CHAPITRE PREMIER
Entrées des rois, des princes, des ambassadeurs. — Naissances et mariages. Distribution de comestibles et banquets en plein air.
Les entrées des rois, des reines, des princes, des légats t ambassadeurs dans la bonne ville de Paris étaient jadis occasion de cérémonies magnifiques sur lesquelles les vieux chroniqueurs nous ont laissé des renseignements détaillés. Ces entrées solennelles se faisaient après leur sacre, et dans quelques autres circonstances importantes, par exemple après leur mariage ou une campagne victorieuse, généralement par la porte Saint-Denis, que l'usage avait consacrée. Une autre coutume, d'une signification touchante, voulait qu'ils s'arrêtassent dans l'hôpital Saint- Lazare, où ils séjournaient encore au passage, quand leur dépouille mortelle prenait la route du caveau de Saint-Denis. I/évêque et son clergé, l'université, le parlement, la
chambre des comptes et la cour des aides, les confréries el corps de métiers, le prévôt des marchands, les échevins et le corps de ville, tous revêtus d'habits somptueux, venaient au-devant d'eux jusque dans le faubourg, et l'ordre comme les moindres détails de ce cortège de bienvenue étaient scrupuleusement réglés par l'étiquette.
Le corps de ville, qui jouait surtout un grand rôle dans cette conjoncture, se composait comme il suit : le colonel des archers de la ville, les guidons et le lieutenant, les trois • iits archers de la ville avec la casaque bleue à galons d'argent, sur laquelle étaient brodées les armes de Paris; — le maître d'hôtel, l'imprimeur, le capitaine de l'artillerie, le maître de maçonnerie et charpenterie , tous quatre en habits noirs; — les huissiers en robes de drap mi-parties, avec la nef d'argent doré sur l'épaule ; le greffier vêtu d'une robe mi-partie à manches pendantes de velours rouge et tanné; le prévôt des marchands, en robe de palais mi-partie de velours rouge et tanné par-dessus, une soutane de satin rouge cramoisi avec boutons, ceinture et cordon d'or, collerette en point d'Angleterre, toque de velours avec diamant d'une valeur de cinq cent quarante mille livres tournois; les échevins, le procureur du roi, en robe de velours rouge, le receveur de la ville, le conseiller de ville, les quarteniers , les gardes des six corps de métier et les gardes de la marchandise de vin, tous, ou presque tous, en robes de velours de diverses couleurs, plusieurs avec des toques ou des chapeaux à cordons d'or ou d'argent, enfin les cinquanteniers, dizeniers et les autres notables bourgeois en habits noirs. lu peloton d'archers fermait la marche du cortège (1).
Le prince ne déployait pas moins de richesse et d'apparat que ses sujets dans son costume. Louis XI, l'homme
i Lemajre. Paris ancien el nouveau , t. II. p. 112 et suivantes. Celte description se rapporte au dix-septième siècle. On peut la prendre comme type.
le moins fastueux du monde, lii son entrée en tunique violette, recouverte (Tune belle robe de satin blanc sans man-
pig, i. Entrée de Louis \l à Paris : d'après mie miniature des Chroniques de Monstrelet, manuscrit de la Bibliothèque nationale de Pai-is.
ches fig. 1 : son cheval et tous ceux des princes du sang disparaissaient sous des housses de damas, de velours et de lin drap d'or, doublées d'hermine et de martre zibeline, brodées d'ornements et de figures d'orfèvrerie en argent ou en vermeil, ayant a coûte moult grant finance », dit Jean de Troyes, qui s'étend sur les détails de cette entrée avec une admiration naïve.
Après avoir reçu les hommages de ses sujets et les clefs de la ville, que lui offraient les échevins sur un plat d'argent, avec les présents d'usage, dragées, confitures, (lambeaux, etc., le roi à cheval — ou la reine en litière — se mettait en marche vers Notre-Dame, au son des cloches, an chant du TeDeum, entonné parles voix retentissantes du clergé. Il était entouré des membres de sa famille et des grands seigneurs de sa cour, précédé et suivi du cortège officiel. Les députés des six corps de marchands se relayaient les uns les autres pour tenir sur sa tête le ciel d'azur du dais, semé de lis d'or. Il s'avançait par les rues jonchées de fleurs, entre les maisons tapissées du haut en bas de drap cameloté , et parfois d'étoffes de soie , au milieu du populaire qui s'entassait sur les toits, aux portes, aux fenêtres , et débordait jusque sous les pas des chevaux, criant à tue-tête : « Noël! Noël ! » et jetant des fleurs sans crainte des coups de boulaie que lui distribuaient les sergents.
Des échafauds étaient disposés de distance en distance, chargés de chanteurs et offrant aux yeux des allégories, des mystères en pantomime, des batailles, des représentations et des peintures symboliques. Souvent les processions de chaque paroisse s'avançaient successivement audevant du prince, avec leurs reliques, chantant le Te Deum ou le Denediclus qui venit (1). Partout les armes et la devise
l Journal d'un bourgeois de Paris sous Charles VI (collection Michaud , t. II, p. 6C5).
du roi s'entrelaçaient à celles de la ville. Tous les règnes <le li nature et ions les arts étaienl mis à contribution pour ajouter à la splendeur do la solennité. Les jon-
gleurs et saltimbanques accomplissaient des prouesses, comme ce Génois qui, à l'entrée cTIsabeau de Bavière, se laissa glisser du haut d'une tour de Notre-Dame, jusqu'à une maison du pont au Change, pour déposer une cou-
ronne sur la tetc de la reine. Les machinistes aussi faisaient merveilles, et, à l'aide d'ingénieux mécanismes, ni et ta ien 1 leurs décorations en mouvement, prêtaient la vie aux cerfs, aux aigles, aux lions de bois ou de carton qui jouaient leurs rôles sur les échafauds, ou aidaient à descendre du ciel et à remonter en paradis les anges qui venaient saluer, haranguer et couronner le roi au passage.
Les lieux où l'on dressait ces échafauds et ces décorations restaient à peu près toujours les mômes : c'étaient surtout la première et la seconde porte Saint-Denis, le Pon- • *au, le Moustier de la Trinité, la porte aux Peintres, Saint- Jacques de l'Hôpital, la fontaine des Innocents, le Chàtelet, le Palais de justice, dont l'horloge sonnait en carillonnant à toute volée (1). Du reste, tous les monuments, églises, hôtels, ponts, fontaines, ornés avec profusion, devenaient des théâtres devant lesquels le cortège s'arrêtait un moment pour jouir du spectacle.
L'air était parfumé par des jets d'eau de senteur; les fontaines répandaient du vin et de Phypocras. Le vin coula tout le jour et toute la nuit lors de l'entrée d'Isabeau de Bavière; et à celle de Charles VII (1437), on éleva au Ponceau une fontaine , « et sur icelle un pot couvert d'une fleur de lys, laquelle du haut de ses trois feuillets, jettoit hypocras, vin et eau en abondance (fig. 3) (2). » Souvent aussi les divers tuyaux versaient l'un du vin rouge et l'autre du vin blanc; quelquefois, comme à l'entrée de Louis XI, on y joignait du lait (3, .
En passant sur le pont au Change, le cortège était soudainement enveloppé d'une nuée d'oiseaux lâchés par les marchands. Enfin, après avoir prêté entre les mains de Pé-
(1) Plus lard, le carillon de la Samaritaine, sur le Pont-Neuf, eut pour tache principale de sonner dans chaque cérémonie publique , surtout au passage du roi.
(2) Jean Chenu . Recueil des offices de France.
(3) Jean de Troyes , Chronique de Louis XI.
vêque le serment de respecter ses privilèges et ceux du chapitre, le roi entrait à Notre-Dame au son des cloches, des orgues et des trompes; il se rendait ensuite avec la., même pompe au palais, et \ mangeait en public sur la table de marbre dressée à l'un des bonis de la grande salle. D'autres tables étaient préparées pour les courtisans, la ville, l'université et les cours souveraines. On donnait à boire et à manger à tout venant. Il se produisait fréquemment des confusions assez grotesques dans le tumulte causé par l'affluence du peuple, comme à l'entrée de Henri VI, où le parlement, la ville et l'université durent se résignera manger pêle-mêle avec les ce savetiers, moustardiers , lieurs ou vendeurs de vin de buffet, aides à maçons, » qui avaient envahi leurs tables, et à qui on ne put jamais faire lâcher prise (1). On dansait ordinairement à la suite du festin, et les clercs de la basoche se chargeaient parfois de ce divertissement, comme à l'entrée de François Ier en 1515.
Le lendemain, le roi se rendait à la sainte Chapelle pour y adorer les reliques. Les bourgeois venaient lui offrir de riches présents, et cette nouvelle démarche continuait souvent encore les réjouissances et les spectacles de la veille. Les Parisiens, à ce que le Cérémonial françois nous apprend, chargèrent un ours et une licorne d'offrir leurs cadeaux à la reine Isabeau de Bavière, que cette bizarre mascarade dut quelque peu effrayer*.
Puis venait le tour des joutes, tournois et carrousels qui ne rentrent que fort indirectement dans le cadre de ces modestes recherches.
En dehors des cérémonies générales, qui se reproduisaient uniformément, quelques entrées présentèrent des
(1) Journal d'un bourgeois de Paris sous Charles VU (collection Michaud, t. III p. 267).
l«i LES RUES DU VIEUX PARIS.
particularités plus ou moins remarquables. Lors de son retour solennel , après la victoire qu'il avait remportée sur les Flamands, le 18 août I30i, Philippe le Bel pénétra, dit-on, à cheval dans l'église Notre-Dame, jusque près de la chapelle de la Vierge, où l'on éleva, depuis, sa statue équestre, en souvenir du fait (1). A l'entrée de Charles VII, il y avait devant les Filles-Dieu des hommes qui, la tasse d'argent à la main, donnaient à boire à quiconque en voulait; et à celle de Charles VIII, il y en eut qui donnèrent en outre à manger. Mais jamais la ville ne poussa si loin la prévenance pour le cortège royal qu'à l'entrée de la reine Anne de Bretagne en 1504. Depuis la porte Saint-Denis jusqu'à Notre-Dame, elle avait disposé, en douze ou quinze endroits différents, de petites troupes pour présenter du pain et du vin tant à la reine qu'à ses dames et à ses gens, « et même pour faire davantage s'il leur prenoit quelque faiblesse, » ajoute pudiquement Sauvai... Sainte-Foix n'a pas cette délicatesse, et il indique crûment le vase intime qu'elles devaient offrir au besoin (2). Enfin, à l'arrivée de François Ier, au retour de sa captivité de Madrid, la ville avait pris soin de distribuer à la porte Saint-Denis (fig. 4), au sépulcre, aux Saints-Innocents, à Sainte-Catherine, à Saint- Barthélémy, à PHôtel-Dieu , au parvis Notre-Dame, etc., des troupes composées chacune d'environ cent petits garçons chargés d'entretenir l'enthousiasme populaire, en criant , de* leurs voix perçantes et sans reprendre haleine : Vive le roi! dès qu'il viendrait à apparaître, jusqu'à ce qu'il fut hors de vue (3).
Le 1er sepembre 4467, Charlotte de Savoie, seconde
(1) Suivant d'autres, c'est Philippe VI qui serait entré armé à Notre-Dame, après la bataille de Crécy. (Lemaire , Paris ancien et nouveau, 1. 1 , p. 63.)
(2) Essais historiques, 1. 1, p. 129.
(3) Outre tous les chroniqueurs du temps, voir pour ces détails le Cérémonial françois ; Su val, t. Il, p. 642 (Entrées des rois) ; Mohteil , t. I, ép. 11.
femme de Louis XI, revenant à Paris, \ cuira d'une ma nière inusitée, par la Seine, ce qui donna lieu à quelque
tr.
modifications du cérémonial habituel. Avant qu'elle ne s'embarquât, les conseillers et bourgeois de la ville allèrent au-devant d'elle dans des bateaux richement couverts de
tapisseries el de draps de soie. Ils avaient avec eux les petits enfants de chœur de la sainte Chapelle, qui disaient de « beaulx virelais, chaînons et aultres bergerettes moult a mélodieusement, et un grand nombre de clairons, tromu pettes, chantres, hauts et basf instruments de diverse « sorte qui jouèrent leurs plus beaux airs, au moment où « la reine entra, avec ses dames et demoiselles, dans le ba- « Icau qui lui estoit destiné. » Ce fut laque les bourgeois lui présentèrent un cerf fait de confiture, qui avait les armes de la reine pendues à son col. Le bateau était rempli en outre de beaux drageoirs, qui renfermaient des espiceries de chambre, — de fruits nouveaux, de violettes odorantes semées partout. La reine vint débarquer au terrain de Notre-Dame, où elle trouva pour la recevoir tous les présidents et conseillers de la cour de parlement, Févêque de Paris et autres notables. « Et à l'entrée du dit terrain, y « a voit fait de moult beaulx personnaiges illec richement « mis et ordonnez de par la ville de Paris. » Durant sa réception, et tandis qu'elle faisait sa prière à Notre-Dame, on offrait sur son bateau du vin à qui en voulait. Elle se rembarqua ensuite, et descendit devant l'église des Célestins, pour monter avec son cortège sur les palefrois et haquenées qui la conduisirent à l'hôtel du roi aux Tournelles fl).
lue des plus pompeuses entrées dont fassent mention les annales de Paris, c'est celle de Louis XIV et de Marie-Thérèse, à la suite de la paix des Pyrénées, scellée par leur mariage (26 août 1660). On avait élevé aux portes de la ville, à l'endroit qui a gardé depuis le nom de barrière du Trône, un dais très riche, dont l'estrade avait environ dix pieds de haut, où l'on montait de trois côtés par dixhuit marches, et qui communiquait par une galerie au premier étage d'une maison voisine. Sur les huit heures
l Chronique de Jean de Times (Collection Michaud , t. IV , p. 279).
1 I LES RUES DU VrEUX PARIS.
du matin, le poi et la reine qui, depuis leur retour, avaient demeuré au château de Vincennes, prirent place sur ce trône. Louis XJV s'assit sur le fauteuil du milieu, resplendissant comme le soleil qu'il avait choisi pour emblème; Marie-Thérèse, tellement chargée d'or, de perles et de pierreries qu'on pouvait à peine distinguer l'étoffe de sa robe, s'assit à sa gauche; tous deux étaient entourés de princes et princesses du sang et des officiers de la couronne. Ce fut là qu'ils reçurent les hommages et les clefs d'argent ciselées de Paris. Puis le roi dîna dans la maison qui communiquait avec le trône, pendant que les divers ordres de la ville et les équipages commençaient le défilé (fig. 5).
La marche s'ouvrait par le train du cardinal Mazarin, qui déploya dans cette occasion une magnificence inouïe : il était composé de soixante- douze mulets, caparaçonnés d'une façon éblouissante, avec des mors argentés, des aigrettes, plaques, grelots et sonnettes d'argent massif, couverts de housses de soie richement travaillées et brodées à ses chiffres (1), et de onze carrosses, tous à six chevaux, sauf le dernier, en forme de litière suspendue, qui en avait huit, et qu'entouraient les gentilshommes, les estafiers et les gardes de Son Éminence. Puis venaient le train de Monsieur, les vingt-quatre mulets de la reine, les soixante du roi, avec leurs harnais, plaques, couvertures d'argent massif et de tissus d'or ou de soie; la petite écurie, la chancellerie, les deux compagnies de mousquetaires, les pages de la chambre et les gentilshommes servants, le grand prévôt de l'hôtel avec tous ses officiers , les gouverneurs et lieutenants du roi dans les provinces, les Cent-Suisses.de la garde, le grand maître et le maître des cérémonies, avec leurs bâtons couverts de velours noir et garnis de pommes et viroles d'ivoire; quatre trompettes de la chambre, dix-neuf
v'l)' Parent, la Muse en belle humeur. — Lorkt, Muse historique , 28 août 1660.
LES SOLENNITÉS NATIONALES. \r,
hérauts en appareil imposant, guidés par le roi d'armes avec son sceptre, que surmontait une fleur de lis d'or massif; les officiers de la couronne, tels que le grand maître de l'artillerie, les maréchaux <lc France et le grand écuyer portant l'épée royale, dans son fourreau de velours pers fleurdelisé, couchée le long de Pencolure de son cheval et appuyée sur son bras gauche. Au centre du cortège, s'avançait le roi, monte sur un cheval bai-brun, précède de son porte-manteau et d'autres officiers, environne des archers de la gaule écossaise, suivi du grand chambellan, du capitaine des gardes et du premier gentilhomme de la chambre.
Venaient ensuite : Monsieur, seul, monte sur un barbe blanc, — et, après diverses évolutions du cortège, derrière sa haquenée blanche, conduite par deux de ses écuyers, et accostée de deux pages qui soutenaient les pentes de la housse, — la reine, seule dans sa calèche découverte, décorée avec magnificence, sous un dais semblable à celui du roi : ses officiers l'entouraient, et l'ambassadeur d'Espagne marchait un peu derrière.
Le duc de Guise avec ses Mores, et les autres princes de la maison de Guise; cinq carrosses du corps, où se trouvaient les princesses et les dames d'honneur, deux cents gardes du corps' à cheval, sur quatre de front, suivaient la jeune reine. Les gens d'armes fermaient cette marche triomphale dont j'ai abrégé les détails, et dont je n'ai même pas essayé de décrire la splendeur.
Le premier arc de triomphe, dressé sur la place du marché Saint-Antoine , était d'une grandeur et d'une élévation prodigieuses; on. l'avait orné de bas-reliefs, de figures symboliques, de festons, de guirlandes, de devises et d'inscriptions. Chaque arc de triomphe avait ses musiciens, et les hautbois, les musettes, les violons ne cessaient d'y faire entendre les plus belles mélodies de Lulli , dont la renommée commençait, mêlées aux airs plus anciens, mais encore
populaires, de Boësset, de Guedron et de Ducaurroy. Au carrefour Saint-Gervais , près la porte Baudet, s élevait une montagne artificielle de quarante pieds de haut, représentant le Parnasse, ou les sciences et les arts venaient rendre hommage à Louis. La cime en était couverte de lauriers; les fontaines de Castalie et d'Hippocrène baignaient ses flancs; on Pavait percée d'outre en outre en guise de grotte, dont l'entrée était formée de deux palmiers, autour desquels se jouaient une multitude de petits Amours. Sur la croupe de la montagne se tenaient assises les neuf Muses, reconnaissablés à leurs attributs, et vêtues à la légère d'or et d'argent, accompagnées d'Apollon qui portait un manteau d'écarlate, et dont la lyre resplendissait d'or. Un grand nombre d'autres figures, drapées dans leurs toges et coiffées de lauriers, représentaient les plus illustres poètes réunis pour chanter les louanges du couple royal , dont la Vertu montrait le double profil accouplé dans un médaillon d'or, qu'entourait une guirlande de fleurs et que surmontait une couronne.
A Tentrée du marché du cimetière Saint-Jean, quatrevingts musiciens, rangés sur un amphithéâtre, saluèrent le passage du roi par une harmonie joyeuse, et l'on chanta des vers assez plats composés par Boisrobert pour la circonstance :
Vouez, ù Reine triomphante, Et recevoir des vœux et nous donner des lois,
Venez régner sur le cœur des François, El perdez sans regret le beau titre d'Infante,
Entre les bras du plus beau des rois.
La décoration du pont Notre-Dame était chargée de trophées d'Amours et de cœurs; des figures de marbre y représentaient l'Honneur, la Fécondité, l'Hymen, etc. Au milieu de la place du Marché-Neuf un arc de triomphe s'élevait sur six piédestaux, décorés d'autant de figures allégoriques (fig. 6); Louis XIV vêtait représenté, au centre, sous la
forme d'un jeune Hercule, et la reine sous celle d'une dée Mais rien n'approchait de l'arc el de l'obéliàque de plus de
Fig. G. —Décoration du Marché-Neuf pour l'entrée de Louis XIV, en 1GG0.
cent pieds de haut qui décoraient la place Dauphine : l'arc était feint de marbre blanc, aux moulures et aux ornements enrichis d'or; les quatre éléments s'y voyaient sous les figures d'autant de termes; les piédestaux, les frontons,
L8 Les rues du vieux paris.
et toutes les parties du monument disparaissaient sous les bas-reliefs, dont il faudrait un chapitre entier pour indiquer sommairement la disposition et le sujet; l'obélisque enfin clait surmonté par une Gloire assise sur un globe céleste, avec des ailes au dos, une couronne d'or sur la tête, tenant d'une main un cercle d'azur semé d'étoiles d'or qui enfermait les chiffres du roi et de la reine; de l'autre, une corne d'abondance et une trompette (1).
Est-ce un homme, est-ce un dieu qu'on prétendait honorer de la sorte? Certes, dans la pompe plus que royale de cette entrée , que nous avons décrite avec un certain détail , parce qu'elle offre le type le plus complet d'une cérémonie aujourd'hui disparue, on voit poindre çà et là un commencement d'idolâtrie. Il y a toujours eu, au sens rigoureux du mot, quelque chose d'un culte, dans les hommages rendus à Louis XIV, celui de tous les monarques de la terre, sans en excepter le grand lama du Thibet, dont le trône a le plus empiété sur l'autel.
Les causes ou les prétextes de ces entrées solennelles variaient beaucoup. On saisissait toutes les occasions de déployer une pompe qui charmait les Parisiens. Quelques années auparavant, le 7 septembre 16ol , la déclaration de la majorité de Louis XIV avait fourni l'une de ces occasions. Le voyageur anglais Evelyn raconte qu'il alla chez le fameux philosophe Hobbes, qui se trouvait à Paris, pour voir de ses fenêtres la marche triomphale du jeune roi se rendant au parlement. Nous ne voulons pas répéter entièrement après lui l'interminable description de ce riche cortège ; nous en détacherons seulement quelques détails d'un caractère particulier.
1 Entrée de Louis XIV, 1660. — Lekaire , Paris ancien et nouveau, t. III , passim. — Lv Fontuxe . Relation à Fouquel. Il existe, sur celte entrée, une multitude innombrable de relations dont M. L. de Laborde a énuméré trente-deux des moins connues, dans les noies de son Palais Mazarin.
A la suite de cinquante hommes en magnifique livrée, précédés d'un aide des cérémonies, et de cent chevaulégers de la reine, commandés par un lieutenant tout couvert de broderies et de rubans, marchaient deux cents chevau-légers du roi, avec quatre trompettes en velours bleu brodé d'or, et à leur tête le eomted'Olonnc, dont le baudrier était couvert de perles.
Les Suisses avaient pour chefs deux cavaliers en satin écarlate, dont chacun était escorté de douze pages avec des hallebardes et portait à son bonnet une aigrette de héron avec un nœud de diamant. Au milieu des grands, des lieutenants généraux, des gouverneurs, s'avançait le , chevalier Paul , dont la croix de Malte valait dix mille écus à elle seule. Devant ces seigneurs marchaient des trompettes et des hérauts d'armes en dalmatiques de velours bleu semé de fleurs de lis, coiffés de toques de velours et le caducée à la main. Derrière les maréchaux de France, le comte d'Harcourt, grand écuyer, portait, suspendue a une écharpe, l'épée du roi dans un fourreau bleu fleurdelisé. Puis, quantité de laquais, de pages, de gardes du corps, et enfin, sur un cheval barbe isabelle dont la housse était semée de croix du Saint-Esprit et de fleurs de lis, le roi, « comme un jeune Apollon, » si richement vêtu que l'étoffe de son habit disparaissait sous la broderie, et presque toujours le chapeau à la main pour saluer les dames aux fenêtres. A sa suite venaient encore beaucoup de grands personnages, des écuyers, les exempts des gardes, les pages, la livrée, les gendarmes du roi, etc., etc., enfermant entre leurs files les ducs et princes du sang; puis le carrosse de la reine-mère et de Monsieur, enfin une quantité innombrable d'équipages pleins de dames et de gentilshommes (!}.
(1) Voyuye de Lister à Parts , publié par la Société des Bibliophiles en 1875, supplémenl . p. 27 î.
Parfois, les entrées publiques avaient lieu plus ou moins longtemps après l'entrée réelle (J). Il en fut ainsi pour Marie-Antoinette, arrivée en France et mariée au dauphin en 1 "70, mais dont l'entrée solennelle ne se fit que le 8 juin 177:> , au milieu d'un enthousiasme touchant au délire. Dans une lettre à Marie-Thérèse, la future souveraine parle en termes émus de « l'empressement et de la tendresse de ce « pauvre peuple qui, malgré les impôts dont il est accablé, « dit-elle, était transporté de joie de nous voir. »
(.'est dans la Gazette de France que l'on trouve tout le détail de cette entrée dont l'éclat et la beauté furent dus surtout à l'affluence et à l'enthousiasme du peuple : plus de cinquante mille personnes massées dans le seul jardin des Tuileries, montées jusque sur les arbres, poussaient des clameurs de joie au passage de la belle et gracieuse dau-
phine, que depuis Mais on en était encore à l'amour
bruyant et passionné, amour qui, selon l'usage, fit éclore une quantité de pièces de vers, toutes plus ou moins médiocres. « De mémoire d'homme, écrit Mercy dans une de « ses lettres à Marie-Thérèse, on ne se ressouvient point « ici d'une entrée qui ait fait autant de sensation et qui y « ait eu un succès aussi général (2 . » — La joie , dit un autre contemporain, rayonnait sur le visage de la princesse, ainsi que sur celui de M. le dauphin, qui demandait souvent s'il n'arrivait point d'accident, et si les gardes empressés à contenir la multitude ne faisaient de mal à personne. L'un et l'autre s'écriaient avec reconnaissance : Ah! le bon peuple! « Ils remontèrent au château; et comme, malgré leurs différentes courses , beaucoup de gens ne semblaient pas avoir
(1) On peut voir, dans le Journal de l'avocat Barbier, la description des honneurs rendus aux filles de Louis XV. quand elles venaient à Paris pour la première fois, spécialement à madame Victoire, lorsqu'elle s'y rendit le 28 septembre 1749,
en compagnie de ses trois sœurs aînées, qui s'effacèrent celte fois devant elle.
(2) Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et Mercy-Argenteau, t. I, p. 4G7.
encpre satisfait leur curiosité, M. le dauphin et madame la dauphine se montrèrent sur une galerie qui dominé la ternisse du château, bientôt inondée de flots de spectateurs; il s'établit alors, entre le peuple el ce couple auguste, une espèce de dialogue tendre el entrecoupé, marqué par le sourire, les regards de la bienveillance, l'affectiop paternelle d'une part, et les acclamations tumultueuses et sans suite de l'autre (1). »
La plupart des entrées solennelles des princes , ou des rois étrangers (2), des légats, évoques, ambassadeurs, étaient la répétition des principales cérémonies qui accompagnaient la réception des rois et des reines de France. Nous allons prendre comme exemplaire celle d'un éveque de Paris au treizième siècle. Depuis huit jours, les bourgeois ont encourtiné la ville de draperies éclatantes; la cathédrale a été tendue de draps d'argent et de tapis sarrasinois, jonchée d'herbes odoriférantes. L'évèque est descendu dans l'abbaye de Sainte-Geneviève, où se sont rassemblés les évoques de Beauvais et de Chartres et le métropolitain de Sens, ainsi que les cent notaires de l'évêché, dont le doyen coupe la chevelure du nouveau dignitaire, en ne lui laissant qu'une couronne. Le prélat revêt les habits épiscopaux : robe de soie fourrée de vair, surplis, étole, vêtement long traînant à terre et dont l'ouverture est du haut en bas garnie d'or phrygien, mitre de drap d'or, enfin le magnifique pluvial offert par les orfèvres. On ouvre alors les portes de l'abbaye à quatre des plus grands seigneurs de France, les barons de Montmorency, de Chevreuse, de Luzarche et de Montgeron. Puis le cortège se met en mar-
(1) Journal histor. du rétablissement de la magistrature en France, 1776.
(2) Voir, pour l'entrée du roi de Portugal en li76, la Chronique de Jean de Troyes (collection Michaud , t. IV, p. 32C), et pour celle de Charles-Quint, en 15i0. les Archives curieuses de l'histoire de France, Ve série, t. III. La ville offrit à ce dernier monarque une statue d'Hercule en or, de sept pieds de haut.
che. D'abord viennent les varlets de l'évoque de Paris, montes su!' vingl chevaux et sonnant de la trompette, tandis que, plus loin, les clercs chantent le Tel>eum, accompagnés par les violes, les harpes et les psaltérions. La garde épiscppalé les suit, portant la cuirasse, recouverte de la cotte d'armes blasonnée. Puis la grande confrérie de Notre-Dame, composée de trente-six prêtres et de trentesix bourgeois, puis les confrères flagellants en tunique ronge à capuchon, et les pénitents bleus, et les pénitents blancs, et enfin la toute nouvelle confrérie de Saint-Michel. Les six corps de Paris s'avancent ensuite derrière leurs six maîtres, le plus ancien tenant la bannière.
Le Te Deum se rapproche, la scène change; c'est messire Pévêque. Des arbalétriers du roi le précèdent et les quatre barons , magnifiques sous leur chaperon à frange d'or, chaussés de houseaux en cuir de Cordoue, avec le surcot de sandal à manches de martre zibeline, portent sur leurs épaules une chaise ou trône en chêne sculpté, entremêlé de cèdre et de bois odoriférant. Le prélat, assis, bénit le peuple de sa main nue, tandis que l'autre, gantée de daim, ornée de rubis, tient la crosse d'or. Derrière lui, achevai, sont les évèques ses frères, et le cardinal légat vêtu de la chlamyde noire et de la mosette violette , insignes de sa dignité; autour, les prieurs en aubes de samit soyeux, les moines en étole, les prêtres en gamache de velours, les diacres vêtus de la dalmatique, l'ample robe blanche bordée de pourpre. Le cortège s'arrête un instant à l'enceinte nouvelle, où le corps des bourgeois présente à l'évêque les clefs de la ville. Sur le parvis Notre- Dame, les barons déposent le trône. La porte de l'église est fermée. Les cinquante-deux chanoines de la cathédrale se tiennent sous le portail, ayant derrière eux. l'homme d'armes du chapitre armé de toutes pièces. Le prélat s'avance seul et, mettant ses mains dans celles du doven,
jure de maintenir les droits du chapitre. Les clercs sonnent des clochettes, les portes s'ouvrent et l'évoque enjre, précédé de la croix, dans la basilique richement décori où, du haut de son siège, entouré de ses dignitaires laïques et ecclésiastiques, il reçoit l'hommage de ses vassaux, féaux, tenanciers et redevables. Jusqu'à la nuit tombante , la foule, massée aux abords de la cathédrale, Voit arriver de tous les points et défiler sur le parvis, des abbés, des seigneurs, des barons et chevaliers précédés de leur bannière et suivis de leurs gens d'armes, qui viennent prêter serment à leur suzerain et en recevoir l'investiture (1).
Quelquefois même les entrées de personnages d'un ordre bien moins élevé rappelaient également, sur une échelle un peu moindre, l'appareil des entrées princières. Un curieux passage de Loret le prouve :
J'oubliay de dire eu mes carmes Que le grand général des Carmes, Italien de nation Et savant en perfection , Venant de lointaine contrée , Avoit fait une belle entrée (De cent carrosses escorté) Dans Paris la grande cité , Où réceptions magnifiques , Excellens concerts de musiques, Mainte harangue et compliment, Ne lui manquèrent nullement.
Lord Hay de Sanelay, plus tard comte de Carlisle, envoyé par le roi Jacques à Paris, en 1616, pour féliciter Louis XIII de son mariage, se rendit au Louvre en un triomphant cortège, où il étala sa magnificence, devenue en quelque sorte proverbiale. Son cheval, dit le Mercure de l'époque, était ferré de fers d'argent légèrement attachés,
(1) G. d'Avenel, Les Évcques et Archevêques de Paris , t. I, ch. x. L'auteur a appliqué celle description type à l'entrée deGuillaume d'Auvergne (1228),. en y ajoutant quelques détails de fantaisie.
et en passanl devant des clames de haut rang, il le fit caracoler et piaffer si bien, que les fers volèrent de cote et d'autre. Aussitôt, l'argentier de sa maison s'approcha en brillante livrée et tira d'un coffre recouvert en velours d'autres fers en argent, qui disparurent de même à la station suivante.
Plus tard (24 mai 1625), le glorieux Buckingham, envoyé à Paris pour chercher la nouvelle reine d'Angleterre, fit une entrée dont la splendeur dépassa tout ce qu'on avait vu en pareil cas. Vingt gentilshommes et douze pages lui avaient été spécialement attachés; il était accompagné en outre de huit grands seigneurs et vingt- quatre chevaliers, suivis chacun de six ou sept pages et autant de valets. Sa suite se montait à près de sept cents personnes (1). L'ambassade polonaise qui vint à Paris sous la régence d'Anne d'Autriche (1645), fit son entrée sur des chevaux non seulement caparaçonnés d'or, maïs, par un raffinement bizarre, peints des pieds à la tête aux couleurs héraldiques de leurs cavaliers.
Quant aux fêtes qui célébraient les naissances de dauphins, un tel air de famille les réunit aux précédentes, qu'on n'en pourrait essayer la description sans s'exposer à de continuelles redites. Les décharges d'artillerie, la sonnerie des cloches, les illuminations, les fusées volantes, les feux d'artifice , les orchestres en plein air , les danses en place de Grève, les fontaines de vin, les saucisses et cervelas jetés à la tête des portefaix, les carrosses, d'où partait une pluie de menues pièces d'argent, en faisaient le fond essentiel et invariable. Tout au plus y a-t-il lieu de noter deux ou trois points curieux dans l'histoire particulière de ces réjouissances publiques.
Lors de la naissance du prince qui devait être Louis XIV,
(1) Glizot, Un projet de mariage royal, p. 330.
toutes les cloches de Paris, môme celles de l'Hôtel de ville et du Palais, qui ne sonnaient, pour ainsi dire, jamais en branle, remplirent les airs de leurs joyeux carillons pendant trois joins et dois nuits, selon l'antique usage; pour les naissances de dauphins. Des feux de joie s'allumèrent devant tontes les portes. On jeta des poignées d'argent an peuple par les fenêtres de l'ambassade d'Angleterre (1). Le lieutenant civil Laffemas éleva devant son hôtel un théâtre décoré de figures symboliques et emblématiques. Un simple particulier, le sieur de la Ralière, alla plus loin : dans le transport de son enthousiasme, il fit dresser au milieu de la rue des tables publiques chargées de comestibles abondants; couler, durant quatorze heures, des vins de prix par une fontaine à quatre canaux, et promener toute la nuit, à travers Paris, deux carrosses pleins de musiciens, suivis d'un chariot qui distribuait aux passants à boire et à manger.
Mais on n'en finirait pas de vouloir indiquer, si sommairement que ce fût, toutes les manifestations auxquelles donna lieu, dans cette conjoncture, l'allégresse des Parisiens (2).
La Gazette a consacré plusieurs extraordinaires à la description des réjouissances sans fin qui accueillirent la naissance du duc de Bourgogne, fils du dauphin, en 1682. Comme tout cela se ressemble, nous ne citerons qu'un trait particulier de l'allégresse des Suisses de la garde. On les vit danser, au nombre de plus de deux cents, devant
(1) Ces distributions d'argent, qui accompagnaient souvent les feux de joie et les fontaines de vin, dans les solennités de ce genre, donnèrent lieu, en 1658, à un incident singulier. L'argent que l'ambassadeur d'Espagne dans les Pays-Bas avait fait jeter au peuple se trouva faux; ce fait incroyable est attesté par une lettre de de Thou à Mazarin (7 février 1658) et le Journal d'un voyage à Paris en 1657-8, p. 1i07. On juge de l'effet produit sur le peuple par une semblable supercherie.
(2) Gazette de septembre 1638. — Chanson de Saint-Amant sur la naissance de Louis XIV. — Cl. Ruçgieri, Précis historique sur les fêtes, etc., in-8, p. 212 et suivantes.
les portes du palais, et, après avoir épuise tout le bois à brûler dans leurs feux de joie, jeter successivement au brasier des poutres destinées à faire des planchers, les hâtons de la chaise du duc d'Aumont, et jusqu'à leurs paillasses (1).
La naissance du dauphin, fils de Louis XV, en 1729, fut célébrée avec d'autant plus d'éclat qu'il n'y en avait pas eu depuis soixante-huit ans. On avait eu le temps d'oublier les cérémonies usitées en pareil cas, et il fallut en faire entreprendre la recherche. Une ordonnance du prévôt des marchands et des échevins prescrivit des feux de joie et des illuminations aux maisons pendant trois jours, et le Parlement rendit un arrêt confirmé par une ordonnance du lieutenant de police, pour les étendre jusqu'au quatrième jour. Les maisons des échevins étaient illuminées avec lampions et lustres; chaque soir elles avaient deux tonneaux de vin à leurs portes. Le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, venait tous les jours à la ville en grande pompe, avec quatre carrosses de suite, sa maison et ses gardes, jetant beaucoup d'argent au peuple. Samuel Bernard fit tirer un magnifique feu d'artifice sur la place des Victoires. Le gros Thomas, fameux charlatan du Pont-Neuf, arracha les dents gratis pendant plusieurs jours et voulait donner un festin en plein air, que la police dut interdire (fig. 8). Le dimanche 11 septembre, il y eut une procession générale de tous les chapitres, qui se rendirent d'abord à Notre-Dame, puis dans la cour du palais au bas de la sainte Chapelle; elle fut suivie d'une procession de chaque paroisse et communauté , « en sorte qu'on n'entend que chanter dans les rues » . Le mercredi 7, le roi était venu à Paris, avec un immense cortège, assister à un Te Deum, au bruit des décharges de l'artillerie et de la mousqueterie, et il avait parcouru la ville
(1) Gazette d'août 16S2. — Lettres de Mme de Sévigné, édition Régnier et de Monmerqué, t. Vil, p. 190.
pour jouir du spectacle magique des illuminations qui , particulièrement dans la rue Saint-Honoré, faisaient nue pers pective incomparable (1).
Huit ans après, la naissance de madame Victoire fut signalée par un quiproquo semi-comique. Pendant qu'on était assemblé dans l'appartement de la reine, un huissier reçut Tordre d'envoyer un garçon de la chambre chercher du vin d'Espagne. Il ouvrit la porte , en criant : « Un gar-
Fig. 8. — Le gros Thomas, sur le terre-plein du Pont-Neuf; d'après Rigaud.
çon ! un garçon ! » On se méprit à la signification de ce mot qui, répété de bouche en bouche, fit croire que Marie Leczinska venait de donner le jour à un prince. Aussitôt la nouvelle se répand du château à la ville ; les acclamations s'élèvent de toutes parts; on allume des feux dans la Place d'armes, devant les hôtels, dans un grand nombre de rues ;
1 Journal de Barbier, t. II, 76-80. Les pièces qui parurent alors forment un recueil de deui volumes in-'i0.
on tire des boites et des fusées. Mais tout à coup on apprend que ce prétendu prince n'est qu'une princesse , les feux s'éteignent et les cris de joie se taisent en même temps (1).
Quand, après une longue stérilité, .Marie-Antoinette eut donné naissance à celle qui devait être la duchesse d'Angouleme, elle voulut célébrer cet heureux événement par un acte délicat de générosité. Cent couples pauvres, choisis par les curés de Paris , reçurent une dot de cinq cents francs chacun, sans parler du trousseau, ni de rengagement pris par la reine de faire payer tous les mois de nourrice des premiers enfants nés de ces mariages. L'archevêque les bénit solennellement dans l'église de Notre-Dame, ainsi que deux vieillards, accompagnés de leurs enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, qui célébraient leur cinquantaine. Tous étaient vêtus d'une manière uniforme, les filles d'une robe de toile d'orange jaune , les garçons d'un habit de drap puce. Ils se rangèrent ensuite en ordre pour recevoir Leurs Majestés, lorsqu'elles vinrent, en compagnie des princes et des princesses du sang, faire une visite à l'église métropolitaine, le 8 février 1779, après les relevailles de Marie Antoinette. Le coup d'œil qui se déroulait sous les voûtes de la vieille basilique était des plus touchants. Le directeur général des finances en consacra le souvenir par une médaille d'argent qu'il fit donner à chaque couple. D'abondantes distributions d'aumônes et la délivrance de plusieurs prisonniers pour dettes mirent le sceau à une. fête si bien commencée (2).
Mercier nous a conservé (3) la description pittoresque de
(1) Mémoires du duc de Luynes. Suivant le commissaire de police de Narbonne, cité par M. Rathen , c'est Louis XV lui-même qui se serait amusé à répandre ce faux bruit.
(2) Correspondance secrète de Marie-Thérèse et de Mercy-Argenteau , t, III, p. 287, 294.
(3) Tableau de Paris (Amsterdam, 1682, in-12), t. III, ch. c. Voir aussi le Journal de Barbier, in-12, t. I, p. 148, 149.
la part que prenaient, de son temps, les poissardes et les portefaix à ces réjouissances nationales, Les dames de la Halle, <|iii <mt toujourseu un goût prononce pour l'éloquence, allaient féliciter le roi, qu'elles haranguaient à genoux, en grands falbalas, armées d'énormes bouquets. Elles dînaient ensuite au grand commun , et, revenues à Paris, se promenaient en triomphe par les rues. Quant aux crocheteurs, ramoneurs, porteurs de chaises ei porteurs d'eau, tenant en main les instruments de leur industrie, ils se mettaient en route pour Versailles, avec des violons à leur tête, et s'arrêtaient dans la cour de marbre, pour y complimenter le roi, qui se montrait à son balcon. Dans les représentations gratuites données à la suite de ces événements, les charbonniers occupaient la loge du roi et les poissardes celle de la reine. Au premier accouchement de Marie-Antoinette, la loge du roi s'étant trouvée occupée quand les charbonniers arrivèrent pour voir représenter Zaïre, ils le trouvèrent très mauvais. On reconnut la légitimité de leurs réclamations et on les fit asseoir sur le théâtre, toujours du côté du roi. Avant et après le spectacle, les figurants se joignirent à leurs danses et à celles des dames de la halle, et les comédiens vinrent leur verser eux-mêmes à boire. A la Comédie italienne, les danses populaires sur la scène, après le spectacle, furent plus animées encore, ainsi que les distributions de comestibles et de boissons faites par les acteurs. Clairval, qui avait représenté Henri IV, fut baisé par toutes les poissardes, qui voulurent absolument danser avec lui (1).
Ces messieurs venaient aussi, au besoin, présenter en corps à Sa Majesté des remontrances et d'humbles suppliques. Les cochers de fiacres, menacés d'une réforme, sur la fin du règne de Louis XV, s'avisèrent d'aller, avec leurs équi-
(I) Anecdotes du règne de Louis XVI , t. I , p. 305-9.
pages, porter une requête à la cour, qui se trouvait alors à Choisy. Quand on aperçut les dix-huit cents fiacres, qui couvraient la plaine et accouraient au galop de leurs chevaux, on crut à une émeute populaire, et Louis XV ne fut pas moins ému, en apprenant de quoi il s'agissait, qu'il ne l'avait été, quelque temps auparavant, de la démarche des députés du parlement. On renvoya les fiacres, et l'orateur fut mis à Bicêtre.
Parfois ces députations populaires imaginaient une mise en scène et des facéties plus ou moins ingénieuses : par exemple, un ramoneur se cachait dans une cheminée à la prussienne , que trois ou quatre de ses camarades portaient sur un brancard; puis tout à coup, passant la tête hors du tuyau, adressait un discours à Sa Majesté du haut de cette nouvelle tribune aux harangues. D'autres fois, on voyait les porteurs de chaises promener une figure colossale , à robe parsemée de fleurs de lis , qui tenait dans ses bras un poupon qu'elle couvrait de caresses.
Les naissances dans les maisons des princes du sang ne passaient pas non plus sans de nombreuses démonstrations publiques. En juillet 1664, -un fils étant né à Monsieur, toute la domesticité du Palais-Royal se piqua d'honneur et fit défoncer six muids de vin pour la canaille qui se pressait sur les lieux. Le concierge du Palais et un domestique de la garde-robe se mirent en frais de violons, trompettes, lanternes, feux, canons et boites, qui réjouirent tout le quartier, jusque fort avant dans la nuit, et un autre organisa lui-même, de sa propre bourse, une fontaine de vin publique et un feu d'artifice sur la rivière (1).
L'Empire tint à honneur de surpasser encore la royauté en pareille circonstance, et l'on peut lire dans les Mémoires du valet de chambre Constant, le détail des fêtes innombra-
(t) Loret, Muse historique, 20 juillet 166i.
hlcs qui auront lieu à Paris et à Saint-Cloud en 181 \9 pour la naissance et le baptême <lu roi de Rome.
Il nous faut dire aussi quelques mots des mariages.
Choisissons d'abord, parmi les fêtes des noces prineières , celles qui curent lieu, le 24 avril 1558, au mariage de Marie-Stuart avec le dauphin François, telles (pic nous les trouvons décrites dans les Archives curieuses de l'histoire de France. On avait dressé, au parvis Notre-Dame, « un théâtre ou échafaud, avec une galerie, lequel théâtre et galerie était de douze pieds de hauteur, fait par dessus en façon d'arche, revêtu de pampres de tous côtés, à l'antique, et de telle magnificence et forme qu'il n'y a eu ouvrier qui n'en ait eu quelques bons deniers pour sa part.
(( . . . Au-devant de la grande porte étoit dressé un ciel royal, semé de fleurs de lis, avec tapisseries de même aux deux côtés de la dite porte. . . De dix à onze heures du matin, vinrent premièrement les Suisses, vêtus de leurs livrées , portant leurs hallebardes, avec leurs tabourins et fifres sonnant. » Arrive ensuite M. de Guise, qui, s'apercevant que les seigneurs et gentilshommes amassés sur le théâtre empêchaient le peuple de voir, « en peu de paroles, faisant signe de la main, » leur dit de se retirer. « Et marchant le premier, le suivoient grand nombre de joueurs d'instrumens musicaux, comme trompettes , clairons, hautbois, flageols, violes, violons, cistres, guiternes et autres infinis, sonnant et jouant si mélodieusement que c'était chose fort délectable, et étoient les dits joueurs habillés de livrée rouge et jaune. Après vinrent les cent gentilhommes du roi, en bon ordre et équipage; après, les princes tant richement vêtus et ornés que c'était chose merveilleuse. Et après, suivoient les abbés , les évêques , trois spécialement portant mitres et crosses très riches; puis après, les archevêques en grand nombre, puis messieurs les révérendissimes cardinaux de
Bourbon, de Lorraine, de Guise, de Sens, de Meudon et Lenoncourt, lesquels su i voit le révérendissime cardinal Trivulse, léiiat en France, devant lequel on portoit la croix et masse d'or. Finalement vinrent les dits roi-dauphin et la rcine-dauphine, conduits, le dit roi-dauphin par le roi de Navarre, accompagne de monsieur d'Orléans et monsieur (TAngoulême, et la dite reine-dauphine par le très chrétien roi de France , accompagné de monseigneur le duc de Lorraine; laquelle étoit vêtue d'un habillement blanc comme lis, fait si somptueusement et richement qu'il seroit impossible de l'écrire; duquel deux jeunes demoiselles portoient la queue longue à merveille. A son col pendoit une bague de valeur inestimable, avec carcans, pierreries et autres richesses de grand prix , et sur son chef portoit une couronne d'or garnie de perles, diamans, rubis, saphirs, émeraudes et autres pierreries. . . et au milieu de la dite couronne pendoit une escarboucle estimée valoir cinq cent mille écus en plus. . .
« Eux arrivés devant la grand'porte de la dite église, le roy tira de son doigt un anneau , lequel il bailla à monsieur le cardinal de Bourbon, lequel les épousa, en la présence du révérend père en Dieu monseigneur l'évêque de Paris, lequel fit une scientifique et élégante oraison aux assistans. Cependant monsieur de Guise , accompagné de deux hérauts d'armes vêtus de leurs cottes, vint à Tentour des appuis dudit théâtre faire de rechef retirer les nobles et gentilshommes, afin que le peuple, qui étoit en très grand et infini nombre en la rue Neuve-Notre-Dame et aux fenêtres de tous côtés , en la dite grande place du parvis , vissent plus aisément le dit triomphe. Lors les dits hérauts crièrent par trois fois à haute voix : « Largesse ! » et jetèrent au peuple grand nombre d'or et d'argent de toutes espèces, comme henris, ducats, écus, sols, pistolets, demi-écus, testons et douzins. Lors eussiez jvu tel tumulte et cri entre le peuple
qu'on n'eût ouy tonner... Les uns j demeurèrent évanouis,
les autres perdirent leurs manteaux, les autres leurs bonnets et autres habits, tellement que le peuple, contrai ni dune telle presse, cria aux dits hérauts qu'ils n'en jetassent plus, à cause du dit tumulte. Cependant les dits seigneurs entrèrent en l'église en tel ordre que dessus, toujours marchant dessus les dits échafauds jusques en chœur, auquel lieu étoit tendu le ciel royal
« Là le dit évêque dit et célébra la messe... et durant l'offertoire fut jeté parmi l'église, de coté et d'autre, tics grande somme de deniers d'or et d'argent, en signe de libéralité et largesse. Et la messe parachevée, sont retournés par-dessus le dit théâtre ou échafaud. Et étant sortis de l'église , le roy Henry (comme prince et roy débonnaire) , ayant connu que la plupart du peuple qui étoit en bas n'avoit vu le dit triomphe, fit marcher toute la dite compagnie par le bord du théâtre, se montrant au peuple joyeux et humain, s'en retourna à l'évêché, en la grande salle duquel (laquelle étoit très richement parée) ont été servis à la réaile avec grands triomphes et magnificences. »
Après le dîner, suivi du bal, le roi et toute l'assemblée se rendirent au palais, ce les princes et gentilshommes et autres, montés sur grands chevaux, parés de drap d'or et toile d'argent, les princesses dans les litières et coches découverts par-dessus, parées de même, la reine dans sa litière et la reine-dauphine sa fille avec elle ; messeigneurs les cardinaux de Lorraine et de Bourbon étoient à côté; le roy-dauphin suivit la dite litière, accompagné du duc de Lorraine et autres princes et princesses, les dames et demoiselles montées sur des haquenées bragardes, acoutrées de velours cramoisi, avec parures d'or et richesses si grandes que Ton ne sauroit estimer. Le peuple étoit en si grand nombre parmi les rues qu'à peine pouvdfent marcher les dits seigneurs, ores qu'ils fussent à cheval bien
montés. Eus arrivés au palais, lequel étoit si magnifiquement ouvré et paré qu'on eût pu dire le Champ-Élysée n'être plus beau ne plus délectable, le roi et toute sa cour s'assirent à la table de marbre. Auquel lieu furent pareillement servis à la réaile, comme s'ensuivit : premièrement les joueurs d'instrumens musicaux, comme trompettes, clairons, hautbois, flageols et autres en grand nombre; après les gentilshommes portant leurs masses d'armes; puis les maîtres d'hôtel de la reine-dauphine, du roy-dauphin, de la reine et du roy, après le grand maistre d'hôtel du
roy Auquel souper assistèrent messieurs les prési-
dens, conseillers généraux et autres officiers de la cour de parlement, vêtus de leurs robes rouges en grand'magnificence...
a Le souper fait et grâces rendues, on eût vu les dames et demoiselles, eux réjouissant, sauter de joie. Et le bal dressé, ont été faites masques, momeries, ballades et autres jeux et passetemps, en si grand triomphe qu'il est quasi impossible de l'écrire. Et entre autres de douze chevaux artificiels, tout parés de drap d'or et toile d'argent, conduits et menés artificiellement, cheminant et allant de telle sorte qu'on eût dit iceus être vivants; sur lesquels étoient montés monsieur d'Orléans, monsieur d'Angoulême, les enfans petits de monsieur de Guise et d'Aumale , accompagnés d'autres petits et jeunes princes, menant dans des coches un grand nombre de pèlerins , tous vêtus de toile d'argent et drap d'or, avec pierreries et joyaux en grande abondance, chantant mélodieusement, avec instrumens en toute perfection de musique, hymnes et cantiques à la louange des mariés et du mariage. Et après que le dit triomphe fut parachevé, sortirent six navires couverts de drap d'or et velours cramoisi , et les voiles de toile d'argent , si ingénieusement faites et conduites de si grand'destérité, que l'on eût dit iceus flotter en l'eau et être menés par les va-
gués et ondes de mer. » Mais ce jeu, ainsi (jno les autres délectations, feintises, mélodies et récréations diverses que décrit ou indique le chroniqueur, n'appartient plus à Ja partie publique de la fête, la seule qui nous intéresse.
Sautons maintenant près de deux siècles d'un seul coup , pour ne pas risquer de fatiguer le lecteur par des répétitions trop multipliées.
L'avocat Barbier nous a donné à plusieurs reprises un tableau des réjouissances dont il avait été témoin dans les rues de Paris, aux mariages des princes fils de Louis XV. Celui du dauphin, en février 1745, ne se fit guère remarquer que par les danses populaires qui s'organisèrent dans de vastes salles dressées à cet effet, particulièrement dans celle de la place Dauphine, qui représentait un arc de triomphe percé de quatorze portiques, et par les distributions de comestibles à la foule, qui se gorgea de vin et de viande aux dépens de la ville.
Le jeudi gras 1747, jour du second mariage du dauphin, outre les particularités ordinaires , il y eut un ensemble de spectacles dont Barbier a décrit la pièce capitale en ces termes : « Le corps de ville a donné pour fête au peuple de Paris cinq chars peints et dorés , qui , depuis dix heures du matin jusqu'au soir, ont fait le tour de différents quartiers de Paris. Le premier représentait le dieu Mars avec des guerriers; le second était rempli de musiciens; le troisième représentait un vaisseau; le quatrième, Bacchus sur un tonneau et le cinquième, la déesse Gérés. Ils étaient tous attelés de huit chevaux assez bien ornés, avec des gens à pied qui les conduisaient. Tous les habillements, dans chaque char, étaient de différentes couleurs et en galons d'or ou d'argent. Le tout faisait un coup d'œil assez réjouissant et assez magnifique, quoique tout en clinquant; mais les figures dans les chars étaient très mal exécutées. Dans certaines places ceux qui y étaient jetaient au peuple des mor-
ceaux rl<> cervelas, du pain, des biscuits et des oranges (1). » Pendant la dernière maladie de ce prince, que ses vertus avaient fait aimer des Parisiens, on vit une grande foule venir chaque jour allumer des cierges devant la statue de Henri IV sur le Pont-Neuf, comme pour supplier l'aïeul, canonisé par l'affection du peuple, de sauver ce petit-fils qui promettait de marcher sur ses traces.
Les fêtes du mariage de Louis XVI (1770) sont demeurées célèbres par l'épouvantable catastrophe qui coûta la vie à plus de trois cents personnes, — douze cents, si Ton en croit Mercier et quelques autres, — à la suite d'un feu d'artifice tiré sur la place Louis XV. Aussi, lors de la naissance du dauphin , quand le roi et la reine se présentèrent au balcon de l'Hôtel de ville pour se montrer au peuple , il s'y trouva fort peu de peuple pour les saluer (2).
Comme les naissances et les mariages, tous les événements heureux dans la vie des princes devenaient des prétextes à divertissements, qui revêtaient presque toujours, avec des variantes inspirées par les circonstances, certaines formes consacrées. Les distributions publiques d'argent, de vin et de comestibles à la foule , soit sur la place de Grève , soit dans les Champs-Elysées, qui succédèrent à cette place comme centre des fêtes nationales, furent longtemps l'accompagnement obligé et la partie la plus populaire de toute solennité de ce genre. Il n'y eut jamais pour le peuple de bonne fête sans bombance : c'est là le fond de ses réjouissances, le pivot de son allégresse, la grande source de son enthousiasme. L'usage était donc d'accord avec ses plus chères traditions. On juge aisément des désordres qui en étaient la suite inséparable. Mercier en a tracé un tableau
(1) Journal de Barbier, in-12. t. IV, 18-20-, 219.
(2) Mercier. Tableau de Paris, t. V, cli. xxxvi. — Bachaumont, Mémoires secrets , 31 mai 1770, etc.
LES SOLKNNITKK NATIONALES.
hideux, et que nous croyons vrai, en faisant la part <l<> la misanthropie satirique de ce J.-.l. Rousseau au petit pied :
fcc
« Il nous faut décrire les banquets où la munificence des échevins appelle le peuple. Ces buffets sont merveilleux
dans des descriptions; de près cela fait pitié. Imaginez des échafauds d'où l'on jette des langues fourrées, des cervelas et des petits pains; le laquais lui-même fuit le saucisson envoyé par des mains qui s'amusent à le lancer avec force à la tête de la multitude. Les petits pains deviennent , pour ainsi dire, des cailloux entre les mains des insolents distributeurs. Imaginez ensuite deux tuyaux étroits, qui versent un vin assez insipide. Les forts de la halle et les fiacres s'unissent ensemble, mettent un broc au haut d'une longue perche et relèvent en l'air; mais la difficulté est de l'assujettir, au milieu d'une foule emportée et rivale, qui déplace incessamment le vase où coule la liqueur. Les coups de poings tombent comme la grêle; il y a plus de vin répandu sur le pavé que dans le broc; celui qui n'a pas les larges épaules d'un portefaix et qui n'est point entré dans la ligue, pourrait mourir de soif devant ces fontaines de vin, après s'être enflammé le gosier par la charcuterie... L'abjection et la misère, voilà les convives de ces fameux banquets... Ensuite des symphonistes tout déguenillés , perchés sur des tréteaux et environnés de sales lampions , font crier des violons aigres sous un dur archet; la canaille fait un rond immense sans ordre ni mesure, saute, crie, hurle, bat le pavé sous une danse lourde : c'est une bacchanale beaucoup plus grossière que joyeuse. Si l'on jette de l'argent, c'est pis encore : malheur au groupe tranquille où l'écu est tombé! Des furieux, des enragés, le visage sanglant et couvert de boue, fondent avec emportement, vous précipitent sur le pavé, vous rompent bras et jambes pour ramasser la pièce de monnaie (1). »
Ce mode de largesses subsista presque jusqu'à nos jours, et parmi mes lecteurs quelques-uns peuvent se souvenir d'en avoir été témoins. Lors du sacre de Charles X (2), outre
(1) Tableau de Paris, t. III, eh. lxxxvi. Amsterd., 1782.
(2) Le sacre se faisait à Reims, mais était célébré à Paris par un Te Deum
tout l'appareil in variable des fêtes nationales, — les théâtres
Fig. 10. — Grand festin en plein air, au moyen âge; d'après une gravure du seizième siècle.
solennel, où se rendaient professionnellement les ambassadeurs, les corps officiel*, etc., et par le défilé. ordinaire des coups de canon, des boîtes d'artifices, des sonneries de cloches, des illuminations.
en plein air, les boutiques et baraques foraines, les acrobates, les mâts de cocagne enduits de suif, les orchestres
publics et le reste, — on observa à Paris, sur le chapitre des distributions de vivres et de vin, la tradition des anciennes entrées royales et de toutes les grandes solennités du même genre. Du haut d'une douzaine de tribunes, des agents de police, flanqués de quelques gendarmes et d'un commissaire revêtu de ses insignes, lançaient à tour de bras dans la foule des pains et des cervelas, que des tourbillons de compétiteurs se disputaient, à la force des pieds et des poings, au milieu de la poussière. C'était absolument le tableau tracé par Mercier. A coté des tribunes coulaient incessamment de petits ruisseaux de vin, et c'était un spectacle horrible à voir que celui des chiffonniers , décrotteurs, portefaix, balayeurs, charbonniers et porteurs d'eau, se poussant, se culbutant, grimpant les uns sur les autres, escaladant les buffets au risque des coups de crosse, renversant et cassant les cruches rivales pour arriver à poser eux-mêmes à l'orifice du conduit un broc ou un seau (presque toujours renversé à son tour avant d'être plein), voire une éponge emmanchée au bout d'un bâton , et quand enfin, après dix assauts successifs, épuisés de fatigue, meurtris, inondés, ils avaient rempli le broc, aller boire et cuver leur vin à l'écart (1). Dans une telle bagarre, les gendarmes avaient grand'peine à empêcher les ivrognes et les faibles d'être écrasés.
Il faut reconnaître qu'il y avait, dans ce genre de distributions, emprunté aux mœurs d'un autre âge, quelque chose de répugnant, qui dégradait jusqu'à la charité : on finit par s'en apercevoir, et ce fut M. de Chabrol, préfet de la Seine, qui eut l'honneur de les supprimer
(1) A. Cullot, Mémoires pour servir à l'histoire des mœurs e( usages des Français, in-8°, t. I, p. 274. — Mix. du Camp, Paris, iv, 92.
définitivement, à la saint Charles de l'année 18^x d . Les distributions de comestibles de l'ancien régime aboutirent souvent à dé véritables repas dans les mes, avec les
Fig. 11. — Festin d'apparat avec service du paon sur la table, d'après une gravure sur bois
du seizième siècle.
tables dressées et servies, comme dans les grands banquets
(1) C'est à tort que M. Maxime du Camp dit que ces avilissantes distributions n'ont disparu «■ qu'avec les Bourbons de la branche aînée », et que ce fut la Révolulion de juillet qui emporta pour toujours cette coutume.
nationaux de la première Révolution et de la République de 1818. Ces bourgeois expansifs qu'on voit, dans toutes les descriptions des fêtes du moyen âge et du dix-septième siècle, sortir en hâte, se ranger devant leurs maisons, y danser, n'avaient qu'un pas à faire pour s'installer à table en plein air, et ils s'y trouvèrent tout naturellement conduits (fig. 10 et M). Chaque famille mettait son couvert à sa porte : les illuminations et les feux allumés sur les places et dans tous les carrefours éclairaient la scène; les cris, les rires, les acclamations, les saules, se mêlaient d'une table à l'autre (1). « Le riche, écrit à ce propos un poète du treizième siècle, Nicolas de Bray, n'écarte pas le pauvre de son repas; tous mangent et boivent, mêlés les uns aux autres. »
Ncc prohibet csenalia clives egeno,
Sed passim comedunt diffuso nectare venis.
Et l'auteur du Journal de Charles VI raconte qu'à l'entrée de ce prince « soupoient les gens emmy les rues par très joyeuse chère (2) ».
Ce banquet d'une ville entière, accompagné de feux de joie, de danses, de sons de trompes et de concerts donnés par les jongleurs et les bourgeois qui, toute la nuit, bassinaient parmi les rues, se prolongeait jusqu'à ce que la cloche du couvre-feu sonnât; alors, chacun se retirait dans sa maison et toutes les lumières s'éteignaient.
Lors de la naissance de Louis XIV, après la longue stérilité d'Anne d'Autriche, les habitants de Paris descendirent faire leurs repas sur les places publiques, et y tinrent table ouverte.
Quantité de bons compagnons Mangeant Iourtes de champignons,
(1) Félibien et Lobineau, Histoire de Paris, 1. XIV, eh. lu.
(2) Voir aussi la Chronique de Louis XI, par Jean de Troyes (collection Michaud, t. IV, p. 280, 293,294).
En i liiini loni liaui : Taupe, masse , Vuidoienl maint verre el mainte ta Et L'on voyoif devanl leurs Imis...
Plusieurs troupes de jeunes filles Quittant l'ouvrage el leséguilles, Chanter d'agréables chansons Endansanl avec des garçons, etc.
écrit Loret le 27 juin 16oi , à propos des réjouissances pour le sacre de Louis XIV; et pareille description se trouve fréquemment répétée dans les historiens. A la paix de 1660,
Dans les quartiers les plus notables On vit plus de quatre cent tables , Couvertes pour les bons garçons De pains, de fruits et de boissons,
et tous les grands personnages organisèrent des fontaines de vin devant leurs hôtels (1).
A la naissance du duc de Bourgogne, qui fut accueillie avec des transports inouïs d'enthousiasme populaire, pendant trois jours les rues furent pleines de tables , où chaque passant était forcé de boire, et où tel artisan, mourant de faim en temps ordinaire, mangea pour plus de cent écus.
En 1704, lors de la naissance du duc de Bretagne, premier fils du duc de Bourgogne, les bourgeois de la rue Saint- Jacques avaient bâti une espèce de géant qui, chargé de bouteilles de vin et de liqueurs, les distribuait aux passants, au moyen d'un ressort ingénieux qui lui faisait allonger et ployer le bras. A la guérison du jeune Louis XV, en 1721 , dont nous avons déjà parlé, l'enthousiasme s'exprima pendant plus de deux mois par des danses et des repas dans les rues, où Paris semblait ne plus former qu'une seule famille. « Les bourgeois faisaient servir leur souper à leurs portes et invitaient les passants à y prendre part, )> dit Duclos dans ses Mémoires secrets de Louis XIV et Louis XV.
[1J Loret, 1. XI, p. 30 et 31. On peut voir dans {'Inventaire des autographes de M. B. Fillon (n° 687), une lettre de l'imprimeur Sib. Cramoisy sur ces banquets f n pleine rue à la naissance de Louis XIV.
On vit sous la Révolution se renouveler les banquets en plein air de toute une population. Les historiens de cette époque nous ont laissé de curieuses descriptions de ces repas civiques, qui avaient lieu au palais Égalité, au boulevard des Italiens, sur le quai des Orfèvres, sur la place Vendôme, etc., et où les républicains s'empiffraient de veau et se gorgeaient de litharge, les pieds dans les ruisseaux, en hurlant la Carmagnole. Il n'eût pas été moins dangereux de s'abstenir de ces repas civiques, ou de s'y montrer froid, que de manifester peu d'enthousiasme aux fêtes nationales où l'on dansait par ordre.
Cours plénières. — La Saint-Louis. — Inaugurations de monuments publics.
— Proclamations de paix.
Parmi les fêtes les plus magnifiques de l'ancienne monarchie, il faut compter les cours plénières , où les rois réunissaient autour d'eux toute la noblesse du royaume. Ils tenaient ces assemblées deux fois par an , à Pâques et à Noël , ou à la Toussaint, indépendamment des autres circonstances solennelles, telles que les entrées, les couronnements, les naissances et les mariages des princes, qui les ramenaient également. Elles duraient en général une semaine, pendant laquelle le roi paraissait revêtu de tous les insignes de la majesté, et mangeait en public, la couronne sur la tête, entouré des pairs laïques et ecclésiastiques , servi par le connétable et les autres grands officiers , à cheval « sur hauts destriers tout couverts et parés de drap d'or (1) ». Chaque service était apporté au son des instruments, harpes, flûtes
(t) Froissart , au Dîner du sacre de Charles Vf.
et hautbois, et le repas était réjoui par le spectacle des entremets (1) (fig. 12).
On sait la voguô qu'obtinrent au moyen Age ces pantomimes historiques à grand spectacle jouées pendant les festins, et dont plusieurs, telles que la représentation de la conquête de Jérusalem par Godefroy de Bouillon, donnée par Charles V en 1378, dans un banquet en l'honneur de l'empereur Charles IV (fig. 13); le siège de Troie, joué en 1381) aux fêtes des noces de Charles Yl et d'Isabeau de Bavière , — pour ne point sortir de Paris , — ont laissé des souvenirs si durables. On peut voir le détail de ces brillants et pompeux spectacles dans Froissart , Monstrelet , Olivier de la Marche , Mathieu de Coucy, et aussi dans Y Histoire de la vie privée des Français, par Legrand d'Aussy.
Nous n'avons pas à nous occuper de la partie de ces fêtes exclusivement réservée à la cour, et qui se renfermait dans l'intérieur du palais; mais le bourgeois de Paris n'en était pas entièrement exclu, et par certains côtés les cours plénières pouvaient passer pour des fêtes publiques et populaires. Les ménestrels, jongleurs, danseurs de corde, montreurs de bêtes, pantomimes, charlatans et baladins de toute sorte , accouraient par milliers pour réjouir l'auguste assemblée , et les rues avaient leur part de cette bonne aubaine. Tous les divertissements de la cour, les joutes et tournois, le défilé des cortèges, la splendeur de l'appareil royal , l'harmonie des instruments , la vue des festins et des entremets, le peuple en jouissait amplement; les maîtres d'hôtel lui servaient à boire et à manger, et au milieu du repas, vingt hérauts d'armes s'avançaient, tenant en main une coupe pleine de pièces d'or et d'argent qu'ils jetaient dans la foule en criant : ce Largesse du roi (2) ! »
(1) Christine de Pis\n, III partie, chap. xli.
"2.) Duc mge , Des cours et des fêtes solennelles des rois de France. — St-Foix,
Monslrelet nous apprend (1) que le roi Henri Y d'Angleterre, pour avoir manqué à ces usages de libéralités lors de la cour plénière qu'il tint au Louvre , après son entrée triomphale dans Paris, excita le mécontentement et les murmures du peuple, qui avait coutume, au temps de son seigneur le roi de France, « de boire et de manger en sa cour qui estoit à tous ouverte ; et là , ceux qui se vouloient seoir estoient servis très largement, par les serviteurs du roy, des vins et viandes d'iceluy. » — Quant aux largesses de pièces d'or et d'argent, c'était un usage universel, dans les grandes cérémonies royales , aux entrées , aux mariages , aux traités de paix ; on en jetait même au peuple dans les églises , pendant les messes qui accompagnaient ces cérémonies, et presque toujours au moment de l'offertoire (2).
Les cours plénières, dont il est question dès le onzième siècle dans les chartes , se renouvelèrent jusque vers la fin du quinzième siècle, et l'une des dernières qu'on trouve dans l'histoire est celle que tint Louis XI après son sacre. D'ailleurs , ce n'étaient pas seulement les rois qui tenaient des cours plénières, c'étaient aussi les seigneurs et les grands vassaux. Quelquefois un duc ou un baron , pour célébrer son mariage ou tout autre grand événement joyeux, convoquait autour de lui la haute noblesse de sa province, et il arrivait même que le roi s'y rendait pour lui faire honneur. Ces cours plénières de second ordre n'étaient pas toujours les moins riches ni les moins curieuses (3) .
Indépendamment de ces solennités irrégulières, la monarchie avait sa grande fête nationale périodique : la Saint-
Essais historiques sur Paris, t. II, p. 202 et suiv. — Cheruel, Dictionnaire des institut., art. Cours plénières.
(1) Chronique, 1. 1, ch. lui.
(2) Archives curieuses de VHistoire de France, i™ série, t. III, p. 255, 300.
(3) Voir, dans la Dame de Bourbon, poème provençal du treizième siècle, traduction de Mary-Lafon, une longue description de cour plénière qui doit être un tableau fait d'après la réalité, et qu'on peut prendre pour type.
Louis. Elle lui célébrée pour la première (ois en l'an 1613, comme on peul le voir dans les Mémoires de l'abbé Marolles : la longueur exceptionnelle des règnes de Louis XIV et de
Fig. 13. — Intermède pendant le repas; d'après une miniature d'un ms. du quatorzième siècle.
Louis XVr et la succession ininterrompue de quatre Louis pendant près de deux siècles allaient en faire pour ainsi dire la fêle de la monarchie même. Dès la veille, l'orchestre de l'Opéra donnait un concert au jardin des Tuileries. Tous
les jardins royaux, le château de Versailles et les appartements étaient ce jour-là ouverts au petit peuple, qui accourait en foule pour les visiter. On tirait des salves de coups de canon aux Invalides. Le carillon de la Samaritaine jouait son répertoire d'un bout à l'autre, et il n'y avait pas une cloche de Paris qui ne se mît en branle lorsque le roi quittait son palais dans la pompe de l'appareil monarchique pour aller dîner à l'Hôtel de ville. Le bourdon de Notre-Dame était d'ailleurs de toutes les fêtes. Les jeux , les théâtres en plein vent, les spectales gratis, les danses aux Champs-Elysées, les petites pièces de monnaies jetées à la foule, les distributions de vin et de comestible, enfin, le soir, un feu d'artifice tiré sur la place de Grève, complétaient la partie publique de cette fête, que l'Académie célébrait de son côté en faisant des lectures solennelles et en décernant alternativement des prix d'éloquence et de poésie (1).
Une foule d'usages se rattachaient à cette date. Ainsi, le samedi qui suivait la Saint-Louis, le jeune élève de l'École des beaux-arts qui venait de remporter le prix de Rome était promené sur les épaules de ses camarades autour de la place du Louvre remplie d'artistes, d'élèves et de curieux. Cet usage devint parfois le signal de scènes plus ou moins tumultueuses, comme en 1767, quand les élèves, afin de protester contre l'attribution du prix à Moitte, au détriment de Milon, voulurent faire faire à celui-ci le tour de la place sur le dos de son condisciple à quatre pattes, huèrent les académiciens, coupables d'un choix qu'ils regardaient comme le résultat d'une intrigue, et les condamnèrent à défiler entre la double rangée de leurs dos tournés (2).
C'est à la Saint-Louis de 1717 que le maréchal de Villeroy,
(1) Faites de Lemierre, chant XI. — Caillot, Mémoires pour servira Vhistoire des mœurs et usages des Français , t. I, p. 261, 262, 271. — Mercier, Tableau de Paris, t. VI, ch. xlii.
(2) Diderot, Salons.
gouverneur de Louis XV, donna au jeune prince cette leçon singulière que rapporte Saint-Simon. La présence du roi aux Tuileries avait attiré plus de monde encore qu'à l'ordinaire, dans l'espérance de le voir paraître sur les terrasses qui étaient de plain-picd avec les appartements. Les curieux étaient entassés de toutes parts, non seulement dans le jardin, mais dans les cours, sur la place, aux fenêtres, jusque sur les toits où il ne restait pas une place vide. Dès que le petit roi se montrait d'un coté ou de l'autre, c'étaient des acclamations cent fois redoublées. « Le maréchal de Villeroy faisoit remarquer au roi cette multitude prodigieuse et sentencieusement lui disoit : « Voyez, mon maître, voyez « tout ce peuple, cette affluence, ce nombre de peuple im- « mense; tout cela est à vous, vous en êtes le maître. » Et sans cesse lui répétoit cette leçon pour la lui bien inculquer. 11 avoit peur apparemment qu'il n'ignorât son pouvoir. L'admirable dauphin son père en avoit reçu de bien différentes. »
L'affluence fut telle , en 1719 , au jardin des Tuileries, la veille de la Saint-Louis , pour entendre la symphonie et voir le feu d'artifice dressé sur le premier bassin, qu'il y eut onze femmes étouffées, sans compter une multitude de jambes et de bras rompus, de personnes renversées, suffoquées, foulées aux pieds. Cette horrible confusion, causée par la sottise du portier, qui n'avait laissé qu'une partie de la porte ouverte, fut encore aggravée par les filous qui en profitèrent largement (1).
Aux abords de la révolution, la Saint-Louis fut agitée plusieurs fois par des troubles précurseurs de ceux qui allaient transformer la .France. En 1774, à la première fête du roi Louis XVI, la bazoche, devançant d'un jour la date officielle, célébra bruyamment la chute du chancelier Maupeou en
(i) Buvat, Journal de la Régence, t. I, 424.
brûlant sur la place Dauphine un mannequin grotesque où on l'avait figure tant bien que mal, et en associant à cette exécution des vivat en l'honneur du nouveau monarque.
A la Saint-Louis de 1787, la basoche et le peuple firent de leurs hommages à la statue de Henri IV une manifestation à peine déguisée contre son descendant, protestant ainsi contre le lit de justice qu'il avait tenu récemment à Versailles pour l'enregistrement forcé des édits sur la subvention territoriale et sur le timbre. La foule forçait tous les passants de s'arrêter, de descendre de voiture et devenir saluer l'image du Béarnais; elle n'en exempta pas le duc d'Orléans, dont elle avait tout à coup reconnu l'équipage, puis elle incendia le corps de garde du terre-plein. C'était ordinairement ainsi que finissaient ces petites émeutes : qui avaient pour théâtre habituel le Pont-Neuf et la place Dauphine. Là encore fut tumultueusement fêtée la Saint-Louis de 1788, où la chute de Brienne, célébrée avec un véritable délire, devint plusieurs jours de suite le point de départ des scènes les plus révolutionnaires, pendant lesquelles le guet dut faire usage des armes et tirer sur le peuple (1).
La révolution suspendit naturellement la Saint-Louis, qui, déjà en 1790, était célébrée au théâtre par la représentation de la Prise de la Bastille, et qui, en 1792, devait l'être au Temple.
En 1815, la Saint-Louis emprunta aux circonstances une solennité et une animation particulières. Des bandes déjeunes gens et de musiciens parcouraient, en jouant Vive Henri IV ! et' Nous avons notre père de Garni, les rues décorées de
(1) On trouve les détails les plus abondants et les plus animés sur cette sanglante Saint-Louis de 1788 dans le 1er chapitre des Souvenirs de la Terreur, par G. Du-
val (1841).
drapeaux blancs et d'inscriptions enthousiastes. Les dames de la Halle avaient organisé des danses sur la place des
Innocents. On vil, des cortèges <lc jeunes lilles vêtues de blanc promener le buste de Louis WIN en lui jetant des fleurs, que quatre d'entre elles portaient dans de vastes corbeilles (1). Enfin, partout le peuple témoignait ces transports d'ivresse qu'il avait jadis au service de tous les gouvernements, avant que l'expérience des dernières révolutions n'eût achevé de lui désapprendre l'enthousiasme.
Des circonstances particulières donnaient aussi quelquefois naissance à des démonstrations qui affectaient en môme temps et à un égal degré le caractère de fêtes nationales et de fêtes populaires. Il en était ainsi, par exemple, de l'inauguration de la plupart des monuments publics. Lors de la reconstruction, par Jean Joconde, du pont Notre-Dame, qui s'était écroulé en 1449, l'enthousiasme de la foule se manifesta par des démonstrations bruyantes : « Fut crié « Noël et grande joie démenée avec trompettes et clairons « qui sonnèrent par long espace de temps, » dit une inscription rapportée par M. Th. Lavallée dans son Histoire de Paris. On célébra par une grande fête, que Du Breuil a racontée, la pose de la première pierre de l'Hôtel de ville, le 15 juillet 1533 : « Sonnoient les fifres, tambourins, trom- « pettes et clairons, artillerie, cinquante hacquebutes à croc « de la ville avec les hacquebutiers d'icelle ville , qui sont (( en grand nombre; et aussi sonnoient à carillon les cloches (( de Saint-Jean en Grève, de Saint-Esprit et de Saint-Jac- « ques de la Itoucherie. Aussi, au milieu de la Grève il y « avoit vin défoncé , tables dressées, pain et vin pour donner « à boire à tous venants. » Ces exemples sont fréquents au moyen âge et au seizième siècle ; il est inutile de les multi-
(1) Rougf.mont, le Rôdeur, t. II, p. 242-5.
plier. Mais on nous permettra de dire quelques mots sur les inaugurations des diverses statues de Louis XIV.
Le mardi 23 juin JGoi, le gouverneur de Paris, le prévôt des marchands, les échevins et près de deux cents bourgeois présidèrent , dans la cour de l'Hôtel de ville, à l'érection d'une statue où le roi était représenté foulant aux pieds la rébellion. La cérémonie s'accomplit au bruit ordinaire des tambours, trompettes, coups de mousquets et acclamations (1).
Ce monument fut plus tard abattu et remplacé par un autre. Voici ce que rapporte à ce propos le maître des cérémonies Sainctot, dans un manuscrit conservé à la bibliothèque de la Sorbonne (2). «.Le roy estant venu disner à « Phostel de ville le 30 janvier 1687, il me fit l'honneur « de me demander ce que c'estoit qu'une statue qu'on luy « avoit dit estre au fond de la cour de l'Hôtel de ville, et « luy ayant dit qu'elle avoit esté posée après la fin des « guerres de 16o2, et que c'estoit la représentation de sa « personne qui tenoit sous ses pieds un homme qui avoit « un chat dépeint sur son casque, qui est une marque de « la rébellion, il me dit qu'il falloit l'oster, ou prendre des « mesures avec gens intelligens pour oster toutes les mar- « ques des temps fascheux, qu'il vouloit estre entièrement « abolis, et que ces temps fussent mis en oubli; et que, « pour cet effet, j'en conférerois avec M. le controsleur « général, pour prendre, de son avis, les expédiens néces- « saires pour exécuter ce qu'il m'ordonnait. En ayant con- « féré avec M. le controsleur général, et parlé plusieurs « fois à M. de Louvois, il fut trouvé à propos d'oster la dite « statue et d'y en mettre une autre de bronze, représen- « tant la personne du roy (fig. 14). »
(1) Loret, lettre du 27 juin 1654.
Le nouveau monument, œuvre de Coysevox, fui inauguré en 1689 avec un éclat digne de l'époque et digue du monarque. L'Hôtel de ville était paré d'une guirlande de (leurs, et le péristyle décoré d'une tapisserie magnifique.
Des girandoles de cristal étincelaient dans ses arcades. Les quarteniers et les conseillers avaient revêtu leurs robes de cérémonie; les milices bourgeoises et les archers de la ville fiaient sous les armes; les canons tonnaient, les trompettes sonnaient leurs fanfares, les feux de joie et les feux d'artifice éclataient sur les places publiques, et particulièrement sur celle de la Grève , envahie par les flots du peuple (1) .
Trois ans auparavant, le 28 mars 1686, avait eu lieu l'inauguration encore plus solennelle de la statue de la place des Victoires, que le maréchal de la Feuillade avait fait élever par le sculpteur Desjardins. La Feuillade fit trois fois le tour du monument à cheval à la tête du régiment des gardes, avec toutes les prosternations, dit Choisy (2), que les païens faisaient devant les statues de leurs empereurs. Le règne suivant tint à honneur de ne pas déchoir de ces traditions, et Ton vit, en 1763, le duc de Chevreuse, gouverneur de Paris, à la tête du corps de ville, se transporter sur un cheval couvert d'or et de diamants, à la place où l'on allait découvrir une statue de Louis XV , et en route jeter à pleines poignées de l'argent au peuple (fig. 15).
Le règne de Louis XIV à lui seul pourrait alimenter ce chapitre et l'agrandir jusqu'aux proportions d'un volume. 11 n'est pas une date tant soit peu importante dans la vie de ce souverain qui ne devienne l'occasion d'une fête. Chacun de ses actes, chacune de ses démarches, se déroulent dans un cadre de décorations et de magnificences. Soit
(1) Rapports de M. Avenel sur les manuscrits de la Sorbonne (2° rapport) dans le Bulletin des comités historiques , de 1851. 2] Mémoires, Utrecht, 1727, p. 2 il.
qu'il fasse sa première entrée à Paris après la mort de son père, ou qu'il y rentre après son mariage avec Marie- Thérèse; soit qu'on déclare sa majorité, ou simplement qu'il se rende au parlement pour lui notifier ses volontés royales , Louis XIV n'apparaît à ses sujets qu'environné des rayons de cette splendeur dont il est la source et le centre. Qu'on lise les chroniqueurs du temps, Loret, Dangeau, Renaudot, Saint-Simon; qu'on lise surtout, si l'on en a le temps et la patience, les relations du grand maître des cérémonies Sainctot, qui remplissent sept volumes manuscrits in-folio, et l'on aura une idée de ces solennités quotidiennes que nous ne pouvons même aborder.
Quelquefois, à ce cortège obligé de splendeurs s'ajoutaient de curieuses démonstrations populaires, d'un intérêt plus naïf et plus vrai. Je n'en citerai qu'une : lorsque, sur la demande des harangères du Marché-Neuf et des petits bourgeois, il alla entendre la messe à Saint-Germain-le-Vieil , en juin 1651, les habitants du quartier firent dresser au centre d'une sorte de monument composé de pièces d'artifice une image, en toile et en cire, de saint Germain, avec mitre, crosse et camail; et lorsqu'il approcha de la porte, cette image leva la main et le bénit, — ce qui, diton, excita le courroux de l'archevêque, prétendant que lui seul avait le droit de donner des bénédictions dans son diocèse (1).
On sait avec quels transports de joie fut accueillie la nouvelle de la guérison de Louis XV, qui était tombé malade à Metz, en 1744, et par quelles démonstrations enthousiastes le peuple de Paris célébra le retour à la santé du monarque bien-aimé. Pareille chose s'était déjà produite autrefois , en une circonstance moins connue. Quelque temps avant sa majorité, en 1721 , il avait été attaqué d'une maladie grave
(1) Loiœt, lettre du 11 juin 1651.
qui faillit l'emporter, et dont I»- médecin Helvétius le sauva, contre toute attente, [Kir une saignée hardie. Louis XV, s(Mil échappe à la destruction <lc la nombreuse famille de son bisaïeul Louis XIV, unique rejeton survivant d'un tronc
jadis si couvert de rameaux, semblait à la multitude un véritable enfant du miracle, et elle attachait un intérêt mêlé d'une superstitieuse tendresse à la conservation de sa vie. Aussi, quand il fut guéri, la ville entière prit-elle, durant une quinzaine de jours, une physionomie de fête. Les églises se remplirent; les danses, les chants, les cavalcades s'organisèrent de toutes parts; des bandes parcouraient les rues avec des palmes , et un tambour ou un violon ; le Palais- Royal fut envahi par une foule tumultueuse qui ne cessa tout le jour, et même toute la nuit, de célébrer l'heureuse nouvelle , le verre en main , par des bonds et des sauts frénétiques. Les poissonnières, sous leurs plus beaux atours, et rangées en ordre de bataille, portèrent au Louvre un esturgeon phénoménal de huit pieds de long , orné de rubans et de fleurs. Les charbonniers s'y rendirent en corps avec des cocardes à leurs chapeaux. Les gardes françaises et suisses s'assemblèrent dans la plaine des Sablons, et y chantèrent un Te Deum au son du tambour. Le petit peuple se fit un roi, qu'il promena par les rues, et tous les grands seigneurs concoururent pour leur part à la réjouissance populaire par des distributions de viande et de vin, des fusées volantes et des feux d'artifice (1).
Buvat raconte, dans son Journal de la Régence, quelques traits curieux de ces réjouissances populaires :
« Le o (août) , les corps des métiers s'attroupèrent avec des tambours et des timbales, ayant tous la bouteille et le verre en main, avec des cocardes de ruban bleu et blanc à leurs chapeaux, et en cet état allèrent par bandes jusqu'à
(1) Journal de Mathieu Marais, t. II, 183. — Journal de Barbier, I, 146-153.
la grille du Carrousel, buvant à la santé du roi et criant Vive le roi! de toute leur force.
« Les harengôres de la halle ne manquèrent pas de se distinguer en cette occasion. Elles se mirent dans des carrosses avec des violons et avec une provision de bouteilles de vin. Etant descendues de carrosse, elles entrèrent dans le jardin des Tuileries, et, vis-à-vis de l'appartement du roi, elles formèrent plusieurs danses en rond au son des violons, et de temps en temps se mettoient à boire à la santé du roi et à crier : « Vive le roi, malgré la régence au diable! » Le roi, qui parut au balcon, leur envoya quatre louis d'or, ce qui leur fit redoubler leurs cris de joie...
« Les charbonniers de la Grève , vêtus comme on les voit à leur travail, avec du linge aussi noir que le charbon qu'ils portent, avec des cocardes de ruban bleu et blanc à leurs chapeaux et ayant tous la bouteille et le verre en main, passèrent de même en revue. Les porteurs des quartiers voisins du Louvre et les charretiers des ports de la ville solennisèrent de la même façon la guérison du roi...
« Le 7, il entra une troupe d'ouvriers dans la cour du Palais-Royal, criant Vive le roi ! parmi lesquels on en observa un qui étoit vêtu grotesquement , ayant un nez postiche d'une grande longueur, au-dessous duquel nez on voyait un écriteau qui contenoit ces mots : J'ai un pied de nez, dont on faisoit une malicieuse application à M. le régent...
« Le 9, les bateliers, en camisole blanche, en bas et souliers blancs, avec des cocardes de ruban bleu et blanc sur leurs chapeaux gris, marchant deux à deux avec un tambour, allèrent au Louvre crier Vive le roi ! et ensuite au Palais-Royal , où l'on observa que M. le régent s'étoit retiré par deux fois du balcon pendant leurs cris de joie.
ce Le 1 1 , une troupe de vingt-cinq garçons , tailleurs d'habits et perruquiers , tous Languedociens, en chemises de fine toile de Hollande, avec un large ruban bleu et rouge passé
en écharpe de côté et d'autre, en culottes <lr futaine bleue et blanche, avec des bas blancs et des souliers blancs ;i la- Ions rouges, des liants blancs à leurs mains et des plumets blancs cl bleus sur leurs chapeaux , et de pareils rubans aux bras pour nouer les manches de leurs chemises, avec une douzaine de grelots à chaque jambe , tous vôtus l'un comme l'autre, à l'exception de deux d'entre eux qui avoient des rubans blancs brodés d'or en écharpe sur leurs chapeaux, et un autre qui leur servoit de commandant, qui sembloit être monté sur un cheval artificiel, richement harnaché, dont la housse étoit brodée d'or, avec un caparaçon qui pendoit presque à terre. En cet état, ils allèrent au palais des Tuileries à quatre heures après-midi, dansèrent devant le roi la danse du cheval, auquel un de la troupe présentoit de l'avoine dans un tambour de basque , en dansant comme les autres au son d'un basson et de trois hautbois. Leur appareil revenoit à cinquante et soixante livres chacun. Le roi fut si charmé de les voir danser et de cette nouvelle galanterie , qu'il leur fit donner dix louis d'or. »
Peu de temps après, vers la fin de la même année 1721 , on apprit la paix conclue par le tzar avec la Suède. Paris n'avait nulle raison particulière de se réjouir de cet événement; mais l'ambassadeur du tzar, Dolorowski, y pourvut, et, du 21 au 23 décembre, il donna de grandes fêtes, parmi lesquelles celle du troisième et dernier jour, spécialement consacrée au peuple, mérite une mention, à cause de la manière originale dont il y rajeunit un des lieuxcommuns de ces réjouissances publiques. A deux heures de l'après-midi, devant sa porte, rue de l'Université, il fit dresser sur une estrade un bœuf rôti en entier. Ce bœuf, dont les cornes étaient dorées , se tenait debout sur ses quatre pieds. A tous les points cardinaux de l'énorme bête étaient alignés des veaux, moutons, porcs, volailles, le tout également rôti et planté sur ses jambes. Les valets
de l'ambassadeur, montés sur l'estrade, déchiquetaient ces animaux, dont ils jetaient des tranches au peuple, avec des pains, et un autre, grimpé sur le dos du bœuf, le découpait en lanières qui prenaient immédiatement le même chemin. Comme les déclarations de guerre , celles des traités de paix axaient lieu autrefois, et jusqu'en plein dix-huitième siècle , avec des formes très solennelles. Les officiers municipaux et royaux, accompagnés de hérauts d'armes, d'archers et de pages resplendissants de couleurs et de blasons divers , se transportaient en triomphant arroy dans tous les quartiers , et les crieurs de la ville , en hoquetons orfévrisés et blasonnés aux armoiries de Paris, faisaient la proclamation au son des trompettes, des fifres, hautbois et tambours (fig.16).
Au moyen âge, lorsque les hérauts avaient publié la paix, les jongleurs et les ménestrels des rues s'emparaient de cette proclamation pour la parodier,* et la répétaient après eux, en estropiant les mots d'une façon burlesque, et avec des grimaces et des lazzis sans fin. Il nous a été conservé quelques échantillons de ces parodies irrévérencieuses, véritables pamphlets bouffons qui témoignent de l'existence de la liberté de la presse au moyen âge.
Lors de la paix de Vervins, en 1598, les officiers du Châtelet, ayant à leur tète les lieutenants civil, particulier et criminel, en robes rouges, et la ville, avec le prévôt des marchands et les échevins en robes mi-parties, tous à cheval, furent associés, par arrêt du parlement, pour cette cérémonie. Ils se rendirent dans tous les carrefours, suivis d'un nombreux cortège : douze trompettes sonnaient les fanfares, et le héraut d'armes faisait la proclamation, aux applaudissements enthousiastes du peuple. La grosse cloche du palais sonna tout le jour et jusqu'à minuit. A dix heures, le parlement et la ville s'étaient rendus processionnellement à Xotre-Dame pour le TeDeum. — Le Mercure
LES SoLKNNITKK NATIONALES.
de janvier 1679 décrit 1 « • proclamation de la paix qui venait d'avoir lieu dans Paris, à peu près avec le même cérémonial et le même cortège. Les hérauts riaient au nombre de sept, revêtus de cottes d'armes, avec toques garnies de
Fig. 10. — Proclamation d'un traité de paix; d'après une miniature d'un nis. du quinzième siècle.
plumes, le caducée à la main; les chevaux caparaçonnés de tabis violet frangé d'or. Le roi d'armes venait ensuite , marchant seul. A l'endroit où la proclamation devait se faire, après trois chamades, le roi d'armes ôtait sa toque en criant trois fois : « De par le roi; » puis il remettait l'ordre de Sa Majesté à un héraut qui le lisait, après quoi le roi d'ar-
mes criait encore trois fois : « Vive le roi ! » et les trompettes sonnaient des fanfares.
La publication de la paix d'Aix-la-Chapelle, le 12 février 17 49, fut présidée par le prévôt des marchands et le lieutenant de police, qui montaient de magnifiques chevaux recouverts de housses de velours cramoisi très longues et brodées en or, et suivis chacun de six laquais en grande livrée. La troupe du guet à cheval faisait un des plus beaux ornements du cortège, composé d'environ huit cents personnes, et dont le défilé durait vingt-cinq minutes (1).
On peut voir également dans le Journal de l'avocat Barbier les cérémonies de la publication de la paix de 1763, qui venait de mettre fin à la guerre de sept ans. Elle coïncidait avec l'inauguration de la statue équestre élevée au roi sur la place Louis XV (fig. 17); aussi la célébra-t-on avec une pompe particulière, d'autant plus qu'on tenait à faire illusion sur le caractère de la paix peu glorieuse qu'on avait signée. Mais le peuple n'y porta qu'un entrain médiocre, et l'orale vint contrarier les feux d'artifice et troubler la fête. L'épisode qui réussit le mieux fut l'illumination des jardins de Mme de Pompadour (l'Elysée actuel) : « Le grand cours , dit Barbier, s'est trouvé rempli jusqu'à sa maison dans les deux allées, de sept files de carrosses à trois et quatre rangées; de manière que pendant près de trois heures il n'étoit pas possible d'avancer, reculer ni tourner pour s'en aller. J'ai attendu ainsi jusqu'à deux heures et demie. Jusqu'à M. le duc de Chartres qui étoit dans l'embarras comme les autres. A la fin, la file a marché, et il faut avouer que cette illumination étoit au plus étendu, au plus magnifique et au plus galant; tout le monde est convenu qu'elle surpas-
soit de beaucoup celle de la place, et à près de trois heures,
(1) Chéruel, Dictionnaire des Institutions, art. Paix.
tous les carrosses de ceux qui avoient été souper depuis le feu y ahondoient à la file; ce qui a duré presque toute la nuit, ou plutôt le jour. »
Ou vit reparaître plus d'une fois encore des cortèges semblables à ceux que nous avons décrits plus haut. Ainsi une proclamation solennelle fut faite dans les places et carrefours de Versailles, le 1er mai 1789, par le roi d'armes de France, précédé de quatre hérauts, pour avertir les députés qu'ils seraient présentés le lendemain au roi, et la veille de l'ouverture des états généraux , on vit partir de l'église Notre- Dame une procession pompeuse où les trois ordres marchaient devant le saint Sacrement, suivi du roi, des princes et de toute la famille royale, mais que nous ne pourrions décrire en détail sans sortir de notre cadre, borné à la ville de Paris.
Le 16 juillet suivant, l'ordre de démolition de la Bastille fut solennellement proclamé dans la cour de l'Hôtel de ville et dans tous les carrefours de Paris. Les lois, décrets, arrêts, lettres patentes étaient toujours portés ainsi à la connaissance du peuple par un juré-crieur public, revêtu de son costume, avec un trompette ou un tambour pour convoquer les citoyens. Il donnait lecture de la pièce àhaut3 voix, puis l'affichait en présence des assistants. Dans les circonstances importantes, un véritable et brillant cortège accompagnait le porteur. Citons encore, pendant la même période, les cérémonies de la proclamation de la constitution et de la loi martiale, les plantations d'arbres de liberté et les prestations de serments. Qui ne sait de quel furieux amour de jurer la Révolution fut possédée d'un bout à l'autre de sa carrière? Le serment était l'appendice obligé de toute cérémonie publique, le couronnement de tous les banquets, la péroraison de tous les discours. Un patriote eût cru perdre sa journée, s'il n'avait juré pour la millième fois d'anéantir les tyrans, de vaincre ou de mourir, de se plonger
Les solennités nationales. 71
un poignard dans le sein pluioi que; d'être esclave. Lorsque le roi surtout fut venu dans l'assemblée pour j jurer fidélité à la constitution, la France entière répéta avec «Million
siasme le même serment. Ce fut pendant un mois la grande cérémonie à la mode, la cérémonie sacro-sainte. On jurait dans les districts, on jurait dans les sections, on jurait sur
la place publique, on jurait à l'église, on jurait au théâtre, on jurait à la tribune; les soldats juraient, les gardes nationaux juraient, les représentants, les magistrats, les fonctionnaires, les ouvriers et les paysans, les révolutionnaires et les aristocrates eux-mêmes juraient. Ceux qui avaient juré venaient voir jurer les autres, et ils juraient de nouveau avec eux. Gela se faisait en général avec accompagnement de canons, de tambours, de drapeaux, de cortèges, d'autels symboliques et tout l'appareil théâtral que la Révolution déployait dans ses fêtes.
Iïl
Des divertissements les plus en usage dans les fêles nationales, et particulièrement
des feux d'artifice.
L'usage d'illuminer les maisons en signe de réjouissance doit remonter pour le moins au déluge. Les Grecs et les Romains le pratiquaient aux Lampadophories et aux Jeux séculaires. Rien de plus naturel, d'ailleurs, que cette démonstration, et on conçoit qu'elle se retrouve chez nous dès les premiers siècles où nous pouvons étudier dans des documents suffisants les mœurs publiques et privées de notre nation. 11 en est question dans le roman de Perce forest, qui appartient au treizième siècle. Olivier de la Marche et Alain Chartier nous en montrent l'existence, le premier en 1453, le second en 1458. C'est généralement les torches, et surtout les torches de bois, comme les anciens, qu'employaient nos ancêtres du moyen âge : on le voit en plusieurs passages, spécialement dans celui où Monstrelet raconte l'entrée du duc de Bourgogne à Gand.
Ces torches étaient confectionnées par les apothicaires (1). On n'imagina que postérieurement les lampions, et bien postérieurement encore les lanternes et verres de couleurs, complétés et perfectionnes par l'emploi des transparents et des constructions architecturales. Aux seizième et dix-septième siècles, ces lanternes de couleur étaient suspendues aux fenêtres , où les nobles faisaient quelquefois peindre leurs armes sur fond diaphane. Les grands seigneurs illuminaient généralement avec d'énormes flambeaux de cire blanche, plantés en dehors de leur hôtel dans des candélabres de cuivre (2). Aujourd'hui, l'art de l'illumination , grâce aux combinaisons du gaz , des petits pots coloriés , des lanternes vénitiennes, des lustres et cordons de feu adaptés à tout un système de décorations spéciales, est devenu un appendice naturel de la pyrotechnie, et peut rivaliser d'éclat avec les feux d'artifice.
Une des illuminations les plus riches qu'ait produites l'ancien système, avant d'avoir été perfectionné par les progrès modernes , c'est celle qu'organisèrent les jésuites , avec mille flambeaux sur leurs murs et deux mille dans leur cour, à la naissance de Louis XIV (3) ; et l'une des plus originales, celle que les bourgeois du pont Notre-Dame firent pendant trois jours en 1682, lors de la naissance du duc de Bourgogne. Le pont était décoré, d'un bout à l'autre, par une multitude de lustres et de girandoles de cristal, dont la lumière se réfléchissait dans une double rangée de glaces habilement disposées. Ce fut à l'illumination
(1) Extraits des registres de VJIôlel de ville pour l'entrée de Henri II [Archives curieuses de V Histoire de France, lle série, t. III, p, 447).
(2) Barrière, Essai sur les mœurs et les usages du dix-septième siècle, en tête des Mémoires de Brienne.
(3) Cérémonial françois, II, 214. Il y avait des lanternes de couleurs aux fenêtres de l'Hôtel de ville et de presque tous les bourgeois, et devant les terrines de graisse à lumignons allumés on avait disposé dans beaucoup de rues de grandes feuilles de papier huilé, avec des ligures appropriées à la circonstance. {Mémoires de Brienne, I, 2YI. — Mémoires du marquis de Sourches, 1 , 227-8.)
du Louvre pour célébrer le môme événement, trois mois après (25 août), qu'on s'avisa pour la première fois en France, de dessiner tout un grand ordre d'architecture avec du feu, et cette nouveauté causa une admiration générale (fig. 19). En 1741 , à l'occasion des fêtes pour le mariage de Madame, l'usage des illuminations se généralisa chez les particuliers, par suite de l'arrêté de police qui interdisait de faire à l'avenir, devant les portes, les feux de joie qui avaient été jusqu'alors la manifestation favorite de l'enthousiasme populaire. Enfin, les illuminations spontanées, par le moyen de mèches d'artifice ou étoupilles, allumant en une minute ce qui eût demandé jadis un temps considérable et l'emploi d'un grand nombre d'hommes, remonte aux fêtes du mariage de Louis XVI (1).
Aujourd'hui, l'usage du lampion n'a pas encore entièrement disparu. Mais il a eu tout son éclat sous la monarchie de Juillet et la république de 1848, où il donna son nom à un petit journal satirique et inspira la fameuse mélodie populaire qui se compose exclusivement de ces deux mots, scandés cent fois de suite sur la même note : Des lampions! des lampions! 11 a été généralement remplacé, surtout à Paris et pour les monuments publics, par des appareils à gaz, auxquels on joint d'ordinaire des cordons de verre de couleur, des lanternes vénitiennes et même des feux de Bengale.
Les mâts de cocagne sont d'origine fort lointaine aussi. Un des plus anciens exemples connus est celui que les historiens de Paris rapportent au 10 septembre de l'an 1424. Ce jour-là, on éleva dans la rue aux Ouës une perche de six toises, surmontée d'un panier qui renfermait une oie et six blancs. Les paroissiens de Saint-Leu et de Saint-Gilles , seuls admis au concours, s'escrimèrent jusqu'au soir à grimper le long
(1) Cl. Ruggieri, Précis historique sur les fêtes, in- 8°, passini.
du mât, — qu'on avait eu soin de graisser, sans pouvoir arriver jusqu'au haut. Soûl, un jeune varlet faillit atteindre
le but, et on le récompensa en lui donnant l'oie, mais sans la perche, ni le panier, ni l'argent (1).
On voit poindre, avant la fin du seizième siècle, les cour-
(1) Journal d'un bourgeois de Paris sous Charles VII.
ses , joutes et divertissements sur l'eau , donnés comme spectacles publics. Je trouve dans le Journal de l'Estoile, à la date d'octobre 1581, des détails curieux, relatifs à une fête aquatique à propos des noces du duc de Joyeuse. « Le mardi, 10 octobre, le cardinal de Bourbon... fit faire à grands frais sur la rivière de Seine un grand et superbe appareil d'un grand bac accommodé en char triomphant, auquel le Roy, princes et princesses et les mariez dévoient passer du Louvre au Pré aux Clercs en pompes fort solennelles, car ce bac devoit estre tiré par autres batteaux déguisez en chevaux marins, tritons, baleines, sereines (sirènes), saul- "mons, dauphins, tortues et autres monstres marins, jusques au nombre de vingt-quatre, en aucuns desquels estoient portez à couvert au ventre desdits monstres les trompettes, clairons, hautbois, cornets, violons et autres musiciens d'excellence, etc. Mais le mistère ne fut pas bien joué, et ne put on faire marcher les animaux ainsi qu'on avoit projeté; de façon que le Roy, ayant aux Tuilleries, depuis quatre heures jusques à sept heures du soir, attendu le mouvement et acheminement de ces animaux aquatiques, sans en voir aucun effect , depitté et marry , dit qu'il voyoit bien que c'estoient des bestes qui commandoient à d'autres bestes. »
Dans sa lettre du samedi 20 août 1651, Loret donne quelques détails sur un magnifique spectacle de ce genre, qui avait eu lieu le dimanche précédent, je ne sais à quelle occasion. J'en extrais les passages suivants :
Dimanche, à cinq heures du soir,
En me promenant j'allay voir
Des jeux de plaizante manière
Qui se faizoient sur la rivière
A cent pas au deçà du Cours ,
Où de bourgeois un grand concours
S'assembla pour voir ce spectacle
Qui presque approchoit du miracle...
Premièrement une baleine
Sembla sortir hors de la Seine .
Son grand dos d'écaillés conseil ,
D'or, d'argent . d'azur, el de verd ;
La gueule, quelquefois béante ,
Voraissoil sur L'onde flottante
Plusieurs jouvenceaux qui nageoienl ,
Dans Le fond de L'eau se plongeoîenl .
Puis retournoienl dans son grand centre ,
Comme si c'eùsl esté leur centre,
Dont maint badaut était ravy.
Cet animal étoit sui\ )
De Monseigneur Le dieu Neptune
Dont la barbe n'étoit pas brune,
Mais de couleur de bleu lurquin,
Aussi bien (fue son cazaquin.
Plusieurs Sireines et Triions
Cbantoient de mélodieux tons,
Et faizoient, comme giroùetes,
A toute heure des piroiietes.
D'antres monstres, gros et menus,
Escorteient aussi Neptunus,
Qui n'estoient point simples figures,
Mais d'éfeetives créatures,
Qui s'en allèrent à vau-l'eau
Jusque vis-à-vis de Chaliau (1),
Chacun d'eux, toujours à la nage,
Jouant fort bien leur personnage.
On voit donc ce qu'il faut croire de l'assertion de Dulaure (2), quand il prétend que le premier spectacle sur l'eau fut donné à Paris le 4 septembre 1768. C'était là une de ces erreurs comme il y en a par centaines dans Dulaure, qui les impose parfois à ses lecteurs par le ton tranchant de ses affirmations. Ce spectacle du A septembre 1768, qui eut lieu dans une enceinte établie sur la Seine , du côté de la Râpée , offrit , en dehors des luttes à coups de lance et de gaule exécutées par les mariniers, plus d'un trait de ressemblance avec celui du mois d'août 1651 , et il y en avait certainement eu d'autres dans l'intervalle. Une déesse, sortie du sein des ondes, venait couronner les vainqueurs. A l'une
(1) Cbaillot.
(2) Histoire de Paris, V, 310.
des extrémités de la scène, Neptune s'élançait d'un rocher caverneux, monte sur un char que traînaient des chevaux marins, et à l'autre extrémité, Vulcain travaillait dans son antre avec les cyclopes.
Les entrepreneurs de ce spectacle le changèrent plusieurs fois de local et de nom : il émigra de la Râpée à la Gare , puis au Colysée, et prit successivement les noms de Jeux pléiens , d'Exercices des élevés de la navigation, etc. Il finit par se réduire à des joutes, mêlées de musique militaire et de scènes bouffonnes, qui avaient lieu les dimanches et fêtes entre les mariniers du Gros-Caillou. C'était l'amusement favori des bateliers, qui le donnaient parfois en plein Paris, sous les fenêtres du Louvre, pour distraire le roi 1). Les jeux nautiques et les courses de bateaux ont souvent, comme on sait, fait partie des divertissements ordonnés par l'administration dans les fêtes nationales (2).
Nous devrions aussi nous arrêter peut-être aux carrousels et courses de bague, fréquents surtout sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV. Le grand carrousel qui eut lieu les 5, 6 et 7 avril 1612 sur la place Royale (fig. 20), en l'honneur du mariage de Louis XIII avec l'infante d'Espagne et du roi d'Espagne avec Madame, est demeuré célèbre entre tous. On avait élevé sur la place un temple de la Félicité, décoré d'inscriptions appropriées à la circonstance. L/ordonnance allégorique et mythologique de ce tournoi , la magnificence des chevaliers qui y prirent part, leurs équipages, armes, emblèmes, blasons et devises, les prouesses des défendants et assaillants , inspirèrent un grand nombre de relations pompeuses (3).
1; Bovat, Journal 'de la Régence, 1. 416.
2 Dulaure, llist. de Paris, V, 310. — Mercier, Tableau de Paris, t. V, ch. lxi.
3) Il suffira de citer le Roman des chevaliers de la gloire, par Rosset, qui reparut en 1616 sous le titre (V Histoire du palais de la Félicité, contenant les aventures des chevaliers, etc.; le Camp de la Place Royale, par Laugier ; la Complainte du faquin du Parc royal, « qui a soutenu tous les cavaliers du carrousel, » etc.
On sait que la place; du Carrousel a pris son nom de la
grande fête qu'y donna Louis XIV dans les premiers jours de juin 1062. Elle surpassa en éclat tout ce qu'on avait vu
jusqu'alors. Le jeune roi y figurait lui-même en costume romain. Les chevaliers étaient divisés en cinq quadrilles formant autant de différentes nations : les Persans commandés par Monsieur; les Américains par le duc de Guise; les Turcs par le grand Condé et les Indiens par le duc d'Enghien son fils. Entre les figures et les assauts du carrousel eurent lieu , suivant l'usage, les exercices de la bague, où Ton vit se distinguer des dames assises dans des chars que dirigeait un cavalier debout derrière elles, et où le comte de Sault, fils du duc de Lesdiguières, emporta brillamment le prix du faquin et de la quintaine. Un des exercices les plus compliqués du carrousel de 1662 était celui-ci : chaque cavalier courait le long de la barrière la lance en main, pour emporter une tête de Turc posée sur un buste, au-dessus de la barrière même, à une hauteur de six pieds; puis, faisant demi-volte et quittant sa lance , il saisissait un dard qu'il lançait sur un autre buste, faisait encore demi-volte et revenait lancer un nouveau dard contre une tête de Méduse, et enfin, après un dernier écart, se précipitait l'épée en main pour emporter une tête placée à un pied de terre (1).
Mais les carrousels, dont la mode se perdit à la fin du règne de Louis XIV, étaient des divertissements propres à la cour, et quoique le public en pût être spectateur dans une certaine mesure, ils ne doivent figurer qu'à titre d'exception dans cette chronique des divertissements populaires.
L'origine des représentations gratuites , qui jouèrent un si grand rôle dans les fêtes nationales du second empire, remonte à l'année 1660, à l'occasion de la paix avec l'Espagne, mais l'usage s'en répandit surtout à partir du dix-huitième siècle. On y joignit ensuite des parades, spectacles en plein vent, pantomimes militaires. Puis, quand l'aérostat eut été
(1) Voir les Mémoires de M,llc de Motteville et une multitude de relations, parmi lesquelles il y en a une de Ch. Perrault, mise en vers latins par Fléchier, qui célébra en outre le Cirais regius dans un carmen heroïcum.
inventé, il ne tarda pas à devenir un accompagnement obligé, pour ainsi dire , de toutes ces solennités publiques. Dire la
Fig. 21. — Ascension d'une montgolfière; d'après une gravure du dix-huitième siècle.
quantité d'aérostats qu'on a gonflés à Paris, la quantité de ballons perdus, zébrés de rouge et de bleu, ornés de banderolles et de drapeaux, flottants, qu'on a lancés vers les
82 LES HUES DlT VIEUX PABIS.
nues, la quantité de voyages aériens entrepris pour le plus grand ébaudissemcnt de la foule , surtout dans nos fêtes nationales, depuis la fête de la fédération en 1790, où le ballon entra pour la première fois comme élément dans les réjouissances publiques, serait se condamner à une interminable énumération. Il n'y en a qu'une peut-être qui, dans le même espace de temps, serait plus longue encore : c'est celle des feux d'artifice.
J'avoue que je ne m'aventure pas sans un certain frisson d'angoisse dans l'histoire des feux d'artifice de la bonne ville de Paris. Que de poudre, bon Dieu, que de poudre! Que de fusées volantes, de boîtes, de soleils, de chandelles romaines! Quelle monotonie dans une variété apparente! Quelle écrasante et lourde uniformité sous l'éclat banal de ce divertissement favori, qui fait partie essentielle de toute fête publique et qu'on donne au Parisien comme on lui donnait jadis les fontaines d'hypocras à l'entrée des rois, comme on donnait les gladiateurs du cirque à la plèbe romaine. J'abrégerai du moins le plus qu'il me sera possible, et je me bornerai à un court historique, illustré de quelques exemples choisis parmi les plus saillants.
C'est aux Italiens qu'on doit, et c'est à eux que revenait naturellement l'invention des feux d'artifice. Ils les introduisirent en France à peu près en même temps qu'ils nous apportaient les concetti de leur littérature. On ne les voit guère figurer dans nos fêtes avant le règne de Henri IV, sinon sous forme de lances à feu, fusées volantes et autres petites pièces mêlées aux bûchers de la Saint- Jean. Les fusées étaient en usage dans les divertissements dès 1467 (1). Il est question, dans le Journal de Henri III, aux noces du
(1) Suivant les Antiquités françoises manuscrites de Lacurne de Sainte-Palaye, qui renvoie aux Mémoires de Ph. de Coinines. Celui-ci parle des fusées de maître Jean Boutefeu, << qui courent parmi les gens quand elles sont tombées et rendent un' peu « de flamme. » (Édition Michaud, IV, 12.)
duc de Joyeuse, (mi 1581, de « feux artificiels qui brille-
« rent avec incroyable espouvantement et contentement de ton tes personnes ; » mais l'Estoile ne donne aucun autre détail.
si LES RUES DU VIEUX PARIS.
Dès l'origine, les feux d'artifice s'associèrent intimement à toutes les fêtes nationales, avec les feux de joie qui les avaient précédés de beaucoup, et qu'ils devaient absorber par degrés. Les traités de paix, les mariages royaux, les naissances de dauphins, les célébrations de victoires, les grandes solennités civiles et religieuses, etc. , amenèrent inévitablement leurs feux d'artifice , tirés tantôt sur la place de Grève, tantôt sur la rivière ou sur le terre-plein du Pont- Neuf, quelquefois enfin dans l'île Notre-Dame (l'île Saint- Louis actuelle) , surtout tant qu'elle resta presque déserte. Plus tard, on en tira au Champ de Mars, à la barrière de l'Étoile, sur le pont de la Concorde.
Le roi et la ville avaient leurs artificiers, ou, comme on les nommait également d'abord, leurs arquebusiers en titre. Mais ce n'étaient pas seulement le roi et la ville qui procuraient au Parisien ce spectacle dont il est si friand : c'étaient aussi de simples particuliers, des sujets zélés, de grands seigneurs, de riches financiers, les comédiens français, les officiers de la maison du roi; c'étaient quelquefois même de simples religieux, comme firent les jésuites dans la cour de leur collège de Clermont en 1638, pour célébrer la naissance du dauphin, et les carmes déchaussés sur le haut de leur église , au grand risque des passants , lors de la canonisation de sainte Thérèse en 1622. Les mêmes encore, et les cordeliers, les feuillants, renouvelèrent de semblables réjouissances à la naissance de Louis XIV. Au mois de mai 1659, les Augustins, dont le couvent célèbre était situé près du Pont-Neuf, sur le quai qui a gardé leur nom, firent un grand feu de réjouissance au bout du pont pour fêter la canonisation de saint Thomas de Villeneuve, un ancien religieux de leur ordre devenu archevêque de Valence. Lors de la naissance du duc de Bourgogne , l'archevêque de Paris fit tirer trois soirs de suite des feux d'artifice devant son palais, avec accompagnement de trompettes, tambours
et hautbois. Mais nous n'en finirions pas si nous nous arrêtions à tous ces pctils épisodes de noire histoire, qui <'U a de
plus intéressants à nous offrir.
Un des premiers feux d'artifice qui mérite un mention est celui que firent tirer en place de Grève le prévôt des marchands et les échevins de la ville de Paris, le 23 juin 159$, à la suite de fêtes brillantes, pour célébrer la paix de Vervins; ce feu avait pour ceinture, selon une relation du temps, une chaîne d'olives mystiques et au-dessous plusieurs lances, piques, épieux, hallebardes, épées, tambours, trompettes et autres instruments de guerre, autour d'un homme armé, qui fut consumé par le feu sortant de ces olives pacifiques : « Ce fut le roi, ce grand Hercule, ce Mars franeois, qui alluma le feu lui-même pour brûler ces cruels instrumens dont la rébellion l'avait contraint de se servir. Voilà les superbes obsèques qu'on a faites à cette meurtrière Bellone, mais obsèques sans plaintes, sinon de ceux qui s'y trouvèrent trop foulés (1).
On peut citer ensuite celui que donna Sully en 1606, dans la plaine de Fontainebleau (2). A la Saint-Louis de 1613, on en tira trois magnifiques, l'un le 25 août, sur feau, audessous du Pont-Neuf, à l'Arsenal, dont la pièce principale était un Neptune avec son trident , composé de fusées et de feux qui embrasèrent la Seine , de l'invention du sieur Bagot; l'autre, le 29 , de l'invention du sieur Jumeau, à la Porte neuve et sur la tour de Nesle : une fusée courante, partie du balcon du Louvre, communiqua la flamme à une étoupille qui retenait la détente d'une machine; à l'aide de cette machine, une figure de Jupiter s'éleva sur le haut de la tour de Nesle , où, avec les deux foudres et les trois lances qu'elle tenait en main, elle embrasa les pièces d'artifice. Dans le troisième, combiné par le sieur Morel, un guerrier,
(1) Archives curieuses de V Histoire de France , I. XIII. •>.) Mémoires de Bassompierre , I. l'JT.
v'-. LES BUES DU VIEUX PARIS.
monté sur un char magnifique, sortit de l'Arsenal et fut
Fig. 20. — Feu d'arlifice tiré sur l'eau, avec simulacre d'un combat naval; d' après une gravure
du dix-huitième siècle.
attaqué par huit hommes armés de masses de fer, puis de rondaches qui se composaient de grenades e( de fusées; les trophées du char, en s'enflammant, charmèrent tous les yeux pendant une demi-heure! Ensuite quatre petits forts
jetèrent une pluie de pièces d'artifice sur un château qu'on avait élevé dans l'île Louviers, et dont l'architecture était
toute en fusées, saucissons, lances à feu; après un assaut prolongé, le château s'embrasa et ses diverses parties se consumèrent successivement avec un grand bruit d'escopbterie et des jets d'étincelles de toutes les formes et de toutes les couleurs (1).
L'abbé de Marolles (2j , en décrivant sommairement le feu d'artifice qu'on tira à la Saint-Louis de Tan 1618, dans File Louviers, a soin de noter que ce par le moyen de la ce poudre et de certaine composition de bitume et de vice triol , les fusées répandirent en l'air des estoiles et des « serpenteaux de feu, dont tout le monde fut surpris « comme d'une nouveauté qui n'avoit point encore paru. » Voilà donc, s'il faut s'en rapporter au soin minutieux avec lequel le bon abbé a composé ses Mémoires, le point de départ d'un progrès qui est devenu depuis la base élémentaire et essentielle de toute fête de ce genre. A dater de ce moment, la pyrotechnie ne s'arrêta plus dans son développement. La même année encore, le 29 septembre suivant, à l'anniversaire de la naissance de Louis XIII, avait lieu un splendide feu royal qui a été décrit dans une plaquette enthousiaste (3). Ce feu était tout un poème épique divisé en quatres chants : « En la première action, il s'est veu cent
(1) Discours sur les triomphes de la fête de Saint- Louis , 1613. Sur la manière dont se construisait alors un feu d'artifice , et les principales pièces dont il se composait, voir le Traité des feux artificiels de François de Malthe (1628), 2e partie des Feux artificiels de joye.
(2) Mémoire, édition de 1656, in-4", page 36.
(3) Le l'eu royal, iaict par Le sieur Jumeau, 1618, reproduit dans les Variétés historiques et lilt. d Ed. Fournier, t vi.
fusées produire et nous montrer diverses sortes de feu et de figures, portées en l'air par des inventions admirables et qui n'ont jamais été veues. En la seconde action il s'est veu six geans, représentant six nations en circonférence, combattre les uns contre les autres au milieu de la rivière de Seine, qui avoient une perpétuelle action et un mouvement continuel, sans que Ton peust recognoistre qui les faisoit mouvoir; au milieu de laquelle circonférence il y avoit un rocher eslevé d'une toise et demie de hauteur, sur lequel estoit un aigie d'une excessive grandeur, et Jupiter posé dessus tenant son foudre à la main, qu'il lança sur les geans qui vouloient saper son trône. » Suit l'explication catégorique et amphigourique de tous ces symboles : de la circonférence, du mouvement continuel, du rocher qui est la ville de Paris, de l'aigle qui est le Parlement et de Jupiter qui est Louis le Juste.
« En la troisième action, il s'est veu sur un batteau , sur lequel estoient des niches remplies de personnages et bordé de fleurs de lis coronnées d'une excessive grandeur avec deux L d'or assises en des croissans soutenus par des sceptres, le tout semé de lances à feu qui rendent une clarté admirable, au milieu duquel estoit une pyramide fort bien eslabourée et esmaillée de toutes sortes de couleurs, aux angles de laquelle estoient quatre vazes dans lesquels estoient pozés des bouquets de fleurs d'Italie représentez au naturel, et à la pointe de laquelle estoit un soleil de huit pieds de diamètre , dont les rayons esblouissoient les yeux des assistans... Le roy et la cour ayant veu ce soleil faire son cours en un quart d'heure, incontinent Ton entendit mille tonnerres retentir par le bruit des canons. » Suit derechef l'explication détaillée de tout cet appareil, explication qui nous prouve que le sieur Jumeau, ordonnateur de ce feu d'artifice, avait des dispositions véritablement extraordinaires pour l'allégorie.
« En la quatrième action il s'esl veu cent partemens & %de fusées enrichir le ciel d'un million d'estoilles, diverses « sortes d'autres feux que l'on a veu serpenter dedans l'air « et dedans l'eau. L'on a veu des commettes, non descendre « du ciel, mais sortir de terre pour aller dans les cieux y « porter les vœux et les prières de tous les sujets de Sa « Majesté, pour perpétuer les jours à la durée d'un siècle « de ce grand roy, borner son royaume des confins de « l'univers, et le rendre le plus heureux monarque qui « aye jamais veu le soleil. »
Le lyrisme de l'écrivain, qui en vient plus d'une fois à lui faire oublier les règles vulgaires de la grammaire, montre bien qu'on était peu accoutumé encore à de semblables merveilles. Dix ans plus tard, pour célébrer la prise de la Rochelle, on avait élevé sur la Seine un roc où était attachée Andromède. Un monstre marin vomissait des torrents de flammes; mais Persée, monté sur son cheval ailé, ouvrait d'un coup de lance les flancs du monstre, d'où l'on vit sortir un grand nombre de pièces d'artifices qui enflammèrent celles dont se composaient le roc, Andromède et Persée (1).
Je ne parlerai pas des feux d'artifice souvent associés aux feux de joie de la place de Grève, qui ont été décrits par Loret et ses continuateurs, et où se distingua Carême, dans la seconde moitié du siècle (2) . Dans les grandes circonstances, le chancelier, les ministres, les collèges et couvents, les princes, les ambassadeurs, tous les grands personnages et souvent même leurs officiers se piquaient d'honneur, et tous les édifices, cours et places se couronnaient
(1) Voir aussi, dans la Gazette do 1644, p. 657, la deserption du feu splendide fait par Madame dans la cour de l'hôtel du Luxembourg, après la prise de Gravelines; et pour le feu tiré devant LL. MM. à la Saint-Louis de la môme année, la planche des Lys foudroyants , dans la collection Fontette.
(2) Journal de Mayolas, lett. du 30 juin 1669. — Du Prvdel, Le livre commode des adresses, 1094 , in-12.
de feu\ d'artifice (1). L'un des plus beaux du siècle, c'est celui que lit dresser devant son hôtel, sur un grand théâtre, l'ambassadeur de Venise, pour célébrer la victoire de ses compatriotes sur les Turcs en 1656. On y voyait les galères, le lion ailé de saint Marc, etc. Ce feu égala pour le moins celui qui fut tiré sur la place de Grève, par les soins du corps de ville, en réjouissance de la paix de 1660, et qui était décoré de chiffres, de lauriers, d'oliviers, de myrtes, de statues et d'innombrables attributs allégoriques (2). On peut voir dans les Divertissements de Sceaux, à quel point de perfection ce spectacle était porté à la cour de la duchesse du Maine, qui aimait les feux d'artifice à la folie. Le Journal de Barbier est rempli de détails abondants sur les feux d'artifices qui signalèrent en si grand nombre les fêtes de la Régence et du règne de Louis XV. Le 9 mars 1722, à propos de l'entrée de l'infante d'Espagne à Paris, il y eut, dans le jardin des Tuileries, un grand feu d'artifice pour lequel on avait fait des préparatifs immenses : sur le bassin du milieu du parterre s'élevait un Parnasse dominé par Pégase; quatre allées étaient encombrées de grandes caisses plantées dans le sol , et derrière le bassin s'alignaient huit cents fusées qui devaient éclater à la fois. Mais l'effet manqua en partie par la peur de l'artificier, à la grande indignation de Barbier, qui le traite de benêt. Quelques jours après, le désappointement des Parisiens fut bien compensé par le feu superbe que le duc d'Ossone fit tirer sur l'eau vis-à-vis le balcon de la reine, le 24, veille de l'Annonciation. Ce feu était de cent pieds de hauteur et de trente de largeur sur toutes ses faces, couvert de toiles peintes , représentant d'un côté l'Hymen , de l'autre, la Paix , avec des colonnes aux quatre coins. On avait illuminé le devant du feu , de façon à rendre toutes les peintures trans-
(1) Loret, 1. xi. p. 30-1.
(2 Gazette du 26 sept. 1G56 et du 24 février 1660.
pareilles. Une vaste enceinte de bateaux vides entourait l'édifice, et tous étaient garnis de pois à feu et d'ifs charj de lampions. Cette riche illumination se doublait en se re
llétant dans la Seine. Au milieu de l'enceinte se promenaient vingt petits bateaux peinte en rouge, quelques-uns couverts d'un taffetas cramoisi , avec des Heurs de lis dorées , tous ayant au mat un étendard aux armes d'Espagne. Chacun d'eux était monté par quatre matelots en camisoles blanches, avec des bonnets rouges et des écharpes jaunes, livrée du duc d'Ossone. Quatre de ces bateaux renfermaient la musique; les autres étaient pleins de pièces d'artifice. A sept heures, on donna le signal du balcon du roi. Aussitôt il partit de tous les coins de l'enceinte une multitude de magnifiques fusées volantes; puis les petits bateaux s'approchèrent comme pour faire le siège du grand feu , et vomirent à l'assaut des milliers de gerbes, saucissons, flammes de Bengale, serpenteaux, pétards, qui se répétaient dans l'eau , et parfois se promenaient longuement à la surface de la Seine en V traçant une traînée lumineuse et multicolore. Enfin on fit jouer le grand feu , qui dépassa de beaucoup en merveille tout ce qu'on avait vu jusqu'alors (1).
Il devait être pourtant dépassé lui-même par celui qui se tira le 24 janvier 1730, en l'honneur de la naissance du dauphin, d'après les ordres du roi d'Espagne, et par les soins de ses ambassadeurs , entre le Pont-Neuf et le Pont- Royal. L'hôtel de Bouillon, sur le quai des Théatins, vis-àvis du Louvre , était comme le centre de la fête. A six heures du soir, il parut illuminé d'une façon magique : la façade présentait sept portiques de lumière ; les cintres des portiques étaient décorés alternativement par des dauphins en relief enlacés, et par les chiffres du roi, le tout rehaussé d'or; leurs vides étaient occupés par des
(1) Journal de Barbier, in- 12 . t. I, p. 201, 203. Description de la fête donnée dans Paris , sur la rivière, le 24 mars 1722.
emblèmes peints en camaïeu, dans des médaillons ornés de guirlandes, et avec une profusion d'inscriptions latines. Sur les portiques régnait un entablement de lampions , surmonté par une galerie découverte, dont la balustrade était formée de girandoles disposées en lignes gracieuses et bizarres. Partout, aux trumeaux:, aux croisées, sur les combles et sur le faîte de l'édifice, au pourtour de la cour, etc., s'allongeaient des cordons lumineux, s'entremêlaient des lustres, des lampions, des pots à feu, et au-dessus de la porte d'entrée intérieure, on avait élevé une tour de flamme, au chiffre et aux armes de Philippe V.
Vis-à-vis l'hôtel, sur la Seine, s'étendait de l'une à l'autre rive un vaste jardin construit sur deux grands bateaux, d'où s'élevaient deux montagnes de quatre-vingt-deux pieds d'élévation, représentant les Pyrénées. La nature y était artistement imitée : on y voyait des crevasses avec des quartiers de rocs en saillie, des arbustes, des cascades, des nappes d'eau, des cavernes, et au pourtour, à fleur de Seine, des sirènes, des néréides, des tritons et des monstres marins. Il faut renoncer à décrire, même sommairement, toutes les autres décorations de cette fête incomparable, les vastes parterres de lumières , chargés d'ifs et d'orangers, avec leurs fruits resplendissants; les rochers que surmontaient des figures symboliques de dimension gigantesque, les plates-bandes décorées et illuminées dans le même goût que les parterres, les grands bateaux dorés et ornés de sculptures, sur chacun desquels s'élevait une espèce de temple octogone, soutenu par huit palmiers avec des guirlandes, des festons de fleurs et des lustres de cristal , et remplis de musiciens qui ne cessaient de jouer; les quatre tours couvertes de lampions à plaques de ferblanc, pour augmenter l'éclat des feux, et élevées sur quatre terrasses de lumières, etc., etc. Tout cela n'était que l'introduction du spectacle proprement dit.
Au signal donne, partirent du haut des tours les fusées d'honneur, et des multitudes de gerbes, de soleils fixes et tournants, de pièces de toutes sortes. Ensuite on vit sur la rivière le spectacle d'un combat entre douze monstres marins, tous différents, jetant par la gueule des serpenteaux, grenades, ballons d'eau, qui, après avoir plongé dans la rivière, en assortaient aussitôt, en prenant diverses formes de monstres et de bêtes. Le troisième acte s'ouvrit par des pièces d'artifice partant du bas des deux monts, puis des crevasses , des saillies et des cavernes , de manière à représenter des montagnes de feu et des volcans en éruption avec un bruit d'enfer. Le spectacle revint ensuite à la surface de la Seine, qu'on vit se couvrir de flammes volantes, qui semblaient sortir de l'eau. Des dauphins, des cygnes, et mille autres figures, plongeaient et reparaissaient, pour replonger encore sans s'éteindre; des jets d'eau, c'est-àdire de feu, sortaient du sein du fleuve; des gerbes éclatantes flottaiant doucement sur les plateaux. La conception de ce spectacle se complétait par un lever de soleil entre les deux moiltagnes, et par un arc-en-ciel de quarante pieds d'ouverture, avec la déesse Iris au-dessus, réunissant les deux sommets. Tout cela avait été conduit et dessiné par Servandoni , mais d'après le plan et les idées fournis par les ambassadeurs d'Espagne (1). On voit que Saint-Simon, dans ses Mémoires (2) , n'avait pas tort de s'extasier sur le génie particulier des Espagnols pour les illuminations et les feux d'artifice, et d'ajouter que « nos plus beaux ne sont rien en « comparasion. » En août i 739, à l'occasion du mariage de Madame Première avec Philippe , infant d'Espagne, l'ambassadeur d'Espagne encore, la ville et le roi firent tirer
(1) Mercure de février 1730. Description de la fêle et du feu d'artifice
qui doit être tiré à Paris le 24 janvier 1730, in 4°, Paris (par Lenglet-Du-
fresnoy).
(2) Édit, Hachette, in- 12, ch. vir, p. 309.
des feux d'artifice qui rivalisèrent d'éclat et de magnificence. Les décorations des trois feux furent exécutées par Servandoni , qu'on retrouve dans toutes les fêtes d'alors , et l'on fit venir un ingénieur de Saxe pour conduire l'artifice. Le feu de la ville occupait tout le terre-plein du Pont-Neuf; les deux bords de la rivière jusqu'au Pont-Royal étaient garnis d'échafauds débordant de monde , et le roi s'était placé avec sa cour dans un bateau brillamment illuminé, plein de musiciens , et sur lequel on avait élevé un salon à colonnades. Des deux côtés du fleuve se promenaient de petits navires, au nombre de soixante-dix, munis chacun de quatre cents lanternes, et plusieurs en forme de monstres marins aux écailles dorées, qui fondaient les uns sur les autres, en se vomissant des artifices à la face (fig. 24). Malheureusement, le morceau final, le bouquet, qui devait être extraordinaire , manqua par la jalousie des artificiers parisiens qu'avait employés l'ingénieur saxon. On les punit sévèrement ; mais deux ans après , ayant obtenu un privilège pour faire tirer un feu d'artifice à la Saint-Louis, pendant douze ans, entre le Pont-Royal et le Pont-Neuf, sur la rivière, ils débutèrent par un chef-d'œuvre tel que depuis longtemps on n'en avait pas vu de pareil, et qu'il leur valut le pardon du peuple de Paris (1).
Les artificiers les plus célèbres du dix-huitième siècle furent les Italiens Torré et Ruggieri. Ils ouvrirent à Paris des spectacles pyriques, le premier en 1767 au Vaux-Hall, sur le boulevard Saint-Martin , à l'endroit où l'on a percé la rue de Lancry; le second, ou plutôt les seconds, car ils étaient deux frères, dans un jardin près des Porcherons, en 1766. Les jardins publics avec feux d'artifice et illuminations de genres nouveaux (2) se multiplièrent d'une façon incroyable vers
(1) Journal de Barbier, t. III, p. 184-9; 307.
(2) La première expérience en grand de l'illumination par le gaz eut lieu au jardin Biron, dans le faubourg Saint- Germain . avec beaucoup d'éclat et de succès sous le Directoire.
les dernières années du dix-huitième siècle : on tirait des feux d'artifice au Colysée, où Datement, La Varinière et Malo luttaient avec Ruggieri, prodiguant les Bosquets d'Apollon, les Temples de Murs , les Palais de Diane, etc. , aujar din des Grands-Marronniers, au cirque Royal, au Vaux- Hall d'été, etc. Accordons une mention particulière au spectacle physico-aérostatique, dans la salle des élèves de l'Opéra, boulevard du Temple. Il était composé de feux et illuminations en tous genres. Un lustre aérostatique et électrique y était allumé et éteint suivant les différentes modulations de. la musique; au bruit du tonnerre, précédé d'éclairs, se succédaient avec vivacité divers coups de feu, teminés par l'éruption du mont Etna, d'où s'échappaient une multitude de pièces produites par l'air inflammable, allumées par l'étincelle électrique, et ne laissant ni vapeurs, ni fumée, ni odeurs (1). La Révolution allait mettre à la disposition des entrepreneurs de ces plaisirs publics une grande quantité d'hôtels et de vastes jardins : on sait que les feux d'artifice et les spectacles pyrotechniques attirèrent longtemps la foule à Tivoli, au Jardin Biron, à l'Elysée, àldalie, à Frascati, au pavillon de Hanovre, aux jardins d'Ogny, d'Orsay, de Beaujon, etc., etc. (2).
Torré et les frères Ruggieri donnèrent de telles preuves de capacité et accomplirent de telles prouesses dans leurs théâtres, qu'on ne tarda pas à avoir recours à eux pour les feux d'artifice publics. Ce fut Torré, par exemple, qu'on chargea du feu tiré à Versailles lors du mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette en 1770, tandis que le plus connu des frères Ruggieri était chargé en même temps de celui qui devait se tirer à Paris sur la place Louis XV. Le feu de Torré représentait une explosion de l'Etna, et du mi-
(1) Thierry, le Voyageur à Paris 1790, t. Il, p. 219.
(2) Cl. Ruggieri, Précis sur les fêles, les spectacles et les réjouissances publiques , in-8°, p. 77 et suivantes.
lieu des torrents de flammes, on voyait s'élever des palmes triomphales qui s'arrondissaient en gerbes verdoyantes. Celui de Ruggieri représentait le temple de l'Hymen précédé d'une magnifique colonnade et entouré d'une espèce de parapet, avec des dauphins, des fleuves, et beaucoup d'autres figures symboliques. Mais ce feu d'artifice est resté plus fameux par les malheurs épouvantables qui en furent la suite que par la splendeur du spectacle.
11 arrivait si souvent que ces fêtes occasionnaient de graves accidents, par l'excessive affluence du peuple, qu'on en vint à prendre, pour les prévenir, des précautions qui n'eussent pas été déplacées à la veille d'une bataille. Toutes les cheminées à Pentottr de la Grève devaient être ramonées; tous les bateliers, nageurs, plongeurs, étaient distribués avec leurs bateaux de manière à pouvoir repêcher immédiatement les curieux tombés à l'eau ; une vaste salle était préparée avec tous les ustensiles, les médecins, chirurgiens, infirmiers, et les prêtres de la paroisse Saint- Jean de Beauvais avaient ordre de se tenir prêts (l).Ces préparatifs de fêtes étaient à faire frémir.
Toutes les allégories pyrotechniques que nous venons de décrire, si ingénieuses qu'elles fussent, sont effacées par celles qu'imaginèrent, sous la Révolution, les organisateurs de la fête de l'Être suprême. Lorsque la Convention nationale , siégeant en concile , eut décrété l'existence de Dieu , elle se rendit solennellement au jardin des Tuileries, et le grand pontife du nouveau culte, Robespierre, dirigea luimême l'exécution d'un feu d'artifice où Ton sent la poétique et brillante imagination de l'ex-avocat d'Arras. Il communiqua la flamme, avec une lance à feu qui symbolisait le flambeau de la Raison , à des figures colossales représentant l'Athéisme, l'Ambition, l'Égoïsme, la Fausse simplicité, et
1) Mémoires secrets, t. XX. p. 33.
f\%. 20. Feu d'artifice donné au roi et à la reine de France par la ville de Paris, à l'occasion de la naissance de monseigneur Je Dauphin )le 21 janvier 1782 ; d'après Moreau.
quand elles eurent été consumées, du milieu de leurs ruines apparut, rayonnante, la statue de la Sagesse assise sur' son trône.
Après ce feu d'artifice religieux, philosophique, philanthropique et révolutionnaire, il faut tirer l'échelle. Tout ce que l'histoire des fêtes nationales pourrait nous offrir encore de curieux épisodes pâlirait en regard de celui-là. Le flambeau de la Raison, tenu par la main de Robespierre, fait rentrer dans l'ombre les fusées vulgaires des feux d'artifice de la tyrannie. Contentons-nous de rappeler en terminant, et pour finir avec le siècle, le feu d'artifice que le conseil des Anciens fit tirer en 1798 sur les pavillons du château des Tuileries, idée neuve qui eut beaucoup de succès.