INTRODUCTION
L’ouvrage que je présente aujourd’hui au public ne manque peut-être pas d’un certain à-propos, à une époque où la littérature arménienne attire de nouveau l’attention des savants par de nombreuses publications, parmi lesquelles je souhaite que celle-ci soit accueillie favorablement.
Les travaux grammaticaux et étymologiques de MM. Pétermann, Gosche et Bothlicher (Paul de Lagarde), sur la langue arménienne, ont mis pour la première fois en circulation quelques idées neuves et originales sur les affinités de cet important rejeton de la famille indo-européenne; 24 historiens, jusqu’alors inédits en texte ou en traduction, ont vu le jour sous l’une on l’autre forme: 1° Jean-catholicos, IXe s., en deux éditions, dont l’une à Jérusalem, en 1843, par les soins de l’archevêque Zakaria, patriarche arménien de la ville sainte; l’autre à Moscou, en 1853, sous la direction de M. J. -B. Emin, complétant, avec la traduction posthume de S. -Martin, malheureusement trop imparfaite et publiée en 1841, par M. Lajard, les moyens de faire usage de cet historien. 2° La vie d’Alexandre-le- Grand, traduite du grec, à ce que l’on croit, par Moïse de Khoren, Venise, 1842; M.Paul de Lagarde en a également publié une en syriaque, voir Journal asiatique, Janvier 1859, p. 96; 3° Une traduction française de l’Histoire d’Arménie, de Moïse de Khoren, par M. Levaillant de Florival, 2 vol. 8°'); une traduction italienne du même ouvrage, par les PP. Mékhitharistes de Venise, revue pour le style par M. Tommaseo, Venise, 1841 — 501 2), et en outre, dans les oeuvres complètes de l’historien, Venise, 1843, une réimpression du texte adopté par le traducteur français, qui a été critiqué et comparé à deux manuscrits, dans un grand travail du professeur Hacob Caréniants, Tiflis, 1858; enfin une nouvelle et
1) Puisque je fais une revue bibliographique, je dois dire que la traduction de M. Levaillant, éditée avec le texte, porte pour date et lieu d’impression, Venise, 1841, mais que le cahier considérable des Notes, publiées à-part, à Paris, contient une petite carte d’Arménie, datée 1841. Or je trouve dans la Préface de M. Emin, p. 19, que la traduction dont il s’agit a été publiée en 1836, seule; en 1844, avec le texte; dans le Journ. as. janvier 1859 (art. Dulaurier), p. 9, en 1841, Venise ; la même année, Paris, d’après le Catalogue de M. Patcanian, Bullet. de l’Ac. t. II, p. 55; enfin, dans le Catalogue de l’Imprimerie arm. de Venise, la trad. fr. de M. Levaillant, avec le texte arm. en regard, in-16, en 1842.
2) Autre difficulté : M. Dulaurier , l’exactitude en personne , nous apprend , dans l’article déjà cité , que la traduction italienne dont il s’agit est due à M. Geronimo Fanti, et M. Patcanian, dans son Catalogue, qu’une autre traduction arménienne , par Cappelletti , a vu le jour en 1841 ; les journaux de ces derniers temps en annoncent prochainement une seconde édition.
M. 'Brosse t .
excellente traduction russe, critiquée et annotée, par M. J. -B. Emin, Moscou, 1858. 4° Une traduction italienne, par Cappelletti, Venise 1841, de l’ouvrage du vartabied Elisée, sur les guerres de la Perse contre l’Arménie, au Ve s.; une traduction française du même, par le P. Garabed Ivabaragy, imprimée à Paris en 1844; puis une traduction russe, par P. Chanchief, Tiflis, 1853, complètent la version anglaise du I)r Neuman, imprimée à Londres, il y a plus de 30 ans, aux frais du feu comité de traductions orientales. 5° Une traduction italienne d’Agathange, revue par Tommaseo, Venise, 1843. 6° L’ouvrage d'Elisée, sur les sectes religieuses, a été publié en français par M. Levaillant de Florival, Paris, 1853. 7° Edition princeps d’une lettre dogmatique, de Lazare de Pharbe, Moscou, 1850, par les soins de M. Emin, ainsi que 8° les chants historiques de l’Arménie, dissertation eu arm. qui a suscité une polémique intéressante entre l’auteur et éditeur et M. Dulaurier, Journ. as. 1852, et Revue des deux mondes, avril, môme année. 9° Ghévond, historien de la tin du VIIIe s., presque inconnu jusqu’à-présent, qui a retracé l’histoire des khalifes, dans ses rapports avec l’Arménie, a paru en arm. '), avec une traductioii libre en français, grâce au P. Garabed Chahnazariants, Paris, 1857. Notre Académie en a préparé une traduction russe, due à M. K. Patcanian, qui sera incessamment livrée à la presse. On y remarquera surtout une lettre dogmatique très importante, de l’empereur Léon III, en réponse au khalife ommiade Omar II. 10° L’historien d’Héraclius et des derniers Sassanides, Sébéos, découvert dans la bibliothèque d’Edchmiadzin, par feu le regrettable évêque Jean Chalikhathounof, a vu le jour à C. P. en 1851; une traduction russe en a été également préparée par M. Patcanian. Le texte, copié sur un manuscrit unique, offre malheureusement de très grandes difficultés, et la traduction ne pourra, en bien des cas, être qu’un timide essai, à l’instar des éditions princeps de la renaissance, avec critique conjecturale. 11° Sur la même ligne que Sébéos mentionnons Mosé Caghancatovatsi, auteur, au Xe s., d’une histoire des Aghovans1 2), anciens habitants de l’Albanie caucasienne, dont le texte a été publié eu
1) L’éd. du texte porte la date, fautive de l’une ou de l’autre part, 1857—1307.
2) Un mot sur la prononciation et l’exacte orthographe de ce nom propre. En arménien il doit s’écrire
y\ln,lu'^J‘P ou mais on le rencontre sous aussi la forme ^a 2e ^ettre est ce son grasseyé
qui, chez les Arméniens, remplace dans beaucoup de mots, comme ‘IJn^no, le L liquide des langues
européennes; la diphtongue »»«-, qui le suit, se prononce de diverses manières quand elle précède, comme ici, une voyelle: les uns disent ou, d’autres ot>; d’autres, élidant le o, disent v, et conséquemment on transcrit: Aghouank, Aghovauk, Aghvank, en russe Axyann, chez M. Emin; M. Patcanian préfère ArnaHK, et le P. Chahnazariants, qui préfère transcrit aussi Aghvank. Le nom grec AXjîoma Albania ou Alvania, semble militer pour la sup¬
pression de l’o après l\ mais il est évident pour moi que le dans la diphthongue doit se rendre dans la prononciation, comme lorsqu’il suit un •••, dans , ifuiuiun; un £, dans r| Ln’îiiy, un /•, dans
ainsi l’on dira: Partav, gavarh, Ghévond, Antzévatsik, pativ, divan. M. S.-Martin écrit toujours Aghovank, Tovin, que d’autres écrivent Tevin, Dévin, Touïn; en grec Âoujîto;, TcjLov; en arabe, Devin ou Douin, Debil. Quant au nom ethnique de notre Mosé, il provient du village de Caghankaitouk, dont cet auteur était natif, et s'écrit l|u, qin’ïjljujuinuuigl)J qUe l’on doit prononcer Caghancatovatsiou Galgaudovatsi, suivant l’habitude des Arméniens de Constantinople, d’où les Mékhitharistes et M. E. Boré ont formé Galganduni, Galgaudouui; le P. Chahnazariants
Les Ruines d’Ani. — Introduction.
1860, à Paris, par le P. G. Chahnazariants , et à Moscou par M. Emin. Une traduction russe, due à M. Patcanian, vient d’être mise en vente par l’Académie. Pour l’histoire politique et religieuse des Albains du Caucase, pour celle des Khazars et pour les rapports des khalifes avec cette contrée septentrionale , c’est une source unique. Malheureusement l’administration d’Edchmiadzin n’a pas trouvé possible de mettre à la disposition de l’Académie, pour la publication du texte, son manuscrit presque de première main et autographe. 12° Asolic, l’élégant et véridique auteur d’une Histoire allant jusqu’en 1004; Aristakès, son élégiaque continuateur, jusqu’en 1071, tous deux inédits, ont vu le jour, l’un à Paris, en 1859, édité par le P. Chahnazariants, l’autre à Venise, en 1844. 13° L’épitomiste Mkhithar, d’Aïrivank, fin du XIIIe s., ne tardera pas à voir le jour, grâce àM. Emin, Moscou 1861. 14° Un autre ouvrage de la dernière année du XIIIe s., l’Histoire de Siounie, par Stéfanos Orbélian, a été publié pour la lre fois à Paris, en 1859 ’), et une autre édition se prépare à Moscou; au reste, l’Hist. des Orbélians, que j’ai le premier signalée comme formant le 66e ch. de l’ouvrage précité, a été réimprimée à Moscou, en 1858, par Ter Hovhanésian. 16 — 18° J’ai encore à mentionner, du même éditeur, l’importante première mise au jour de l’historien Kiracos de Gantzac, XIIIe s., Moscou, 1858, et celle de l’historien Sembat, frère du roi Héthoum 1er, de Cilicie, Moscou, 1856; ce dernier ouvrage, avec une réimpression de la chronique de Cilicie, par Vahram, a paru également à Paris, eu 1859* 1 2), dans la typographie du P. Chahnazariants. Le laborieux vartabied a terminé, je le dis à regret, la série de ses travaux, par l’édition princeps de Thomas de Medzob2), auteur de cette histoire des invasions de Tamerlan, qui a fourni le sujet de deux intéressantes publications à M. Félix Nève, de Louvain, Journ. as. 1855, Bruxelles 1860 (brochure à-part), qui en prépare une traduction complète. 19 — 21° Et encore l’édition princeps de Thomas Ardzrouni, Xe s., historien des rois de Vaspouracan, Constantin. 1853; puis la traduction française annotée, de Matthieu d’Edesse et de Grigor, son continuateur, XIIe s., Paris 1858, due à M. Ed. Dulaurier. 22° Il ne faut pas non plus omettre l’importante publication de la Bibliothèque d’auteurs arméniens, d’étendue peu considérable, qui se poursuit à Venise et est parvenue maintenant au XXe vol.; car elle a fourni de nombreux et excellents matériaux à un ouvrage chronologique dont je parlerai tout-à-l’heure. 23° et 24°. Traduction française de l’abrégé de l’Histoire de Géorgie, en arm., composé au XIIe s. et très important pour la critique du texte original, S.-Pét. 1851, dans les Addit. et éclairciss., et de l’histoire des invasions des Mongols, par Malakia Abégha, dans le même volume.
l’appelle improprement Moïse de Calancaïtouts : je dis improprement, parce que de cette manière le nom du village est décliné et mis au génitif pluriel, comme si l’on disait Démostliène d’Athénon. Toutes ces variantes proviennent donc ou d’habitudes locales ou de caprices, systématiques chez les uns, plus ou moins arbitraires chez les autres.
1) La couverture du texte porte les dates 1859—1307, dont l’une est fautive, la seconde probablement; car à l’intérieur on lit 1859—1308.
2) Sur la couverture on lit les dates 1859—1307, et à l’intérieur 1859— 1028. Ces remarques minucieuses sont faites non certes daus un esprit de dénigrement, mais dans l’intérêt de la bibliographie.
M. Brosset,
Cette longue série de publications de livres arméniens originaux, inédits, et de traductions nouvelles, dans l’intervalle des derniers 24 ans, indique le réveil d’une littérature puissante et a mis en circulation une masse de faits, facilement accessibles désormais aux méditations et à la critique, mais elle n’a pas épuisé les désidérata de la science; car il reste encore à mettre en lumière plusieurs ouvrages considérables, tels que les mémoires d’Oukhthanès, évêque d’Ourha ou Edesse, Xe s., relatifs à la séparation religieuse des Géorgiens et des Arméniens, en 596. Je dis mémoires , ce livre étant composé en grande partie de documents réunis par de simples transitions; 2°. l’abrégé d’histoire universelle, par Yardan- le -Grand, XIIIe s., dont s’occupe maintenant un laborieux Arménien, et 3° le texte et la traduction latine, préparés depuis longtemps par M. Nazariants, professeur à l’institut Lazaref, à Moscou, de l’histoire universelle de Michel le Syrien: des circonstances inconnues en ont suspendu jusqu’à- présent l’impression; 4°. enfin le texte de Matthieu d’Edesse. Tout cela entrait sans doute dans le nombre des huit historiens que le P. Chahnazariants se proposait de publier.
On aura vu dans l’exposé précédent que ce ne sont pas seulement des textes et des traductions de livres arméniens qui ont vu le jour, ce sont aussi des recherches érudites, comme celles de M. Emin sur les chants nationaux de l’Arménie, les notes dont sont munies les éditions du P. Chahnazariants, une Esquisse de l’histoire d’Arménie, par le même, Paris, 1856, et plusieurs petits traités, de la même main, imprimés à Edchmiadzin, puis les nombreuses notes et additions, et la Préface critique de la traduction russe de Mosé Caghancatovatsi; ce sont encore: l’Histoire d’Arménie, par le P. Takédjan, Vienne, 1852, et l’Histoire universelle du P. Katerdjan, Vienne, 1847 — 1852; des traductions en vers d’ouvrages classiques, tels que les Géorgiques, l’Enéide, le Paradis perdu; quelques romans, poésies et voyages, édités à Tifiis, dans l’Inde et ailleurs; des masses de journaux, imprimés à Moscou, à Paris, à S. -P., à Venise, à Tifiis, à Smyrne, à Théodosie, et trois superbes collections, entreprises simultanément à S.-Pétersbourg et à Paris.
En 1840 j’avais proposé à notre Académie d’autoriser et de prendre sous son patronage une collection d’historiens arméniens, où devaient figurer, suivant mon plan, seulement les auteurs inédits: Jean-Catholicos, Asolic, Aristakès, Ghévond, Kiracos,Oukhthanès, Matthieu d’Edesse, Mosé Caghancatovatsi, Vardan- le -Grand, Etienne de Siounie, Thomas de Medzob, Malakia Abégha, — Sébéos ne fut connu que plus tard — en tout 14 historiens, dont je puis me féliciter d’avoir été le premier à faire usage, pour la vérification des annales géorgiennes. Naturellement une pareille oeuvre demandait des collaborateurs et la coopération de certaines influences. L’un et l’autre m’ayant fait défaut alors, je me réservai pour un meilleur temps. En 1855, quand l’Académie confia les traductions de Ghévond, de Mosé Caghancatovatsi et de Sébéos, à M. Patcanian, élève de l’Institut pédagogique, un projet semblable au mien était formé à Paris par M. Ed. Dulaurier, professeur de langue raalaie, connu par de précédents travaux sur les hiéroglyphes égyptiens, et qui alors, avec l’assistance du P. Gabriel Aïvazofski, se livrait à de fortes études sur la langue arménienne.
Les Ruines d’Ani. — Introduction.
Son Plan de Bibliothèque historique arménienne parut en 1856; S. M. l’Empereur, sur le Rapport de l’Académie, approuvé par S. E. M. Norof, daigna permettre que Son nom parût sur le frontispice. L’avenir d’une telle entreprise, inexécutable par un seul homme, se fondait sur les travaux antérieurs du promoteur de l’affaire, et que le public savant avait bien accueillis, à savoir: un extrait, savamment commenté, de Michel le Syrien; un autre, de Matth. d’Edesse, relatif à la première croisade (des recherches sur l’histoire des Mongols, au moyen des sources arméniennes, ont paru depuis, en 1858 et 1861), et enfin l’Histoire de l’église arménienne orientale, qui a eu deux éditions, l’une anonyme, Paris 1855, l’autre avec le nom de l’auteur, Paris 1857, mais qui ne comporte pas le degré d’exactitude auquel les autres ouvrages du même savant nous ont habitués.
De la collection projetée à S.-Pétersbourg un seul ouvrage, l’Histoire des Aghovans, a paru, et le public de ce pays peut déjà l’apprécier. Le traducteur, maintenant présenté pour la chaire d’ Arménien à l’Université de S.-Pétersbourg, y trouvera l’occasion de prouver son aptitude aux travaux de l’érudition. Celle de Paris a produit: 1° la traduction mentionnée de Matth. d’Edesse; 2° la Numismatique générale de l’Arménie, par M. Y. Langlois, Paris 1859: qu’il me soit permis de saisir cette occasion pour parler des travaux de ce savant. La numismatique arménienne a été élaborée, dans l’intervalle de temps dont j’ai parlé, d’abord par moi, en 1839, dans le t. VI du Bulletin scientifique, puis par M. Kraft, en 1843, p. 103 du Wiener Jahrbticher der Litter.; par le P. Cl. Sibillian, en 1852, dans le t. VII des Sitzungsberichte der Ak. der Wissensch., à Vienne, et par le même, en 1860, dans le cahier de 7bre de la Revue de l’orient. Mais la personne qui s’est vouée à ce sujet de prédilection, c’est M. Langlois, dont la Revue archéologique a imprimé plusieurs articles depuis 1850, et a publié à diverses reprises des ouvrages à part: la numismatique de l’Arménie au moyen-âge, la même, dans l’antiquité, et enfin l’ouvrage mentionné au commencement de ce §, tous accompagnés de très belles Planches. Outre plusieurs autres travaux considérables du même genre sur les numismatiques de l’Arabie, de l’Egypte, des grands-maîtres de Rhodes, de la Géorgie, M. Langlois a encore enrichi le Journal asiatique et la Revue d’archéologie et de numismatique de recherches consciencieuses et variées sur la Cilicie arménienne, visitée par lui en 1852, et vient de les réunir dans un beau volume intitulé: Voyage dans la Cilicie, Paris 1861 ; enfin notre Académie a publié, à la fin de 1860, un excellent Mémoire de M. Langlois sur l’état social des Arméniens en Cilicie, et imprimé dans le présent t. III de son Bulletin un Examen critique des sources de Moïse de Khoren : ces travaux érudits assurent à l’auteur une place très honorable parmi les arménistes.
Ecrivain distingué et d’une vaste lecture, M. Dulaurier, je me plais à le dire, s’est fait également remarquer dans la même phalange. Ses articles sur les chants nationaux de l’Arménie, Journ. as. Jer 1852, et Revue des deux mondes, avril de la même année; sur la société arménienne au XIXe s., Revue de deux mondes, avril 1854, et traduction en russe dans le journal KaBRast de la même année, p. 209; sur la Russie dans le Caucase, Revue des deux m., juin 1860, trad. du russe de Daragan; — ces articles ne sont point
M. B ROSS ET
des produits sans consistance de la presse périodique ordinaire, mais bien des indices de travaux sérieux et suivis dans le cabinet. C’est en effet dans le silence et dans le recueillement que notre auteur a préparé, pendant de longues années, et refait à plusieurs reprises l’ouvrage le plus considérable parmi les publications relatives à l’Arménie, depuis les Mémoires de S. -Martin, à savoir, ses Recherches sur la chronologie technique et historique de l’Arménie, Paris, 1859, livre qui témoigne d’une patience de fourmi, mais malheureusement trop souvent acerbe et tranchant dans la forme, et singulier par le résultat final; car il ne change point essentiellement les données connues jusqu’à -présent pour l’usage de l’ère arménienne, telles que Daunou les a exposées dans le t. III de ses Etudes historiques, mais auquel on ne peut refuser de sincères applaudissements pour la clarté et exactitude des détails. Le public ne sera pas surpris d’apprendre que les travaux de M. Dulaurier lui ont valu plusieurs distinctions honorifiques de la part du gouvernement russe, et l’honneur d’être choisi par l’Institut de France pour surveiller l’édition des textes arméniens des historiens relatifs aux croisades; toutefois il est à craindre que la Bibliothèque historique arménienne ne souffre de la division des forces de celui qui l’a fondée.
Au même temps que les précédentes collections .marchaient d’un pas plus ou moins lent, un prêtre arménien d’Edchmiadzin, le T. Chahnazariants, ci-dessus nommé, publiait coup sur coup à Paris, entre 1857 et 1860, sept historiens, la plupart inédits, soutenu seulement par les souscriptions de ses nationaux, dont trois portraits figurent: Abraham Abro, au frontispice de Ghévond; Grigor Constant, sur celui de Stéf. Orbélian, et le comie Christ. Lazaref sur celui d’Asolic. Il s’est arrêté là, faute de fonds pour des publications ultérieures.
Je crois n’avoir omis, dans cette esquisse rapide, aucun des ouvrages importants ayant enrichi dans ces derniers temps la littérature arménienne, # laquelle j’apporte aujourd’hui ma modeste contribution.
Royaume autrefois puissant, trois fois anéanti, aux, Ve, XIe et XIVe s., deux fois relevé. par les Bagratides et par les Rhoubéniens, l’Arménie a légué à la postérité sa langue, aujourd’hui presque tombée en désuétude comme celle d’Homère, ses monuments littéraires, dépôt de la pensée nationale, et ses monuments artistiques, qui en sont la manifestation sensible. Mais d’une part, engendrée à la vie civilisée par la religion, qui l’a dotée d'un alphabet, d’une bibliothèque complète de traductions d’ouvrages en grande partie théologiques, d’histoires, écrites en majorité par des moines, du point de vue providentiel, la littérature arménienne n’attirait guère, jusqu’à ce jour, que les esprits s’intéressant aux études religieuses. Ue l'autre part, l’influence cléricale avait tellement dominé la pensée nationale que des ruines d’églises, des couvents et des cimetières, sont les seuls débris qui attestent ici un sentiment esthétique. Pas un palais, pas un élégant édifice civil, n’a survécu entier jusqu’à nous aux magnificences de la monarchie Arsacide; à-peine les ruines d’Ani offrent-elles à notre admiration quelque reste du luxe des arts sous les Bagratides. Les quelques millions d’ Arméniens dispersés pour leurs affaires dans l’ancien monde, et
Les Ruines d’Ani. — Introduction.
surtout en Asie, ne se reconnaissent plus qu’à leur langue, à leurs dogmes et à leurs rites religieux, ainsi qu’à la hiérarchie objet de leurs respects traditionnels.
L’Arménie occupait sur la carte environ six degrés en latitude, de la rivière Khram aux plaines de l’Assyrie et de la Mésopotamie, et neuf en longitude, de l’Euphrate à la limite du Gilan et du Mazandéran. Elle était divisée, sous la dynastie Arsacide, en 1 5 provinces et 193 cantons, dont 64 ou environ un tiers portent des noms pluriels, ceux des familles ou tribus maîtresses du sol. A l’exception peut-être de l’Aghovanie ’), elle a de toute antiquité parlé une seule langue, celle fixée par les livres que nous connaissons, et qui est un rameau de la souche indo-européenne, langue qui, par sa flexibilité, se prête à l’expression de toutes les idées nouvelles ou abstraites, et, par la régularité de ses formes, peut fournir au linguiste ou de nouvelles lois ou la confirmation de celles connues, en tout cas un riche fonds d’observations. Ses affinités immédiates sont: par en haut, la branche iranienne antique, le zend et le pehlevi; par en bas, le grec, le latin et le géorgien. Politiquement l’Arménie, et toujours par contre-coup la Géorgie fut dépendante ou vassale des dynasties qui se sont succédé en Perse, et a subi le sort de ce dernier pays.
Au point de vue des arts, et par-là je suis forcé d’entendre seulement l’architecture et la sculpture religieuse, car nous n’avons aucun spécimen des temps antérieurs au christianisme, les églises arméniennes ont, comme cela doit être, une apparence fortement byzantine, tant pour la structure et l’ornementation extérieure, que pour la distribution intérieure des édifices: ici je dois réclamer l’indulgence du lecteur, pour les détails que je vais exposer. Le vaisseau est un quadrangle, ordinairement un peu plus long que large, de dimensions peu considérables, où rien ne rappelle, ni au-dedans, ni au-dehors, la forme de la croix, terminé à l’E. par un autel et par deux sacristies latérales, avec ou sans saillie extérieure. Au-dehors, s’il y a coupole, des niches aigues, aux contours plus ou moins ornés, s’enfoncent, en les rendant moins massifs, dans les murs qui en soutiennent les piliers et dans ceux, sémicirculaires à l’intérieur, formant la façade orientale, celle de l’autel. Les parois extérieures sont divisées en fausses arcades, légèrement saillantes et surmontées d’une corniche élégamment fouillée. Les fenêtres sont souvent bordées de fines ciselures, à entrelacs mille fois variés, d’un effet saisissant, ne pouvant être bien compris par ceux qui n’en ont vu que les dessins. Il est rare que les architectes aient ainsi décoré les églises sans coupoles, dites, je crois, sagachen j’exprime un doute, parce que le grand diction¬
naire n’explique pas suffisamment ce mot, tandis que le P. S. Dchalaliants l’emploie toujours par opposition aux églises à coupole 4 uifànt- Les coupoles sont toujours un cône,
plus ou moins aigu on aplati, à facettes ou côtes, reposant sur un cylindre. Des dômes hémisphériques ne se rencontrent jamais, que je sache.
1) Je dis peut-être, parce que l’on croit trouver les restes de la langue des Aghovans dans un idiome particulier, encore usité par la faible population des deux villages de Vardachen, district de Khatchmaz, et Nich ou Nidj, district de Kabala, gouvernement de Chamakhi; ces Outiens, ainsi qu’on les appelle, sans raison solide, passent pour les descendants des Aghovans: leur idiome est aujourd’hui à l’étude.
M. U KO SS ET
Si l’on vent se faire une idée des beaux spécimens des églises arméniennes, il faut consulter les naïuaTnimn Bfl3aHTincK0H apxnTeKTypbi, de M. D. Grimm, dont 7 livraisons ont paru, sous la date uniforme 1859; les 11 Planches consacrées à Ani par M. Texier, mentionnées p. 2 de notre Description, et, pour le surplus, lire entre autres la description des églises du canton de Vaïots-Tzor, t. II du Voyage du P. Dchalaliants, p. 130 sqq., enfin les Plans d’églises contenus dans l’Atlas de M. Dubois de Montpéreux et dans celui de mon Voyage archéologique. Les artistes y trouveront, j’en suis sûr, un vrai plaisir.
L’église chrétienne primitive, ainsi que le font voir les Plans nombreux réunis dans l’Antiquité expliquée, de Montfaucon, t. III, PI. XX et suiv., et dans le bel ouvrage de M. Schultz dont il sera question ailleurs, dérive, soit du temple païen, soit de la basilique romaine; l’autel occupe la place du trône ou tribunal, et forme saillie sur la façade orientale; suivant Montfaucon, ad PI. XX, la statue du Dieu était ordinairement placée à l’E. e la porte d’entrée à l’O. On y ajouta bientôt deux autres saillies latérales, à l’exemple de certains temples et basiliques, ou tout au moins deux retraits, qui aujourd’hui, dans les églises grecques, fidèles à l’ancien plan, forment deux sacristies, communiquant ordinairement avec l’apside par des portes ou passages. Pourtant, dans plusieurs églises géorgiennes et arméniennes, ces sacristies ne communiquent qu’avec les latéraux, sans que l'on puisse se rendre compte de cette fantaisie, qui leur enlève toute leur utilité pour le clergé. A Sc-Rhipsime et à Aïrivank, deux retraits parallèles à ceux-là se voient même aux côtés de la porte occidentale; Grimm, 7e livr., PI. XXI; l’église de Dranda, dans mon Atlas, PI. XXXI, offre une disposition semblable.
Plus 'tard le transsept ou la partie mitoyenne de l’église chrétienne forma, d’abord à l’intérieur seulement, une croix à bras égaux, avec la nef et l’apside; puis la tête se sépara, en conservant souvent la saillie ou même les trois saillies sémicirculaires; les bras s’allongèrent au-dehors; la nef, précédée du porche, devint le corps d'une croix longue, tandis que la croix à bras égaux, seulement à l’intérieur, restait celle du rit grec oriental. C’est cette forme, avec une très légère modification, que nous voyons reproduite dans la magnifique cathédrale de S.-Isaac. L’église de Bidchwinta, VIe s., PI. XXXVII de mon Atlas, la cathédrale de Kouthaïs, ib. PI. XXXII, et celle de Soouk-Sou, en Aphkhazie, par l’addition de trois porches, au X., au S. et à l’O., atteignent complètement à la forme de la croix latine. Si l’on veut voir toutes les fantaisies imaginées par les artistes pour introduire quelques variétés dans ces conditions fondamentales, posées par les architectes grecs et latins, on peut consulter, outre les ouvrages déjà cités, celui de Luigi Canina, Ricerche suH'architectura più propria dei tempji christiani, 2e éd. Rome, 1846; H. W. Schultz, Denkmaler der Kunst des Mittelalters, in Unteritalien, Dresden, 1860, et comparer leurs plans avec ceux, si variés, des temples païens, donnés par Montfaucon, dont quelques-uns approchent étonnamment de la forme chrétienne; voir Antiq. expi. t. III, PI. XX, temple de la Paix, en croix à l’intérieur, avec porche; PI. XXVI, XXXIV, temple presque semblable, à l’intérieur, à l’église de Manglis, en Géorgie; PI. VIII, temple à Nîmes, avec les deux chambres latérales;
L k s Ruines d ’ A n i. — I n t k o d u c t i o n.
PI. XXXVII, temple en forme de croix à bras égaux; PI. XXXIV, croix longue. Outre ces particularités, les Plans de M. Schultz nous montrent les églises italiennes ornées de fausses arcades, quelquefois doubles, avec des têtes d’hommes pour pendentifs et toute sorte d’animaux sculptés dans les corniches et dans les chapiteaux des colonnes. Ce ne sont pas seulement les églises arméniennes et italiennes qui rentrent dans les catégories indiquées, les Monuments de Neufchâtel, ouvrage posthume de M. Dubois de Montperreux (sic), Zurich, 1852, donnent le plan et les détails d’une belle église de cette ville, devenue collégiale au XIIe s., mais bâtie au Xe, offrant les trois saillies de la façade de l’autel; des oiseaux, des quadrupèdes, dans les chapiteaux des colonnes, une Vierge assise sur un trône, comme à Akhtala, PI. XII — XX; cf. le Miinster de Zurich, église du Xe s., ibid. Je n’ai pas lu, mais je dois également citer un Mémoire de M. Alb. Lenoir, couronné par l’Institut, sur les phases de l’architecture byzantine, et un Mémoire de M. Texier, sur les monuments des premiers siècles du christianisme; Institut, 1859, IIe Pie, p. 134.
En Géorgie, comme en Arménie, on trouve des églises à vaisseau simple, nommées sion dans un pays et sagachen dans l’autre. La majorité des grandes églises, qui ne sont pas de simples chapelles, donne l’idée de trois nefs, ou divisions longitudinales: la nef centrale, avec la coupole au centre, et deux latéraux, quelquefois avec des toits particuliers, formés par les murs capitaux et par la ligne des piliers de la coupole. L’église d’Alawerd, dans le Cakheth (Grimm, lre livraison), en fournit un bel exemple. Mais quelques-unes, comme celle de Mtzkhétha, avec ses préstructions, Choua-Mtha (mon Voy. PI. III) avec ses additions, et Mokwi (PI. XXXV de mon Atlas), type du genre, d’après son plan primitif, développent véritablement cinq nefs: aussi Mokwi, construite au Xe s. par Bagrat III, est-elle la plus haute expression, en ce genre, de la hardiesse de conception des architectes géorgiens, comme l’église de l’Assomption à Chio-Mgliwimé (lerRapp. sur mon Voyage archéologique, p. 41), de la plus large portée d’un simple toit voûté, en briques, et la mosquée d’Akhal- Tziklié, du XVIIe s., aujourd’hui convertie en église orthodoxe, d’un dôme hémisphérique en pierre, d’un vaste diamètre.
Le porche, imaginé jadis pour contenir le surplus des fidèles qui ne pouvaient pénétrer dans le temple pour assister à la célébration des saints mystères, puis approprié aux cathécumènes et aux pénitents, est souvent, dans les églises arméniennes et géorgiennes, plus large que le vaisseau auquel il se rattache; souvent aussi il la dépasse en longueur comme en largeur et forme alors une seconde église, comme à Kétcharous (PI. XXII de mon Atlas); ou encore, comme à Choua-Mtha, il est devenu le motif d’une seconde église, enveloppant entièrement la première, excepté du côté de l’E. ; l’église d’Ouzounlar (Grimm, 5e livr.), a été primitivement distribuée de la même manière, et forme réellement cinq nefs longitudinales, dont les deux extérieures, deux vrais couloirs, n’ont de communication avec le reste de l’édifice que par trois portes, qui permettent à-peine aux fidèles de se tenir au courant des cérémonies liturgiques. Le nec-plus ultra d’irrégularité en ce genre est offert par l’église principale d’Akhpat, dont le bâtiment primitif, parfaitement régulier, est comme
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perdu dans une quantité de chapelles, grandes et petites, construites sur toutes ses faces, excepté au sud. L’église de la laure Ibérienne, au mont Athos, est composée en réalité de deux, dont l’une, renfermant l’autel avec ses deux sacristies, faisant saillie sémicirculaire, plus étroite que l’autre, où se trouve la coupole, et qui est construite en avant, avec trois larges nefs.
On conçoit bien que l’affluence des fidèles a dû faire désirer d’étendre l’espace destiné à les recevoir, et que les architectes, ne pouvant élargir la nef centrale, aux dépens de la solidité des arches et de la coupole, ont dû recourir à des constructions latérales. Delà cette ceinture de bas-côtés dont sont flanquées, dans l’occident, les vastes églises gothiques, et qui enveloppent jusqu’à l’autel principal. Les églises grecques et arméniennes n’admettaient, dans l’origine, qu’un seul autel, où une seule messe pouvait être célébrée chaque jour. Plus tard, chez les latins, l’obligation pour chaque prêtre de célébrer journellement le saint sacrifice nécessita un plus grand nombre d’autels. Les Arméniens grégoriens ont admis la meme chose: ainsi, pour ne donner que quelques exemples, l’église principale d’Edchmiadzin ne renferme pas moins de dix autels pour la célébration du saint sacrifice, et le P. Dchalaliants, dans son Voyage, cite de nombreux couvents dont les églises en comptent jusqu’à cinq et plus. Le bas-côtés ont encore l’avantage de soutenir la nef centrale, qui a pu delà s’élever en hauteur, appuyée sur les latéraux et sur cette forêt de contreforts que l’on admire à Paris, à Amiens, à Orléans et ailleurs, autour des cathédrales.
Outre les fausses arcades, les belles niches de dégagement, les corniches et frontons sculptés des grandes églises arméniennes et géorgiennes, on voit par les dessins de M. Texier et de M. Grinmi, que les portails principaux, moins massifs certainement que ceux des églises gothiques, ne sont pas pourtant sans profondeur et sans ornements. Ils sont ordinairement décorés de groupes de colonnes, posées sur des boules et supportant d’autres boules qui, sans frapper l’oeil par la régularité ou par la richesse des chapiteaux classiques des cinq ordres, ou par la profusion de statues, ne manquent pourtant pas d’originalité ni d’élégance. A l’intérieur, les piliers des coupoles sont tantôt carrés, en maçonnerie ou monolithes, ou formés de faces saillantes à plusieurs retraits, approchant de la colonne, ou de nervures délicates, comme dans la cathédrale d’Ani, ou de fûts ronds et bas, simples ou accouplés, comme à Sanahin (Grimm, 5e livr.), et comme les colonnes romanes, basses et lourdes, de la mosquée d’Ani, qui est du XIe s., analogues aux gros piliers ronds de N.-D. de Paris. Les chapiteaux ne sont souvent que les pans coupés du coussinet, qu'un auteur moderne a eu la fantaisie de comparer à l’aspect intérieur d’un arbouse avec ses pépins, coupé horizontalement ou dans le sens de la longueur du fruit '). Ce genre d’ornement, très commun à Ani et dans les églises dessinées par M. Grimm. se retrouve aussi dans certains édifices turcs anciens, retracés par M. Texier dans les Planches du 1er vol. de son Voyage en Arménie.
1) A. Salzmann, dans le texte de son ouvrage sur Jérusalem, Paris, in-fo. 1856, p. 86 sqq.
Les Ruines d’Ani. — Introduction.
Pour les formes extérieures du vaisseau, depuis le rectangle jusqu’à l’icosagone ou baptistère à 20 angles, je renvoie le lecteur aux PL du présent Atlas et de mon Voyage archéologique; pour l’ornementation en Géorgie, aux beaux dessins de M. Mouslof; en Arménie, à ceux si finement tracés de M. Grimm, qui paraît avoir principalement tourné son attention sur la partie décorative de son art, car ses Planches contiennent peu de plans proprement dits; pour les proportions, au même M. Grimm, qui croit en avoir découvert le principe générateur dans le rapport exact de toutes les parties de l’édifice avec le diamètre intérieur du cylindre de la- coupole, dont la 12e partie sert d’unité pour chaque mesure. Ce principe est exposé dans la belle édition du Caucase pittoresque, par le Pr. Gagarin, XIe livraison.
On sait que, pour la décoration des chapiteaux et des voussoirs, les anciennes églises de l’Europe renferment souvent des hommes ou de simples têtes, des animaux, des aigles, des griffons, etc.; le même genre d’ornements se retrouve dans la grande église de Kouthaïs, chez M. Dubois de Montpéreux; dans les voussoirs d’une petite église d’Ani, PL XXXV du présent Atlas et dans les Pl. de M. Grimm, lre livr.; on en voit de pareils dans plusieurs des églises italiennes du moyen-âge, dessinées par M. Schultz, et qui remontent aux mêmes époques que les beaux spécimens de l’architecture orientale dont je parle maintenant. M. J. Gailhabaud, dans son livre: L’art dans ses div. branches, XIIe et XIIIe livr., donne le dessin d’un chapiteau étrusque, trouvé à Vulci, dans un tombeau, portant entre deux volutes une magnifique tête de femme: ce qui prouve l’antiquité de ce motif. M. Langois a vu la même chose dans les chapiteaux de l’église de Pompéiopolis, en Cilicie; Voy. en Cil. , 1861, p. 248. Les animaux, boeufs, aigles, chevaux, lions et autres, sculptés à Aïrivank, ne sont pas remarquables, tant s’en faut, d’élégance et de réalisme, et je soupçonne
l’aigle représenté sur une PL de la 7e livr. de M. Grimm, à Ani, d’être trop finement traité pour une production du ciseau oriental.
Les natures vivantes paraissent encore sur les frontons des églises arméniennes; si le spécimen qu’en a donné M. Grimm, dans le tympan de la porte occidentale de l’église d’Hohannavank, à Ani, livr. 3e, est exact, il ne donne pas une haute idée du sculpteur; les personnages représentés sur l’église de Ghphtchaghavank, PL XXXII de notre Atlas d’Ani, et de Sanahin (Grimm, livr. 4e), sont trop mal conservés pour qu’on puisse en juger; les sculptures de la porte O. et de l’iconostase de l’église de S.- Jean-Baptiste, à Chio-Mghwimé (v. mon lerRapp. p. 43), sont mal conservées mais plus que médiocres, très remarquables toutefois par la composition et par la place qu’elles occupent à l’intérieur de l’édifice. D’autre part, le P. S. Dchalaliants décrit, entre autres, dans le t. II de son Voyage, p. 148, 153, 156, 159, 171, des sculptures qui lui paraissent admirables, mais qui, si l’on doit se prononcer d’après ce que l’on connaît d’ailleurs, ne sont sans doute merveilleuses que pour le temps — presque tout est du XIIIe s., — et pour le lieu, lé Vaïotzor, au S. du lac Gokhtchaï.
Les Grecs du Bas-Empire n’étaient pas de fins artistes. A partir du Ve s., leurs monnaies, médailles, pierres gravées et autres oeuvres offrent des dessins lourds, exécutés de
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parti pris et par à-peu-près, avec un laisser-aller arrivant enfin à une décadence complète. Leurs peintures sont meilleures, sans doute, mais raides, sans vie et d’un genre conventionnel. Ce que j’ai vu de mieux à cet égard, en Géorgie, ce sont les peintures si bien conservées de l’église de Soouk-Sou (Aphkhazie), et de beaux restes à Mtzkhétha, à Aténi. Pouf des temps plus modernes, au XVIe s., ce sont les fresques de l’église de l’Assomption, dans la plaine d’Alon ou d’Alvan, 1er Rapp. p. 82, et celles un peu plus anciennes de Saphara, 2e Rapp. p. 123, suiv. J’ai vu quelques spécimens passables de sculptures, par ex. des Vierges, avec l’enfant Jésus dans leurs bras, dont une à Dchoulébi, 2e Rapp. p. 13; il y en a une bonne à Akhtala, Grimm, 4e livr. ; un S. Georges à cheval, sur l’église de Camaanthi, à Tiflis, 5e Rapp. p. 1 1; un S. Théodoré, également à cheval, à Akhachen, 2e Rapp., p. 150; cf. Atlas d’Ani, PI. XXXV et XXXVII. Mais tout cela accuse un art dans l’enfance.
Une autre particularité des églises géorgiennes, c’est le soubassement sur lequel elles sont construites, ordinairement de plusieurs degrés, comme à Zéda-Thmogwi, à Se-Rhipsime, près d’Edchmiadzin etc., analogue à celui qui supporte la cathédrale de S.-Isaac, à S.-Pétersbourg, et qui a été imaginé, soit pour la solidité de l’édifice, soit pour lui donner un aspect plus grandiose, en l’élevant au-dessus du terrain environnant. Le soubassement se retrouve souvent dans les anciens temples grecs et romains, et notamment dans l’église de Stylo (Schultz, PI. LXXXVIII), où il est formé d’un assemblage cyclopéen, comme à Tsounda, en Géorgie (PI. XIII de mon Voyage arch.).
Le motif le plus fréquent d’ornementation, en Arménie, c’est la croix, toujours longue, excessivement décorée et de formes très variées, dont l’Atlas de mon Voyage, surtout PI. VII et X, et spécialement celui d’Ani, offrent de nombreux spécimens. La façade orientale de chaque belle église géorgienne porte ordinairement une grande et magnifique croix enrichie de broderies à profusion, comme à Atsqour, à Samthawis, à Caben, à Ertha- Tsmida. Celles des Arméniens se reconnaissent à un genre particulier, et M. Langlois, dans sa Numismatique de l’Arménie au moyen-âge, p. 40, en donne une qu'il croit représenter les armes de la maison Roubéno-Lusignan, de Cilicic. La plupart de ces croix portent le nom et sont consacrées directement au souvenir pieux de celui qui les a fait sculpter.
On remarque dans les murailles d’Ani, et surtout dans celles du Palais aux croix, une sorte de mosaïque, exécutée en grand et formant sur de vastes surfaces une sorte d’ouvrage réticulé, en pierres de deux couleurs, symétriquement disposées, fort agréable à l’oeil. Un bel exemple de ce genre se voit encore à l’abbaye de Lorscli, Hesse-Darmstadt, qui date de l’an 775 de l’ère chrétienne: c’est donc à-peu-près l’époque des belles constructions d’Ani; v. Magas. I’ittor. 1801, p. 101.
Les couvents et églises d’Arménie, décrits dans les quatre volumes des PP. Chahkhathounof et Dchalaliants, se comptent par centaines, et les inscriptions qui les couvrent, par milliers. Quant aux noms des personnages qui figurent dans ces textes, le nombre en est immense, et les détails intéressants pour la chronologie, pour l’histoire politique, pour la vie intime du peuple arménien, qui en résultent, ne pourront être appréciés qu'après
Les Ruines d’Ani. — Introduction.
un dépouillement complet et systématique. Ce que j’ai déià extrait des inscriptions de Sanahin et de Haglibat, pour les familles Mkhargrdzélidzé, Orbélians, Vatchoutants, Khaghbaciants et autres, prouve tout le parti que l’on en pourra tirer. Les Arméniens, comme les Romains et les Grecs, consignaient sur la pierre les événements dont ils voulaient perpétuer le souvenir. Peuple calculateur, jusque dans l’accomplissement des actes de piété, ils voulaient en avoir le mérite, payé du prix de leurs aumônes, aux yeux des hommes comme à ceux de Dieu, et ce, suivant les termes de leur contrat. Ils voulaient donc préserver leurs donations de l’incurie possible des moines, de la rapacité de leurs semblables, et, au lieu d’un parchemin altérable, ils préféraient ces matériaux durs, que la dent du temps a peine à entamer, y retraçaient leur titre avec sa date et ses témoins, la somme payée de leurs deniers légitimes , pour la vigne, pour la terre, pour le village, et l’engagement pris par le couvent, de s’acquitter en messes à échéance, en quarantaines, si l’offrande était considérable, quotidiennes en cas de libéralité excessive1). Ce calcul de prières étant fait en vue surtout du salut éternel, le donateur en laissait souvent l’usufruit, sa vie durant, à ses parents défunts, et se réservait le haut domaine pour après sa propre mort. Le tout était mis sous la sauvegarde des malédictions des 318 pères du concile de Nicée ou des trois saints conciles; car depuis celui de Chalcédoine, l’Arménie s’était séparée des Grecs. Les musulmans eux-mêmes, qui pouvaient devenir maîtres du couvent, ne sont pas épargnés dans les anathèmes, et, pour le cas où ils s’empareraient de la propriété gage des prières promises, Mahomet et tous les envoyés devaient mille fois maudire le spoliateur. Le nombre considérable de fonds de terre et de droits utiles, contenus dans les inscriptions, assurait au clergé régulier arménien une immense richesse. Ces biens terrestres, récompense d’abord d’une vie sainte, firent fleurir en Arménie les asyles cénobitiques, qui se remplirent d’hommes éminents, de ceux auxquels le pays dut le développement d’une haute moralité et la culture des sciences, tant profanes que religieuses, telle qu’elle était possible au moyen-âge. Plus tard arriva la décadence morale, suite inévitable de la richesse, et la ruine matérielle, causée par la cupidité des envahisseurs mongols, au XIIIe s., osmanlis
et autres aux siècles suivants. Mais sans entrer ici dans de plus grands détails, je reviens à mon sujet: recueillir les inscriptions d’Ani et en mettre en lumière les résultats historiques, tel était le but du présent travail.
P. S. Ajoutez aux ouvrages énumérés p. I sqq. les Lettres de S. Ignace, publiées à Leipzic, en 1849, par M. Pétermann, avec des trad. syriaque, arménienne, latine.
Ad. P. IY. Le dernier Compte-Rendu de M. Guiguiaut, secr. perp. de l’Acad. des Inscr. et B.-L., nous apprend que le texte de Matthieu d’Edesse et de son continuateur vient d’être publié dans la collection des Hist. or. relatifs aux croisades.
1) Un pareil usage existait en Géorgie, mais moins répandu, les inscriptions des églises ne contenant guère que le noms des fondateurs ou constructeurs; mais les chartes et livres d’agapes commémoratives tenaient lieu du reste.