‹ Les ruinesChapitre 21 sur 66 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

devemifs plus vastes dans leurs masses, elles ont ele' moins meurtrières dans leurs détails; si les peuples y ont porté moins de personnalité , moins d'énergie, leurlutteaété moins sanguinaire, moins acharnée : ils ont été moins libres , mais moins tur])ulens ; plus amollis , mais plus pacifiques. Le despotisme même les a servis : car si les gouvernemens ont été plus absolus, ils ont été moins inquiets et moins orageux ; si les trônes ont été des propriétés , ils ont excité , à titre d'héritage , moins de dissensions , et les peuples ont eu moins de secousses; si, enfin, les despotes, jaloux et mystérieux, ont interdit toute connaissance de leur administration , toute concurrence au maniement des aflaires , les passions , écartées de la carrière politique , se sont portées vers les arts , les sciences naturelles , et la sphère des idées en tout genre s'est agrandie : l'homme, livré aux études abstraites, a mieux saisi sa place dans la nature , ses rapports dans la société ; les principes ont été mieux discutés, les fins mieux connues, les lumières plus répandues , les individus plus instruits , les moeurs plus sociales , la vie plus douce ; en masse , l'espèce , surtout dans certaines contrées , a sensiblement gagné; et cette amélioration désormais ne peut que s'accroître , parce que ses deux principaux obstacles , ceux-là mêmes qui l'avaient rendue jusque-là si lente et quelquefois rétrograde , la difliculté de transmettre et de communiquer rapidement les idées, sont enfin levés.

« En efl'eî , chez les anciens peuples , chaque

canton , chaque cité, par la différence (le son lan~ l^age, étant isolé de tout autre, il en résultait un chaos favorahle à l'ignorance et à l'anarchie. Il n'y avait point de communication d'idées, point de participation d'invention, point d'harmonie trintérèts ni de volontés, point d'unité d'action, de conduite ; en outre , tout moyen de répandre et de transmettre les idées se réduisant a la parole J'ugitu'e et limitée , a des écrits longs d'exécution , dispendieux et rares , il s'ensuivait empêchement de toute instruction pour le présent , perte d'expérience de génération à génération , instabilité , rétrogradation de lumières, et perpétuité de chaos et d'enfance.

« Au contraire , dans l'état moderne, et surtout dans celui de l'Europe, de grandes nations ayant contracté l'alliance d'un même langage , il s'est établi de vastes communautés d'opinions , les esprits se sont rapprochés , les cœurs se sont entendus ; il y a eu accord de pensées , unité d'action ; ensuite un art sacré , un don divin du génie , l'imprimerie , ayant fourni le moyen de répandre , de communiquer en un même instant une même idée à des millions d'hommes , et de la fixer d'une manière durable , sans que la puissance des tyrans pût l'arrêter ni l'anéantir, il s'est formé une masse progressive d'instruction, une atmosphère croissante de lumières, qui, désormais, assurent solidement l'amélioration. Et cette amélioration devient tm effet nécessaire des lois de la nature ; car, par la loi de la sensibilité, l'homine tend

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aussi in\ inciblement à se rendre heureux ^ que le feu h monter, que la pierre à graviter, que l'eau /'/ se niveler. Son obstacle est son ignorance , qui l'égaré dans les moyens , qui le trompe sur lesefî'ets et les causes. A force d'expérience , il s'éclairera ; à force d'erreurs , il se redressera : il deviendra sage et bon , parce qu'il est de son intéj^êt de l'êlre ; et, dans une nation , les idées se communiquant, des classes entières seront instruites , et la science deviendra vulgaire; et tous les hommes connaîtront quels sont les principes du bonheur individuel et de la félicité publique; ils sauront quels s<mt leurs rapports, leurs droits, leurs devoirs dans l'ordre social ; ils apprendront à se garantir des illusions de la cupidité; ils concevront que la morale est une science physique, composée, il est vrai, d'élémens compliqués dans leur jeu , mais simples et invariables dans leur nature, parce qu'ils sont les élémens mêmes de l'organisation de l'homme. Ils sentiront qu'ils doivent être modelées et justes, parce que là est l'avantage et la sûreté de chacun; que vouloir jouir aux dépens d'autrui est un faux calcul d'ignorance , parce que de là résultent des représailles , des haines , des vengeances, et que l'improbité est l'effet constant de la sottise.

« Les particuliers sentiront que le bonheur individuel est lié au bonheur de la société;

« Les faibles , que , loin de se diviser d'intérêts , ils doivent s'unir parce que l'égalité fait leurs forces :

^^ LES RriNES.

« Les riches, que la mesure des jouissances est borne'e par la constitution des organes, et que i'ennui suit la satiété;

« Le pauvre , que c'est dans l'emploi du temps et la paix du cœur que consiste le plus haut degré du bonheur de l'homme.

« Et l'opinion publique atteignant les rois jusque sur leurs trônes, les forcera de se contenir dans les bornes d'une autorite' régulière.

«Le hasard même, servant les nations, leur donnera tantôt des cliefs incapables , qui ,par faiblesse, les laisseront dei'enir libres; tantôt des chefs éclaires , qid , par veHu, les affranchiront ;

« Et alors qu'il existera sur la terre de grands indii'idus^ des corps de nations éclairées et libres, il arrivera à l'espèce ce qui arrive à ses elémens , la communication des lumières d'une portion s'étendra de proche en proche , et gagnera le tout. Par la loi de l'imitation , l'exemple d'un premier peuple sera suii'i par les autres , ils adopteront son esprit , ses lois. Les despotes mêmes , voyant qu'ils ne peuvent plus maintenir leur pouvoir sans la justice et la bienfaisance , adouciront leur régime par besoin , par rivalité , et la civilisation deviendra générale.

a Et il s'établira de peuple à peuple un équilibre de forces , qui, les contenant tous dans le respect de leurs droits réciproques , fera cesser leurs barbares usages de guen e , et soumettre à des voies ciwiles le jugement de leurs contestations ; et l'espèce entière deviendra une grande société, une

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uCiuc Jiiini//r i^oincrnee par un même esprit, par «If commiiiu's lois , et jouissant tic foute la fe'licite .lont la nature humaine est capable.

« Ce i;i-an(l tra\ ail , sans doute , sera long , parce I ii'il faut (pi'un même mouvement se propage dans 1111 corps inimense j qu'un même levain assimile une «norme masse de parties he'te'rogènes : mais enfin ce mouvement s'ope'rera , et déjà les pre'sages de cet avenir se de'clarent. Déjà la i^rande société, parcourant dans sa marche les mêmes phases que les sociétt-s partiel/es , s'annonce pour tendre aux mêmes re'sultats. Dissoute d'abord dans toutes ses parties, elle a vu long- temps ses membres sans cohe'sion ; et l'isolement général des peuples forma son premier âge d'anarchie et d'enfance : partage'e ensuite au hasard en sections irre'gulières d'États et de royaumes , elle a subi les fâcheux eflets de l'extrême inégalité des richesses, des conditions; et Varistncratie des grands empires a forme' son second âge ; puis , ces grands privilégiés se disputant la pre'dominance , elle a parcouru la pe'riode du chnc des factions. Et maintenant les partis , las de leurs discordes , sentant le besoin des lois , soupirent après l'époque de l'ordre et de la paix. Qu'il se montre un c/ie/" vertueux ! qu'un peuple puissant et juste paraisse ! et la terre l'e'lève an pouvoir suprême : la terre attend un peuple législateur; elle le désire , elle l'appelle, et mon cœur l'entend.... » Et tournant la tête du côte' de l'occident : « Oui , continua-t-il , déjà un bruit sourd frappe mon oreille: im cri de liberté, prononcé

<S6 LES RLI>ES.

sur des rives lointaines, a retenti dans l'ancien continent. A ce cri, un murmure secret contre l'oppression s'élève chez une grande nation ; une inquiétude salutaire l'alarme sur sa situation ; elle s'interroge sur ce qu'elle est , sur ce qu'elle devrait être ; et , surprise de sa faiblesse , elle recherche quels sont ses droits , ses moyens ; queîle a été la conduite de ses chefs.... Encore un jour, une réflexion.... et un mouvement immense va naître j un siècle nouveau va s'ouvrir ! siècle d'étonnement pour le vulgaire , de surprise et d'effroi pour les tyrans , d'affranchissement pour un grand peuple , et d'espérance pour toute la terre ! »

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