CHAPITRE II
Noël et la fête des Rois.
Noël, la vieille fête populaire, n'est pas encore près de disparaître. Avouons toutefois qu'elle est bien déchue de son éclat passé, et que Paris est peut-être la ville du monde où elle a le moins d'intérêt pittoresque. On n'y retrouve qu'un petit nombre de ces usages charmants, souvent si poétiques, qui, dans les campagnes et surtout en certaines provinces, s'attachaient au retour de la plus grande date du christianisme.
Avant de commencer à Pâques, l'année jadis commençait à Noël; sous Charlemagne , on datait de la Nativité du Christ. Noël, Noël! c'était le grand cri d'enthousiasme et de joie populaires : on le poussait à la naissance , au baptême, au mariage des princes, à l'entrée des rois. Le mot qui désignait la venue en ce monde de l' enfant-Dieu était devenu naturellement, en ce temps de foi où la vie civile ne se séparait pas de la vie religieuse, synonyme de liesse et de réjouissance.
« En ma jeunesse, dit Etienne Pasquier, dans le quatrième livre de ses Recherches de la France , c'étoit une coutume que Ton a voit tournée en cérémonie de chanter tous les soirs près-
que, en chaque famille, des Noùels, qui étoient chansons spirituelles faites en l'honneur de Notre Seigneur, lesquelles on chante encore en plusieurs églises, pendant que l'on célèbre la grand'messe le jour de Nouél , lorsque le prêtre reçoit les offrandes. » Etienne Pasquier étant Parisien, on voit que F usage de ces cantiques naïfs, aujourd'hui relégués au fond des provinces et dont le parfum populaire nous charme toujours, était répandu même dans Paris pendant la première moitié du seizième siècle, mais qu'il avait déjà à peu près disparu à l'époque où il écrivait ses Recherches,
11 semble également résulter de ce passage que lesdits Noëls continuaient de se faire entendre dans les églises parisiennes (car rien n'indique qu'il s'agisse ici de la province) , vers la fin du siècle, le quatrième livre des Recherches n'ayant paru qu'en 1596. Ils se chantaient particulièrement, sans doute, à la messe de minuit, qui s'y célébrait alors avec bien autrement de pompe qu'aujourd'hui. A cette époque où l'éclairage des rues de Paris n'existait pas encore, c'était un spectacle intéressant de voir les bons bourgeois et les matrones s'acheminer, le falot ou la torche en main, au son des grosses cloches lancées à toute volée , vers l'église de leur quartier.
Pas une de ces églises qui n'eût sa crèche et où l'on ne donnât aux fidèles quelqu'une de ces représentations liturgiques d'où sortirent les Mystères. Noël, au moyen âge, ouvrait par la fête de l'Ane, — qui ne prit pas toutefois à Paris les mêmes développements que dans certaines villes de province , à Beauvais par exemple , — la période connue sous le nom général de fête des Fous. L'âne, ce cheval de l'Orient, qui avait été mêlé à la vie du Christ, qui l'avait réchauffé de son haleine dans la crèche, comme plus tard il l'avait porté en triomphe à Jérusalem, était associé à la fête. On choisissait le plus beau et le mieux fait qui se pût trouver,
et on le conduisait processionnellement à l'église après Tavoir couvert de riches ornements. Un hihan trois fois répété terminait r Introït, le Kyrie et le Gloria, et la prose Orientis partibus s'entremêlait de refrains burlesques en langue vulgaire où l'allégresse du peuple s'épandait sans mesure.
Au treizième siècle, dit Lacurne de Sainte-Palaye, il était d'usage de s'envoyer entre amis, à Noël, des nieules et des poulets rôtis. Les nieules étaient des pâtisseries légères, très à la mode alors, qu'on jetait au peuple dans certaines cérémonies religieuses, en particulier le jour de la Pentecôte. Nieules et poulets étaient mangés au coin du feu, où flambait la bûche légendaire que le chef de famille avait pris soin de bénir en versant du vin dessus et en disant : Au nom du père.
Au dix-huitième siècle, les messes de minuit étaient encore extrêmement fréquentées; mais nous n'aurions pas besoin du témoignage de Mercier pour nous douter que la dévotion n'était plus le seul motif qui attirât la foule dans les églises, luttant entre elles d'illuminations, de pompe et de chants. Gomme cette foule dégénérait souvent en cohue bruyante, on imposa silence aux organistes, dans la pensée que c'étaient les exercices brillants auxquels ils se livraient avec prédilection pendant la messe de minuit qui causaient ce scandale. Mais, dans un siècle incrédule et frivole, cette grande cérémonie religieuse n'en continua pas moins de donner lieu plus d'une fois à de fâcheux scandales.
A côté des curieux profanes, le peuple de Paris témoignait d'une grande dévotion pour la messe de minuit. Cette fête lui était tellement chère qu'elle persista jusqu'en pleine Révolution. On ne se doute pas assez de toutes les résistances que le sentiment religieux opposa, même à Paris, même quelquefois dans la tourbe révolutionnaire, aux entreprises de la Commune et de la Convention pour
déchristianiser la France. La vieille foi avait jeté de si profondes racines au cœur du peuple que, même après Voltaire et Y Encyclopédie, ni la folie contagieuse de la Révolution , ni la Terreur ne purent entièrement l'extirper.
Voici, par exemple, ce qui se passa à la Noël de 1792.
ce Le commandant général Santerre s'est présenté à la maison commune, dit le Courrier de Gorsas du 26 décembre, pour l'assurer qu'il avait pris les plus sages précautions pour maintenir l'ordre public dans la nuit de Noël. Cliaumette a observé que ce n'était pas au moment où l'on peignait encore le ci-devant roi, monstre couronné, comme Toint du Seigneur, qu'on devait permettre aux prêtres de présider leurs assemblées nocturnes... Jésus était le chef des sans- culottes de la Judée, mais je suis sûr qu'à ce titre il aurait impitoyablement proscrit la messe de minuit, ce reste des orgies des Égyptiens. » Cependant, même au milieu de la Commune révolutionnaire du 10 août, « cette proposition n'a pas été également goûtée. » — Cubières, ce fade et doucereux imitateur de Dorât, devenu secrétaire de la Commune, demande « que tandis que Y orgie sacrée aurait lieu d'un côté de l'église, les sections fussent en permanence de l'autre. » Le conseil général se borne à décider que les églises seront fermées depuis le 24 à cinq heures du soir jusqu'au 2o a six heures du matin. Mais, ajoute Gorsas , « cet arrêté a produit une grande fermentation dans plusieurs sections, où les prêtres se sont laissé faire violence et ont célébré l'office. Celle du Contrat social a particulièrement manifesté son indignation, et, après plusieurs heures des débats les plus vifs, la messe de minuit a été chantée. On nous assure même qu'un officier municipal a été jeté dehors. »
Dans le Patriote français, Brissot constate également que l'arrêté de la Commune a excité des troubles, et que plusieurs paroisses ont formé des attroupements qui sont
allés chercher les prêtres pour les forcer de faire l'office. Après quoi il affirme, lui Brissot, que la religion n'était [jour rien dans ce tumulte, excité par des jeunes gens, de femmes de conduite légère, des motionnaircs de la tribune et de la terrasse des Feuillants. 11 qualifie l'émeute de rnaratico-religieuse et ajoute, sur le concert habituel des piètres et des agitateurs , quelques apophthegmes solennellement niais, où Ton reconnaît la morgue pédante de ce doctrinaire de la Révolution.
Prudhomme est beaucoup plus explicite encore dans les Révolutions de Paris. Il nous apprend que la section de l'Arsenal envoya une députation à la Commune pour réclamer contre son arrêté. — ce Les hommes du 10 août veulent aller à la messe, » s'écrie l'orateur de la députation. — On se contenta de répondre à cette capucinade en haussant les épaules; la Commune ignorait alors qu'il se formait à la porte des églises des attroupements, soudoyés par « des gens à breloques et chargés d'or7 des Royou soupirant après une Saint-Barthélémy de patriotes » , suivant la judicieuse expression de Chaumette. En effet, à ce moment même, sur la paroisse Saint-Germain l'Auxerrois, on mettait en branle la cloche qui avait jadis servi de signal au massacre des protestants, « On soulevait les femmes et quelques sans-culottes du faubourg Saint-Marceau. On menaçait le parc d'artillerie de la place des fédérés. A Saint- Jacques-la-Boucherie , et de l'Hôpital , à Saint-Eustache , à Saint-Méry, à Saint-Gervais , les officiers municipaux étaient maltraités, et la messe se disait en leur présence, comme pour les narguer et insulter à la loi. »
La section du Louvre vint demander^ par voie de pétition , le retrait de l'arrêté de la Commune. A Saint-Germain l'Auxerrois, on faillit pendre un citoyen qu'on prenait pour Manuel, et il ne put, même par une prompte fuite, échapper entièrement aux coups. A Saiut-Séverin ,
(( on arrêta deux quidans, postés sur le portail pour ameuter le peuple, et surtout les femmes, et les exciter à briser les portes. A Saint-Laurent , à Saint-Victor, à Saint- Médard, à Saint-Marcel, au couvent des Anglaises, on messa effrontément en dépit des magistrats. » Prudhomme constate que, dans tous ces endroits, on avait fait aux prêtres « une douce violence » . Bref, il ne nomme que trois sections qui surent résister au mouvement superstitieux : celle des Droits de l'Homme, qui vint promettre à la Commune de faire respecter son arrêté; celle des Gravilliers, qui fit fermer toutes les boutiques à prêtres , pour employer le style d'Anaxagoras Chaumette ; enfin , celle du Panthéon français , où il ne se passa rien , car « les mânes de Voltaire y respirent encore ».
Les esprits étaient tellement surexcités qu'une espèce de courtier de change courut les rues en agitant une sonnette pour inviter les fidèles à se rendre à la messe et que , dans plusieurs quartiers, on distribua du vin et on promit un réveillon à ceux qui y auraient assisté, du moins s'il faut en croire l'assertion passablement suspecte de Prudhomme, qui voudrait bien persuader à ses lecteurs que toute cette agitation a été causée par le désir de manger du jambon à une heure du matin , mais qui en est si peu persuadé lui-même qu'il requiert les peines les plus sévères contre cet acte de fanatisme dangereux et coupable.
« Il est essentiel, dit-il en terminant, que, devant le parvis des églises , on expose à la vue du peuple tous ceux qui ont indignement abusé de sa crédulité, avec un écriteau portant ces mots : Prêtres séditieux, perturbateurs du repos public, condamnés à neuf années de fers. — Il serait à propos de distribuer les appointements des condamnés aux citoyens pauvres qui prouveront que, conformément à la loi, ils n'ont point été à la messe de minuit. »
Ainsi , le 25 décembre 1792, après le 10 août, après les
massacres de septembre, vingt jours après que la Convention eut décide qu'elle jugerait le roi , quinze jours après qu'il avait comparu pour la première fois devant elle, vingt-cinq
jours avant (pie sa tête tombât sur L'échafaud, le peuple s'insurgeait d'un bout à l'autre de Paris pour avoir sa messe de minuit. En 1)3, le culte de la Raison régnait, appuyé sur la guillotine en permanence; ce fut le seul interrègne de la messe de minuit; et encore, en cherchant bien, on trouverait, j'en suis sûr, qu'elle a été célébrée quelque part, dans une chapelle du faubourg Saint-Marceau ou du faubourg Saint-Antoine, par un prêtre résignée mourir, devant une réunion de fidèles mêlés de vainqueurs de la Bastille et même d'un certain nombre de tricoteuses.
Que nous reste-t-il aujourd'hui du vieux Noël populaire et des coutumes qu'il ramenait chaque année? 11 en reste d'abord et surtout le réveillon, dégénérescence et déviation des réjouissances de nos pères. Les fidèles du réveillon se recrutent principalement parmi ceux qui ne connaissent guère que de réputation la messe de minuit. C'est le renversement de l'axiome latin : sublatâ causa, tollitur effectus; on réveillonne d'autant plus qu'on en a moins besoin. Ce qui se consomme d'huîtres et de boudins, de saucissons et de poulardes, suivant les lieux, depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine et de la barrière d'Enfer à la barrière du Trône, dans la nuit du 2i au 25 décembre, dépasse toute vraisemblance.
Des statisticiens, qui avaient du temps à perdre, ont calculé que les divers établissements culinaires, demeurés ouverts la nuit du 24 au 25 décembre 1875, ont brûlé pour 93,331 francs et 20 centimes de gaz supplémentaire; ils nous apprennent aussi que, dans cinq restaurants à la mode, on a avalé jusqu'à l'aube 629 douzaines d'huîtres et 1,950 écrevisses : j'aurais cru à un chiffre plus élevé, et on eût bien pu aller jusqu'à 2,000! Il s'est vendu aux
Halles, dans la matinée, 31), 200 douzaines de ces succulents mollusques et 50,000 de ces non moins succulents crustacés, — sans compter 37,000 oies. A la bonne heure! voilà un chiffre qui fait rêver! L'oie aux marrons est, on le sait, le plat favori des familles bourgeoises à Noël. Le modeste volatile dédaigné chez Brébant fait la joie des gourmets domestiques.
L'antique bûche a été remplacée par la bûche magique de Ruggieri, qui colore le feu de mille nuances fantastiques. L'arbre de Noël, venu d'Allemagne, fait lentement son chemin dans les familles. Quelquefois il prend des dimensions gigantesques, comme celui que la Société d'Alsace- Lorraine offre chaque année à ses petits protégés, qui s'en partagent les milliers de jouets. Mais une institution qui ne se perd pas et ne se perdra jamais, tant qu'il y aura des petits êtres blonds et roses, c'est celle du soulier mignon pendu au foyer, et où l'enfant Jésus ou le bonhomme Noël vient, en descendant par la cheminée, déposer quelque friandise, un joujou, un beau livre, et parfois, dans les cas graves, une poignée de verges.
Le réveillon de Noël a été de tout temps , avec le mardi gras et la fête des Rois, — aux siècles passés avec la Saint- Martin, où le peuple de Paris faisait une prodigieuse consommation d'oies et de coqs d'Inde, et que Mercier appelle la fête des ivrognes, — une des grandes dates culinaires de l'année.
La fête des Rois se célébrait jadis avec infiniment plus d'appareil et de cérémonies joyeuses qu'aujourd'hui. Après les offices on représentait des mystères. Nous lisons dans les Mémoires de maître Jean de la Haye (ch. XX), que Hugues Capet avait une prédilection particulière pour la solennité des Rois, qu'il portait ce jour-là une étoile d'or à son chapeau, et en donnait de pareilles à ceux qui l'avaient le plus favorisé dans son élévation au trône. Ce fut le point
de départ de l'ordre de Notre-Dame-de-lTBtoile, fondé par son fils Robert. Le continuateur de Guillaume de Nangis nous apprend que les rois de France offraient à l'autel, le jour de l'Epiphanie, de For, de l'encens et de la myrrhe, et il décrit l'une de ces cérémonies, qui se fit avec beaucoup de magnificence sous Charles V, en 1 3 7 S .
Un ancien ordinaire de l'église de Sainte-Madeleine de Besançon, décrit ainsi la manière dont on célébrait l'Epiphanie.
Quelques jours avant la fête, les chanoines élisaient un d'entre eux auquel on donnait le nom de roi, parce qu'il devait tenir la place du Roi des rois. On lui dressait dans le chœur une espèce de trône; une palme était son sceptre, et il officiait le jour de l'Epiphanie dès les premières vêpres. A la messe, trois chanoines, revêtus de dalmatiques de trois couleurs différentes (blanche, rouge, noire), ayant couronne en tête, palme en main, suivis chacun d'un page portant leurs présents, sortaient de la sacristie et descendaient, en chantant l'évangile, dans l'église inférieure, qu'ils parcouraient, précédés d'une sorte de lustre figurant l'étoile. A cet endroit de l'évangile où il est dit que les mages entrèrent dans l'étable et y adorèrent notre Sauveur, ils remontaient au chœur, et venant à l'autel , ils se prosternaient devant le célébrant et lui offraient leurs présents, puis s'en retournaient du côté opposé à celui par lequel ils étaient venus. Le chanoine-roi, la veille et le jour de l'Epiphanie, l'office achevé, donnait à tous les confrères qui composaient sa cour une magnifique collation.
Les séculiers ne voulurent pas sur ce point céder en dévotion aux ecclésiastiques : ils résolurent de faire un roi dans chaque famille et choisirent le moment du repas, avec le sort pour arbitre. Un gâteau, partagé entre tous les convives, contenait une fève, afin que celui dans la part duquel elle se trouverait fût reconnu roi. Toute la famille se sou-
mettait à ses ordres. Afin de lui marquer quelque distinction pendant le temps du repas, on criait : Le roi boit, vive le roi! chaque fois qu'il buvait, et pour punir ceux qui manquaient à un devoir si important , on convint de les barbouiller de noir. Souvenir de l'opinion répandue parmi le peuple que l'un des trois rois mages était noir (1).
Il est question du gâteau des Rois dès 1311, dans une charte de Robert, évoque d'Amiens, mais nous manquons de renseignements anecdotiques sur la façon dont se célébrait cette partie de la fête dans une époque aussi reculée. Un peu plus tard, Jean d'Orrouville rapporte ainsi la manière dont Louis 111, duc de Bourbon, choisissait son roi. « Vint le jour des Rois, où le duc de Bourbon fit grande fête et lie chère, et fit son roi d'un enfant en l'âge de huit ans, le plus pauvre que l'on trouva en toute la ville, et le faisoit vêtir en habit royal, en lui laissant tous ses officiers pour le gouverner, et faisoit bonne chère à celui roi, pour révérence de Dieu, et le lendemain dinoit celui roi à la table d'honneur. Après venoit son maître d'hôtel, qui faisoit la quête pour le pauvre roi, auquel le duc Louis de Bourbon donnoit communément quarante livres pour le tenir à l'école, et tous les chevaliers de la cour chacun un franc, et les écuyers chacun demi-franc; si montoit la somme aucune fois près de cent francs, que l'on bailloit au père ou à la mère pour les enfans qui étoient rois à leur tour, à enseigner à l'école sans autre œuvre, dont maint d'iceux vivoient à grand honneur; et cette belle coutume tint le vaillant duc de Bourbon tant qu'il vécut. »
Les écoliers de l'université de Paris passaient les jours des fêtes de la Saint-Martin, de Sainte-Catherine, de Saint- Nicolas, les fêtes des nations, des collèges et celles des Rois,
(1) J. B. Billet, Festin du Roi-boit.
en divertissements avec des farceurs el «les comédiens qui dansaient et qui chantaient des airs tout à l'ait profarn Chaque fois que l'Epiphanie revenait, les Pii ards qui faisaient leurs études au collège du cardinal Lemoine choisissaient un des leurs pour représenter ce prélat. L'élu assistait aux premières vêpres en habit de pourpre , avec un aumônier chargé de porter son chapeau rouge, puis il régalait ses camarades de dragées et les réunissait dans un souper joyeux. La faculté des arts fit un statut en 1484 pour réprimer ces abus; elle excepta néanmoins dans son décret la veille et la fête des Rois, jours auxquels elle permit aux écoliers de se réjouir honnêtement, après avoir assisté au service divin (1). Cette fête était tellement entrée dans les mœurs qu'on n'eût pu y toucher sans soulever des tempêtes.
C'est aussi la veille de l'Epiphanie que les corporations tiraient au sort de la fève un roi qui conservait son pouvoir toute l'année. Les clercs de la chambre des comptes organisaient un cortège à travers les rues , et allaient donner des aubades et distribuer des gâteaux à tous les membres de la chambre. Ce jour-là, le voyer prélevait une redevance d'un fromage sur les fromagers du marché aux Poirées, d'un gâteau à la fève sur chacun des pâtissiers des halles, et une foule d'autres impôts en nature sur les petits artisans des rues et des places publiques (2).
G. Bouchet a écrit sa quatrième s.erée sur la fête des Rois. Il résulte de sa description que les masques , qui couraient alors les rues depuis le 1er janvier et même depuis Noël, comme nous le disons dans notre chapitre du carnaval , se présentaient dans les maisons où Ton avait tiré les Rois, pour y donner le momon. Ils portaient des défis au roi, et, comme les sujets de celui-ci se croyaient obligés de soutenir
(1) BULLET, p. 249 et 250.
(2) I). Carpentier, supplément à du Cange , III , col. 619. — De l'Hervillers, la Fête des rois, dans Y Ami de la religion des 6-8 janvier 18P0.
leur maître, parfois les convives perdaient tout leur argent dans une partie de dés avec ces mystérieux visiteurs. Les masques du momon jetaient souvent des dragées en entrant aux valets et aux chambrières, et ils jouaient des boîtes sèches de confitures, du cotignac et des sucreries de tout genre.
Les joueurs d'instruments couraient également la ville et se présentaient dans les maisons pour y faire danser. 11 semble d'ailleurs, d'après quelques détails, que l'entrée fût à peu près libre en ces bacchanales du Roi-boit, car Bouchet parle, vers la fin du chapitre, d'un homme « assez d'apparence » , qui s'était trouvé plusieurs fois dans ces assemblées, sans que personne le connût. On s'avisa de lui faire présenter le bouquet par une fort honnête damoiselle, au nom de toute la compagnie, pour l'inviter à rendre aux convives la politesse qu'il en avait reçue, mais il se trouva que c'était un adroit escroc. On voit aussi dans la même serée que les Rois se tiraient, comme aujourd'hui, la veille de TÉpiphanie, au moyen d'une fève, que beaucoup de gens s'efforçaient de cacher quand elle était dans leur part de gâteau, à cause des grands frais qu'entraînait la royauté. De là le dicton moqueur : » Vous diriez qu'il a trouvé la fève au gâteau. » On commençait par tirer la part de Dieu. Celui qui était désigné par le sort devait payer sa royauté quelques jours après. On criait : Vive le roi! et : Le roi boit! à tue-tête, comme on le fait encore; et ceux qui oubliaient de crier étaient à l'amende.
A ce propos, le roi de la serée , qui devait payer de sa personne en toutes les façons, dit quelques bons contes, suivant l'usage de nos pères. Le plus joli est celui d'un brave homme dont la femme braille comme une pie dès qu'il la touche du bout du doi°;t. A force de rêver au moven de la battre tout son soûl sans danger, il s'avise que la meilleure époque est le jour des Rois, car elle aura beau
crier, les voisins ne l'entendront pas, au milieu du tapage qu'ils font, ou, s'ils l'entendent, ils se figureront qu'on crie : le roi boit! Là-dessus, un bon compagnon réplique
qu'il comprend enfin la signification de ce qu'il a lu dans un almanacli, à la vigile des Rois : ce Bon battre sa femme. »
Ailleurs, un roi de la fève raconte l'historiette suivante : a Vous savez tous que Tannée passée nous fîmes les Rois en notre maison ; vous savez qui fut roi, mais possible vous ne savez pas celui de mes gens qui le fut en leur table, ayant leur gâteau à part, et si pourtant leur royauté dura plus que la nôtre : car, après avoir crié et bu du meilleur, aussi bien que nous, en leur petite royauté, nous pensions qu'ils se fussent couchés et retirés comme nous; mais, ayant les poumons échauffés de crier et de boire, mes gens descendent en la cave, et après le bussard que j'avois percé ce jour-là. Le bon fut que leur roi commençant le premier à boire, comme il lui appartenoit, sans penser en mal, ils vont crier à pleine tête : « Le roi boit, le roi boit. » Me réveillant en sursaut, et ma femme aussi, commençâmes à crier à notre force : ce Le roi boit, » aussi bon qu'eux, de peur de l'amende, pensant être encore à table. Ma femme revenant à soi, se lève, et Dieu sait si elle ne cria pas plus fort que tous eux ensemble , trouvant tous nos gens à table, les pots et les verres tout pleins du vin nouvellement percé. »
Pasquier nous apprend que, pendant le repas des Rois, on mettait ce un petit enfant sous la table, lequel le maître interroge sous le nom de Phébé, comme si ce fut un qui , en l'innocence de son âge, représentât une forme d'oracle d'Apollon. » A cet interrogatoire l'enfant répond d'un mot latin : Domine, puis, sur la demande du maître, il désigne la personne à laquelle doit être donné le morceau de gâteau (1).
(1) Recherches, I. IV, ch. IX.
On voit par une lettre de la princesse Palatine (1) que les choses se pratiquaient encore de même à la fin du règne de Louis XIV: le premier morceau était pour le bon Dieu, et le deuxième pour la sainte Vierge. Si le bon Dieu avait la fève , c'est le maître de la maison qui était roi, et si c'était la sainte Vierge, elle cédait ses droits à la dame du plus haut rang qui se trouvait là. Le roi nommait des ministres et des chambellans; il régnait sur la table comme dans un empire absolu.
Jean Deslyons ^ docteur de Sorbonne, doyen et théologal de l'église cathédrale de Senlis, fulmina en 1664 sesDiscours ecclésiastiques contre le paganisme du Roy-boit (2) où, au milieu de doctes dissertations qui, si je ne me trompe, se sentent un peu du jansénisme de l'auteur, il nous a laissé des détails extrêmement curieux sur les usages de cette fête. Pour Deslyons, le banquet des Rois et l'usage des étrennes sont, aussi bien que la fête des Fous, d'abominables restes du paganisme, et une continuation des saturnales cachée sous un voile chrétien.
Au moyen âge, du moins au treizième siècle, la veille de l'Epiphanie, comme celle de la Saint-Jean, était accompagnée de feux, auxquels le peuple attachait la même idée superstitieuse : « Il faut également rapporter à l'idolâtrie, écrit Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, dans son livre des Lois, les feux qu'on a coutume de faire la veille de l'Epiphanie, et par le moyen desquels les insensés croient se garantir de la peste (3). » L'habitude de ce feu , si toutefois Guillaume d'Auvergne veut parler d'un feu public, ne survécut pas au moyen âge; mais l'Epiphanie n'en persista pas
(1) Lettres nouv. et inédites, édit. Helzel, p. 272.
(2) Réédités en 1670 sous le titre de Traitez singuliers et nouveaux contre te paganisme du Roy-boit, in-12. C'est cette édition que j'ai sous les yeux.
(3) Eodem modo et foci qui fieri consuerunt in vigilis Epiphaniae... per quos credunt insipientes se extinguere et exterminare pestium incendium. — Deslyons, en citant ce passage, rapproche de la même coutume celle de la bûche de Noël.
moins à être célébrée dans le peuple avec un entrain extraordinaire, même après que la fête des Fous, qui l'avait déshonorée si longtemps par ses bouffonneries sacrilèges, eut disparu. Les marchands de chapels de fleurs remplissaient les rues, colportant et criant ces gracieux couvrechefs dont les convives du festin se coiffaient et coiffaient les bouteilles ce jour-là (1). Le bruit retentissant des rires, des acclamations, des verres heurtés les uns contre les autres, perçait les portes et les fenêtres; l'huis des pâtissiers resplendissait et faisait flamboyer au loin les ligures bizarres de leurs lanternes vives; les valets couraient par les rues, portant les gâteaux envoyés par le maître à ses amis ; les pauvres allaient de maison en maison chercher la part qu'on leur réservait , c'est-à-dire le premier morceau , le morceau du bon Dieu , choisi par le plus jeune des convives. Toute la nuit, la ville entière était sur pied et jusqu'au lendemain passait le temps en assemblées joyeuses, en jeux bruyants, danses, ballets, comédies et mascarades. Le roi et la reine d'un jour se présentaient à l'offrande , où l'on portait solennellement la fève trouvée dans le gâteau.
C'est à la suite delà fête des Rois de 1521 que François 1er, encore jeune et passablement fou, s'étant amusé, en tète d'une bande de joyeux compagnons, à aller faire à coups de pommes, d'œufs et de boules de neige, un siège en règle de l'hôtel du comte de Saint-Pol, qui était le roi de la fève, reçut sur la tête une bûche jetée par l'un des assiégés et qui le renversa sans connaissance. Revenu à lui, il ne voulut point qu'on recherchât le coupable, trouvant juste de payer la folie qu'il avait faite lui-même. L'homme à la bûche s'appelait Montgommery, et il était père de celui qui devait blesser mortellement Henri II dans un tournoi.
« Le lundi, sixième jour des Roys (1578) , » lit-on dans le
(1) Legrand d'Aussy, Vie privée des Français, t. II, p. 324-61.
Journal du règne de Henri III, « la demoiselle de Pons de Bretagne, royne de la fève, par le roy désespérément brave, frisé et gauderonné, fut menée du château du Louvre à la messe en la chapelle de Bourbon , estant le roy suivy de ses jeunes mignons, autant ou plus braves que luy. Russi d'Amboise s'y trouva à la suite de monsieur le duc, son maistre, habillé tout simplement et modestement, mais suivy de six pages vestus de drap d'or frisé. »
Ce n'est pas là un fait isolé; il se rattachait à une coutume générale de la cour d'Henri III, comme on le voit par un passage d'un autre historien, qui complète curieusement celui-là :
« Du règne d'Henri III, on faisoit à la cour, la veille de la feste des Roys , au souper, une royne de la fève. Et le jour des Roys, le roy la menoit à la messe à son costé gauche; et si la royne y estoit, elle marchoit au costé droit. Un peu au-dessous du roy, on préparoit un oratoire et un drap de pied pour la royne de la fève , au costé gauche de celuy du roy, avec son carreau à main droite. Le roy bailloit à l'offrande avec l'écu trois boulles de cire : l'une couverte de feuilles d'or, l'autre de feuilles d'argent, et la troisième couverte d'encens... Le roy, estant de retour en sa place sous le daix, la royne de la fève se levoit, et ayant fait la révérence au roy et à la royne, alloit à l'offrande. La royne n'y alloit pas, et, après la messe, Leurs Majestez et la royne de la fève, somptueusement vestues et parées, retournoient en grande pompe au Louvre, les trompettes et tambours sonnans. Cette cérémonie de la royne de la fève n'a point depuis été observée (1). »
(1) Du Pin VT. Recherche des antiq. de la chapelle et oratoire du roy, cité par Deslyons, p. 208. V. aussi le Mercure de janvier 1684. La reine de la fève, jusqu'au règne de Louis XIII inclusivement, jouit à la Cour de grands privilèges : elle disposait des charges, quelles qu'elles fussent, qui venaient à vaquer dans les vingtquatre heures, et s'il n'y en avait pas de vacantes, elle demandait au roi des grâces qu'il devait lui accorder. {Lettres inédites de la Princesse Palatine.)
LES FÊTB8 RELIGIEUSES. 119
Tout cela était parfaitement dans les usages de l'époque.
Le roi et quelquefois les grands seigneurs rendaient le pain bénit au son des tambours, des fifres et dc< clairons. Les
nouvelles accouchées, lors de leurs relevailles, offraient solennellement des gâteaux à l'église. On peut voir, dans la Muse historique de Loret (1), la manière dont le duc de Mecklembourg, récemment converti au catholicisme, offrit le pain bénit à la chapelle de Saint-Michel, en le faisant escorter par une troupe de pages et de valets de pied, marchant deux à deux, et de tambours et trompettes en casaques de velours. Saint Michel était, d'ailleurs, le patron des pâtissiers, et c'est dans cette chapelle, située près du Palais de justice, que leur confrérie avait son centre de réunion. Une ordonnance prohibitive de l'archevêque de Paris, du 10 octobre 1636, montre qu'à cette date les confrères de Saint-Michel avaient l'habitude de promener dans les rues de la ville une procession composée de cavaliers vêtus en anges et de diables qui battaient de la caisse devant les prêtres porteurs de pains bénits (2).
Il est temps de fermer cette parenthèse et de revenir aux Rois.
La cour de Louis XIV resta fidèle à la coutume de tirer la fève. Madame de Motteville raconte, à la date de 1648, qu'elle sépara un gâteau des Rois, en compagnie de sa sœur, de madame de Brégy et d'Anne d'Autriche , et qu'elles burent à la santé de celle-ci avec' de l'hypocras qu'elle avait fait apporter à leur table. L'année suivante, le petit roi fut de la réunion. Anne d'Autriche fut proclamée reine, parce que la fève s'était trouvée dans la part de la Vierge. On célébra encore cette fête en buvant une bouteille d'hypocras, —
(1) L. XIV, 29 décembre 1663.
(2) Lebeuf, Histoire de la ville et du diocèse de Paris, édit. Cocheris, t. II, 1». 266-7.
liqueur fort à la mode au dix-septième siècle, faite avec du vin mêlé de sucre, de canelle, de girofle, de gingembre, — et tandis qu'Anne d'Autriche buvait, tout le monde cria à tue-tête : « La reine boit! la reine boit! »
En lG8i,, les Rois furent célébrés en grande cérémonie. On avait dressé dans la même salle cinq tables, dont quatre étaient réservées aux dames. On y tira la fève à toutes les cinq ; puis le roi et les reines se choisirent des ministres et des ambassadeurs, pour aller complimenter les puissances voisines et leur proposer des traités d'alliance. Ce jeu donna naissance à une foule de discours et de plaisanteries agréables, où quelques courtisans montrèrent beaucoup d'esprit. Il plut tellement à Louis XIV qu'il voulut recommencer la semaine suivante; on s'arrangea cette fois pour lui faire échoir la fève, qui était d'abord tombée au grand écuyer, et il s'acquitta de sa charge en homme qui en avait l'habitude (1).
Dans son Journal, Dangeau, comme avait fait avant lui Héroard, mentionne à peu près chaque année la célébration des Rois, presque toujours avec cinq tables, auxquelles s'asseyaient les principaux seigneurs de la cour. En 1691, il tira la fève à Versailles avec le roi et la reine d'Angleterre. Louis XIV ne manqua pas d'être favorisé par le sort à sa table. « Dans les deux tribunes, dit Dangeau, il y avait toute la musique du roi, avec des orgues, des trompettes et des timbales, et l'on criait : Vite le roi! en musique. » Il est question plusieurs fois aussi de cette fête dans Saint- Simon.
On raconte que Louis XV ayant tiré la fève avec ses trois petits- fils, celle-ci se trouva coupée en trois morceaux, ce qui fut considéré comme l'annonce prophétique du règne successif des trois frères : « La partie supérieure, séparée
(1) Mercure galant, à la date.
des premières, prédit le martyre du jeune due de Berry, Louis XVI; l'inférieure, brisée, fut le symbole de la monarchie rompue au règne du dernier des trois, le comte d'Artois, depuis Charles X (1). » Tout ceei semble infiniment trop subtil pour être autre chose qu'une anecdote apocryphe arrangée après coup.
Vers cette époque, ou un peu plus tôt, l'usage était de tirer les Rois avant le repas. Un jour Fontenelle avait eu la fève. On se mit à dîner : c'était au roi à présider la table et à veiller au bien-être des convives. On remarqua qu'il négligeait d'offrir à ceux-ci d'un excellent plat qu'il avait devant lui :
« Le roi oublie ses sujets, lui dit-on.
— Voilà comme nous sommes, nous autres, » répondit Fontenelle avec son fin sourire.
Une autre fois encore, la fève lui était échue en partage : « Vous êtes roi! fit un des convives. Serez-vous despote?
— Belle demande! » répondit-il.
Nous avons dit plus haut qu'on faisait tirer le gâteau par un enfant; à défaut d'un enfant, le plus jeune de la réunion en était chargé. À cette coutume se rattache une jolie anecdote , qui peut passer pour un trait de flatterie des plus ingénieux.
Le cardinal de Fleury avait quatre-vingt-dix ans et se montrait frappé de l'idée de sa mort prochaine. Pour le guérir de ces sombres pensées, son valet de chambre, Barjac, fit prier à dîner chez Son Éminence, pour le jour des Rois, les onze personnes suivantes : le comte de Beaupré , l'abbé d'Enneville, le comte de Gensac, le marquis de Nogaret, la princesse de Montbarey , la marquise de Flavacourt , le marquis de la Faye, la comtesse de Combreux, le comte de Saint- Mesme, la marquise du Coudray et la marquise d'Anglure.
(1) Essai sur les fêtes religieuses, par Eug. Cortet, p. 47.
Au moment de tirer le gâteau :
« C'est au plus jeune que revient ce droit, » fit mélancoliquement le cardinal de Fleury. « Avec mes quatre-vingtdix ans, je ne puis prétendre qu'aux honneurs du patriarchat.
— Mais, pardonnez, monseigneur, » dit sa voisine de droite, la princesse deMontbarey, «je suis née le 15 janvier 1651, et j'ai par conséquent deux ans de plus que Votre Kminence.
— Que dites-vous là, princesse?
— La pure vérité , monseigneur.
— Moi , » dit à son tour l'autre voisin du cardinal , « je n'y mets plus de coquetterie, et j'avoue tout simplement mes quatre-vingt-onze ans.
— Vous avez dit quatre-vingt-onze ! » s'écria le cardinal stupéfait.
« Oui, monseigneur : 3 mai 1652 , » répondit la marquise de Flavacourt.
« Je suis votre aîné d'un mois, marquise, » dit le comte de Beaupré : 3 « avril 1652.
— Et moi d'un an, » dit le bon abbé d'Enneville : « 27 juin 1651 .
— Et moi , » dit en chevrotant une petite vieille toute ridée, « il y a soixante-deux ans que je suis veuve, et, quand j'eus le malheur de perdre M. le marquis d'Anglure, il y en avait trentre-quatre que j'étais de ce monde.
— Soixante-deux et trente-quatre font quatre-vingt-seize ! » ditlecardinalébahi. «Quoi! marquise, quatre-vingt-seizeans?
— Hélas !... » répondit simplement madame d'Anglure. Le comte de Gensac avait quatre-vingt-quatorze ans; le
marquis de Nogaret quatre-vingt-quinze; le marquis de la Faye, quatre-vingt-seize; le comte de Saint-Mesme et la comtesse de Combreux, quatre-vingt-dix-sept!
« Comment ! » s'écria PÉminence au comble de la stupéfac-
tion, c'esl moi qui dois tirer le gâteau comme étant le plus jeune!... Est-ce hasard ou gageure?
Mais à ce moment il aperçut en face de lui le visage
rayonnant de son valet de chambre. Le cardinal comprit, tira le gâteau comme un petit enfant de quatre-vingt-dix ans qu'il était, et fut si enchanté de cette flatterie délicate qu'il s'en souvint dans son testament.
On tirait aussi la fève chez les encyclopédistes, particulièrement aux fameux soupers du baron d'Holbach, que Galiani avait surnommé le Maître d'hôtel de la philosophie. Par un hasard qui avait sans doute des complices, Diderot, il Ta raconté lui-même, y fut roi trois années de suite. « La première année, dit-il, je publiai mes lois sous le nom de Code Denis. »
Au frontispice de mon Code , Il est écrit : « Sois heureux à ta mode , Car tel est notre bon plaisir. »
Fait l'an septante et mil sept cent Au petit Carrousel, en la cour de Marsan,
Assis près d'une femme aimable, Le cœur nu sur la main, les coudes sur la table,
Signé Denis, sans terre ni château.
Roi par la grâce du gâteau.
(( La seconde, je me déchaînai contre l'injustice du destin qui déposait encore la couronne sur la tête la moins digne de la porter. La troisième, j'abdiquai et j'en dis les raisons dans ce dithyrambe. » Le dithyrambe en question, intitulé les Éleuthéromanes ou les Furieux de la liberté, contient les deux fameux vers si souvent cités d'une façon plus ou moins inexacte :
Et ses mains ourdiraient les entrailles du prêtre, Au défaut d'un cordon, pour étrangler les rois.
On a fait observer, à la décharge de Diderot, que ces vers se trouvent dans un badinage poétique composé pour
une réunion frivole. Il faut avouer du moins qu'ils badinent d'une façon singulièrement féroce et que , si la circonstance pour laquelle ils furent composés est puérile, la virulence du passage dont ils sont extraits était bien propre à les faire prendre au sérieux.
L'année 1741 fut une époque néfaste dans les annales du gâteau des rois. Une de ces disettes que ramenait si fréquemment, au dix-huitième siècle, l'organisation mal entendue de l'administration publique, avait régné toute Tannée précédente, si bien que le Parlement n'imagina rien de mieux pour y remédier que de prendre, dans le courant du mois de décembre, un arrêt qui interdisait la fabrication de la galette des rois.
Le gâteau de l'Epiphanie a survécu à la ruine de bien des vieilles coutumes populaires. La Révolution, pourtant, avait voulu naturellement abolir cette inoffensive solennité, aussi bien que les étrennes, et elle avait poursuivi les rois jusqu'autour de la table de famille, comme jusque dans les tragédies et les jeux de cartes. Les Révolutions de Paris (n? 131; se lamentaient de voir que, malgré la révolution, cet usage aristocratique persistât encore en 1792, surtout dans les collèges et les maisons particulières d'éducation. Dans la séance de la Convention du 30 décembre 92, Manuel monta à la tribune, et proposa « un décret et très court qui ne peut pas souffrir de difficulté. Je demande que la Convention décrète qu'aucun ministre, de quelque culte que ce soit, ne pourra célébrer des fêtes sous le nom de fête des Rois. Ces fêtes sont anti-civiques et contre-révolutionnaires ». Sur l'observation d'un membre, qu'il ne s'agissait pas là de rois de France, et malgré l'insistance de Manuel , la Convention eut le bon sens de passer à l'ordre du jour (1). Mais la Commune, qui s'ap-
(1). Réimpression de Y Ancien Moniteur, l. XV. p. 4.
pliquait à n'être dépassée par personne dans son zèle repu
blicain, se montra plus farouche envers la fête «les rois :
« Nos législateurs, » écrivait Pradhomme l'année suivante , dans le n° 182 des Révolutions de Paris, « passèrent à Tordre du jour, et firent bien. Ceci n'est pas de leur ressort : c'est notre affaire à nous autres citoyens. Si nous sommes aussi bons républicains que nous nous le disons, nous laisserons les prêtres morfondus psalmodier tout seuls sur leurs tréteaux sacrés des hymnes en l'honneur des trois rois. Nous bannirons à jamais ce mot et les idées qu'il rappelle de nos repas de famille. Nous abolirons la royauté de la fève , comme nous avons fait de l'autre , et nous lui substituerons le gâteau de l'égalité, en remplaçant la solennité de VÉpiphanie par une fête du bon voisinage; la fève serviroit à marquer celui des voisins chez lequel se feroit le banquet fraternel où chacun apporteroit son plat, à l'exemple de nos bons aïeux.
« Un arrêté de la Commune change le jour des rois en fête des sans-culottes. A la bonne heure! mais cela ne suffit pas. Cette innovation est trop vague. Il faut, quand on veut détruire un vieil usage, le remplacer par un autre bien circonstancié , afin que l'attrait de la nouveauté serve de recommandation à la sagesse du motif. »
Ainsi s'exprime le philosophe Prudhomme. Bref, on ne vint pas à bout de détruire une vieille et charmante fête qui ressuscita d'elle-même après la Terreur. Mais aujourd'hui elle se passe tout entière dans l'intérieur de la famille, et les rues de Paris n'en ont gardé aucun vestige.
Le dimanche des Rameaux, la semaine sainte et les œufs de Pâques.
Au moyen âge, le dimanche des Rameaux sillonnait de processions toutes les rues de Paris. Sainte-Geneviève en était le centre principal. Ce jour-là, dit un vieux chroniqueur, « les collégiales sujettes à Tévêque de Paris vont processionnellement à Sainte-Geneviève du Mont sans chanter en chemin, ni à l'entrée d'icelle église, en laquelle, sitôt qu'ils sont arrivés, l'évêque bénit les rameaux, disant les oraisons accoutumées. On descend ensuite par la rue Saint-Jacques jusqu'à la porte du Petit-Châtelet, auprès duquel les maisons sont encourtinées et tapissées de lierre et de rameaux, et des bancs mis d'un côté et d'autre pour asseoir messieurs les chanoines; ensuite on chante un répons {Gloria, laus et honor) sur la fin duquel Monsieur de Paris, vêtu de ses habits sacerdotaux, vient chanter Attollite portas à l'huys de la prison; un sergent lui ouvre et, entré dedans, il délivre un prisonnier, selon la coutume ancienne, lequel sort avec lui et le suit jusqu'à Notre-Dame en portant sa queue, pro gratiarum actione. »
Si nous ne nous renfermions dans l'enceinte de Paris, nous pourrions mentionner plusieurs coutumes très curieuses qui se rattachaient au carême ou au dimanche des Rameaux et qui variaient de province à province. Telles furent, par exemple, la Flagellation ou les funérailles de V Alléluia , et la Diablerie de Chaumont, qui était plus particulière au dimanche des Rameaux et où l'on voyait douze hommes, revêtus de grandes robes de toile noire avec des flammes peintes et le visage couvert d'un masque horrifique, suivre la procession en chantant le Quis est isterex gloriœ?
i.ks it;ti:s itiïLIGIEUSES.
Mais, encore iinc fois, nous ne voulons pas sortir de Paris. La partie extérieure de la cérémonie a naturellement disparu : la procession des Rameaux, comme toutes les autres,
Flg- 26. — Vente du buis aux. abords d'une église le dimanche des Rameaux.
ne se fait plus aujourd'hui qu'à l'intérieur des églises; mais le débit des palmes n'en continue pas moins sur une grande échelle. Dans la nuit du vendredi au samedi de la semaine
de la Passion, d'immenses approvisionnements de buis arrivent aux Halles, expédiés par les maraîchers des environs de Paris; Fontainebleau, la Ferté, Bondy, Meaux, en fournissent d'énormes quantités. Ce buis, détaillé en bottes de un et deux francs, est acquis surtout parles marchands des quatre saisons, les fruitiers, les mendiants, et ces petits industriels pour tout faire, qu'on retrouve le soir ouvrant des portières devant un théâtre. Pendant toute la matinée, les abords des églises de Paris sont encombrés de ces débitants , qui étalent leur provision jusque sur les marches ou qui la portent à pleines brassées. Tandis que le père crie à pleins poumons son beau buis bénit, les enfants poursuivent et harcèlent chaque passant en lui mettant jusque dans les yeux ces petits rameaux d'un sou que bien peu de gens , même parmi les moins religieux, se dispensent d'acheter ce jour-là, et qu'on attache en rentrant au bénitier ou au portrait de famille qui surmonte le chevet du lit. Bon an, mal an, il se vend aux Halles, dans la matinée du samedi, pour dix à douze mille francs de buis , ce qui représente une somme pour le moins triplée le lendemain aux portes des églises. Pendant quarantehuit heures, deuxmille femmes , sans parler des enfants , vivent de ce commerce. On assurequ'un nommé Pierre Limier mourut en i 87 i , laissant douze mille livres de rente qu'il avait acquises en centralisant pendant vingt années la presque totalité des ventes. Détail assez curieux : c'était. un ancien acteur de l'Odéon, doublé d'un chimiste; il avait trouvé le moyen de reverdir les branches de buis à volonté.
Bref, l'usage des rameaux est tellement entré dans les mœurs parisiennes que rien n'a jamais pu l'interrompre. On en vendit aux portes de plusieurs églises sous la Terreur. A la première fête de Pâques fleuries qui suivit le 9 thermidor, les merveilleuses imaginèrent, dit-on, d'en débiter au profit des pauvres sur les marches de l'église Saint-Roch , et on juge avec quel entrain leur étalage fut dévalisé par les
incroyables. Sous la Commune, tandis que tonnait le canon des fédérés, qui venaient d'engager l'action avec les Versaillais, on vendait des rameaux devant Saint-Sulpice, et plus d'un fédéré décora en passant son képi d'une brindille de buis, avant d'aller faire le coup de feu contre les ce zouaves de Charette ».
La semaine sainte était jadis remplie de représentations sacrées qui se déroulaient jour par jour dans les églises, sous les yeux d'une foule attentive et recueillie, et dont le tombeau du jeudi et du vendredi saint ne garde plus aujourd'hui qu'une assez faible trace. Les chanteurs de complaintes parcouraient les rues en montrant les divers tableaux de la Passion (fig. 27). A Notre-Dame, pendant les trois derniers jours , on sonnait la fameuse cloche de bois et les enfants, comme ils font encore dans certaines provinces, parcouraient les rues pour annoncer les offices à l'aide de crécelles et autres instruments bruyants.
La semaine sainte actuelle a conservé la foire aux jambons, qui a changé plusieurs fois d'emplacement. Elle se tenait, le mardi saint, sur le parvis et dans la rue Neuve- Notre-Dame. Les guirlandes de boudins, de saucisses et d'andouilles , parfois bourrés de foin à l'intérieur par des marchands peu scrupuleux, les énormes blocs de lard, les jambons ornés de lauriers s'étalaient de tous côtés. La police vigilante faisait souvent jeter à la Seine, du haut du pont voisin, des cargaisons de charcuterie avariée, que des mariniers, à l'affût pour atteindre cette aubaine, harponnaient au passage et emportaient en triomphe (1). Cette foire a été transférée récemment du boulevard Bourdon au boulevard Richard-Lenoir, et elle est toujours le rendez-vous traditionnel d'un grand nombre de ménagères. Mais, à mesure que l'abstinence quadragésimale perdait de sa sévérité,
(1) Tableau de Paris, th. 742.
elle a naturellement beaucoup perdu elle-même de son importance et de son animation.
La coutume des œufs de Pâques, générale chez tous les peuples des diverses communions chrétiennes, remonte fort haut, et il y faut voir sans doute une tradition symbolique de la primitive Église. Elle avait sa raison d'être en un temps où l'abstinence entraînait la privation des œufs aussi bien que de la viande, à partir du mercredi des Cendres. Quand revenait l'époque où cette privation devait cesser, on allait porter en offrande et faire bénir des œufs à l'église le vendredi saint et le jour de Pâques, puis on les rapportait solennellement au foyer, on se les envoyait entre amis, parents et voisins (1).
Cette tradition, qui s'observait jadis avec beaucoup de pompe , avait donné lieu à un grand nombre de réjouissances domestiques et même publiques, entre autres à la procession des œufs, qui se faisait un des jours de la semaine de Pâques. Les écoliers, les jeunes gens et les clercs des églises se réunissaient sur une place au son des trompettes, des sonnettes et des tambours, portant des étendards, armés de bâtons et de lances ; ils allaient chanter laudes à la porte de la principale église, puis de là se répandaient par les rues pour quêter les œufs. Le même usage subsiste encore, au moins en partie, dans quelques paroisses des environs de Paris. A la cour, après la grand'messe du jour de Pâques, ou même dès la veille , on portait chez le roi des œufs peints et dorés qu'il partageait entre les courtisans , et cet usage dura jusqu'au milieu du dix-huitième siècle (2). Toutes les métairies étaient mises à contribution , et leurs plus gros œufs
(1) On a voulu voir aussi dans les œufs de Pâques un ressouvenir du triple reniement de saint Pierre et du coq dont le chant le rappela à lui ; un symbole où l'œuf, emblème de la naissance et du principe de toutes choses , est naturellement associé à la Résurrection comme au renouvellement de l'année (qui jadis avait lieu à cette date) et au réveil de la nature, etc. Il y a des savants qui en font remonter l'origine jusqu'aux Phéniciens!
(2) Ciiériel, Dictionnaire des Institutions, art. Œufs de Pâques.
réservés pour le monarque. Saint-Simon nous apprend dans ses mémoires que, le samedi saint, on élevait dans le cabinet de Louis XlV^des corbeilles de verdure contenant des pyramides d'œufs coloriés, qu'il faisait bénir par le cha-
l-ig.,27. Chanteur de complaintes montrant des tableaux de la Passion ;
d'après Cochin.
pelain et distribuait autour de lui , même aux gardes et aux laquais. C'est de la même façon que", s'il faut en croire le voyageur Chardin, le shah de Perse distribuait, particulièrement aux innombrables darnes de son sérail, la veille ou le jour de l'équinoxe du printemps, qui marque, comme jadis chez nous, le renouvellement de l'année, des œufs peints et dorés qui coûtaient souvent des sommes fabuleuses.
L'usage de colorier les œufs ne remonte pas très haut. Il paraît que le premier marchand d'œufs rouges fut un nommé Solirène, qui était établi à la descente du Pont-Neuf, près de la Samaritaine. On sait quel chemin devait faire cette innocente invention; Solirène lui-même y gagna en peu d'années une petite fortune , bien qu'il ne vendît sa marchandise qu'un liard pièce. On ne retrouve plus guère aujourd'hui ces bienheureux œufs rouges, qui ont fait la joie de notre enfance, que dans les campagnes ou chez les petits marchands à clientèle plébéienne. L'usage a même cessé à peu près partout, dans les anciennes provinces qui l'avaient conservé jusqu'à la fin du siècle dernier, des œufs de Pâques décorés de peintures grossières qui offraient la reproduction de quelque sujet pieux. L'industrie moderne a si bien perfectionné cet héritage de nos pères, qu'il est devenu absolument méconnaissable à force de progrès. Sous prétexte d'œufs de Pâques, les confiseurs et les grands épiciers parisiens vendent des objets qui ressemblent à tout ce qu'on voudra, excepté à des œufs, et qui, au lieu de coûter un liard, se paient quelquefois des centaines, ou même des milliers de francs. La transformation des œufs de Pâques a suivi à peu près les mêmes vicissitudes que celle des étrennes. Sous la Révolution, ils avaient pris le caractère de l'époque : on offrait des cocardes nationales, de petites bastilles, de jolies guillotines; aujourd'hui on voit des gens positifs qui cachent sous la coque d'un œuf monstrueux des billets de banque ou des actions de chemin de fer. L'œuf de Pâques moderne et profane se perfectionne chaque année. Il tend à prendre les proportions d'un œuf du fabuleux oiseau Roc des contes arabes. On le bourre de jouets pour les enfants, de bijoux et de cachemires pour les dames. Peut-être verrons-nous se réaliser bientôt le vœu d'une personne à qui l'on offrait l'un de ces œufs gigantesques porté par deux laquais, et qui déclara ne vouloir plus accepter
l'année suivante qu'un œuf assez vaste pour contenir un équipage attelé de quatre chevaux.
On raconte qu'un fermier normand apporta un jour à Louis XV un œul" naturel d'une énorme dimension; le roi en fit cadeau à madame Dubarry, après lui avoir fait
Fig. 28 et 29. — OEufs offerts à madame Victoire et conservés à la Bibliothèque
de Versailles.
appliquer, par le joaillier de la couronne, une riche dorure qui coûta deux cents livres. Ce trait excita l'admiration des courtisans; mais le moindre quart d'agent de change de nos jours dépasse Louis XV dans ses galanteries pascales. Qu'est-ce que ce pauvre œuf de deux cents livres auprès de l'œuf de cent mille francs, construit en émail blanc par un fabricant parisien pour un infant d'Espagne , et portant dans ses flancs, sur lesquels on avait gravé l'Évangile du jour, un coq qui chantait douze airs d'opéra?
Le règne de Louis XV avait été surtout Page d'or des œufs de Pâques. On ne se bornait pas à les dorer, à les colorier, on les peignait souvent comme des objets d'art, et Ton assure que Watteau et Lancret n'ont pas dédaigné d'en illustrer quelques-uns de leurs plus fines peintures. Deux œufs, offerts en cadeau à l'une des filles de Louis XV, madame Victoire, et renfermant dans leurs coques des paysages et des scènes traités finement, sont conservés parmi les curiosités de la bibliothèque de Versailles (flg. 28 et 29).
Dans les siècles de foi, l'œuf colorié n'était que le moindre épisode des réjouissances de Pâques . Les drames liturgiques où l'on voyait les apôtres saint Jean et saint Pierre , les trois Maries et les anges vêtus de blanc au tombeau du du Christ et dont il reste une trace, visible encore, dans la prose dialoguée Vicitimœ paschali laudes (1), les repas offerts aux pauvres, dont le roi lavait les pieds le vendredi saint; la délivrance d'un prisonnier, dont la chaîne était brisée, à Notre-Dame, par l'archidiacre; la réunion, dans l'une des chapelles de la cathédrale, des possédés que le grand chantre de la sainte chapelle avait délivrés, la nuit du vendredi au samedi saint, en leur présentant le bois de la vraie croix, et qui venaient se faire asperger d'eau bénite; vingt autres coutumes encore que je m'abstiens de mentionner, parce qu'elles ne rentrent point dans ce travail, donnaient à cette solennité une splendeur qu'elle a bien perdue depuis , malgré l'éclat particulier que lui conserve, à Paris, la bruyante foire au pain d'épices de la barrière du Trône. On sait que, sous la troisième race, jusqu'à l'ordonnance de Roussillon, en 1363, l'usage avait généralement prévalu de commencer l'année à Pâques. Tout datait de là : la résurrection du Christ marquait la renaissance de l'année en même temps que celle de la nature .
1 Voir MariusSepet, le Drame chrétien au moyen âge : Cycle de Pâques.
La Fêté-Dieu el les processions parles rues. — La Saint-Laurent. — La Saint-Martin.
L<> nh-ii <lc Louis XIII. — La chasse dr saillie Ccncs ic\<>.
Nous avons à peine besoin de prévenir le lecteur que nous délimiterons les sujets indiqués par le titre de ce paragraphe,
Fig. 30. — Passage du viatique dans les rues, d'après un dessin de la danse des morts , XVIe siècle.
de manière à ne point sortir de notre cadre. Nous nous arrêterons aux cérémonies religieuses où se remarquaient des particularités curieuses et pittoresques, qui offraient en quelques points l'alliance de l'élément civil et de l'élément sacré, qui avaient à la fois le caractère religieux et le caractère populaire, enfin qui se mêlaient aux réjouissances publiques de la ville et qui en faisaient partie.
Le vieux temps ne connaissait pas encore ces règlements de police municipale, œuvres du progrès moderne, qui défendent au bon Dieu de sortir de chez lui pour se montrer
par les rues. En conséquence, toutes ces solennités charmantes qu'on a reléguées aux villages : les Rogations, la Kête-Dieu, etc., Paris les avait, et Paris les garda longtemps.
Jusqu'à la Révolution , on portait en cérémonie le viatique aux mourants : le prêtre se plaçait sous un dais, que précédaient un porte-lanterne, un porte-sonnette et un bedeau. Aux tintements de la sonnette, le peuple s'agenouillait, les fiacres et les équipages s'arrêtaient dans la rue, et si le mourant était une personne de condition, toute la domesticité et souvent les maîtres de la maison s'armaient de flambeaux pour recevoir le prêtre sur le seuil. En racontant l'administration du viatique à la reine Marie-Thérèse, dont la vie fut en danger à la suite d'une de ses couches, madame de Se vigne écrit, dans une lettre du 19 novembre 1664 : « Ce fut la plus magnifique et la plus triste chose du monde de voir le roi et toute la cour, avec des cierges et mille flambeaux, aller quérir et reconduire le Saint-Sacrement. Il fut reçu avec une autre infinité de lumières (J). » Quand le guet croisait le cortège, il l'accompagnait jusqu'à l'église, la baïonnette au bout du fusil. Un jour, Louis XV, revenant du Palais de justice, rencontra le viatique au bout du Pont-Neuf; il descendit de son carrosse, se mit à genoux dans la boue, et le prêtre, sortant de dessous le dais, lui donna sa bénédiction , aux acclamations du peuple (2).
Notre-Dame faisait en grande pompe , avec ses quatre filles (3), les processions des Rogations, et dans le cours de cette cérémonie, le clergé portait un immense dragon
(1) Voy. aussi, pour plus de détails, la Gazette du 22 novembre 1664.
(2) Mercier, Tableau de Paris, t. IV, p. 82, édit. d'Amsterdam, 1782.
(3) C'est-à-dire les quatre églises relevant du chapitre métropolitain : Saint- Étienne des Grès, Saint-Merry, Saint-Benoît et le Saint-Sépulcre. (Sauval, t. Ier, p. 370.)
LES FÊTES RELIGIE1
d'osier contourné, hideux, menaçant, en souvenir sans doute de la hète farouche dont saint Marcel avait délivré Paris. Le peuple s'amusait à jeter des fruits et des gâteaux dans
Fig. 31. — Procession de la sainte Hostie, sur la place de Grève à Paris. La procession sort de la maison aux Piliers, notre ancien hôtel de ville. D'après une miniature du manuscrit des Heures de Juvénal des Ursins, XVe siècle.
la gueule du monstre. Ce fut vers 1730 que cet usage bizarre prit fin, mais la procession continua de se dérouler chaque année dans le cercle étroit où elle avait dû se ren-
fermer, depuis que la trop grande extension de la ville F empêchait d'aller jusqu'aux champs (1).
La Fête-Dieu se célébrait également par les rues de Paris au milieu d'un appareil extraordinaire, et le dimanche de l'octave, elle recommençait dans la matinée avec tout autant de magnificence. Cette procession était accompagnée quelquefois, comme beaucoup d'autres, de représentations et de mystères. On voit dans les Recherches des théâtres de Beauchamps (2), que les peintres de Lyon y jouèrent, en lo36, « le Murmurement et fin de Coré, Dathan et Abiron, » et nous savons par le témoignage de Sauvai , qui s'est attaché à recueillir toutes les vieilles traditions, toutes les coutumes locales tombées en désuétude, que la première capitale du royaume ne se laissait pas dépasser sur ce point par la seconde. « Autrefois, nous apprend-il en son chapitre des Processions , le jour de la Fête-Dieu, des paroissiens de Saint-Nicolas contrefaisoient Jésus-Christ, les apôtres , Adam , Eve , Abraham , Isaac et Moïse , mais avec des moqueries et des scandales si honteux, qu'en lo71 le Parlement, par arrêt, condamna à deux cents livres parisis d'amende ceux qui , à l'avenir, profaneroient de la sorte une si sainte fête. » Sous ce renseignement un peu vague, on devine l'indication d'une sorte de mystère qui allait de la chute de l'homme à sa rédemption , en passant par les figures " intermédiaires des prophètes et des précurseurs du Christ.
A la procession du Saint-Sacrement célébrée par l'église Saint-Barthélémy en 1593, on exposa en public un tableau de Lucifer foudroyé, représentant le feu roi Henri III et une foule de Politiques, désignés par leurs noms, qu'une multitude de diables tourmentaient, brûlaient, tenaillaient cruellement. En paradis, on voyait des anges tenant sous leurs pieds des démons, et parmi eux il y en avait un plus
(1) Sauval. t. Il, p. 620, Processions.
grand que les autres, foulant un diable ceint d'une écharpe blanche, au-dessus duquel était écrit en grosses lettres : le Béarnais, et au-dessus de Tango : Al. de Cuise, roi. Ce merveilleux tableau, vrai mystère en peinture, tout à fait à sa place dans la paroisse la plus ligueuse de Paris, avait été composé par les soins de Jean Petit, l'un des Seize, pour entretenir dans ses bonnes dispositions le peuple de Paris (1).
Les corporations marchaient dans les rangs de la procession, portant la bannière et quelquefois les reliques du patron ; toutes les maisons étaient tapissées, tous les pavés parsemés de fleurs , et de nombreux reposoirs , où les diverses confréries et les divers quartiers travaillaient à se vaincre les uns les autres, s'élevaient de distance en distance.
Le 12 juin 1648, Anne d'Autriche avait fait élever un reposoir pour la Fête-Dieu dans la première cour du Palais- Royal ; on Pavait décoré , par son ordre , des plus belles tapisseries du roi et des plus riches ornements, et elle avait fait de ses propres mains une couronne fermée, tout étincelante de pierreries , pour la mettre sur l'autel à l'endroit du Saint-Sacrement. Puis elle conduisit la procession à pied jusqu'à Saint-Eustache , avec le jeune roi et Monsieur.
Le journaliste Loret parle quelquefois des reposoirs de son temps, entre autres de celui qu'avait dressé sur la place Royale, en 1653, année où le roi édifia ses sujets en suivant à pied la procession, cette vaillante madame Pilou, dont les commérages de Tallemant des Réaux ont immortalisé le caustique bon sens, — et de celui que le peintre Lebrun avait décoré avec tant de richesse et de goût devant les Gobelins, en 1664. Les hôtels faisaient, ce jour-là, une véritable exhibition de leurs tentures d'élite. Germain Brice nous apprend en particulier qu'il en était de la sorte pour le Palais Mazarin, dont on exposait
(1) Journal de l'Estoile. (Collection Michaud, t. XV, p. 156.)
devant la porte les plus riches tapisseries sur un très grand espace. On tendait aussi les caparaçons en broderie d'or et d'argent, d'une magnificence extrême, que le cardinal avait fait faire pour le mariage du roi. Les fleurs étaient prodiguées. La bouquetière de Sainte-Opportune (et ce n'était pas sans doute une exception), devait fournir ce jour-là un chapeau de fleurs d'orangers à trois rangs pour le Saint-Sacrement , un chapeau pour le curé et six autres pour les diacres , sous-diacres et porteurs de dais , trente pour les ecclésiastiques, cinq bouquets à branches pour les marguilliers, cinq douzaines de bouquets ronds, etc. , etc. (1).
Au dix-huitième siècle, le Mercure de France et les autres recueils abondent en détails sur les reposoirs merveilleux que Ton construisait en certains endroits, comme celui de la porte Saint-Michel, en 1735, véritable monument artistique, d'une architecture grandiose, figurant un arc de triomphe colossal de soixante-seize pieds de large sur cinquante-cinq de haut, avec une multitude d'ornements et de dorures, un grand luxe de colonnes et de bas-reliefs. Les reposoirs faisaient l'occupation et l'orgueil de toute une rue, de tout un quartier, et la richesse concourait avec l'art à l'édification de ces monuments éphémères, qui ne duraient qu'une heure, mais qu'on voulait rendre dignes du Dieu auquel ils donnaient l'hospitalité.
Le soir, les enfants reprenaient la fête pour leur propre compte, et dressaient partout de petites chapelles, mais d'un aspect plus riche que ces tables mesquines chargées de faïences informes, qu'élèvent aujourd'hui les gamins de Paris à chaque coin de rue. « Ils ont, écrit Mercier (2), des chandeliers de bois, des chasubles de papier, des encensoirs de fer-blanc, des dais de carton, un petit soleil d'étain. L'un
(1) Histoire du diocèse de Paris, par l'abbé Lebœuf, nouvelle édit. (1863), t. I, p. 189, note de M. Cocheris.
(2) Tableau de Paris, chap. de la Fête-Dieu.
fait le curé, l'autre le sous-diacre. Ils promènent l'hostie en chantant, disent la messe, donnent la bénédiction, et obligent leurs camarades à se mettre à genoux. Un petit bedeau fait le furieux, dès que l'on commet la moindre irrévérence. Les grands, qui le matin ont fait à peu près les mômes cérémonies, — ajoute gravement le philosophe Mercier, — lèvent les épaules et se moquent de la procession des petits quand ils la rencontrent. »
Le marquis de Brunoy , fds du financier Paris de Montmartel, cet excentrique qui, à la mort de sa mère, mit son parc en deuil et fit venir plusieurs tonnes d'encre pour teindre de noir ses bassins et ses jets d'eau, se rendit célèbre au dix- huitième siècle par le luxe inouï qu'il déployait , dans son domaine de Brunoy, près de Paris, pour célébrer la Fête-Dieu. Il dépensait cent mille écus chaque année à bâtir un reposoir et à organiser une procession selon ses vœux , où l'on voyait figurer, revêtus d'ornements en or, plusieurs centaines de prêtres et de moines , qu'il convoquait de toutes parts. La fête se terminait par un immense et plantureux festin où s'asseyaient non seulement les prêtres , mais la foule des curieux attirés par la cérémonie. Il dépensa ainsi une grande partie des vingt millions dont il avait hérité de son père, et sa famille finit par obtenir son interdiction, bien qu'il se fût défendu par un argument qui, à ce qu'il me semble , n'eût pas manqué de valeur dans une autre bouche : ce Si j'avais donné cet argent à une courtisane , on ne l'eût pas trouvé mauvais ; je l'ai appliqué à la décoration du culte catholique , et l'on m'en fait un crime ! »
Le jour de l'octave, un des plus magnifiques reposoirs était bâti sur la place Dauphine , du moins au dix-huitième siècle , et les jeunes peintres qui n'avaient pas encore conquis leur droit d'entrée aux expositions du Louvre, les membres de l'Académie de Saint-Luc, héritière de l'ancienne corporation des imagiers et rivale obscure de l'Aca-
demie des beaux-arts, avaient le droit de venir exposer leurs œuvres sur les tapisseries dont ce reposoir était recouvert , pourvu, bien entendu, que les sujets traités ne jurassent pas trop avec le caractère sacré de la cérémonie. Les miniatures, les tableaux d'histoire, les paysages, les portraits à l'huile abondaient à ce Salon en plein vent, qui donnait une physionomie originale au reposoir de la place Dauphine, où débutèrent et se firent connaître un certain nombre de peintres devenus illustres depuis, particulièrement Chardin, dont la Raie, aujourd'hui au Louvre, attira l'attention de tous les peintres à cette exposition publique en 1728 (1). C'est surtout sous le règne de Louis XYI et aux approches de la Révolution que cette coutume avait pris une extension singulière, et que le reposoir de la petite Fête-Dieu sur la place Dauphine, où d'ailleurs les tableaux trouvaient un cadre magnifique dans la richesse de la décoration, était devenu Pun des spectacles les plus courus de Paris (2).
A la petite Fête-Dieu de 1786, une demi-douzaine de balcons, sur la place Dauphine, étaient chargés déjeunes personnes auteurs des ouvrages ou modèles des portraits exposés, de sorte qu'on pouvait apprécier aussitôt la ressemblance en comparant l'original avec la copie (3).
En 1789 seulement, l'usage commença à perdre de sa force et beaucoup des artistes qui avaient l'habitude d'exposer sur la place Dauphine envoyèrent leurs tableaux dans une salle de la rue de Cléry , ouverte spécialement pour eux par un sieur Lebrun (4). L'année suivante il y eut moins d'exposants encore et en 1791 c'était fini.
(1) De Concourt, l'Art au XVIIIe siècle. I, 85-6.
(2) Vitet, Acad. de peinture, p. 184. Journal de Wille, publié par G. Duplessis, t. I, p. 572 et suiv. Mém. secrets, juin 1783, 1786, etc. Ed. Fournier, Hist. du Pont-Neuf, p. 297-308.
(3) Mémoires secrets, t. XXXII, p. 169. Les Mémoires secrets donnent la liste des principales.
(4) Journal de Paris du 4 juin 1790
LES FÊTfJS RELIGIEUSES, i 13
La pompe de la Fête-Dieu dans les rues de Paris touchait jusqu'aux philosophes eux-mêmes. Diderot a écrit dans ses Essais sur la peinture : « Je n'ai jamais vu cette longue suite de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de larges ceintures bleues, et jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement; cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence religieux; tant d'hommes le front prosterné contre terre; je n'ai jamais entendu ce chant grave et pathétique entonné par les prêtres, et répondu affectivement par une infinité de voix d'hommes, de femmes, de jeunes filles et d'enfants, sans que mes entrailles ne s'en soient émues, et que les larmes ne m'en soient venues aux yeux. »
La Fête-Dieu était si profondément entrée dans les mœurs, elle était devenue si bien une des solennités favorites de la population parisienne, une vraie fête de la rue, que la Révolution se garda bien d'abord d'y toucher. On la célébra en 1790 et en 1791, avec les formes et la pompe ordinaires. Le 1er juin 1790, les commissaires des districts des Minimes, du petit Saint-Antoine et de Saint-Louis-la- Culture, réunis pour délibérer sur le rang qu'ils devront occuper à la procession du jeudi suivant, ont soin de s'y choisir une place conforme à leur dignité , et qui prouve l'importance qu'ils attachaient à la cérémonie. Ils décident que huit commissaires de chaque district, vêtus de noir, marcheront après le Saint-Sacrement, « sans mélange d'autres personnes » ; que les présidents et vice-présidents porteront les cordons du dais, en réservant le même honneur aux officiers de la garde nationale pour le jour de l'octave ; enfin que la milice citoyenne fournira une escorte répondant « à la majesté et à la dignité » de la fête (1). Le roi et l'assemblée nationale assistèrent à la procession
(1) Catalogue de docum. autographes relatifs à la Révolut. (18G2), n° 199.
de Saint-Germain-l'Auxerrois , et tout Paris se porta sui leur passage. « Il n'y a pas d'exemple d'une telle affluence, dit Prudhomme. Malgré la sainteté de la cérémoine et la présence du Roi des rois , les citoyens ne s'occupèrent que du régénérateur de la liberté française; et plus d'une fois le chant religieux fut interrompu par les acclamations patriotiques du peuple. Quelques voix essayèrent des cris de Vive la reine (1). »
En 4 791, les anciennes ordonnances de police enjoignant de tapisser les maisons étaient encore en vigueur : « Les Fêtes-Dieu approchent, dit Prudhomme dans les Révolutions de Paris du 4 juin 1791, et les lévites réfractaires, qui jadis n'en étaient pas l'ornement et l'édification, mais qui du moins 'servaient à faire nombre , se promettent bien cette année de jouir de l'embarras que leur absence doit causer aux paroisses, jalouses de soutenir la pompe accoutumée des solennités religieuses.
ce Instruits de cette disposition malveillante , les citoyens du club de la rue de la Licorne viennent de prendre un arrêté à ce sujet. Ils sont convenus de se retirer chacun dans son église paroissiale, et d'offrir leurs services, soit pour figurer le clergé , comme quelquefois on se le permettait jadis, soit pour accompagner les prêtres citoyens en fonctions. Leurs mères, leurs sœurs, leurs femmes, vêtues de blanc, et décorées de la ceinture aux trois couleurs, ne manqueront pas de s'y trouver aussi; en sorte que le culte, loin d'offrir une nudité décourageante, n'aura jamais présenté un spectacle plus complet et plus touchant.
« Peut-être le serait-il encore davantage, si renonçant tout à fait à l'habitude d'allonger la file des prêtres pour avoir occassion d'étaler la richesse des ornements sacerdotaux, dont l'évangile n'a pas besoin, le peuple, content du
(1) Révolutions de Paris, n° 47.
plus petit nombre possible de ministres ions édifiants, composait lui-même le cortège de ses processions, an cierge à la main, et sous ses vêtements simples, mais propre-. j>
En 1792, Manuel, procureur de la Commune, lance, à la date du 5 juin, une circulaire aux quarante-huit sections, pour déclarer que les fonctionnaires, comme magistrats, ne doivent assister aux cérémonies religieuses d'aucun culte, et qu'on ne peut y appeler non plus la garde nationale, dont les membres appartiennent à diverses communions; et il ajoute que le temps sans doute n'est pas éloigné où chaque secte religieuse, se renfermant dans l'enceinte de son temple, n'obstruera plus à certaines époques de l'année, par des cérémonies extérieures, la voie publique, qui appartient à tous et dont nul ne peut disposer pour un usage particulier.
Malgré les mauvaises dispositions dont cette circulaire portait le témoignage, la procession habituelle se fit encore partout avec une grande solennité et ne fut troublée par aucune manifestation scandaleuse. Le boucher Legendre, qui avait déjà à cette époque joué un grand rôle politique et qui allait être élu membre de la Convention , accusé d'avoir assisté avec irrévérence, dans sa voiture, au passage du Saint-Sacrement, faillit être massacré par le peuple. Le clergé et les marguilliers de Saint-Germain-l'Auxerrois avaient adressé à l'Assemblée une lettre, qui fut lue dans la séance de 5 juin au soir, pour l'inviter à envoyer une députation à la cérémonie. Après avoir d'abord fait droit à cette demande par un décret, elle adopta un moyen terme, sur la réclamation de plusieurs membres, en décidant qu'il n'y aurait pas de séance le jeudi , afin de permettre à tous les membres qui le souhaiteraient d'assister à la procession (1).
.Mais voici mieux encore. On ne se douterait certaine-
(1) Voir le Courrier de Corsas, t. IX, passim.
ment pas qu'en 1793 la procession de la Fête-Dieu se soit accomplie publiquement , et non seulement sans résistance, mais avec le concours, presque partout empressé, de la population et de la garde nationale. Rien n'est plus certain pourtant. La Fête-Dieu tombait, cette année-là, le 30 mai, pendant la grande bataille entre la Gironde et la Montagne, juste la veille de la proscription des Girondins et de rétablissement de la Terreur. Eh bien, tandis que le tocsin sonnait, que le générai Henriot s'apprêtait à tirer le canon d'alarme, les paroisses de Paris faisaient dans les rues leur grande procession annuelle. « Sans doute, s'écrient les Révolutions rie Paris dans le numéro du 20 juillet 93, qu'on dénichera un certain monarque dont le nom nous échappe, et qui se trouve encore gisant sous un catafalque de velours noir et d'argent, rue du Faubourg-Saint-Jacques, un peu au delà du ci-devant Val-de-Grâce. Croirait-on qu'à la Fête-Dieu dernière , le Saint-Sacrement de Saint- Jacques du Haut-Pas monta les vingt marches de cette pagode chrétienne, pour y reposer aux pieds d'un roi dont on montre la sainte face et la couronne pour la pièce de deux sols? »
Mais nous avons un document beaucoup plus direct et concluant : c'est le rapport de l'agent de police Dutard au ministre Garât, conservé aux Archives et publié dans les Tableaux de la Révolution française, par Schmidt :
« J'ai pris un congé d'environ deux heures; mes premiers regards se sont portés vers les processions et les cérémonies du jour. Dans plusieurs églises, j'ai vu beaucoup de petit peuple et surtout les épouses des sans-culottes. On avait fait la procession intra-muros, etc. J'arrive dans la rue Saint-Martin, près de Saint-Méry; j'entends un tambour et j'aperçois une bannière. Déjà, dans toute cette rue, on savait que Saint-Leu allait sortir en procession. J'accours au-devant; tout y était modeste. Une douzaine de prêtres, à la tête desquels était un vieillard respectable, le doyen,
qui portait le rayon sous le dais. Un suisse de bonne mine précédait le cortège ; une force armée de douze volontaires à peu près, sûr deux rangs, devant et derrière; une populace assez nombreuse suivait dévotement. Tout le long delà rue, tout le monde s'est prosterné; je n'ai pas vu un seul homme qui n'ait ôté son chapeau. En passant devant le corps de garde de la section Bon-Conseil, toute la force armée s'est mise sous les armes.
« J'étais chez un marchand, au milieu des halles, quelques moments après. Le tambour qui précédait et ceux qui suivaient ont annoncé la procession. Ah! quel a été l'embarras de toutes nos citoyennes de la halle! Elles se sont concertées à l'instant pour examiner s'il n'y aurait pas moyen de tapisser avant que la procession passât. « Quand on ne mettrait qu'un drap! » Chacune aurait volontiers mis son tablier ; une partie se sont prosternées d'avance à genoux, et enfin, lorsque le Dieu a passé, toutes à peu près se sont prosternées à genoux; les hommes en ont fait de même. Des marchands se sont mis à rôder devant chez eux; d'autres ont tiré des coups de fusil : plus de cent coups ont été tirés. Tout le monde approuvait la cérémonie, et aucun, que j'aie entendu, ne Ta désapprouvée.
« C'est un tableau bien frappant que celui-là. La présence d'un Dieu de paix, de notre ancien Maître, qui n'a cessé de l'être , a porté la consolation dans tous les esprits. C'est là que l'observateur a pu dessiner les physionomies , images parlantes des impressions qui se sont fait si vivement sentir au fond de l'âme des assistants. J'y ai vu le repentir; j'y ai vu le parallèle que chacun a fait forcément de l'état actuel des choses avec celui d'autrefois; j'y ai vu la privation qu'éprouvait le peuple par l'abolition d'une cérémonie qui fut jadis la plus belle de l'Église; j'y ai vu les regrets sur la perte des profits que cette fête , et autres , valait à des milliers d'ouvriers. Le peuple de tous les rangs, de tous les
àees est resté honteux, silencieux, abattu... Quelques personnes avaient les larmes aux yeux ; les prêtres et le cortège m'ont paru fort contents de l'accueil qu'on leur a fait partout. »
Ne voilà-t-il pas une curieuse et louchante rencontre au seuil de la Terreur? L'année suivante, il n'y eut pas de Fête-Dieu; mais Robespierre, en profond politique, sentit le besoin de donner le change en la remplaçant par la fête de TÈtre-Suprême. Celle-ci fut véritablement la Fête-Dieu de la Révolution : elle eut lieu à la même date, et rien ne manqua à la parodie, ni la procession de la Convention en costume, ni le pontife Robespierre à sa tête, ni les jeunes filles en blanc, ni les fleurs partout, des bouquets dans les mains de tous les représentants, des guirlandes à toutes les fenêtres.
Le dimanche qui suivait l'octave de la Fête-Dieu, la solennité recommençait sur nouveaux frais et avec une splendeur nouvelle à l'église Saint-Laurent. La paroisse otrganisai ce jour-là une procession immense, que ne pouvait contenir le faubourg Saint-Martin dans toute sa longueur. Elle empruntait les encensoirs, les ornements, le personnel de toutes les autres paroisses. Deux cents jardiniers en cheveux ronds revêtaient les ornements ecclésiastiques. Des couronnes de Heurs pendaient à des guirlandes attachées dans les airs. Des enfants portaient le costume sommaire du petit saint Jean , menant un agneau par un ruban rose ou bleu. Les filles du Sacré-Cœur, les confréries avec leurs bannières, une multitude de petits garçons et de jeunes personnes vêtus de blanc , s'alignaient dans les rangs de la procession. Les roses pleuvaient en nuées sur le passage du Saint-Sacrement, porté sous un dais dont les notables tenaient les cordons; cent cinquante thuriféraires se succédaient en évolutions savantes pour encenser l'hostie ; quarante suisses avaient grand'peine à contenir la foule avec leurs hal-
LES FÊTES RELIGIE1 8] 149
lebardes, et Le corps diplomatique, rangé sur le balcon
de l'ambassadeur de Venise, assistai! avec recueillement ;i l'interminable défilé qui mettait plus de cinq heures à faire le tour des faubourgs Saint-Denis et Saint-Laurent. Une nombreuse musique militaire emplissait les rues de son harmonie sonore. La procession se rendait ainsi à deux reposoirs, figurant le premier un chapitre de l'Ancien Testament, l'autre un chapitre du Nouveau. Cette fête s'appelait le Grand-Pardon (1).
Le Grand-Pardon de Saint-Laurent était surtout la fête des jardiniers, qui figuraient en nombre énorme dans le cortège, portant des couronnes au bout de longs bâtons, et avec trente ou quarante bannières de leurs confréries, sur lesquelles leurs saints patrons se détachaient pour la plupart en bosses d'or ou d'argent. Les marguilliers portaient des bouquets du poids de dix livres, Une dizaine d'années avant la Révolution, la procession ayant été surprise par un orage , un épicier et un marchand de vins se prirent au collet pour se disputer le privilège d'abriter le Saint-Sacrement dans leur boutique ; la garde fut obligée d'intervenir. Le dauphin, père de Louis XVI, se promenant un jour sur les boulevards avec Madame , aperçut de loin la procession du Grand-Pardon. Aussitôt il descendit de carrosse, se confondit dans la foule et rejetant les carreaux qu'on voulait mettre sous ses genoux, se prosterna sur le pavé (2).
11 existait encore bien d'autres processions solennelles et périodiques, revenant à des époques fixes, par exemple celle que faisait le 11 juin, jour de saint Barnabe, Pévêque de Paris, avec un grand nombre de reliques, pour aller bénir l'ouverture de la foire du Landit; les trois processions annuelles de la Ville à Notre-Dame, en mémoire, Tune de la réduction de Paris sous Charles VU, l'autre de sa
(1) Mercier, Tableau de Paris, cb. de la petite Fête-Dieu.
(2) DU COUDKAV, II, 17.
soumission à Henri IV (le 22 mars) (1), la troisième (le 1 5 août) , du vœu par lequel Louis XIII avait placé le royaume de France sous la protection de la Vierge. « Le jour que l'on fit cette procession pour la première fois, dit Lemaire en parlant du Vœu de Louis XIII , il y eut un grand débat entre le Parlement et la Chambre des comptes, dans l'église de Paris, pour le pas et la préséance du rang. Le premier président du Parlement n'ayant jamais voulu souffrir que le premier président de la Chambre des comptes croisât avec lui à la sortie du chœur, ainsi qu'il s'étoit toujours pratiqué jusqu'alors, il y eut grand excès de paroles dans l'église , et même voies de fait de part et d'autre ; et les officiers de la Chambre des comptes furent obligés de céder, voyant qu'ils avoient contre eux le gouverneur de Paris, avec les trois cents archers de la Ville. Depuis ce temps-là, ni le Parlement ni la Chambre des comptes n'ont point assisté à cette procession jusqu'à l'année 1672, et le roi, pour les accorder, ordonna que dorénavant ils n'entreroient point dans le chœur, ni les uns ni les autres, pour en sortir ensemble; que messieurs du Parlement s'assembleroient dans le chapitre de l'église de Paris, et qu'ils viendroient joindre le clergé à la porte du chœur, dans la nef à droite, où ils marcheroient à la file, pendant que de l'autre côté messieurs de la Chambre des comptes viendroient de Pofficialité , où ils s'assembleroient pour joindre aussi le clergé à la file, en sorte que le premier président de la Chambre des comptes marcheroit à la gauche du premier président du Parlement sur la même ligne. Le roi ordonna en même temps que, lorsque la procession seroit faite , le Parlement sortiroit du chœur par la porte qui est sous le crucifix, et que la Chambre des comptes sortiroit par la porte qui est à droite, vis-
(1) Sur cette cérémonie, où les cours souveraines allaient en procession aux Augustinsavec le chapitre de Notre-Dame, on peut voir le chant IV des Fastes de Lemierre.
à-vis la chaire archiépiscopale. Tout cela s'observe encore tous les ans» (1). Les registres de la Chambre ont très longuement et très minutieusement enregistré ce grave conflit. Ab uno disce omnes. Que de précautions! que de diplomatie! Il n'en eût pas tant fallu pour régler les rapports de deux souverains (2).
Le Vœu se célébra encore le 15 août 1791, à la grande colère des journaux patriotes. L'Assemblée envoya même une députation à la métropole, et « l'idole d'argent de Saint- Sulpice, connue sous le nom de Notre-Dame de la vieille vaisselle, a été portée à la procession de cette paroisse sur les épaules d'une vingtaine de soldats grenadiers, » dit Prud'homme avec indignation. Mais Tannée suivante, elle fut abolie par l'Assemblée, quelques jours avant le lo août.
Joignons-y celle du chapitre de Notre-Dame jusqu'à l'église Saint-Lazare, l'un des dimanches d'après Pâques, cérémonie qui présentait cette particularité curieuse, qu'on y voyait le chapitre déjeuner devant la grande porte de l'église en ordre de procession (3). Cette coutume, à laquelle nos mœurs actuelles donnent un tel cachet d'étrangeté , se rattachait alors à toute une série d'usages analogues. La multitude des corporations et des confréries avait pour conséquence naturelle l'habitude des nombreux repas de corps. Le dîner faisait partie essentielle de la plupart des cérémonies; la table était le pivot de presque toutes les réunions. Sans doute on peut dire qu'il en est encore ainsi; mais le changement des idées, comme des conditions matérielles, a fait dégénérer cet usage de son importance et de sa gra-
(1) Paris ancien et nouveau, t. 1er, p. 73-4.
(2) Quand on transféra le corps de Henri IV du Louvre à Notre-Dame, le 20 juin lfilO, la Cour des comptes et la Cour des aides se disputèrent la préséance dans le cortège à coups de pied et à coups de poing. (Journal de lEstoile, Collect, Michaod, t. X\r, p. GlO.) Ces discussions, suivies parfois de rixes scandaleuses, se renouvelaient sans cesse, même à la procession delà Féle-Dieu.
(3) Monteil, Histoire des Franc., t. II T, stat. LXIIe.
vite primitives. C'était alors une affaire sérieuse, réglée jusqu'en ses moindres détails par des statuts prévoyants, imposée aux uns comme redevance, ménagée aux autres comme une récompense et un salaire.
A certaines dates, Téveque de Paris devait un repas au chapitre; aux quatre grandes fêtes, il était tenu de donner un nombre déterminé de pains et de quartes de vin à ses chapelains et à ses clercs de matines. Le jour de sainte Geneviève et la veille de F Ascension, les genovéfains devaient un déjeuner tant au chapitre qu'aux enfants de chœur, chantres et autres employés subalternes de Notre-Dame, qui venaient en procession à leur église. Ils réclamèrent longtemps contre cette servitude et n'en furent déchargés qu'au dix-septième siècle, moyennant une compensation minime. Le chanoine Jean de Hangest avait fondé par testament, en 1567, un déjeuner à perpétuité pour les enfants de chœur présents à son obit : chacun d'eux recevait un petit pâté d'un sol , iflbis des pâtés du double étaient réservés au plus ancien et aux maîtres. A ce régal de petits pâtés on joignait deux quartes de vin pour aider à la digestion. Un riche bourgeois, Guillaume deLarche, suivit, quelques années plus tard (1581), l'exemple du chanoine, en faveur des enfants de la Trinité qui assisteraient à deux messes dites chaque année dans leur église pour le repos de son âme; et, comme base de cette libéralité mortuaire, envoyait reparaître les petits pâtés, dont l'importance était scrupuleusement réglée sur la hiérarchie des destinataires , depuis le pâté d'un liard pour les simples enfants de chœur, jusqu'à celui de trois sols pour leur maître (1).
Cette digression nous a un moment éloigné de notre sujet : il est temps d'y rentrer.
Je ne m'étendrai pas sur la grande procession septénaire de l'abbaye de Saint-Denis à celle de Montmartre. Dans
(I)Salval, t. II, p. 45G-457.
l'origine, l'abbaye de Saint-Denis en faisait ions 1rs ans une pareille, niais en se dirigeant chaque (ois vers un but différent, et de façon à ce que le cercle entier recommençât au bout de la septième année. Par la suite , on ne garda (pie la procession de Montmartre, où, suivant la tradition, le pa-
Fig. 32. — Le mont Valérien au XVIIe siècle, d'après une estampe gravée
par F. Cochin.
tron de l'abbaye avait jadis souffert le martyre. Elle avait lieu le 1er mai, tous les sept ans, avec une pompe extraordinaire, au milieu d'une affluence qui formait le plus imposant cortège. Les dames de l'abbaye de Montmartre envoyaient tous leurs prêtres au-devant jusqu'à Clignancourt, où il y avait un temps d'arrêt, pendant lequel on encensait solennellement le chef de saint Denis et les assistants. Le cortège reprenait ensuite sa marche jusqu'au
terme, et le retour s'accomplissait de la même façon (1).
Le lendemain du jour où il avait failli être brûlé dans une mascarade, Charles VI, accompagné de tous les princes du sang, fit un pèlerinage solennel à l'abbaye de Montmartre (2) .
Mais pendant les deux derniers siècles, le pèlerinage le plus en faveur aux portes de Paris, le plus fréquenté des grands et du peuple, fut celui du mont Valérien qui n'est plus guère aujourd'hui qu'un diminutif de la butte Montmartre, depuis qu'un fort a remplacé l'église, et que les missionnaires ont disparu devant les fantassins de l'armée française. Il y avait environ quatre cents ans qu'un ermitage était établi sur la montagne quand un saint prêtre, nommé Hubert Charpentier, forma le projet d'y élever un calvaire. Après avoir surmonté tous les obstacles pour entrer en possession du terrain, il commença par planter trois grandes croix , comme on avait déjà fait avant lui sous le règne de François Ier; il y joignit une église et une maison de retraite , et, en février 1640, il obtint de Louis XIII des lettres patentes , enregistrées au Parlement , qui autorisaient une congrégation de prêtres au mont Valérien. Bientôt des princesses et de grands seigneurs voulurent contribuer à l'œuvre : ia princesse de Condé, la première, fit bâtir une chapelle; la princesse de Guéménée, madame de Guise, abbesse de Montmartre , le duc de Joyeuse , le marquis de Liancourt, etc., ne tardèrent pas à suivre cet exemple, et la grande croix se trouva entourée de sept chapelles, dans chacune desquelles on représenta l'un des mystères de la Passion , en groupes de physionomie expressive et de grandeur naturelle (fig. 32). Ainsi se déroulaient successivement les stations de Jésus au jardin des Oliviers, devant Caïphe, flagellé, couronné d'épines, condamné à mort, portant sa croix et crucifié. La huitième station était formée par la croix
(1) Mercure de France de mai 1728.
(2) Juvénal des Ursins, année 1392.
fco
LES FÊTES RELIGIEUSES. l-r>7
de la grande place, plantée dans le roc; la neuvième représentait l'ensevelissement de Jésus, dans l'église, derrière le chœur, et la dixième, le tombeau du Christ, dans une chapelle souterraine. Les gravures qui nous ont conserve le souvenir de ces stations semblent annoncer en plusieurs d'entre elles un assez grand mérite artistique (1).
A peine fondé, ce calvaire fut en grande vénération. On vit Marie-Thérèse d'Autriche et la reine mère se confondre avec le peuple et se dépouiller de toute marque de grandeur pour y venir en pèlerinage; elles s'inscrivirent de leurs propres mains sur le registre de la confrérie de la Croix , établie dans l'église du mont. L'affluence ne cessait guère durant toute l'année, mais elle redoublait encore pendant la semaine sainte, et dans l'octave de l'Exaltation de la Croix, où tous les curés de Paris s'y rendaient avec leur clergé et une multitude de leurs paroissiens (2).
En 1 697, les pèlerinages qu'on avait coutume de faire dans les nuits du jeudi et du vendredi saints, amenèrent de tels désordres, que l'archevêque de Paris dut ordonner la fermeture de l'église pendant ces deux nuits; mais ils reprirent au bout de quelques années. « Quantité de femmes, écrit Mercier en 1782, de couturières, de jeunes filles, accompagnées de pèlerins chargés de croix, traversaient le bois de Boulogne, et gravissaient avec ferveur la montagne. On a réprimé avec sagesse ce que cette piété avait de suspect. Aujourd'hui les pèlerines et les pèlerins, cahotés dans une charrette pour leurs cinq sols, s'y rendent pendant le jour (3). »
(1) Pèlerinage du Calvaire sur le mont Valérien, par de Fonlbriand, 1768, in-18.
(2) Ibid. — Origine delà dévotion du Calvaire, p. 1-13.
(3) Tableau de Paris, t. V, ch. 101. — 11 y eut aussi plus tard, après l'empire, le Calvaire des lauriers, sis à deux lieues de Paris, sur une petite montagne isolée, près de Sceaux. On peut consulter à ce sujet un volume curieux et bizarre : Descript. du Calvaire des lauriers, monument élevé au nom des mères, des veuves, des sœurs et des orphelins des guerriers français, 1820, in-8°.
Outre ces processions et solennités périodiques attachées au retour de certaines dates , à la commémoration permanente de certains événements, il s'en produisait accidentellement beaucoup d'autres, à chaque fait important qui inspirait au peuple le besoin d'implorer ou de remercier publiquement la Providence. Dans les grandes calamités publiques, c'était surtout la châsse vénérée de sainte Geneviève qu'on promenait dans les rues , l'archevêque marchant à pied, à gauche de l'abbé qui était souvent dans sa chaise (1). Cette procession se faisait avec une splendeur incomparable. Le peuple de Paris avait en sa patronne une confiance sans bornes , justifiée par de nombreuses marques d'une protection évidente. Il se souvenait toujours du prodige arrivé par son intercession , sous le règne de Louis de Gros, en 1129, alors que la terrible épidémie connue sous le nom de mal des ardents tuait les Parisiens par milliers : après avoir eu vainement recours à l'art des médecins, aux jeûnes, aux prières, on porta la châsse de la sainte à l'église Notre-Dame , dont la nef entière et le parvis débordaient de malades, et tous furent instantanément guéris, sauf trois incrédules, — éclatante exception qui confirma le miracle.
La châsse de sainte Geneviève était l'un des principaux ornements de l'église de ce nom, détruite en 1807, et dont il ne reste plus qu'une tour, renfermée aujourd'hui dans l'enceinte du lycée voisin. Cette châsse, toute en or, conçue dans le style du treizième siècle, et restaurée au dix-septième , était ornée de douze statues également en or, élevée sur quatre grandes colonnes de marbre et portée par quatre statues de vierges tenant des flambeaux. Quand on promenait la précieuse châsse dans les rues de la ville, c'était d'ordinaire le clergé de Notre-Dame qui venait la chercher,
(1) Loret, Muse historique, lettre du 16 juin 1652. — Pour les prérogatives exceptionnelles de l'abbé de Sainte-Genviève, voir Antiquit. et recherch. des villes, châteaux et places les plus remarquables de France, 1631, p. 44.
et qui la reconduisait après la cérémonie, avec les reliques de saint Marcel, autre patron de Paris. Guy-Patin a parlé dans ses lettres de la procession de 1652, dont le souvenir nous a été conservé aussi par une estampe qui faisait partie de la collection Fontette (fig. 33) : « Je ne vis jamais tant d'affluence de peuple par les rues. Je ne sais s'il s'y est fait quelque miracle, mais je tiens que c'en est un s'il n'y a eu plusieurs personnes d'étouffées. Si vous aviez vu tout cela, vous auriez appelé notre ville de Paris l'abrégé de la dévotion. »
Cinq jours après, le 16 juin, la châsse de saint Germain, accompagnée de plus de vingt autres châsses et reliquaires, fut promenée par les rues en grande pompe, pour célébrer la paix et l'heureux retour du roi (fig. 34).
Madame de Se vigne a raconté la procession de 1675 : « Saint Marceau vint prendre sainte Geneviève jusque chez elle. C'étoient les orfèvres qui portoient la châsse du saint; il y avoit pour deux millions de pierreries; c'étoit la plus belle chose du monde. La sainte alloit après, portée par ses enfants, nu-pieds, avec une dévotion extrême. Au sortir de Notre-Dame, le bon saint alla reconduire la bonne sainte jusqu'à un certain endroit marqué où ils se séparent toujours (1). » On retraçait souvent le souvenir de ces processions dans des tableaux votifs, et la toile que Largillière a consacrée à celle de 1694, ou plutôt au vœu des magistrats municipaux dont elle fut la conséquence, existe encore à Saint-Étienne du Mont.
La patronne de Paris resta populaire sous la Révolution. En 89 et 90 , on mêlait sans cesse les démonstrations en son honneur aux manifestations patriotiques. A chaque instant, poissardes, harengères, les femmes de la rue de Sèvres, du
(1) Lettre du 6 août. Dans celle du 19 juillet, elle avait donné de plus nombreux détails, où elle se montre enthousiasmée de ce spectacle. La Gazette ne manque pas de décrire au long ces processions, chacune à sa date.
faubourg du Roule, clc, imaginaient d'aller du cortège, habillées de blanc, bouquets en main, bannières au vent, escortées par la garde nationale <ln quartier, avec la musique, remercier la bergère de Nanterre de la liberté recon-
1 -ig. 35. — Baraques sur la place du Panthéon pendant la neuvaine de Sainte-Geneviève.
quise. Au retour d'une de ces processions, les daines du marché Saint-Martin passèrent chez Bailly, le nouveau maire de Paris, et lui présentèrent un bouquet avec une brioche. Il fut bien complimenté et bien embrassé. Les jours suivants, cet exemple fut imité par tous les autres districts, et le bon Bailly raconte dans ses Mémoires, avec un naïf chatouillement
d'orgueil, ces défilés de demoiselles en blanc qui venaient le fêter et le baiser en revenant de faire visite à Sainte- Geneviève.
La neu vaine de Sainte-Geneviève, du 3 au 12 janvier, est restée l'une des fêtes les plus populaires de Paris. Toutes les paroisses de la banlieue s'y rendent processionnellement. Elles ont chacune son jour spécial. L'église est entièrement tapissée de bannières portant les noms de chaque localité. L'église, surtout la chapelle de la patronne de Paris, resplendit de lumières. La châsse est assiégée. Au dehors, depuis l'entrée de la rue Soufflot jusqu'à Saint-Étienne-du-Mont, s'alignent deux rangées de baraques où l'on vend des chapelets, des médailles, des cierges, des images, des livres de piété (fig. 35). Il se fait à cette petite foire un chiffre d'affaires assez considérable. On sait que ce fut à l'ouverture de la neuvaine de 1857 que monseigneur Sibour, archevêque de Paris , fut tué par le misérable Venger.
On faisait des processions pour obtenir la fin d'une sécheresse, d'une guerre, d'une inondation, la guérison d'un roi ou d'un prince ; on en faisait en guise d'amendes honorables (1), et pour expier les sacrilèges commis par les
(1) C'était souvent une sorte de drame religieux entouré d'un appareil imposant, que celui des amendes honorables. Le coupable , tête nue et pieds nus, en chemise, la corde au cou, ayant en main un cierge de cire jaune et portant un écriteau sur le dos, était conduit par le bourreau sur une place publique, devant une église, et y lisait à genoux la formule tracée d'avance. En 1408, les deux envoyés de l'antipape Benoît XIII, qui avaient apporté la bulle à Paris, furent conduits de la prison du Louvre à la cour du Palais , puis, le dimanche suivant, au parvis Notre-Dame, dans deux tombereaux de boueux ; on les avait coiffés, par dérision, de mitres de papier, et couverts de dalmatiques noires, où étaient peintes les armes de Benoit renversées, et on les exposa sur un échafaud, où ils eurent à subir les huées de la populace et un discours latin plein d'imprécations et d'injures. — Deux huissiers, ayant tué un augustin au milieu du tumulte occasionné par l'arrestation du père Aimeri, qu'ils étaient chargés d'appréhender au corps (1540), furent condamnés, par sentence du prévôt de Paris, à aller processionnellement faire amende honorable d'abord au Châtelet , puis aux Augustins , puis à la place Maubert , en chemise , sans chaperon, jambes et pieds nus, avec une torche de quatre livres à la main, et à élever en outre, à leurs frais, un monument commémoratif au lieu du meurtre. Les exemples de ce genre ne sont pas rares. L'amende honorable se faisait ordinairement
imj)ics et les hérétiques (1). Paris entier accourait à ces cortèges pieux, oh figuraient les reliques de chaque église, et il arrivait parfois que les rangs des fidèles couvraient toute
la route de Paris à Saint-Denis. Cette affluence énorme fut cause d'un grave accident, le 4 juin 1034 : tandis qu'une procession passait sur le Pont-au-Double pour se rendre à Notre-Dame , les barrières et les appuis se rompirent sous la presse du peuple, et, dans la panique qui en résulta, soixante personnes furent étouffées ou noyées.
On connaît les fameuses processions de la Ligue, qui presque toujours étaient de vrais spectacles, et comme des mystères religieux en action, « Le 24 février (1589), tout le long du jour, écrit un chroniqueur du temps, l'on ne cessa de voir les processions, èsquelles il y avoit beaucoup de personnes, tant enfans que femmes et hommes qui estaient tous nuds (2) , lesquelles portaient et représentoient tous les engins et instruments desquels Notre-Seigneur avoit esté affligé, et entre autres les enfans des Jésuites,... deux desquels portoient une grosse croix de bois neuf, pesant plus de cinquante, voire soixante livres. » L'Estoile nous apprend que les ligueurs avaient souvent, dans les mêmes
sur la place du Parvis-Notre-Dame. La dernière fois que ce spectacle fut donné à la foule, ce fut le 19 février 1790, avant le supplice du marquis de Favras.
(1) Le 25 août 1503, un écolier, ayant arraché l'hostie des mains du prêtre dans la sainte Chapelle , fut condamné à être brûlé vif. On raconte que, à la procession
solennelle qui se fit en réparation de ce sacrilège, deux bœufs que l'on conduisait à la boucherie de l'Hôtcl-Dieu, et qui se trouvaient alors devant la petite paroisse de Saint-Pierre, s'agenouillèrent au passage du Saint-Sacrement : ce fut en mémoire de ce miracle qu'on fit sculpter en relief deux de ces animaux sur le portail de l'église, qui s'appela dès lors Saint-Pierre-aux-Bœufs. (Saint-Foix, Essais, t. II, p. 275.)
(2) Est-il besoin de dire que cette expression, qui revient à chaque instant dans le récit du chroniqueur, signifie simplement en chemise, ou quelque chose d'analogue, comme l'indiquent, d'une part le bon sens, et de l'autre le chroniqueur lui-même, en plusieurs endroits de son récit? L'Estoile, par exemple, parlant de la procession du 14 février de la même année, dit que quelques prêtres de Saint-Nicolas y figuraient tout nuds y « comme estoit le curé , nommé maître François Pigerat, qui, ajoute-t-il, n 'avoit qu'une gnilbe de toile blanche sur lui. » 11 n'y a guère qu'un Dulaure qui puisse faire semblant de s'y méprendre.
cérémonies, certains cierges magiques, qu'ils éteignaient en renversant la lumière contre-bas et en prononçant des paroles de sorcellerie, espérant ainsi amener la mort du roi. Ces processions se faisaient de préférence pendant la nuit, à la grande joie du chevalier d'Aumale, qui s'amusait, protégé par l'obscurité, à y lancer, à travers une sarbacane, des dragées musquées aux damoiselles de sa connaissance.
Parmi les processions d'une nature particulière , organisées par certaines paroisses ou certaines maisons religieuses , rappelons celles où les Mathurins promenaient par les rues les esclaves rachetés par eux. Elles avaient lieu encore en plein dix-huitième siècle et jusqu'aux approches de la Révolution. Buvat en décrit une qui eut lieu les 13 et 14 mai 1720, où Ton vit cinquante-sept captifs, délivrés à Alger, Tunis, Tripoli et autres lieux barbaresques , dont chacun marchait entre deux enfants vêtus en anges , ainsi que les confrères de Notre-Dame de la Délivrance et de Bon-Remède, vêtus d'aubes blanches, avec des couronnes de lauriers sur la tête. On trouve dans les Mémoires secrets la description d'une autre qui se fit trois jours de suite, en octobre 1785, avec une grande pompe et au milieu d'une affluence d'autant plus considérable qu'une cérémonie de ce genre ne s'était pas accomplie depuis vingt ans. On y vit trois cent treize esclaves français rachetés par les Mathurins et les frères de la Merci (1).
Un grand nombre de ces processions étaient des solennités civiles autant que religieuses. Comme aux Te Deum pour la paix, pour les victoires, pour le rétablissement du roi, tous les magistrats, les officiers de la ville, l'Université, les membres du Parlement, etc. , s'y rendaient en corps et en grand costume. Il y figurait généralement une foule de prêtres, de chanoines, de religieux de tous ordres, dont la
(1) Buvat, Journal de la Régence, t. II, p. 88. Mémoires secrets, XXX, 278.
,ES FÊTES BELIGIEUSES.
plupart marchaient pieds nus, môme par la gelée, la pluie et la boue (1); de religieuses rangées en file, quelquefois avec des couronnes d'épines (2) , et de jeunes filles en robes blanches, portant dans la belle saison des bouquets,
Et dos chapeaux frais et jolis D'œillets, de roses et de lis (3).
On organisait même parfois des processions de tous les petits enfants de Paris (4), ou bien des pauvres. Après la paix de 1660, huit cents pèlerins de Saint- Jacques firent une procession pompeuse en actions de grâce dans les rues de Paris. Le journaliste Loret l'a décrite en vers burlesques dans sa lettre du 7 août :
Quelques uns d'eux portoient des gourdes
Ou barillets à garder vin,
D'argent massif et du plus fin.
Aucuns avoient des aubes blanches
Et de beaux rubans à leurs manches;
De Heurs ils étoient couronnés
Et leurs bourdons étoient ornés
De tant d'émail et de dorures
Et diverses enrichissures
Que, ma foi, le sceptre des rois
A moins d'ornements quelquefois...
Mieux que jamais ils banquetèrent, etc.
Il est difficile de se figurer à quel point ces cérémonies , dont chacune serait aujourd'hui une sorte d'événement, étaient fréquentes et multipliées au moyen âge. Qu'on en juge par un exemple choisi entre cent. Le Journal (F un bour-
(1) « Item, le dimanche ensuivant (1436), fut faicte procession générale très solempnellement, et ce jour plut tant fort que la pluie ne cessa tant que la procession dura, qui dura bien quatre heures, que aller que venir, et furent les seigneurs de Sainte-Genviève moult agenez de la pluie , car ils estoient tous nus pies , mais espécialeinent ceulx qui portoient le précieux corps de madame sainte Geneviève et saint Marcel eurent moult de peine ; car à grant peine se soustenoient sur les carreaulx, et vrayement ils estoient si trempez de la pluie comme si eussent esté jetiez dedans Seine, etc» (Journ. d'un bourgeois de Paris sous Charles VII. Collection Michaud, t. III, p. 279.)
(2) Il en était particulièrement ainsi pour les Filles de la Passion.
(3) Loret, Muse historique, lettre du 23 juin 1652.
(4) Journal de l'Estoile, 17 avril 1591.
geois de Paris raconte, à la date, de 1 112, que le roi étant allé assiéger la ville de Bourges, où se tenait le duc de Berrj , « sitost que ceulx de Paris sceurent qu'il estoit en la terre de ses ennemis, par commun conseil ils ordonnèrent les plus piteuses processions qui oneques eussent este vues. » Et il énumère les principales : chaque église, chaque quartier fait la sienne; l'Université, le Palais en organisent comme le clergé. Partout se croisent et se succèdent des processions particulières ou des processions générales, dont chacune réunit jusqu'à 30, 40, 50,000 fidèles, tous pieds nus et torche en main , avec profusion de bannières et de reliques. En quelques pages et coup sur coup, du 30 mai au 20 juin, l'auteur en décrit une trentaine et en indique plusieurs autres qu'il laisse dans l'ombre.
Pour donner une idée de la pompe qui se déployait généralement en ces circonstances, nous extrayons du manuscrit de la Bibliothèque nationale, qui nous a conservé la description des processions générales faites à Paris, depuis 1523 jusque dans les premières années du dix-huitième siècle (1), les détails suivants sur celle du 26 janvier 1534, entreprise par ordre de François Ier en l'honneur du Saint- Sacrement, et souvent racontée d'une façon inexacte par les historiens. Ce fut une des plus solennelles et des plus riches, et c'est à ce titre que nous la choisissons.
Vers sept heures du matin, les officiers du Parlement partirent du Palais de justice en Tordre accoutumé, pour aller attendre le roi, selon l'usage , dans le chœur de l'église Saint-Germain FAuxerrois. La procession commença sur les dix heures, à l'arrivée de François Ier. Toutes les croix et bannières des diverses paroisses marchaient les premières deux à deux. Suivaient plusieurs bourgeois et marchands, ayant
(1) Fonds BriennB, 270. Processions générales... On peut voir encore clans le même manuscrit les procès-verbaux des grandes processions du 17 novembre 1551 , des 27 et 28 avril 1552.
chacun une torche allumée; les quatre ordres mendiants , les franciscains bruns, les augustins noirs, les carmes blancs, les dominicains blancs et noirs, avec les reliquaires de leurs églises , les prêtres des églises paroissiales , portant également leurs reliquaires surmontés de flambeaux et de cierges ; les mathurins, les religieux de Saint-Magloire , de Saint- Éloi, de Saint-Martin des Champs et Saint-Germain des Prés, soutenant sur leurs épaules les corps saints de leurs monastères; puis les croix et bannières de Notre-Dame de Paris et de Sainte-Geneviève, et, après elles, quelques archers de la ville, avec des torches blanches ornées des écussons et armoiries de Paris. Seize bourgeois portaient le chef de saint Philippe, qu'escortaient, côte à côte, les chasses de saint Marceau et de sainte Geneviève, entourées d'une petite troupe d'archers et d'officiers. Les religieux de Sainte-Geneviève, nu-pieds, et ceux de Saint- Victor s'avançaient par derrière. Ensuite. venait Notre-Dame, avec ses filles à main droite, et à main gauche le recteur et l'Université, dont chaque membre avait un cierge blanc allumé. L'Université était suivie des suisses de la earde du roi, avec leurs fifres et tambourins, des hautbois, violons, trompettes et cornets, jouant de leurs instruments; des chantres de la chapelle privée du roi et de la sainte Chapelle du Palais, mêlés entre eux et chantant des motets et cantiques, des hérauts d'armes vêtus de leurs cottes. Puis on voyait des gens d'église et dix archevêques ou évêques en grand costume pontifical, s'avançant deux à deux et portant le chef de saint Louis et toutes les reliques de la sainte Chapelle. Devant le dais étaient rangés d'une part les ambassadeurs de l'empereur, du roi d'Angleterre, de Venise, etc.; de l'autre, les cardinaux, marchant de front. L'évêque de Paris portait le Saint-Sacrement sous un dais de velours violet cramoisi, semé de fleurs de lis d'or, dont les bâtons étaient soutenus par le Dauphin , le duc d'Orléans, les ducs d'Angoulême et de Vendôme, nu-
tête tous les quatre; les doux cents gentilshommes de la
maison du roi les entouraient avec des torches.
Derrière le dais marchait le roi seul, tète découverte , et tenant par sa poignée de velours cramoisi un grand cierge blanc. Enfin, à la suite du roi, s'alignaient, dans un ordre minutieusement réglé, et formant un cortège interminable, le cardinal de Lorraine, les vingt-quatre archers de la garde du roi , les princes et chevaliers de l'ordre , les gentilshommes de la chambre du roi, les présidents et les officiers du Parlement, de la Chambre des comptes et des monnaies, etc. ; les maîtres d'hôtel et gentilshommes servants du roi, le prévôt de Paris avec ses lieutenants et conseillers, le prévôt des marchands, les échevins et autres officiers de la ville, vêtus de leurs robes mi-parties, et les quatre bandes des archers de la garde, menées par leurs capitaines. Les rues par où devait passer la procession étaient tendues de tapisseries, et devant chaque porte brûlait une torche fixée au mur. Lorsque le cortège déboucha sur le pont Notre-Dame, on y donna la volée à une troupe d'oiseaux portant au cou de petits billets sur lesquels était écrit : Ipsi peribunt, tu autem permanes. Les archers et arbalétriers, couverts de leurs hoquetons et tenant des bâtons blancs à la main, étaient chargés de maintenir l'ordre parmi la foule.
On arriva ainsi à la cathédrale, où l'évêque chanta la grand'messe. Elle fut suivie d'un dîner, offert par lui à toute la famille royale, et de l'exécution de six hérétiques qui, après une amende honorable sur le parvis Notre-Dame, subirent le supplice du feu, à l'aide de potences mobiles qui les plongeaient dans les flammes et les en retiraient pour les y replonger aussitôt.
La grande procession générale faite sous Charles IX contre l'hérésie, le 29 septembre 1568, jour de la fête de saint Michel, qui a terrassé le démon, présenta quelques particularités remarquables.
Elle partit de la sainte Chapelle. Toutes les croix des paroisses marchaient les premières deux à deux; suivaient les ordres mendiants, les prêtres des églises paroissiales et collégiales, portant les corps saints accompagnés de torches, puis le personnel et tout l'appareil ordinaires de ces cérémonies. La bannière de Saint-Denis, soutenue par un homme vêtu d'une robe de drap d'or traînant jusqu'à terre, brillait en tête d'un grand nombre de religieux nu-pieds, tous couverts de riches chapes et chantant des hymnes, comme faisait chacune des églises. Venaient successivement la châsse de saint Louis portée par les chevaliers de Tordre du roi, le chef de saint Denis porté par les religieux de l'abbaye de ce nom; une foule d'autres châsses et d'autres chefs portés par des évêques et par des moines. Après les suisses de la garde du roi, les maîtres des cérémonies, les hautbois, les chantres de la chapelle du roi et de la sainte Chapelle , accompagnés des aumôniers du roi et de la reine , s'avançaient les reliques particulières de la sainte Chapelle : la couronne d'épines, le fer de la lance et la grande croix, tenus par des religieux mendiants, la robe de Notre-Seigneur par l'évêque de Digne, l'éponge par Pévêque de Saint-Flour, la croix de victoire par l'évêque de Langres, le linge dont Jésus s'était ceint en lavant les pieds aux Apôtres, par l'évêque de Nevers, le roseau par l'évêque d'Acqs, le collier de fer à l'aide duquel il fut attaché au poteau , par l'évêque d'Auxerre, le linge dont il fut enveloppé, par l'évêque de Saint-Malo, le lait de la Vierge par l'évêque d'Évreux, le sang miraculeux du Christ par l'archevêque de Sens, coiffé de sa mitre; puis, les ambassadeurs, et derrière eux , sous un riche dais, le Saint-Sacrement entre les mains du cardinal de Lorraine, assisté des cardinaux de Bourbon et de Guise. Cette fois, le roi, au lieu de marcher seul et à pied, était monté sur une petite haquenée blanche, et précédé par les hérauts vêtus de leurs cottes d'armes, deux huissiers de
la chambre du roi portant des masses, le duc de Longueville tenant la main de justice, le duc d'Àleneon le sceptre, et le duc d'Anjou la couronne sur un coussin de drap d'or. Le roi était suivi de sa mère et de sa sœur, avec les princesses et les dames de la cour; du Parlement, à droite; des gens des comptes et de la ville, à gauche.
La procession se rendit dans cet ordre à la basilique , à travers les rues tendues de tapisseries, en passant par le pont au Change et le grand pont Notre-Dame. Qu'on juge de l'effet que devait produire une cérémonie pareille, où figuraient une vingtaine au moins d'évêques et de cardinaux, autant de riches reliquaires, des bannières innombrables, des princes, des ambassadeurs, enfin les plus grands personnages réunis aux pompes les plus éblouissantes de l'Église et de l'État (1):
(1) Fonds Brienne, Processions, p. 101 et suivantes. On peut voir aussi, sur la même procession, lems. 9809 {Ancien fonds du roi), p. 164 et suiv. — Du reste, il y a, à la Bibliothèque nationale, un grand nombre de manuscrits consacrés aux procès-verbaux de ces processions solennelles.