‹ Les rues de paris: Paris ancien et moderneChapitre 9 sur 77 · HUE DE LA CHAUSSEE-D ANT1N · texte numérisé non relu

HUE DE LA CHAUSSEE-D ANT1N

Le Casino, à qui de si brillantes destinées étaient promises, est aussitôt mort que né. Et cependant les ciseaux d'un artiste merveilleux Taraient orné d'une magnifique façon. C'est d'ailleurs, avec quelques cartons, tout ce qui nous reste de Galbaccio, ce jeune artiste qui rêvait des temples, des basiliques, des palais à édifier, et qui ne trouvait que des maisons à bâtir. Comme il ne rencontrait que des agioteurs et des banquiers dans cette société où il cherchait des grands seigneurs, il prit le parti de se tuer, emportant dans sa tombe un génie inutile à notre siècle. Si Galbaccio avait vécu au temps des Césars, Néron lui aurait confié l'érection de son palais doré ; il avait l'imagination assez gigantesque pour le comprendre. Au dix-huitième siècle, mademoiselle Guimard l'aurait prié de lui élever une petite maison; il avait l'esprit assez élégant pour la deviner.

Au saint jour du dimanche, le boulevart des Italiens, comme un vomitoire, expulse toute la population de Paris dans la rue de la Chansséed* An tin, qui est alors l'antichambre de Saint-Germain, le portique de Versailles. Cette malheureuse rue, incessamment livrée aux roues bruyantes des omnibus, est affreusement foulée par des tourbillons de Parisiens, tous vêtus de costumes hyperboliques dont les bourgeois du quartier Saint-Denis savent seuls les modes et seuls conservent les traditions; chapeaux à la bolivar et parapluies, socques articulés et manches à gigot. L'abomination de la désolation.

Le reste de la semaine on trafique, et cependant ce nom de Chnusséed'Antin réveille tant d'idées aristocratiques, que malgré soi on se surprend à rêver de grandes dames et de gentilshommes en poudre, rien qu'à l'entendre prononcer.

La rue de la Chaussée-d'Antin est la capitale des vaudevilles de M. Scribe. Il semble qu'autour d'elle et grâce à sa plume de colibri, papillonne une élégante cohue de femmes d'agents de change, de jeunes veuves, de colonels de l'empire, de roués fashionables, de médecins charmants, de gros barons, de mariées en voiles blancs, de coquettes héritières qui parlent un jargon délicieux tout imprégné de patchouli et de vétiver. C'est la vérité vue au travers du kaléidoscope de l'imagination ; c'est un daguerréotype auquel il ne manque que les omnibus et les marchands de vin. Cependant la rue de la Chaussée-d'Antin se relie par un de ses angles au siècle joyeux dont elle a perdu la tradition. A l'angle du boulevart des Italiens , tout en face du pavillon d'Hanovre, qui sans doute l'inspire, le café Foy a dressé ses cabinets particuliers.

Pendant les nuits d'hiver, les cabinets s'illuminent ; par la porte bâtarde, qui s'ouvre discrètement sur la rue de la Chaussée-d'Antin, disparaissent de jeunes femmes encapuchonnées dans leurs pelisses. Le souper vit encore et de nombreux adorateurs l'encensent; sur le trottoir, glissent,

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