eea ma qui s'appellent et se répondent sourdement? prenne garde, ce sont dee guisarde, c'est Saint-Paul, c'-eafl Mayenne, due asaasaitta apoatêi pat le terrible Balafré, Henri de Lorraine, leur mettra,

Minait vient de sonner i l'égiiae des Blanca^Manteant: par cette fenHir éclairée que je roui montrait Koot4»l'heiire, et qui donne dane h ebambre â coucher de la lu-île dnchesae Catherine de Clèvee, un bwnae,

Fi

an amant, rlierelieni furUvensent i s'échapper; mais, hélaa! la nuit ci le talisman que lui i donné ion maître, ne le protégeront pae; le heau mignon de Henri III. Saînt-Jfégrin, trouvera la mort.— Laiaaex Mu farouche mari a tant prévu, ce sera !»• mouchoir h rodé de la main qui servi i J*-v l'amant '

L.i nie, maintenant, n ,issr/ lui «le sang; elle est pour quelque!

siècles rassasiée. De 1578, époque de ce dernier meurtre, jusqu'à cette vaste et profonde secousse, qui a nom 89, la me des Blancs- Manteaux vit se succéder, sans trop changer d'aspect et de caractère, bien des régnes et bien des époques diverses. Toutefois, n'allons pas trop vite, car, au mépris de nos devoirs d'historiographe, nous allions oublier de vous dire qu'en 1685, et je ne sais trop pourquoi, on jeta bas ce couvent et cette église des Blancs-Manteaux qui avaient duré presque cinq siècles : puis, sur de nouveaux plans, on éleva de nouveaux édifices, toujours sous le même nom et toujours voués à la même destination. Qu'importe, après tout? les destinées du monument ne tarderont pas à s'accomplir; la religion et les moines n'auront bientôt plus rien à y voir. — L'heure révolutionnaire vient de sonner et les couveuts sont supprimés !

A cette époque, un misérable, un lâche, du nom de Turcatti, et qui habitait alors le numéro 27 de la rue, provoqua, par une dénonciation anonyme, l'arrestation et l'emprisonnement de l' infortuné Thomas MaJii, marquis de Favras. Accusé d'avoir voulu enlever Louis XVI pour le conduire à Péronne, il fut condamné à être pendu en place de Grève. Justement ou injustement condamné, ce que l'on ne sait pas encore, le marquis de Favras mourut comme savent mourir les hommes de cœur et d'énergie, en emportant avec lui un secret qui eût pu compromettre alors bien des tètes.

La honte et l'infamie toute entière furent pour le dénonciateur qui, luimême, périt crapuleusement quelques années après. Des notes communiquées par la police nous apprennent que ce Turcatti, après une nuit passée en orgie avec des tilles, fut trouvé, le lendemain au matin, chez lui, pendu par les rideaux de son lit. — Quel suicide bien trouvé! La justice divine aurait-elle voulu par hasard lui infliger la peine du talion v Qui peut dire non ?

Comme vous le savez peut-être, Louis XVI, par lettres-patentes du 9 décembre 1777, avait doté sa bonne ville de Paris d'une philanthropique institution dont nous vous parlerons tout-à-1'heure. Bien que d'importation italienne, cette gracieuseté en valait bien une autre. Avant lui, Louis XIII et même Louis XIV y avaient bien un peu pensé, mais sans avoir pu malheureusement donner la moindre suite à cette charmante idée. Les préventions populaires s'y opposaient; — c'est toujours comme cela, le peuple, voyez- vous, n'entend rien à ses intérêts. Louis XVI fut donc plus adroit ou plus heureux; et, à son tour, la Convention, elle qui avait abattu tant de choses, res|M?cta celle-là comme digne assurément d'être conservée : et savez-vous bien ce «pie c'était que cette chose qui méritait si bien tous ses égards, tous ses respects? — Le Mont-de-Piété ! La Convention tit mieux, elle octrova à ce Mout-de-Piété.

Mais In vôrilr historique vionl vite souiller sur toutes ces poétiques et capricieuses rêveries, lu malheureux hasard vous fait ouvrir le bouquin poudreux d'un chroniqueur, et alors se montre à vous, roide , sec el froid, le squelette de la réalité. Vous cherchiez une histoire, là où vous ne trouvez qu'une date ; vous pensiez rencontrer un épisode, et vous ne lise/, plus qu'un simple fait : — In ordre religieux, l'ordre des Blancs- Manteaux, a baptisé cette rue. — Et voilà tout. Mais, si cependant nous cherchons bien dans les chroniques, dans la poussière des vieux livres écrits sur Paris, si nous interrogeons les historiens des époques antérieures , nous apprendrons qu'aux premiers jours de sa création» cette rue portail le nom de Parchemin prie. Ici, une réflexion ou plutôt un sentiment de curieuse investigation nous arrête: — Pourquoi ce nom de Parcheminerie? Ne rappellerait-il pas, peut-être, à cette époque où le papier n'était pas encore inventé, une fabrication de parchemins, et partant des abattoirs d'animaux, des établissements de tanneurs et de pelletiers? — Cela est vraisemblable.

Quoiqu'il en soit, et bien avant Philippe-Auguste et la fameuse ceinture de murailles dont il enveloppa Paris, cet emplacement, uniquement composé de terrains vagues, devait nécessairement être occupé par des artisans auxquels l'intérieur de la ville était défendu pour les mauvaises odeurs que leurs établissements répandaient : c'était là les restes encore en vigueur d'une ancienne loi romaine qui excluait des villes les industriels dont la profession était infecte et «aie.

Puisque nous sommes dans le vaste champ des suppositions, rien ne nous empêche de conjecturer ensemble sur les noms de Vieille et Petite Parcheminerie que porta successivement la nie. Les Sauvai, les Lebeuf. les Jaillot, ces historiens du vieux Paris, se sont obstinément refusés à nous donner là-dessus, bien ou mal, une origine. Pour nous, et en notre qualité d'historiographe, nous y mettrons un peu plus de conscience.

Personne n'ignore, que dans la Cité, la rue de la Parcheminerie renfermait autrefois des corroycurs, des pelletiers et des fabricants de parchemins. La rue, comme vous le voyez, fut donc dûment baptisée d'un nom qui s'explique et qui a son origine naturelle. — Pourquoi ne supposerions-nous pas alors que la rue des Blancs-Manteaux dût porter antérieurement le nom de Parcheminerie pour des causes et des motifs analogues? II est à présumer que sur ces terrains devaient exister des établissements d'équarrisscurs, repoussés de l'intérieur de la ville pour cause de puanteur et d'insalubrité, qui, un beau matin et sur un royal caprice de Philippe-Auguste, se réveillèrent faisant partie intégrante de Paris. Ne vous semble-l-il pas voir d'ici, par les yeux de la pensée et de I imagination, ces hideux hangars où séchaient les peaux puantes des parchemins, ces huttes couvertes de chaume où grouillait pêle-mêle tout

ce peuple d'écorcheurs ? Les yeux et l'odorat sont cruellement affectés* on veut marcher, et, au milieu de cette rue qui n'en est pas une, on

enfonce jusqu'aux oreilles dans une houe noire et infecte. — Allons, ne voua bouchez pas le nez, c'est l'industrie qui travaille, l'industrie forte et courageuse, aux hras nus, et qui trouve que l'argent n'a pas d'odeur!

A cette ville, qui, tous les jours, allait en s\i grandissant, il fallait à toute force céder le terrain, abandonner la place et se retirer plus loin. Mais des établissements industriels, comme vous devez le croire, ne disparaissent pas d'un seul coup et comme par enchantement. Ce n'est que lentement, insensiblement, que l'industrie cède le pas à qui vient la chasser. Les principaux établissements, ceux que l'on redoutait le plus comme insalubrité, durent, les premiers, se retirer : de là, le nom de Petite Parcheminerie. La fabrication alors était moins active, les fabricants moins nombreux, et le commerce inoins lucratif. Puis eu suivant toujours cette période de décadence industrielle, et qui s'accomplissait fatalement dans un laps de quatre-vingts années, nous voyons la rue prendre le nom de Vieil le- Parcheminerie. L'industrie alors n'y existait plus qu'en souvenir, toute fabrication avait disparu. I^a première époque de la rue, l'époque industrielle et 'commerçante allait faire place à l'époque religieuse et monastique. Des moines serfs de Sainte-Marie i viennent s'y

installer, et le manteau blanc de leur ordre va servir de suaire pour ensevelir à tout jamais le nom et l'industrie première de la rue. C'est alors seulement, en 1258, que commence son époque religieuse. Ici. cesse toute incertitude; des rayons de lumière viennent luire dans cette nuit des temps. Philippe-Auguste a implanté ses premiers pavés, et désonnais tout est dit. Sur ce terrain, maintenant solide, s'élèveront bientôt des monuments , ces signes matériels et palpables de l'histoire ; et en fouillant dans ces archives de pierre, nous allons pouvoir y lire les faits et la pensée de chacune des époques qu'a traversées cette rue.

Quand tout fut balayé, et qu'il ne resta plus traces et vestiges de cette sale et puante parcheminerie, un architecte, un inconnu, un moine peutêtre, et dont le nom n'est jamais arrivé jusqu'à nous, traça le plan d'un couvent pour y loger les Blancs-Manteaux. Au couvent fut jointe une église, et le tout porta le nom d' église et de couvent des Blancs- Manteaux. A ce peuple de moines il fallut des cabarets pour y boire après vêpres. C'était là de l'hygiène monaslique bien entendue, et surtout scrupuleusement observée à cette époque d'intempérance et de barbarie.

Dans ces cabarets ouverts nuit et jour, les moines ne furent pas les seuls à venir s'enivrer d'hypocrasetdecervoise. Des clercs, des basochiens, des écoliers, des ribauds et des truands, tous, comparses obligés de ces sortes de lieux, y accoururent en foule. Pour quiconque aime à étudier le moyenâge, il y avait dans ces étranges saturnales, où la robe du moine touchait à la robe de la truande, où la cagoule du truand fraternisait avec la barette de l'écolier, il y avait vraiment tout un drame profond, toute une mystérieuse épopée. C'était l'époque où chaque fête du calendrier était chômée \m % des mystères et des sotties, où les bourgeois du quartier représentaient sans façon Jésus-Christ et les apôtres, Adam et Eve, Abraham, Isaac, Moïse, etc., en un mot, l'Ancien et le Nouveau-Testament. Convié naturellement à ces fêtes assez peu orthodoxes, le peuple de ces temps, misérable, ignorant et opprimé, s'y ruait avec toute la frénésie, avec toute la rage de ses grossiers appétits. Gare! laissez passer le flot populaire, le voici qui débouche dans la rue des Blancs-Manteaux ; il s'arrête maintenant au détour de la rue du Chaume, ('/est là qu'il va dresser son théâtre d'un jour; le plus fou et le plus laid sera couronné roi de sa fête... delà fête des fous ! Prenez garde, ne vous arrêtez pas à regarder cet étrange spectacle ; la joie du peuple ressemble terriblement à la colère : seif la veille, roi pour un jour, voué à la glèbe le lendemain, mêlant pour aujourd'hui les pleurs de sa rage aux larmes du fou-rire, au milieu de l'intermède fugitif qu'il improvise, il pourrait bien vous broyer!

Dans chacune de ces incroyables parodies, l'intrigue se compliquait toujours et d'une façon merveilleuse par l'intervention des arbalètes et

des hallebardes de la maréchaussée : — c'était le Deus machina de celte terrible commedia populaire.

Pendant longtemps, la rue des H laucs- Manteaux fut regardée, et «ajuste titre, comme fort dangereuse. Toutà côté, la sombre et humide ruellede Y Homme-Armé nous a légué sou nom comme un souvenir terri lia ut des précautions (pré tait obligé de prendre le bourgeois ou le voyageur quand, par hasard, il avait le courage ou la hardiesse de s'aventurer dans ces parages passé l'heure du cou vie- feu.

Des écoliers, des clercs de basoche associés a des malfaiteurs de toutes conditions, et retirés dans quelques-uns des coupe-gorges de cet horrible quartier, se livraient à certains dé portements que les gens du prévôt ne savaient comment réprimer. L'un de ces écoliers, nous disent les chroniqueurs du temps, assassina une nuit, par jalousie, un moine, un blancmanteau. — L'instruction de l'affaire eût fait connaître probablement des détails peu édifiants pour la communauté religieuse; aussi ne poursuivit-on pas; mais l'ordre des Blancs-Manteaux fut aboli, et eu 1274 les Guillemites (ermites de saint Guillaume vinrent prendre leur place. — Etranges vicissitudes, trois ans plus tard, les Guillemites étaient à leur tour renvoies et les Bénédictins de Sainl - Maur les remplaçaient.

Deux cents ans se sont à peinw écoulés et la rue des Blancs-Manteaujsemble toujours vouée au crime et à l'exécration.

Nous sommes au 20 novembre de l'an 1407. Le ciel est noir; la pluie tombe à torrents; pas une lumière ne brille dans l'horrible obscurité de

la rue, Ton dirait une nuit de l'enfer Silence î entendez-vous là-bas,

du côté de la Vieille- liue-du- Temple, ces cris déchirants : Au meurtre, au meurtre!. . . Place, place ! Garez-vous, si vous ne voulez être écrasé sous

les pieds des chevaux ou blessé par les coups de flèches Ce sont les

assassins du duc d'Orléans, qui s'échappent au galopde leurs montures eu criant: Au feu, au feu ! . . .

Le lendemain au matin, au milieu de la sombre nef des Blancs-Manteaux, se trouvait étendu, enveloppé d'un drap de velours noir, le corps mutilé du prince. Autour de ce cadavre priait et pleurait la famille royale. Des torches de cire écussonnées aux armes d'Orléans secouent leurs clartés rougeâtres et sinistres sur cette scène de deuil Des moines agenouilles récitent tout bas les vigiles des morts.

Regardez cet homme qui s'avance et qui d'une main tremblante secoue le rameau béni sur le corps de la royale victime: — Voyez ces larmes, écoutez ces paroles entrecoupées par des sanglots : « Jamais plus

• méchant et plus traître meurtre ne fut commis et exécuté dans ce

• royaume. • — (Juels regrets, quelle douleur! n'est-ce pas? Voulez-vous connaître, maintenant, le nom de ce parent désolé? — C'est le duc de

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Kl E DES BLANCS- MANTEA1 V

Bourgogne, raaeaesin ^ | m i l«' premier assêrin le coup de masque sur la léte de boa malheureni conain.

Lti laebee de eaaig qui souillent les pavée de cette km sont I pe efltaeea, qu'un nouveau meurtre rienl prendre place chai les 1

de ce ipuirlier. Y».vr/-\<ui- il 'ici, prest|ll*i.Mi lac*»* l;i fontaine tirs An-

drietles, celte Feoètre «I«- rhôtd <lf Soubise aujourd'hui 1rs \r« I du Royaume et qui s'appelait ilore l'hôtel de Gtrieel — DiatmgiseB»?aiie dam l'ombre oeti poignarde <pii reluisent v entendez-vous oea fais (al s appellent et Be [fondant sourdement* prenez partir, w. son! do ■arda, c'eel SaiuM'anl, c'eel Mayenne, dea aaaaaahia imatée par le terrible lî;il.iirr. Henri de Lorraine, leur maître,

Minuit viiMil de sonner a r église des Blancs* Manteaux ; par ccll»-

nètiv éalairéa ipia Je vous montrais ioui-a-rheure. el qui donne dise la chambre i coucher de la belle dticbeaaa Catherine «le élèves, un homme.

un amant, cherchera im iim nimt i s'échapper; mais, bélaa! la ri le talisman <pie lui i donne son matin?, ne le protégeront paa; le l*eau BHgnan de Henri 11l t Baint-Még ri», trouvera la mort. — Lai [r*, k

l'arum lie Btari I lOlll prévu, CC sera le mouchoir brodé de l.i maili'OM*

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La rue, maintenant , .1 assez lui de sanjr: elle Pal pour i|tt<4f|fte*

siècles rassasiée. De 1578, époque de ce dernier meurtre, jusqu'à cette vaste et profonde secousse, qui a nom 80, la rue des Blancs- Manteaux vit se succéder, sans trop changer d'aspect et de caractère, bien des règnes et bien des époques diverses. Toutefois, n'allons pas trop vite, car, au mépris de nos devoirs d'historiographe, nous allions oublier de vous dire qu'en 1685, et je ne sais trop pourquoi, on jeta bas ce couvent et cette église des Blancs-Manteaux qui avaient duré presque cinq siècles : puis, sur de nouveaux plans, on éleva de nouveaux édifices, toujours sous le même nom et toujours voués à la même destination. Qu'importe, après tout? les destinées du monument ne tarderont pas à s'accomplir; la religion et les moines n'auront bientôt plus rien à y voir. — L'heure révolutionnaire vient de sonner et les rouvenls sont supprimés!

A cette époque, un misérable, un lâche, du nom de Turcatti, et qui habitait alors le numéro 27 de la rue, provoqua, par une dénonciation anonyme, l'arrestation et l'emprisonnement de l'infortuné Thomas Mahi, marquis de Favras. Accusé d'avoir voulu enlever Louis XVI pour le conduire à Péronne, il fut condamné à être pendu en place de Crève. Justement ou injustement condamné, ce que l'on ne sait pas encore, le marquis de Favras mourut comme savent mourir les hommes de cœur et d'énergie, en emportant avec lui un seeret qui eût pu compromettre alors bien des tètes.

La honte et l'infamie toute entière furent pour le dénonciateur qui, luimême, périt crapuleusement quelques années après. Des notes communiquées par la police nous apprennent que ce Turcatti, après une nuit passée en orgie avec des filles, fut trouvé, le lendemain au matin, chez lui, pendu par les rideaux de son lit. — Quel suicide bien trouvé! La justice divine aurait-elle voulu par hasard lui infliger la peine du talion 7 Qui peut dire non ?

Comme vous le savez peut-être, Louis XVI, par lettres-patentes du 9 décembre 1777, avait doté sa bonne ville de Paris d'une philanthropique institution dont nous vous parlerons tout-à-1'heure. Bien que d'importation italienne, cette gracieuseté en valait bien une autre. Avant lui, Louis XIII et même Louis XIV y avaient bien un peu pensé, mais sans avoir pu malheureusement donner la moindre suite à cette charmante idée. Les préventions populaires s'y opposaient; — c'est toujours comme cela, le peuple, voyez- vous, n'entend rien à ses intérêts. Louis XVI fut donc plus adroit ou plus heureux ; et, à son tour, la Convention, elle qui avait abattu tant de choses, respecta celle-là comme digne assurément d'être conservée : et savez-vous bien ce que c'était que cette chose qui méritait si bien tous ses égards, tous ses respects? — Le Mont-de-Piété ! La Convention Ht mieux, elle octrova à ce Mont-de-Piété .

pour anéantir toute» concurrence, une autorisation spéciale, et, pour le mettre plus à son aise, un local particulier. Quels procédés, quelles délicates atlenlioiis! Cet emplacement si généreusement octroyé, ce fut le couvent des Blancs-Manteaux, la maison de ces pauvres Bénédictins inhumainement renvoyés.

Du couvent et de l'église, il n'est resté aujourd'hui que les murs, et au premier coup-dVil vous prendriez l'édifice pour un hospice ou une prison. D'étroites et hautes fenêtres dépouillées de toute espèce d'oruements, mais eu revanche solidement hardées de fer; au-dessus d'une grande porte, un drapeau tricolore tout fané, tout déteint; une guérite et un soldat en faction : voilà, vu du dehors, le Mont-de-Piété : — Le Grand Mont-de-Piété.

Mais qu'est-ce que le Mont-de-Piété? — Belle question, ma foi! Qu'il me soit permis de croire, pour l'esprit de mes lecteurs, que bien peu d'entre eux sont à cet égard dans une complète ignorance. Eh ! mon Dieu, qui de nous, tous tant que nous sommes, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, qui de nous, dites-le-moi, dans le cours de sa \ie parisienne, n'a pas eu pour un jour, pour une heure peut-être, besoin de ma tante. Pardon du mot, mais, si je l'emploie ici, c'est que, dans sou expressive trivialité, j'y trouve je ne sais quoi d'incisif et de spirituellement railleur qui représente à mes yeux et dans son acception la plus vraie le peuple de Paris. Eh bien ! alors, vous souvient- il dans ce jour de détresse, d'avoir avec anxiété attendu la nuit pour passer, furtivement et le cœur tout ému, le seuil redoutable de cette porte où brille une la u terne avec ces mots en transparent : Commissionnaire au Mont-de-Piété. Lue fois dans le sanctuaire et après quelques légères formalités remplies, vous avez pu lire ce petit carré de papier où se trouvent expliqués dune admirable façon les comptes du taux de l'intérêt, des droits supplémentaires, etc., etc. Vous en reparler ici, serait chose inutile; en faire la critique, — à quoi bou ? Philosophes, humanitaires, écrivains de toute espèce, ont assez écrit pour ou contre cette institution que quelques buveurs d'encre, en accès de mauvaise humeur ou de misanthropie, oui appelée usure légale et privilégiée, pour qu'il me soit permis de m'abstenir. Après tout, il en est de celte plaie du pauvre peuple ^si toutefois c'est une plaie comme de tant d'autres, on en parle beaucoup, mais ou ne la connaît pas. Bien peu ont étudié dans tous ses rouages et dans Unis ses résultats cette immense machine du Mont-de-Piété. Ceux qui l'ont calomniée sont des ingrats... Us n'ont pas voulu se souvenir: — voilà tout. Ihi reste, si quelque amateur déchiffres ou de statistique tinanciére désirait savoir, à quelques mille francs près, le jtetit revenu de cette phiia*thropiaue administration, nous lui apprendrions, pour lui faciliter son calcul, qu'il se fait par an dans ses caisses un mouvement de fonds de....

soixante et dix millions ! Nous allions oublier de vous dire qu'eu 1832 il

y eut pour 300,000 francs de couvertures de laine d'engagées ! Quel beau document pour celui qui voudrait écrire une histoire des

classes malheureuses dans Paris!

Si, passant un jour devant cette porte toute grande ouverte de l'ancien

couvent des Blancs-Manteaux, il vous prenait fantaisie d'y entrer, vous apercevriez alors, et se déroulant devant vous, une enfilade de cours encaissées de bâtiments sombres, élevés, et percés comme un crible de nombreuses fenêtres à petits carreaux sales et ternes. 11 y a là-dedans, je ne sais quel silence qui effraie : — On croirait tous ces bâtiments inhabités. Partout, autour de vous, des entrées obscures, des escaliers tortueux ; sur tous les murs, de longues colonnes d'affiches placardées les unes sur les autres, mais qui toutes laissent voir par le haut ce mot impitoyable : vente. Et puis dansées cours, sur tous les pavés, sous tous les vestibules, ce sont des paquets, des couvertures, des ballots, des commissionnaires qui passent silencieux comme des ombres. Là, tout homme qui entre paraît cliétif et faible, le besoin, la misère ou la honte le défigurent et l'amaigrissent. Du reste, pour l'observateur, il y a harmonie complète dans l'ensemble. — Passants, habitants, édifice, tout est triste, sale et sombre. Ce tableau ne vous engage sans doute pas à pénétrer plus avant; sortons donc au plus vile. Nous voici dans la rue; aussi bien le spectacle change, l'observation a son côté plaisant et pittoresque. A certains jours du mois ou de la semaine, toute une population de fripiers sortie du Temple et des Piliers des Halles envahit la rue des Blancs-Manteaux : — O sont les jours de vente. Ces jours-là, le Mont-de-Piété devient une véritable succursale de l'hôtel Bullion ; on y vend de tout : bijouterie ou friperie, marchandises neuves ou d'occasion, depuis l'habit brodé et l'épaulctte à graines d'épinards jusqu'à la veste de drogue t de l'ouvrier et la robe de velours de la femme entretenue; depuis le tableau, ehef-d'n»uvre de l'artiste, jusqu'à la médaille d'or récompense du pauvre savant. Des juifs, des brocanteurs de toutes les nations vont et viennent sans cesse dans toute la longueur de la rue, s'interpellant, s'accostant, se faisant part des épaves qui leur sont survenues, se montrant les diamants, les montres et les bijoux qu'ils viennent d'acheter. Des marchands d'habits défilent par escouades avec des montagnes de pantalons et d'hahils sur leurs épaules. — La rue est devenue un passage forain, le vestibule en plein vent d'un immense et intarissable bazar.

Indépendamment de cette physionomie périodique, la rue des lilintrs- Manteauxamn cachet, son caractère à elle. Sombre, étroite et tortueuse, elle s'étend comme un serpent dont la tète reposerait nie Sainte-Avitye et la queue rue Yieillc-du-Tcmplc. Pour faire un peu de couleur locale, nous pourrions dire que presque toutes ses maisons existent encore telles qu'elles

devaient être il y a deux ou trois cents ans, mais avec un aspect de mercantilisme, aujourd'hui, qui attriste et dégoûte. — Le Mont-de-Piété a passé par là. Regardez un peu : — Ce ne sont qu'écriteaux et enseignes avec ces mots moulés de toutes les façons : ici on achète les Reconnaissances du Mont-de-Piété. Des habits râpés, passés de mode, des friperies, des oripeaux de mille espèces étalent leurs misères aux portes de ces brocanteurs. Des bijoutiers de hasard exposent aux yeux du passant, de l'argenterie et des bijoux d'occasion. Le besoin, la détresse ont écrit leurs souffrances sur toutes ces hideuses archives. Le cœur se soulève, on est mal à son aise, Ton a froid.— Passons vite. Du soleil, n'en demandez pas ; lorsqu'il parait, c'est à peine s'il effleure de sa poussière d'or les pointes aiguës des toits et des cheminées. L'air est humide et malsain; une boue noire, visqueuse, infecte, couvre continuellement les pavés. De temps à autre, des baquets chargés de tonneaux et de ballots traversent ou longent la rue : c'est de la droguerie qui s'éloigne ou qui retourne à son foyer central, le quartier des Lombards. Faut-il vous dire que cette rue qui compte quarante-six numéros commence par un épicier et finît par un marchand de vins. Presque toutes les rues commencent et finissent ainsi ; ce qui pourrait vous faire penser un instant que Paris se ré* siiiue par des marchands de vins et des épiciers. — N'en croyez rien. Maintenant, regardez là-bas, de l'autre côté de la Vieille-Rue-du-TempU : voilà le marché des Blancs-Manteaux, vaste et solide bâtiment construit en fer et en pierres de taille, et bien capable de pourvoir à l'approvisionnement substantiel de ce quartier populeux.

Un marché et un mont-de-piété. A l'un des bouts de cette rue, tout ce qu'il faut pour vivre en mangeant; à l'autre bout, plus qu'il ne faut pour mourir de faim.

Une dernière réflexion :

A mon avis, il a manqué deux choses à l'histoire glorieuse de ce grand roi que l'on appelle François I rr . Certainement, c'était déjà quelque chose pour un héros de cette taille que d'avoir trouvé le billet de loterie.

Rival de Charles-Quint, émule de Léon X et de Bavard, il lui manque et il lui manquera toujours : — La reconnaissance du Mont-de-Piété et le romjeet noir de la Houlette!

Vous le voyez bien.... Les rois eux-mêmes ne s'avisent jamais de tout

Cari.k IIemuf.s.

In mus-nom.

NisTou*E du l\i lais-Royal, ce$l le ruinai) de PiriSg il n'est pas d'à ri ri i» It 1 s plus le ronde s M plus variées I rpie relies de eet édifiée, aux lasles

1 <hi(|iM 1 rien ne peui fctr* nimparé

I Timl y esl reprrsenlé iivrouiie. pin* " ' shmninie vive, ardente , animée , Lliistoire a surompli, dans celle enceinte, des faits tiîi|iorl;inlf4 i't nombreux ; rite j a vu se pbœr \ sut" 1rs inarelies du trille des pnuroîrs ri s. mi \ il«- la puissance royale; . elle J 4 vu rmnmencer dos révolulions; les a ris, 1rs plaisirs* le fîce, la ilissululiuti, le travail el f indus lrir t la iiHilIrssr el Je désordre, y uni irmi leurs grandes assista. Là, *<■ sorti heu rires I un les les prodiga* lïles el (miles les misères; nulle pari ou ne rrucuiilrr des ronlrasle* plus varias, pins pitprauts cl (dus tn/arres «{lie OKll «pie tel endroit offre a rliatpre pas ; le !*afais* Royal fut, a la fuis, le paradis et l'enfer dti mu iule parisien.

Lorsque la mémoire veul ru«ijner les souvenirs «piî se raiiaelieut au Pahîs-llnyal , elle voit Iminlu diMaol la pensée les ituajfrs les plu*, i i|»ii» i.iises ri In ligure» les plus

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ÏXG

LE PALAIS-IHMAI.

fantastiques ; le chaos «1rs faits > é >i éclaire par il**> lueurs rii.iii.i^ tantôt brillantes et tan tel sinistres; il bol alors que l'esprit m livre •' s'abandonne à eee clarté* qui vacillent sous le regard; l'ordre chrono* logique < i si a peine un flambeau h un guide certain; c'eal avec t*tmagination qui remue le passe h qui demande le récil ilu préseul propres impression», qiiedoil éin» écrite l'histoire «lu Palaia-M i le conte des fées des enfanta de Paria- Il \ d deux écuelle i éviter! les uns, depuis ijuMipir temps seulement, oui essayé (te hire oV l'histoire «lu Palais-Royal un chapitre des ehrouiqoes d'une seule famille; d'autres <mi essayé de lui donner Vet r\ le caractère d'un chapitre de rhiatoire nationale. Nous le dirons franchise, ces deux idées aoul également fausses; I'imm* flattai! ttn roi, I Maltait un peuple. L'histoire dn Palaia-Royal appartient exclusivement i rhiatoire de Paris: des événements graves oui pu mitre dans ce tietii mais rYst toujours ailleurs qu'ils se soiil terminés par la victoire an pai la défkite.

L'origine du Pa1aia*Royal n'a lirnuY merveilleux. Richelieu, qui avait une coure! des sujets, voulut avoir tm palais; n'osant pas régner en puhlic . il aimait a trôner chez lui : il chargea donc son architecte .l.>< *pw *

*\' lui ronalruîtx* nu logis royal . pour IVlevn «*ti choisi un

emplacement près du mur d'enceinte de Paris, vers la rue Saint-llonoré. Commencées eu IG21), ces constructions ne furent achevées qu'en 1050. Ce fut à cette époque seulement qu'on leur donna le nom de Palais-Cardinal. On n'évalue pas à moins de 660.61 8 livres les frais occasionés pour édifier ces bâtiments : l'hôtel de Sillery, acquis pour la somme de 150,000 livres, permit de faire devant le palais une place que Richelieu ne vit pas, et qui ne fut achevée qu'après sa mort; de là, il lit percer la rue à laquelle il donna son nom, et qui, de la fastueuse demeure qu'il venait déterminer, le conduisait en droite ligne à sa ferme de la Grangc-Bateliére. Nous ne ferons pas d'autres emprunts à l'érudition archéologique de nos devanciers.

Les grands événements du l'alais-ltoyal furent, en ce temps-là, la représentation de Minime, celle tragédie hien-aimée, que Hichelieu mettait sous la protection de sou pouvoir de ministre et de sou amour pour une reine, tandis que Corneille confiait le sort du Cid à l'admiration publique; puis, la fête donnée par le Cardinal, pour célébrer les tiançailles de sa nièce, Claire-Clémence de Maillé, avec le duc d'Enghien, qui fui depuis le grand Coude. Les historiens du temps s'épuisent en pompeuses descriptions sur la première soirée de Mirame. La salle de spectacle qui servait aux dhertisseiiients ordinaires, celle dont Molière prit possession plus tard, ne parul poinl suffisante; ou en construisit une autre radieuse de magnificence <>t qui témoignait sinon du génie portique, du moins de l'opulence de l'auteur; on estime que les soins paternels qu'il donna à cette tragédie lui coûtèrent environ trois cent mille écus. (Juanl à la fête nuptiale, la description tient i\i\ prodige. Ou joua une pièce de Desmare ts, dans une salle sur le théâtre de laquelle ou voyait « de fort délicieux jardins ornez de grottes, de statues, de fontaines et de grands parterres en terraces sur la mer avec des agitations qui semblaient naturelles aux vagues de ce vaste élément, et deux grandes Hottes, dont l'une paraissait éloignée de deux lieues, qui passèrent foules deux à la vue des spectateurs; la nuit sembla arriver ensuite par l'obscurcissement imperceptible tant du jardin que de la mer et du ciel qui se trouva éclairé par la lune. A cette nuit succéda le jour qui vint aussi insensiblement, avec l'aurore et le soleil qui Ht son tour d'une si agréable tromperie, qu'elle durait trop aux yeux et au jugement d'un chacun. Après la comédie circonscrite par la voix de la poésie dans les bornes de ce jour naturel, les nuages d'une toile abaissée cachèrent entièrement le théâtre. Alors Ireutedeux pages vinrent apporter une collation magnifique à la reine et à toutes les dames, et peu après sortit de dessous celte toile un pont doré conduit par deux grands paons qui fut mule depuis le théâtre jusque sur le bord de l'esrhaflaut de la reine, et aussitôt la toile se le\a.et au lieu de Inul ce qui avait élé \u sur le théâtre \ parul une grande salle en perspecti\e.

dorée et enrichie des plus magnifiques ornements, éclairée de seize chandeliers de iristal, au fond de laquelle était un tlirosne pour la reine, des sièges pour les princesses, et aux deux côtés de la salle des formes pour les dames; tout ce meuble de gris de lin et argent. La reine passa sur ce pont, pour s'aller asseoir sur son throsne, conduite par Monsieur ; comme les princesses, les dames et les demoiselles de la cour, par les princes et seigneurs, lesquelles ne furent pas plutôt placées, que la reine dansa dans cette belle salle un grand branle avec les princes, les princesses, les seigneur* et les dames. Tout le reste de l'assemblée regardait à son aise ce bal si bien ordonné, où toutes les beautés de la cour ne brillaient pas moins de leur propre éclat que de celui des riches pierreries dont elles étaient ornées et faisaient admirer leur adresse et leur grâce. Après le grand branle, la reine se mit en son throsue et vit danser longtemps grand nombre d'autres dames des plus belles et des plus adroites de la cour. Enfin, si j'ai de la peine à me retirer de cette narration, dit l'auteur contemporain, jugez combien il fut difficile aux spectateurs d'une si belle action, de sortir d'un lieu où ils se croyaient avoir été enchantez par les yeux et par les oreilles; lequel ravissement ne fut pas pour les seuls Français; les généraux Jean-de-Vert, Enkenfort et Don Pedro de Léon, prisonniers de guerre, en eurent leur part, ayant été conduits du bois de Vincenncs. »

Que cette fastueuse citation suffise à la mémoire du cardinal, et à l'orgueil du palais sur la porte duquel il avait inscrit son titre en lettres d'or.

En IG15, le 7 octobre, Anne d'Autriche, régente du royaume, veuve du roi Louis XIII, quitta le Louvre avec ses deux fils pour venir habiter le Palais-Royal. De toute cette vanité de Hichelieu, pour ce monument dont il avait voulu que le pinceau de Philippe de Champagne fit un temple à sa gloire, il ne resta pas même le nom; les héritiers du cardinal obtinrent en vain le rétablissement de la première inscription, le nom de Palaulioyal prévalut et fut conservé. Aux fêtes de la Régence, qui ne furent pas sans quelque splendeur, succédèrent bientôt les troubles de la Fronde. Le Palais-Royal était nécessairement le quartier- général de la Cour, pendant son séjour à Paris; il fut aussi le centre des manifestations par lesquelles le peuple cherchait à effrayer la reine et le ministre contre lequel se soulevait l'indignation publique.

Le Palais-Royal prend soin lui-même de ses titres historiques; les pages qu'il conserve dans ses galeries de tableaux, forment le sommaire des différents chapitres de son existence. Ainsi, la Messe du cardinal de Richelieu, la Fondation de l'Académie Française et la réception des premiers académiciens, en février 1055; la Mort, le testament de Richelieu et le legs de son palais au roi Louis XIII; l'Arrivée du cardinal de Retl, suivi d'une foule immense qui réclame à grands cris la liberté de Brous-

set, en 1640 ; deux épisodes à cette réclamation qui est le pire des événements de la Fronde ; l'Arrestation des Princes, et enfin Amie d'Autriche montrant au peuple sou (ils endormi, disent lesévènementsdontlePalais- Hoyal fut le théâtre. On raconte sur ce dernier tableau une anecdote récente. Le duc d'Orléans, actuellement Louis-Philippe, le montrait à ses familiers; quelqu'un s'étonnait que la reine pressée par cette multitude, et qui doute de ses intentions, fût sans gardes. « Il y en a, reprit le duc d'Orléans, mais on ne les voit pas. »

Anne d'Autriche fit beaucoup pour les embellissements du Palais-Royal, qui, malgré les éloges que l'on prodiguait à sa magnificence, était loin d'égaler les descriptions qu'on faisait si magnifiques pour plaireau cardinal.

Le 21 octobre, le roi Louis XIV, cédant aux vœux du peuple de Paris, revint dans sa capitale, et le même jour il quitta le Palais-Royal, pour aller habiter le Louvre.

On assigna cette résidence à Henriette-Marie, reine d'Angleterre, qui l'occupa jusqu'en 1661.

Par lettres-patentes du mois de février 16D2, Monsieur, frère du roi Louis XIV, reçut le Palais-Royal à titre d'apanage; il l'habitait depuis l'année 1 CCI.

Le 9 juin 1701, M. le duc de Chartres, qui depuis fut régent de Franco, posséda le Palais-Royal avec l'héritage de sou père qui venait de mourir.

Au mois de septembre 1715, la Régence de Philippe d'Orléans s'installa au Palais-Royal, et commença pour lui une ère nouvelle de luxe, de splendeur et de tumulte.

Après avoir triomphé des premiers obstacles qui s'opposaient à l'établissement de sa Régence, Philippe, duc d'Orléans, s'arrangea pour donner i son Palais un aspect presque royal ; il embellit l'édifice et le dota d'une galerie de tableaux, dont il reste à peine aujourd'hui le catalogue, et quelques petites anecdotes qui ont longtemps charmé les loisirs des brocanteurs. La Cour, qui se pressait autour du Régent, n'avait rien des allures de celle qui avait entouré Aune d'Autriche et les deux cardinaux; le régne de Louis XIV et de madame de Maintenou venait de finir, et ce qu'on redoutait le plus, c'était l'austérité et la dévotion dont on avait secoué le joug; Philippe fit de sa demeure un lieu de plaisirs et de délices; il voulut que tout y respirât le luxe et la volupté; ses intentions ne furent que trop bien secondées.

Le Palais-Royal affecta dès ce moment une liberté de iineurs, dont il a longtemps conservé le souvenir et les traces. La famille du Régent , ellemême, se prêtait merveilleusement à l'élégance et à l'éclat de ce desordre. Tout ce que la mémoire des courtisans et du peuple avait conservé des galantes soutenances des autres règnes était dépassé; Charles VII et Agnès. François I", Henri II, Henri III et leurs auioiirciisesprodigalilc.s, Henri IV

cl ses maîtresses, Louis X1Y et sa superbe tendresse, palissaient dans les appartements du Palais-Hoyal. Les roués qui étaient les mignons du llcgeut, Dubois, sou ministre, et des femmes auxquelles il était difficile de donner un nom, avaient porté au-delà de toute imagination le faste et l'impudence du plaisir.

Le Palais-Hoyal fut profondément empreint des marques de cette époque; il n'a jamais pu secouer entièrement le caractère de mollesse, dont il avait reçu les stigmates, et que le langage récent a caractérisé par le mot Régence, devenu le nom d'un style particulier aux mœurs, à l'art, à l'architecture et aux manières de ce temps.

Devant le bruit dont le vice de cette cour remplissait alors le Palais- Hoyal, les solennités augustes passaient silencieuses et obtenaient à peine un regard; la royauté n'était là qu'un bote importun, dont on bouleversait le logis, sans daigner faire attention à lui. Les fêtes les plus pompeuses s'effaçaient devant la démence des mystérieuses bacchanales; les banquets étaient vaincus par les soupers; le cérémonial des grands appartements était désert pour les buis-clos des cabinets et du boudoir.

A ces dissipations, il fallait un Pactole : un étranger, l'Écossais Law, trouva dans le Mississipi le Neuve d'or qui devait alimenter des largesses « j 11 i ne connaissaient plus de bornes. Ou sait les déplorables folies du système; Law semblait avoir pris possession du Palais-Hoyal; ce fut donc autour de cet édifice que retentirent avec le plus de violence, tantôt les clameurs insensées qui demandaient à grands cris qu'on voulût bien bâter leurs ruines, tantôt les voix furieuses qui accusaient ceux qui avaient si indignement dépouillé le peuple; ce fut dans un tumulte de ce genre que des cadavres furent laissés sur les dalles de la première cour du Palais- Hoyal, spectacle sanglant dont le régent détourna les regards.

C'est le plus frappant des souvenirs que la Hégence ail légués au Palais-Hoyal.

En 1725, le 2 décembre, Philippe, régentdc France, mourut subitement entre les bras de sa maîtresse la duchesse de Pbalaris.

Louis, son fils, fut ébloui par les richesses de l'habitation qui lui était léguée ; il en respecta la splendeur et n'opéra aucun changement.

Fatigué sans doute par ces magnificences, et comme si, sous les lambris dorés, il entendait résonner les honteuses rumeurs de la Régence, ce prince se retira dans l'abbaye de Sainte-Geneviève. Il laissa pourtant une trace de son passage au Palais-Hoyal : il fit replanter le jardin sur un dessin nouveau. Deux belles pelouses bordées donnes en boules, accompagnaient, de chaque côté, un grand bassin placé dans une demilune, ornée de treillages et de statues eu stuc, la plupart de la inain de Liisemberg. Au-dessus de celle demi-lune régnait un quinconce de tilleuls, dont l'ombrage était charmant. La grande allée surtout formait un

l>erceaii délicieux et impénétrable an soleil : huiles les charmilles étaient taillées en portiques.

Le avril I7G3, onze ans après la mort du fils du régent, et sous sou petit-fils Louis-Philippe, un incendie dévora la salle de l'Opéra, celle que Richelieu avait fait bâtir. Ce fut pour le Palais-Royal l'occasion d'une restauration complète, dont la ville de Paris Ht les frais. Le conflit de deux architectes, celui de l'Ilôtel-de-Ville et celui du Palais, gâta le monument. On retrouva, dans quelques arrangements intérieurs, un pâle reflet des étineelantes soirées de la Régence; on lit construire une salle de spectacle sur laquelle le prince et sa famille jouèrent de petites pièces; elle était, s'il faut en croire les témoignages contemporains, fort simple, fort agréable, et de forme ovale. Os plaisirs, auxquels se livrait avec ardeur le duc de Chartres, déplurent à son père qui les avait d'abord encouragés, et en 1780, par les insinuations de madame de Moutesson qu'il avait épousée secrètement, le duc d'Orléans céda le Palais- Royal â sou tils Louis-Philippc-Joscph.

La prodigalité du régent eut dans son arriere-petit-flls un digne successeur; les fêtes reparurent au Palais-Royal, et le plus éclatant de ces souvenirs est celui de la réception faite au roi de Danemarck ; rien ne fui négligé pour parer celte solennité : ou lit dorer les grilles de l'escalier

d'honneur; cette nouveauté fit longtemps l'admiration des Parisiens.

Le Palais-Royal subit, sous ce maître nouveau, une des modifications les plus importantes de son existence, et sur laquelle il est utile d'appeler l'attention.

Quels que soient les motifs que Ton s'efforce de donner aux résolulions prises et exécutées par le propriétaire du Palais-Royal, il y a un fait qui est demeuré incontestable, le but qu'il se proposa fut d'augmenter ses revenus devenus insuffisants pour ses dépenses. Il conçut le projet d'isoler le jardin, eu l'entourant des édifices qui forment aujourd'hui les trois côtés de son enceinte ; à ce sujet il y eut de la part des propriétaires voisins des réclamations très-vives, sur lesquelles le Parlement fut appelé à prononcer. L'opinion publique témoignait sa colère par des sarcasmes ; à la cour on persiflait sans pitié sur les boutiques que le premier prince du sang faisait construire pour les louer aux marchands. Ce qui causa le plus de regrets, ce fut la destruction de la grande allée du jardin; elle était chère à l'oisiveté des promeneurs; elle était le rendezvous des nouvellistes. Il fallut abattre les înarouniers plantés par le cardinal de Richelieu, et qui étaient d'une grosseur remarquable; on vil tomber le fameux arbre de Cracorie, celui au pied duquel avaient été réglés, eu dépit des rois, des armées, des législations et des événements, les destinées du nord de l'Europe.

Le 8 juin 1781, pendant qu'on exécutait ces travaux, l'Opéra brilla une seconde fois; cet incendie enleva l'Opéra au Palais-Royal; ce spectacle lut provisoirement transporté dans une salle construite à la hâte près de la Porte-St. -Martin, celle qui existe encore aujourd'hui.

Ces dispositions contrarièrent tous les plans. On voulait d'abord conserver la façade principale du côté de la place, et séparer en deux parties, par des colonnades, l'espace qui s'étend du palais au jardin, avec des constructions posées sur les galeries. Le prince ne renonçait pas à l'espoir de ressaisir l'Opéra dont il regrettait l'absence; il ordonna donc d'interrompre les travaux des colonnades, et fit construire la salle de spectacle qu'occupe maintenant le Théâtre-Français. Dans l'intérieur du palais, les besoins successifs de la famille avaient exigé beaucoup de modifications : presqii'au même temps s'éleva, à l'extrémité d'une des galeries du jardin, une autre salle de spectacle, celle des petits comédiens du comte de Beaujolais, devenue depuis, mais avec des changements notables, la salle du théâtre du Palais-Royal.

Dés ce moment toute grandeur disparut; la spéculation exploita la triple galerie; le jardin vit revenir les promeneurs, le public s'empara de cette promenade, ouverte à ses distractions, et oublia bientôt les premières doléances, el la foule adopta cet endroit, dont le prince et se* bmiliers ne jouissaient qu'après la fermeture des grilles.

LK PALAIS-ROYAL m

En I78ti, le jardin du Palais-Royal avait conquis la plus grande vogue; c'était le lieu où les merveilleux de la ville et de la cour venaient le plus volontiers; les étrangers y accouraient de toutes parts; il y avait certaines franchises indigènes qui étaient comme les privilèges de ce territoire; la galanterie Facile s'y était naturalisée. On avait construit un cirque au milieu du jardin; il était décoré d'une manière originale par des compartiments en treillage; il avait toutes les apparences d'un bosquet pair de fleurs et d'arbustes et rafraîchi par des jets d'eau qui s'élançaient et retombaient de la terrasse placée au sommet de cette construction Pour que l'élévation du cirque n'enlevât rien à la vue, on avait enloui dans le sol la moitié de sa hauteur, et on y arrivait par les parties basses et pailles galeries souterraines. Nous insistons sur cet établissement auquel le Palais-Royal doit peut-être les grandes destinées auxquelles touche déjà notre récit. Destiné d'abord à des exercices d'équitation, le cirque, dans lequel ne parut jamais un cheval, fut occupé par des fêtes, par des hais, des spectacles forains, des jeux, des repas et d'autres divertissements qui attirèrent la foule. 11 occupait l'emplacement où se trouve le bassin, et il s'avançait sur l'une et l'autre pelouse. Rose le restaurateur l'exploita d'abord ; ce fut là que se réunit le club tir la bouche île 1er; en 171)9, il fut dévoré par les (lamines.

On était en 17811, la politique agitait tous les esprits; mais rien ne pouvait satisfaire la curiosité du public: les journaux manquaient à son impatience, et ce n'était que par les conversations et dans des entretiens mutuels qu'on pouvait s'instruire de ce qu'il importait tant de savoir. Le Palais-Royal était le point central auquel venaient aboutir tous ceux qui recherchaient avec avidité le moindre bruit. Ces réunions s'augmentaient chaque jour, la foule y accourait de tous les points de Paris, pour y chercher des nouvelles et s'instruire de la situation de l'Etat Ne semble-t-il pas que dans ces habitudes athéniennes ou voie poindre l'origine de nos journaux? La parole faisait alors ce que fait aujourd'hui la publicité imprimée. S'il arrivait une personne de Versailles, elle était aussitôt entourée par la multitude et pressée de questions sur la cour, sur le ministère et sur les États-généraux; les commentaires s'exerçaient ensuite sur ce que l'on venait d'apprendre.

Cette situation avait quelque chose d'alarmant; elle était plus dangereuse que la presse jugée si redoutable. D'abord, elle ouvrait la mute a tons les mensonges, à toutes les erreurs et à toutes les exagérations. On dirait que c'est pour ces sortes de réunions que Beaumarchais a écrit cette pensée qu'il n'est de bruit absurde qu'on ne puisse faire croire aux oisifs d'une grande ville, en s'y prenant avec habileté. Ou comprend, tout de suite, quelle influence ce qu'on est convenu d'appeler un beau |wiieiir. pouvait exercer sur ces masses mobiles, dociles et impression-

IÎM LU PALAIS-llOYAL.

nahles; rien ne pouvait conjurer l'orage excité par quelques paroles sonores on par quelque brillante explosion de sentiments; la raison n'aurait pu se faire entendre, elle eut éle iulaillilileineiit étouffée par les transports du premier tumulte, et bientôt réduite au silence.

La Force populaire ainsi groupée comptait promptemenl ses forces. les passions s'enflammaient par le contact; de l'idée à l'action, de la pensée au mouvement la transition était prompte et facile ; c'était un amas de matières combustibles qu'une étincelle pouvait enflammer.

L'événement devait réaliser ces prévisions.

Neeker venait de céder la direction des affaires publiques à un nouveau cabinet. Paris avait reçu cette nouvelle avec irritation ; les groupes se formaient dans tous les lieux publics: au Palais-Hoyal, dans le jardin, la foule était immense. C'était le 12 juillet 178ÎL

D'une des masses qui marquait le plus d'irritation, une voix, dont il était aisé de reconnaître la jeunesse à son émotion et à sa fraîcheur, s'éleva au-dessus de tous les autres entretiens, projwsa de prendre les armes et d'adopter une cocarde nouvelle pour signe de ralliement. Voici comment il raconte lui-même ce qui se passa :

« 11 était deux heures et demie ; je venais sonder le peuple, ma colère était tournée en désespoir. Je ne voyais pas les groupes, quoique vivement émus et consternés, assez disposés au soulèvement. Trois jeunes gens me parurent agités d'un véhément courage; ils se tenaient parla main : je vis qu'ils étaient venus au Palais-Royal, dans le même dessein que moi. Quelques citoyens passifs les suivaient. « Messieurs, leur dis-je, voici un commencement d'attroupement civique; il faut qu'un de vous se dévoue et monte sur une chaise, pour haranguer le peuple. — Montez-y. —J'y consens.» Aussitôt je fus plutôt porté sur la table que je n'y montai. A peine y étais-je, que je me vis entouré d'une foule immense. Voici ma courte harangue (pie je n'oublierai jamais.

» Citoyens, il n'y a pas un moment à perdre. J'arrive de Versailles, M. .Necker est renvoyé ; ce renvoi est le tocsin d'une Saint-Barthélémy de patriotes. Ce soir tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Cbamp-de-Mars pour nous égorger; il ne nous reste qu'une ressource, «•'est de courir aux armes et de prendre des cocardes pour nous reconnaître. » J'avais les larmes aux yeux, et je parlais avec une action que je ne pourrais ni retrouver, ni peindre. Ma motion fut reçue avec des applaudissements infinis. Je continuai : « Quelle couleur voulez-vous?» Quelqu'un s'écria : « Choisissez! — Voulez-vous le vert? couleur de l'espérance, ou le bleu cincinnatus, couleur de la liberté d'Amérique et de la démocratie?» Des w>ix s'élevèrent: « Le vert, couleur de l'espérance!» Alors je m'écriai : « Amis, le signal est donné; voici les espions et les satellites de la police qui me regardent en face. Je ne tomberai pas du

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moins vivant entre leurs mains. » Puis tirant deux pistolets de ma poche, je dis : « Que Ions les eitoyens m'imitent!» Je descendis étoullc déni*

ln*asseinents ; les uns me serraient contre leur rieur, d'autres me daignaient de leurs larmes ; un citoyen de Toulouse, craignant pour mes jours, ne voulut jamais m'ahaiidoiincr. dépendant on m'avait apporte un ruban vert; j'en mis le premier à mon chapeau, et j'en distribuai à ceux qui m'environnaient. Mais un préjugé populaire s'étant élevé centre l.i couleur verte, on lui substitua les trois couleurs, qui furent alors proclamées, comme les couleurs nationales. »

Cet homme, c'était Camillc-Dcsmoulius. Le jour, c'était la première journée de la révolution.

Le lendemain de cette scène, la Bastille s'écroulait sous les coups du peuple. Quatre ans plus tard, une charrette s'arrêtait devant la façade du Palais-Royal; elle conduisait au supplice le duc d'Orléans, qui a\ail renoncé à son titre pour prendre le nom iYÉyalité!

Cependant la salle du Théâtre-Français avait été entièrement achevée ; mais les autres constructions n'avaient pu être terminées. A la place des colonnades projetées, on avait permis d'élever des hangars de planches qui formaient trois rangées de boutiques et deux galeries couvertes

On appela ces liaraques le vamp des Tortures, vl «Misuite tes galeries de liais. Ces constructions improvisées ont duré quarante-trois ans. Nous ;nirons occasion d'en parler avec plus d'étendue.

Le II juillet 171)0, l'Assemblée Nationale législative déclara que la patrie était en danger. Cette déclaration proclamée sur toutes les places publiques de Paris, le Fut sur celle du Palais-Royal avec un appareil et une solennité extraordinaires. Elle l'ut, dés le matin, annoncée et précédée par le bruit du canon, le 12 juillet; les officiers municipaux à cheval, et divisés eu deux corps, sortirent, à dix heures, de l'IIôtel-de-Ville, Taisant porter au milieu d'eux, par un garde national, une bannière tricolore sur laquelle était écrit : Citoyens! la patrie est en danger! Devant et derrière eux marchaient plusieurs conscrits, accompagnés de nombreux détachements de gardes nationaux. La bannière, signal du danger de la patrie, était ornée de quatre guidons, sur chacun desquels on lisait un de ces mots : « Liberté» égalité, publicité, respotisabilité. » Une musique convenable à la circonstance se faisait entendre devant le corps municipal.

Voici la formule que le président avait prononcée au nom du Corps législatif :

« Des troupes nombreuses s'avancent sur nos frontières : tous ceux qui ont en horreur la liberté s'arment contre notre constitution.

» Citoyens! la patrie est en danger!

» Que tous ceux qui ont déjà eu le bonheur de prendre les armes pour la liberté se souviennent qu'ils sont Français et libres : que leurs concitoyens maintiennent dans leurs foyers la suivie des personnes et des propriétés ; que les magistrats du peuple veillent, que tout reste dans le calme de la force, qu'ils attendent pour agir le signal de la loi, et la patrie est sauvée. »

Le Palais-Hoyal, déjà diminué par les ventes nationales, fut réuni au domaine de l'État. 11 expia fatalement le scandale de sa splendeur passée; envahi par les races de Bohémiens qui exploitaient les vices et les désordres d'une population eu délire, il fut livré à toutes les exploitations. On y installa une maison de jeu; des fourneaux et des salles de restaurateur occupèrent les appartements; les deux théâtres subirent, l'un, celui de la Hépuldique, une ruine totale, l'autre les plus affligeantes dégradations.

Sous le consulat, le Tribunal chassa les vendeurs; cette assemblée tenait ses séances dans une salle dont le plan fut conçu par M. Bléro, et qui fut terminée par M. de Beaumont; elle fut construite avec beaucoup d'habileté; on accorde des éloges à son ordonnance et à l'harmonie de toutes ses parties. Bâtie en 1801,1a salle du Tribunal a été démolie en 1827, pour la continuation des grands appartements, après avoir servi pendant treize ans de chapelle au palais. Kn 181)7, le séiiatus-coiisulle

du 19 août et le décret impérial du 29 du même mois transférèrent au Corps législatif les attributions constitutionnelles du Tribunat. Le Palais- Royal fut réuni au domaine ordinaire et extraordinaire de la couronne dont il lit partie jusqu'en 1814. Napoléon ne le visita qu'une seule fois, et n'alla pas au-delà du second salon; rien n'a pu détruire les préventions défavorables qu'il avait contre cette résidence.

La Bourse et le Tribunal de commerce y furent abrités comme dans un asile provisoire.

M. Va tout, qui a écrit sur les résidences royales un ouvrage auquel nous avons souvent emprunté des documents recueillis et ordonnés avec une intelligence parfaite, peint ainsi le retour du duc d'Orléans, actuellement le roi Louis-Philippe, au Palais-Royal :

« En 4814, un auguste exilé revient dans sa patrie; il se présente seul et sans se faire connaître au Palais-Royal. Le suisse, qui portait encore la livrée impériale, ne voulut pas le laisser entrer; il insiste, il passe, il

s'incline, il baise avec respect les marches du grand escalier

C'était Théritier des ducs d'Orléans qui rentrait dans le palais de ses pères.

Pendant les CeNl-Jnurs le Palais-Kloyal fut habité par le frère aîné de Napoléon, Lucien, prince deCaniuo.

Après cette époque, h» duc d'Orléans, rentré dans la possession des biens non vendus que le prince sou père avait possédés à quelque titre que ce fût, s'occupa sans relâche de restaurer le Palais-Iloyal.

Depuis l'anéantissement du Tribunat jusqu'en 1814, le Palais-Iloyal. comme demeure, resta désert; au rez-de-chaussée et dans la cour, étaient. ainsi que nous l'avons dit, la Bourse et le Tribunal de commerce.

Quelle vie et quel mouvement animaient alors les galeries! Le Palais- Iloyal était comme une capitale au milieu d'une capitale ; la magnificence de ses boutiques avait une renommée universelle; les deux-mondes en parlaient comme d'une pierre d'Orient. Les étrangers, les Français des départements, tous ceux qui affluaient à Paris, accouraient d'abord au Palais-Royal; merveille du monde, il était regardé comme le temple du goût et de la mode; pour lui tout était oublié et dédaigné; toute emplette faite ailleurs qu'au Palais-Royal, dans les rues, comme on disait ordinairement, n'avait aucun prix ; l'Opéra-Comique l'avait ainsi voulu. 11 est vrai que rien alors n'égalait les splendeurs de ce lieu; mais il avait d'autres attraits; c'était le centre des plaisirs, dont il avait le monopole exclusif, tant il les avait entourés d'irrésistibles séductions.

I^es restaurateurs du Palais-Royal passaient, non sans raison, pour les premiers cuisiniers de l'Kurope; leurs caves avaient les prémices de tous les vins fameux; le goût, l'elegance et la promptitude du service, ajoutaient encore a ces qualités précieuses. Les cafés déployaient un luxe

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inconnu partout ailleurs; des maisons de jeux présentaient à chaque pas les plus séduisantes promesses; des femmes radieuses de jeunesse et de beauté, brillantes de parure, comme les fées que Ton voit dans les songes, parcouraient les galeries; d'autres se glissaient dans l'ombre i\u jardin, partout on rencontrait des sourires, de doux appels, des regards prévoyants, et tout le manège d'une volupté qui verra ruiner ceux qu'elle attaque. C'était à se croire sous les portiques du harem ou dans les jardins du calife, au milieu des odalisques libres d'aimer et de choisir. An premier étage le punch illuminait les croisées et ses lueurs redoublaient l'ivresse des sens; toutes les vitres étaient flamboyantes. et partout écriaient eu mille transports divers et sous mille formes, les jouissances, les provocations, le rire, les plaisirs, l'oubli des maux et les plus vives sensations. L'esprit s'égarait et le regard se troublait à suivre ces délices. Au-dessous, dans les caveaux, retentissaient des bruits de fête; là s'accomplissaient des prodiges d'adresse, ici le concert était exécuté par des musiciens vêtus en sauvages avec de merveilleux roulements de tambour; plus loin des ventriloques mettaient au service du persiflflage et de la mystification leur art de déplacer la voix; ailleurs des parades les plus amusantes et partout ces œillades enchanteresses, partout ces aimées et ces bayadères dont la dégradation se cachait sous tant de grâces.

Les galeries de bois, bordées d'une double haie de boutiques de marchandes de modes, dans lesquelles on apercevait des figures jeunes et jolies, à l'éternel sourire, étaient le lieu de prédilection des promeneurs du soir. La foule s'y entassait, sans songer à l'aspect maussade, aux ruines humides, au sol fangeux, aux émanations infectes qu'augmentait encore cette multitude d'hommes réunis sur le même point; c'est que, là, les séductions se mêlaient plus intimement à la foule. On a maitttMttt peine à concevoir la liberté du propos de cette époque et l'incontefiMi audace du geste et du maintien; il y avait une espèce de convention sive dont personne n'était choqué. Là, aussi, dans les boutique*^ libraires, s'établissait l'entretien des lettrés, pendant que de pauvret! feuilletaient les livres de l'étalage, et happaient sans payer quelques! I»es de science. Nous ne savons comment notre pensée, en se 1 sur ce tableau, éprouve des regrets à faire rougir notre méiMfawtî*ttt sentiment, nous l'avons retrouvé chez tous ceux qui se rappeUWl4il galeries de bois, hideux et honteux endroit, remplacé par cette gUÉMl d'Orléans, monument de marbre et de cristal, lumineuse et transparwtt, comme ces palais diaphanes construits par l'imagination.

De ce côté, les abords du Palais- Royal étaient formés par d'abominables et étroites galeries aux portes peintes et vitrées; on s'y précipitait avec délices; Chevet les embaumait des fumées de ses provisions.

La promenade du Palais-Royal était, pour toutes les classes, un I

impérieux : le Prince arclii-cliancelier de l'Empire et ses deux acolytes, s* y montraient tous les soirs, coudoyés par des gens de la campagne ébahis devant ces miracles.

Le Palais-Royal était alors le centre de l'Europe civilisée; cet immense et opulent bazar, ce barem toujours ouvert, toujours peuplé, et ce capharnaùm de toutes les dissolutions, tout attirait, charmait et retenait la multitude. C'était là que nos soldats revenaient dépenser l'or qu'ils allaient chercher dans toutes les capitales; leur insouciante prodigalité dissipait ces trésors en quelques jours, et leurs retentissantes largesses résonnaient en échos tentateurs.

Ce fut ainsi que l'invasion de 1814 trouva le Palais-Royal, pour la conquête duquel toute l'Europe s'était coalisée.

Un jeune colonel, en arrivant à la barrière de Clichy, le 31 mars 1814, demanda où était le Palais-Royal? Tout est compris dans cette question. Il y eut des ofliciers prussiens si pressés d'arriver au Palais-Royal, qu'ils entrèrent à cheval dans les galeries. Le commerce ne se pique pas de patriotisme; en un moment et comme par enchantement, le Palais- Royal de Paris offrait, sur tontes les devantures de ses boutiques, les uni-

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formes, les « oiflures, la passementerie, les armes et tout l'équipement militaire des non veaux \rnus, qui pouvaient se croire a Vienne, à Berlin

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et à Saint-Pétersbourg : on redoubla d'agaceries pour capter les cl rangers; ils furent ravis et ne songèrent pas à résister â ces prévenances: ils enrichirent le Palais-Koyal, qui était alors à l'apogée de sa grandeur. Les naturels de l'endroit racontent des histoires prodigieuses sur les dépenses <jue tirent les étrangers dans ce paradis terrestre.

Les Cent' Jours donnèrent au Palais-Royal une physionomie turbulente; après le retour des Bourbons, il y eut de cruelles représailles. Le café de la Paix vit toutes ses glaces brisées à grands coups de sabres qui n'étaient sortis du fourreau que pour ce bel exploit; il y eut des duels éclatants et des provocations qui tirent quelque bruit. Le café de la Paix, salle de spectacle dans laquelle les représentations paraissaient et disparaissaient, était livré aux tilles publiques, qui s'y abandonnaient â de dégoûtants excès; c'était un horrible spectacle. D'autres cafés cherchèrent à attirer le public en employant de jeunes femmes pour le service des tables; il y eut toutà-coup, entre ces établissements, une émulation de luxe et d'opulence qui pour plusieurs fut une cause de ruine : au café des Mille Colonnes, une des belles limonadières était assise au comptoir dans un fauteuil qui avait servi de trône à Jérôme, roi de Westphalie.

Le café Lemblin fut pendant quinze ans un foyer d'opposition.

La paix et la tranquillité de l'Europe amenèrent au Palais-Royal des Ilots d'étrangers qui tous y laissaient des dépouilles opimes; ces passages produisirent plusieurs années d'une étonnante prospérité.

Le duc d'Orléans, qui habitait le Palais-Hoyal, s'occupait activement de rentrer dans les domaines de sa famille.

Un bail qui durait jusqu'en 1801. avait sauvé de la vente nationale la galerie vitrée; le Prince la reprit; il revendiqua aussi judiciairement la propriété du Théâtre Français; on disait alors qu'il cvhanyeuit la ronronne île France contre un las de pierres; il a eu l'une et l'autre.

Les travaux de réparation étaient poussés sur tous les points avec beaucoup de zèle; les dépendances du Palais s'élevaient dans le plus bel ordre, et remplaçaient partout d'ignobles et immondes constructions. Dans les galeries, les marchands se disputaient la vogue et les chalands en s'avançant à qui mieux mieux vers les passants; ils écrivaient leurs noms sur les poutres transversales, au plafond, afin de le faire voir de pins loin. Les architectes du Prince ramenèrent partout la régularité, et il fallut descendre les hautes inscriptions, abattre les ambitieuses devantures, et faire rentrer les boutiques et les étalages dans les limites de l'alignement commun. C'est dans ces travaux que, sous le Palais-Royal que Ton démolissait, on vit apparaître le vieux Palais-Hoyal, celui de nos aïeux, avec les noms et les enseignes des vieilles hôtelleries autrefois fameuses; eu même temps, les tilles publiques étaient chassées des galeries et du jardin.

En 1829, l'achèvement des péristyles et de lu grande galerie d'Orléans mil la dernière main aux constructions récentes; il était impossible de ne pas louer Tordre de cette riche et correcte architecture.

En 1830, au mois de juin, le duc d'Orléans donna au roi de Naples, son beau- frère, une fête à laquelle le roi Charles X daigna se rendre ; le Palais- Royal„ûer de cet honneur insigne, fit des frais considérables pour *e montrer reconnaissant de cette auguste faveur. Le peuple était dans le jardin illuminé; il contemplait la fête qui se répandait dans les allées suspendues au-dessus de la galerie... Tout-à-coup une de ces émotions sans cause et sans but si familières à la multitude se répand dans la foule; »n franchit les barrières des parterres, on entasse des chaises au pied de la statue de l'Apollon du Belvédère, et Ton allume un bûcher dont le piédestal porte encore les traces. La garde arrive : obéissant aux commandements des officiers, les soldats refoulent et rabattent, comme ils avaient coutume de le dire alors sous un roi chasseur, les citoyens; l'indignation et la colère résistent; les tin mines et les cris s'élèvent à la fois, on fait plusieurs arrestations. Dans celte échauflburéc qui se termina par un procès en police correctionnelle, et que nous avons de bonnes raisons pour juger sainement, on a vu la préface de la révolution de 1850. Ce n'était pourtant qu'une convulsion passagère , mais qui témoignait du malaise général.

Cela se passait au moment où le roi Charles X s'écriait : « Voilà, un bon temps pour ma flotte d'Alger! » M. de Salvandy s'était écrié, le même soir : « Nous dansons sur un volcan! »

En 4830, le 28 juillet, ce fut dans le jardin du Palais-Hoyal que furent lus, à haute voix, par des jeunes gens montés sur des chaises, les journaux qui parurent malgré les ordonnances. C'est de là qu'on partit pour se rendre auprès des presses qui résistaient aux violences de la saisie.

Pendant les journées de juillet, le Palais-Royal resta muet et désert: les balles suisses sillonnaient de temps en temps les galeries pour les tenir libres; le troisième jour, de la colonnade et du balcon du Théâtre- Français, et sur la place du Palais -Royal, le combat fut des plus acharnés.

Chodruc-Duclos seul se promenait sous les péristyles, il était là comme Marius sur les ruines de Carthage; si quelqif imprudent se hasardait dans ce lieu périlleux, il l'avertissait charitablement de se retirer.

Lorsque la royauté populaire s'établit au Palais-Royal, ce fut un temps de liesse et de tumulte; la cour et toutes les avenues du Palais, sans cesse assiégées par la foule qui appelait le roi et parles députatious. étaient trop à l'étroit dans cette enceinte, la royauté étonnait dans cette habitation ducale ; elle alla aux Tuileries.

D'ailleurs, il n'est peut-être pas bon que les grands de la terre soient

LIE K'ALAIS-IMUAL.

ru «i< ai |nvs; la Régenta lofai ii**> regards do peuple eût M ■ odieu

Ainsi, HichelifU <|ui ktlil le Palais • llnyal CMtVOÎIl I»' t rôtir <lr

Loiiia Mil efl nturpf sa putisanoo, La Régeol Lui presque mi. h ta duc d'Orléans Louis-Philippe monta suri*» trinel

Les jiMix tarent abolis; oc nmp fut mortel! la fortune du Pfetein*Hejai. Ce \tjmtn\ le pins beau qu'on puisse imaginer, a des a tûicu

qui sont ;i ut i ii i de traits de la physionomie parisienne.

L'espace qoi s'étend «levant la Retonde, I l'extrémité nord du jm est invariablement consacré aux rendes- vous; pcndufl les rscaicœ. les départements \ affluent, eo habit neii el en cravate blanche. A Fried» laml.nu aoftntH i» abifga diui jonilis oflkien marchaient .1 rennemi dans (1rs direetiom dfflereniêe. — adieu, cria l'un. — Au revoir, repoiulii l'autre — Où ça!— -Au Palais-lloyaL clans quinze jours, à cinq hem —Devant la Rotonde*— Oui ! — En avant!

Ils lurent exarls au rendez-vous

Loraquavrila Fermé les théâtres, c'est au Palais-Royal qtte i« diens •!»' tonte la France viennent faire grève, c*e&l~a~dirc chauffa ha oisiveté an soleil t\ chercher de Letuploi; c'esl un chapitre du lùnmtn eanMfnsj il sur «les chaise* que cea messieurs ne pajenl

pmais

La coalition dos garçons tailleurs se tient debout dans les allées et parle allemand.

La politique n'a point abandonné le Palais-Royal ; approchez-vous de ce groupe de gens qui se sont cotisés pour lire le journal, vous retrouverez dans leurs observations les plaisantes traditions de l'abbé IrenU* mille hommes; pour leur stratégie, ils impriment sur le sable des fleuves, des montagnes et des routes. Dans ces pavillons qui ont remplacé les parapluies d'autrefois, les femmes qui louent les journaux vous donneront la mesure exacte du degré d'estime que chaque feuille inspire au public.

Le Palais-Royal n'est pas seulement la terre chérie de l'opulence, c'est l'asile de la misère; elle s'y promène en haillons qui révèlent presque toujours le souvenir d'un sort meilleur; elle y est affamée et transie ; c'est là que se tient la petite bourse des signatures à un franc le mille.

Chodruc-Duclos, le Diogène des galeries, régnait sur ces tribus indigentes sans se confondre avec elles; le Palais-Royal a perdu en lui une de ses plus regrettables illustrations.

Le jardin du Palais-Royal voit en été se réunir autour des tables du café Foy toute la gent lettrée et la petite fasbion du dehors; sa promenade est fréquentée; on forme cercle autour de son bassin pour humer la fraîcheur que lance le jet deau ; mais le Palais-Royal est triste et languit.

Il s'en va comme tant d'autres puissances se sont en allées!

Voyez le nombre des boutiques à louer, comptez les magasins de tailleurs nomades, qui donnent à ses arcades un faux air du Temple. Il a perdu ses vieux cafés ; le café Valois est fermé, de nouveaux établissements ont succombé sous l'extravagance de leur luxe, et malgré quelques beaux magasins, on se demande avec eflroi, si la splendeur du P.ilais-Royal n'a pas émigré au loin, vers les régions fortunées des nouveaux quartiers.

Le soir, l'obscurité laisse dans les ténèbres ces fenêtres autrefois si radieuses. Pendant le jour, le jardin est infesté par des clans de sales nourrices, par des gamins plus incommodes que les animaux voraces, et par des tasd'enfants laids et déplaisants ; c'est comme un avantgoût des destins de la place Royale, cet autre séjour de l'amour, de l'opulence, maintenant délaissé.

Il est vrai qu'on a fait le Palais-Royal beau et élégant: il a un palais riche de merveilles; son jardin a des phénomènes d'horticulture; il peut montrer avec fierté son air monumental et ses vastes galeries, mais à quoi lui sert cette vaine magnificence qui lui a enlevé tout contentement ? Ne royez-vous pas qu'il succombe sous ce faste qui l'écrase?

Rendez-lui, oh! rendez-lui ses anciennes joies, ses vices, s'il le faut;

ils l'ont bil *i teams! C'étail un libertin qui menait vir joyeuf l'arei ( oiivnh. il bit srM» raidi, mais il mriirl d'ennui,

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