‹ Les rues et les cris de Paris au XIIIe siecleChapitre 14 sur 121 · Saint-Amand, Poésies, e'dit. de 1661, p · texte numérisé non relu

Saint-Amand, Poésies, e'dit. de 1661, p

des rues était immense. Comme le prouve la pièce de Guillaume de la Villeneuve, que nous publions plus loin, presque tous les métiers, presque toutes les industries étaient ainsi représentés.

Dès que le jour pointait, un valet de l'étuviste annonçait l'ouverture des bains, dont les rapports avec l'Orient avaient généralisé l'habitude dans toutes les classes :

Seignor, quar vous alez baingnier

Et estuver sanz délaier,

Li baing sont chaut, c'est sanz mentir.

Venaient ensuite les marchands de poissons, de volailles, de viande fraîche ou salée, d'ail, de miel, d'oignons;

Puis après cresson de fontaine

et d'Orléans, cerfeuil, salades, beurre frais et fromages :

J'ai bon frommage de Champaingne, Or i a frommage de Brie.

Des femmes criaient de la farine et du lait :

Au lait, commère, ça voisine,

des pêches, des poires, des pommes, des cerises, des œufs, des poireaux.

A toutes ces annonces se mêlaient les cris des raccommodeurs d'habits :

Cote et sorcot rafeteroie,

et de vêtements de femmes :

Li autres crie à grant friçon, Qui a mantel ne peliçon, Si le m'aport à rafetier,

de meubles :

Huche et le banc sai bien réfère, Je sai moult bien que je sai tcre,

et de vaisselle :

J'esclairciroie pos d'cstain, Je relieroie hanas.

On criait encore des fleurs fraîches, du poivre, du vieux fer et de vieux souliers, des noisettes, des châtaignes, de la paille, des échalottes, du savon, des champignons, des nèfles, des mottes à brûler et des bûches à deux oboles :

L'autres crie qui veut le ten; L'autres crie la busche bone, A deux oboles le vous done;

du charbon à un denier le sac :

Charbon le sac por un denier,

et des mèches qui brillent comme des étoiles :

Chandoile de coton, chandoile, Qui plus art cler que nule estoile.

Il ne faut pas oublier les marchands de vieux habits qui, comme aujourd'hui, spéculaient sur les fréquents besoins d'argent des pauvres étudiants :

Clerc i sont engané sovent;

non plus que les crieurs de vins, qui annonçaient :

Le bon vin fort à trente deux, A seize, à douze, à six, à huit

deniers, et avertissaient les clients chaque fois que leur maître allait mettre en perce une pièce nouvelle.

Les oubloiers étaient souvent appelés dans les maisons, où Ton jouait des oublies à peu près comme de nos jours on joue des plaisirs ou des macarons :

Le soir orrez sanz plus atendre, A haute voiz, sans délaier :

Diex! qui apèle l'oubloier?

Quant en aucun leu a perdu, De crier n'est mie esperdu,

Près de l'uis crie où a esté :

Aide, Diex de maïsté!

Com de maie eure je fui nez!

Com par sui or mal assenez!

Les oubloiers se promenaient le soir avec des corbeilles recouvertes d'une serviette blanche et remplies d'oubliés , de gaufres et de rissoles. Les écoliers qui avaient gagné ces corbeilles les suspendaient, dit Jean de Garlande, en guise de trophées à leurs fenêtres l.

Enfin les ordres mendiants, Jacobins, Cordeliers, Augustins, frères Sachets, Carmes, etc., le collège des Bons-Enfants, les Filles-Dieu, les Quinze-Vingts envoyaient par la ville leurs frères quêteurs demander du pain pour le couvent :

Aus Frères de Saint Jaque pain, Pain por Dieu aus Frères menors :

Gels tieng-je por bons prenéors.

Aus Frères de Saint Augustin, [cil vont criant par matin :

Du pain aus Sas, pain aus Barrez, Aus povres prisons enserrez,

i. Precones ncbularum et gafrarum pronunciant se, nocte, nebuLis et gafras et artoereas vendendas, in calatis veLitis manutergio albo. Calati vero ad fenestras clericorum suspenduntur,perditi senione. Jean de Garlande, Dictionarius, § xxviii.

A cels du Val des Escoliers.

Les Bons Enfanz orrez crier :

Du pain, nés vueil pas oublier.

Les Filles Dieu sèvent bien dire :

Du pain, por Jhésu nostre Sire.

Sur les places publiques, les charlatans, les jongleurs attiraient la foule autour de leurs tréteaux ou devant un tapis bariolé :

Seigneur qui ci este venu, Petit et grant, jone et chenu, Il vos est trop bien avenu;

Sachiez de voir.

Je ne vos vuel pas desovoir :

Bien le porreiz aparsouvoir,

Ainz que m'en voize.

Aséeiz vos, ne faites noise :

Si escouteiz, c'il ne vos poize.

Je sui uns mires *.

Ils faisaient à leurs auditeurs le récit pompeux de leurs longs voyages :

Si ai estei en mainz empires :

Dou Caire m'a tenu li sires Plus d'un estei.

Si m'en reving par la Morée, Où j'ai fait mout grant demorée, Et par Saler ne,

i . Rutebeuf, // Di% de VErberie. Nous le publions plus loin.

Par Burienne et par Byterne.

En Puille, en Calabre, Palerne

Ai herbes prises Qui de granz vertuz sont emprises.

Sus quelque mal qu'el soient mises

Li maux c'en fuit.

Puis la prose succédait au chant :

« Osteiz voz chaperons, tendiez les oreilles, regardeiz mes herbes, que ma dame envoie en cest païs et en cest terre; et por ce qu'el vuet que li povres i puist ausi bien avenir coume li riches, ele me dist que j'en féisse danrrée; car teiz a un denier en sa borce qui n'i a pas cinq solz. »

Et, continuant son boniment, le charlatan étalait aux yeux ébahis de ses naïfs auditeurs des remèdes pour toutes les maladies, vantant ses herbes précieuses : « Ces herbes, disait-il, vos ne les mangereiz pas, car il n'a si fort buef en cest païs, ne si fort destrier qui c'il en avoit ausi gros com un pois sor la langue qu'il ne morust de maie mort, tant sont fors et ameires à la bouche; et ce qui est ameir à la bouche, si est boen au cuer. Vos les me metreiz trois jors dormir en boen vin blanc ; se vos n'aveiz blanc, si preneiz vermeil ; si vos

n'aveiz vermeil, preneiz de la bele yaue clère ; car teiz a un puis devant son huix, qui n'a pas un tonel de vin en son celier. » Et par la passion du Christ, je vous dis que, ce faisant, vous serez guéris « de toutes fièvres sanz quartainne, de toutes goûtes sanz palazine, de l'enfleure dou cors, de la vainne dou cul c'ele vos débat ; car ce mes pères et ma mère estoient ou péril de la mort et ils me demandoient la meilleur herbe que je lor peusse doneir, je leur donroie ceste. »

Tout cela n'est pas du meilleur goût ; mais l'époque n'avait aucune prétention sur ce point. La langue populaire avait déjà imposé à certaines rues des dénominations que les recenseurs officiels n'ont pas toujours osé reproduire, et que nous étudierons au siècle suivant. Quant aux individus, les noms patronymiques étaient encore rares, dans la basse classe surtout, et l'on désignait en général son ami ou son voisin par un sobriquet, qui ne tardait pas à s'ajouter régulièrement à ce que nous appelons aujourd'hui le prénom. Ces sobriquets, dans lesquels la grossièreté du peuple se donnait pleine carrière, et qui sont presque tous devenus des noms propres, étaient empruntés :

Tantôt à la profession de l'individu :

Jehan le Fèvre.

Adam le Maçon.

Estienne le Tourneur.

Richart le Barbier.

Giles le Paintre.

Sanson le Cordier.

Thomas le Potier.

Denys Abat-bois.

Pierre le Mercier.

Beneoit le Peletier.

Noël le Telier.

Richardin le Moinne.

Jehan le Clerc.

Guillaume Petit-Clerc.

Nicolas le Page.

Guillaume l'Escuier.

Richart Bon-Vallet.

Nicolas Biau-Vallet.

Pierre le Ferron.

Raollet Tire-Fer.

Jehan Taille-Fer.

Henri Taillebois.

Ernoul aus Pourciaus.

Jean aus Oës !, i . Aux oies.

Jehan Escorche-Rainne K Robert Bergier.

Adam l'Uilier.

Jehan le Munier 2.

Symon l'Aillier 3.

Gautier le Voirrier \ Jehan Chaufe-Cire.

Guillaume le Sueur 5.

Huet du Four.

Aalis Fille-Soie.

Guillaume Porte-Bûche.

Jehan le Mire 6 .

Pierre le Foulon.

Guillaume Chaufe-l'Eaue.

Robert Porte-PYaue.

Tantôt à son pays d'origine :

Raoul le Picart.

Henri le Breton.

Marguerite la Brète7.

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