CHAPITRE IX
ORir.t.NK DES GOUVERNEME.NS ET DES LOIS.
<i En eflet , il arriva bientôt que les hommes , fatigues des maux qu'ils se causaient réciproquement , soupirèrent après la paix ; et , réfléchissant sur les causes de leurs infortunes , ils se dirent : « Nous nous nuisons mutuellement par nos passions ; et pour vouloir chacun tout envahir il résulte que nul ne possède; ce que l'un ravit aujourd'hui, on le lui enlève demain, et notre cupidité retombe sur nous-mêmes. Établissonsnous des arbitres qui jugent nos prétentions et pacifient nos discordres. Quand le fort s'élèvera contre le faible , l'arbitre le réprimera , et il disposera de nos bras pour contenir la violence ; et la vie et les propriétés de chacun de nous seront sous la garantie et la protection communes, et nous jouirons tous des biens de la nature. »
« Et au sein des sociétés il se forma des conf entions, tantôt expresses et tantôt tacites , qui devinrent la règle des actions des particuliers la mesure de leurs droits , la loi de leurs rapports réciproques ; et quelques hommes furent préposés pour les faire observer, et le peuple leur confia
m LES RUINES.
la balance pour peser les droits, et l'épée ponc •punir les transs^ressions.
« Alors s'établit entre les individus un heureux équilibre de forces et d'action , qui fit la sûreté commune. Le nom de l'équité et de Idijusticeïut reconnu et révère' sur la terre ; chaque homme , pouvant jouir en paix des fruits de son travail , se li^Ta tout entier aux raouvemens de son âme ; et l'activité' , suscite'e et entretenue par la re'alite' ou par l'espoir des jouissances, fit e'clore toutes les richesses de Tart et de la nature j les champs se couvrirent de moissons , les vallons de troupeaux , les coteaux de fruits , la mer de vaisseaux , et l'homme fut heureux et puissant sur la terre. « Ainsi le de'sordre que son imprudence avait produit , sa propre sagesse le re'para ; et cette sagesse en lui fut encore l'effet des lois de la nature dans l'organisation de son être. Ce fut pour assurer ses jouissances qu'il respecta celles d'autrui ; et la cupidité trouva son correctif dans l'amour éclairé de soi-même.
« Ainsi Vaniouj^ de soi, mobile e'ternel de tout individu , est devenu la base ne'cessaire de toute association ; et c'est de l'observation de cette loi naturelle qu'a de'pendu le sort de toute nation. Les lois factices et conventionnelles ont -elles tendu vers son but et rempli ses indications , chaque homme, mu d'un instinct puissant, a déployé toutes les faculte's de son être ; et de la multitude des félicités particulières s'est compose'e }a. félicité publique. Ces lois, au contraire, ont-
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files gène l'essor de l'hoiume vers son bonheur, sou coeur, prive de ses vrais mobiles, a langui dans l'inaction, et l'accablement des individus a fait la faiblesse publique.
« Or, comme /'rt///o»r f/e 50i, impétueux et imprévoyant, porte sans cesse l'homme contre son semblable, et tend par conse'quent à dissoudt'e la société, l'art des lois et la vertu de leurs as;ens ont e'te'de tempérer le conflit des cupidités, de maintenir l'e'quilibre entre les forces, d'assurer à chacun son bien-être, afin que, dans le choc de société' à socie'te', tous les membres portassent un même intérêt à la défense de la chose publique.
« La splendeur et la prospérité des empires ont donc eu à l'intérieur, pour cause efficace, l'équité des gouvernemens et des lois ; et leur puissance respective a eu pour mesure, à l'extérieur , le nombre des intéressés , et le degré d'intérêt à la chose publique.
« D'autre part, la multiplication des hommes , en compliquant leurs rapports, ayant rendu la démarcation de leurs droits difficile ; le jeu perpétuel des passions ayant suscité des incidens non prévus ; les conventions ayant été vicieuses , insuffisantes ou nulles ; enfin les auteurs des lois en ayant tantôt méconnu et tantôt dissimulé le but; et leurs ministres, au lieu de contenir la cupidité d'autrui , s'étant livrés à la leur propre : toutes ces causes ont jeté dans les sociétés le trouble et le désordre ; et le vice des lois et
4o tES RIINES.
l'injustice des gouvernemens , dérivés de la cupidité et de l'ignorance, sont devenus les mobiles des malheurs des peuples et de la subversion de«î États.