‹ Les ruinesChapitre 7 sur 66 · EXPOSITION · texte numérisé non relu

EXPOSITION

Ai>si parla le fantôme. Interdit de ce discours, et le cœur agite de diverses pensées, je demeurai long-temps en silence. Enfin, m'enhardissanl à prendre la parole , je lui dis : « O Génie des tombeaux et des ruines ! ta présence et ta se've'rite ont jeté mes sens dans le trouble; mais la justesse de ton discours rend la confiance à mon ame. Pardonne à mon ignorance. Hélas! si l'homme est aveugle , ce qui fait son tourment fera-t-il encore son crime ? J'ai pu méconnaître la voix de la raison ; mais je ne l'ai point rejetée après l'avoir connue. Ah ! si tu lis dans mon cœur , tu sais combien il désire la vérité , tu sais qu'il la recherche

avec passion Et n'est-ce pas à sa poursuite que

tu me vois en ces lieux écartés? Hélas! j'ai parcouru la terre, j'ai visité les campagnes et les villes; et voyant partout la misère et la désolation, le sentiment des maux qui lourmentent mes semblables a profondément affligé mon âme. Je me suis dit en soupirant : L'homme n'est-il donc créé que pour l'angoisse et pour la douleur? et j'ai appliqué mon esprit à la méditation de nos maux , pour en découvrir les remèdes. J'ai

CHAl'lTKK IV. \C)

ilit : Je me séparerai des sociétés corrompues; je m'éloignerai des palais où IMmc se déprave par la satiété, et des cabanes où elle s'avilit par la misère : j'irai dans la solitude vivre parmi les ruines; j'interrogerai les monumens anciens sur la sagesse des temps passés; j'évoquerai du sein des tombeaux l'esprit qui jadis, dans l'Asie, fit la splendeur des Etats et la gloire des peuples. Je demanderai à la cendre des législateurs par {fiiels mobiles s'élèi^enL et s'abaissent les empires; de quelles causes fiaissent la prospérité et les malheurs des nations ; sur quels principes enfin doii'ent s'établir la paix des sociétés et le bonheujdes hommes. »

Je me tus; et, les yeux baissés, j'attendis la réponse du Génie. « La paix , dit-il , et le bonheur descendent sur celui qui pratique la justice. O jeune homme ! puisque ton cœur cherche avec droiture la vérité , puisque tes yeux peuvent encore la reconnaître à travers le bandeau des préjugés, ta prière ne sera point vaine : j'exposerai à tes regards cette vérité que tu appelles ; j'enseignerai à ta raison cette sagesse que tu réclames; je te révélerai la sagesse des tombeaux

et la science des siècles » Alors s'approchant

de moi et posant sa main sur ma tête : « Elèvetoi , mortel , dit-il , et dégage tes sens de la poussière où tu rampes » Et soudain, pénétré d'un

feu céleste , les liens qui nous fixent ici-bas me semblèrent se dissoudre ; et , tel qu'une vapeur légère, enlevé par le vol du Génie, je me sentis

30 1-tS RLI>ti,

transporte dans la région supérieure. Là , du plu= haiît des airs , ^baissant mes regards vers la terre , j'aperçus une scène nouvelle. Sous mes pieds, nageant dans l'espace, un globe semblable à celui de la lune, mais moins gros et moins lumineux, me présentait l'une de ses faces ' ; et cette face avait l'aspect d'un disque semé de grandes taches, les unes blanchâtres et nébuleuses, les autres brunes, vertes ou grisâtres; et tandis que je m'efforçais de démêler ce qu'étaient ces taches : « Homme qui cherches la vérité, me dit le Génie, reconnais-tu ce spectacle? — O Génie, répondis-je , si d'autre part je ne voyais le globe de la lune, je prendrais celui-ci pour le sien, car il a les apparences de cette planète vue au télescope dans l'ombre d'une éclipse : on dirait que ces diverses taches sont des mers et des continens.

« — Oui , me dit-il , ce sont des mers et des continens, ceux-là mêmes de l'hémisphère que tu habites.

« — Quoi! m'écriai-je , c'est là cette terre où vivent les mortels!

•« — Oui , reprit-il : cet espace brumeux qui occupe irrégulièrement une grande portion du disque, et l'euceint presque de tous côtés, c'est là ce que vous appelez le vaste Océan, qui, du pôle du sud s'avançant vers l'équateur, forme

Fnyez la planche 11 qui lepicsentc une moilic dv h teirc.

t-iiAiirui; iv . 2t

d'abord le grand golfe de l'Inde et de l'Afrique, [iiiis se prolonge à l'orient à tra\ers les îles Malaises] iiscfu'aux confins delà Tartarie , tandis qu'à l'ouest il enveloppe les continens de l'Afrique et de l'Europe jusque dans le nord de l'Asie.

n Sous nos pieds, cette presqu'île de forme carrée, est l'aride contrée des Arabes; à sa gauche , ce grand continent presque aussi nu dans son intérieur, et seulement verdàtre sur ses bords, est le sol brtilé qu'habitent les hommes noirs *. Au nord , par-delà une mer irrégidière et longuement étroite**, sont les campagnes de l'Europe, riche en prairies et en champs cultivés : à sa droite , depuis la Caspienne , s'étendent les plaines neigeuses et nues de la Tartarie. En revenant à nous, cet espace blanchâtre est le vaste et triste désert du Gobi, qui sépare la Chine du reste du monde. Tu vois cet empire dans le terrain sillonné qui fuit à nos regards sous un plan obliquement courbé. Sur ses bords, ces langues déchirées et ces points épars sont les presqu'îles et les îles des peuples Malais, tristes possesseurs des parfums et des aiomates. Ce triangle qui '>'avance au loin dans la mer, est la presqu'île trop célèbre de l'Inde (3). Tu vois le cours tortueux du Gange, les ilpres montagnes du Tibet, le vallon fortuné de Kachemire , les déserts salés du Persan, les rives de l'Euphrate et du Tigre,

L'Aliiquc.

La M«'dileiian(.'f'.

et le lit encaissée du Jourdain, et les canaux du Nil solitaire —

« — O Génie! dis-je en l'interrompant, la vue d'un mortel n'atteint pas à ces objets dans un tel

(■loignement » Aussitôt , ra'ayant touché la

vue, mes yeux devinrent plus perçans que ceux de l'aigle; et cependant les fleuves ne me parurent encore que des ruban' sinueux, les montagnes que des sillons tortueux, et les villes que de petits compartimens semblables à des cases d'échecs.

Et le Génie m'indiquant du doigt les objets : « Ces monceaux , me dit-il , que tu aperçois dans l'aride et longue vallée que sillonne le IN il , sont les squelettes des villes opulentes dont s'enorgueillissait l'ancienne Ethiopie ; voilà cette Thèbes aux cent palais (4), métropole première des sciences et des arts, berceau mystérieux de tant d'opinions qui régissent encore les peuples à leur insu. Plus bas, ces blocs quadrangulaires sont les Pyramides dont les masses t'ont épouvanté ; au-delà , le rivage étroit que bornent et la mer et de raboteuses montagnes , fut le séjour des peuples phéniciens. Là , furent les villes de Tyr, de Sidon , d'Ascalon , de Gaze et de Béryte. Ce filet d'eau sans issue est le fleuve du Jourdain, et ces roches arides furent jadis le théâtre d'événemens qui ont rempli le monde. Voilà ce désert d'Horeb et ce mont Sinaï , où , par des moyens qu'ignore le vulgaire , un homme profond et hardi fonda des institutions qui ont influé sur l'espèce

t.llAI'ITRE IV. ■).[',

rntitic. Sur la plage ariile qui conlino, tu n'aperçois plus lie traces de splentleur, v\. oepentlant ici fut un entrepôt tle richesses. Ici étaient ces ports idumeens (5) , d'où les flottes phéniciennes et juives, côtoyant la presqu'île arabe, se rendaient dans le golfe Persique pour y prendre les perles d'Hevila, et l'or de Saba et d'Ophir. Oui , c'est là , sur cette côte d'Oman et de Bahrain , ([u'etait le siège de ce commerce de luxe qui, dans ses mouvemens et ses révolutions , fit le destin des anciens peuples : c'est là que venaient se rendre les aromates et les pierres précieuses de Ceylan , les schalls de Kachemire , les diamans de Golconde, l'ambre des Maldives, le musc du Tibet, l'aloès de Cochin, les singes et les paons du continent de l'Inde, l'encens d'Hadramant, la myrrhe , l'argent , la poudre d'or et l'ivoire d'Afrique : c'est de là que prenant leur route tantôt par la mer Rouge, sur les vaisseaux d'Egypte et de Syrie, ces jouissances alimentèrent successivement l'opulence de Thèbes , de Siou , de Memphis et de Jérusalem; et que tantôt remontant le Tigre et l'Euphrate, elles suscitèrent l'activité des nations assyriennes , mèdes , kaldéennes et perses ; et ces richesses, selon l'abus ou l'usage qu'elles en firent, élevèrent ou renversèrent tour à tour leur domination. Voilà le foyer qvii suscitait la magnificence de Persépolis, dont tu aperçois les colonnes; d'Ecbatane, dont la septuple enceinte est détruite; de Babylone , qui n'a plus que des monceaux de terre fouillée; de Ninive,

■>:^ LES RLINES.

dont, le nom à peine subsiste; de Tapsaque, d'Anatho, de Gerra , de cette dësole'e Palmyre. O noms à jamais glorieux! champs célèbres, contrées mémorables ! combien votre aspect présente de leçons profondes ! combien de vérités sublimes sont édites sur la surface de cette terre ! Souvenirs des temps passés , revenez à ma pensée ? Lieux témoins de la vie de l'homme en tant de divei-s âges, retracez-moi les révolutions de sa fortune? Dites quels en furent les mobiles et les ressorts ! Dites à quelles sources il puisa ses succès et ses disgrâces? Dévoilez à lui-même les causes de ses maux 1 Redressez-le par la vue de ses erreurs ! Enseignez-lui sa propre sagesse, et que l'expérience des races passées devienne un tableau d'instruction et un germe de bonheur potîr les races présentes et futures! »>

Page 1