HUE DE LA CHAUSSÉE-D'ANTIN
trottent mèinc, les jeunes religieuses des monastères du quartier Saint- Georges ; les roués de la rue Laffitte les accompagnent dans le mystère delà nuit et du paletot; puis, si le carnaval ouvre sa saison de bals sur Paris, arrivent débardeurs et pierrettes, andalouses et balochards.
Les dominos sont des rats, les babils sont des lions, et quels lions! Hélas! n'en disons rien, la prudence le veut. Les Guimard d'aujourd'hui s'appellent Carabine, les Richelieu Chicard ! Sic transit gloria mundi, dirait M. Nisard.
Dans cinquante ans, ce que nous appelons à présent la Chaussécd'Antin sera dans la rue de Londres, peut-être même autour de la place d'Europe. Espérons que nous ne vivrons pas jusqu'à cet avenir de charbon de terre et de locomotives.
Nous ne terminerons pas cet article sans payer un tribut d'hommages à la littérature de la rue de la Chaussée-d'Antin, laquelle rue, comme chacun sait, a été le prétexte d'un ermite. Cette littérature est représentée par un hôtel et un écrivain» L'hôtel porte le nom de madame Récamier, cet illustre bas-bien qui s'est fait abbesse; l'écrivain s'appelle M. Campenon. Si vous ne le connaissez pas, nous ajouterons que M. Campenon est académicien. Faut-il ajouter encore que monsieur et madame Ancelot demeurent tout à côté et sous l'égide de la Chaussée-d'Antin, rue Joubert?
Amkdke AciIARIt.
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hôtel des Tournclles , dont Ji* lutin sent rappelle tant de for mi dibfei souvenirs, occupait un tics plus vastes emplacements tin vieux Paris. Pierre d'Or^cuioul t chancelier df France, avait jeté les fondejiii'iiUî de cet hôtel eu IS90; Pierre dXlrgeiuouL son Î\U , êvcrpje de Paris, le vendit au dur. de lÈerri.
frère de Charles Y # pour la ko m me ilr quatorze mille éeus d or; le dur île Berri le céda, en 1404. au dur d'Orléans, a titre d'échange; eu ! il 7. il tle vint la propriété du roi Il fui ipialilié. dans les litres, de Nftisott royal t* de* Ton rn fit es.
tiharW f| f pendant sa démence, et le dur de Bedfurt, relent de France pour le roi d'Angleterre, habitèrent 1 ho tel des Tourne! les,
17 h ose plaisante! Red fort, eoiupta il si lu eu sans le roi et sans le peuple de France, jjimI lit rchalir l'hôtel îles Touruellc», pour son iissige particulier, À cet effet # il acheta aux religieuses de Sa i il te - Catherine, moyen liant la somme tle deux cent* livre** une doutai ne d* arpents ipii faisaient partie de leur rulhtre; relie vente fut annulée eu 1 \?ïï Les lions religieux reprirent
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les douze arpents sans être forcés de rendre les deux cents livres.
Une partie de l'hôtel des Tournelles portait le nom spécial d'hôtel du /toi".— L'entrée de l'hôtel du Roi lut décorée d'un écusson aux armes de France, peint par Jean de Bourgogne, dit de Paris.
Louis XI y fit construire une galerie qui traversait la rue Saint- Antoine, ••I qui aboutissait à Y Hôtel-Neuf de madame d'Étampes. — Louis XII mourut aux Tournelles.
L'emplacement de l'hôtel des Tournelles servit à établir le Marchéaux-Chevaux, qui fut, en 1578, le théâtre d'une lutte violente entre les mignons de Henri III elles favoris du duc de Guise. Dieu merci! tout cela disparut un peu plus tard, pour céder le terrain aux constructions de la place Royale. Voilà bien, si j'ai bonne mémoire, tout ce que l'on trouve dans le livre de Dulaure, à propos de l'hôtel des Tournelles.
Ce terrible hôtel des Tournelles était à la fois une citadelle, une maison royale, une prison, une ménagerie, une maison des champs, quelque chose qui tenait du Louvre et de la Bastille: on en contait mille fables remplies d'inquiétudes et de terreurs. La tour de Nesle, d'odieuse mémoire, n'occupait pas plus vivement les imaginations et les souvenirs. Vous le savez déjà , le duc de Bed fort l'avait habité, quand Paris fut tombé au pouvoir des Anglais. Un parc de vingt arpents entourait cette maison sur laquelle le Parisien osait à peine jeter les yeux. Mais enfin, les Anglais furent chassés de ce royaume qui ne leur avait que Irop obéi, chacun reprit en France sa place légitime, le roi aussi bien que le peuple. Soudain vous eussiez vu le roi Charles VII ramener sa bannière triomphante dans ces murailles réparées, vous eussiez retrouvé le bruit et l'éclat des fêtes, et les nuits joyeuses et toutes les pompes de la majesté royale et galante du roi Charles et de ses successeur». Figurez-vous François I", le roi chevalier, remplissant ces murailles de tout le bruit des fêtes, de tons les chefs-d'œuvre des arts, et des premiers eiïorts de la poésie, et des bruits de la guerre, et de l'oisiveté de la paix, et de la grâce passionnée de ses nombreux amours. Là régnait en souveraine la duchesse d'Etampes; là le Primatice, t>Uini et les plus grands artistes de l'Italie, apportaient les chefs-d'œuvre les plus beaux et les plus rares parmi leurs chefs-d'aMivre ; là aussi a régné, a vécu Diane de Poitiers, la très -bel le. Sous le lils de François 1", le château des Tournelles jeta son plus vif et son dernier éclat. Plus que jamais la cour était brillante, le roi jeune et passionné, les Guise eux-mêmes et les Montuiorenci se courbaient devant la majesté royale. Plus que jamais aussi les femmes les plus admirées et les jeunes accouraient de toutes parts à ces fêtes de chaque jour. Car c'était là une des révolutions heureusement tentées par le roi François P* età laquelle son fils Henri II avait été fidèle, s eu rapporter aux belles daines pour parer, pour orner, pour enchanter
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la cour. Ce fui aussi une révolution dans l'histoire. En etïet, depuis «-es jours de conquête et de plaisirs, l'histoire a pris une toute autre allure; elle est devenue moins grave, moins sententieuse. elle s'est mise à rechercher les plus petites causes pour expliquer souvent les plus grands effets. Mais si l'histoire s'est sentie de ce changement, à plus forte raison l'art et la poésie, à plus forte raison les parures et la décoration intérieure. Certes, que d'or et de bijoux, que de meubles et de tentures brillantes, que de tableaux et de statues, que d'orangers magnifiques en fleurs et d'eaux jaillissantes, que de cuisiniers et de poètes, quelle profusion insensée de diamants et de perles, de dentelles et de velours, d'hermine et de broderie ont été la conséquence de cette introduction des femmes belles et parées dans les maisons royales ! Comme aussi que de fêtes, que de joutes d'amour et d'esprit en l'honneur des dames, que de tournois! A l'un de ces tournois où toute la cour était présente, au plus bel instant de la joie générale, sous les yeux et sous l'admiration de sa belle maîtresse et de bien d'autres dont il portait les couleurs, le roi Henri 11 se mit à jouter avec M. de Montgommcri, capitaine de la garde écossaise. Le coup de l'Ecossais fut si violent, que la lance pénétra dans le crâne du roi de France. Ainsi mourut à peine âgé de quarante ans. au milieu d'une l'été,
et sous les \eux d'une maîtresse adorée, un des derniers rois de la maison de Valois. Cette fois la maison de Valois était frap|iee atmeur; et maigre
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trois Valois qui devaient régner encore, trois Valois entés sur les Médias! le tour de la maison de Bourbon était venu.
Depuis ce fatal tournoi et à dater de la mort de Henri 11, l'hôtel des Tournelles devint comme un lieu frappé de malédiction, dans lequel mille terreurs superstitieuses assiégeaient non plus les passants, mais les habitants de ces royales demeures. Charles IX, l'avant-dernier des Valois, esprit inquiet et malheureux, âme faible et cruelle, prince déshonoré par le plus affreux des crimes qu'il n'eût jamais commis tout seul, fit porter l'ordre au parlement (1565), que Ton eût à démolir l'hôtel des Tournelles, et à tracer sur ce vaste emplacement comme une ville nouvelle qui fil oublier toute cette histoire d'Anglais vainqueurs, de trahisons, de galanteries, de cruautés.
Cet ordre d'un roi, qui ne fut que trop bien obéi dans des circonstances plus difficiles, s'exécuta lentement. L'hôtel des Tournelles tomba pierre à pierre, et comme si le parlement eût regretté tant de souvenirs entassés dans ces murs. Il fallait attendre le règne de Henri IV, pour que ce nouvel emplacement de Paris prît enfin une physionomie nouvelle. Aussi bien, une fois que le plan de la place Royale eut été conçu, et que les plans eurent été discutés et arrêtés en présence même de M. de Sully, la place Royale s'éleva comme par enchantement. Le plan de cette cité nouvelle était plein de grandeur et de majesté. La place devait avoir neuf pavillons à chacune de ses trois faces; ces pavillons devaient être supportés par une suite d'arcades, larges de huit pieds et demi, hautes de douze pieds, ornées de pilastres doriques, formant autant de corridors couverts d'une voûte surbaissée de pierres et de briques. Comme on voit, c'était l'idée première du Palais-Royal, et une généreuse idée dans ces temps qui n'avaient guère d'autre souci que la bataille. Figurez-vous quelle dut être la joie du Parisien, quand, à la place de cette ruine presque féodale, il put se promener tout à l'aise dans ce bel et noble espace, à l'abri du soleil en été, de la pluie en hiver, ouvert à la promenade, au repos, aux doux loisirs ; c'était peut-être la première fois qu'on s'occupait ainsi et dans un si grand détail du bien-être du public; car au milieu de la place on avait semé du gazon et des fleurs, on avait amené des eaux jaillissantes, et plus tard on devait y placer la statue équestre du roi Louis XIII sur un piédestal de marbre blanc, avec cette louange en latin que la révolution française a brisée en brisant la statue :
« A la glorieuse et immortelle mémoire du très-grand et très-invincible Louis le Juste, treizième du nom, roi de France et de Navarre. Armand, cardinal et duc de Richelieu, son premier ministre dans tous ses illustres et généreux desseins, comblé d'honneurs et de bienfaits par un si bon maître, lui a fait élever cette statue en témoignage de sou zèle, de son obéissance et de sa fidélité, 1039. »
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Voilà à peu prés ce que dit l'antiquaire de la place Royale; l'antiquaire, par métier, ne s'inquiète guère que des pierres taillées et des morceaux de bronze fondu avec plus ou moins d'art et de bonheur, puis, quand il a bien arrangé sa description méthodique, notre homme passe à une autre description, sans s'inquiéter de satisfaire votre cœur ou votre esprit ; c'est à peine s'il vous raconte que le cheval de cette statue de Louis XIII avait été fondu par Daniel de Vol terre, et que peu ne s'en est fallu qu'il n'eut été créé par le grand Michel-Ange. Après quoi et lorsqu'à peine la description est achevée, quand la dernière pierre de taille vient d'être placée par la main du dernier grand seigneur, quand toute une société savante, élégante et polie s'est agitée entre ces nobles murailles qui sont devenues le centre de l'urbanité française et de l'atticisme européen, une révolution impitoyable tombe soudain sur ces nobles monuments qui étaient l'orgueil de la nation toute entière, elle renverse, elle détruit, elle arrache les gazons et les marbres, elle brise en mille pièces la statue de Louis Xlll et le cheval de Daniel de Volterre; bien plus, cette révolution impitoyable porte ses mains violentes sur les grands noms abrités dans ces palais si remplis de grâce extérieure, elle tue après avoir tout brisé, et enfin, couverte de sang et de poussière, elle s'en va où l'appellent d'autres ruines et d'autres violences.
Mais, dites- vous, ce qui est brisé on le relève, les familles ne ineurent pas tout entières sur l'échafaud, il y a des choses que l'on ne peut anéantir, l'esprit, par exemple. Cela est ainsi que vous le dites; on ne brise que les choses périssables, il y a des noms qui resteront jusqu'à la fin dans notre histoire, le monument renversé se remplace par un autre monument ; mais l'esprit humain est capricieux, la popularité est changeante; dans une ville comme Paris, la foule se déplace comme fait la mer qui passe d'une grève à une autre grève : elle était là-bas, elle est ici. La révolution qui a chassé la belle foule de la place Royale, l'a poussée au Palais-Royal, par exemple, et là, entre ces arcades remplies d'or et de bruit, autour de ces gazons et de ces eaux bruyantes, dans la même enceinte abritée contre la pluie et le soleil, la conversation française et l'esprit parisien ont établi leur nouveau domicile. Mais, juste ciel, ce n'est plus la causerie d'autrefois, ce n'est plus l'esprit murmurant et doucement jaseur de la place Royale, ce n'est plus ce charmant et poétique murmure dans lequel tant de voix calmes et correctes développaient à plaisir tous les beaux sentiments du cœur; ce n'est plus cette opposition prudente et cachée des beaux-esprits, des grands seigneurs, des galantes personnes de la cour de Louis Xlll et de Louis XIV. Au Palais-Royal vous trouverez cette opposition brutale et furibonde qui se souvient des déclamations ardentes de Camille Desmoulîns, quand les feuilles des arbres du jardin servaient de cocarde aux factieux. Vous voyez donc qu'en effet les monuments peuvent mourir aussi
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bien que les hommes, que la vie qui était là-bas a reflué dans nu nouveau centre, et qu'à tout prendre, si elles étaient sages, les révolutions n'auraient guère besoin de se mêler aux affaires humaines pour tout renverser, pour tout détruire ; il suffirait d'abandonner l'esprit français à sa légèreté et à son inconstance naturelles. Ce Palais-Royal, dont nous vous parlons, à cette heure même, n'a-t-il pas déjà perdu une grande partie de sa popularité et de sa fortune? est-il encore ce qu'il était il y a seulement trente ans, le centre unique de toutes les passions, de tous les tumultes, de tous les vices, de toutes les colères? Non certes, et c'est une raison pourquoi il faut se hâter d'en écrire l'histoire, pour peu que nous voulions écrire l'histoire d'une chose qui vit encore. Nous cependant, nous écrirons, s'il vous plaît, à propos de la place Royale, l'histoire d'une ruine qui ne vit plus.
Le roi Henri IV, frappé par un misérable dont le nom passera à la postérité couvert d'une exécration méritée, mourut trop vite pour achever son œuvre de la place Royale. Il avait encore une ou deux guerres a accomplir, après quoi il se fût abandonné à la joie d'embellir Paris sa bonne ville. Dans les millions de l'épargne qui était déposée à la Bastille, plus d'un million eût été employé à cette fête digne d'un roi, l'embellissement de sa ville capitale. Celui-là mort, la place Royale se protégea elle-même, elle s'embellit, elle se compléta, elle se défendit non pas par le nombre mais par le nom, par le crédit, par la fortune personnelle de ses habitants. La première fête que donna Paris après la mort de son roi Henri IV, se donna à la place Royale. Les historiens, et même les plus graves, n'ont pas dédaigné de se rappeler les moindres détails de cette fête en l'honneur du nouveau roi. La reine régente avait commandé au duc de Guise, au duc de Nevers et au comte de Bassompierre, à qui l'on pouvait se fier pour accomplir dignement ces sortes de magnificences héroïques, d'être les tenants d'un carrousel, qu'ils feraient brillant et émouvant de leur mieux avec cette condition que les hommes ne jouteraient pas contre les hommes; du reste ou laissait à tout gentilhomme le droit d'être magnifique en ses armes, chevaux et vêtements. La reine voulait aussi que la place Royale, depuis peu bâtie par son maître et seigneur le roi Henri IV, fût le théâtre de ces joutes galantes. A ces trois là se joignirent le prince de Joinville et le comte de la Châtaigneraie. Les uns et les autres ils prirent le titre de chevaliers de la gloire, ils se placèrent l'arme au poing en ce palais de la félicité, défiant quiconque y voudrait pénétrer de vive force. Les susdits chevaliers de la gloire avaient nom : Alcindor, Léontidc, Alphée, Lysandre, Argant; le lieu de la lice n'était autre que la place Royale de l'alnégé du monde. Le 25 du mois imitant le nom du dieu Mars, leur dieu favori, avait été choisi pour le jour du combat. A cet appel, tout seigneur vieux ou jeune, riche ou pauvre.
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qui pouvait acheter un pourpoint brodé eu or, ou lavoir à crédit , se fit un honneur d'y répondre. Cette fois, plus que jamais, la place Royale se remplit de fête et de joie. Le splendide palais de la félicité s'éleva comme par enchantement au centre de la place; tout autour furent
dressés des échafauds qui montaient jusqu'au premier étage; quatre échafauds avaient été réservés pour le roi et ses so>urs, pour la reine sa mère. pour la princesse Marguerite, pour les juges du camp, à savoir le connétable et quatre maréchaux de France. Quelle foule avide et brillante et parée ! A toutes les fenêtres des maisons, sur les entablements des combles, au patillon du roi, au pavillon de la reine, partout, sans compter ce peuple entassé sur le pavé derrière les gardes. — Ce grand spectacle ne dura pas moins de deux jours, tant était grand le nombre de gentilshommes qui voulaient avoir l'honneur d'y jouer leurs rôles. 1-es cinq tenants, Alcindor, Léontide, Alphée, Lysandre, Argant, firent leur entrée suivis ou précédés d'une armée véritable de cinq cents hommes. les archers, les trompettes, les hommes-d'armes, les musiciens, les liailebardiers, les esclaves, les pages, les mores, les turcs, les allusions.— Venaient ensuite, tirés par deux cents chevaux , un rocher chargé de musique, et le Pinde tout entier du haut duquel plusieurs divinités chaulaient des vers. L'Olympe une fois passé, arrivaient les chevaliers du soleil conduits par le prince de Conli, Aristée, puis les chevaliers du
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lys guidés par le duc de Vendôme, les deux Ainadis représentés par le comte d'Ayen et le baron d'Uxelles; Henri de Montmorency, le fils du connétable, marchait seul et s'appelait Persée : pauvre et noble jeune homme, qui lui eut dit qu'il mourrait de la main du bourreau? Le duc de Retz commandait aux chevaliers de la fidélité, le duc de Longueville s'appelait le chevalier du phénix ; on avait aussi annoncé les quatre vents, mais il ne s'en trouva que trois à l'appel, le vent du nord, le chevalier de Balagny, s'étant fait tuer l'avant- veille dans un duel. Comme aussi les nymphes de Diane étaient représentées par quatre beaux cavaliers qui plus tard devinrent tous les quatre maréchaux de France ; ajoutez des chevaliers de l'univers, et neuf Romains choisis dans les grands hommes de Plutarque. Figurez-vous les plus grands noms de la France engagés dans ce vaste tournoi, jeunes gens pleins d'ardeur, intrépides soldats, galants seigneurs recherchés dans toutes les ruelles : c'était à qui dans cette foule illustre déploierait le plus de magnificence, d'invention et de bonne humeur. Chaque troupe voulait avoir son miracle, son pacte, sa métamorphose. Benserade n'était pas encore de ce monde, mais Ovide présidait à toutes ces inventions. juste ciel ! dans cette place Royale déserte aujourd'hui, silencieuse, dont le bourgeois du Marais (le plus calme des bourgeois) foule d'un pas timide les dalles sonores, cent mille personnes se tenaient dans l'attitude du recueillement et de l'admiration. Les figurants des diverses troupes étaient au nombre de deux mille, et mille chevaux et vingt grandes machines, et des éléphants, des rhinocéros, des ours, un monstre marin. Quarante-sept jouteurs, y compris les trois vents, les nymphes et les romains, s'étaient réunis avec les cinq tenants pour lutter à qui briserait le mieux une lance contre un poteau (on se souvenait du roi Henri H tué pour ainsi dire à la même place j. Les mieux faisant de ces journées gagnaient les prix, et quelques-uns de ces prix valaient quatre cents pistoles. — Le second jour de cette fête héroïque, le palais de la félicité tira un feu d'artifice au bruit de deux cents pièces de canon. Le troisième jour était destiné à la course de la bague. Le soir venu, la cavalcade toute entière se mit à parcourir la ville à la lueur de mille lanternes qui mirent à peine le feu à deux maisons. Ainsi furent célébrées par des cérémonies jusqu'alors sans exemple, l'inauguration de la place Royale et les fiançailles du roi Louis Xlll avec Anne d'Autriche. Pendant bien longtemps on ne parla que de la place Royale et de ces divertissements fameux dont le récit a suffi à composer un gros volume in-4°.
Cette place Royale fut à la mode si fort, qu'il eût été de mauvais goût d'aller se battre ailleurs. Les raffinés y venaient vider, l'épée à la main, leurs petits différents. On ne faisait pas mieux dans les jardins même de l'hôtel des Touruelles, quand M. de Jarnac et M. de la Châtaigneraie s'y portèrent, devant le roi, ce cruel défi qui se termina dans la forêt de Saint-
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Germain par la mort de M. de la Châtaigneraie. — Un peu plus tard, et c'est à peine si la place Royale était tracée, six bons amis vinrent s'y couper la gorge selon l'usage des temps (Castres contre Antragues, Maugiron contre Ribirac, Lèvarot contre Schomberg). Les plus belles épées et les plus alertes ont été tirées sur la place Royale. Et pourquoi ? Hélas ! H. de Bouteville se fiant à son nom de Montmorency, s'en vint lui aussi à la place Royale pour y braver l'ordre du roi contre les duels. L'infortuné jeune homme paya de sa tète cette folie. C'était mourir bien jeune et bien cruellement pour un petit crime ! Mais le cardinal de Richelieu se plaisait à ces exécutions sanglantes. 11 aimait à s'entourer d'épouvante et de terreur. Que de mauvais jours il a fait passer aux beaux-esprits de la place Royale, mais aussi comme les beaux-esprits de la place Royale lui faisaient payer en sarcasmes et en malédictions tout le noble sang qu'il avait répandu ! Croyez-moi, même pour les esprits les plus légers et les plus futiles en apparence, c'est une tâche bien triste de rechercher sous ces cendres refroidies le peu de feu qu'elles couvrent encore, c'est une tâche bien triste que de parcourir, après deux générations si vivantes par l'esprit, parla grâce, par le génie, parla beauté et le courage, ces mêmes lieux abandonnés aujourd'hui à dos vieillards sans nom, à des enfants, à des invalides» à tout ce qui est l'oubli, le silence, le repos, le sommeil. Quand vous marchez sur ces dalles sonores , vous vous faites peur à vous-même, et vous détournez la tête pour savoir si quelqu'un ne vient pas derrière vous, des héros d'autrefois, La T remouille, Lavardin, Coudé, Lmzun, Benserade ? Dans cette obscurité et dans ce silence, vous vous demandez à vous*même pourquoi donc les gens de M. de La Rochefoucauld, de Cahrielle d'Estrées et de madame de Montespan, n'ont pas allumé leurs torches pour éclairer le carrosse ou la chaise à porteurs de leurs maîtres? Silence, d'où vient ce bruit de musique et de petits violons? il vient de la rue du Parc; et cette foule de bourgeois à l'air empressé, où vont-ils'' eh donc! ils vont où les appelle Molière, leur ami ; ils vont où les convie la comédie, cette émotion toute nouvelle; ils se rendent en toute hâte a l'hôtel Carnavalet pour y voir jouer le Georges Dandin de Molière. Et tous ces grands hôtels que je vois là, dont les portes sont fermées, silencieuses. et toutes ces hautes fenêtres où nul ne se montre, sinon quelque servante en baillons, comment s'appelaient-ils autrefois ? c'était l'hôtel Sullv. I hôtel Videix, l'hôtel d'Aligre, l'hôtel de Rohan, l'hôtel Rotrou. l'hôtel Cueménée, nobles maisons changées en hôtels mal garnis, contre lesquelles le savetier du coin et l'écrivain public ont placé leurs échoppes immondes! Que peuvent-elles penser ces nobles murailles à se voir ainsi dévastées, silencieuses, dédaignées 7 Quel silence dans ees salons si remplis naguère de causerie puissante! quelle tristesse sous ees plafonds dorés tout chargés d'amours et d'emblèmes ! quelle révolution incessante,
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♦liielle misère! Ki tic fout-tl pas bien il m courage encore une rois, iiotu suivn' ;i li piste ions 1rs souvenirs de nés beaux lieux, dans lesquels on l
i mil pensé liml II. Mit, 1rs plus rares esprits. 1rs plus Ihmii\ génies, 1rs plus rliarnmiils niîltrurs, le* plus r\< r||ruls rararlrrrs ilr cette singulière époque qui précédai! de si prés, comme pour l'annoncer, tout le drx-septiétne siècle français; grands noms de*ani lesquels ehatnn s'incline, heaux-rsprils d'une popularité huile puissante, illustres liiiliilm '•> ilr la place Royale, rjui composent, ni rlïel. loule sou liîst<>ii *
Toutefois, cette évocation «1rs temps passés a cela d'utile, qu'elle peul noua consoler de l'oubli et du silence <pii nous menace i notre tour, Quand on pensa de combien pea d'années se composent la gloire, le renom ri la popularité de ee miijulr.mi Unit par s'en inquiéter un prit moins. «
place Royale, apfèi avoir èrr t pmir ainsi dire, le plus vaste el le plus puissant salon <lr l'Europe, n'rsi plus, i deux siècles de distance, ipir l'écho lointain et silencieux de l'esprit d'autrefois. On ne sait même pas \rnoms des hommes <pii ont rempli cette enceinte du bruit de leurs noms et de tenr esprit Et cependant ils onl i<ms passé ions ces arcades, les
uns ei les sut] iisail porter, pendant que sa femme je
ei belle appuyée sur la portière de sa il»;»ise la suivait d'un p.'^ déjà
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grave et solennel, ne se doutant guère qu'un jour elle aurait, en présence de toute une armée, S. M. Louis XIV, la tète nue, pour escorter sa chaise à porteurs. Mais déjà autour de cette femme se partagent l'attention, le silence, l'obéissance, le respect. On faisait grâce aux vives saillies de sou mari en faveur de l'esprit correct et sérieux de sa femme. La grande dame se révélait dans toute sa simple et gracieuse majesté ; et voilà comment le petit salon du poète malheureux qui a travesti Virgile, suffisait à peine à contenir tous ces hommes illustres à des titres si divers.
Dans cette pauvre maison, si obscure au dehors, si pleine d'éclat et d'esprit au dedans, nul n'avait le droit de pénétrer, s'il n'était, avant tout, homme d'esprit et de bonne compagnie. Ni les titres, ni la richesse, ni la naissance, ne suffisaient à vous introduire au milieu de ce cercle d'hommes choisis entre tous. Mais aussi il suffit de citer quelques-uns de ces noms-là, et vous pourrez juger de cette toute-puissance: M. de Yivonne, qui avait tout l'esprit de sa maison; le chevalier de Matta, dont chaque bonmot était répété de la ville à la cour; le chevalier de Grammont, le héros de llamilton, son digne historien ; Charleval, le plus élégant des poètes négligés; Coligni, héros eu Hongrie, à Pans le prosélyte de Ninon, l'émule du grand Condé à la cour; Ménage, si savant et si bel-esprit; Polisson, si laid avant qu'il n'eût parlé; Désivetaux, si naïf qu'on le trouvait rustre et crédule; Henault, le maître de madame de Deshoulières et le traducteur de Lucrèce; l'abbé Têtu, le complaisant de toutes les femmes, sans être ni leur amant, ni leur dupe; Montreuil, dont on lit encore les madrigaux; Maigny, dont on regrette les chansons; le marquis et la marquise de la Sablière, celui-ci d'un esprit délicat et fin, celle-là d'un grand courage et d'un grand cœur; madame la duchesse de Lesdiguières, elle avait grande envie de plaire, et nonobstant cette grande envie, elle plaisait tout comme si elle n'y eût pas sougé; madame la comtesse de La Suze, qu'elle était faible, mais aussi quelle était charmante! Et madame de Sévigné, c'est tout dire, elle a créé, en se jouant, la riche langue du grand siècle; et mademoiselle de Scudery, si honnête homme. Dans ce salon tout rempli d'un certain abandon poétique inconnu même à l'hôtel de Rambouillet, régnait, sans qu'on y prit garde, madame Scarron, éclatante, superbe, admirée, admirable. Là point de conversations futiles. point de récits de ruelle, peu ou point de petits vers; chacun, excepté le maître de la maison qui n'y prenait pas tant de garde, se faisait honneur de parler le langage de la raison, de la sagesse et du bon sens.
Par cet unique rendez- vous des beaux-esprits et des grands seigneurs, vous pouvez juger de tous les autres, car pas un nom des deux régnes, pas un prince de Louis XIII, pas un poète de Louis XIV, ne manque à cette galerie de la place Hoyale : M. le duc de La IWhefoucaiild, madame de Lafayette, la duchesse de Lesdiguières, le prince de Coude.
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Molière, saint Vincent-de-Paule , le grand Corneille et Thomas son bon frère, La Fontaine, le duc deMontpensier, M. de Thou et M. de Cinq-Mars, ils y sont tous. Quel drame étrange et singulier s'est passé dans cette enceinte! Quel entassement incroyable dépassions et de noms propres ! Entendez-vous ces éclats de rire tout remplis de moquerie et de scepticisme? C'est la Ma non Delorme qui s'enivre d'amour, c'est Ninon de l'Enclos, le plus charmant enfant d'Épicure, et Chapelle et Bachaumont. Voilà pour les fous et pour les folles de leur esprit et de leurs corps ; les autres sont plus rares, ils se nomment et mademoiselle Delaunay, et mademoiselle Polallion, et madame de Montausier, madame de Gondran, madame de Venins, le maréchal Defliat, le P. Joseph, ce gentilhomme qui cachait fièrement sous l'humble robe d'un capucin un politique digne du cardinal de Richelieu. Silence ! et qu'on s'agenouille ! Voici venir dans sa litière rouge, escorté par ses gardes du corps, son éminence monseigneur le cardinal en personne! Qui encore? le maréchal de Biron, le maréchal de Roquelaure, le marquis de Pisani, le duc de Bellegarde, le baron de Thermes, la princesse de Conti, le poète Desportes, le duc de Joyeuse, qui était un grand protecteur des gens de lettres, le cardinal Duperron, l'ami du poète Desportes, l'archevêque de Sens son frère, le duc de Sully, mademoiselle et monsieur de Senneterre, celle-ci, belle et bien faite, qui savait toutes les nouvelles, et qui, bien peu s'en faut, a été une femme de lettres, et son frère Senneterre, l'espion de Richelieu, l'ami de Mazarin; le maréchal de la Force, — nous étions chez lui tout à l'heure: le jour de la Saint-Barthélémy, on l'avait laissé parmi les morts. 11 était un des grands amis de Henri IV, et fort peu courtisan; il avait quatre-vingt-neuf ans quand il voulut se marier pour la quatrième fois, alléguant que ne pouvant plus courir le cerf, il lui était impossible de demeurer seul à la campagne. Allons encore, allons toujours, voici le grand poète lyrique, François Malherbe, le pensionné de la reine Catherine de Médicis; la vicomtesse d'Orchies, de la maison des Ursins, qui n'avait rien de beau que la gorge et le tour du visage, et qui croyait médiocrement en Dieu ; M . des Yvetots : il s'habillait fort bizarrement, il avait des chausses à bandes comme celles des suisses du roi, rattachées avec des brides, des manches de satin de la Chine, un pourpoint et un chapeau en peau de senteur, une chaîne de paille à son cou, et il sortait en cet habit-là; tantôt il était vêtu en satyre, tantôt en berger, tantôt en dieu, et il obligeait sa nymphe à s'habiller comme lui, aujourd'hui bergère, le lendemain déesse; M. de Guise, le fils du Balafré : quand il quitta sa maîtresse, mademoiselle Marcelle, une personne de la meilleure grâce du monde, de belle taille, blanche, les cheveux châtains, qui dansait bien, qui savait la musique jusqu'à l'écrire , qui faisait des vers . et dont l'esprit était honnête et neuf.
PLACE ROYALE ttl
mademoiselle Marcelle composa cette chanson sur son amant volage :
Il s'en va, ce cruel \ainqtieur.
11 s'en va plein de gloire ; Il s'en va méprisant mon cœur.
Sa plus noble victoire ; Kt malgré toute sa rigueur.
J'en garde la mémoire.
Je m'imagine qu'il prendra
Quelque nouvelle amante : * Mais qu'il fasse ce qu'il voudra.
Je suis la plus galante.
Mon cœur me dit qu'il reviendra.
C'est ce qui nie contente.
Mais le cruel ne revint pas, et la pauvre Marcelle mourut de douleur. Au reste, il était temps qu'elle mourût, il ne lui restait plus dans son escarcelle qu'un petit écu de trois livres.
C'est ainsi qu'un rien suffit à cette résurrection des temps passés. Chantez-moi sur un vieil air cette tendre élégie de la pauvre Marcelle, je n'aurai pas besoin de l'accompagnement obligé du luth ou du tliéorhe pour que je voie passer devant moi, dans leurs appareils les plus pompeux ou les plus modestes, tous les hôtes de la place Royale : — Voici le connétable de Luynes, cet homme qui a volé sa fortune, le virulent assassin et le lâche successeur du maréchal d'Ancre ; il ne valait guère mieux que l'homme assassiné et dépouillé si lâchement; voici le maréchal d'Estrées, le digne frère de ses six sœurs; le président Chevry. le bouffon de M. de Sully; M. d'Aumont, le visionnaire, le très-bien venu à l'hôtel Rambouillet; madame de Reniez, madame de Gironde, sa fille; M. de Turin, inflexible magistrat. Le roi Henri IV lui dit un jour: « M. de Turin, je veux que M. de Bouillon gagne son procès. — Sire, répondit le bonhomme, rien n'est plus facile, je vous enverrai le procès, et vous le jugerez vous-même. » Que si cependant cette longue liste de noms propres et ces nombreux souvenirs vous étonnaient à propos de la place Royale, je vous répondrais : Quoi d'étonnant; souvenez-vous quels ont été les deux siècles qui ont glissé sous cet arcades? Jamais,, en effet, à aucune époque on n'a rencontré plus d'hommes importants : M. le chancelier de Belliévre, qui ne s'est jamais nus en colère; madame de Puysieux, qui chantait devant le cardinal de Richelieu toutes sortes de jolies chansons, dont il riait comme un fou. La princesse d'Orange et le duc de Mayenne, qui joue son rôle dans YAsirée. Qui encore ? madame d'Aiguillon, la nièce du cardinal, si avare. qn'on reconnaissait ses jupes à la crotte qui les couvrait; le maréchal de Brélé, qui obéissait à sa servante ; le maréchal de la Meilleraie. un grand asstégeur de villes, qui n'entendait rien a la guerre de campagne; et le