‹ Les rues de paris: Paris ancien et moderneChapitre 74 sur 77 · S5G HUE NEUVE-DES- PETITS-CHAMPS · texte numérisé non relu

S5G HUE NEUVE-DES- PETITS-CHAMPS

mu ne; elle dansait à merveille, montait bien à cheval, et ne faisait rien qu'avec grâce : Madame Deshoulières était la dixième muse de son temps. De cette femme aimable qui fut liée avec les deux Corneille, avec Fié* obier et Mascaron, Quinault, Benserade, Bussy Rabutin, les maréchaux de Vivonne et Vatiban, de ce bas-bleu sans prétention, parce qu'il était plein d'esprit, il ne reste, au-dessus de l'oubli, que la fameuse idylle: « Dans les prés fleuris, etc.; c'était le chant du cygne. Elle mourut en 1(>93 : sa cendre a reposé prés du grand Corneille.

Dîi dernier éclat historique s'attache de nos jours à la butte des Moulins : elle fut le principal champ de bataille du 15 vendémiaire» lorsque la Convention gagna sa dernière victoire contre les royalistes, avec le cation de Bonaparte. Ce qui s'ensuivit, est parfaitement raconté par La Fontaine, dans la fable du cheval qui voulut se venger du cerf. — Cest encore de l'histoire d'hier.

Mon pèlerinage est achevé dans le cercle étroit que lui traçait ce livre. Vous trouverez ailleurs les points que j'entrevois d'ici, les Tuileries et le Palais-lloyal, le trophée de l'empire, et cette belle salle Ventadour, bâtie en 1781. pour traverser tant de vicissitudes; tour-à-tour théâtre d'Opéra comique, jusqu'en 1797; refuge del'Odéon; incendiée en 1799, plus tard théâtre nautique, salle de concerts, puis scène d'une llenaissance avortée, et maintenant piédestal de la Crisi. Vous visiterez aussi au bout de la rue des Moulins, dans la rue Neuve-des-Petits-Champs, cette splendide galerie érigée sur les terrains du noble hôtel de Choiseul et qui vous attire aux magnificences du boulevart Italien et de la nouvelle Athènes.

L'on voit aujourd'hui, à peu près sur l'emplacement de l'hôtel de Choiseul, dans la rue qui porte ce nom, une maison splendide qui sert de bazar au caprice, à l'opulence et à la mode : toutes les jolies femmes, tontes les femmes distinguées, toutes les aristocrates de l'élégance et de la beauté s'habillent dans la Maison-Dclile , précisément en un lien oé les grandes dames du xvnr siècle allaient parfois se déshabiller.

La mort est connue le temps : elle ne détruit pas, elle transfigure. Quelques siècles encore, et le voyageur des pays civilisés cherchera peut-être curieusement, sur la grève déserte où fut Paris, en quels lien s'élevaient jadis nos basiliques et nos palais.

Hélas! de quelque coté que l'homme étende sa main, quelque part que son pied s'arrête, il touche toujours une poussière qui a vécu, souffert, et prie comme lui.

P. Christian.

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Nous ^Miuiiii s encore loin pourtant de l'obélisque, ri «1rs eojolivements dorés de M.Thiers. Mais le jardin des Tuileries se plante; le ve-elr*icnl delà roule commence à s'établir; l'histoire prend pied sur ce terrain obtenr. La place Louis XV pardon de l'anachronisme , ;» vu passer Henri III fuyant par uurporie de derrière, le pied demi*chaussé, devaul le I'

blanc qui. dans la puissante main du Balafré, lait tomber les barricade* Richelieu la traverse dans sa chambre portative en se rendant dupai dînai a sa maison de HurL l'Ln* tard, te roi des Halles y tiendra pn frais mer ses frondeurs, au sortir d'une orgie nocturne rbez Itenanl voir» Louis \IV qui arrive, notre pince devient le grand chemin «V le passage par on hmi s'écouleà Versailles. Les mousquetaires gris, bl ri ronges, faisant pîafler 1rs chevaux du roi; 1rs grands laquais toul liMinéi de soie at à argent; lr président sur sa mule; le niarqmlirrr dans sa chaise a porteurs; le petil cadet de Gascogne huche mit '••

limousin <pie moulait son [M'iv, quand tl rsl aile prendre du ROI

M. La Grand; lr pauvre solliciteur encaissé dans le * «•• be entre nu dm* bénéfice, rt un poète qui quête nue pension; 1rs pages île Madame 1rs coureur* d»* M. de Ruban; les pourvoyeur* de Vafrl: qui mhasaadeura An mi île Siam. ipiî reviennent hait ri

sailles? Tout ce momie passe et repasse, se mêle, se heurte, foule et refoule le sol de la place, en se ruant sur la route <|iii mène au sanctuaire. M. de Dangeau qui va, si toutefois la chose est possible, manquer le petit lever, et qui cric au cocher d'une voix altérée de fouetter les chevaux, se croise avec le marquis de Sévigné, qui vient voir Ninon. Distinguez-vous au travers de cette foule empressée, chamarrée, empanachée, ces deux modestes compagnons, qui se glissent sans bruit le long de la Seine et se dirigent, devisant joyeusement sur le chemin d'Auteuil? C'est Molière avec Chapelle qui s'en vont hras dessus bras dessous dîner chezBoileau : ils cherchent de l'œil Jean de la Fontaine, qu'ils ont laissé eu arriére, ruminant un verset de Baruch.

Cependant les Champs-Elysées étaient devenus une grande et belle promenade; la ville débordait à droite et à gauche de la Seine, poussant en avant ses quais, ses rues, ses maisons de plaisance; le Ilot arrivait déjà jusqu'à la place Louis XV, au moment où le grand siècle, qui avait passé là tout entier, partit, la laissant tout imprégnée «le je ne sais quel parfum historique. A cette vie quelque peu factice, qu'on ne pouvait guères reconstruire que de sentiment , va succéder une vie réelle avec des dates positives, des noms propres qui ne seront plus de fantaisie La place Louis XV entre dans sou siècle à elle ; on va bientôt pouvoir la nommer par son nom, sans faire intervenir la précaution oratoire.

Dès l'année 1722, le bourg du Houle, devenu faubourg de Paris, donne à la place, au-delà de laquelle il s'étend, ses droits de cité définitifs. La même année, juste vis-à-vis d'elle, sur l'autre rive du fleuve, le vieux quai de la Grenouillère, que Dorsay, le prévôt des marchands, n'a pas encore baptisé, reçoit les premières pierres du Palais Bourbon. Il importe peu à la place à cette heure; mais patience! La ville s'aperçoit enfin qu'il y a là de l'air et de l'espace, et que île ce grand terrain banal on peut faire ce que l'on appelle une place. Nous n'avons guères vécu jusqu'à cette heure que de la royauté et de son entourage; c'est elle encore qui entre en scène ici. En 1718, monsieur le prévôt des marchands, d'accord avec messeigneurs les échevins, vote une statue équestre à Louis, et son choix tombe sur notre place, dont le royal parrain se trouve avoir un nom de plus qui n'est qu'une épithétc dérisoire du jour où l'égoïsme cynique du gouvernant ouvre les yeux aux gouvernés.

C'était a lors le moment de cette lièvre de piété filiale qui se déclara chez le peuple, peut-être sans qu'il sût trop pourquoi, en faveur de Louis le bienaimé, lors de la fameuse maladie de Metz. La statue était populaire, si elle fût venue à point ; mais Bouchardoii mit quinze ans, le maladroit! à improviser velexrotu de circonstance, encore mourut-il avant d'avoir fait le piédestal Pigallc, qui lui succéda, y travailla deux ans. Ce ne fut que le 20 juin 1705. que le chef-d'u'iivrc fut débarrassé de sa couverture de planches et de toiles'.

:wo place louis xv.

et que le peuple put enfin reconnaître son ex hien-aimé, coiffe à l'oiseau royal, avec une couronne de lauriers, comme César, sur les épaules une espèce de manteau romain, et tièrement planté sur un étalon à tous crins. Aux quatre angles du piédestal, en marbre blanc, Pigalle avait placé quatre femmes colossales qu'il avait appelées, la Force, la Paix, la Prudence, et la Justice. Elles devaient être en bronze; mais le sculpteur n'ayant pas encore donné son dernier coup d'ongle, pour en finir avec les lenteurs du monument, on les livrait au public eu plâtre doré. Des bas-reliefs représentaient, sur chaque face, les batailles où Louis XV était supposé s'être trouvé. Là, le bronze avait eu le temps d'arriver. Une chétive balustrade en bois entourait le tout.

Ou sait l'histoire de cette ode de Malherbe, à propos d'un mariage, qui se trouva achevée comme la mariée était morte depuis longtemps: c'était un peu celle de l'œuvre retardataire de Bouchardon. En 17f»5, le monarque chéri de 1748 n'aurait pas trouvé un patrr sur le pavé de Paris, comme on disait à la Halle. Les gens mécontents sont volontiers difficiles, et les Parisiens restèrent froids devant tout ce bronze, tout ce marbre, tout ce plâtre doré. 11 y eu eut même qui se permirent de trouver ridicule le César de madame de Pompadour. L'on ne lit grâce qu'au cheval, qui ne tirait pas à conséquence. Les quatre vertus surtout parurent d'un goût détestable, et de toute façon. Aussi, pendant que le burin officiel du graveurjuré de la bonne ville de Paris, creusait sur un des côtés du piédestal l'inscription sacramentelle : Hoc pielatis publicœ monumentum, prafectus et œtliles decreverunt anno 1748, posuenuU anno I7(m, des mains effrontées attachaient à la dérobée, sur l'autre, des pasquinades passablement insolentes. Mais la place demeura il en dehors de ces épigrammes heureuses ou malheureuses; la statue de Bouchardon était pour elle une bonne fortune, dont l'effet n'avait pas entendu au 20 juin pour se faire sentir. Maintenant qu'elle avait l'honneur de s'appeler Louis XV, la laisser à l'abandon eut été crime de lèze- majesté. Eu 1703, l'auguste effigie, sortant de l'atelier, venait â peine d'être transportée à l'endroit désigné, que déjà Gabriel était à l'œuvre pour lui préparer un encadrement. L'imagination de l'ordonnateur avait beau jeu, et les chances ne lui manquaient pas. Gabriel commença par se tailler un carré long, ayant 125 toises du nord au sud, et 87 de l'est à l'ouest: ensemble 10,875 toises carrées. H abattit ensuite les quatre angles pour les dédoubler, et entoura son plan d'une sorte de fossé de place forte, avec un revêtement de maçonnerie» et une lourde balustrade en pierre. Puis, de chacun des angles il fit partir an centre une large bande coupant l'enceinte, qui se trouva fractionnée ainsi en huit petits fossés, terminés chacun par un pavillon microscopique, sorie de bâtiment piédestal, ayant pour toit un socle avec des guirlandes de pierre. Ils portaient sur le dessin des groupes allégoriques. Le

Louis XV en bronze, avec ses quatre vertus, était le point central vers lequel tout cela convergeait. Ce plan ingénieux imité de la rose des vents, était assurément coquet sur le papier. Livré aux terrassiers et aux maçons, l'échelle s'en trouva plus que minime. Quand les travaux furent achevés en 1772, il arriva que d'un bout de la place, on ne faisait plus qu'entrevoir à l'autre fossés et pavillons : ils sont encore là, et l'on peut en juger. C'eût été bien pis encore, si les immenses constructions du garde-meuble, commencées en 1760, n'étaient venues rehausser les décorations lilliputiennes de Gabriel, et donner, au moins d'un côté, quelque chose d'imposant à la perspective. Valeur monumentale à part, ces deux massifs de pierre, plantés là comme deux gardes d'honneur à l'entrée de la place, avaient du moins l'avantage de reposer l'œil fatigué d'errer dans le vide: ils dessinaient une limite et faisaient diversion à la nudité de ces 10,875 toises.

Voici donc la place Louis XV constituée, encadrée, baptisée, occupant Messieurs de la ville, les artistes, les poètes et les maçons. Ceux-ci la tenaient encore, quand arriva cette fatale nuit du 50 au 31 mai 1770 qui remplit une page néfaste dans l'histoire de la place Louis XV.

La France mariait son dauphin, et, pressée d'inaugurer sa création nouvelle, l'administration n'avait pas même attendu que la place fût déblayée pour y convoquer le peuple de Paris aux fêtes qui allaient accueillir Marie-Antoinette en France. La jeune archiduchesse arrivait rieuse et confiante, et se demandant tout bas ce qu'elle avait fait à ce peuple qui paraissait tant l'aimer. La foule, elle, se niait à la fête avec une verve de curiosité qui se renouvelle à toutes les solennités de deuil ou d'allégresse; prodigue par instinct de bravos pour tout ce qui lui sert de spectacle, elle se souciait peu, devant les fusées du feu d'artifice, que la mariée fût Autrichienne. Donc, entre les huit fossés de Gabriel, ce n'étaient que rêves gracieux d'une part, cris d'ivresse de l'autre. Reine et foule ne se doutaient pas de ce que leur réservait cette place qui s'était faite si coquette et si brillante pour les recevoir ce jour-là.

Tout était fini, et la dernière étincelle du bouquet venait de s'éteindre dans les airs : la masse compacte, qui depuis le soir allait toujours s'enta ssant de plus en plus, commença a s'ébranler pour faire retraite ; mais cet immense enclos n'avait qu'une seule issue du côté de la ville, la rue Royale, et ses abords étaient obstrués par des tas de pierres. Tous s'y portant à la fois, la rue s'engorgea en un instant, et l'encombrement devint affreux. Au milieu de ce désordre, un flot de peuple qui débouchait des boulevarts pour avoir sa part des débris de la fête, vint se heurter contre cette foule qui luttait pour s'écouler, et lui barra tout-à-coup le chemin. (a> fut alors comme une mêlée horrible. Lue file de voitures se trouvait engagée dans la bagarre; les chevaux s'effarouchèrent, et foule-

36*2 PLACK LOIIS XV.

rent aux pieds tout ce qui les approchait. Le flux et le reflux jeta des malheureux sur ces funestes tas de pierres, cause première du désastre, et les y hroya : il en précipita d'autres dans les fossés, qui n'avaient pas encore tous leur balustrade ; quiconque trébuchait était mort. On vit un groupe de furieux qui avaient mis l'épéc à la main, et qui allaient frappant devant eux, pour se faire jour. Le lendemain matin, cent trente-trois cadavres étaient étendus sur la place. De ceux qu'on emporta blessés chez eux ou à l'hôpital, il en mourut plus de trois cents.

La vie d'une place a comme celle d'un homme de singulières vicissitudes. Des cadavres du 50 mai, uous passons, sans autre transition que celle d'une année d'intervalle aux bateleurs et aux marchands de paiud'épires de la foire Saint-Ovide. Ceci est un épisode qu'il ne faut pas négliger dans l'histoire de la physionomie de la place Louis XV. L'autorité tenait peut-être à ne pas laisser celle-ci sous le coup du terrible souvenir du mariage royal, et, de fait, rien n'était plus propre à chasser l'idée d'un désastre que le joyeux mouvement de la foire Saint- Ovide. Monstres, géants, a va leurs de sabres, chanteurs de ponts-neufs, danseurs de corde, marionnettes, installés dans des baraques en charpente, n'y laissaient pas languir l'attention populaire. Les marchands étalaient mille babioles au goût du jour, et comme M. de Voltaire avait passé par là, elles ne répondaient pas toutes aux pieux débuts de l'institution. Ou parlait entre autres de jésuites à ressort qui sortaient d'une coquille d'escargot, et que l'on faisait rentrer à volonté, article qui lit fureur. Néanmoins, cela ne valait pas encore la place Vendôme. La foire était sans abri, ouverte à tous les vents, perdue de boue par la pluie, de poussière dans les temps chauds : les habitants du lieu en étaient aux plaintes, quand une belle nuit le feu se mit aux baraques, et le lendemain matin la place injuriée était veuve de sa foire. Ceci arriva du 22 au 23 septembre 1777. Comme tout se tient ici-bas, au sinistre des industriels de la foire Saint-Ovide se rattache un fait important de notre histoire dramatique. Audinot, qui tenait alors le sceptre du théâtre sur les boulevarts, imagina de donner une représentut'wn au bénéfice des incendiait. Nicolet, son rival, en lit autant, puis les autres, et Dieu sait ce qui en est advenu avec le fameux mot de plus fort en plus fort.

De stations eu stations , nous uous acheminons pourtant vers la grande époque de la place Louis XV. Avant de quitter le xviir siècle, laissons passer cependant l'éblouissante cavalcade de Longchamps. qui couvre la place Louis XV de ses grands seigneurs el de ses financiers, de ses nobles daines et de ses tilles d'opéra, se faisant concurrence sans vergogne. Prenez-y garde, ce tohiibohu de la cour et de la ville et de quelque chose de pis encore , ces princes du sang qu! se ruinent pour ne pas être écrasés par quelques fermiers du sel ou du tabac.

toute cette compagnie dorée, la première de France, si mêlée qu'elle soit, qui s'agite et s'inquiète sur ses coussins de velours, et ne pense qu'au public qui la regarde : tout cela est plus qu'un coup d'œil, et ce ne sont pas seulement des plumes, des diamants, des mouches et du rouge qui défilent devant vous. Ce monde-là est le même, à quelques éléments près, que celui qui galopait il y a cent ans sur la place ; mais les pères allaient à Versailles pour se faire voir au roi ; les fils s'en vont parader

dans les Champs-Elysées , pour se faire voira la foule. La société s'est transformée sans que nous en ayons rien vu, emprisonnés que nous étions dans nos quelques milliers de toises carrées; la souveraineté a changé de sphère et les courtisans lui sont restés fidèles. La reine immobile dans sa mobilité, c'est la mode, et pour plaire, elle va jusqu'au ridicule qu'ellr fait accepter sans autre tyrannie que le caprice et la rage de changer.

Nous atteignons Tannée 1774. et Louis XVI monte sur le trône. Les premières années de son règne amenèrent quelques améliorations matérielles dans les allures de la place : l'ignoble clôture en bois, soi-disant provi-

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soin», qui entourait la statue de son aïeul, en 1705, étalait encore ses planches branlantes et vermoulues, éloquent témoignage du decrescendo de l'enthousiasme. Elle fit place à une superhe halustrade en marbre blanc, qui circulait autour d'un pavé de même matière. Trois ans après, en 1787, on enfonçait dans la Seine les premiers pieux des pilotis qui devaient supporter le pont Louis XVI. Le digne roi avait à cœur de ne pas laisser se renouveler les scènes de la rue Royale, et pendant qu'il ouvrait à la place un nouveau débouché du côté de la rivière, on avait mis à l'étude dans les bureaux le plan d'une rue qui devait aller du Carrousel à la place Louis XV, en côtoyant les Tuileries dans toute leur longueur. Peut-être eût-il fait plus encore? Mais le moment était venu où il allait bien être question pour la place d'une pierre ou d'une sortie de plus! La belle balustrade allait voir tomber son monument, huit ans seulement après avoir été mis en place; et devinez avec quoi on devait achever les piles du pont Louis XVI? avec les pierres de la Bastille.

On ferait presque une histoire de la révolution avec la mise eu scène de la place Louis XV, à partir de 80. Les combattants de la Bastille, qui viennent emprunter au Garde-Meuble ses armes précieuses, et qui entraînent à bras dérision de la fortune! deux pauvres petits canons damasquinés en argent, présent du roi de Siam à Louis XIV ; Théroignede Méricourt, et V homme à la longue barbe emmenant le faubourg Saint- Antoine à Versailles, et ramenant la royauté entre deux tètes de gardes-ducorps qui grimacent au bout d'une pique ; les légions innombrables de travailleurs qui courent improviser le Champ-de-Mars, comme un parterre de jardin; les hommes du 10 août, Marseillais, fédérés et clubistes, tous y passent, laissant derrière eux comme une traînée de sang et de guenilles. A deux pas de là sont les feuillants et les jacobins de la rue Saint- Honoré, et la patrie n'est pas deux heures en danger, sans que la terrible section des piques place Vendôme , n'y vomisse ses bandes incorruptibles de sans-culottes. Aussi la place eut-elle son brevet de civisme. Un décret de la fin do 1792, vint déclarer qu'elle avaitbien mérité de la république, et lui donner en échange de son nom de ri -devant, le nom patriote de place de la Révolution. En même temps, comme pour la consoler delà perte de la statue du tyran, on éleva sur le piédestal même, après en avoir balayé les vertus, une grande construction en maçonnerie, revêtue de plâtre coloré, et signée : Lernol, figurant une Liberté assise, le bonnet phrygien sur la tète et s'appuyant sur une haste antique.

A quoi servirait de reculer devant le grand titre qui légitimait avant tout le nom nouveau de la place de la Révolution ? Y a vei- vous pas nommé déjà le compère de ce second baptême, maître Samson, la cheville ouvrière de tout le système révolutionnaire. On l'a décrété en permanence sur noire place; c'est là qu'il vient s'établir chaque matin, avec se* aide» rt

ses outils, se demanda nt négligemment ce qu'on va lui amener pour le travail de la journée, des poètes on des femmes, des exaltés ou des modérés, des reines ou des tribuns, André Chénier ou Charlotte Corda y. Hébert ou Bailly, Marie-Antoinette ou Danton, recevant tout avec la même impartialité, et ne mesurant les hommes qu'à l'épaisseur de leur cou. Historiens de la scène, nous n'avons d'autre rôle ici que celui de spectateurs; mais quel spectacle! et comment échapperai! Jieu-commun en évoquant cette armée d'ombres sanglantes qui viennent peupler la place, et qui défilent toutes devant nous, leur tète à la main? Que de force, que de santé, que de courage, que de beauté, que de génie ont été fauchés là pour le coup-d'œil des tricoteuses, public difficile et blasé, qui

n'applaudissait pas tous les jours, et qui n'était content qu'à demi, si la tète ne tombait pas avec grâce ! Que de choses auraient à vous raconter ces pavés tant de fois ébranlés sous les roues pesantes de l'horrible charrette qui chaque jour, à heure fixe, tournait le coin fatal, et venait verser au pied de la guillotine l'ouvrage abattu la veille par le tribunal de Fou-

quier-Tainvillc ! Une lois, par extraordinaire, elle arriva, 11'apporUml qu'un seul homme. H jamais elle n'avait été plus chargée!.. Ce jonr-lâ, l'abbé Kdgeworth trouvait un mot : Fils de Saint-Louis, montez au eiei! ou plutôt le Moniteur le lui prêtait, rar le confesseur était plus mort que le martyr.

Il était déjà question, pour ménager le temps des valets du bourreau, de creuser une rigole qui aurait emmené le sang de l'échafaud à la Seine. quand Hohespicrre et les siens firent à leur tour les frais d'une dernière charretée, et la place de la Hévolutiou cessa de se voir transformée en boucherie.

Place aux muscadins, à la jeunesse dorée de Fréron. aux intéressantes danseuses du bal des victimes qui s'en vont, en tunique grecque, faire aux tricoteuses dans les salons de Tallien une opposition sans fatigue et sans danger! Le club delà rue Saint- Honoré a été dispersé à coups de bâtons: si vous voyez se risquer encore quelque carmagnole, soyez sur que le porteur est trop pauvre pour imposer à sa garde-robe les variantes brutales de la politique. La section des piques gronde bien de temps à autre; mais attendez que Buonapartc soit venu s'essayer la main sur les ennemis de Barras, son patron, et mettre ses canons en batterie dans remplacement même qu'occupait Samson. Tout rentre bientôt dans le calme, et la place rendue à la vie privée, n'a plus d'autre spectacle à vous offrir que la paritique procession des théophilantropes qui promènent leurs robes blanches et leurs corbeilles de fleurs.

Mais rangez-vous devant un groupe de généraux, qui arrivent au galop des houlcvarts, et qui enfilent la route de Saiiit-Cloud, conduits parce petit homme pale et maigre, qui a déjà fait quelque bruit et beaucoup de besogne à ajournée de vendémiaire. .Nous sommes en brumaire : saluez l'empire qui passe!

L'empire a laissé aussi ses souvenirs sur la place Louis XV. Il commença par la débaptiser, alors qu'il ne s'appelait encore que le consulat. in décret de l'an vin changea sou nom révolutionnaire en l'honneur de la Concorde, qui représentait à merveille les intentions politiques du nouveau système. On chassa eu même temps la Liberté de Lemot, qui n'avait plus de sens, et dont les plâtres déteignaient à l'air, et se Fendaient du haut eu bas. l'n arrêté consulaire venait de doter chaque département d'une colonne triomphale : la place de la Concorde eut pour sa part nue colonne nationale qui résumait toutes les autres. I*c 25 messidor, le ministre de l'intérieur vint, eu grande cérémonie, en poser la première pierre, sous les fondations de l'ancien piédestal qui disparut alors. Boîte d'acajou à double fond, avec une collection de méilai Iles eu or, en argent, en bronze, planche de cuivre gravée, destinée à raconter aux siècles futurs les détails de l'événement mémorable; rien n'v Fut on-

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blié : mais ce Tut tout. On donna aux Parisiens le spectacle de ce que serait la colonne, moyennant un échafaudage en charpente, recouvert d'une toile peinte. Les ligures de tous les départements tournaient autour de la hase, se donnant la main. Puis Bonaparte courut à Marcugo, et Ton n'y pensa plus.

La place Vendôme eut le privilège réel de la colonne nationale au détriment de l'ancienne rivale, qui lui avait volé la foire Saint-Ovide; mais celle-ci eut autre chose en récompense : elle eut la rue de Rivoli, cet interminable palais qui lui amena la ville par une magnifique avenue de pierres; elle eut la Madeleine pour faire pendant au palais Bourbon , remanié par le Directoire, de 17% à 1798, à l'intention du Conseil des Anciens, et dans lequel l'empereur logeait son corps législatif. On lui adjugea aussi ou plutôt on lui promit l'immense Arc-dc-Triomplic de l'Étoile, qui est bien à elle, malgré la distance, et qui en fait à cette heure la première place du monde. N'oublions pas ces fêles gigantesques de l'empire qui ramenaient sans danger tant de myriades d'hommes, là où étaient venus s'écraser les futurs sujets de Louis XVI ; ni la belle Pauline Borghése, l'élément le plus féminin de tout l'empire, qui de la terrasse verdoyante de l'Elysée Bourbon, planait sur la place, sa voisine; ni l'hôtel historique de la rue Saint- Klorentin, et son diplomate boiteux, leur maître à tous.

Laissons retentir quelque temps encore la place de la Concorde du bruit des sabres qui traînent à terre, et tenons-nous à l'écart, humbles pekins, pour ne pas coudoyer le grognard de la vieille garde. Mais apercevez-vous Joséphine qui passe en pleurant et qui va cacher à la Malmaison son impériale stérilité. L'Arc-de-Triomphe de l'Etoile s'improvise en toile peinte pour fêter la venue de Marie-1/Oiiise, et la blonde Autrichienne fait rouler, sans y prendre garde, son carrosse doré sur les dalles qui ont reçu la tête de sa tante ! Bien ne manque à cette grande fête ; elle est toute romaine pour recevoir la fille des Césars; ellea tout prodigué pourcntreteiiir l'amour, et les jeux du cirque , et les distributions de vivres, paticm cl circenses. Les sénateurs ont payé leur tribut d'adulations et chacun anticipe sur l'avenir par des prédictions de gloire et de bonheur durable, adoptant la vieille superstition qui protège le laurier contre la foudre. Le soir, ce fut une concurrence faite au soleil, mille étoiles partaient de la terre pour s'élancer dans les deux ; les canons grondaient, les bombes éclataient de toutes parts, la poudre jouait un aussi grand rôle qu'aux plus importantes batailles de l'empire. Vienne un fils à celte mère insoucieuse et Borne le saluera du nom de roi. Hâtez- vous de courir le long de la Seine, si vous voulez voir les premières pierres du palais du jeune César; car voici venir les Cosaques sur leurs petits chevaux, noirs et velus, qui vont dépouiller de leurs feuilles les arbres «les Champs-Khsécs.

La Restauration n'eut gueres d'autre souci |M>ur la place de la Concorde,

7a# place loi is xv.

que de lui arracher le nom qu'elle tenait de l'ogre de Corse, et de lui rendre sa dénomination de l'ancien régime. Les voltigeurs de Louis XIV se sentaient mal à l'aise sur ce terrain, témoin irrécusable de ce que pesait la main calleuse du peuple, et tout plein encore des grandeurs impériales. La Madeleine transformée d'avance de Temple de la Gloire en Eglise Catholique Apostolique et Romaine, étalait en vain comme un reproche aux regards ses chapitaux grecs et son fronton inachevé. L'Arc-de- Trioiiiphe était trop lourd à finir : la velléité de le dédier aux exploits du duc d'Angoulcme lit peur aux plus hardis ; l'on n'osa même pas aborder sur place la question dangereuse du régicide, et l'on alla cacher le monument expiatoire derrière les chantiers de la rue d'Aiijou-Saiut-llonoré. Heureusement encore qu'une autre Italienne a hérité de l' Elysée-Bourbon; et, toute veuve que l'a faite le couteau de Louvel, elle continue les traditions gracieuses de Pauline Borghése , eu dépit du pavillon Marsan.

Si tous voulez trouver de la vie et du mouvement sur la place, tourneztons du côté du vieux palais Bourbon, devenu la Chambre des Députés, lies libéraux sont là, attendant Foyet Manuel, au sortir delà tribune, pour leur battre des mains; ils ramènent eu triomple l'illustre Mercier qui, le matin, a traversé la place, simple sergeutde la garde nationale, et qui revient grand citoyen. La baie se forme autour du carrosse de Villéle, mais c'est un refrain de Bérangcr qui si file aux oreilles du ministre gascon. .Ne plaisantez pas trop pourtant avec ces enthousiasmes et ces colères : 1850 va bientôt eu mettre à nu le côté sérieux. En vain, tous les souvenirs et toutes les gloires du passé cherchent à se rallier par une double haie de grands hommes, qui forme un cortège immobile aux hommes du ' jour; mais le pont qui les porta deux années les relègue bientôt à Versailles, et Suger, pas plus que Bavard, Dugiiesclin ou Coudé, ne sont tenus de renvoyer, du haut de leur piédestal , l'écho de nos assemblées législatives. Le sanctuaire est passé par bien des révolutions : c'est à peine si l'on se souvient qu'il dépendait, au commencement du siècle dernier, de l'abbaye de Saint-Cermaiii-des-Prés et faisait suite au Pré-aux -Clercs. Maintenant il faut aller plus loin quand on veut se couper la gorge, et le duel, traqué de Unîtes parts, et par la loi, et par les fortifications ne trouble même plus la paix du bois de Boulogne, terrain de manœuvre qu'affectionnent les élus du jockei-cltih et de la fashiou, ainsi que les commis marchands et les surnuméraires, qui ne sont gentilshommes et centaures qu'un jour sur sept. Le vrai duel, le duel entre le passé et le présent cou* tiuiie; le dernier Suisse, qui fuit vers Saiut-Cloud, emporte encore une fois le nom de la place.

Mais les rétolutionsniit beau faire, le peuple n'abandonne pas ainsi ses habitudes de langage, et les \ainqueiirs de Bambouillet ne pourront rien «outre la tyrannie mnémotechnique de quatre mots et de deux chi lires.

Ici finirait notre histoire, si nous n'avions encore le Luxoret M.Thiers. À celui-ci l'honneur d'avoir emporté d'assaut, grâces au budget, le dernier coup de main qui manquait à la Madeleine, et à l'arc triomphal de l'Étoile. Tenons-lui compte aussi de toutes les intentions architecturales qu'il a semées d'une main prodigue, pour réparer, coûte qui coûte, l'avortement de Gabriel. Cette fois encore le petit est resté maître de la place; mais en revanche on l'a multiplié ; si bien que de haut, Ton croirait voir les compartiments d'un immense jeu d'échecs avec un pion colossal au milieu, Respect toutefois à cette grande aiguille rouge, qui semble dépaysée et perdue sur ce pavé boueux. Pauvre pierre, qui date de Sésostris, et que Ton a arrachée à ses sables, à son soleil, à ses Rédouins qui venaient le soir planter à ses pieds les piquets de leurs tentes, pour la jeter, à grand renfort de millions, au beau milieu de nos becs de. gaz, et de nos cochers de tiacre, et la donner à garder à un invalide! Encore voulaient-ils, les profanes! lui atteler une machine à vapeur pour la dresser sur leur morceau de granit armoricain. Ilespec' et pitié pour elle! Peut-être verra-t-elle un jour Abd-el-Kader et ses tidèles Arabes la saluer en passant à la suite du jeuue ducd'Auinaleet du général Hugeaud.

Avant d'en finir, traversons encore la Seine, marchons ci gauche, non sans payer un tribut d'éloges à l'admirable bas-relief de M. Pradier. et n'oublions pas le délicieux petit hôtel élevé par M. Visconli à la famille Collot, dont je n'aurais même pas demandé le nom, alors que toute la monnaie de France lui passait par les mains ; mais on ne saurait montrer trop de reconnaissance au linancier, lorsqu'il soulève le bandeau de la fortune pour distinguer l'homme de goût et de science, qui jette au public un monument de plus et se crée des droits aux remerciiuents de tous en servant si bien les fantaisies d'un seul. Plus loin, l'hôtel de la Légion d'Honneur, dont l'exiguïté ne laisserait pas soupçonner une fabrique si féconde en rubans, car s'il fallait estimer par millimétrés ce qui s'en est répandu, tant en France qu'à l'étranger, il y aurait de quoi, je pense, conduire une zone élastique, de Paris jusqu'à Pékin. Tout prés s'élève ce monument de création moderne, qui renferme le Couseil-d'État et la Cour des Comptes. L'as|»ect général eu est triste et sans caractère, sou style est de ne pas en avoir, et eu cela l'artiste s'est fait une originalité négative qui ne le place pas au-dessus du inaitre-macou dont l'intelligence pratique a choisi la forme d'un coffre à avoine, pour bâtir l'hôtel des Cardes-du-Corps. C'est maintenant la caserne d'un régiment de cavalerie quelconque; mais cette revue rétrospective nous entraîne trop loin, il faut revenir à notre point de départ.

Là Paris ne domine point seul : il y a convié les villes les plus importantes du royaume, ses amies et non ses rivales. Elles occupent les places «l'honneur avec les attributs de leur puissance et de leur spécialité

l'LACK LOUIS XV

Je ni* demanderai pas si Marseille a été mise sons les yeux du ministre de la marine pour lui rappeler les graves exigences de la Méditerranée: si Brest, qui, tant bien que mal, représente l'Océan, ne trouble pas parfois sou sommeil; je sais seulement qu'il y a une de ces statues. la reine de toutes, qui fait battre le cœur comme si c'était une femme. la belle des belles, peu importe le nom, propriété banale qu'un autre IMiidias a étalée aux yeux de tous, sans avoir la conscience de sou leuvre, sans se douter qu'au milieu de la foule elle a fait une passion à part, qui vient se briser contre une pierre et ne croit pas à la fable de l'ygmaliou. Révolutions à venir! brisez toutes les autres, si bon vous semble, mais respectez celle-là, il faut qu'elle vive pour conserver aux siècles futurs l'idée de la grâce et de la forme, ainsi cpie nous la donnent les restes mutilés de la Vénus de Miloî Somme toute, ce n'est que rimage d'une ville : Strasbourg, je crois. Heureux ceux qui y entrent; heureux ceux qui eu sortent sans souvenir et sans regret !

Passons aux Invalides, si nous voulons nous guérir de ces mauvaises pensées esthétiques. Pauvres vieux! le I! îi décembre 1840 fut un grand jour pour unis. J'ai cru que les lions qui veillent à la porte des Tuileries allaient rugir, «pie les chevaux de marbre allaient enfin s'échapper, que l'École militaire, que la ((donne de la place Vendôme, que l'Arc-de- Triomphe , voire même la grande perpendiculaire qu'on appelle l'Obélisque, se mettraient eu branle pour aller au-devant des cendres de .Napoléon. Bien n'a bouge et le calme plat est passé sur cette tempête de souvenirs. L'apothéose est consommée, à d'autres maintenant ; que les destins s'accomplissent ' Tu. Ih hrttk.

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572 KUE LKI'fcLLËTIEII.

près du Luxembourg. En H>75, après la mort de Molière, il vint occuper la salle du l'alais-Koyal, dans laquelle avaienl été joués la plupart des chefs-d'œuvre de l'immortel écrivain. Cette salle fut détruite par un incendie, le G avril 1703, et magnifiquement reconstruite sur un plan beaucoup plus vaste, aux frais du duc. d'Orléans. Le 8 juin 1791, un second incendie dévora ce bel édifice. Le grand opéra songea alors à s'établir sur le boulevart Saint-Martin, et par un prodige inoui en architecture officielle, une nouvelle salle (la même qui existe encore aujourd'hui) fut commencée et achevée dans l'espace de six semaines.

Mademoiselle Montansier, ancienne directrice de la comédie de Versailles, ayant fait construire un vaste théâtre sur remplacement de l'hôtel Louvois, rue Hichelieu, le gouvernement révolutionnaire en fit l'acquisition pour le Grand-Opéra, et l'inauguration eut lieu le 15 juillet 1794.

La musique et la danse trônèrent dans ce temple pendant vingt-quatre ans. c'est-à-dire jusqu'en 1820. Après l'assassinat du duc de Berri, frappé le 13 février à la porte de l'Opéra, au sortir d'une représentation du ballet du Carnaval de Venise, et mort dans le foyer de la danse, la Instauration fit fermer, puis démolir le théâtre de la rue de Hichelieu. On éleva sur le lieu même un monument expiatoire, que In révolution de juillet a abattu pour y substituer une belle place et une magnifique fontaine.

Afin d'abriter Euterpe et Therpsicore vieux style , on construisit, rue Lepelletier, une salle qui fut appelée provisoire el inaugurée le 1G août 1821. Après vingt-deux ans, ce provisoire existe toujours, mais par comparaison combien de choses dites permanentes ont disparu dans ce même laps de temps.

Le théâtre actuel de la rue Lepelletier. bâti sous la direction de M. Debray, a été dès son origine l'objet de beaucoup de critique, en raison surtout de sou aspect peu monumental. Ainsi, dans les premiers temps, lorsqu'un provincial demandait le grand Opéra, les mauvais plaisants lui repondaient : « rue Lepelletier. la deuxièmeporte enchère à main droite. *

On attribue généralement l'invention du grand Opéra à deux Florentins, le poète Ottavio Kinucci et le signor fiiacomo Corsi, gentilhomme et excellent musicien qui , au commencement du xvr siècle, firent représenter avec un immense succès sur le théâtre de la cour du grand-doc de Toscane une pièce lyrique à grand spectacle, intitulé /** Amours d'Apollon et a* Cirré. Chacun sait que ce genre de spectacle fut introduit en France par le cardinal Mazarin, mais avec des paroles, de la musique et des chanteurs Italiens. L'abbé Porcin, successeur de Voiture, dans la charge d'introducteur des ambassadeurs auprès de Gaston d'Orléans, fat le premier qui osa hasarder des vers d'opéra en français. Il débuta par Me pastorale en cinq actes, jouée à l'hôtel de Nevers en H»59. La musique était de la composition de (ïambert, organiste de Saint-Honorê et inten-

IUJE LEPELLET1EIL 575

danlde la musique de la reine mère. Les chroniques de l'époque s'accordent à dire que ce premier poème, était fort médiocre. Hélas! d'après la teneur de certains lihrelli modernes, on serait tenté de croire que l'ombre de l'abbé Perrin plane encore parfois sur ses successeurs !

Le 28 juin 1669, l'abbé Perrin obtint des lettres-patentes « portant per- » mission d'établir en la ville de Paris et autres du royaume, des acadé- » mies de musique pour chanter en public pendant douze années des » pièces de théâtre comme il se pratique en Italie, en Allemagne et en » Angleterre. » Les premiers musiciens elles premiers chanteurs du grand Opéra français furent tirés des églises cathédrales, principalement dans le Languedoc. N'est-il pas bizarre que ce spectacle, éminemment profane, qu'on a appelé depuis un lieu de perdition, ait été inauguré par un abbé et par des chantres de lutrin.

L'ouverture eut lieu en mai 1671, par Pomoiie, opéra en cinq actes, paroles de l'abbé Perrin, musique de Gainbert. Cette nouvelle entreprise se vit, au bout de quelques mois, menacée dune complète déconfiture. En 1672, le privilège fut transporté à Jean-Baptiste Lully, et l'on sait à quel degré de splendeur et de prospérité l'illustre musicien, aidé de la collaboration poétique de Quinault , porta bientôt le Grand-Opéra.

Par lettres patentes de Louis XIV, il fut permis à ce Florentin, dont La Fontaine a tracé le caractère peu magniliqne, « d'établir dans la bonne » ville de Paris une académie royale de musique, pour y faire des repre- - sentations des pièces de musique qui seront composées tant en vers •• français, qu'autres langues étrangères, même celles qui auront été re-

* présentées devant nous; lésant expresses défenses à toutes personnes, de •• quelque qualité qu'elles soient, même aux ofliciers de notre maison •» d'y entrer sans payer ; et d autant que nous l'érigeons sur le pied des •• académies d'Italie, où les gentilshommes chantent publigui'ment en mu- •• sique sans déroger, voulons et nous plaist que tous gentilshommes et » damoiselles puissettt chanter auxdites pièces et représentations de votre « Académie royale, sans que jwur ce, ils soient censés déroger au dit titre de

• noblesse et à leurs privilèges. »

Quel honneur pour le blason amoureux de l'Opéra !

Il parait qu'à cette époque le privilège royal conférait des pouvoirs tout-à-fait autocratiques, ou que du moins Lully l'interprétait ainsi, car il traitait ses artistes absolument comme des serfs. On raconte que la première chanteuse, mademoiselle Itochois. ayant déclare qu'elle ne pouvait continuer à répéter le rôle d'un opéra lUi compositeur-directeur, par la raison qu'elle se trouvait dans une situation intéressante, comme disent les Anglais. Lully lui lança brutalement un coup de pied dont l'actrice faillit ne pas se rele\er.

De même, si aux répétitions un violoniste de l'orchestre manquait

E LEPELLKTIEB

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faillites. l)<* IliHT, il faut arriver jusque 1890. pour trmixrr nu secûltd exemple «l'un directeur qui m soit enrichi an (Ïrand-Op

Nous avons ihi qn'eo vertu d'une clause expresse de la charte <l m stitution de l'Opéra, octroyée par Louis XIV : Les demoiselles ri grii hommes pouvaient jouer et chanter audit Opéra, sant titres de noblesse; mais un fait plus généralement ignoré aujourd'hui quêtes artistes de oe théâtre privilégié Jouissaient en outre d'une immunité spirituelle , en d'autres termes qu'ils étaient seuls eiceph I excommunication lancée contre tes cumédii

haiis tes règlements doul nous avons pari-- relativement ii hs règnes de Louis XIV ci de Lonts XV il esl rail ■ lrès-ex pressas inhibitions «*t défenses i tontes ]tersotmc# t de fjuehjtie qualitrqui

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HUE LKI'KLLKTIKIl. 575

nombre de personnages attachés à la cour, non-seulement les ministres, le préfet de la Seine, le préfet de police, les menihres de la commission île surveillance, mais encore une foule d'employés de diverses classes dans les administrations, usent et abusent de leur position officielle pour imposer îles entrées des loges gratuites aux théâtres royaux. Outre que de pareilles façons d'agir sont peu convenables et peu digues, on pourrait dire qu'elles constituent une atteinte au principe fondamental du régime actuel : tous les Français doivent être égaux devant le contrôle des théâtres ainsi <pie devant la loi.

Nous citerons à ce propos un autre trait caractéristique des mœurs lésineuses du jour : beaucoup d'opulents habitués des théâtres royaux qui, par ostentation, louent une logea l'année, font brocanter le coupon toutes les fois qu'ils n'ont pas l'intention de s'en servir. Les Richelieu et les l<auzun ne se doutaient guère, sans doute, que les brillants seigneurs d'une autre époque ne dédaigneraient pas de faire des affaires avec des marchands de billets. On trouve généralement que la moderne aristocratie «l'argent tient beaucoup trop à ses titres de noblesse, autrement dit à ses pièces de cent sous et de vingt francs!

Autrefois, le Grand -Opéra, était eu quelque sorte un salon où la haute société se donnait rendez-vous; depuis 1830, ce théâtre est devenu plus populaire; on y compte cependant encore un grand nombre de fidèles habitués. Aux yeux des indigènes du Marais et de la rue Saint-Denis il a conservé son ancienne spécialité aristocratique; pour eux, aller à t'Opéra donne toujours un certain relief de distinction. C'est surtout dans les petits spectacles qu'ils songent à tirer vanité d'une audition de ïtobert-le-Diable ou des Huguenots. Vous les entendrez souvent s'exclamer tout haut d'un ton dédaigneux : « Qu'est-ce que cela quand on a vu l'Opéra! »

La fameuse loge d'avant-scéne, composée de l'élite des lions de l'époque, qui de 1855 à 1857 a fait tant de bruit (moralement et physiquement parlant) sous le nom de loge infernale, qui dictait des arrêts dans la salle, était redoutée et encensée dans les coulisses à l'égale dune puissance; cette loge, disons-nous, n'existe plus aujourd'hui, du moins quant a la spécialité dont nous venons de parler. Différentes causes particulières ont dispersé presque tous les anciens membres ; on en cite un plus particulièrement infortuné, qui a été frappé d'une sous-préfecture.

Certains grands journaux ont toujours eu pour habitude d'imaginer di (Te rentes sources auxquelles ils sont censés puiser les nouvelles qu'ils publient. Après avoir usé et abusé des salotts politiques et des cercles les mieux informés, ils en sont venus, afin île varier un peu, à y ajouter te foyer de l'Opéra. Oue de chroniques paraissent avec ce préambule stéréotypé : « Hier on s'entretenait beaucoup au foyer de l'Opéra, etc. • En conséquence, beaucoup de bonnes gens considèrent le foyer de l'Opéra

i i ri;Lu;nwr

comme mie espèce de forum politique; amis si, pour se iihMi i.m! Avia cri** actuelle t ils viennent prêter l'oreille aux bruiUqui «

IfiH ihtns ce linr. quel lies! pas bftUf désappointement d'entendre, i-nlail

■I ini|«oi iauti&sime^ révéli itions des entretiens i^l* que c*5ux-ci M pua mal. ii fana? — Il luit bien trnitl ; — il fait bien chaud; — i! hm semble que je n'ai pas aperçu oc soir madame Glandureaii dan* M luge. — Bile <>i parlîc pmir l;i campagne, — Ouptez ad M rufl n|i illnit. etc., ete, • l«e fwfêrde l'Opéra esl une des erreurs de l'époque,

L'entrée particulière des artistes »le rOpéra cal • 1 1 ■ tôle «le la nie Grange Batelière, dans mi passage nombre et humide asseï semblable ■ mie descente de cave. Ia*s aoim ée reprèficnlatioif, il*? *lî v Iteura heures el demie, mi aperçoit toujours a la lueur il*ian i|ninc|iie1 don ii'iiv, mie foule déjeune* ombres qui ae prorocneul sens **'V<> voûte, eî

qui t en général, oui l'apparence de onminis de magasins il herbe< on de tlerca dutoués. Ces ombres *einh1eui être daim l'altonl an montent île la sortir, on dirait que lie légères sylphides - accriM heul i leott bras, puis disparaissent avec elles. Nous avons cru remai «pu- les filles de l'ait qui s'aerouplenl ainsi .1 de m comptoir «m de Itasotlfo son! toutes fort jeunes, el i\n f i eu jugei leur mise simple, elles ne sont pas encore acclimatées dans les hrill régions de l'Opéra. Parfois cependant, une nymphe portant l'nttrintil

im:e lkpellktiku. 377

distinetif des divinités bien reconnues de l'Olympe lyrique, c'est-à-dire un cachemire; après avoir, dans les coulisses, glissé à l'oreille d'un diplomate, d'un agent de change ou d'un prince russe, quelques mots qui ont paru contrarier l'interlocuteur et produire sur lui l'effet d'une excuse et d'une mauvaise défaite ; descend rapidement les degrés du théâtre, puis adresse, en passant sous la voûte mystérieuse, un regard furtif, à un adolescent paré de ses vingt ans plutôt que de son paletot : ce regard apparemment doué d'une puissance électrique, entraîne aussitôt le jeune mortel sur les traces de la déesse. Ainsi, chaque soir le sombre souterrain de la rue Grange-Batelière, se peuple de gracieuses et poétiques visions et réveille des souvenirs de nuits vénitiennes.

Tout ce qui touche de prés ou de loin aux théâtres, aux auteurs, aux acteurs et surtout aux actrices, a toujours eu le privilège d'exciter la curiosité du public. L'innocent spectateur, rentier, commerçant, père de famille et garde national, qui n'a jamais eu accès dans le monde dramatique, arrive jusqu'à l'âge de soixante ans, en conservant une foule d'illusions très-fraîches et très-voluptueuses touchant cet asile mystérieux, cet arcane impénétrable que l'on nomme les coulisses.

Les coulisses de l'Opéra, principalement, n'ont pas cesse d'être entourées aux yeux des profanes d'un prestige de féerie orientale; elles sont inséparables des idées de houris, d'Aimées, de bayadères. I e bourgeois qui serait admis à y pénétrer, aurait bien de la peine à ne pas se considérer comme quelque peu métamorphosé en pacha, et à ne pas se prémunir dune foule de mouchoirs, pour les jeter aux beautés qu'il suppose toujours prêtes à recevoir une semblable faveur. D'autre part, il est passé en axiome moraliste, que quiconque a mis une fois le pied dans les coulisses de l'Opéra, éprouve à l'instant même un désenchantement amer et complet. Nous croyons pouvoir affirmer que des deux cotes il y a exagération, (les coulisses ne rappellent pas très-exactement l'Orient ; les visiteurs ne sont point appelés à jouir ipso facto des béatitudes promises aux élus du paradis de Mahomet; mais par contre, la réalité est loin d'être aussi réfrigérante que les moralistes le prétendent, témoins nombre de fidèles habitués qui paraissent enchantés des désenchantement* qu'on éprouveen ce lieu. Une soixantaine de personnes environ jouissent de leurs entrées dans les coulisses de l'Opéra ; ce sont des lions pur sang, locataires de loges davant-scénes. de hauts employés des ministères, des artistes, des journalistes et des diplomates. Il est bon de faire remarquer que de temps immémorial et dans toutes les capitales de l'Kurope, les ambassadeurs et leurs attachés ont toujours eu de droit le privilège d'être admis aux coulisses des théâtres chorégraphiques : nouvelle preuve du rapport mystérieux mais intime qui existe entre la pirouette et ce qu'on appelle encore la grave science de la diplomatie.

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On pénétre ilaus 1rs ♦ nulissrs dt l'Opéra, toit ili? Iililriinii ilf

wille, par une parte placée an bai de l*caca lier qui contint! an* [>n*mi

luj-rs, suit par l'entrée «1rs ailislrs >|uî OU vif. COininr nous l'atons

dit, sur la sutitiMi.nn <lr l.i rue Grange-Batelière. Dea dons cotée il hnt<

pour arriver au sanctuaire. Inverser une suite de nmluirs »>I»m-iiih, l«»r-

ttieux, et (jui, par parenthèse, exhalent aasex activent dan mleui uveuteul peu nrieiitataa. Impossible a un ti*Ueiir inexpérimenté de aertii aans ^n t*l** de ce dédale. i'i il i*st plus vrai de dire eena le rapport l

^ra|iliii|iir, t|Oe sous h* r.ip|H»rt moral, qu'on t*el GX|MMK

1rs conliaaes «b* l'Opéi

Sons rencienne otonarefak al aoiia la Instauration, Lente p étrangère adniîae aux coutiseea de (académie royale de muftique, devaii avoir oonstemtnenl la chapeau a la main. Aujourd'hui, n*ii«? marqur île politesse n'est plus île rigueur i|ua dans le loyer de la douée Kc hyec rai m» ancien saioa de llioiei Cboisenil< coupe an déni liant* tu,

ri iifiui les pilastres, les glaces, les ornementa sculptés itteetenl la ri* r.hes&e passée. Il esl orné il un buste en marbre ili* la célébra nadei selle Guîmanf, légué à l'Opéro par une de son i

mriii Tout autour de la salle régna une balnstratle dorée, saw la^ueUr

s ippinrnl 1rs danseuses pour evêriilrr des ptU*, dea kflffflM

HUE LEPELLETIEIt. T»7î>

hauts de jambe, afin île s'assouplir avant de paraître sur la scène ; d'autres, répètent leurs pas au milieu du foyer, devant les glaces. Tous ces exercices chorégraphiques n'empêchent pas les sylphides de soutenir la conversation avec les visiteurs. Ce dialogue , mélangé d'entrechats, de pirouettes, de pointes de pieds levés à hauteur de l'épaule des interlocuteurs, offre un spectacle étrange, mais qui ne manque pas de pittoresque.

Jadis plusieurs actrices de l'Opéra ont été célèbres par leur esprit. Les lions mots de mademoiselle Cartou ^la maîtresse du maréchal de Saxe), et plus tard ceux de Sophie Arnould, réjouissaient la ville et la Cour. Nous n'avons pas besoin de dire que toutes ces saillies étaient tant soit peu décolletées. Eu voici une qui n'est pas très-connue et que nous filerons comme chef-d'œuvre du genre. En 17115, Sophie Arnould, depuis quelque temps retirée du théâtre, avait fait l'acquisition de la maison des Pénitents de Sainl-Francois à Luzarchcs: elle y vivait obscure et isolée, loin de ses anciens amis île Cour, dispersés par l'ouragan révolutionnaire, lorsqu'elle fut dénoncée comme suspecte «le royalisme. Les membres du comité de surveillance de l'endroit envahirent sa retraite pour y procéder à une visite domiciliaire : « Mes amis, leur dit-elle en souriant, j'ai toujours été une citoyenne très-active et je connais par nenr les droits de l'homme. »

Sous ce rapport l'Opéra moderne n'a pas dégénéré; on ferait un énorme recueil des piquants propos et des joyeuses anecdotes débites dans les foyers et dans les encoignures des montants de coulisses. Si la salle parfois critique la scène, la scène à son tour le lui rend avec usure. Pendant les entractes, des yeux de bayadères ou de dames de clneur viennent successivement s'appliquer aux deux ouvertures latérales de la toile, et là. toutes les ligures et les tournures de spectateurs ou «le spectatrices, pouvant prêter au ridicule, tous les manques de goût en matière de toilette, donnent heu à un feu roulant de mordants quolibets; mais aujourd'hui que l'esprit court les rues, il ne suflit plus pour donner la célébrité, et la renommée des modernes Sophie Arnould ne dépasse pas la rampe. C'est surtout dans le corps de ballet et dans Y escadron îles choristes que l'on peut apprécier la justesse de cette observation de l'auteur t\' A 11 ton y sur la merveilleuse aptitude des femmes à s'imprégner des idées, des habitudes et du langage de leurs connaissances. Ainsi vous eutendre/ de tout jeunes rats parler en amateursconsommés, de courses.de steeple-chases, de paris, de chasses, île races de chevaux, eu un mot, île toutes les choses relatives au sport; — ou bien causer avec aplomb beaux-arts et littérature; — ou bien discuter gravement, soit la question d'Orient, soit tout autre question de politique intérieure et extérieure a l'ordre du jour, suivant que lesdits rats sont en relation a\ec nu jeune ueutlciiiau-ridei. un artiste, mi diplomate ou un homme d'État.

T>80 RUE LKPLLLKTIKIL

Personne n'ignore à présent que l'on appelle rais, les jeunes sujets ilu corps de ballet, à cause de leur gourmandise, et parce qu'on les voit presque toujours yriynottatd quelque chose. Aussi les modernes don Juan s'adressent plutôt à l'estomac qu'au cœur; la carte d'un souper au café Anglais ou à la Maison-d'Or entre pour la plus grande part dans ce qu'on appelle les frais de séduction. Jadis la galanterie française se complaisait dans le madrigal, à cette heure elle tourne plus volontiers au perdreau truffé.

Une habitude caractéristique des rata, c'est qu'ils ont toujours a mettre en loterie un bijou, un tableau, un perroquet, etc. Les étrangers qui se fourvoyenl dans les coulisses, sont exposés à être assaillis d'offres de billets de loterie par ces Iteingauuin en jupes de gaze. Qu'on se le dise !

Les anciennes chroniques ne parlent que du luxe extraordinaire de voitures, de livrées, d'ameublements, de bijoux, déployé par des déesses d'Opéra; aujourd'hui, ces exemples de fastueuse ostentation ont à peu près complètement disparu : nous ne sachions pas une seule bayadére de la rue Lepel|etier qui ait une voiture à elle. Ils sont loin les temps où le prince d'Hénin passait avec Sophie Arnould un contrat par l'une des clauses duquel il s'engageait à lui fournir un nouvel équipage tous les mois, où une nymphe qui tlorissait sous le Directoire, la célèbre Glotilde, jouissait » grâce à la munilicence d'un prince italien et d'un amiral espagnol, de deux millions de rentes, et trouvait encore moyeu, avec ce revenu ro\al, «le faire, par an, environ 500,000 fr. de dettes.

Il est bien entendu que nos précédentes observations ne s'appliquent point aux premiers sujets, qui, à celle époque, se recommandent non inoins par la régularité de leur conduite (pie par l'élévation de leur talent ; maintenant le grand artiste est généralement bon époux, bon père, bon citoyen et même bon garde national. Duprez, Baroillhel, madame Stoltz, madame Dorus, etc., se montrent peu dans les coulisses, surtout quand ils jouent, (ira ce à la coupe des opéras en cinq actes, et surtout au style criard et exagéré des partitions actuellement à la mode, tes artistes quittent presque toujours la scène haletants, en sueur, et regagnent eu toute hâte leur loge. Les grands génies du jour, inventeurs de la musique savante, profonde, dramatique, etc., seront cause qu'on pourra bientôt dire des chanteurs modernes, ce qu'on disait sous l'empire d'un régiment de grenadiers, à savoir qu'il ne devait pas durer plus de trois ans.

Tout le monde sait qu'à présent le chiffre des appointements des premiers sujets de l'Académie royale de Musique s'élève à un total exorbitant. Les feux ont augmenté dans la même proportion : le montant de ces feux varie de 200 à T>00 fr. par soirée. Les chanteurs de troisième et de quatrième ordre en ont également et de très- confortables; l'un d eux n'eùl-il dans un opéra d autre tâche musicale que de remettre

Mit: LËI'ELLETIKR. 381

une lettre en ré majeur, il touchera 40 à 00 IV. ; cela se renouvelle à chaque représentation, île sorte que le port de cette lettre finit par revenir passablement cher à l'administration.

À ce propos nous pensons qu'on ne lira pas sans intérêt le document suivant, qui donne une idée des changements que deux siècles ont apporté dans la position financière des artistes de l'Opéra. Ce document porte la date du 11 janvier 1715; il est intitulé :

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