I. ESPECE HUMAINE S AMELIORERA-T-ELLE
A CES mots , oppressé du sentiment douloureux dont m'accabla leur se'vérité : « Malheur aux nations ! m'e'criai-je en fondant en larmes j malheur à moi-même ! Ah ! c'est maintenant que j'ai de'sespe're' du bonheur de l'homme. Puisque ses maux procèdent de son cœur, puisque lui seul peut y porter remède, malheur à jamais à son existence ! Qui pourra en elïet mettre un frein à la cupidité' du fort et du paissant? Qui pourra éclairer l'ignorance du faible? Qui instruira la multitude de ses droits , et forcera les chefs de remplir leurs devoirs ? Ainsi , la race des hommes est pour toujours dévouée à la souffrance! Ainsi , l'individu ne cessera d'opprimer l'individu , une nation d'attaquer une autre nation , et jamais il ne renaîtra pour les contrées des jours de prospérité et de gloire. Helas ! des conquérans viendront ; ils chasseront les oppresseurs et s'établiront à leur place; mais, succédant à leur pouvoir , ils succéderont à leur rapacité , et la terre aura changé de tyrans sans changer de tyrannie. »
Alors, me tournant \trs le Génie ; « O Génir !
""b LES RI I>ES.
lui dis-je, le désespoir est descendu dans mon Ame : en connaissant la nature de l'homme , la perversité de ceux qui goin^ernent et Vai^ilisseinent de ceux qui sont gouvernes m'ont dégoûté tle la rie ; et quand il n'est de choix que d'être complice ou victime de l'oppression, que restet-il à l'homme vertueux, que de joindre sa cendi'e à celle des tombeaux ! »
Et le Génie , gardant le silence , me fixa d'un regard sévère mêlé de compassion; et, après ({uelques instans , il reprit : « Ainsi , c'est à mourir que la vertu réside ! L'homme pervers est infatigable à consommer le crime , et l'homme juste se rebute au premier obstacle à faire le bien !.... 3Iais tel est le cœur humain; un succès l'enivre de confiance, un revers l'abat et le consterne : toujoui-s entier à la sensation du moment , il ne juge point des choses par leur nature, mais par l'élan de sa passion. Homme qui désespères du genre humain, sur quel calcul profond de faits et de raisonnemens as-tu établi ta sentence ? As-tu sci'uté l'organisation de l'être sensible , pour déterminer avec précision si les mobiles qui le portent au bonheur sont essentiellement plus faibles que ceux qui l'en repoussent ? Ou bien , embrassant d'un coup d'oeil l'histoire de l'espèce, et, jugeant du futur par l'exemple du passé, astu constaté que tout progrès lui est impossible ? Réponds ! depuis leur origine, les sociétés n'ontellcs fait aucun pas vers l'instruction et un meilleur sort ? Les hommes sont-ils encore dans le>
(.iiAriTiii: xiii. ^r)
i(Url>, in.iii(|uaul de tout, ignoiaiis, leroces , shipiilos 1' les nations sont-elles encore toutes à ces temps où , sur le globe, l'œil ne voyait que ^le>^ In-igands brutes ou de brutes esclaves? Si, «lans un temps, dans im lieu , des individus sont dtNtnus meilleurs, pourquoi la masse ne s'ame'litir«>rait-elle pas? Si des sociétés partielles se sont perfectionne'es , pourquoi ne se perfectionnerait pas la société' ge'neralc ? Et si les premiers •obstacles sont franchis, pourquoi les autres seraient-ils insurmontables ?
« Voudrais-tu penser ([uc l'espèce va se détériorant? Garde-toi de l'illusion et des paradoxes du iiiisantliTope : l'homme mécontent du présent suppose au passé une perfection mensongère qui n'est que le masque de son chagrin. Il loue les morts en haine des vivans, il bat les enfans avec les ossemens de leurs pères.
« Pour démontrer une prétendue perfection rétrograde , il faudrait démentir le témoignage des faits et de la raison; et s'il reste aux fait^ })assés de l'équivoque , il faudrait démentir le fait subsistant de l'organisation de l'homme; il faudrait prouver qu'il naît avec un usage éclairé <le ses sens ; qu'il sait , sans expérience , distinguer du poison l'aliment ; que l'enfant est plus sage que le vieillard , l'aveugle plus assuré dans sa marche que le clairvoyant ; que l'homme civilisé est plus malheureux que l'anthropophage; en un mot , qu'il n'existe pas d'échelle progressif e d'expérience et d'instruction.
8o LES p.fiyEs.
« Jeune homme, crois-en la a oix des tombeaii:^ et le te'moignage des monuraens : des contre'es, sans doute , ont de'chu de ce qu'elles furent à cei'taines époques ; mais si l'esprit sondait ce qu'alors même furent la sagesse et la fe'licite' de leurs habitans, il trouverait qu'il y eut dans leur gloire moins de réalité' que d'e'clat ; il verrait que , dans les anciens Etats , même les plus vante's , il y eut d'e'normes vices , de cruels abus , d'où re'sulta précisément leur fragilité ; qu'en général les principes des gouvernemens étaient atroces ; qu'il régnait de peuple à peuple un brigandage insolent, des guerres barbares , des haines implacables (i3} ; que le droit naturel était ignoré ; que la moralité était pervertie par un fanatisme insensé, par des superstitions déplorables ; qu'un songe , qu'une vision , un oracle , causaient à chaque instant de vastes commotions : et peut-être les nations ne sont-elles pas encore bien guéries de tant de maux ; mais du moins l'intensité en a diminué, et l'expérience du passé n'a pas été totalement perdue. Depuis trois siècles surtout , les lumières se sont accrues , propagées ; la civilisation , favorisée de circonstances heureuses, a fait des progrès sensibles ; les inconvéniens mêmes et les abus ont tourné à son avantage: car si les conquêtes ont trop étendu les États, les peuples, en se réunissant sous un même joug, ont perdu cet esprit d'isolement et de division qui les rendait tous enuemis : si les pouvoirs se sont concentrés , il y a eu , dans leur gestion , plus d'ensemble et plus d'harmonie ; si les guerres sont