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ROI SAIIT-rmiITII. ,
4 rue Saint- Florentin commence dans la rue de Rivoli et finit dans la rue Saint-Honoré ; elle a trente-trois maisons, ni plus, ni moins; elle fait partie du premier arrondissement. S'ilétaitpossible que l'histoire d'une rue de Paris fut racontée par les hommes d'élite qui l'ont habitée, à des époques bien différentes l'une de l'autre, nous pourrions entendre de singulières et terribles confidences, de la bouche de quelques liotes illustres de la rue Saint -Florentin.
L'histoire publique de cette voie parisienne se trouve tout entière dans les noms de certains personnages qui ont représenté : I^a finance sous le règne de Louis XIV, le gouvernement et l'arbitraire sous le règne de Louis XV , la noblesse étrangère sous le régne de la Convention nationale, la diplomatie française sous l'empire et pendant la restauration , l'aristocratie de lar- - gent sous le règne de l'égalité constitutionnelle de 18541.
De ces grands noms dont je parle, quatre appartiennent déjà à l'histoire, qui les a jugés sévèrement ;
le cinquième appartient à ia puissance, à ia richesse, aux plaisirs, aux vanités et aux intrigues de ce monde. Soyez tranquilles: les historiens des rues (le Paris ménageront les passants qui vivent encore.
Je ne sais, guère qu'un seul moyen de rendre la parole à la bouche des morts, que je voudrais entendre comme par enchantement, sans pouvoir les ressusciter par un miracle. Ce moyen, très-simple, très-facile, trèsingénieux, fut exploité autrefois par un homme de beaucoup d'esprit, de malice et d'audace, par un écrivain railleur, par un très-amusant philosophe qui se nommait Lucien, et que l'on pourrait surnommer, ce me semble, le Voltaire du paganisme.
C'est donc Lucien, ce véritable Aristophane de la tombe, qui me prêtera, si vous daignez me le permettre, le cadre fabuleux de ses dialogues, pour mieux étaler à vos regards le tableau d'une réalité historique. Aussi bien, ne s'agit-il pas, dans ce livre qui embrasse tous les âges de la ville de Paris, de la résurrection des sociétés parisiennes?
Puisqu'il nous est impossible d'obliger les morts à comparaître devant nous, prenons à deux mains notre curiosité, notre imagination, notre courage, afin d'arriver secrètement jusqu'à eux, afin de les visiter dans l'autre inonde, en nous promettant de les interroger et de les entendre.
Certes ! nous n'irons pas dans le ciel, dans le royaume des bienheureux : pour trouver les héros que je cherche, nous n'aurons besoin que de pénétrer dans cette immense prison pénitentiaire qui touche à la vallée de Josaphat, et où souffrent, en essayant de se repentir, les grands comédiens du théâtre de l'humanité.
Adieu donc, terre ! . . . et vive l'enfer où nous allons! La pensée voyage vite : nous voici déjà dans le purgatoire, au milieu de quasi-damnés qui furent autrefois des hommes coupables... avec des circonstances atténuantes.
Que le diable soit loué ! je viens de reconnaître, à la première vue, les personnages célèbres que nous avons besoin de voir et déjuger; regardons-les passer ensemble, s'il vous plaît.
Le premier est grand, maigre, sec, et tout à fait ridicule; il porte un accoutrement splendide : un pourpoint de velours noir, couvert de broderies et doublé de satin rose ; une veste écarlate, brodée en large pointd'Espagne et garnie d'une frange à crépines d'or; des bas de soie d'un Manc d'azur, roulés sur les genoux, et retenus par des jarretières ornées de brillants; il traîne, en guise d'épéc, une canne qui ressemble i celle de M. Turcaret; et puis, des manchettes de dentelle, des bagues i tous ses doigts, et des boucles de souliers étincelantes; il se promène en calculant ce qu'il gagnait, ce qu'il possédait autrefois, et il soupire en regrettant encore d'avoir prêté quelques poignées d'argent à l'insolvable vieillesse de Louis XIV. Vous voyez, dans ce bon homme, le financier Samuel Bernard.
l,e second est un grand seigneur pailleté du dix-huitième siècle; il a
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cessé d'êtreun comédien redoutable dans le monde, et je le trouve presque charmant dans le purgatoire. Il se sourit à lui-même, il étale ses riches broderies, il tire ses deux montres à la fois, il prise une pincée de tabac d'Espagne, il joue avec le nœud de son épée, et il sautille à ravir, tout aussi bien que la plus habile marionnette de l'Œil-de-Bœuf. Il ne se souvient plus que des frivolités de l'ancien régime : il parle à ses compagnons d'infortune de sa majesté Louis XV et du petit lever de Versailles; il se glorifie d'avoir eu l'honneur de présenter la chemise au roi; il se prend à médire de la favorite, madame Dubarry; il vante ses boites en émail qui sortent de chez le bon faiseur Bavechel, les damas éclatants, les tentures veloutées, les boiseries peintes, le style chicorée, les trumeaux, tes houlettes, les magots, les singes, les négrillons, les sopbas indiscrets, les éventails de Vanloo, les pendules erotiques, la poudre, les mouches et le rouge, toutes les petites merveilles, toutes les magnificences mignardes duxvm* siècle. C'estsiugulier ! sur sou habit splendide, parsemé de pierres précieuses , de fleurs d'or et d'argent, notre magnifique damné porte, en guise de croix de Saint-Louis, une clé de fer qui ouvrait, sans doute, quelque porte bien mystérieuse ; est-ce la clé d'un Barbe-Bleu ? la clé d'un avare? la clé d'un chambellan? Non; c'est la clé de la Bastille; et vous voyez, dans ce brillant gentilboinme, le fameux distributeur des lettres-de-cachet, le duc de Lavrillière, on le comte de Saint-Florentin, comme il vous plaira.
Ce pauvre vieillard, qui marche avec une lenteur solennelle, avec une noblesse indolente, et qui montre encore sur son front la trace de toutes les douleurs humaines, c'est un grand d'Espagne de première classe, c'est l'ancien ami et l'ancien complice de Ferdinand VII , c'est un faible et honnête Castillan que l'on appelait autrefois le duc de l'Infantado.
Le dernier et le plus grand des personnages qui doivent nous intéresser, dans notre promenade au purgatoire, a conservé les simples apparences de la société parisienne de notre temps ; il a su donner à toute sa personne la gravite d'un profond politique et l'élégance d'un homme du inonde. Quand il vivait encore, je me laissai dire qu'il était infirme: je m'aperçois, en efTet, qu'il boite comme le spirituel démon du roman de Lesage, et qu'il porte une béquille comme le Diable-Boiteux ; sans doute, il a boité bien souvent, sur la terre, atiu de ne jamais arriver trop tôt, et souvent aussi, afin d'arriver trop tard. Quel nom que celui de cet homme! nom terrible, qui cache le personnage le (dus habile, le plus souple, le plus spirituel delà France d'autrefois et de la France d'aujourd'hui : évèquelégislateur. royaliste révolutionnaire, républicain émigré, ministre im- |»érial, ambassadeur < «institutionnel, qui avait emprunte, des sa jeunesse, aux traditions ingénieuses du paganisme, les deux faces symboliques de Janus : l'une, pour regarder le passé; l'autre, pour considérer I avenir!
t>08 HUE SAINT-FLOKENTIN.
Etrange ambitieux, que Ton admire sans pouvoir l'aimer, que l'on redoute sans l'estimer peut-être, que l'on recherche sans le désirer toujours ! Lorsque je songe à ce mystérieux octogénaire qui sait encore trouver de la grâce, de l'habileté, de l'esprit, pour se draper dans son linceul et pour mourir, je m'en inquiète et je m'en enraie, parce qu'il m'est impossible de le comprendre ou de le deviner. Cette nature si calme et si pétulante à la fois; cette intelligence qui s'élève, au besoin, jusqu'au génie ; cette audace qui prend tous les détours de la réserve; cette force qui devient, en un clin-d'œil, delà témérité et de l'adresse; cette ardeur qui se contient; cette patience fougueuse qui peut, en même temps, attendre et se presser; cette ambition calculée qui ne s'agite pas, qui ne marche pas, et qui arrive; cette admirable pénétration des hommes, quand il s'agit de les subjuguer ou de les conduire; ce jugement profond des circonstances, quand il s'agit de les exploiter ou de les vaincre; cette faculté insigne de se dépouiller, à son gré, des affections et des sentiments, à la manière du reptile qui fait peau neuve ; ce dévouement actif et sincère pour toutes les grandeurs qui montent; cette ingratitude froide et délibérée pour toutes les grandeurs qui descendent; enfin, cette cruauté apparente dans les principes , mêlée à je ne sais quelle douceur réelle dans le langage, dans les façons, dans les goûts, dans les habitudes: n'est-ce point là un mélange incompréhensible de toutes les idées contraires, quelque chose d'inconnu, d'impénétrable et de ténébreux comme le gouffre imaginaire qui s'entrouvrait sous les pieds chancelants de Pascal?
Je n'ai point l'orgueil de vouloir prononcer l'éloge ou la critique de ce prêtre, de ce gentilhomme, de ce diplomate qui vécut tant de siècles en quelques années; qui commença à être spirituel en devisant avec Voltaire ; qui se promena, bras dessus, bras dessous, avec Sieyés et le tiersétat; qui consola Mirabeau mourant, en lui parlant de la patrie et de la liberté ; qui arma des navires de guerre, pour secourir l'Amérique émancipée, avec l'argent du clergé de France; qui salua Bonaparte, à l'avènement de sa gloire, et qui le renia si vite, à la déchéance de son règne, de son pouvoir et de son nom ; qui inventa, en 1811, une royauté nouvelle pour l'abandonner ensuite et pour la condamner, pour lui dire adieu comme il lui avait dit bonjour, en souriant, en faisant de l'esprit, en se moquant de la restauration qui était son propre ouvrage! — Vous avei là, devant vous, tout prés de Samuel Bernard, du duc de l'Infantado et de M. de Saint-Florentin, le prince de Périgord-Talleyrand î
Les illustres pécheurs dont je parle se promènent toujours ensemble, durant les heures de répit que leur laisse la bonté divine: ils aiment à se réunir, pour se consoler entre eux, comme il sied aux grands débris de la terre; ils essayent de se rappeler, dans leur intimité d'oiitretomlie. ce qu'ils ont dit et ce qu'ils ont fait sur In terre; ils ne se sentent
joie, en apprenant qu'ils ont tous habité la même rue, peut-être la même maison, dans un misérable coin de boue que l'on appelle Paris, et c'est là ce qui provoque sans cesse leurs souvenirs, leurs regrets, toutes leurs confidences mondaines. Asseyons-nous silencieusement, pour écouter ce nouveau dialogue des morts; et que Lucien, qui savait si bien écouter aux portes des enfers, nous pardonne et nous protège!
Samuel Bernard. — Savez-vous bien, mon cher duc de La Vrillicro, que sans ma fantaisie vaniteuse, et surtout sans la s tu pi do faiblesse de M. Chamillart pour ma petite personne de financier, vous n'auriez jamais eu l'honneur de donner à une rue de Paris votre nom de Saint- Florentin? Rien n'est plus simple: le contrôleur des finances dont je parle avait fait sa fortune politique en jouant au billard avec le grand roi; ce fut aussi en jouant au billard avec ce pauvre ministre des finances, que je bloquai dans la blouse de mon coffre-fort la première bille, c'est-à-dire le premier million de mon opulente richesse. Dans la vie ministérielle de
Chamillart. le carambolage avait beaucoup aidé le génie de l'homme
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d'état; dans mon existence financière, le carambolage vint en aide a l'ambition et à l'esprit avisé de l'homme d'argent. M. Cliamillart sut conquérir l'estime précieuse du prince; moi, j'obtins, par ricochet, les bonnes grâces de la Fortune, qui daigna m'épouser... de la main gauche, et je trouvai, dans cette jolie main de ma déesse, une dot de trente-trois millions de livres!...
Une Tois riche, opulent, millionnaire, je m'avisai défaire bâtir un hôtel splendide, un véritable hôtel royal, au plus bel endroit de la place ilrx Victoires. Ma résidence était sans pareille, et tout-à-fait digne des plus magnifiques seigneurs de Paris et de Versailles; il ne manquait à ma splendeur et à mon orgueil qu'un peu de noblesse, un zeste de noblesse, une arme parlante, un méchant petit blason, une misérable branche de quelque arbre généalogique... Par malheur, mon ami M. d'Hozier fut inflexible: il ne daigna trouver, dans l'illustration équivoque de ma famille, qu'un pauvre marguillierde la paroisse de Saint-Sauveur.
Noble ou vilain, Samuel Bernard traita de puissance à puissance avec les grandeurs de la France aristocratique : toute la cour de Louis XIV défda dans mes antichambres, pour rendre hommage à mon mérite, et pour ramasser les pièces d'or et d'argent qui tombaient de ma corne d'abondance. Permettez-moi de m'en souvenir, mon cher duc : une fois, afin de mieux déshonorer, à ma façon , tous ces parasites qui venaient s'asseoir à ma table, j'offris un petit souper réjouissant à trois courtisanes de Paris, qui étaient charmantes, et à trois courtisans de Versailles qui étaient, par Dieu ! de célèbres gentilshommes; le repas fut fort honnête, et pour que rien ne manquât au festin, je fis servir, au dessert, deux bassins énormes, tout remplis de ces jolies friandises que Ton appelle des louis d'or. Grâce à l'appétit insatiable de mes nobles convives, le dernier plat de mou petit souper fut dévoré en un clin-d'œil, et mes louis d'or disparurent, comme par enchantement, dans la poche des trois gentilshommes. Qui le croirait? mes belles courtisanes de Paris s'avisèrent de faire fi de mon extravagante prodigalité, en dédaignant de toucher au magnifique dessert de Samuel Bernard : sans doute, elles avaient plus d'argent, plus fie cœur, ou moins de gourmandise que les courtisans de Versailles.
Vous riez , monsieur le duc î vous riez peut-être de ma faiblesse
et de ma vanité ? C'est vrai , je l'avoue à ma honte , les gens de
cour prélevaient un impôt extraordinaire sur mon orgueil et sur ma sottise. Dans une seule année...., je ne sais plus laquelle...., qu'importe...! la noblesse daigna user de ma niaiserie, avec une indiscrétion qui convenait à merveille à des emprunteurs insolvables; j'ai eu l'honneur de prêter mon malheureux argent à des gueux de la plus haute dis* linction, à des mendiants qui portaient une robe, une épée, un rochet et
souvent même une couronne; j'ai délié 1rs cordons de uni bourse |>ourdc besoigneux personnages que Ion appelaitdes plus beaux noms de la cour. de l'église et de la ville.
Enfin, mon cher duc, j'ai obligé de mes deniers, le plus gratuitement du monde, de très-hauts, très-puissants et très-excellente princes qui ont gouverné des peuples : Stanislas 1", roi de Pologne, grand-duc de Lithuanie ; Louis XIV ; Louis XV. — Rien que cela !
Que l*enfer se charge du châtiment éternel de ce coquin de Desmarest. le maudit contrôleur des finances du vieux roi ! Je m'en souviens encore : bonté du ciel, quelle comédie pour un peu d'argent! quelle royale comédie, et comme c'était bien joué, monsieur le duc !
En 1709, l'océan du trésor de l'État était épuisé; les petits ruisseaux de la richesse publique étaient à sec; on imaginait toutes sortes de moyens pour battre monnaie sur le dos du peuple : on se prit à établir des impôts sur les baptêmes et sur les mariages; il fallut payer pour devenir chrétien, et pour se marier saintement devant Dieu et devant les hommes! Les petites gens s'ingénièrent, à leur tour, pour se moquer du roi et de M. le contrôleur Desmarets: ils baptisèrent eux-mêmes des enfants, avec de l'eau sanctifiée par la prière, et qui valait bien celle de l'Eglise; ils se marièrent en secret, avec l'assistance de deux témoins qui valaient, entre nous, aiitaiitque deux prêtres. Le contrôleur avait semé l'impôt ridicule des baptêmes et des mariages: le monarque recueillit, par toute la France, les murmures, les plaintes, la haine et la colère des pauvres gens; M. Desmarets essaya de monnayer la (lèche d'un autre bois.
Il se mit en marche pour aller frapper à toutes les portes; mais, les |K>rtes des banquiers, des traitants, des fermiers-généraux, se fermaient a son approche, pour ne jamais plus s'ouvrira sa voix; et moi-même, moi, Samuel Bernard, je refusai d'avancer une seule pistole, eu dépit des gains considérables que j'avais réalisés dans les finances de l'État.
Mais, hélas! sous le règne de Louis XIV, le sujet propose et le roi dispose! Un matin, à mon réveil, je reçus une invitation pour Mail).. Oui, pour Mark!... Une invitation signée, non pas de la main de sa majesté, mais tout simplement de la main de monsieur le contrôleur général, et, en pareil cas, cela signifiait, à mes yeux, à peu prés la même chose. D'ordinaire, ou n'invitait pas un simple banquier aux fêtes vraiment royales de la cour de Marly; mais, il est parfois, dans le monde où nous avons vécu, de misérables traitants qui méritent une faveur spéciale, une grâce exceptionnelle, une quasi-justice extraordinaire : je remerciai Dieu et le roi de l'honneur qu'ils avaient la bonté de me faire.
Je me disais, en în'affuhlaut de mou superbe costume de cour: Ma soudaine présence à Marly produira quelque sensation, je m'en Halte, mes confrères crèveront de dépit et de jalousie. jYn suis sûr: Louis XIV
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pieds du glorieux iuoiiui'<|ul»!.. Louis XIV me releva, du boul de sa main souveraine, et là-dessus il daigna me faire les honneurs de sa résidence royale: il me montra lui-même, en personne, les jardins, les bosquets, les pièces d'eau, les statues, toutes les magnificences de Marly; mais, au milieu de ces spleudides merveilles, je ne voulus voir et je n'admirai que mon hôte , mou guide, mou protecteur, mon demi-dieu... le roi de France! Dès ce moment, j'étais mieux que quelqu'un : j'étais quelque chose.
Desmarest demanda, pour moi, une audience particulière à madame la marquise de Maiutenon; mais, sa solidité refusa de me recevoir. Je pardonnai, sans peine, un pareil accès de fierté à la veuve du cul-de-jatte Scarron: elle avait besoin de beaucoup d'orgueil pour vernir son ancienne bassesse.
Ma visite à la cour de Marly ne me coûta guère que la bagatelle de quatorze millions.
J'étais né pour devenir la providence, je n'ose pas dire la vache à lait des gentilshommes, des courtisanes et des rois. Quelques années plus tard, je pris eu pitié la royauté minable du jeune Louis XV, comme je m'étais apitoyé sur la vieillesse malheureuse de Louis XIV. Dieu merci ! mes nouveaux placements, à fonds perdus, me valurent du moins des faveurs insignes, des grâces inimaginables, des alliances illustres, et une renommée sans pareille. Louis-Ie-Bicn-Aimé me surnomma le sauveur de l'État, et je me réveillai, un beau matin, chevalier de Tordre de Saint- Michel, comte de Coubert, seigneur de Vitry, Guignes et autres lieux, conseiller secrétaire du roi et de ses finances, (le n'est pas tout: j'obtins le droit précieux d'aller dîner, quand bon me semblait, chez le maréchal de Moailles; je soupai, chaque soir, chez la duchesse de Tallard, et je perdis au jeu des sommes considérables, au profit de quelques nobles vauriens qui me riaient au nez, eu récitant les scènes les plus ridicules du Bourgeois yriililliuminr.
Pour comble de bonheur et de gloire, j'épousai, à T âge de soixante et dix-neuf ans, une jeune et jolie personne, mademoiselle Pauline- Félicité de Saint -Chamans; je mariai ma fille avec François-Mathieu Mole, seigneur de Champlâtreux , Lu za relie et autres lieux, conseiller du Roi en tous ses conseils, grand président du parlement; je devins ainsi le grand-père de la duchesse de (lossé-Brissac , je m'alliai aux Biron, aux Duroure, aux Boulainvilliers, et je consentis à être fami intime du garde-des-sceaux Chauvelin.O puissance infaillible de l'argent ! Vous le voyez : mes alliances, mes amitiés et ma fortune m'avaient rapproché de la personne du roi ; je voulus aussi rapprocher ma demeure du palais de la Boyaulé. J'achetai donc, pour y élever à grands frais une résidence princiére, le petit rul-tlv-snv tir VOritnijevir, qui axait emprunte
son nom du voisinage des orangers des Tuileries; un jeune architecte, nommé Gabriel, se chargea de dessiner et de construire ce temple magnifique, dédié au hasard et à la fortune; j'approuvai tous les plans merveilleux de mon artiste; le cul-de-sac de l'orangerie disparut à ma voix, pour céder la place à la petite rue des Tuileries; on jeta, du soir au lendemain, les fondements du palais de Samuel Bernard.... Mais, ô regret! ô douleur! l'orgueil du financier ne put s'élever qu'à fleur de terre... Un jour, un triste jour, je vis chanceler et mourir, entre mes mains, ma poule noire, ma poule aux œufs d'or, une poule à laquelle je croyais attachées ma fortune, ma gloire, ma vie, ma destinée toute entière; j'avais raison : une heure après la mort de Cocotte, de ma meilleure amie, je fermai doucement les yeux, et j'expirai eu recommandant à mes héritiers de continuer à bâtir, dans la petite rue des Tuileries, un palais qui devait être mon dernier château en Espagne!
Encore un coup, remerciez-moi, monsieur le duc : je déblayai la place ou devait briller, nu jour, votre hôtel que Ion dit raisonnablement magnilique, et je pris la peine d'aligner une nouvelle rue, que vous avez baptisée de votre nom de Saint-Florentin; sic vos, non vobis!
Le nie de la Yrilmère. — Ileincrciez-moi plu lot, mou cher Samuel. d'avoir anobli, par la grâce d'un nouveau baptême, votre horrible cnl-de-sav de l'Orangerie; tout cela sentait le parvenu, le traitant, le linancier, le maltôtier... ti doue! songez un peu, mou cher, à l'honneur que je voulus bien faire à vos premiers travaux, à vos projets et à votre mémoire équivoque : en 17G7, le nouvel acquéreur des terrains de votre petite rue des Tuileries n'était rien moins que Louis l'hélypeaux, comte de Saint-Florentin, ministre de la maison du roi ; à cette époque, il s'agissait déjà de le créer duc de la Vrillière. Jugez de mon crédit, de mon influence, de ma grandeur: en 17G5, je perdis une main à la chasse, et mon royal maître eut la bonté dem'écrire : « Vous n'avez perdu qu'une main, et vous en trouverez toujours deux, chez moi, à votre service. »
L'absence d'une main ne m'empêcha pas de puiser dans la cassette de Louis XV, et je crus faire ma cour au monarque, en usant de ses libéralités gracieuses pour contribuer, dans les proportions de mon état, aux embellissements du quartier des Tuileries : les constructions de la place Louis AT, les édifices de la rue Royale, les arcades du Garde-Meuble des bijoux de la couronne, commencèrent à s'élever, avec le premier étage de mou hôtel Saint-Florentin; le roi consentit à baptiser une place, et je consentis à baptiser une rue.
La place Louis XV fut décorée d'une statue équestre, exécutée par Edme Bouchardon, et qui représentait le roi de France revêtu du PeJmdamentum antique; les angles du piédestal, eu marbre blanc, étaient flanques de quatre ligures symboliques, indigues du ciseau de t'igalle :
la Force, la Paix, la Prudence, et la Justice; les mauvais plaisants de la villa s'empressèrent de crier, en se moquantde l'artiste... ou du souverain :
O la belle statue ! ô le beau piédestal !...
Les vertus sont à pied , le vice est à cheval.
Vous le dirai -je! un peu plus tard, je ne sais quel misérable, quel impie, quel athée, quel philosophe, quel homme du peuple, osa monter, pendant la nuit, sur le cheval de Bouchardon : il banda les yeux de Louis XV; il imagina d'attacher à son cou une méchante tire-lire, et, le lendemain , les passants lisaient cette inscription sur la poitrine du monarque : N'oubliez pas le pauvre aveugle. Il y avait pourtant une Bastille, et je n'étais pas bien loin de la place Louis XV!
Ce qui se passa, durant ma vie, dans le mystérieux hôtel de la rue Saint-Florentin, Dieu seul le sait! cette habitation splendide tenait presque, par la lettre-de-cachet, à la fameuse prison d'état du faubourg Saint- Antoine : l'hôtel Saint-Florentin servait d'antichambre à la Bastille; les faiseurs de mots disaient, eu parlant de ma maison : Voilà le bureau de la traite des innocents !
Vrai Dieu ! c'était le beau temps de la monarchie française ! à cette charmante époque, je l'avoue, le peuple se plaisait à reprocher au roi et à ses ministres bien des fautes, bien des vices et bien des folies; on médisait, à la ville, des courtisans corrompus de Mark, de Choisy, de Bellevue et de Versailles; ou nous faisait un crime de la vénalité des titres, des décorations, des dignités, des gouvernements et des charges; on flétrissait le pouvoir des gentilshommes faciles et des maîtresses qui leur ressemblaient; ou parlait de l'anéantissement de notre marine; on criait partout à la trahison, à propos du traité i\v Paris qui venait d'arracher a la France le Canada et la Louisiane; bagatelles que tout cela!., tarte à la crème! il nous restait encore la Bastille.
Dans ce temps là. rien n'était plus simple que de gouverner; on chansonnait la favorite : à la Bastille; on essayait de faire l'esprit-fort : à la Bastille; ou chantait la liberté en vers ou eu prose: à la Bastille; ou frondait les juges et les prêtres : à la Bastille ; on osait écrire ce que l'on avait pensé : à la Bastille; un père défendait l'honneur de son enfant : à la Bastille ; un mari voulait garder la beauté de sa femme pour son usage particulier: à la Bastille. La Bastille jouait un grand rôle dans les amours du règne de Louis XV : la lettre de cachet était un véritable permis-dechasse pour le chasseur couronné, pour le chasseur amoureux de Versailles, qui s'en allait faire la guerre au galant gibier du Parc-aux-Orfs.
Samuel Bernard.— Et vous appelez cela, monsieur le duc, le beau temps de la monarchie française*.. (Ju'est-ce que c'est que votre petit roi tamis XV, à côté de mou grand roi qui se nommait l^ouis XIV v que si-
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gnifie ce misérable Parc-aux-Cerfs, à côté des poétiques jardins de Versailles?... Sous le régne du souverain de mon siècle, la noblesse. l'esprit, l'amour élégant, Fart et la poésie, toutes les royautés de la France monarchique, se pressaient en foule chaque soir dans les jardins de Versailles, pour se disperser ensuite, aux derniers rayons du soleil, dans les grottes, dans les bosquets, derrière les charmilles, à travers tous les détours mystérieux de cet admirable labyrinthe: Louis XIV s'en allait rà et là, dans tout l'appareil de sa majesté bienheureuse, à la recherche des inspirations, des fantaisies et des idées. cote à cote avec Mansard qui avait édifié les voûtes solennelles du palais; avec Lebrun qui les avait inondées de l'éblouissante lumière de ses chefs-d'œuvre ; avec Girardon et Le Puget qui avaient ranimé, du bout de leur ciseau magique, tous les dieux, toutes les nymphes, toutes les grâces, toutes les chimères, tous les caprices de l'imagination païenne; avec Colbert, le noble exécuteur des entreprises royales, toujours prêt à recevoir ou à faire la confidence de quelque sublime pensée!.. Les promeneurs amoureux se glissaient au fond des massifs, dans l'obscurité silencieuse du parc; les hommes d'État et les hommes de guerre sr groupaient sur l'escalier des cent marches, que leur présence habituelle, sans doute, fit appeler un jour l'escalier des géants; les beaux-esprits, les poètes, les artistes, les penseurs profanes se réfugiaient à plaisir, an milieu des fleurs et des parfums, dans la petite proveuce de l'orangerie; les princes de l'Église, les prédicateurs éloquents, les hôtes sévères et religieux du maître de Versailles, se prélassaient dans la fameuse aller des philosophes, où Bossuet et ses amis devisaient tour-à-tour des grandes choses du ciel et des grandes choses de la terre. — Voilà, monsieur le duc, une cour charmante, un règne brillant, une magnifique page de l'histoire de la monarchie française î
Le nrc de la Vrillière. — Le diable m'emporte... ou plutôt, le diable me garde!.. L'indignation vous a presque donné de l'esprit et de l'éloquence; mon cher Bernard, où donc avez-vous pris toutes les belles choses que vous venez de nous dire?.. Je suis content de vous, Samuel, et je continue.
La respectueuse terreur, inspirée par le ministre de la maison do roi, ne gâta jamais ni les joies bruyantes, ni les prodigalités aimable», ni les ébats mystérieux de l'hôtel Saint-Florentin; le duc de la Vrillière trouva le moyeu de faire honneur à sou galant souverain: le luxe coulait à pleins bords autour de moi ; le plaisir avait toute la vivacité du scandale; la folie obligeait la raison à l'embrasser en la tutoyant; mon herbier d'à* înour était digne de notre maître à tous, dans l'art d'aimer et de séduire, digne de M. le duc de Uichelieu qui savait si bien herboriser dans le» plus beaux jardins de la France amoureuse; que voulez- vous T.. sur le
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vaisseau de l'Etat, j'avais la douce faiblesse de préférer le rôle d'un joyeux passager aux fonctions difficiles d'un lion pilote! le beau temps! ô le beau règne «pie celui de Louis XV le bien-aimé!.. Je me souviens d'avoir lu, dans un livre erotique de l'autre monde, que les anges avaient inscrit ces mots, eu lettres d'or, sur le fronton du paradis: A ceux qui ont beaucoup aimé, le bon Dieu reconnaissant! — S'il en est ainsi, o mon divin juge! pourquoi me trouvé-je dans le purgatoire?...
Une fois, pourtant, les plaintes et les cris du peuple vinrent chasser les songes heureux de tous les rêveurs éveillés de l'hôtel Saint-Florentin. C'était dans la nuit du 30 au 51 mai 1770; on avait tiré, ce soir là, un superbe feu d'artifice, sur la place Louis XV, en l'honneur du mariage du dauphin avec Marie-Antoinette d'Autriche. A l'issue de cette Tète publique, où la royauté venait de jeter de la poudre à tous les yeux, la foule se précipita dans la rue lloyalc, au risque de s'y heurter contre une autre multitude qui descendait du boulevart. Le choc fut terrible : les malheureux convives de cette fête eu plein vent furent culbutés dans les fossés de la rue, abîmés sur les matériaux de pierre qui servaient aux nouvelles constructions, et foulés sous les pieds des chevaux; quelques piétons mirent l'épée à la main, pour essayer de traverser la foule, en blessant, en tuant, eu égorgeant les bêtes et les hommes qui s'opposaient à leur passage; quelle soirée affreuse!.. Le mariage de l'héritier présomptif de la couronne de France coûta la vie à trois cents personnes : ce fut là le présent de noces du peuple! La nuit, eu sortant de table, chancelant, enivré de vin et de plaisir, j'ouvris une des fenêtres de l'hôtel Saint-Florentin : je jetai les yeux sur le rond-point de la place Louis XV, et les appareils qui avaient servi au feu d'artifice prirent tout-à-coup, dans le chaos de ma pensée, une apparence d'échafauds, de potences, de fourches patibulaires; affreuse illusion! Était-ce là un avertissement du ciel? était-ce là un présage?.. Passons.
L'hôtel Saint- Florentin eut l'honneur de servir de temple ou de théâtre, aux représentations féeriques, aux extravagantes fantaisies d'un singulier personnage que l'on nommait le comte de Saint-Ccrmain. Les badauds de la cour et de la ville se demandaient bien bas à l'oreille, à propos du nouveau sorcier dont je parle: Est-il grand? est-il petit? est-il beau? est -il horrible? a-l-il des flammes dans les veux, des pieds crochus, des griffes aux m. uns et des cornes sur la tête? Ses crédules adorateurs répondaient , sans hésiter et sans rire : C'est un démon qui est né dans les ruines de Meinphis , et qui a grandi dans le sein des Pyramides: il opère des prodiges, il guérit les mourants et il ressuscite les morts; il compose des philtres souverains, il bat monnaie avec le bout de son index, et il a le don des enchantements; il prodigue l'or, les diamants cl le> hiculaiK san> que Ion sache d'où lui viennent
la richesse et la puissance; il possède le grand'œuvre, et, comme Diogène, il cherche un homme... qui lui semble digue de participer au bénéfice de la pierre philosopha le.
Grâce à mon bienveillant patronage, notre héros fut honoré des invitations, des politesses et des visites de tout le monde qui élait quelque chose; les femmes, qui avaient une peur a lire use de ce diable fait homme, se décidèrent à lui sourire, et les esprits-forts qui ne croyaient plus à Dieu, se prirent à croire au comte de Saint-Germain.
Le nouveau comédien se mit à jouer une comédie mêlée d'impertinences, de sornettes, de perles fines et de brillants ; l'ouvrage ressemblait à une légende ou à un conte des Mille et une Nuits : il obtint un succès de vogue; l'acteur avait en conscience tout ce qu'il lui fallait, pour briller dans un rôle merveilleux : de l'audace, un costume superbe, des mots charmants, des regards dédaigneux, des réparties insolentes, de belles manières, un luxe effréné, de l'or dans toutes ses poches, des bijoux à pleines mains, des mensonges à pleine bouche, et beaucoup de mépris pour son naïf auditoire ; l'apothéose ne se fit pas attendre: le comte de Saint- Germain se laissa pousser tout doucement dans les nuages, et les dévots de l'enthousiasme adorèrent un demi-dieu.
Le comte de Saint-Germain faisait les honneurs des réunions quotidiennes de l'hôtel Saint- Florentin , à force de gaîté, d'esprit, de sang-froid et de hardiesse ; mes nobles amis lui demandaient sérieusement :
«Monsieur le comte, vous souvient-il d'avoir rencontré, dans vos vovages notre seigneur Jésus-Christ?— Oui, répondait-il en tournant les yeux vers le ciel, je l'ai vu et je lui ai parlé bien des fois; j'ai eu l'occasion d'admirer sa douceur, son génie et sa charité : c'était une créature céleste! je lui avais souvent prédit qu'il lui arriverait malheur. — A propos de Jésus-Christ, monsieur le comte, avez-vous connu le juif-errant? — Beaucoup! le blasphémateur osa me saluer sur la grande route, au moment de se mettre eu marche pour faire le tour du monde; il compta devant moi ses premiers cinq sous. — Monsieur le comte , quel est l'auteur de cette brillante sonate que vous avez jouée sur le clavecin? — Je l'ignore; c'est un chant de victoire que j'ai entendu exécuter, a Home, le jour du triomphe de l'empereur Trajan. — Soyez indiscret, monsieur le comte : quelles sont les charmantes païennes que vous avez le plus aimées?— Lucrèce, Aspasie et Cléopàtre. »
Un beau jour, le comte de Saint-Germain disparut à jamais de la société parisienne, après avoir brillé parmi les hommes d'élite et au milieu des jolies femmes du xvnr siècle; sa naissance était un secret : sa vie et sa mort furent un mystère; le peuple de Paris n'oublia pas de dire sou petit mot sur ce personnage extraordinaire, qui tenait à la fois de l'aven-
lurier, du sorcier et du charlatan : lœ comte de Saint-Germain, disait le peuple, est un conte pour rire.
tâft&ti
Je le confesse en rougissant : l'hôtel Saint-Florentin eut riunocenle sottise de prendre, sous sa protection, ces petites figurines coloriées «pie l'on appelait des pantins; on ne tarda pas à voir, à la cour et à la ville, dans les salons et dans les rues, des gentilshommes, des magistrats, des vieillards Ires-respectables, des douairières, des colonels et des abhês. «pli jouaient au pantin, le plus gravement et de la meilleure grâce «lu monde; les chansons et les traits satirupies t«unhèrent comme la grêle sur ce nouveau caprice parisien; voici une epigraminc «pli parut, je le crois, dans l«* Mercure de France:
O'ini |teiiplf frixole et \olage Pantin fut la dmiiilè; l''aiil-il (Mie surpris s'il adorait l'image Dont il est la n'alita?
Après avoir egratigue les pantins, en gênerai» répigramiuc osa s al-
MO ItUK SAINT -FLORENTIN.
taquer à un pantin, on particulier; clic disait d'un grand seigneur
de ma connaissance :
Le théâtre du Itoi
Prononcez : La maison du Roi.
Le théâtre du lloi répète Le grand écart de Morcntin ; Dans l'intérêt de sa recette, ]l nous fera \oir, c'est certain.
In ministre-marionnette Qui gambade avec un pantin.
Le règne des pantins finit avec le règne de Louis XV; ils furent remplacés par les économistes de la cour de Louis XVI, qui devinrent les comédiens ordinaires du roi.
L'avènement du dauphin et de Marie-Antoinette fut pour moi le signal d'une retraite prudente... je n'ose pas dire d'une chute honteuse. Le nouveau souverain , qui se piquait d'être un sage, se montra sans pitié pour mes bons et loyaux services; en 1775, je cédai à M. de Malesherbes le ministère de la maison du roi , et mes amis de la veille complimentèrent le nouveau ministre, en lui disant, avec un vilain jeu de mots : Monseigneur, les belles-lettres vont remplacer les lettres-de-cachet !
A compter de ce jour, il n'y eut que du silence et de la tristesse dans l'hôtel Saint-Florentin. Chaque soir, appuyé sur une des fenêtres de mon salon, je pensais à toutes les vicissitudes oes ministres, des princes, des rois et des peuples ; je ne sais pourquoi, ni comment, mes yeux se promenaient sans cesse du palais des Tuileries à la place Louis XV, el, en regardant le rond-point de cette place, je croyais toujours voir, dans l'ombre, les échafauds, les poternes, les fourches patibulaires dont je vous parlais tout à l'heure!
Mon agonie dura deux ans: je me laissai mourir en 1777. Les poétereaux, qui avaient écrit desépigrammes sur ma vie, en composèrent une sur ma mort, sans attendre le dernier soupir du duc de La Vrilliére. Un indiscret, un fâcheux, un ennemi peut-être, vint murmurer, à mon chevet, cette épitaphe que l'on avait composée pour un pauvre défunt qui vivait encore :
Ci-git un petit homme, à Pair assez commun .
Ayant porté trois noms, et n'en laissant aucun.
Le iuc de l'Im-astado. — Monsieur de La Vrilliére, me trouvez-vous assez noble, assez riche, assez illustre, pour avoir mérité l'honneur de baptiser, après vous, l'hôtel Saint-Florentin? Je me crois d'assez bonne maison : je suis le fils d'une princesse de Salm; je me nommais autrefois duc de liulanlado; j'étais grand d'Espagne de première classe et président du conseil de bastille; je marchais l'égal des ducs de Gor, de A lagon.
KUE SAINT -FLORENTIN. *2I
d'Alba, d'Ossuna et de Médina-Celi; je me souviens aussi d'avoir été, en 1806, colonel des gardes de Joseph Bonaparte : un pareil honneur ne m'empêcha point de faire une rude guerre de partisan au soldat ambitieux qui vainquit l'Espagne, sans pouvoir la conquérir.
Si, au lieu de mourir en 1777, vous aviez eu la douleur de vivre jusqu'en l'année 1793, vous auriez assisté du haut des fenêtres de l'hôtel Saint-Florentin, avec la permission du peuple, bien entendu, à un solennel et 'terrible spectacle que la révolution française donnait à l'Europe, sur le rond-point de la place Louis XV; oui, votre illusion était un pressentiment, un présage, un avertissement du ciel : l'appareil du feu d'artifice, tiré le 30 mai 1770, eu l'honneur du dauphin, se transforma, le 21 janvier 93, en un véritable échalaud destiné au roi de France! Vous n'aviez pas trop mal vu, monsieur de la Vrillière.
Ce jour-là, un homme, un prisonnier d'état sortit de la tour du Temple; il monta dans une charrette; il suivit toute la ligne des boulevarts, jusqu'à la rue Royale, où il se rappela, sans doute, le mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette d'Autriche; il arriva sur la place Louis XV... je me trompe... sur la place de la Liberté; il gravit lentement les degrés de 1 echafaud, j'allais dire le chemin du Calvaire ; ou le força de regarder, encore une fois, le château des Tuileries, le palais de l'ancienne royauté; le patient murmura quelques paroles, dont le bruit alla se perdre dans le roulement des tambours de Saulerre; il baissa la tète, et un prêtre lui dit, à haute voix : Fils de Saint-Louis, montez au ciel ! — Cet homme, ce prisonnier d'état, ce patient, c'était Louis XVI!... Monsieur le duc. vos plaisirs, vos prodigalités, vos scandales, vos letlres-de-caehel, étaient peut-être pour quelque chose dans la mort de ce [ils de Saint-Louis, qui s'en allait au ciel par la route de l'échafaud.
La République Française déclara la guerre à l'Espagne, et, bon gre mal gré, il me fallut quitter la France où j'avais été élevé; je n'ai plus rien à vous conter sur l'hôtel de l'infantado... Mais, voici M. le prince de Talleyrand qui pourra nous en dire de belles, sur l'histoire secrète de l'hôtel Saint-Florentin, en 181 i et en 1815...
Le prince de Talleyrand. — Monsieur le duc, ce qui se passa dans mon hôtel, à cette époque, est bien naturel et bien simple: il s'y passa des mois, des semaines, des jours et des heures.
Leduc de l'Infantado, — Est-ce tout, monseigneur?
Le prince de Talleyrand. — J'ai une mémoire a tireuse.
Le duc de l'Infantado. — Vous voulez dire, mon prince, que votre mémoire à des souvenirs affreux?
Le prince de Talleyrand. — Je vois, monsieur le grand d'Espagne, que vous n'entendez rien à la langue française.
Le duc de l'Infantado. — l'ardouncz-iuoi, monseigneur... J ai ele
HUE SAINT-FL0KENT1N. 2î2n
sous le toit de votre hospitalière maison, le quartier-général de l'invasion étrangère..., n'est-ce pas, mon prince?
Le prince de Talleyrand. — Vous êtes bien curieux!
Le duc de l'Infantado. — Vous êtes bien discret! En parlant de Napoléon, ne disiez-vous pas, eu 1814, à un ami qui devait passer par la place Vendôme : Passez vite, il va tomber ?
Le prince de Talleyrand. — Oui, et je disais bien : Un pou plus tôt, un peu plus tard, le Napoléon de la colonne tomba sur le pavé de la place.
Le duc de l'Infantado. — On a prétendu que la corde qui avait garrotté l'empereur de bronze, s'étendait jusque dans les appartements de l'hôtel Saint-Florentin v
Le prince de Talleyrand. — Nos contemporains ont été si mécliants pour moi !
Le duc de l'Infantado. — Oui, mais comme ils ont été justes! Etait-ce par votre ordre que votre nièce, la belle madame de Périgord, s'amusait à parader sur un cheval de cosaque, au beau milieu des Champs- Elysées, à la première revue des troupes étrangères?
Le prince de Talleyrand. — Je n'ai jamais influé sur les caprices de madame la duchesse de Dino.
Le duc de l'Infantado. — Quelque chose m'étonne encore, monseigneur : Napoléon, qui avait rétabli les cultes en France, lut déposé par trois prêtres.... Le baron Louis, M. de IVadt et vous!
Le prince de Talleyrand. — De grâce, monsieur le duc. ne parlons pas politique.
Le duc de l'Infantado. — Nous faisons de l'histoire, mon prince!
Le prince de Talleyrand. — Je n'estime pas les historiens.
Le duc de l'Infantado. — Ils vous l'ont bien rendu, monseigneur! Enfin. puisqu'il vous déplaît de nf entendre, je vous épargnerai les souvenirs historiques de 1815, quoique la royauté constitutionnelle de Louis XVIII soit, dit-on, sortie de l'hôtel Saint-Florentin.
Le PRINCE de Talleyrand. — Dieu m'est témoin (pie je désertai la cause des Bourbons, le jour où ils désertèrent eux-mêmes la cause de l'esprit et du sens commun.
Le duc de l'Infantado.— Vous flairiez déjà 1850?...
Le prince de Talleyrand. — Vous êtes sans pitié !
Le duc de l'Infantado. — Vous avez été sans rieur!... les hommes n'ont pas assez flétri, assez si Me, assez hué votre horrible tragi-comédie de 1814-1815; je hais cet imbroglio politique, monseigneur, et il vous a nui, dans mon estime, dans mon admiration pour votre esprit. Il s'agissait d'un puissant de la terre qui succombe, d'un négociateur liabile qui l'abandonne après l'avoir adore, d'un diplomate qui xacrilic un dcioir à un fait, un principe a un é\èneiueiil . l'iulcrè! d'un pa\« a l'intérêt
±24 II U E SAINT-FLOUENTIN.
dune personne, une nation toute entière à une poignée d'ingrats nii d'et rangers!
Le théâtre de relie affreuse intrigue représentait les salons et les antichambres de votre hôtel de la rue Saint-Florentin: on voyait parader, sur eette scène de société, des empereurs, des rois, de» princes, des espions et des traîtres, tous les délégués de la coalition européenne, qui cherchaient à se tailler de petits hahils d'emprunt dans l'immense et magnifique pourpre de l'Empire; l'aigle impérial vivait encore, et chaque personnage de la pièce s'efforçait d'arracher une plume à ce noble oiseau des batailles, pour empanacher une tète de Cosaque, de Prussien, ou d'Anglais: des étrangers criaient, dans une maison de Paris : Vive l'Allemagne! vive la llussie! vive l'Angleterre!... et pas une voix française ne se lit entendre, pour crier à son tour : Vive la France! In diplomate célèbre, un profond politique, un ancien serviteur de Napoléon aurait pu défendre l'empereur et l'Empire... mais, il se contenta d'avoir de l'esprit, de sonrire au milieu de ce terrible carnaval des barbares, et d'égayer le scénario de la tragédie, en improvisant quelques bons mots, derrière le manteau d'arlequin!... Ah! monseigneur, quelle méchante pièce historique. et quel triste rôle vous aviez là! Il ne faut jamais étaler, aux yeux d'un peuple, sur les planches d'un vaste théâtre, le spectacle d'un homme qui, voyant s'évanouir les espérances de la cause commune, se mêle impunément aux triomphes d'un parti contraire, au lieu de se retirer dans le silence et de s'ensevelir dans son deuil !
Le pm.nce iik Takleykam». — Que voulez-vous, monsieur le duc?... dans la vie <ln prince de Talleyrand, parfois l'homme propose, et le diable dispose !
Le me iik i/Iska.ntaihi. — Vous voulez parler du diable boiteux?... c'est juste.
Le prince de Talleykam». — domine vous le disiez tout à l'heure, j'avais pressenti l'avènement d'un pouvoir nouveau : la branche cadette remplaça, dans le château des Tuileries, la branche aînée des Bourbons, et j'obtins l'insigne faveur détrôner une dernière fois dans ma petite cour princière de Paris ; en IK7>0 , ma comédie diplomatique recommença de plus belle - la rue et l'hôtel Saint-Florentin jouèrent encore un rôle assez important, dans le drame révolutionnaire de la France, jusqu'au jouroù ma singulière destinée me força de devenir ambassadeur des barricades près la cour de Londres.
Je nie vante d'avoir réussi dans la mission qui me fut cou liée par le gouvernement de juillet; après cela, ma foi! je n'avais plus rien à Taire dans la politique : je quittai l'Angleterre, je rentrai dans Paris, je débitai >ans rire, à l'Académie des sciences morales, l'éloge des diplomates vertueux, et je me préparai a rétracter ma vie. et à mourir dans mou hôtel
HUE SAINT- FLOItENTIN. «5
Saint-Florentin, le plus spirituellement qu'il me serait possible. Celles ! l'hôtel Saint-Florentin avait déjà reçu bien des grands seigneurs, bien des beaux-esprits, bien des visiteurs illustres, et des princes, et des rois, et des empereurs; eh bien! il devait recevoir, le 17 mai 1838, une visite dont l'éclat allait effacer toutes les traces de son illustration glorieuse : il s'agissait de la visite de mon dernier maître , Louis - Philippe 1".
A huitheures du matin, le Iloi et madame Adélaïde entrèrent dans ma chambre, et je m'efforçai de me redresser, à leur approche, sur le bord de mon lit.
« Mon prince, restez couché. .. murmura l'auguste visiteur, en daignant me tendre la main.
— Sire, lui répondis-je, il faudrait que M. de Talleyrand fût mort pour ne point se relever devant vous! »
Et je me relevai aussitôt, en dépit de la Camargue qui voulait me clouer à mon chevet.
La visite du Iloi fut courte; comme j'étais un vieux diplomate, mes adieux à Louis-Philippe furent un compliment; je lui dis, avec mon dernier sourire de courtisan émérite :
« Sire, notre maison a reçu aujourd'hui un grand honneur, un honneur digne d'être inscrit dans nos annales, et que ma famille devra se rappeler avec orgueil! »
Peu d'instants après le départ i\\\ Koi, je sentis que mon heure suprême allait sonner : c'était le moment d'avoir de l'esprit, une dernière fois! Je composai, de mou mieux, ma figure; je rejetai, de ma main détaillante, mes longues boucles de cheveux; je prêtai à mes lèvres pâles et amaigries un sourire de triomphateur : en ce moment solennel, si au lieu de m'attaqucr elle-même, la mort avait traité avec moi par ambassadeur, à coup sur je l'aurais trompée; ne pouvant pas être immortel par la voie diplomatique, je me contentai de mourir comme un grand homme spirituel : mou Aine s'envola, sans faire grimacer mon corps, comme il convenait à une Ame de bonne compagnie.
Une heure plus tard, il n'y avait pas une seule de mes créatures, un seul de mes amis, dans ma chambre mortuaire; je me trompe : les gens de ma maison priaient et pleuraient autour de mon lit; mes domestiques sont les seules personnes qui niaient aimé.
Chose étrange! une nuit, ou déposa mes dépouilles mortelles dans une voiture, et l'on se mit en route pour Valeuçay; toiit-à-coup. dans une rue de Paris, bien triste et bien sombre, le postillon arrêta ses chevaux; il demanda à mon gardien : Par quelle barrière ?
Le voyageur, qui veillait sur mon corps, lui répondit :
— Par la barrière d'Enfer!
Lk ih<; i>e la Yrilmère. — Et vous êtes dans le purgatoire, monseigneur : Dieu s'est trompe î
Le prince iie Taixeyrani». — Non... mais, sans doute, il a trouvé dans mon esprit une circonstance atténuante.
Lk dit. i»k l'Infantauo. — Mon prince, nous avons oublié de parler, à propos de la rue Saint-Florentin, de M. Soumet, le poète, qui a composé dans celte rue, tout prés de votre hôtel, quelques uns de ses vers le» plus poétiques...
Le prince de Talleyrani». — C'est vrai ; un jour, je lui rendis une visite de hou voisinage, et il me reçut en déclamant un bel épisode de sa Divine épopée; c'était bien de l'honneur qu'il daignait me faire : il recevait ses meilleurs amis, eu leur jetant à l'oreille, à bout portant, sans les prévenir, des fragments d'un poème ou des scènes dune tragédie! Puisqu'il s'agit entre nous des misérables choses de la terre, je ne serais pas fâché de savoir ce qu'est devenu mon hôtel de la rue Saint-Florentin...
Le ni c i»e l'Infantado. — Je vais vous le dire, monseigneur... grâce à un journal qui est tombé de la poche d'un journaliste, condamné à relire dans le purgatoire ce qu'il a écrit dans les journaux de Paris : vos héritiers ont vendu l'hôtel Saint-Florentin à M. de Hotschild...
Le prince i»e Tallkyrami, — M. de Hotschild!
Sami'EL Bernard. — Qu'est-ce que c'est que M. de Hotschild ?
Le prince de Talleyrani». — Hien... ce que vous avez été, Samuel.. un nuancier.
Le nie de i/Infantado. — Hassurez-vous, monsieur le diplomate : l'hôtel Saint-Florentin, qui se souvient avec orgueil de son rôle politique, n'a pas renoncé à sou influence mystérieuse sur la destinée des princes el des peuples. Il appartient à M. de Hotschild, mais il est habité par madame la princesse de Lieven; il a subi, bon gré mal gré, la flétrissure d'an magasin démodes, mais il a reçu, pour hôtesse, la diplomatie aristocratique; dans l'hôtel Saint-Florentin, ou adore le veau dur, an rea-de* ehausM'c, mais ou y consulte Egérie, dans les appartements du premier étage, derrière un buisson de velours, de satin et de soie : le Nu ma de celte nouvelle Egérie se nomme François duizot.
Le prince i»e Talleyrand.— M. de Hotschild!... autrefois, en France» tout finissait par des chansons... aujourd'hui tout y liiiii par de l'argent; rapprochement incroyable!... Samuel Bernard et M. de Hotschild, ani deux bout de la rue Saint- Florentin : décidément, ce qui vient de la Mie > eu retourne au tambour!
Loi is Li rim:.
■Jîi
kOR DES LOMBARDS.
us industriels modernes, si tiers d'avoir inventé la spécialité, ne se doutent jiiiere qu'ils ne sont que de maladroits plagiaires des inventions du moyen-âge.
— Tout ce que nos plus grands génies de que ont pu faire a été de créer
îles boutiques spéciales pour vendre des rlieinjsrs ou des gilets de flanelle, tandis qu'il v a trois ou quatre cents ans, la VpfâttlUt' brillait dans tout son éclat <i ihiiis toutes les branches du eoinnieiCC [larisien.
Non-seulement chaque ohjet avait ses ouvriers spéciaux, mais encore chaque rllfl de Paris était spécialement aiïec- (re a la vente de ces marchandises. — Le quartier des Lombards est un de miv (fin ont conservé le plus longtemps Taspinl du vieux Paris ; et il n'a pas fallu moins que la révolution de 1780.
pour agiter les paisibles boutiquiers qui sv son édaient de père eu fils, depuis deux cents ans, dans cet asile héréditaire des bâtons de sucre de pomme, de* pralines, des pistaches et de toutes 1rs autres confiseries.
l.'MiLiemps pas un baptême ne si* lit a Pari*, depuis la Bastille jusqu'à I e\hrmite de la rue Saint-lfonore, sans que li- calant parrain n'allât faire provision de douceurs au Fiilrlr llrryrr ou
*» IU i; DUS LO M HA MIS.
chez les rivaux de ce célèbre fournisseur, <|iii était le Bertftellemol île l'époque; ce berger réellement /fr/é/e s'est cramponné jusqu'à nos jours à son vieux comptoir de In rue des Lombards, et a protesté le dernier contre l'invasion barbare des épiciers qui sont venus faire retentir le bruit de leurs grossiers pilous dans ces lieux qui n'avaient entendu, pendant des siècles , que le doux bruissement des pralines, qui nuit et jour tombaient comme de la grêle dans d'élégants cornets de papier doré, ou dans de charmants sacs ornés de faveurs roses.
La rue des Lombards a subi trois transformations bien distinctes, depuis sou origine. — Cette rue, aujonrd'luii perdue dans l'obscur et sale quartier de Saint-Jacques-la-Boiicherie, fut, sauf les becs de gaz et les trottoirs eu asphalte, la véritable rue La Ait te du moyen-âge. — C'est là que logeaient et ouvraient boutique d'or et d'argent, tons les marchands lombards et liiequois qui venaient exercer à Paris le métier lucratif de banquiers ou plutôt de changeurs, de prêteurs sur gages et d'usuriers.
Ce fut longtemps le rentre financier de Paris : les courtisans du Palaisde- Justice, alors que les rois de France l'habitaient, et plus tard tous les seigneurs du Louvre, de l'hôtel Saint-Paul et de la rue des Tour- ' nelles, vinrent tour à tour emprunter quelques beaux écus d'or au soleil à ces banquiers du moyen-âge que l'on chassait ensuite à coups de rigoureuses ordonnances, quand ou ne pouvait les rembourser.
Le choix qu'avaient fait les Lombards de cette rue, abritée par les hautes tours de Sainl-Jacques-la-Bouchcrie , pour leur séjour habituel, lui lit donner le nom traditionnel de ces préteurs d'argent, et ce nom de rue des Lombards lui est resté, même après que ses habitants primitifs eurent été expulsés de Franc»» à plusieurs reprises. — Avant d'être baptisée ainsi du nom des Lombards, cette rue fut appelée rue de la Buffeterie, — vûux bu /jeter iœ, — probablement parce qu'à celte époque on y fabriquait des meubles et des htilTcts. — C'est sous ce nom qu'elle Tut connue au XIII r siècle, et on le retrouve mentionné en divers titres. — Ainsi daus un arrêt du parlement daté du 25 juillet CV22, on lit: — Virus Lombard*-
rum qui vulgariter la ÏUffetkrie nunrupatnr la rue îles Lombards
qui vulgairement est appelée la Buffeterie.
Au surplus, cette désignation semblerait prouver que le nom des Lombards, venus en France avant le régne de Saint-Louis, est antérieur a celui de la Buffeterie. — En 1584, cette dernière dénomination était encore employée, mais la toute-puissance de l'argent fit prévaloir le nom des Lombards, et dans cette lutte d'inscriptions ce furent les usuriers qui rem|Nirtéreiitdéliuitiveinent. — Mais si le nom des Lombards reste à la rue, ils n'y demeurent |ws eux-mêmes éternellement, e.irau XVI* siècle nous trouvons ce quartier habité par les fripiers et les tailleurs de pourpoincts.