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fleuve agité, dans lequel de profondes ruelles, ronimeautaiitde torrents impétueux, dégorgeaient à chaque minute de nouveaux flots de populace. Les ondes de ce peuple, sans cesse grossies de tous les curieux qui affluaient aux abords de la rue, s'avancèrent bientôt vers la façade du temple, et, en dépit de la digue que lui opposaient les efforts de quelques archers, elles commençaient à s*épandre eu larges vagues sur les escaliers qui exhaussaient le portail de la façade. Cependant les protestants, effrayés de cette marée montante, et craignant qu'elle n'arrivât bientôt à les engloutir, se bâtèrent de fermer etde barricader leurs portes, puis ils menacèrent les religieux, si la foule ne se retirait, si la sonnerie ne cessait, de mettre un jour le feu au clocher de Saint-Médard. A cette menace, que rendait effrayante l'énergie du désespoir, la foule se retira, la sonnerie cessa, et les protestants, glorieux de leur succès, tirent une marche triomphale dans toute la longueur de la rue.
Ces démêlés religieux se prolongèrent de longues années; soixante ans après la scène que nous venons de raconter, la rue des Postes et le bâtiment des Gobelins devinrent le théâtre d'un sanglant combat. Les protestants, sous l'escorte de quelques archers, se rendaient à leur chapelle pour y prier ; tout-à-coup , une nuée d'assaillants débouche des carrefours voisins, et les cris : les huguenots à la corde! sont vociférés avec un bruit soudain et furieux.
Les archers qui fermaient la marche du cortège tirent volte-face. • Taillez les hérétiques ï s'écrie la cohue pour s'exciter. Prévôté ! Prévôté! répondent les archers en se ralliant; et la lutte commença; la mêlée fut affreuse; la taille reprenait ce qui échappait à l'estoc, et l'arquebusade achevait ce qu'avait entamé la pique. La victoire, sur toute la ligne, resta aux gens du roi; puis le lendemain de cette équipée, le parlement, fidèle à ses traditions, se hâta de faire planter une potence pour les survivants.
Otte potence, à ce que l'on croit, était adossée à des murs avoisinant l'enclos, où s'éleva depuis le couvent des Hospitaliers de la Miséricorde de Jésus.
Le souvenir de ce couvent repose un peu la pensée des sombres événements de l'âge qui a précédé. On s'y préoccupait bien moins des idées que des personnes; la créature remportait souvent sur le créateur; le» passions humaines du moins au dire de l'histoire , s' in filtraient au travers de la monacale enceinte et pénétraient jusqu'au sein des plus virginales cellules. Dans les chapelles où les noues allaient égrener leurs chapelets, on entendait, dit-on, de bien douces confidences et de bien ardent* soupirs. A en croire certains récits, l'âme des jeunes novices se vaporisait en rêves d'amour plus qu'elle ne s'oubliait en exaltation mystique. Il n'est pas jusqu'au lieutenant de police, M. d'Argeuson, qui ne vint dis-
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crétement s'énamourer en ce lieu ; dégoûté de madame de Tencin, il venait ici chercher un bonheur plus chaste et plus recueilli. En tout temps les autorités se sont personnellement intéressées à certaines institutions; en tout temps aussi, elles ont accordé à ces objets de leur préférence une protection toute particulière.
Ainsi, en 1700, le couvent des noues menaçait ruine; le délabrement était complet :on devait naturellement alors s'adresser à M. d'Argenson. Les sœurs lui envoyèrent leur supplique. Le lieutenant de police vint au cloître, il toisa, mesura, examina et enfin se passionna : et peu de temps après cette visite , les Hospitalières avaient à leur couvent une muraille de plus; mais parmi elles, elles comptaient, hélas! une novice de moins.
Voila sans doute un déplorable exemple de relâchement moral, un oubli impardonnable de tous les sentiments religieux, mais en vérité, ce ne sera pas ce qui doit se passer de plus attristant ici. Descendez la rue de quelques pas, cher lecteur, transportez-vous, par la pensée, sous le régne du bieii-aimé Louis XV, et vous allez assister, non plus à un roman dont l'impiété fera tous les frais, mais à des extravagances où vous verrez le fanatisme dans sa plus effrayante exagération.
Nous voici eu 1750, l'abbé Paris vient de mourir et d'être exhumé dans le petit cimetière de Saiut-Médard. C'était un saint homme, au dire de ses contemporains que le diacre Paris; on ne lui connaissait d'autre défaut qu'une trop grande opiniâtreté religieuse. Pour se soustraire aux vanités du monde, il avait pris le parti de se confiner dans une maison du faubourg Saint-Marcel. Là, il se livrait sans réserve à la prière, aux pratiques les plus rigoureuses de la pénitence et aux travaux manuels; il regardait les pauvres comme ses frères, et faisait des bas au métier pour eux. Jusqu'ici tout est rigoureusement évangélique, et si le digne abbé s'en fût tenu là, l'histoire n'aurait pas eu à enregistrer toutes les absurdités et tout le scandale dont il fut le prétexte. Malheureusement il n'en fut point ainsi : le diacre Paris publia quelques écrits, et dans ces écrits, ses antagonistes crurent voir des hérésies, et ses partisans la trace de l'esprit divin ; on lui prêta des seutimeiils qu'il n'avait pas eus, et on le constitua, quoique défunt, chef d'une secte ridicule. On prêta à son tombeau de surprenants miracles, et la foule vint y faire des prières. Bientôt les dévotes stations tournèrent à la inomerie et les momeries amenèrent rapidement à la convulsion.
Parmi lesconvulsiomiaircs, les jeunes filles dominaient par leur nombre et par leur ferveur. Leur esprit exalté imprimait à leur système nerveux de violentes secousses, et elles tombaient dans une extase voisine du délire le plus effrayant. Os jeunes filles sollicitaient la douleur, comme les voluptueux les plus etlïëués pourraient solliciter le plaisir; et, si on les en croit, eu demandant la convulsion, elles sollicitaient le plaisir lui-même.
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Le nombre des convulsionnaires devint en peu effraya ni, et leurafflueuce dans le cimetière était incalculable. Ou s'informait des habitudes du bienheureux Paris et on les imitait avec un soin scrupuleux. On Teignait de boire et de manger comme lui. Pendant quelque temps les convulsionnaires furent de bonne foi et crurent à l'efficacité de leurs extravagances.
Nous ne voulons pas entrer ici dans l'histoire circonstanciée des différentes sectes de convulsionnaires; car ces sectes admettaient dans leurs opinions des différences puériles et indignes de nous occuper. Cependant, pour donner un exemple des extrêmes dans lesquels peut tomber l'esprit humain, nous allons retracer quelques-unes des pratiques de ces illuminés.
Les secouristes, entre autres, frappaient à grand coups de poing les jeunes tilles, et ces pauvres patientes, par les plus vives demandes, excitaient leurs bourreaux à les frapper plus cruellement encore. Os énerguineues montaient sur leurs corps étendus, et foulaient aux pieds leurs seins et trépignaient sur elles jusqu'à lassitude.
A ces malheureuses en délire, de pareils traitements parurent encore trop doux : insatiables de souffrances, elles se faisaient frapper avec des bûches, et pendant quelles étaient aussi cruellement meurtries, elles s'écriaient : Ali ! que velu est bon! ah ! que cela me fait de bien ! mon frère, je vous eu supplie, redoublez, si vous le pouvez. Enfin, leur délire ne connut plus de bornes, elles avalèrent des charbons ardents et elles se frappèrent à grands coups de marteau!!!
Cependant, eu 1752,1e roi apprenant cet esprit de fanatisme, crut pouvoir les arrêter en faisant garder le cimetière de Saint- Médard, mais dans toutes les sectes, la persécution engendre les prosélytes. — C'est l'histoire de tous les temps. Les convulsionnaires n'avaient qu'une réunion, ils eu formèrent vingt. Les remontrances, les arrêts, les châtiments et les incarcérations, iiefirentqu'entlammerla fureur des sectaires. Us publiaient des caricatures où le Pape, l'archevêque et les jésuites étaient tournés eu ridicule; ils publiaient même une feuille périodique portant pour litre : Nouvelles Errlêsi astiques. Mais, comme dans les choses les pins affreuses, les Français savent toujours trouver le côte ridicule, un poètr (sans doute convulsionnairc», inscrivit sur la porte de Saiut-Médard le distique suivant :
De par le Roi , défense à Dieu .
De faire miracle en ce lieu.
La superstition lut si générale, qu'un conseiller au Parlement osa présenter à Louis XV un recueil de tous les miracles et prodiges des convulsionnaires. Ces extravagances ont été en France les derniers soupirs d'une sec le, qui, n'étant plus soutenue par les disciples de Port-Hoyal. est tombée dans le plus complet abandon.
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Chose étonnante, soixante ans après, des lieux mêmes où s'étaient passées ces scènes affligeantes de fanatisme religieux, partaient des bandes déchaînées qui allaient, vociférant, contre les ministres de cette même religion. Oui, le lendemain du jour où les Marseillais, mus secrètement par la faction liherticide vinrent annoncer à la barre que le jour de la colère du peuple était arrivé, ce lendemain, des hommes armés de bâtons, de sabres, de piques et de poignards, descendaient en tumulte la rue Mou (Te lard, pour aller demander au roi, qu'ils forcèrent à se couvrir du bonnet rouge, le rappel des ministres et surtout la sanction du décret contre les prêtres.
Puis, peu de temps après, le 2 septembre, à la nouvelle de l'entrée des Prussiens dans Longwy, les bandes qui avaient déjà inondé le Carrousel, remontèrent encore la rue et furent massacrer les pauvres détenus des prisons. Le carnage dura cinq jours. La princesse de La m bal le eut la tête tranchée et son cadavre, livré à cette populace, fut flétri, mutilé et déshonoré par elle.
Étrange bizarrerie, le quartier Moufletard, le point h* plus ignorant et le plus misérable de Paris, se trouve justement enserré entre la science et l'industrie, ces deux sources de toute richesse et de toute lumière. Au nord la manufacture des Gohelins, au midi l'école Polytechnique ; la bibliothèque Sainte-Ceiieviève et le collège Henri IV, déterminent, pour ainsi dire, la frontière de ce quartier. Les écoles et la manufacture, ces glorieux foyers de la prospérité nationale, répandent a la fois, sur toute la France, les lumières qui la guident et les rayons qui la fertilisent. Mais de ces rayons, pas un seul ne colore les nielles de Moufletard. Le peuple qui habite là, naît, végète et meurt dans sa livrée de misère. Ce peuple est vêtu grossièrement, et cependant il use sa vie à tisser les plus merveilleux tissus. — Allez aux Cohelins , et vous le voyez imiter, avec la plus grande vérité, les plus difficiles cbefs-d'u*uvre de la peinture. Par des procédés ingénieux, vous le verrez reproduire, avec un art admirable, non-seulement toute l'illusion de la perspective et toute la correction du dessin, mais encore des tous si fins, si brillants et si chaleureux, qu'ils rappellent par fois au connaisseur les tableaux les plus éclatants des maîtres de Venise.
Puis, entre les écoles et les Gobelins, entre le luxe et la science, vous avez alors les véritables monuments du peuple : la prison et l'hôpital. D'un côté, c'est l'hospice de la Pitié, d'abord créé pour les indigents que faisaient les guerres civiles du temps de la régence de Marie de Médias; de l'autre , c'est la Bourhe, où vont accoucher les pauvres malheureuses que la prostitution ou le besoin force à y chercher un abri. — Enfin, comme pour engager cette population à la pratique des vertus sociales, voyez se dresser, au fond de cette étroite ruelle, les portes menaçantes et
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leur* Isrmes; e'estdans ces sombrai routom que la Restauration jetti l'illustre Bérangerel l'« ; U*<|in'ii i Manuel; c'est U «pu' II pouvoir dt jnîll»-t relégua Carre! ; c'est là enfin, <l» k nos jours, <i»h* le sublime Lainena promené ses poétiques rêveries,
Entre U* bourg obscur su asti l'enflni •!<• ces quartiers, el lr Irîste b pital, du ta plupart du temps il meurt, snli dr u u**, l.i majorité «1 ii peuple de ces ruelles a pour domaine le paré •!< Péris, et sous le nom *!*■ chiffèMtwrt, s'administre le monopole • \ «le toutes les bornes, de tous l«*s égouts <*t <i<* loue I*** recoins où les letés se rejettent.
Le chiffonnier e&l le philosophe pratique des rues <!<' Paris, Dans sue abdication absolue <l*' toute vanité sociale, dans *<•> Binerii ci uni ttirms, tais cette profession qui s'accomplit 1 ;t I* belle étoile, il * ♦• je ne sais ipirl mélange d'indépendance fantasque et d'humilité ini riante, je ne sais quoi d'intermédiaire entre la dignité de l'homme I
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remuant, à laide du fer de son crochet et à la clarté de sa lanterne, ce tas de vieilleries, ces débris de salle à manger, ces derniers lambeaux de vêtements caducs, que la consommation parisienne sème tous les jours 8urle pavé de la ville. La position du chiffonnier, dans les démarcations sociales, tient essentiellement une place unique : c'est un sut generis à nul autre pareil; il touche le bout de tous les extrêmes; il est éternellement suspendu entre le haut et le bas , entre les étoiles et le pavé, entre l'égout et la rêverie.
L'industrie nocturne des chiffonniers, développe par fois chez eux, à un assez haut degré, leurs facultés naturelles. La solitude des nuits est propice à son commerce comme à ses méditations. Qui, par exemple, ne connaît de réputation au moins le philosophe Liard, ce chiffonnier à la fois érudil, artiste, phrénologue et orateur. — Ce philosophe antique à qui Déranger a donné ses œuvres, et que Traviés, le spirituel et profond dessinateur, a si pittoresque ment crayonné.
Liard, à part toutefois sa supériorité, manifeste, personnifie en tout point les divers aspects de la corporation ; c'est le vigoureux croquis du tableau; mais le croquis un peu poétisé ; Liard boit peu, il méprise le vin et ne goûte qu'à l'eau-de-vie ; Liard discute beaucoup, mais il ne se dispute jamais. 11 est fier, et il se soumet aux travaux les plus humbles; il a un très-haut sentiment de sa dignité, et il est couvert de haillons. Liard est orateur, avons-nous dit, et nous insistons sur cette qualité, car elle est distinctive en lui : il a pour tribune la rue, pour auditeurs les premiers passants, pour sujet favori la probité. Quelquefois il se rend à la chambre des députés ( les chiffonniers ont ainsi nommé leur point de réunion à la barrière Poissonnière), et là, il participe aux discussions interminables qui y ont lieu. Ces estimables industriels ont rigoureusement imité nos honorables : — la borne s'appelle le fauteuil ; les hottes se nomment les cabriolets; enfin pour compléter la ressemblance, la majorité de l'assemblée ne comprend rien à ce que débitent les orateurs ordinaires et s'en tient à les applaudir vivement.
Nous avons décrit l'aspect des ruelles et de la rue Mouffetard , au moyen-âge ; maintenant, pour tracer le tableau que ce quartier présente de nos jours, il nous suffira de peu de changements; quelques touche* suffiront pour amener notre peinture à son effet actuel.
Aujourd'hui encore, comme au xv* siècle, après avoir traversé la rue Descartes, on débouche brusquement sur le versant de la montée, sur laquelle s'échelonne la rue. Au premier coup d'œil, on l'aperçoit se déroulant comme un grand entonnoir dans sa partie la plus présentable. Cette grande voie, croisée avec une infinité d'autres moins importantes, telles que les ruelles de Saint-Médarcl, du Censier, d A iras et de l'Oursine. etc., forment le réseau tortueux et presque ignore de ce coin de Paris