CHAPITRE lil. l
nu'mcs inoyeiis (jui existèrent subsistent encore, à quoi tient donc que les races présentes ne soient ce que furent les races passées ? Ah ! c'est faussement que vous accusez le Sort et la Divinité ! c'est à tort que vous reportez à Dieu la cause de vos maux ! Dites , race perverse et hypocrite ! si ces lieux sont désolés, si des cités puissantes sont réduites en solitudes, est-ce Dieu qui en a cause la ruine ? est-ce sa main qui a renversé ces murailles , sapé ces temjxles , mutilé ces colonnes , ou est-ce la main de l'homme ? Est-ce le bras de Dieu qui a porté le fer dans la ville et le feu dans la campagne , qui a tué le peuple , incendié les moissons , arraché les arbres et ravagé les cultures , ou est-ce le bras de l'homme ? Et lorsqu'après la dévastation des récoltes, la famine est survenue , est-ce la vengeance de Dieu qui l'a produite, ou la fureur insensée de l'homme ? Lorsque dans la famine le peuple s'est repu d'alimens immondes, si la peste a suivi , est-ce la colère de Dieu qui l'a envoyée, ou l'imprudence de l'homme? Lorsque la guerre , la famine et la peste ont moissonné le> habitans , si la terre est restée déserte , est-ce Dieu qui l'a dépeuplée ? Est-ce son avidité qui pille le laboureur, ravage les champs producteurs et dévaste les campagnes, ou est-ce l'avidité de ceux qui gouvernent ? Est-ce son orgueil qui suscite des guerres homicides, ou l'orgueil des rois et de leurs ministres ?. Est-ce la vénalité de ses décisions qui renverse la fortune des familles, ou Ja vénalit(- des organes des lois ? sont-ce enfin ses
passions qui, sous mille formes, tourmentent le? individus et les peuples, ou sont-ce les passions des hommes? Et si, dans l'angoisse de leurs maux, ils n'en voient pas les remèdes, est-ce l'ignorance de Dieu qu'il en faut inculper, ou leur ignorance ? Cessez donc , o mortels , d'accuser la fatalité du Sort ou les jugemens de la Divinité I Si Dieu est bon , sera-t-il l'auteur de votre supplice ? S'il est juste, sera-t-il le complice de vos forfaits? INon, non ; la bizarrerie dont l'homme se plaint n'est point la bizarrerie du destin, l'obscurité' où sa raison s'égare n'est point l'obscurité' de Dieu ; la source de ses calamités n'est point reculée dan> les cieux , elle est près de lui sur la terre : elle n'est point cachée au sein de la Divinité ; elle réside dans l'homme même, il la porte dans son cœur.
« Tu murmures et tu dis : Comment des peuples infidèles ont-ils joui des bienfaits des cieux et de la terre? Comment des races saintes sontelles moins fortunées que des peuples impies? Homme fasciné ! où donc est la contradiction qui te scandalise ? Où est l'énigme que tu supposes à la justice des cieux? Je remets à toimême la balance des peines, des causes et des eflets. Dis : quand ces infidèles observaient les lois des cieux et de la terre , quand ils réglaient d'intelligens travaux sur l'ordj'e des saisons et la course des astres. Dieu devait-il troubler l'équilibre du monde pour tromper leur prudence? Quand leurs mains cultivaient ces campagnes
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avec soins et sueurs, devait- il ilclourner les pluies, les rosées fe'condantes , et y faire croître (les épines? Quand, pour fertiliser ce sol aride, leur industrie construisait des aqueducs, creusait des canaux, amenait, à travers les déserts, des eaux lointaines, devait-il tarir les sources des montagnes? devait-il arracher les moissons que l'art fait naître , dévaster les campagnes que peuplait la paix, renverser les villes que faisait fleurir le travail, troubler enfin l'ordre établi par la sagesse de l'homme? Et quelle est cette infidélité qui fonda des empires par la prudence , les défendit par le courage , les aflermit par la justice; qui éleva des villes puissantes, creusa des ports profonds , dessécha des marais pestilentiels , couvrit la mer de vaisseaux , la terre d'habitans, et semblable à l'esprit créateur, répandit le mouvement et la vie sur le monde? Si telle est V impiété , qu'est-ce donc que la vraie croyance? La sainteté consiste-t-elle à détruire? Le Dieu qui peuple l'air d'oiseaux , la terre d'animaux, les ondes de reptiles; le Dieu qui anime la nature entière , est-il donc un Dieu de ruines et de tombeaux ? Demande-t-il la dévastation pour hommage , et pour sacrifice l'incendie ? Veut-il pour hymnes des gémissemens , des homicides pour adorateurs, pour temple un monde désert et ravagé? Voilà cependant, races saintes et fidèles , (juels sont vos ouvrages! voilà les fruits de votre piété'. Vous avez tué les peuples, brûlé les villes , détruit les cultures, réduit
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la terre en solitude, et vous demandez le sa laiie de vos œuvres I II faudra sans doute vous [produire des miracles ! Il faudra ressusciter les laboureurs que vous égorgez , relever les murs (jue vous renversez, reproduire les moissons que vous détruisez , rassembler les eaux que vous dispersez, contrarier enfin toutes les lois des cieux et de la terre ; ces lois établies par Dieu même , pour démonstration de sa magnificence et de sa grandeur; ces lois étemelles antérieures à tous les codes , à tous les prophètes; ces lois immuables que ne peuvent altérer ni les passions ni l'ignorance des hommes I 3Iais la Passion qui les méconnaît , V Ignorance qui n'observe point les causes, qui ne prévoit point les efl'ets , ont dit, dans la sottise de leur cœur : « Tout vient au hasard ; une fatalité aveugle verse le bien et le mal sur la terre , sans que la prudence ou le savoir puisse s'en préserver». Ou, jjrenaut un langage hypocrite, elles ont dit : « Tout vient de Dieu; il se plaît à tromper la sagesse et à confondre la raison— » Et l'Ignorance s'est applaudie dans sa malignité. « Ainsi , a-t-elle dit , je m'égalerai à la science qui me blesse, je rendrai inutile la prudence qui me fatigue et m'importune. >» Et la Cupidité a ajouté : « Ainsi j'opprimerai le faible et je dévorerai les fruits de sa peine ; et je dirai : C'est Dieu qui l'a décrète cest le Sort qui Lu voulu.... n Mais moi, j'en jure par les lois du ciel et de la terre, et par celles qui régissent le cœur humain ! l'hypocrite sera déçu dans sa four-
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bene, 1 injusle dans sa rapacité; le soleil chanj;era son cours avant que la sottise prévale sur la sagesse et le savoir, et que l'aveuglement l'emporte sur la prudence, dans l'art délicat et profond de procurer à l'homme ses vraies jouissances, et d'asseoir sur des bases solides sa félicite. »