‹ Les rues du vieux ParisChapitre 11 sur 16 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le trio de la Porte Saint-Jacques : Gaullier-Garguille , Gros- Guillaume et Turlupin.

Il y avait une fois, dit la légende, dans les dernières années du seizième siècle, ou plutôt dans les premières années du dix-septième, trois garçons boulangers du faubourg Saint-Laurent, unis d'étroite amitié, gais compagnons et grands partisans des joyeux passe-temps du théâtre. Or, justement leur genre favori s'en allait peu à peu. Les soties, les plaisantes moralités des confrères de la Basoche et des Enfants sans Souci, avaient disparu. Témoins de la décadence de la farce, ils résolurent de s'en faire les conservateurs et de la régénérer. Voilà donc nos trois camarades qui jettent aux orties le tablier blanc des mitrons, et qui s'en vont héroïquement louer un petit jeu de paume à la porte Saint-Jacques, ou plutôt près de FEstrapade. La caisse n'était pas riche d'abord ; aussi l'entreprise s'en ressentit-elle. Le luxe des décors se bornait à des voiles de bateau peintes, que nos amis adaptaient, tant bien que mal, à leur théâtre portatif. C'était tout, et c'était assez. En effet, ils se trémoussèrent si bien sur cette maigre

scène que le public ne tarda pas à accourir, et, une fois venu, il ne s'en alla plus. Du reste, il n'en coûtait que deux sols six deniers pour se dilater amplement la rate à ce spectacle inénarrable, qui recommençait deux fois par jour, d'une heure à deux pour messieurs les écoliers, et le soir pour le vulgaire.

Ces trois garçons boulangers étaient Hugues Guéru, Robert Guérin et Henri Legrand, autrement dits de leurs noms de guerre : Gaultier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin.

Ce furent de vaillants farceurs et des bouffons homériques. Pendant un demi-siècle à peu près, ils amusèrent tout Paris; ils furent les maîtres de Molière, et la calomnie a même accusé l'auteur du Misanthrope d'avoir acheté les manuscrits du second à sa veuve, pour en faire son profit (1).

Chacun s'était choisi son rôle spécial dans les parades qu'ils jouaient en commun : Gaultier-Garguille, presque toujours grimé en vieillard, faisait le savant, le maître d'école, ou simplement le maître de maison ; il contrefaisait aussi à merveille, suivant Balzac et ses Entretiens, le Gascon et l'ivrogne. Gros-Guillaume ne parlait que par doctes sentences, comme Sénèque et Sancho. Turlupin, qui a eu l'honneur de donner son nom à un genre, avait adopté le type d'un valet, d'un intrigant, d'un filou; et la combinaison de ces trois rôles formait le plus grotesque amalgame, dont la lecture de leurs farces ne peut suffire aujourd'hui à donner une idée : il y faudrait la voix, les gestes, les grimaces de ces merveilleux baladins.

Gaultier-Garguille était né en Normandie, probablement

(1) Somaise, préf. des Véritables Prétieuses. Ce qui est beaucoup plus sur, c'est que Molière, qui ne dédaignait rien, et qui avait été le spectateur assidu des comédiens populaires, s'est quelquefois ressouvenu des farces du burlesque trio. Ou retrouve dans le Bourgeois gentilhomme quelques traits d'une de leurs pièces, rapportée par les frères Parfaict (t. IV, p. 200-263).

vers K>7I. En effet, nous savons qu'à sa mort, il fut remplacé à l'Hôtel de Bourgogne, où nous le verrons entrer tout à l'heure, par Guillot-Gorju, dont l'apparition sur cette scène remonte à l'année 1634; et, d'un autre côté, Sauvai nous apprend (1) qu'il avait soixante ans lorsqu'il mourut, ce qui reporte approximativement sa naissance à

Fig. 101. Gauïtier-Garguille ; gravé par Rousselet, d'après G. Iluret.

la date que nous avons indiquée. Du reste, ce ne sont pas seulement les incertitudes, ce sont les contradictions qui obscurcissent la biographie de nos héros.

Gauïtier-Garguille était d'une souplesse si merveilleuse qu'il se disloquait comme une marionnette. Très maigre de corps, avec des jambes de sauterelle, surmonté d'une tête énorme comme celle d'une caricature de Daumier, il était

(1) Antiquités de Paris, t. III, p. 37.

d'aspect si comique que les plus moroses ne le pouvaient voir sans se rouler sur les bancs, et quelquefois dessous. Suivant l'estampe des Regrets facétieux et plaisantes harangues du sieur Thomassin, imprimés à Rouen en 1632, et qui lui sont dédiés, il avait pour accoutrement ordinaire « une espèce de bonnet plat et fourré, point de cravate ni de col de chemise, une camisole qui descendoit jusqu'à la moitié des cuisses, une culotte étroite qui venoit se joindre aux bas, dessous les genoux; une ceinture de laquelle pendoit une gibecière, et un gros poignard de bois passé dans la même ceinture » . (Sauval.) — Dans son portrait gravé par Rousselet, d'après Grégoire Huret, sa ceinture est chargée d'une écritoire et d'une gibecière, mais sans poignard; il a un masque avec une moustache, sans barbe, quoique d'ordinaire il portât une barbe pointue à son masque; ses cheveux courts et plats s'arrondissent autour de sa tête (fig. 101). Dans l'estampe d'Abraham Bosse, il est noir, camard, avec de longs cheveux raides, tenant d'une main de lourdes besicles et de l'autre une canne. Le corps de son habit était noir, avec les manches rouges; les boutons et les boutonnières étaient rouges sur le noir et noirs sur le rouge; enfin il avait des pantoufles et un bâton. Joignez à ce costume original sa physionomie expressive et son jeu très comique. « Scapin, célèbre acteur italien, raconte Tallemant des Réaux, disoit qu'on ne pouvoit trouver meilleur comédien que Gaultier-Garguille. Il étudioit son métier assez souvent, et il est arrivé quelquefois que, comme un homme de qualité qui l'affectionnoit l'envoyoit prier à dîner, il répondoit qu'il étudioit. » Les gens de qualité devaient mander fréquemment notre bouffon, pour avoir la comédie à table et régaler leurs convives au dessert du spectacle de ses grimaces. Bruscambille , dans son Paradoxe sur la prison, dédié à Gaultier-Garguille, qu'il qualifie à diverses reprises de son bon ami, le félicite sur

LES FARCEURS EN PLEIN Ali; ET LES PARADES. III

l'honneur qu'il a « de se frotter L'échiné aux. piliers <Iu Louvre ».

Gaultier-Garguille épousa la fille de Tabarin : peut-être ce mariage l'entraina-t-il un moment sur les tréteaux: de son facétieux beau-père. Cependant aucun document ne le prouve. Du moins est-il certain qu'il ne put que profiter amplement dans le commerce de ce bouffon expert, qui lui-même voulut rendre publique toute son admiration pour le génie folâtre de son gendre, en faisant revêtir les Fantaisies tabar iniques d'une approbation en forme par celui-ci.

Tallemant, que nous citions tout à l'heure, et qui n'est pas suspect d'un excès de bienveillance, nous apprend qu'il fut le premier parmi les comédiens qui se mit à vivre d'une façon réglée, expression qui n'a sans doute ici qu'une valeur toute relative. Sauvai assure qu'il avait beaucoup d'esprit, et qu'il était d'un entretien amusant et agréable, quoique, en dehors du théâtre, on l'eût pris, à son visage, à sa démarche, à sa parole et à ses habits, pour un homme très grossier. Enfin, dernier témoignage qui confirme les deux précédents, une stance emphatique de l'époque assure que le célèbre farceur faisait, sur la scène, le charme et l'admiration de la bonne compagnie.

Gaultier aura l'honneur que les plus belles dames Emprunteront ses vers pour descrire leurs flammes ,

Et le dieu des neuf sœurs Apprendra ses chansons pour donner des oracles;

Car leurs charmes et leurs douceurs N'ont que trop de pouvoir pour faire des miracles.

Qui se fut attendu à un semblable dithyrambe à propos de Gaultier-Garguille? Qui s'y fût attendu, surtout après avoir lu le volume de chansons qu'il nous a laissées, et qui, comme ses prologues, semblent appartenir à l'époque où il trônait à l'Hôtel de Bourgogne? Il est vrai qu'on y trouve

(jiielques romances langoureuses à une Iris en l'air, mais le reste se compose de tout autre chose, et cette poésie ce de haulte gresse » n'a rien, ce semble, qui pût sourire à la délicatesse des belles dames.

Le privilège des chansons de Gaultier-Garguille est du 4 mars J631, et on acheva de les imprimer le dernier jour de décembre de la même année. Elles sont précédées d'une dédicace « aux curieux qui chérissent la scène françoise », signée « l'effectif Gaultier-Garguille, qui vous baise tout ce qui se peut baiser sans préjudice de l'odorat ». Voilà tout de suite la note du recueil indiquée. Et plût à Dieu qu'il n'y eût rien au delà!

Il est presque impossible de trouver une seule chanson entière à citer dans tout le volume. La plupart sont d'une obscénité révoltante, qui donne une singulière idée du public fréquentant les spectacles, et permet de croire que le fougueux père Garasse n'a pas autant exagéré qu'on en pourrait juger au premier abord, dans ses invectives contre l'Hôtel de Bourgogne. Les autres sont d'une extrême insignifiance. Et encore, dans ce recueil, tout est-il bien de Gaultier? La chose est douteuse. Il devait être peu scrupuleux sur le chapitre de l'invention, et l'on y reconnaît surtout bon nombre de vieilles chansons populaires sur lesquelles il a brodé à sa guise.

Voici l'une des plus présentables :

Page 1