‹ Les ruines d'AniChapitre 23 sur 32 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

1. Ani était, dans l’antiquité, une petite et insignifiante citadelle du district de Chirac, dans la province d’Aïrarat; car au temps de la dynastie arsacide Vagharchapat était la capitale de l’Arménie, et dans son voisinage florissaient les plus belles villes; le district de Chirac ne jouissait alors d’aucune célébrité. Mais lorsque en 321 de J.-C. le roi Trdat eut fait don de cette contrée *au prince Camsar1 2), le Chirac et Ani firent partie des domaines des seigneurs Camsaracans et commencèrent à prospérer sous une sage administration. 3)

2. Ce pays étant plat, voisin de l’Araxe, gras et fertile, Armais, fils d’Haïc, l’avait donné autrefois à son fils Chara , afin que cet homme , d’une voracité restée proverbiale, pût y trouver le moyen d’assouvir son appétit.4)

1) Cette Histoire d’Ani est la traduction d’une partie de l’ouvrage , écrit en arménien , du P. Minas Bjechkian : «Voyage dans le Léhastan (le pays des Lehs ou Lings, la Pologne), et autres contrées habitées par des Arméniens émigrés autrefois d’Ani , » imprimé en mémoire du marchand agha Stéphan Amparian , de Trébisonde, Venise 1830 , 8°. Le P. Minas visita en 1808 et en 1820 les pays où vivent les descendants des anciens habitants d’Ani ; en 1822 il fut mis à la tête de tout le diocèse de Crimée , comme vicaire , devint arhadchnord et visiteur des Arméniens catholiques de cette région en 1828 ; reçut enfin, en 1847, sur la proposition de S. E. M. le comte Ouvarof et d’après uu Rapport de l’Académie, une marque de la munificence Impériale, pour la composition d’une Grammaire polyglotte, eu arménien. Il est auteur de plusieurs ouvrages fort intéressants, tant grammaticaux qu’historiques, et entre autres d’uue Histoire du Pont, ou Périple de la mer Noire, Venise 1819. L’Histoire d’Ani étant l’ouvrage d’un Arménien, les jugelnents de l’auteur sur sa nation, tout sévères qu’ils peuvent paraître, ne sauraient être taxés de mauvais vouloir. Je n’en ai retranché que quelques longueurs et répétitions. V. aussi dans le Journ. KaBKa3i> pour 1855 , NN. 83 — 87 , plusieurs articles intéressants sur l’histoire d’Aui , par M. Ivanof , maître , si je suis bien informé , au gymnase de Stavropol , qui paraît avoir fait une étude particulière de l’Arménie ; cf. KaB- Ka3ï. 1851, N. 35 suiv.

2) La famille Camsaracane était un rejeton de la branche Caréni-Pahlav, des Arsacides d’Arménie. Son ancêtre ayant perdu , par suite d’une blessure , un fragment d’os du crâne , fut surnommé Camsar «tête diminuée;» v. Indjidj, Ant. de l’Arménie, t. II, p. 174, sqq.

3) Moïse de Khoren, 1. II, chap. 67, 90.

4) Ib.I, 12. La tradition porte même que le nom de Chirac n’est qu’un dérivé de celui de Chara, altéré

M. Brosset,

3. Malgré l’ancienne renommée de ce pays, surtout sous les princes Camsaracans, la petite citadelle d’Ani, perdue dans une plaine, resta dans l’obscurité jusqu’à l’extinction des Arsacides. Après la chute de cette puissante dynastie ’) , l’Arménie fut bouleversée de fond en comble par les Perses pyrolâtres , grâce aux dissensions des seigneurs arméniens. Dès -lors toute organisation disparut, les villes florissantes des grandes provinces furent oubliées, et la capitale de Vagharchapat , dans l’Aïrarat, s’éclipsa pour toujours.

Depuis cette époque les seigneurs arméniens laissèrent le pays aux mains des étrangers, sans s’en occuper aucunement. L’on vit donc les Perses, d’un côté, commander par l’entremise de leurs marzpans, et les musulmans, de l’autre, par leurs osticans* 1 2), qui foulèrent et déchirèrent l’Arménie , au point que tout sentiment d’union s’éteignit , et que chacun tomba dans la stupeur du découragement.

4. Dans ce temps -là les deux frères Acliot et Chapouh, de race princière, fils du grand prince Sembat Bagratide , sous la pression d’un ardent patriotisme , réussirent par des exploits guerriers à chasser de l’Arménie tous les ennemis et à pacifier la contrée. 3) Ils achetèrent pour une grosse somme, aux princes Camsaracans, le district de Chirac.4) Acliot , que les Arméniens appellent Msaker « le mangeur de chair , restaura et fortifia Ani, qu’il peupla de ses adhérents, en l’année 7G3.5)

5. C’est cependant sous le roi Acliot III, de qui nous parlons plus bas, que la ville d’Ani commença à être florissante ; car c’est depuis lors qüe des princes forts et justes y construisirent successivement de beaux édifices , de magnifiques palais , des églises remarquables, des hôtelleries, marchés, etc. Ani fut reconnu comme capitale du pays, et l’his-

Ce canton fut aussi appelé Tzoroget «fleuve encaissé,» à cause de sa position topographique; nom générique, d'ailleurs, et appliqué par les historiens arméniens, tant à une partie de la province de Siounic . qu’au pays de Loré , où régnèrent des princes Bagratides , improprement nommés Aghovaus. Aujourd'hui le nom de Chirac s’est changé en Cliouragel (cf. Indjidj, Arm. anc. p. 417), et le pays forme uu sandjakh turk ; mais la partie du Chirac à l’E. de l’Akhourian entre dans le district russe de Sardar-Abad.

1) Artachès IV, le dernier des Arsacides arméniens, fut détrôné en 423, par le Sassanide Valnam ou Vahraran V. La dynastie avait duré 578 ans.

2) L’histoire des osticans arméniens, i. e. des gouverneurs de l’Arménie pour les khalifes , a été traitée exprofesso, par M. le professeur Péterman, de Berlin, dans sa dissertation De osticauis ; j’ai complété ce travail, autant qu’il m’a été possible, dans les Addit. et éclaire, à l'hist. de Géorgie, p. 249, sqq. L'historien arménien Ghévoud, qui m’a fourni le plus de matériaux, est maintenant publié, texte et traduction, par le I’. Carabiet Chahnazarian, Paris, 1856.

3) Ceci est de la tin du VIIIe s. Sur les premiers princes Bagratides arméniens, et uotamraeut sur Acbot et Chapouh, v. Addit. et écl. à l’hist. de Géorgie, p. 159, ainsi que le Tableau généalogique.

4) Ou croit, dit le P. Indjidj , que le Chirac fut acheté par les Bagratides eu même temps que le district d’Archarounik (l’Achorni des Annales géorgiennes), au VIII'- s.; Arm. anc. p. 417. Ani n'était alors qu'une forteresse au bord de l’Akhourian, qui s’agrandit et devint ville seulement sous Acliot III, dans la seconde moitié du Xe s. Alors l’ancienne citadelle prit le nom de «Fort-Intérieur, Nerkinaberd. »

5) Si l’on ne peut dire l’origine du nom d’Ani , on sait du moins qu'il existait en Arménie une autre ville forte , appelée de môme Ani ou Camakh , dans le canton de Daranaghi , sur la rive occidentals de l’Euphrate , la Haute - Arménie des géographes. Cette place , dépôt des rois Arsacides arméniens, lieu de leur sépulture et renfermant un beau temple d’Ormuzd . ne doit point être confondue avec Ani daus le Chirac , objet de notre travail ; v. îndj Arm. anc. p. 7—9; S.-Martin, Mém. sur l’Arm, t. I, p. 72.

Les Ruines d’Ani. — Histoire.

torien Matthieu d’Edesse la nomme «Résidence royale. » L’esprit d’association et de civilisation s’y développa ; elle devint un lieu désirable , un centre , pour les hommes d’intelligence, Elle vit dans son sein d’illustres pontifes, de puissants monarques, de superbes églises et couvents, de charmants palais royaux, de majestueuses demeures des patriarches'); car les rois Bagratides, s’étant fortifiés dans le district de Chirac, commencèrent à régner dans Ani. C'est du prince Acliot , en l’année 85(3, que date cette installation héréditaire, qui dura jusqu’en 1079, sous le dernier roi Gagic. Ainsi la fortune et la dynastie des Bagratides se sont soutenues durant 223 ans.

6. Maintenant il est temps d’indiquer par ordre la succession des monarques, de faire connaître combien d’établissements ils ont fondés ou fait prospérer; comment ils sont devenus forts par la concorde et se sont amoindris par la mésintelligence, en sorte que la charmante ville d’Ani a été précipitée sans ressource du faîte de la gloire.

§ I. Rois d’Ani.

7. Les rois d’Ani étaient de race juive, de la lignée des Bagratides. Lorsqu’en effet Nabuchodonosor, après la prise de Jérusalem, emmena la tribu de Juda à Babylone, environ 600 ans avant J.-C. , Haïcac, roi d’Arménie, qui était avec lui, lui demanda et obtint un prince juif, nommé Chambat1 2) , et sa famille , les emmena et leur assigna en Arménie une honorable résidence, en 3398 du monde. A sa descendance appartenait Bagrat-le- Brave, à qui le roi Vagharch3 4) conféra le titre de thagadir «pose-couronne,» en 3859 du monde; car son emploi consista, de père en fils, à placer la couronne sur la tête des rois arméniens. Les Bagratides conservèrent longtemps leur religion et n’adoptèrent point l’idolâtrie arménienne. Plusieurs même subirent le martyre , pour n’avoir pas rendu hommage aux idoles, aux temps de notre roi Archam. *)

1) Anania, de Chirac ou d’Aui, computiste du VIIe s.; Samouel, auteur d’uue Chronique en tableaux, justement estimée, du XIIe s. ; Mkhithar d’Ani , histoiien dont l’ouvrage est malheureusemont perdu , vivant au XIIIe s.; telles sont quelques-unes des illustrations littéraires d’Ani. Une grande famille, celle des Pahlavounis ou Pahlavides, alliés aux anciens Arsacides, occupait ici une position très élevée et possédait, croit-on, le magnifique palais resté debout au N. de la ville. Cette famille a fourni une série de grands capitaines, l’illustre littérateur Grigor - Magistros , XIe s., et une série de catliolicos et d’hommes distingués, dont la généalogie a été réduite en Tableau par M. E. Dulaurier, à la fin de sa traduction de Matth. d’Edesse. Ce Tableau ne concordant pas, en beaucoup de points , avec ce qu’on sait par le moyen des inscriptions d’Ani et de ses environs , c’est là ce qui m’a décidé à donner dans la première Partie de cet ouvrage une double généalogie des Pahlavides , d’après les historiens et d’après les inscriptions ; sup. p. 54, sq.

2) Moïse de Khoren , 1. II, ch. 23, raconte comme une simple tradition, que le Juif Chambat vint en Arméménie lors de la captivité des dix tribus , sous le roi Salmanasar ou Nabuchodonosor Ier, au temps du roi arménien Hratchia , et tous les auteurs nationaux adoptent cette indication ; notre auteur a préféré s’en tenir à l’époque de la captivité de Juda, sous Nabuchodonosor II ; v. Indjidj , Antiquités de l’Arm, t. I , p. 313. Le fait eut donc lieu plus de 600 ans avant J.-C., comme s’exprime M. S. Martin, Mém. t. I, p. 418. La suite des origines des Bagratides est trop connue pour être rapportée ici ; d’ailleurs, j’ai déjà traité ce sujet, d’après les diverses sources, dans la IXe des Additions à l’hist. de la Géorgie.

3) Le premier roi Arsacide d’Arménie, 150 ans av. J.-C.

4) Une trentaine d’années av. Père chrétienne.

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