GAULTIER
Belle, quand te lasseras-tu De causer mon martyre?
ROBI.NETTE.
Je n'ay ny beauté ny vertu;
Cela vous plaît à dire.
Portez vos beaux discours ailleurs Car je n'aimons pas les railleurs.
«. \i i i ni;.
Non, je ae raille aullemcnl Quand je i<' nomme belle.
iuh'.im.i m .
Je somme belle, voirement, Mais c'est à la chandelle ; Néanmoins i>as un sermoneur N'a rien gagné sur nostre honneur
G VI LTIER.
Tu tiens dans les lacs le phœnix Des amoureux fidèles.
UOBINETTE.
Monsieur, je n'aimons pas l'anis, C'est pour les damoiselles, etc.
Faut-il citer encore le coq-à-1'âne suivant?
Je m'en allay à Bagnolet ,
Où je trouvay un grand mulet
Qui plantoit des carottes.
Ma Madelon, je t'aime tant Que quasi je radotte.
Je m'en allay un peu plus loing, Trouvay une botte de foing,
Qui dansoit la gavotte.
Ma Madelon, etc.
Gaultier-Garguille ne manque ni de verve ni d'une certaine originalité; seulement on ne sait par quel bout prendre ce dégoûtant personnage, dont l'atticisme ne dépasse pas d'une façon sensible celui des pitres de nos places publiques. Quant à ses prologues du Galimatias (titre qui caractérise sa manière, où le galimatias bouffon surabonde), du Mensonge, etc., ils sont d'un comique si forcé et si froid que je n'en citerai rien. Mais tout cela était dit d'une façon tellement burlesque, et néanmoins avec tant de naïveté et de naturel, car c'étaient là ses qualités dis-
tinctives, qu'il aurait déridé un mort. Sa chanson surtout était passée en proverbe, et l'on venait au spectacle rien que pour l'entendre.
Gros -Guillaume, né vers 1554, et Normand comme son camarade, l'égalait en comique et le surpassait en laideur. Le pauvre homme n'avait pas volé son surnom , car il était énorme, et les plaisants prétendaient qu'il marchait longtemps après son ventre. Comme Montfleury, il lui fallait se cercler le corps pour ne point éclater. Ses deux ceintures, l'une au-dessous des aisselles, l'autre sur le ventre, c'est-à-dire au milieu des cuisses, car son ventre débordait jusque-là, le faisaient ressembler à un tonneau de belle taille (fig. 102). Tonneau est le vrai mot, car il adorait la bouteille, et jamais il n'était si excellent « contre l'humeur mélancolique », qu'après s'être enivré avec son compère le savetier ou tout autre « rouge -trongne » du même rang, que le joyeux bouffon préférait aux buveurs du haut style. Ame basse et rampante, suivant l'expression de Sauvai, il ne se plaisait qu'en pareille compagnie, et son entretien particulièrement était fort grossier. « Il n'aima jamais qu'en bas lieu et se maria, en vieux pécheur, sur la fin de ses jours, à une fille assez belle et déjà âgée. »
Il s'enfarinait au lieu de se masquer et avait la faculté précieuse, par le simple mouvement des lèvres et des sourcils, de couvrir de farine ceux qui étaient en scène avec lui, à la grande jubilation des badauds. Tout, du reste, jusqu'à ses infirmités, contribuait à le rendre comique. Il souffrait de la pierre, et souvent, dit-on, ses douleurs atroces lui arrachaient de si plaisantes grimaces qu'elles réjouissaient singulièrement la foule, dont la gaieté insoucieuse ne s'enquiert pas toujours s'il n'y a point une cruauté dans son rire. C'est de la même façon que Carlin et, de nos jours, Potier, se livraient souvent sur la scène
à une surabondance de gaieté et de lazzi pour cacher des souffrances aiguës, qui devenaient ainsi une source de comique. Coiffé d'une cale ou barrette ronde avec mentonnière de peau de mouton, chaussé de i^ros souliers gris noués d'une toulïe de laine, vêtu d'une culotte rayée, enve-
Fig. 102. — Gros-Guillaume; gravé par Rousselet, d'après G. Hure t.
loppé d'une large blouse blanche, d'un sac plein de laine, lié au haut des cuisses, tel était le costume original sous lequel apparaissait Gros-Guillaume.
C'était le moins lettré des trois. Il ne reste de lui aucun ouvrage authentique. UAdvis de Gros-Guillaume sur les affaires de ee temps (1619), dont Dulaure Ta cru Fauteur, n'est qu'une de ces pièces satiriques auxquelles les bouf-
fons servaient souvent de prête-noms, et Gros-Guillaume n'en est pas plus responsable que l'arracheur de dents Cormier et la folle Mathurine ne l'étaient eux-mêmes des pasquils publiés sous leurs noms.
Quant à Turlupin, sans faire tant de frais d'invention, il s'était borné à imiter le costume du célèbre comédien italien Briguelle, qui attirait alors la foule au théâtre du Petit- Bourbon, et auquel il ressemblait fort (fig. 103). Bel homme, malgré son poil rousseau , le corps bien fait et la taille bien prise, il se gardait, quoiqu'il portât le masque, de dissimuler ses avantages physiques sous un sac ou une camisole comme ceux qu'avaient adoptés ses camarades (1). Dans ce trio bouffon, peut-être était-ce lui le roi. Nul ne s'entendait mieux à composer ni à conduire une farce; il étincelait de saillies; il éclatait en bons mots, et Ton ne pouvait guère reprocher à son jeu fin , spirituel , plein de feu et de verve , que de manquer un peu de cette naïveté qui faisait le charme principal de Gaultier-Garguille. D'ailleurs, c'était un homme adroit, plein de ressources et d'une conversation fort agréable. L'abbé de Marolles, qui n'a pas craint d'avouer ses liaisons d'amitié avec lui, dit qu'il « avoit infiniment de l'esprit (2) » . Il était grand ami du beau sexe et de la bonne chère : aussi laissa- t-il peu de bien aux enfants qu'il eut d'un double mariage, et qui montèrent sur les planches comme leur père.
Le nom de Turlupin (3) passa à l'état d'adjectif; il enrichit la langue du mot turlupinade, quia eu l'insigne honneur d'être adopté par l'Académie. A chaque pas, on voit ce nom répété comme terme de comparaison dans les
(1) Voir son portrait gravé par Huret, et l'estampe de Bosse, où il est notablement moins laid et plus flambant que ses deux confrères.
(2) Dénombrement des auteurs, p. 405.
(3) Il existait auparavant, mais ce fut lui qui le consacra et lui donna le sens particulier qu'il a toujours eu depuis.
auteurs du temps, des plus obscurs aux plus célèbres. Boilôau a écrit (1) :
Toutefois à la cour les Turlupina restèrent', insipides plaisants, boulions infortunés, D'un jeu de mois grossier partisans surannés
Fig. 103. — Turlupin; d'après la gravure d'Abraham Bosse.
C'est surtout de la pointe qu'il s'agit ici. Il n'est personne , du reste, qui ne comprenne tout de suite, aujourd'hui encore , la nature particulière de ce qu'on appelle une turlupinade. On ne pouvait demander à Boileau, à l'homme d'un goût sévère devant qui Scarron ne trouvait pas grâce, d'en parler autrement qu'il ne l'a fait; il nous apprend du moins toute la vogue obtenue par le célèbre farceur, puisque la cour elle-même se modelait sur lui et
'1) Art poétique, chant II
cherchait à copier son style. Ce qui prouve à quel point le mal était enraciné et jusqu'où, par conséquent, s'étendait la popularité du bouffon , c'est que Molière s'associa à Boileau pour combattre les Turlupins dans la personne des marquis. Ouvrez un bon nombre de livres du temps, ceux , par exemple , de Cyrano de Bergerac , de Le Pays , etc. , et vous les trouverez remplis de turlupinades. — C'est de la gloire , cela !
Certes, il ne faut point demander à ces bouffons les grâces décentes, et les moins délicats sont forcés trop souvent de se boucher le nez et de fermer les yeux devant ces parades qui ont fait la joie de nos pères. Ils n'en sont pas moins les ancêtres plébéiens de la Comédie française , née en bas lieu , sur les tréteaux de la vieille farce gauloise. Ils ont servi de transition entre les jeux de la Basoche et ceux de l'Hôtel de Bourgogne; ils relient Pont- Alais, Jean de Serres et Jacques Mernable à Molière. Comédiens à double face, par Tune ils regardent les confrères des Pois-pi lez et les farceurs des halles, par l'autre ils annoncent Floridor et Bellerose. On les vit apparaître au moment où les Confrères étaient, malgré leurs efforts, délaissés par la foule. L'antique esprit gausseur et rabelaisien , narquois et satirique , se réfugie sur leurs planches , où il échappe aux arrêtés du Parlement. Ils y font chaque jour à leur manière le feuilleton du moment, une sorte de satire aristophanesque au gros sel, daubant avec pleine licence sur les travers, les modes, les usages et quelquefois les personnes, mais plus souvent encore se bornant à chatouiller rudement, par leurs bouffonneries ordurières, la fibre badine du bourgeois parisien.
Les trois farceurs de la porte Saint- Jacques avaient si bien fait que la foule désertait l'Hôtel de Bourgogne pour leur petit théâtre. Les tragédies de Montchrestien, de Hardy, de Claude Billard, se jouaient dans le vide. La
troupe royale se plaignit à Richelieu! qui manda les accusés au Palais-Cardinal , actuellement le Palais-Royal, et
les fit jouer devant lui dans mie alcôve. On peut juger qu'ils se surpassèrent : c'était pour eux une question de vie ou de mort. Il s'agissait de faire rire quand même le grand homme d'Etat, qui, par bonheur, avait le rire facile, et auquel son bouffon préféré, Hoisrobcrt, avait donné un avant-goût du genre. La première scène qu'ils représentèrent montra Gros-Guillaume habillé en femme et tâchant de désarmer son mari ïurlupin, qui, armé d'un sabre de bois, voulait à toute force lui trancher la tête. Mme Gros- Guillaume se jetait aux pieds du farouche époux, lui embrassait les genoux, prodiguait les supplications éplorées et les plus tendres harangues. Peine perdue : ïurlupin est inflexible. Enfin elle s'écrie :
« Eh! mon cher mari, je vous en supplie par cette soupe aux choux que je vous fis manger hier et que vous trouvâtes si bonne !
« Ah! lacarogne! soupire Turlupin , vaincu et abaissant son sabre. Elle m'a pris par mon faible! la graisse m'en fige encore sur le cœur! »
Dans une autre scène, Gaultier-Garguille cherchait une servante, et se plaignait de la saleté ordinaire de ces filles, surtout de celles qu'il avait eues jusqu'alors, disant qu'il en avait trouvé une qui se peignait au-dessus de la marmite, et Turlupin lui en proposait une autre qui était un modèle de propreté, puisqu'elle se coiffait toujours à la cave. Ces lazzi, et probablement surtout le jeu comique dont ils étaient accompagnés, déridèrent si bien le cardinal, qu'au lieu de les condamner, il fit venir les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, auxquels il reprocha de renvoyer toujours leurs spectateurs tristes, et leur ordonna de s'adjoindre, pour obvier à cet inconvénient , les farceurs de la
porte Saint-Jacques, qui firent merveille sur ce nouveau théâtre comme sur l'ancien.
Tous les faits qui précèdent sont fondés sur le récit d'un mémoire cité par les frères Parfaict, dans leur Histoire du théâtre françois (1). Mais, selon eux, ce n'est là qu'un tissu de fables. Quoiqu'il soit difficile d'admettre qu'une narration tellement circonstanciée, et à peu près contemporaine des faits qu'elle rapporte, soit tout à fait sans fondement, il n'en est pas moins vrai qu'elle s'accorde assez peu avec les documents recueillis d'autre part. Ainsi Sauvai ne nous dit rien sur Gaultier-Garguille en particulier qui contredise précisément les assertions du mémoire ; mais, en parlant de Turlupin, il nous apprend qu'il entra à l'Hôtel de Bourgogne très jeune, « dès qu'il commença à parler, » ce qui s'éloigne radicalement de ce récit d'après lequel Turlupin et ses compagnons auraient été trois garçons boulangers, quittant en même temps leur profession pour débuter en même temps, et d'abord dans un jeu de paume. En outre, il existe une sentence du 16 février 1622, rendue au profit des confrères de la Passion, contre Hugues Guéru, Robert Guérin, Henri Legrand et autres (c'étaient les vrais noms de nos farceurs), comédiens de l'Hôtel d'Argent, tandis qu'un arrêt de 1629 constate qu'ils font alors partie de l'Hôtel de Bourgogne. Ils étaient donc entrés à l'Hôtel d'Argent avant d'entrer à l'Hôtel de Bourgogne , et, en outre, ils y étaient en 1622, c'est-à-dire deux ans avant l'arrivée définitive de Richelieu aux affaires, ce qui contredit doublement le mémoire. Suivant les frères Parfaict, dont la version n'est pas toujours appuyée sur des preuves suffisantes, Gaultier-Garguille, qui n'aurait jamais été garçon boulanger, non plus que ses deux cama-
(1) T. IV, p. 241. On verra plus loin, par la date de la naissance de Turlupin, que les trois farceurs ne peuvent avoir débuté à la fin du seizième siècle comme le dit ce Mémoire. <■.
rades, débuta en 1598 au théâtre du Marais, ou il se lit connaître dans le tragique, le comique et les farces; il est probable qu'il quitta le Marais après la mort de Facteur qui jouait le rôle de Périne, pour se joindre, sur la scène de la rue Mauconseil, à Gros-Guillaume et à Tu r lu pin. Mais ce ne serait alors qu'une rentrée, car, dès 1619, ie recueil de ['Espadon satirique nous le montre jouant sur ce dernier théâtre.
En voilà assez pour faire voir que, d'un côté comme de l'autre, les incertitudes et les obscurités surabondent. Nous n'avons pas ici à entrer dans la discussion des dates, et à tâcher de démêler l'ordre et la suite de toutes ces pérégrinations de scène en scène. Les trois bouffons ne nous appartiennent plus, dès qu'ils renoncent à la place publique. Il nous suffit que, malgré l'incrédulité des frères Parfaict, on ne puisse guère contester complètement dans son essence le récit du mémoire que nous avons suivi. Que plusieurs circonstances en soient douteuses et même fausses, qu'il y ait lieu de rectifier diverses assertions et diverses dates, que l'auteur ait confondu ce qui devait être séparé , la chose est certaine ; mais nous ne pensons pas qu'on puisse ravir à nos héros d'une manière absolue la gloire d'avoir été saltimbanques sur la place publique avant de devenir farceurs à l'Hôtel de Bourgogne.
Du reste, les planches de l'Hôtel de Bourgogne ressemblaient de si près à celles de la place publique! En changeant de lieu, nos bouffons ne changeaient pas de métier. Le théâtre sur lequel allait se produire Corneille avait des parades à la porte avant la représentation. Gaultier-Garguille, Gros-Guiilaume et Turlupin étaient assurément les principaux, sinon les seuls acteurs de ces parades. Quelques-uns ont même prétendu qu'ils n'avaient jamais joué ailleurs qu'à la porte; c'est une erreur évidente. A dé-
faut d'autres preuves, les vers placés au bas du portrait de Gros-Guillaume suffiraient peut-être à le démontrer :
Tel est, dans l'Hôtel de Bourgogne, Gros-Guillaume, avecques sa trogne, etc.
Mais les autres documents ne manquent pas. L'auteur de la satire du Débauché, dans les Exercices de ce temps , les nomme tous trois parmi les plus importants personnages de l'Hôtel, et il semble, d'après ses paroles, que Gros- Guillaume (La Fleur) fût, du moins à cette époque, le chef du théâtre (1). Nous savons même que, non contents d'aborder la haute comédie, nos farceurs allaient jusqu'au genre tragique, du moins l'universel Gaultier- Garguille, qui se tirait des rois à merveille, en abritant sa laideur derrière un masque et les caprices de son organisation physique sous une ample et longue robe. Tous trois avaient leurs noms de guerre particuliers pour la tragédie et la haute comédie : ils s'appelaient alors Fléchelle, La Fleur et Belleville.
Mais, hélas! tant de prospérités, et de belles grâces , et de belle humeur, et de joyeuses grimaces, devaient avoir un terme. Nos trois bouffons s'étaient attaqués à tout, sans que personne osât y trouver à redire, mais ils eurent un jour la fâcheuse inspiration de se heurter à la justice, qui ne prêta pas les mains à la badinerie. — La légende rapporte que Gros-Guillaume s'étant avisé de contrefaire sur la scène, en guise de représailles, le tic nerveux d'un magistrat qui venait de condamner à une forte amende son camarade Turlupin pour ses démêlés avec Briguelle, le personnage ainsi raillé prit feu, et, au lieu de rire avec le public, fit décréter d'arrestation nos farceurs. Gaultier- Garguille et Turlupin se sauvèrent , mais Gros-Guillaume ,
(1) Je m'adresse à La Fleur; le priant m'obliger
De m'admettre des siens, afin de me ranger Parmi ses compagnons...
LES FARCEURS EN PLEIN kIR ET LES PARADES. 168
retardé par le poids de son ventre, ne put les suivre assez vite, et Put jeté en prison. Il y mourut de saisissement, et ses camarades, c'est toujours la légende qui parle, en moururent eux-mêmes de douleur, dans la semaine. Ce fait incroyable est attesté dans une pièce de vers commune aux trois bouffons :
Gaullier, Guillaume et Turlupin,
Jgnorans en grec et latin, Brillèrent tous trois sur la scène Sans recourir au sexe féminin, Qu'ils disoient un peu trop malin...
Mais la mort en une semaine, Pour venger son sexe mutin, Fit à tous trois trouver leur fin.
Sur la foi d'une assertion si positive, à l'appui de laquelle on pourrait invoquer d'autres autorités encore, qui ne se fût cru en droit d'accepter le fait comme historique? C'est avec regret qu'on n'ose plus se fier cependant à cette touchante et poétique légende, qui relevait si bien la vie de nos bouffons par leur mort, et qu'il faut chercher à expliquer l'affirmation de Fauteur par une forte hyperbole, à moins qu'on n'aime mieux, entre deux témoignages opposés, s'en tenir au sien, ce qui,, en somme, n'aurait rien que de fort légitime. Quoi qu'il en soit, de quelques livrets, sur la signification précise desquels il y aurait bien à dire (1), il semble résulter que ce fut Gaultier-Garguille qui mourut le premier, et que les autres le suivirent d'assez près. Piganiol de la Force a trouvé la date du convoi de Gaultier fsous le nom de Fléchel) au 10 décembre 1633 (2). Après lui, on
(1) Reproduits par M. Éd. Fournier, dans son édition des Chansons de Gaultier-Garguille (1858), où il a réuni plusieurs pièces curieuses relatives à ces farceurs, et s occupe particulièrement de Gaultier plus longuement et plus à fond que nous ne l'avons pu faire ici.
(2) Description de Paris (1742), t. III, p. 233. Cependant, à la page précédente, il dit qu'il n'a rien trouvé dans les mêmes registres sur Turlupin parce que, avant
ne voit plus trace de ses deux confrères à F Hôtel de Bourgogne, et, dès 1634, Guillot-Gorju vient pour les remplacer. Tous trois furent enterrés dans l'église Saint-Sauveur (1), le Panthéon des comédiens, ou, si l'on aime mieux, le Saint-Denis des rois de la farce, qui devait recevoir encore plus tard les dépouilles de Guillot-Gorju lui-même, de Scaramouche et de Raymond Poisson.
On a vu, dans le morceau de poésie cité plus haut, que les trois amis, ayant une médiocre idée du beau sexe, n'avaient point admis de femme dans leur association dramatique, afin de rester toujours unis, ce qui ne les avait pas empêchés de se marier. La veuve de Gaultier-Garguille , grâce sans doute au joli pécule amassé par le bouffon , convola en secondes noces avec un gentilhomme de Normandie, que n'arrêta point la crainte de déroger. Celle de Turlupin eut un sort moins glorieux : elle épousa d'Orgemont, simple comédien du Marais. Quant à la fille de Gros-Guillaume, elle s'unit à la Thuillerie, de l'Hôtel de Bourgogne, et monta sur les planches à côté de son mari.
Lorsque les trois grands farceurs eurent passé de vie à trépas , ce fut un deuil profond au théâtre et dans le public. La foule pleura les bouffons qui l'avaient fait rire si longtemps, et les poètes versèrent des fleurs sur leur tombe. On composa une multitude de facéties sous leur nom; on décrivit en vers et en prose leur testament , ]eur entrée en l'autre monde, leurs rencontres, leurs apparitions. Puisque nous avons raconté leur mort, il est juste que nous citions leur épitaphe, une de celles du moins que l'on vit alors pleuvoir de tous les côtés en Thonneur du trio burlesque. On remarquera qu'elle les associe tous trois dans ses regrets, qu'on ne comprendrait guère cette épitaphe com-
1660, ou il n'y avait point de registres dans les églises paroissiales, ou ils étaient tenus avec une extrême négligence. Suivant Jal , Turlupin ne mourut qu'en 1637. (1) Démolie en 1787. Elle était au coin de la rue actuelle du même nom.
LES FARCEURS EN PLEIN Ali: ET LES PARADES. 455
mune si la mort du dernier avait été séparée par plusieurs
années de celle des précédents, et qu'elle semble vraiment avoir été provoquée par la disparition à peu prr> simultanée des trois farceurs.
Gaultier, Guillaume <'t Turlupin,
Qui mettaient le monde en liesse,
Ont tous trois rencontré leur fin
Avant d'avoir vu leur vieillesse.
Si tu veux sçavoir leur trépas,
Passant, tu n'arresteras pas,
En deux mots je vais te le dire :
Sçache que la Mort prend son temps
De retirer les charlatans
Quand personne ne peut plus rire.
Ce dernier vers a toute la mine d'un trait de satire, peut-être politique. Ce n'est pas notre affaire. Nous devons dire aussi qu'il y a probablement une métaphore un peu vive dans la pièce, ou que du moins le quatrième vers doit s'entendre en un sens purement figuré. Les historiens assurent que Gaultier-Garguille avait joué quarante ans, Turlupin plus de cinquante-cinq, et que Gros-Guillaume, décéda octogénaire. Il est vrai que les rectifications apportées par M. Jal à l'état civil de Turlupin, que Sauvai fait jouer dès 1583, tandis qu'il ne naquit qu'en 1587, sont bien propres à inspirer des doutes sur les chiffres qui concernent ses deux compagnons.
Jean Farine et Bruscambille.
Parmi ces nomades bienfaiteurs de l'humanité, lesquels ont découvert la panacée de tous les maux, un précieux baume ou un élixir souverain contre les maux de dents, catarrhes, migraines, rhumatismes, pleurésies, esquinancies, hydropisies, apoplexies, paralysies, catalepsies, la
goutte, la gale, les engelures et les abcès, pouvant servir en outre à blanchir la peau et cirer les souliers, un des plus illustres, dans les premières années du dix-septième siècle, fut Jean Farine, et le Champenois Deslauriers, dit Bruscambille, était son prophète.
Jean Farine et Bruscambille étaient d'abord deux opérateurs, comme le grand Mondor et l'illustre Tabarin, qui, à peu près vers la même époque, débitaient leurs drogues et leurs lazzi sur Je théâtre de la place Dauphine, la plus courue peut-être et la plus populaire de toutes ces parades en plein vent (fig. 104) ; mais ils finirent par monter sur les planches de l'Hôtel de Bourgogne, comme Gaultier-Garguille et ses compagnons, et c'est pourquoi leur place naturelle est marquée dans ce chapitre, à la suite de l'illustre trio.
La vie de nos deux héros, surtout du premier, est environnée de ces profondes ténèbres qui sont comme l'auréole des personnages légendaires. Nous allons rassembler ici le peu qu'on en connaît, d'après les documents contemporains et surtout d'après les œuvres de Bruscambille luimême.
Jean Farine avait élu domicile sur le Pont au Change. Il trônait entre les nombreuses boutiques de changeurs et d'orfèvres qui s'alignaient de chaque côté du pont, à côté des oiseleurs qui, les jours de fête et les dimanches, y venaient étaler leur gazouillante marchandise. C'était un gros garçon à face réjouie, que son compagnon a comparé quelque part à Bacchus. Il avait pris son nom de l'habitude où il était de s'enfariner la figure. Le bonnet de Jean Farine pouvait passer pour le digne frère du chapeau de Tabarin, par la souplesse avec laquelle il se laissait pétrir entre les doigts de son maître pour amuser les badauds (1). Grâce
(1) Harangue funèbre en l'honneur du bonnet de Jean Farine , clans les Nouvelles et plaisantes imaginations de Bruscambille.
LES FARCEURS EN PLEIN AMI BT LES PARADES. 4.r>7
à lui et à son compagnon, le Pont au Change) sans pouvoir lutter avec son brillant voisin le Pont-Neuf, détournait du moins à son profit une bonne part de cette foule désœuvrée, qui flottait sans cesse aux environs de la place Dauphine et du quai de l'École.
Tous deux ne se bornaient pas à exploiter les rues de Paris : ils coururent aussi la province. On a un prologue de Bruscambille en faveur des écoliers de Toulouse; en outre, ses ouvrages, de 1610 à 1617, sont publies à Bergerac, à Bordeaux, à Rouen ou à Lyon, et quand même il serait entré à l'Hôtel de Bourgogne dès 1606, comme le veulent quelques-uns, il n'y aurait point de contradiction entre ces deux faits, soit qu'il en fut sorti momentanément, peu de temps après, soit qu'il le quittât à certaines époques pour exécuter des tournées dans le reste de la France, ainsi qu'il le donne à entendre dans plusieurs de ses prologues. Il paraît même avoir joué quelque temps au théâtre du Marais.
Voici donc tout ce que nous savons d'une manière à peu près positive sur le compte de la vie en plein vent de Bruscambille : c'est qu'il était le compère et l'orateur de l'empirique Jean Farine, qu'il courut la France avec lui, sans doute après avoir épuisé à Paris le succès qu'avait valu à leur association les drogues de celui-ci et ses propres calembredaines, et qu'enfin, à une date qui n'est pas rigoureusement déterminée, ils entrèrent, l'un portant l'autre, à cet Hôtel de Bourgogne, asile de tous les farceurs et triacleurs les plus experts, et où, de temps à autre, se venait décharger le chariot vagabond de Thespis avec ses charlatans tout barbouillés de lie (1). Jean Farine n'était
(0 De tout temps, il en a été un peu de môme, et il serait piquant d'enumérer tous les enfants de la balle qui sont devenus de grands comédiens, et qui ont brillé sur les premières scènes après avoir joué dans les carrefours et sur les tréteaux. Il y a dans cette liste des noms comme ceux de l'Allemand Brandes, qui avait été tour à tour montreur de bêtes et valet de charlatans avant de devenir le premier acteur
pas seulement un opérateur et un marchand de drogues, c'était aussi un bouffon qui savait parfaitement donner la réplique au facétieux Bruscambille, dans les entr'actes de son petit commerce, et qui comprenait à quoi l'obligeait son nom. Ce dernier en parle plusieurs fois comme d'un compagnon de théâtre, dans celles de ses harangues qui paraissent avoir été prononcées sur la scène de l'Hôtel de Bourgogne : « Je suis d'avis, dit-il dans son prologue en faveur du galimatias , de m'en aller là derrière, faire en sorte que Jean Farine vous apporte tous ses ingrédiens et une farce qui vous fasse tellement rire que vous en puissiez tous ch... en vos chausses. » Cette phrase, à la prendre en son sens rigoureux, indiquerait même en Jean Farine une sorte de directeur, ce qui serait d'autant moins impossible qu'on le trouve qualifié de « superintendant de la maison comique, Hôtel de Bourgogne de Paris », dans la dédicace qui précède les Débats et facétieuses rencontres de Guillot-Gorju. Ces premiers indices sont confirmés par un document beaucoup plus explicite. L'auteur du Débauché (i) fait parler un jeune homme qui raconte son engagement dans la troupe de l'Hôtel de Bourgogne. Il s'adresse d'abord à La Fleur ou Gros-Guillaume, le priant de V admettre des siens, puis il continue ainsi :
L'on m'admet. Aussilost bras dessus, bras dessous...
Je preste le serment ez mains de Jean Farine ,
Qui d'un plat plein de fleurs m'enfarine la mine.
En usant de ces mots : « Or ça, je te reçois
Pour estre à tout jamais comédien françois...
Je veux qu'en premier lieu tu sois très diligent
De garder à la porte et recevoir l'argent,
Et puis sur le théâtre allumer les chandelles,
Ayant l'œil quand il faut donner des escabelles, etc. »
de son pays, et de l'Anglais Kean, qui avait débuté par jouer des rôles de singe dans une troupe nomade du dernier ordre. Chez nous , la liste s'ouvre à Molière, et se continue avec Armand, qui s'éleva de la place publique à l'un des premiers rangs de notre première scène, Rose Chéri, Rachel et cent autres. (1) Les Exercices du temps , à la suite des Satires de Courval, IXe satire.
LES FARCEURS EN PLEIN Ali; ET LES PARADES.
Assurément il n'y aurait rien d'étonnant qu'un opérateur fût devenu quelque chose comme l'intendant supérieur, une sorte de régisseur en chef de l'Hôtel de Bourgogne, en un temps où ce théâtre n'étail qu'une réunion
de bateleurs; mais je ne voudrais pas tirer de tout ceci des conclusions trop absolues. Le passage de Jean Farine
Fig. 105. — Bruscambille ; d'après le frontispice des Fantaisies de Bruscambillc.
Paris, 1668, Bibl. nat.
à l'Hôtel de Bourgogne, surtout comme chef du théâtre, n'a pas laissé de traces dans l'histoire. Ce personnage ne paraît pas d'ailleurs, s'il faut le dire, avoir une individualité bien nette. Son nom a toute la physionomie d'un nom générique, et semble indiquer un de ces types des tréteaux populaires qui ont pu et dû s'incarner dans plusieurs corps (1). Dans le Jean Farine de la satire du
(1) Suivant Monteil (Hist. des Franc., t. IV), il y a ou deux Jean Farine, et, pour appuyer celte assertion , il renvoie, sans s'expliquer autrement, à la satire que je viens de citer, non pas qu'il soit question de deux Jean Farine dans cette satire , mais seulement parce qu'il pense, sans doute, que ce personnage de l'Hôtel de
Débauché, on est tenté de ne voir qu'une désignation burlesquement symbolique, un sobriquet, créé par allusion à l'usage général que suivaient les farceurs de l'Hôtel de s'enfariner la figure, et se rapportant peut-être à Gros- Guillaume lui-même, particulièrement connu par cette habitude. Mais ce qui nous autorise à croire que ce « superintendant » de l'Hôtel de Bourgogne est bien le même homme que l'opérateur du Pont au Change , c'est le rapport de l'époque joint au rapport du nom ; c'est surtout l'entrée certaine de Bruscambille lui-même, son inséparable compagnon, au théâtre de la rue Mauconseil, et la manière dont il parle de lui dans quelques-uns de ses prologues débités sur cette scène.
Bruscambille vécut et resta à l'Hôtel de Bourgogne jusque vers 1634, époque à laquelle on le perd de vue. Son rôle à ce théâtre paraît avoir. été très nettement délimité et circonscrit. Il ne jouait pas dans la farce, comme ses collègues es arts comiques Gaultier-Garguille et Turlupin; il ne paraissait sur la scène que pour haranguer l'auditoire, à la façon du badin du vieux théâtre, avec ses monologues. Il semble qu'il se soit quelquefois aventuré jusqu'à la chanson, mais d'ordinaire il se bornait au prologue. Les prologues étaient d'abord des espèces d'arguments, destinés à mettre l'auditoire au fait et à servir d'introduction à la pièce; puis ils n'eurent plus pour but que d'amuser les spectateurs en attendant que les jeux commençassent, ou à combler l'intervalle des deux pièces par un intermède comique : il en est ainsi de ceux de Bruscambille, qui, le plus souvent, n'ont pas le moindre rapport avec l'ouvrage qu'ils précédaient sur la scène. Ce
Bourgogne dont il y est question ne peut être le même que l'opérateur des places publiques. Or, rien ne prouve, nous venons de le voir, la nécessité de ce dédoublement, comme rien ne prouve non plus qu'il n'y ait pas eu une multitude d'autres Jean Farine.
n'était pas seulement en tôte «1rs farces que le facétieux Champenois venait débiter ses prologues bouffons; c'était tout aussi bien en tète des tragédies et des pastorales, comme il le lit particulièrement avant la représentation de Phalante en 1010, et avant celle de Mélisse ou les Princes reconnus, vers 1633.
Les prologues, paradoxes, fantaisies et plaisantes imaginations de Bruscambille appartiennent à notre histoire, parce que , sans aucun doute , il en fit entendre beaucoup en place publique, du haut de son trône du Pont au Change, sur les tréteaux où il pérorait en plein air, à la lumière du soleil, côte à côte avec le glorieux Jean Farine. Même une fois à l'Hôtel de Bourgogne, il est à croire qu'il harangua souvent la foule au dehors, comme font aujourd'hui les saltimbanques de nos foires, et que quelques-uns des discours qu'il nous a conservés ne sont rien autre chose que des bagatelles de la porte.
Bruscambille est donc, à vrai dire, une sorte de pitre, mais c'est un pitre lettré. S'il a, dans ses productions, le ton gausseur et narquois du pitre , ses coq-à-Fâne , ses platitudes , ses grivoiseries grossières , il a aussi le ton pédantesque et les doctes citations de l'homme qui a fait ses classes et qui veut le montrer. Il se laisse aller à un grand étalage de science, et farcit avec ostentation ses harangues de termes anatomiques et chirurgicaux. Notre farceur avait de la lecture, et il en a profité pour piller sans scrupule ses facéties un peu partout : il le proclame lui-même dans une de ses dédicaces. Comme Molière, il était persuadé qu'il avait le droit de prendre son bien où il le trouvait; mais, au lieu de changer le fumier en or, c'est l'or qu'il changeait en fumier. Il mélange le latin de cuisine au français des tréteaux, parle en style macaronique, et se gaudit en jeux de mots tels que celui-ci : « Finis corona taupus, la fin couronne
les taupes », ce qui, parait-il, faisait rire aux éclats nos bons aïeux. Il y a de tout dans le salmigondis de ses prologues et harangues. Le plus souvent, c'est pitoyable et même d'un écrasant ennui, mais parfois cela fait sourire; tantôt c'est ignoble, à peine digne du dernier bateleur de ruisseau, et tantôt on y voit passer quelques étincelles de verve comique. Toute bienséance en est presque toujours absente, mais non pas toujours l'esprit et l'imagination. Il est fort difficile de détacher quelques pages de ses œuvres sans se salir les doigts; nous allons essayer pourtant. Voici d'abord du galimatias, — un genre qu'il affectionnait particulièrement, et dont on a même voulu le faire l'inventeur :
Puisqu'il a pieu à la seigneurie de vos excellences, et à l'excellence de vos seigneuries, de vous transporter en chair et en os à nostre théastre, je penserois offenser curiositatem vestram si je ne vous faisois part d'un advis qui m'a esté déféré d'Allemagne, ex partibus Romx , à sçayoir que les médecins du prestre Jan luy ont ordonné une estuvée de marbre et de porphyre, pour chasser les crudités qui luy travaillent ordinairement l'estomach; voilà pour un. Secundo, que seize Pigmées ont appris à jouer du baston à deux bouts et de l'espée à deux mains dans la pochette du Grand-Turc, afin de se deffendre doresnavant plus dextrement contre les grues, leurs capitales ennemies; que le Roy de la Chine envoyé en poste à celuy des Tartares une paire de tablettes de beurre frais pour escrire sua negotia (1).
Et ailleurs :
Auparavant que le soleil ayt pris ses pantoufles et qu'il ayt tiré le rideau de la voûte estoillée, je vous veux entretenir, suivant ma coustume... Ce n'est pas une chose nouvelle que le Prête- Jan (sic) soit noir, les Anglois blancs et les Espagnols bigarez, sans parler des grenouilles, qui le plus souvent sont habillées de verd, pour ce que les truites, selon que dit Hypocrates en un livre qui ne s'est
(1) Fantaisies de Bruscambille, p. 73.
jamais veu, semblent avoir assez bonne grâce en dansant sur la corde, au son du luth des quatre fils Aymon.., il).
En voilà assez, en voilà trop peut- être.
Passons maintenant à un paradoxe. Hruscambille aimait beaucoup aussi ces jeux d'esprit, dont il se tirait parfois avec une certaine dextérité :
Non omnia possumus omnes... Il n'y a rien de parfait de tout point : tel aura le visage bien fait qui aura le corps mal fait, les jambes droites et les cuisses eshanchées, le ventre plat, le dos voûté; bref, nous ne pouvons estre sans quelques imperfections, et bienheureux ceux qui sont imparfaits en quelques parties de leur corps, car il n'y a rien si dommageable que la beauté, et qui engendre plus de dissencions, querelles, meurtres et violences. La laideur conserve les femmes en leur pudicité et les filles en leur virginité. Croyez, Messieurs, que si cette belle Hélène et ce beau pasteur Paris eussent esté laids, les Grecs n'eussent pris tant de peine à les poursuivre, et la noble cité de Troye n'eust pas esté destruite. Et s'il faut apparier la beauté de l'esprit à celle du corps, nous voyons ordinairement les difformes estre ingénieux et doctes, tesmoin Socrates, que l'on a estimé estre le plus laid du monde, et néantmoins il fut jugé par l'oracle d'Apollon le plus sage de son temps. De lourde difformité de corps fut Zenon, Aristote mal fait et l'empereur Galba fort contrefait. Considérez, Messieurs, ces gens de belle façon : vous les voyez ordinairement moins forts, moins robustes, moins durs au travail, plus mois, délicats et efféminez que les autres personnes.., Que dirayje des femmes qui ne se contentent des beautez que la nature leur a données? Elles inventent mille fards, parfums et autres drogueries pour embellir leur teint, choses vrayement frivoles et inutiles, car il n'y a rien au monde qui dure moins que la beauté : elle se perd en un moment. Une belle femme devient laide, mais une femme laide n'embellist jamais, elle devient encore plus laide; une femme laide garde sa laideur jusques au tombeau, ce que ne fait pas une belle... Une femme laide oste la jalousie hors la teste de son mary... Quant à moy, si j'estois beau, je ferois comme jadis
(1) Fantaisies de Bruscambillc , p. 19(J.
fit une fille, qui, voyant sa beauté suspecte à sa bonne renommée, et estant pour tel effect poursuivie de plusieurs courtisans, prit un trenche-plume duquel elle se deschiffra et deschiqueta le visage... Et vous, beaux garçons et belles filles, en feriezvous autant? Je ne le pense pas : au contraire, pour n'eslre assez beaux ou assez belles, l'on inventera dix mille fards, parfums et autres niaiseries pour rajeunir l'âge et premier portrait naturel, avec faux cheveux, blanc d'Espagne, pommade, targon, eau distilée, amande broyée, huile, lessive,... et autres drôleries trop longues à réciter. Elles se tondent, elles s'arrachent les cheveux, artificiellement elles se frottent, se lavent, se décrottent, se gantent pour paroistre belles; et puis de ces folies qu'en advient-il ordinairement? Orgueil, outrecuidance. Mais les laides sont humbles, discrètes, courtoises et serviables à leurs maris... Il vaut donc mieux aux hommes de s'allier aux laides, et aux femmes se joindre aux hommes laids et difformes (1).
Il me semble que c'est déjà un peu mieux, et que nous
avons monté d'un cran.
Maintenant un autre genre encore :
J'ay veu deux ou trois escornifleurs d'honneur, qui en conloient depuis le mardy gras jusqu'au lendemain, l'un demandant : ((Quelle heure est-il? commenceront-ils bientost? A votre advis que représentent-ils aujourd'hui? Font-ils bien? Quels gens sont-ce? Combien sont-ils? » Sur ces questions de haut goust, un de la troupe, docteur en taille-douce, pour le moins dressant les oreilles comme un rossignol d'Arcadie, s'advança sur le pied gauche, pour en dire sarastelée, et voiant que ce badin sans farine, pour, assaisonner un demy-ris fourchu, enveloppé dans ses moustaches à fourchettes et toutes baveuses, avoit découvert cinq ou six paires de dents lissées et bien aiguisées, j'ay dit alors en moi-même : « 0 Dieu! si ce personnage demeure encore seulement un an dans Paris, il taillera bien de la besogne aux pasticiers... » Et ayant craché à quartier d'un accent pointu, et fait quelques grimaces alternatives... dit aux autres : « Voulez-vous que je vous die, Messieurs? Ma foy, ils ne font rien qui vaille. Il me souvient (disoit ce magazin de sottise) d'un singe qui estoit en nostre village, mais c'estoit bien
(1) Prologue facétieux de la laideur.
LES FARCEURS EN PLKIN Mit ET LES PARADES. 460
autre chose, et si, on ne prcnoil que deux liars. Quoy ! disoit-il en grossissant sa voix, ceux qui le inenoient emportèrent plus de quatre francs, tous frais faits, sans comprendre les bonnes grâces du peuple (1). » Etc.
Uruscam bille s'était rendu maître de son auditoire, au point de débiter impunément à son nez toutes les impertinences qui lui passaient par la tête. Son bouffon favori l'eût battu à coups de canne, que le public aurait trouvé la plaisanterie excellente. Nous voyons tous les jours, dans les rues de Paris , d'audacieux saltimbanques traiter nettement d'imbéciles ceux qui les entourent, et ces bonnes gens rient avec satisfaction. Bruscambille faisait souvent de même, avec un égal succès, et il lui arrivait de cacher des vérités piquantes et des censures assez hardies sous le voile de ses balourdises, comme lorsqu'il met en scène, en une allégorie transparente, des anguilles qui disputent avec le cuisinier pour être écorchées par la queue, et des grenouilles qui veulent l'être par la tête; comme encore lorsqu'il raille les assemblées publiques, les intrigues des partis et les grands mots sous lesquels ils cachent leurs petites ambitions.
Dans le prologue en faveur de la Comédie du monde, il aborde le caractère et le portrait satirique.
Ouy, mais (me dira quelque vieille coiffée à l'antique) qui fera l'ouverture de ce théastre? qui jouera le premier roolle de la comédie? A messieurs les courtisans, sans doubte, appartient cet honneur. Mais encore à quoy consiste leur personnage? Le voulezvous sçavoir, bonne femme?... Les uns sont destinez à passer une partie de la nuit sur le bout du pied, comme une grue, dans la chambre de Monsieur, qui souvent ne se couchera que le soleil n'ait quitté son bonnet de nuit pour nous monstrer sa perruque blonde; les autres, pour avoir plus de cors aux pieds que de carolus à la bourse, à cercher la commodité d'un buffet pour se soula-
(1) Prologue contre les Censeurs.
ger; les autres à entretenir la compagnie de balivernes et faire croire à Monsieur que vessies sont lanternes, que les chaleurs seront grandes au mois d'aoust, que son barbe est le meilleur cheval de son escuyrie. Que si Monsieur monstre seulement le bout de ses dents pour rire à la négligente, comme on fait au Louvre, les voilà qui se fendent la gueule à quatre doubles à force de rire, la pluspart par complaisance et sans en sçavoir la cause. Et ce que je trouve encore de plus ridicule aux âmes généreuses, est une certaine méthode qu'ils observent de rebattre les mesmes paroles de leur maistre, comme pour exemple : a Cocher, mettez les chevaux au carrosse, » — voilà M. le Flasque qui ne manque point de répéter : « Cocher, Monsieur dit que vous mettiez les chevaux au carrosse. » — Si j'étois grand, j'envoyerois ces Caméléons, ces Hume-vens, avec un tas de tondeurs de napes qui ne vont chez eux que pour travailler du museau;... je les envoyerois en Canada... pour apprendre aux habitans la méthode de goguenarder, mentir à plain fonds, morguer un chacun et vivre sans rien faire. Voilà le premier acte de notre comédie : que l'on fasse jouer les violons.
Le deuxième acte roule sur les avocats, le troisième sur les procureurs, le quatrième sur les marchands.
Mais qui représentera donc le dernier acte?... Voicy une trouppe morfondue de vieils usuriers qui joueront leur personnage à visage descouvert. Mais, à propos, se peut-il trouver une plus parfaicte comédie que devoir un raquedenare à robe rempiécée, enharnaché de je ne sçay quel chappeau fait en crouste de pasté et aussi gras pour le moins, se pourmener en plain hyver devant sa porte, avec une plantureuse roupie au bout du nez, et trépigner des pieds pour les échauffer, en attendant quelque pauvre oyson de village pour luy arracher quelque plume en passant? Si un bon morceau passe devant luy, il luy allonge cinq ou six vieilles dents rouillées qui luy restent en gueule, de la longueur d'une picque de Biscaye; mais le coust luy en fait perdre le goust; il faut chercher meilleur marché : « Combien ceste oreille de morue, bonne femme? — Un calorus, sire. — En voulez-vous huict deniers? — Trois liards, au dernier mot. » — Vous voyez mon vilain, après avoir calculé en son esprit combien luy peut rapporter au bout de l'année l'espar-
gnc d'un denier par joui-, trousser ses quilles et s'en retourner chez luy disner de Ja coste d'un haran soret.
.1 ai multiplié ces citations, parce (pie les ouvrages de Bruscambille sont très rares, et qu'il serait difficile à la plupart de nos lecteurs de se les procurer. Je ne cite pas Tune de ses plus spirituelles harangues (prologue de l'Impatience) , qui se trouve dans les frères Parfaict (1), et après eux partout. Plusieurs de ces pièces ont leur utilité pour l'histoire du théâtre, et peuvent servir, avec les précautions voulues, à reconstituer la physionomie de ce public, que les comédiens traitaient sans façon, mais qui ne se gênait pas beaucoup lui-même. Il a composé des prologues en faveur du Galimatias, en faveur du Crachat, du Rien (celui-là est assez ingénieux), de VYvrognerie, des Allumettes, des Puces, des Naveaux et des Choux , du Privé, — je ne mentionne que ce qu'il est rigoureusement possible de mentionner. Il a laissé des paradoxes sur les questions suivantes : qu'un p.. est corporel (2), quun p.. est spirituel, — car il aime, pour faire montre de son habileté d'avocat, à établir le contre le lendemain du jour où. il a établi le pjour ; — (pCun p.. est une bonne chose, ce qu'il démontre avec une grande abondance, en citant Gicéron et en empruntant à l'école ses formes d'argumentation et jusqu'à ses syllogismes latins. Il a un discours en faveur des Galeux, et un autre en faveur des gros nez, où il nous révèle
— précieux détail dont il faut enrichir sa biographie
— qu'il plaide pro domo sua. Dans son prologue non moins sérieux (pie facecieux , il s'est attaché, avant Jean- Jacques, à prouver que la science est corruptrice et le principe de tous maux, thèse à laquelle il revient encore
(1) Histoire du Théâtre- François, t. IV, p. 146.
(2) Je demande mille pardons au lecteur délicat; mais, en pareil sujet, il faut bien accorder à l'écrivain quelque licence de citation.
dans son paradoxe : « Nihil scientia pejus aut inutilius. » Enfin, pour ne pas parler des écrits de toutes sortes qu'on lui a gratuitement prêtés, un de ses prologues (contre la calomnie) renferme la fable du Meunier , son fils et Vâne, et il ne serait pas impossible que ce fût à lui, plutôt qu'à Pogge, que la Fontaine, grand fureteur de nos vieilles gaudrioles, grand amateur de toutes les farces et drôleries gauloises, en eut emprunté le sujet, d'autant plus que je retrouve également le fond d'un de ses contes dans un autre prologue de Bruscambille.
Bruscambille ne rit pas toujours : certains de ses discours sont d'une gravité à pierre fendre, de vraies harangues universitaires, bardées de citations classiques. 11 a entrepris quelque part, dans ses Nouvelles et plaisantes imaginations, une apologie en règle de la comédie, et Ton dirait un avocat gourmé qui plaide devant un tribunal. Et puis, le pauvre homme a beau grimacer et s'épuiser en lazzi grotesques, il ne s'en prend pas moins fort au sérieux, je vous jure, et la preuve en est dans le soin avec lequel il se défend à chaque page contre ceux qui l'attaquent et s'efforce de répondre à leurs critiques.
Les élucubrations de Bruscambille furent recueillies en trois petits volumes, qui ont eu des éditions multipliées. Rien de plus inextricable que la bibliographie de ces ouvrages, grâce aux fausses dates, aux fausses indications de villes destinées à déguiser les contrefaçons, aux différences des titres placés en tête des mêmes livres, aux changements qu'a subis le texte dans les éditions diverses, aux spéculations de tout genre qui sont venus exploiter le succès du bouffon, — si bien que, pour avoir Bruscambille au complet, il faut acheter une douzaine de volumes qu'on cherchera pendant des années, et qu'on pourra payer jusqu'à trois ou quatre cents francs le volume. Il s'est plaint à plusieurs reprises qu'on eût falsifié ses œuvres et
qu'on y eut cousu des additions scandaleuses : je serais charmé que cette justification pût enlever ;» Bruscambille
la responsabilité de quelques-unes des ignobles drôleries de son recueil; mais, hélas! il en restera toujours assez pour dégoûter, je l'espère du moins, un auditoire de portefaix ivres, si quelque bateleur s'avisait aujourd'hui de leur débiter ce qui excitait en ce temps-là le rire joyeux des bourgeois parisiens en plein Hôtel de Bourgogne.
Les éditions de ses œuvres que j'ai eues sous les yeux, sont les suivantes :
1° Les Fantasies de Bruscambille, contenant plusieurs discours, paradoxes, harangues et prologues facecieux, revue et corrigée en cette dernière édition. — A Paris, chez Florentin Lambert, à l'image Saint-Paul, 1668. (La première édition est de 1612.) Le frontispice représente Bruscambille en personne, debout au milieu de la scène, et gesticulant avec une animation grotesque, par-devant la foule de ses admirateurs, qui se pressent, nez en l'air et bouche béante (fig. 105). Le volume est presque entièrement rempli de prologues, que suivent quelques discours. On ne peut feuilleter ce dégoûtant recueil sans avoir des haut-le-cœur à chaque page.
2° Les nouvelles et Plaisantes imaginations de Bruscambile (sic), en suitte de ses Fantaisies, par le S. D. L., Champ, (le sieur Des Lauriers, Champenois), A Bergerac, chez Martin La Babille, 1615, — précédée d'une dédicace sérieuse et solennelle à Henri de Bourbon, prince de Condé, le père du vainqueur de Rocroy, où il rappelle que le prince a voulu entendre ses prologues, et se loue de la bienveillance particulière qu'il lui a témoignée depuis lors. Les saletés qui remplissent encore ce volume font une étrange figure en regard de cette dédicace , et le prince de Condé n'était pas difficile., s'il est vrai qu'il eût pris de pareilles facéties sous sa protection. Bruscambille ajoute
que ces Nouvelles et Plaisantes imaginations sont proprement les prémices de son esprit, ses précédents ouvrages ayant été pour la plupart soustraits, tronqués et mutilés. Néanmoins la verve de ce volume n'est pas égale à celle du précédent.
3° Facétieuses (sic) paradoxes de Bruscambille et autres discours comiques, le tout nouvellement tiré de l escarcelle de ses imaginations. Jouxte la copie imprimée, à Rouen, chez Thomas Maillard, 1615. L'auteur dit lui-même dans sa préface que c'est son troisième essai. Il a inséré en tête des vers d'un ami à sa louange. Les Facétieuses paradoxes se terminent par une ode en faveur de la bouteille. Bruscambille a voulu pincer de la lyre une fois dans sa vie, tant l'ambition littéraire était montée au cerveau de ce farceur, trop fier d'avoir fait ses classes et d'avoir traduit Horace! Du moins il a eu le bon sens de choisir un sujet en rapport avec ses facultés poétiques , et digne de l'inspirer. Je suppose qu'on sera bien aise de voir un échantillon de cette pièce bachique, qui a peut-être eu l'honneur d'être chantée sur la scène de l'Hôtel de Bourgogne :
Tu es le dieu de science, Et vray père d'éloquence, Maistre des inventions; Si quelque ignorant sommeille Aussilost tu le réveilles Par l'éclat de tes rayons.
Par ta liqueur ambrosine, Le poète en fureur divine Sent eslever ses esprits , Et ravy hors de soy-mesme, Chantera d'un vers supresme Plus qu'il n'a jamais compris.
Cela est d'un vol modéré. Tenons-nous-en là : ces deux strophes, qui sont les meilleures, suffisent à donner une idée du lyrisme frugal de Bruscambille.
Mais je m'aperçois que ce chapitre prend la mine de
LES FARCEURS EN PLEIN Ali; ET LES PARADES. 171
devenir un article de critique littéraire, et qu'il est tombé en plein dans les nomenclatures bibliographiques. Voilà ce que c'est d'avoir affaire à un bouffon pédantesque et pré tentieux, qui fait des livres au lieu de se bornera faire des grimaces. Foin des pitres lettrés, dont les lazzi s'épaississent et se changent en lourdes sottises, dès qu'ils veulent les fixer au passage, pour les transmettre à la postérité! Vivent les pitres de la bonne roche, ronds et francs, le cœur sur la main, dépourvus de, toute prétention, et qui se soucient de la postérité comme d'une noix vide! S'il n'eût commis cette faute, Bruscambille fût resté pour nous une sorte de héros légendaire , flottant dans le vague poétique de la tradition : il n'est, pour qui l'a lu, et malgré les enchères des bibliophiles, qu'un polisson digne tout au plus de cirer les souliers de Dassoucy. C'est son orgueil qui l'a perdu : grande leçon à tous les pitres présents et futurs.
Guillot-Gorju, Gringalet et Goguelu.
Guillot-Gorju est encore un farceur dont le nom ne périra pas, quoique ce nom soit à peu près la seule chose qui en reste, avec son portrait (1). Il s'appelait Bertrand Harduin de Saint-Jacques, et sortait d'une souche moins plébéienne que ses prédécesseurs. Non pas qu'il fût noble, s'il est vrai, toutefois, comme des médisants l'assurent, qu'il avait pour père un apothicaire delà rue Saint- Jacques, et que son titre n'était rien autre chose que celui de son quartier natal; mais il appartenait probablement à la
(1) Gravé par Rousselet, et aussi par Leblond, qui semble avoir fixé sous son burin la collection complète des farceurs de son temps.
famille de ce Harduin de Saint-Jacques, qui était doyen de la Faculté de médecine pendant que Guillot-Gorju brillait à l'Hôtel de Bourgogne, et qui attacha en même temps son nom à l'introduction de l'antimoine dans le Codex et à la résistance acharnée contre la circulation du sang (1). 11 commença par faire ses humanités, puis ses parents le forcèrent d'étudier l'art d'Hippocrate. Mais le jeune homme manquait de vocation, et il n'eut rien de plus pressé que de quitter secrètement Paris pour courir la province en compagnie d'une troupe d'opérateurs. C'était là encore de la médecine. Il se chargea d'annoncer la marchandise et d'amasser le monde par ses bons mots, et il acquit en peu de temps une réputation si grande dans la partie, qu'il fit l'admiration et l'envie de ses rivaux.
Après quelques années de cette existence nomade , Saint- Jacques, désireux de briller sur un plus haut théâtre, regagna Paris. Gaultier-Garguille et ses compagnons venaient de mourir; l'Hôtel de Bourgogne, veuf de ses gais compères, pleurait encore leur perte. Il se sentit l'ambition et la force de les remplacer. Voilà donc notre fils de famille débutant dans la farce sous le nom de Guillot- Gorju, aux applaudissements du public. Nous avons dit qu'il avait étudié la médecine; cela lui servit avantageusement à se moquer de la Faculté : on a bien raison de dire que les premières études ne sont jamais inutiles. Son rôle ordinaire et préféré était celui d'un médecin ridicule; il devança dans cette voie, alors si facile, Molière, que le souvenir de ses saillies inspira sans doute plus d'une fois. Guillot-Gorju était doué d'une mémoire immense et imperturbable, qu'on peut regarder comme un de ses principaux instruments de comique , car elle lui permettait d'énumérer avec une volubilité extrême, et sans jamais broncher,
(1) M. Raynaud, les Médecins au temps de Molière, p. 20, 22, 188, 215
ies noms d'une Infinité d'instruments de chirurgie, do drogues, de simples, de panacées, d'infirmités, etc., comme les docteurs ridicules de Molière. Grand, les yeux enfoncés, le nez très long, — nez de pompette, dit Sauvai (1), — la peau presque noire, puissamment laid, en un mot,
Fig. 106. — Guillot-Gorju; d'après la gravure de J. Falck.
et sachant encore accroître sa laideur par le choix de son masque, nul n'était plus propre à dérider les visages attristés par les tragi-comédies de Mairet , de Rotrou , de Desmarets et de Scudéry. La gravure de Leblond le représente en manteau long, ses grandes jambes maigres dessinées sous un maillot collant, le couteau de bois passé à la ceinture, coiffé d'un chapeau mou à larges bords, relevés devant et derrière et rabaissés sur les oreilles, avec une
(1) Antiquités de Paris, t. III, p. 38.
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figure rébarbative, des moustaches de chat en colère, et au menton des houppes pointues de poils blancs.
Et pourtant, la troupe royale n'eut pas l'esprit de garder avec elle un si utile auxiliaire. Loin d'avoir pour lui ces attentions et ces prévenances dont les premiers sujets ont toujours été si jaloux, elle se comporta de telle sorte qu'au bout de huit ans seulement, aigri d'ailleurs, à ce qu'il paraît, par des chagrins intimes, il quitta le théâtre pour se retirer à Melun, où il se mit à professer gravement la science dont il avait fait métier de se moquer jusque-là : détermination étrange qu'on prendrait volontiers pour une nouvelle raillerie, à moins que ce ne fût une réparation. On voit, en effet, d'après une Apologie de Guillot-Gorju (1), écrite par lui, ou du moins pour lui , que, tout en bafouant la médecine sous son costume de farceur, il gardait pour elle un certain respect, et même la vague intention d'y revenir quelque jour.
Mais son nouveau genre de vie ne tarda pas à l'ennuyer si fort qu'il retourna à Paris. Il se logea rue Montorgueil, tout près de l'Hôtel de Bourgogne , comme pour se ragaillardir par la vue de l'ancien théâtre de sa gloire. Malheureusement, ce voisinage ne l'empêcha pas de mourir peu de temps après, en 1648, à peine âgé de cinquante ans (2). Avec lui s'éteignit cette illustre dynastie de farceurs dont la trace est restée si vivante dans la première moitié du dix-septième siècle, et dont tous les membres furent enterrés dans l'église Saint-Sauveur, leur Saint-Denis.
En entrant à l'Hôtel de Bourgogne, Guillot-Gorju n'avait pas cessé d'appartenir à notre cadre, car il paraît avoir figuré surtout dans les parades en plein air qui, aux origines de ce théâtre quasi forain, amassaient le monde à la
(1) Dans les Joyeusetez publiées par Techener.
(2) Les frères Parfaict, Histoire du Théâtre-François , t. V, p. 91 et suivantes.
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porte. Un des principaux acteurs de ces parades, dont il était l'âme et le chef, est comm sous le nom de Gringalet. On a un petit livret ordurier, comme ions les échantillons qui nous restent de la littérature comique du temps : Débats et fa ré lieuses rencontres de Gringalet et de Guillot- Gorju son maître, dédié à Jean Farine et revêtu de l'approbation de Gros-Guillaume et de Gaultier-Garguille. Ce livret, réimprimé en 1G82 à Troyes, la grande officine de reproduction de ces joyeusetés populaires, renferme à peu près les seuls renseignements que nous ayons sur Gringalet. C'était évidemment là un nom de guerre, le nom du type ancien qu'avait repris pour son propre compte le compagnon de Guillot-Gorju, et dans la peau duquel il s'était incarné (1). Pour avoir le droit de porter un sobriquet aussi significatif, il fallait de toute nécessité offrir le physique de l'emploi, ce qui nous permet de conclure que Gringalet était un pauvre sire, maigre et chétif à laisser compter ses os .par la foule.
A côté de Guillot-Gorju et de Gringalet, et pour compléter le trio par un bon contraste, s'étalait la large face du joyeux compagnon Goguelu. C'était là aussi un nom typique et obligatoire. Quelle qu'en soit la véritable étymologie, qui n'est pas notre aifaire, il est certain que le mot désignait un personnage bien en point, de belle santé et de bonne humeur; il signifiait aussi un muguet, un mignon (2). Le personnage de Goguelu ou Dodelu existait dans les farces : il semble même que Gros-Guillaume l'ait rempli parfois et ait été en personne désigné sous ce titre dans quelques circonstances. Mais ce fut surtout son successeur,
(1) Noël du Fail, dans ses Contes d'Eutrapel (ch. xxiv, D\in Apothicaire cV Angers , a mis en scène un bon compagnon du nom de Gringalet. Ce Gringalet, compatriote et contemporain de Pierre Faifeu, dont Bourdigné nous a transmis la drolatique; légende, a tout l'air de quelque suppôt de la basoche d'Angers, désigné par L'auteur sous son nom de farce.
! Auvray , Je Banquet des Muses, p. 191. On trouve le Goguelu et la Goguelue dans le Ballet des ballets (1G2G).
celui qui aspira à le remplacer, qui se fit connaître sous ce nom en paraissant sur le théâtre côte à côte avec Guillot- Gorju, l'héritier de Gaultier-Garguille. Comme son modèle Gros-Guillaume, dont il devait reproduire en partie et dans la mesure de ses forces la puissante prestance , il s'enfarinait pour jouer la comédie (1), au lieu de se masquer à la façon de Guillot-Gorju , et probablement aussi de Gringalet, qu'on peut regarder comme le remplaçant de Turlupin.
Ainsi Guillot-Gorju, Gringalet et Goguelu étaient le nouveau trio comique formé sur la scène et les tréteaux de parade de l'Hôtel de Bourgogne pour succéder à Gaultier-Garguille et à ses deux compagnons. Mais, sauf Guillot-Gorju, les successeurs n'atteignirent pas à l'éclat de cette glorieuse trinité de la farce , et ne purent la faire oublier un moment. Leur renommée, qui n'a jamais été fort grande, a depuis longtemps disparu, et leur personnalité même flotte, incertaine et confuse, au milieu des brouillards.
Une gravure du temps est à peu près le seul document connu que nous ayons sur le costume et les rôles de Goguelu; encore n'est-il pas certain que le Goguelu de l'estampe soit celui dont nous parlons ici, — le compagnon de Guillot-Gorju et de Gringalet. Cette gravure semble le représenter dans une des principales scènes qu'il jouait au théâtre et où il remplissait le rôle de parasite.
Il est très probable que Guillot-Gorju composait luimême les farces où il jouait le principal rôle, du moins le canevas et la situation de ces farces, abandonnées, pour les développements du dialogue, à la verve des acteurs. 11 ne reste rien de ses ouvrages, mais on ne peut douter qu'il n'ait joint la gloire d'auteur à celle de comédien, et l'instruction qu'il avait reçue serait déjà une présomption suf-
(1) Songe arrivé à un homme d'importance sur les affaires de ce temps (1634).
usante, quand même nous ne le saurions pas d'autre part. Les ennemis de Molière, en particulier Somaize, accusaient celui-ci, on ne L'ignore pas, d'avoir compose ses comédies en pillant les manuscrits de Guillot-Gorju, qu'il avait secrètement achetés à la veuve. Cette sotte calomnie, fondée probablement sur l'analogie des attaques dirigées
Fig. 107. — Jean des Vignes, d'après la gravure de P. Richer.
par l'un et par l'autre contre la Faculté, et qui obtint quelque crédit en certaines régions littéraires, prouve au moins d'une part que, dans l'opinion publique, Guillot- Gorju était considéré comme un véritable auteur, un homme ayant laissé des œuvres, de l'autre qu'il avait une réputation de farceur assez remarquable pour qu'on pût, sans trop d'invraisemblance, lui attribuer la meilleure part dans les premières comédies de Molière. On comprendrait que
le souvenir de Guillot-Gorju ait pu inspirer à celui-ci sa farce du Médecin volant, s'il n'était pas plus simple d'admettre qu'il l'avait prise au théâtre italien; mais c'est toute la concession que nous pouvons faire.
11 reste encore bien des types célèbres parmi ces bouffons des tréteaux populaires. Les noms du déluré Franc- à-
Fig. 108. — Franc-à-Tripes, d'après Calloi.
Tripes (fig. 108), d'origine italienne, du sot Jean des Vignes (fig. 107), du naïf Jean Doucet et de vingt autres étaient, pour ainsi dire, passés en proverbes, et nos vieux conteurs les ont rendus célèbres; mais on n'aurait jamais fait si l'on voulait tout dire, et nous devons nous contenter d'avoir offert au lecteur la fine fleur du sujet.
LES FARCEURS EN PLEIN Ail: ET LES PARADES. 17'.»
Les parades. — Taconnet , le père Rousseau, Bobèche, Galimafir, Bobino et autres
A l'origine du théâtre, la parade est partout, et même elle constitue presque tout le théâtre à elle seule. On donnait des parades devant l'Hôtel de Bourgogne à la fin du seizième et au commencement du dix -septième siècle, comme devant les théâtres de la foire Saint-Germain et de la foire Saint-Laurent; et pendant que Pierrot battait du tambour à la porte des baraques d'Allard ou de Maurice, les Gradelins et les Polichinelles faisaient rage à celle du théâtre italien f 1).
Lorsque les spectacles de la foire furent autorisés à s'établir sur le boulevard, ce fut à la condition expresse de continuer à jouer des parades à la porte avant la représentation. L'Ambigu-Comique, établi par Audinot sur le boulevard du Temple en 1769; la Gaîté, fondée par Nicolet (1760); le théâtre du comédien et dentiste l'Écluse (1777), tous ceux enfin du même calibre qu'on vit s'élever dans ces parages, pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle, durent se soumettre à cette loi; et si quelques-uns firent semblant d'en être humiliés, je jurerais qu'au fond ils en étaient fort aises, et qu'ils auraient accueilli avec une reconnaissance tempérée d'une profonde amertume le décret émancipateur qui les eût affranchis de cette agréable et lucrative servitude.
Les premières années du théâtre de Nicolet furent illustrées par l'un des rois de. la parade, Taconnet, surnommé le Molière des boulevards, en un temps où l'on
(1) Théâtre ital., de Gherardi, t. 1er, Avertissement.
avait la rage de donner des surnoms à tout le monde. Taconnet a composé pour Nicolet une multitude de farces et parodies (1), dont la plupart portent des titres caractéristiques. Ce sont, par exemple : la Mariée de la Cour tille, les Fous des boulevards, la Mort du bœuf gras, les Ecossaises de la Halle, les Ahuris de Chaillot. Sur le titre d'un de ses chefs-d'œuvre, il se qualifie de ce membre des arcades du pont Neuf, du pont aux Choux et du pont aux Tripes, secrétaire de l'académie aquatique de l'arche Marion, et compositeur des théâtres forains » . Taconnet ne va pas choisir ses héros dans les nuages : un ivrogne, une commère, un rempailleur de chaises, voilà ses types de prédilection. Mais surtout il aime les savetiers d'un amour sans bornes. Auteur et acteur, il avait mis son ambition à reproduire cette figure dans sa perfection idéale, et il s'était si bien incarné dans la peau de ce rôle, qu'il eût paru déplacé dans un personnage de cordonnier. Il en était venu à faire mieux que nature. Prenant son art très au sérieux, il jouait avec une gravité superbe, un sang-froid inébranlable, et il avait surtout des effets de pantomime complètement irrésistibles. Sa grande scène favorite, qu'il ne manquait pas de mêler à tous ses rôles de savetier, et que le public attendait comme nous attendions il y a dix ans, aux Italiens,, Yut dièze de Tamberlick, était celle où il tournait le dos au spectateur, et, se baissant lentement, dans l'attitude d'un homme qui ramasse un objet à terre , lui dévoilait progressivement un vieux fond de culotte en lambeaux, par les lacunes duquel s'échappait un pan de chemise. A cette vue, les applaudissements, les rires frénétiques et les cris d'enthousiasme éclataient de toutes parts. C'étaient sans doute de pareils traits de comique qui avaient fait nommer Taconnet le Molière des boulevards!
(1) Quatre-vingt-trois, suivant la liste de ses pièces imprimées, donnée par \Almanach des spectacles de 1773.
Les parades et le jeu de Taconnet, <«i r il est probable qu'il joua j>lus (Tune fois lui-même à la porte dans ses pièces, attiraient une affluence énorme sur le boulevard du Temple. Quelquefois, les dimanches, il 5 avait jusqu'à
vingt mille hommes, pressés, entassés sur tous les points d'où l'on pouvait apercevoir les tréteaux. Et ee n'étaient pas seulement des gens du peuple, mais aussi des grands seigneurs et des dames du plus haut monde, qui s'y rendaient en voiture, ou faisaient arrêter leurs équipages pour le voir et l'entendre. On était alors au temps où Volange, dans le rôle de Janot, faisait les délices des duchesses, qui se pâmaient d'aise au fameux : C'en est. Les parades de Taconnet appartenaient au même genre de littérature.
Les théâtres des boulevards n'étaient rien autre chose que des théâtres forains; ils en avaient toutes les habitudes et toute la physionomie. D'ailleurs, c'est à la foire qu'ils étaient nés, et on ne leur avait permis de s'établir sur le boulevard qu'à la condition de retourner, le moment venu, au lieu de leur origine. Au boulevard, le pitre amassait la foule par les bagatelles de la porte comme à la foire. Souvent les directeurs eux-mêmes venaient remplir au dehors le rôle A'aboyeurs, et solliciter le public, au son de la grosse caisse et de la clarinette. Le chef du théâtre des Associés, le sieur Beauvisage, avant de remplir le rôle d'Orosmane dans Zaïre, ou le Grand-Turc mis à mort, — haranguait la foule pour la déterminer à entrer. Salle, qui lui succéda , suivit les mêmes traditions. Quand on donnait le Grand festin de Pierre, ou l'Athée foudroyé, car ce théâtre représentait à sa manière des pièces empruntées au répertoire de la Comédie-Française, en accommodant le titre, et le reste, aux goûts de son public, — et que Pompée, le premier sujet de la troupe, jouait dans la pièce, le directeur Salle se chargeait lui-même de l'annonce :
« Messieurs, criait-il, prenez vos billets. M. Pompée
jouera ce soir avec toute sa garde-robe... Faites voir l'habit du premier acte... Entrez, Messieurs, entrez, Mesdames. Prenez vos billets... M. Pompée changera douze fois de costume. Il enlèvera la fille du commandeur avec une veste à brandebourgs, et sera foudroyé avec un habit à paillettes (1). »
On jouait aussi la parade devant les Variétés amusantes, plus connues sous le nom du mime italien Lazari ou Lazzari, qui en avait pris la direction vers 1785. Lazari se tua de désespoir après l'incendie de sa salle, en 179G. Tout le monde sait que le Petit-Lazari, le théâtre populaire par excellence, le dernier, avec Séraphin, qui eût gardé un aboyeur à la porte, a disparu en 1863, avec l'ancien boulevard du Temple.
Lorsque le décret de 1791, proclamant la liberté des théâtres, eut laissé le champ libre à tous les entrepreneurs de spectacle, le boulevard du Temple ne fut plus d'un bout à l'autre qu'une vaste parade, et, dès midi, le flâneur égaré dans ces parages était assourdi du fracas des cymbales, des tambours et des clarinettes. A peine l'une était-elle finie, qu'une autre commençait à dix pas plus loin ; souvent une douzaine de paillasses à la fois débitaient leurs lazzi et leurs calembredaines au centre d'une douzaine d'auditoires, dont les rires se répondaient en échos. Le théâtre en plein air n'eut jamais un plus vaste champ et de plus beaux jours. Par malheur, la parade elle-même ne tarda pas à se ressentir de la licence du temps; la révolution déteignit sur les tréteaux illustrés par Taconnet, et l'on vit les queues-rouges du boulevard du Temple, métamorphosés en séides du père Duchesne, étonner la foule par leurs calembours patriotiques et foudroyer la superstition dans leurs coq-à-1'àne sans-culottes.
(1) Brâzier, Chronique des petits théâtres : Th. des Associés.
Au milieu de cette démoralisation générale de la parade, un homme resta fidèle à l'esprit de l'institution : ce fut le fameux père Rousseau, le pitre de la Malaga, sur lequel Brazier nous a laissé de curieux détails. La révolution passa à coté de ce vrai paillasse sans l'ébranler; debout sur ses tréteaux , devant les citoyens toujours empressés à l'entendre, il continuait à chanter de sa bonne grosse voix débraillée, tandis que Robespierre pérorait à la tribune :
C'est dans la ville de Bordeaux Qu'est z'arrivé trois gros vaisseaux; Les matelots qui sont dedans, Ce sont, nia foi ! des bons enfants !
Je ne connais que la chanson d'Odry sur les gendarmes qui soit à cette hauteur.
Il paraît que le père Rousseau fut vraiment un paillasse émérite, complet, monumental, et qu'il eût déridé un lord anglais en un clin d'œil, tant il avait une bonne figure de farceur bien nourri et bien abreuvé; tant sa physionomie rougeaude et bourgeonnée, d'une mobilité étonnante, trouvait de grimaces pour commenter ses lazzi; tant sa pantomime était drôle, sa voix rauque et son débit grotesque ; tant enfin la grosse gaieté populaire ruisselait à pleins bords de ses moindres gestes et de ses plus petits clignements d'yeux!
Une ordonnance de police, en 1803, avait interdit « toute parade à l'extérieur des petits spectacles » . Les directeurs Harpy, Leroy, Dromal reçurent l'ordre de démolir leurs tréteaux dans les vingt-quatre heures. Heureusement, sur la pétition de Leroy, apostillée par son protecteur, le conseiller d'Etat Fourcroy, cette ordonnance fut rapportée.
Le décret de 1807, qui tua un si grand nombre de théâtres, respecta du moins quelques parades. Sous l'Empire et la Restauration, le boulevard du Temple fut illustré par des pitres du plus haut calibre : Louis le Borgne, le pail-
lasse des Ombres-Chinoises, Gringalet, Faribole, Zozo, mi-Jocrisse, mi-Arlequin, et surtout Bobèche et Galimafré (ou Galimafrée) , dont l'avenir recueillera les noms côte à côte avec ceux de Bruscambille et de Tabarin.
De leur vrai nom, ces deux illustres pitres s'appelaient Antoine Mandelart et Auguste Guérin. Le premier était le fils d'un tapissier du faubourg Saint-Antoine, et le second, natif d'Orléans, remplissait les fonctions d'apprenti menuisier dans le même faubourg. Tous deux étaient nés en 1791. Ils s'engagèrent en 1809, sous les noms de guerre qu'ils devaient rendre si célèbres, dans la troupe de Dromal, qui exploitait alors Versailles, et qui vint presque aussitôt diriger le théâtre des Pygmées, sur le boulevard du Temple. Ce fut à la porte de ce théâtre qu'ils débutèrent (1). Plus tard, et dans les derniers temps surtout, à ce que nous ont assuré quelques amateurs qui s'en souviennent encore, Bobèche trônait à la porte de l'ancien théâtre des Délassements-Comiques, qui, au milieu de ses innombrables péripéties, avait souvent changé d'étiquette (2). D'ailleurs, il lui arrivait d'aller en représentation devant diverses salles du boulevard, qui l'engageaient pour leurs parades (3). Tous deux, épargnés par la conscription impériale, jouèrent à peu près sans interruption jusque vers 1821.
Galimafré était grand, un peu maigre, avec la figure longue et le rire bête. Il avait pour spécialité non seulement la niaiserie, qui constitue essentiellement le pitre, mais la balourdise. La foule se plaisait à ses jeux de mots
(1) Hist. du boulevard du Temple, par Th. Faucheur, p. 47. — Jal. Dictionnaire critique, art. Bobèche.
(2) Les Délassements-Comiques étaient voisins du Cirque ou Théâtre national. Jls tenaient la place intermédiaire entre le Cirque et le Café des artistes, à l'endroit qui était occupé par une grille avant les dernières démolitions. C'est là que jouait Bobèche, et non devant le Petit-Lazari , comme beaucoup l'ont cru et imprimé.
(3) Rodgemomt, le Rôdeur , 4e édit., 1825, t. III, p. 142.
biscornus, à son langage populacier, à son patois normand, et à son esprit de rhinocéros en goguette. Tantôt réjoui, bruyant, gros rieur, peuple des pieds à la t<He, tantôt d'une suffisance naïve et pompeuse, qui faisait de lui le plus majestueux des Cassandres, c'était l'antithèse vivante de Bobèche, ce pitre distingué que les littérateurs de l'Empire allaient entendre, que Monvel ne dédaigna pas de féliciter en lui donnant des conseils, et qui suivait luimême au Théâtre- Français les représentations de Talma et de Mlle Mars. Galimafré se retira le premier, pour se faire garçon machiniste à la Gaîté, puis à l'Opéra-Comique. Il vivait encore il y a quelques années, astre déchu, soleil éteint, inconnu de tous, après avoir versé des torrents de lumière sur la foule béante à ses pieds. « Il ne s'est retiré, dit Jal dans son Dictionnaire (1867), âgé de soixante ans, que parce qu'il s'était blessé en faisant un travail de force. Il fait aujourd'hui de la serrurerie et habite Montmartre (1). »
Mais le roi de la parade, ce fut le pitre Bobèche, dont le seul nom fait tressaillir encore les vieux amateurs dispersés du genre, et que Ch. Nodier dut plus d'une fois s'amuser à entendre, au sortir de chez Polichinelle. Le nom de Bobèche a eu l'honneur de devenir un terme générique. Les auteurs spéciaux, à commencer par Brazier, sont bien pauvres en renseignements précis sur ce grand homme : ils l'exaltent, sans doute, mais en termes vagues, qui n'apprennent rien de catégorique et ne peuvent satisfaire la soif de renseignements qu'éprouve tout lecteur avide de s'instruire sur le compte des personnages illustres. J'ai été assez heureux pour recueillir quelques notes précieuses destinées à combler en partie cette lacune, et je m'empresse d'en faire part à mes concitoyens.
(1) Selon le Figaro du 17 mars 1871, il venait de mourir, 7, rue du Tertre, à Montmartre.
Bobèche était un beau garçon, blond, de moyenne taille, d'un sang-froid inaltérable, de physionomie douce et impassible, d'un léger et agréable embonpoint, soigneux de sa personne, et coquettement mis avec sa veste rouge, son chapeau gris à cornes, sur lequel se détachait un papillon symbolique, ses culottes jaunes, ses bas bleus, sa cravate noire et sa perruque rousse. Sous la niaiserie obligée du type, il cachait une malice, un esprit, une causticité qui ne s'arrêtaient pas toujours à temps , et que la police dut réprimer plus d'une fois par des avertissements salutaires. C'est lui qui disait dans une parade, au moment d'une crise commerciale qu'on imputait à la marche du gouvernement : <( On prétend que le commerce ne va pas. J'avais trois chemises, et j'en ai déjà vendu deux. » Non pas que Bobèche eût la déplorable prétention d'être un personnage politique, et qu'il nourrit l'arrière-pensée d'arriver à la Chambre; mais, une fois lancé en plein courant de lazzi, il marchait toujours, et tant pis pour ceux qu'atteignaient les éclaboussures de ses bons mots. — Ce fut, après tout, avec Chateaubriand et Mme de Staël, le seul qui ait osé faire de l'opposition au maître.
Bobèche allait en ville, comme les artistes célèbres. Plus d'une fois, un grand seigneur le manda chez lui pour relever, par ce divertissement de haut goût, les plaisirs de ses soirées On l'employait dans les fêtes nationales de la Restauration, malgré sa nuance libérale, et, quand il paraissait à Tivoli, il prenait sur les affiches le titre ambitieux de premier bouffon du gouvernement. Qui sait ? peut-être aspirait-il à se rallier et à obtenir la croix. Il faisait aussi des tournées en province, avec sa troupe, toujours comme les artistes célèbres, et la Petite Chronique de Paris, de l'année 1816, qui lui fait dans ses spirituels cancans une place proportionnée à son importance, annonce ses rentrées comme celles
des acteurs en vogue (I). Une lois il ne revint pas : ses amis et ses admirateurs, inquiets, apprirent, en s'informant, que, mordu au cœur par l'ambition directoriale, il s'étnit place à la tête d'un petit spectacle de Rouen, d'autres disent de Bordeaux. Bobèche était devenu fonctionnaire! Depuis cette abdication coupable, les
Fig. 109. — Bobèche, d'après là gravure des Éirennes de Bobèche au public.
Paris , 1816.
Parisiens n'entendirent plus parler de lui. Il parait que Bobèche essaya déjouer la vraie comédie à Bordeaux, qu'il y fut détestable, et que, de chute en chute, il en arriva à se traîner dans les carrefours et les cafés, en raclant un méchant violon de quatre sous (2).
Bobèche et Galimafré ont souvent été mis en scène de
(1) Petite Chronique de Paris, 28 oct. 1810, p. 148.
(2) Brazier, Chronique des petits théâtres, p. 305-507. — J. Janin, Histoire de la littérature dramatique, t. II, p. 245. — Jal, Dictionnaire.
leur vivant, et célébrés dans des parades qu'ils jouaient peut-être quelquefois eux-mêmes. Dès 1814, on trouve Galimafrée en belle humeur, vaudeville rustique, par J. Guignon; la Résurrection de Bobèche, parade héroï-lamento-comique, du mêm,e; Monsieur Bobèche, ou les Parades du faubourg du Temple, farce de Cadot. On a publié en 1835 les Grandes Parades de Bobèche, et quelque temps auparavant avait paru le Nouveau théâtre des boulevards, collection choisie de canevas, scènes et parades nouvelles, jouées en plein vent par les sieurs Bobèche, Galiniafré, Gringalet, Faribole, et autres célèbres farceurs de la capitale, — dédié aux amateurs par C. 0. D. L'ouvrage est sans date , et il contient quatre parties , souvent réunies en un volume (1).
M. C. 0. D. était sans doute un auditeur assidu des parades du boulevard du Temple , qui aura voulu faire partager à ses contemporains et à la postérité les jouissances qu'il avait retirées de ces admirables choses. Peut-être les recueillit- il par la sténographie; peut-être écrivit- il sous la dictée de Bobèche et de Galimafré en personne, à moins qu'il ne se soit simplement Cié à sa mémoire. Toutefois, s'il a quelque peu arrangé à sa guise ces élucubrations dramatiques, il est certain qu'il a dû en respecter le fond, et qu'il n'eût point osé offrir une copie infidèle à des esprits encore pleins des souvenirs qu'il voulait fixer sous sa plume.
J'ai sous la main cette collection de chefs-d'œuvre, et je ne puis résister au désir d'en détacher quelques pages pour l'édification du lecteur, qui m'en saura gré sans doute, car les exemplaires de ce livre d'or de la parade ne sont pas des plus communs.
vl) Catalogue Solcinne, nos 3'i95, 3507 et 3508. II y a aussi le Bobechiana et iesÉtrennes de M. Bobèche au public , par M. Mandelard dit Bobèche, bouffon des fêtes du gouvernement et du jardin Ruggieri . Paris, 1816, in-18.
La première pièce : te Dépôt , ou Bobèche voleur et commissaire, nous montre Bobèche au service de Valère, qui vient de perdre tout son argent au jeu. Son maître le charge d'aller rechercher une somme et une bague qu'il a déposées entre les mains de mademoiselle Léonore, sa fiancée :
BOBÈCHE. — Il s'agit à présent d'aborder mademoiselle Léonore. De la tête, surtout pas de gaucherie! (fl frappe rudement à In porte.) Il faut m'y prendre avec politesse, si je veux être bien accueilli... Eh! mademoiselle Léonore, mademoiselle Léonore, eh!
léonore. — Ah! c'est toi, Bobèche; que me veux-tu, mon ami?
bobèche. — Mademoiselle , il n'y a ni mie ni croûte, à la maison ; nous avons tout mangé hier, el les souris ont grugé notre reste.
léonore. — Je ne te parle pas de cela, je te demande quel sujet t'amène.
bobèche. — Nous n'avons chez nous ni sujet ni roi.
léonore. — Mais je désire savoir pourquoi tu frappes à ma porte?
bobèche. — Ah! mademoiselle, c'est différent : c'est de la part de mon maître.
léonore. — Se porte-t-il bien?
bobèche. — Oui, non, pardonnez-moi, si fait.
léonore. — Tâche de savoir ce que tu dis.
bobèche. — Vlà que j'y tâche.
léonore. — Jouit-il d'une bonne santé?
bobèche. — Hélas! non.
léonore. — Il est malade?
bobèche. — Hélas! oui, de chagrin. Il s'est raccommodé avec son père.
léonore. — Ce n'est pas là un sujet de tristesse.
bobèche. — Ah! non, le bonhomme est mort.
léonore. — Son père est mort? comme cela, tout de suite, après lui avoir pardonné?
bobèche. — Hélas ! oui; et ce qui nous fend le cœur, c'est qu'il faut aller recueillir sa succession.
léonore. — Mais il l'avait déshérité.
bobèche. — Oui, quand le fils était joueur; mais depuis qu'il s'est corrigé...
léonore. — Il ne jouerait plus, vraiment?... Dis-lui que, s'il continue, je lui accorderai ma main.
BOBECHE. — Votre main! ce n'est pas là ce qu'il veut de vous, mademoiselle.
LÉONORE. — Gomment !
bobèche. — Quand je dis que ce n'est pas cela , c'est peur l'instant.
Enfin il lui explique pourquoi il est venu, et Léonore rentre pour chercher le dépôt. Pendant ce temps, Bobèche se souvient des conseils de son camarade Frontin , qui l'a exhorté à s'approprier l'argent pour faire un bon dîner; mais, de peur que Léonore n'avertisse son maître qu'elle le lui a rendu, il forme le projet de les brouiller l'un avec l'autre. Cette belle inspiration lui vient comme un coup de foudre, et il la met aussitôt à exécution.
léonore, après avoir rendu V argent. — Tu m'assures bien qu'il ne joue plus?
bobèche. — Oh! non, mademoiselle... Quand je dis non, mademoiselle, c'est que c'est oui.
léonore. — Comment, il jouerait encore?
bobèche. — Pis que jamais.
léonore. — Eh ! tu me disais tout le contraire à l'instant.
bobèche. — Dame, j'avais mes raisons pour ça.
léonore. —Je veux savoir ces raisons, ou rends-moi mon dépôt.
bobèche. — Pour le ravoir, bernique. Je tiens trop à obéir à mon maître, qui vous en veut, d'ailleurs.
léonore. — Et pourquoi cela?
bobèche. — Je n'sais pas. Faut que vous lui ayez fait quelque chose de bien vexant.
LÉONORE. — Moi?
bobèche. — Il dit que vous êtes une ci , une ça. léonore. — Mais encore que dit-il?
bobèche. — Je ne peux pas vous répéter ça , mademoiselle. léonore. — Oh ! je t'en prie, mon petit Bobèche. bobèche. — Il n'y a pas de petit Bobèche qui tienne. léonore. — Je te donnerai encore six francs.., pour savoir la vérité; et les voici d'avance.
bobèche. — C'est pour savoir la vérité que vous me donnez ça? léonore. — Oui.
LES FARCEURS EN PLEIN Ali; ET LES PARADES. 491
bobèche, bas, — Oh! comme je vais mentir, (Haut.) Eh bien 1 mademoiselle, la voilà, c'te vérité! D'abord, je tous le répète, mon maître joue plus que jamais.
LÉONORE. — Je m'attendais à tout ceci. Continu"'.
bobèche. — Via que m'y v'ia. Ensuite il ne vous aime plus du tout : Va-t'en, qui m'a dit, ehez c'te mademoiselle Léonore; dislui que je ne veux plus en entendre parler, et qu'elle me rende le dépôt que je lui ai confié. Mais non, ne lui dis pas combien je la z'hais, combien je la méprise : elle serait capable de ne te rendre ni mon argent ni ma bague; prends-toi z'y par la douceur, et peut-être que tu les rauras. Je dis peut-être , pour ne pas mentir.
léonore. — Valère a dit cela, le monstre!
bobèche. — Si jamais, — a-t-il ajouté, — elle met les pieds chez moi, ou se trouve sur mon passage, elle y passera le goût du pain.
léonore. — Oh! je n'ai garde de revoir un pareil homme.
bobèche, satisfait. — Vrai! vous ne voulez pas venir lui faire quelques reproches?
léonore. — Moi! m'avilir à ce point!
bobèche. — Ah! v'nez-y, mademoiselle. Que sait-on? Ça se rapapillotera peut-être.
léonore. — Non, je fuis pour jamais un ingrat qui me méprise , et je ne veux plus voir ni lui, ni toi, ni rien qui me rappelle des sentiments trop indignes de moi.
Là-dessus , Bobèche enchanté s'en va, et il raconte à Valère que Mademoiselle Léonore a nié le dépôt :
Si je savais que cela fût vrai, dit Valère, j'irais la trouver.
bobèche. — Non, monsieur, faut pas y aller.
valère. — Je lui reprocherais sa perfidie.
bobèche. — Faut pas, monsieur, faut pas.
valère. — Je la poignarderais à tes yeux.
bobèche. — Oui, c'est ça, sans lui laisser le temps de rien dire.
valère, bas. — Voilà qui me donne des soupçons. (Haut.) Bobèche! va me chercher là-haut mon poignard.
bobèche. — Oui, monsieur, j'y vole.
valère, seul. — Ce drôle m'est suspect : il met trop d'empressement à servir ma vengeance pour m'avoir dit la vérité. S'il me trompe, malheur à lui : je le châtierai comme il le mérite.
bobèche. — Monsieur, voici votre poignard. Attendez un peu
que je lui donne le fil. (Il l'aiguise sur la balustrade.) Si vous m'en croyez, vous ne la marchanderez pas. Zague, zague, dès qu'elle paraîtra.
valère. — Sois tranquille, je saurai me venger de la personne qui me trahit.
bobèche. — C'est ça. Sans rien écouter. — Ah! ah! perfide!...
valère. — Rentre, et sois prêt quand je t'appellerai.
robèche — Oui, monsieur. (Fausse sortie.) Monsieur, ne la manquez pas au moins.
valère. — Je n'en ai point envie.
bobèche. — Et sans qu'elle parle, entendez-vous?
valère. — Va donc, c'est convenu.
Bobèche rentre et se met à la fenêtre, tandis que Valère frappe chez Léonore.
léonore. — Qui frappe? Ah! c'est vous, monsieur!
yalère. — Je viens, ma chère Léonore, vous demander une explication.
bobèche, à son maître. — Tuez-la, monsieur, tuez-la!
léonore. — Une explication, monsieur, après la manière indigne, etc.
valère. — Prenez garde, mademoiselle, nous sommes dupes tous deux de quelque friponnerie.
bobèche. — Tuez-la donc, tuez-la donc!
Bref, Valère et Léonore s'expliquent au milieu des exhortations de Bobèche, qui ne cesse de crier : « Tuez donc, tuez vite, » et, pour le confondre, Valère feint de frapper Léonore, qui fait la morte. Aussitôt Bobèche descend tout joyeux :
valère. — Tu es bien sûr qu'elle t'avait dit que j'étais un joueur?
bobèche. — Oui, monsieur, demandez- lui plutôt.
valère. — Un fripon, un escroc?
bobèche. — Monsieur, oui. D'ailleurs, elle est là pour me démentir.
valère. — Tu es bien sûr aussi qu'elle ne t'a pas rendu le dépôt ?
LES PABCE1 i:s EN PLEIN AIR ET LES PARADES. 193
bobèche. — Pardine, puisque je vous le dis.
valère. — C'est qu'elle me soutenait le contraire.
BOBÈCHE. — Klle soutenait!...
valère. — Oui, avant que je la tuasse.
BOBÈCHE. — Comment, mademoiselle, vous osez soutenir que vous m'avez rendu l'argent et le diamant de mon maître!... Voyezvous, elle ne répond pas.
valère. — Tu serais bien sot si elle répondait.
bobèche, triomphant. — Elle ne répondra pas , à présent que vous lui avez coupé le sifflet. Mademoiselle, ayez donc, pour voir un peu, l'audace de m'accuser en face, et sans me faire la grimace, d'un tour de passe-passe, bien digne qu'on me chasse!
léonore, se levant. — Oui, coquin, je t'en accuse.
bobèche. — Oh! là, là, que c'est traître!...
léonore, lui donnant vn soufflet. — Tiens! voilà pour tes mensonges.
bobèche. — Oh! là, là, là, la défunte n'y va pas de mainmorte...
valère, lui mettant la main sur le chapeau. — Ah! pendnrd ! mon argent, ou un commissaire.
bobèche. — Un commissaire , oui , monsieur. (Il laisse son chapeau dans la main de son maître et s'esquive.)
Yalère va frapper à la porte du commissaire , et Bobèche en sort sous le costume du magistrat. Il reçoit la déposition des parties plaignantes, et verbalise au milieu d'une avalanche de lazzi et d'une cascade de grosses calembredaines à dilater la rate du poète tragique le plus endurci. Puis, il prononce son jugement :
Condamnons ledit Bobèche à avoir la tête tranchée, à être pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive, rompu, brûlé, ses cendres jetéesau vent, puis fouetté, marqué, et mis aux galères à perpétuité.
léonore et valère. — Ah! c'est trop fort; cela ne se peut point.
bobèche. — En cas de récidive...
valère. — Comment voulez-vous qu'il récidive, après avoir été pendu, rompu, brûlé? D'ailleurs, ces supplices sont trop rigoureux.
bobèche. — Ah! vous trouvez que c'est trop dur ? Nous allons adoucir celn : Condamnons ledit Bobèche à être mis dans une
bonne voiture, conduit chez un fameux restaurateur, nourri à bouche que veux-tu, et empâté!...
léonore et valère. — Ah ! c'est trop doux !
bobèche. — Jusqu'à ce qu'il en crève.
valère. — H y a ici quelque friponnerie... Monsieur le commissaire !
bobèche. — Qu'est-ce que c'est, mon ami?
valère. — Donnez-moi la main, s'il vous plaît.
bobèche. — La voilà.
valère, lui entr' ouvrant sa robe. — Ah ! coquin , c'est toi.
Il le prend au collet d'un côté, Léonore de l'autre, mais Bobèche s'échappe par-dessous sa robe, qu'il leur laisse entre les mains. Enfin, on le rattrape , tout s'explique, il demande pardon d'une erreur d'un moment à laquelle il a été poussé par ce scélérat de Frontin , qui paie pour tout le monde. Yalère promet à Léonore de s'amender, et Léonore lui avoue qu'elle aura peut-être encore « la faiblesse d'oublier combien il fut coupable ». On ne dirait pas mieux dans un vaudeville de M. Scribe.
Là-dessus Bobèche conclut en tirant la moralité de la comédie :
C'est ça. Mais n'oublions pas d'aller manger la soupe.
N'est-ce pas que voilà une jolie parade, et que Bobèche y devait être désopilant? On voit, du reste, que rien n'est plus innocent au point de vue politique : le Bobèche de l'opposition n'apparaît pas une seule fois dans tout le recueil.
La suivante : V Amant femme de chambre et nourrice, où Bobèche remplissait encore le principal rôle, est d'une drôlerie tout à fait réjouissante, mais quelque peu croustilleuse. Ce n'est pas pourtant, Bobèche en soit loué! que ni celle-là, ni aucune autre du livre, puisse se comparer à ces dégoûtantes parades de Collé, Salle, et autres
contemporains de l'Encyclopédie, dont l'esprit patauge avec volupté dans l'ordure (1). Non : noire, héros se respecte davantage. Certes, je ne conseillerais à nulle jeune lille de lire ses œuvres complètes; mais il faut reconnaître pourtant qu'il choppe beaucoup plus volontiers dans les plaisanteries scatalogiques que dans les plaisanteries obscènes. Oh! par exemple, sur ce point qui fut toujours cher à la verve déréglée des pitres, il s'en donne à cœur joie et sans rien épargner. Les délicats feront bien de ne pas lire la grande scène entre le caporal et Pierrot, dans Pierrot sentinelle perdue, ou la ronde Chil-chit, à moins de se boucher hermétiquement le nez. Et pourtant Molière et Regnard ne sont pas toujours beaucoup plus discrets que Bobèche sur la matière , et si vous étiez tenté de vous indigner contre le pitre du boulevard du Temple, ô Athéniens, souvenez-vous d'Aristophane et de ses plaisanteries favorites !
V Amant femme de chambre et nourrice met en scène un amoureux qui, pour se rapprocher de sa belle, se présente comme femme de chambre, et qui est forcé par le père, — le vieux Gassandre, un ladre fieffé, — de servir en même temps de nourrice au fils de Mme Cassandre. On devine les situations qui en résultent, et le parti qu'en tirait Bobèche. Du reste, l'idée n'est pas très neuve, et elle avait déjà été mise plusieurs fois au théâtre. C'est une réflexion qu'on fait à diverses reprises en lisant les pièces du recueil. Ainsi encore Tirlipiton, ou Arlequin honnête homme invisible, reproduit le fond d'une amusante comédie de Brécourt : le Jaloux invisible, déjà mis en œuvre par Salle
(1) Le recueil de parades de ces messieurs (1756, 3 vol." in- 12) contient les pièces qui amusaient la société blasée du duc d'Orléans. Le mot parades, dans l'esprit des auteurs, signifie simplement des œuvres d'ordre infime, au-dessous de la farce, et qui s'efforcent de rivaliser , par le style et la nature des plaisanteries , avec les productions des paillasses. Les deux lettres sur les parades, qui font partie du recueil, ne contiennent aucun renseignement sur notre sujet.
dans une de ses parades : Ah! que voilà qui est beau! 11 n'en faudrait pas davantage pour nous prouver, quand même nous ne le saurions pas d'autre part, que le théâtre de Bobèche était alimenté par des auteurs en titre, dont l'illustre farceur se réservait seulement d'accroître et d'embellir les élucubrations drolatiques, en ce qui le regardait, dans le feu de la représentation : « Jadis, lit-on dans la Petite Chronique de Paris , les paillasses des boulevards se contentaient de réjouir les promeneurs au moyen de quelques gros bons mots échappés aux ivrognes de la Courtille et des Porcherons; mais, depuis que les auteurs à prétentions travaillent pour la parade, le répertoire de ce théâtre peut soutenir avantageusement la comparaison avec celui de ses voisins. » Et ailleurs : « Un habitué du boulevard du Temple parlait à Bobèche de la parade du Père enfant, en lui demandant si on ne la lui avait pas d'abord présentée. Il répondit fièrement, comme feu Beaumarchais : « J'ai refusé mieux que ça. — Mais au moins la jouerez- « vous gratis? — Pas si bête (1). »
Le petit théâtre devant lequel se montrait Bobèche n'avait assurément nulle concurrence à redouter pour la parade. Il eût suffi à lui seul pour lui assurer une victoire éclatante; mais ce théâtre avait encore Galimafré, ou du moins il l'eut pendant un certain temps, car les deux célèbres pitres, parfois séparés , jouèrent souvent ensemble sur les mêmes tréteaux et dans le même ouvrage. Il est probable que Gringalet fit également partie de cette troupe incomparable, car une pièce du Nouveau théâtre des boulevards nous le montre en scène avec Galimafré. C'est une farce au gros sel, qui porte le titre caractéristique de Gringalet homme de lettres et Galimafrée homme d'esprit. On y voit Gringalet exposer le plan d'un mirifique
(1) Page 135 et p. 6, année 1816.
ouvrage, ni en prose, ni en vers, qu'il vient de composer, et Galimafré poser à ses compagnons une série de questions biseornnes et de problèmes burlesques , qu'il résout ensuite de la façon la pins triomphale, comme faisaient jadis le baron de Grattelard et Tabarin.
Les parades, môme à cette époque, étaient pour ainsi dire continuelles sur le boulevard du Temple. Les spectacles de M110 Rose et de Mlle Malaga avaient leurs parades, comme celui des Délassements-Comiques, et, à en croire M. Jules Janin, dans son Histoire de Deburau , le premier eut l'honneur de posséder un Bobèche exceptionnel dans la personne de Frédérick-Lemaître. Le père de M,le Malaga , en particulier, se distingua dans l'emploi. Il annonçait lui-même le spectacle à la porte , avec une noblesse de langage et des fleurs de rhétorique dignes d'un académicien. Le père Rousseau fut quelque temps le pitre de la Malaga, qui avait grand soin de se montrer pendant la parade pour séduire les amateurs par les splendeurs de son costume et de sa beauté. Vous eussiez aperçu plus d'une fois dans le public des grands comédiens comme Fleury , Dugazon, Monvel, Potier, les deux Baptiste et autres (1).
La rive droite n'était pas seule à jouir du spectacle de la parade. Les habitants de la rive gauche , à la même époque, avaient leur Bobèche dans la personne du paillasse Saix, dit Bobino, dont la tradition populaire a conservé le nom au petit théâtre démoli depuis une dizaine d'années, devant lequel il faisait ses exercices avant la représentation. Le théâtre du Luxembourg était alors un vrai spectale forain , qui ne s'élevait pas encore jusqu'aux hauteurs du vaudeville et de la pièce parlée. Bobino le pitre florissait vers les années 1816 à 1820. Ce n'était certes pas un garçon méprisable, et sa popularité le prouve ;
(J) Cn. Maurice, Feu le boulevard du Temple, p. 18.
mais qu'en dire après avoir parlé de Bobèche , et quelle étoile ne s'éteindrait dans le rayonnement de ce soleil?
Ces petits théâtres de baladins donnaient par jour plusieurs représentations, précédées chacune de la bagatelle de la porte qu'annonçait le son magique de la corne à bouquin (1). Les jours ordinaires, cela commençait vers deux ou trois heures; le dimanche, vers midi. Mais les rassemblements immenses qu'occasionnaient sur le boulevard ces représentations en plein vent nuisaient à la circulation , inquiétaient parfois Tordre public, favorisaient les entreprises des filous, sans parler de la morale, trop souvent compromise. La police, ce trouble-fête, finit par jeter bas, au grand désespoir des badauds , les étroits balcons et les tréteaux du haut desquels tant de joyeuses bêtises étaient tombées sur la foule, et, plusieurs années avant la fin de la Restauration , les parades du boulevard du Temple avaient disparu pour ne plus renaître.
Brazier, dans son livre curieux sur les petits théâtres, a remarqué avec tristesse que la parade est le seul genre de littérature qui n'ait pas fait de progrès, qu'elle est restée stationnaire au milieu du mouvement général des intelligences. On a vu, par les parades de Bobèche, que ce reproche est peu fondée Si les hommes de goût devaient témoigner un regret , au contraire, ce serait de voir l'intervention des gens de lettres en cette affaire : ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour gâter les parades de Bobèche, sous prétexte de progrès, et ils y ont réussi à moitié. Mais Brazier n'a voulu parler sans doute que des simples pitres , et sur ce point son observation est juste, quoique son regret ne le soit pas. La tradition, même bannie du reste de la littérature, devrait se retrouver dans la bouche des pitres. Vous êtes vaudevilliste , monsieur Brazier, et nous
(1) Rougemont, le Rôdeur, t. IV, p. 141.
vous voyons venir. Le progrès! Mais, s'il nous plaît, qu'est-ce (pic le progrès peut avoir à démêler avec la parade? Ou'y a-t-il de commun entre la parade et les immortels principes de 89? Les pitres se sont dérobés aux conséquences de la révolution romantique de 1 828 : ce sont les derniers conservateurs et les derniers classiques.