‹ Les ruinesChapitre 23 sur 66 · LE SIECLE NOUVEAU · texte numérisé non relu

LE SIECLE NOUVEAU

A l'Ei.vE eut-il achevé ces mots, qu'un bruit iruniense s'e'leva du côte' de l'Occident ; et y tournant mes regards, j'aperçus à l'extrémité' de la Méditerranée, dans le domaine de l'une des nations de l'Europe , un mouvement prodigieux ; tel qu'au sein d'une vaste cité, lorsqu'une sédition violente éclate de toutes parts, on voit un peuple innombrable s'agiter et se répandre à flots dans les rues et les places publiques. Et mon oreille, frappée de cris poussés jusqu'aux cieux , distingua par intervalles ces phrases :

« Quel est donc ce prodige nouveau ? quel est ce fléau cruel et mystéi'ieux? Nous sommes une nation nombreuse , et nous manquons de bras ï nous avons un sol excellent, et nous manquons de denrées ! nous sommes actifs , laborieux , et nous vivons dans l'indigence ! nous payons des tributs énormes, et l'on nous dit qu'ils ne suffisent pas ! nous sommes en paix au-dehors, et nos ]>ersonnes et nos biens ne sont pas en sûreté aiidedans ! Quel est donc l'ennemi caché qui nous dévore ? »

Et des voix parties du sein de la multitude ,

g^ LES IVII.\ES.

repondirent: « Elevez un étendard distinctif autour duquel se rassemblent tous ceux qui, par d'utiles travaux , entretiennent et nourrissent la socie'te, et vous connaîtrez l'ennemi qui vous ronge. »

Et , l'étendard avant été levé , cette nation se trouva tout à coup partagée en deux corps inégaux , et d'un aspect contrastant : l'un , innombrable et presque total, offrait dans la pauvreté générale des vètemens et l'air maigre et hâlé des visages , les indices de la misère et du travail ; l'autre, petit gir)upe , fraction insensible, présentait , dans la richesse des habits chamarrés d'or et d'argent , et dans l'embonpoint des visages, les sjTnptômes du loisir et de l'abondance.

Et, considérant ces hommes plus attentivement, je reconnus que le grand corps était composé de laboureurs , d'artisans , de marchands , de toutes les professions laborieuses et studieuses utiles à la société , et que dans le petit groupe il ne se trouvait que des ministres du culte de tout grade ( moines et prêtres ) , que des gens de finance , d'armoirie , de livrée , des chefs militaires et autres salariés du gouvernement.

Et ces deux corps eu présence , front à front , s'étant considérés avec étonnement , je vis , d'un côté , naître la colère et l'indignation j de l'autre , un mouvement d'effroi ; et le grand corps dit au plus petit :

« Pourquoi êtes-vous séparés de nous? N'êtes vous donc pas de notre nombre?

Page 1