‹ Les ruines d'AniChapitre 24 sur 32 · Brosset · texte numérisé non relu

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A l’époque du christianisme , plus ils furent fervents adorateurs du Christ , plus devinrent puissants quelques-uns d’entre eux. Animés d’un ardent patriotisme, ils se distinguèrent par des actes d’une telle bravoure, qu’ils expulsèrent l’ennemi, affranchirent leur nation de la tyrannie des infidèles et méritèrent d’étre sacrés rois d’Arménie.

Le premier d’entre eux fut le prince Achot , nom dérivant de celui d’Asoud , fils du premier Chambat, d’où s’est formé le nom de Sembat.

8. Or la race Bagratide, après avoir exercé l’emploi de thagadir, sous la dynastie Arsacide d’Arménie, conserva son illustration quand cette dynastie se fut éteinte. Quelques-uns de ses membres furent puissants par intervalles, comme généralissimes, couropalates, patrices. Ainsi Sembat Bagratide fut nommé couropalate par l’empereur Léon ’), en 695; puis en 743 le prince Achot, fils de Yasac Bagratide, monta encore plus haut en honneurs et reçut de l’ostican arabe Mrovan1 2) le titre de patrice ou de prince des princes ; son fils aîné fut Sembat; le brave Achot -Msaker «le Mangeur de chair, « mentionné cidessus, et qui acheta Ani , fut fils de Sembat; Sembat-le-Confesseur , fils d’Achot, périt dans la persécution des infidèles 3 4) ; son fils fut le prince Achot, qui reçut l’onction royale.

9. I. Le puissant prince Achot Ier fut d’abord général d’Arménie. B se distingua tellement entre tous , par sa bravoure et son intelligence , par son patriotisme et sa piété, qu’il fut chéri et recherché de chacun, et se concilia toute la nation, en 856. '') Voilà ce qu’écrit à son sujet l’historien Jean catholicos : « Arrivé à l’âge moyen , il était de forte taille et corpulence , large d’épaules , d’un visage ouvert , ombragé de noirs sourcils : haut en couleur , ayant aux yeux des taches de sang , tels que des rubis rouges sertis sur une perle, il était beau de sa barbe blanche5), doué d’éloquence et d’une intelligence sublime. Sobre dans les plaisirs des banquets , ne portant point envie aux supérieurs , ne dédaignant pas les inférieurs , il semblait se peser d’abord dans une balance , et y mettre ensuite toute l’humanité , pour ne retrancher rien aux autres de ce qu’il jugeait nécessaire pour sa personne. »

L’empereur Constantin Porphyrogénète trace son éloge en ces termes: «Le grand

1) Léonce, d’abord patrice, sous Justin Ilhinotmète, puis empereur, 695— G98.

2) L’ostican et dernier khalife onnniade Mervan, conféra en effet à Achot non une dignité grecque, comme celle de patrice, mais le titre de hramanatar ou exécuteur des volontés du khalife, une espèce de vice - royauté. Achot se fit reconnaître aussi comme patrice d’Arménie, ce qui suppose de bonnes relations entre lui et les Grecs; car le patriciat, le 4U des rangs de la hiérarchie byzantine, se conférait à des princes souverains étrangers, dépendants ou simplement amis des empereurs, et encore à ceux qui se réfugiaient à Constantinople.

3) Sembat, durant les 30 années qu’il fut chef de la famille Bagratide et exerça le pouvoir en Arménie, fut plusieurs fois compromis dans les intrigues des osticans entre eux et contre le khalife. Entiu il tomba entre les mains de l’ostican Bougha , qui l’envoya avec d’autres à Bagdad , et y fut mis à mort , en 856 , ayant refusé d’embrasser l’islamisme. C’est probablement à cause de ce mélange de raisons politiques avec des raisons religieuses que l’histoire le qualifie simplement de Confesseur.

4) Il fut le premier couronné de sa race, et est distingué dans l’histoire par le titre de «Medt, le Grand.»

5) Trad. S. -Martin , p. 124 : «Il avait une belle et magnifique barbe ; » ce qui sera raconté plus bas montre que le roi Achot atteignit un âge avancé.

Les R lmn es d’Ani. — Histoire.

Titan arménien, aux longs bras, était également adroit des deux mains. Il s’appelait Achot. C’est celui qui vint autrefois auprès de l’empereur Léon , mon père. » ’)

La réputation d’intelligence et de piété du général Achot s’étendit au point que le khalife Maksam1 2), en ayant eu connaissance, non content de lui envoyer de riches présents et des vêtements distingués , lui conféra le titre de prince des princes , qu’il commença dès-lors à porter sans interruption, payant seulement un tribut au khalife.

10. En 859 Achot s’occupa d’organiser convenablement son pays et ses troupes, et confia le commandement de l’armée à son frère Abas. A force de glorieux exploits, il soumit à ses volontés tous les rebelles, après quoi il gouverna toute la nation avec grande sagesse, à titre de maître reconnu. La grandeur et l’excellence de ses oeuvres inspirèrent aux grands et au catholicos la pensée de le créer roi d’Arménie , et ils la firent connaître au khalife de Bagdad. Celui-ci, fort satisfait d’un tel projet, envoya à Achot, par l’entremise de l’ostican Isé , une couronne , des vêtements royaux , des ornements et un magnifique cheval . Isé posa en grande cérémonie la couronne sur la tète d’ Achot , et l’ayant recouvert des habits ro}raux, le proclama roi d’Arménie, dans son palais3 4), au nom du khalife. Là se trouvaient tous les seigneurs arméniens et le catholicos Géorg, qui lui donnèrent en grande pompe l’onction royale, en 885 /‘). A cette nouvelle l’empereur grec Basile lui envoya également une couronne et de riches ornements , en le traitant de son fils chéri. En preuve de son affection il lui restitua toutes les citadelles arméniennes occupées par les Grecs.

11. Après son sacre Achot prit à coeur de rétablir la hiérarchie, tombée en désuétude, et de promulguer des lois. Il créa des commandants, des princes, des juges, des officiers militaires , décurions , centurions et chiliarques ; il construisit des citadelles et de beaux édifices , en un mot , il organisa l’Arménie , qu’il rendit riche et considérée. Cependant il établit sa résidence à Bagaran , ville située sur la rivière Akhourian.

Il se rendit ensuite à Constantinople , où il fut reçu très honorablement par l’empereur Léon-le-Sage. En revenant de là il tomba malade sur la route, près du Chirac ; ayant appelé le catholicos, il accomplit beaucoup d’oeuvres pieuses et distribua de grandes sommes aux pauvres, aux églises et aux couvents. Ce fut ainsi que le roi Achot mourut, dans

1) Le roi Achot eut l’insigne honneur d’envoyer, en 878, une couronne à l’empereur Basile Ier, qui, se regardant comme un descendant des Arsacides , crut devoir se mettre ainsi en rapports avec la famille des anciens thagadirs arméniens. Ce même roi vint à Constantinople en 888, rendre ses hommages à Léon VI , le Sage ; Murait, Chronogr. Byzantine, p. 458, 469.

2) Maksam-Djafr Ibrahim-Billah, ou Ahou-Sahac Ahmed-Mohtazam , tel est le nom que les Arméniens donnent au khalife Mohtazem-Billah, régnant 840—862 de J.-C.

3) Suivant Tchamitch , Ilist. d’Arm. t. II , p. 703 , ce fut à Ani que l’ostican donna l’investiture à Achot. Je n’ai trouvé l’indication, très importante, du lieu, ni chez Jean catholicos, ni chez Vardan et Asolic, mais bien chez M. S. -Martin, Mém. t. II, p. 350.

4) Le P. Tcham. ibid. p. 1033, remarque avec raison que les historiens Asolic et Vardan se trompent en indiquant le couronnement d’Achot en 436—887, puisque le fait eut lieu sous Basile-le-Macédonien , qui mourut le 1er mars 886. Cf. Dulaurier, Bcch. sur la Chronol. arm. p. 269: seulement ici la mort de Basile est fixée au 11 mars, vraisemblablement par suite d’une erreur typographique.

sa 72e année, en 889 , comblé de louanges et de bénédictions, cinq ans après avoir reçu l’onction royale, mais ayant occupé le pouvoir durant 31 ans, dont 2G comme chef de la famille Bagratide , avant son couronnement.

Nous avons vu un Evangile en parchemin, écrit en lettres onciales, à cette même époque, au commencement duquel on lit: «Ce saint Evangile vivifiant a été écrit en 33G — 887, sous le pontificat de Géorg , catholicos d’Arménie , sous le principat d’Achot , prince des princes , sous l’autorité de Sembat Bagratide. C’est moi Sahac Yanandatsi , fils de Yard Yanandatsi ou Mleh, de mon double nom sic. »4)

12. II. En 890 Sembat Ier, surnommé Nahatac «le Martyr,» succéda à son père et construisit dans la ville d’Erazghavors1 2) ou Chiracavan , dont il fit sa nouvelle capitale, la magnifique église de Sourb-Phrkitch «le Saint-Sauveur;» deux ans après, le khalife3 4 5), informé qu’il régnait à la place de son père , lui envoya une couronne royale et des habits ornés d’or, après quoi il fut solennellement sacré par le catholicos, dans l’église construite par lui. L’empereur Léon lui envoya également une couronne , avec de riches présents et un rescrit affectueux , où il renouvelait l’expression de la bienveillance qu’il avait eue pour son père. Chaque année c’étaient de nouveaux présents et trésors de la part de l’empereur.

13. Le nom de Sembat devint si célèbre que de grands princes, venus de loin pour le voir , admiraient sa sagesse et sa bravoure ; plus l’éclat de sa gloire se répandait , plus se développaient chez lui la prudence et l’amour du bien. Le khalife , informé de ses belles qualités, lui fit remettre une nouvelle couronne , une ceinture d’or et un cimeterre. Il ordonna que ce prince gouvernât en toutes choses, sans prendre l’avis de l’ostican, et décidât de tout suivant sa discrétion4). Au dire de Jean catholicos, chacun put alors vivre en paix dans son héritage , planter sa vigne , ouvrir des jardins , labourer les terres en friche. Les principaux seigneurs , ne craignant plus d’incursions , construisirent des églises en blocs énormes de pierres'’) cimentées. Pour comble de bonheur, l’empereur grec Léon témoignait au roi une bienveillance inaltérable.

La piété de l’illustre Sembat était vraiment favorisée du ciel. Répandant partout la crainte , il chassa l’ennemi de ses frontières et conquit par sa bravoure un tel ascendant

1) La transcription du manuscrit en question s’était donc prolongée sous deux règnes , car je crois que le Sembat ici nommé est le roi fils et successeur d’Achot-le-Grand.

2) Cette localité était située sur PAkhourian, dans le territoire de Cars : on n’en sait rien de plus positif.

3) Ce fut, à ce qu’il parait, le khalife Mohtadi, qui envoya l’ostican Afclxin donner l'investiture au nouveau monarque.

4) Les historiens arméniens disent même que l’Arménie et la Géorgie entières furent mises par le khalife sous l’autorité de Sembat; v. Add. et écl. p. 02. Ce qu’il y a de sùr, c’est qu’Adarnasé II, de Géorgie, était d'abord avec Sembat dans les meilleurs termes , et que les familles royales d’Aphkhazie et d’Arménie avaient contracté à cette époque plusieurs alliances par mariages ; v. les Tableaux généalogiques.

5) Ou peut voir par divers passages des Rapports sur mon voyage, que les architectes géorgiens tiraient vanité de la grosseur des pierres employées par eux dans les constructions, et constataient souvent leur travail en y inscrivant leur nom ; 2e Rapp. p. 154 ; 6", p. 56, 57 . . . etc.

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que tous ses grands ne respiraient que patriotisme et union. Ce fut seulement lorsqu’ils perdirent ces sentiments que la protection divine se retira d’eux , et qu’ils furent privés de leur grandeur. On en vit quelques - uns se livrer à l’envie l’un contré l’autre , aux dissentiments nés de la haine et même à la rébellion. Leur rage fut alors portée à un tel excès, que quelques-uns eurent l’audace d’attaquer et de piller la ville où résidait le roi, alors absent du Chirac. ’)

A cette nouvelle les ennemis du voisinage reprirent de l’assurance et commencèrent à inquiéter l’Arménie. Les seigneurs dissidents, au lieu de s’unir au roi, pour accabler les ennemis, s’adjoignirent à l’ostican musulman Housouph (frère et successeur d’Afchin, mort en 901, et nommé ostican par le khalife Motaded), et se mirent à guerroyer contre le roi et contre leur patrie. Après bien des vicissitudes le grand Sembat, voyant l’Arménie succomber par la discorde, et foulée aux pieds des étrangers, se livra lui-même à Housouph, en 913, pour mettre fin à la guerre et pour prévenir la ruine complète de la nation. Mais l’ostican impie, au mépris de la foi jurée, lui fit subir des tortures atroces 1 2) , afin de le faire faiblir dans la foi , et le courage de la victime en ayant triomphé , le roi fut martyrisé en 914, après un règne de 24 ans.

14. III. Achot II, fils de Sembat-Nahatac, i. e. le Martyr, ayant appris dans l’éloignement où il se trouvait le trépas de son père , fut atteint au coeur d’une douleur profonde; il se hâta de venir et, rassemblant quelques braves, donna la chasse aux ennemis et vengea le sang de son père. Il était animé d’un tel patriotisme et fit en peu de temps de tels exploits d’énergie , que nul n’osait s’avancer contre lui. Quand il eut expulsé tous les ennemis de la contrée, les seigneurs, voyant que la protection divine se déclarait pour lui, affluèrent auprès de sa personne, et le proclamèrent roi à la place de son père, en 915. Dès-lors il commença à organiser la puissance de l’Arménie.3)

15. Alors (en 921), Constantin Porphyrogénète empereur de Grèce, l’ayant invité à venir , il se rendit avec plaisir à Constantinople , accompagné de quelques seigneurs. L’empereur lui témoigna beaucoup d’affection et de considération , ainsi qu’à ses grands.

1) Ceci eut lieu en 907. Les conjurés s’étaient aloi’s installés à Erazgliavors , en attendant le succès d’une attaque à laquelle devait prendre part Adarnasé II, de Géorgie.

2) La détention du roi dans la plus dure captivité dura plus d’une année ; quant aux supplices qu’il eut à souffrir, la description en est révoltante. Le saint roi eut enfin la tête coupée, auprès du bourg d’Erendchac, dans le canton de Goghthen, après quoi son corps fut attaché à un gibet; Tcham. ITist. d’Arménie, t. II, p. 757. D’après le même auteur , ib. p. 1034 , certains historiens , et entre autres Jean catbolicos , ne lui attribuent que 22 ans de règne. Ces historiens, s’il n’y a pas erreur dans les manuscrits, décomptent sans doute les 2 années qui précédèrent le couronnement de Sembat , ou tout au moins celle de sa captivité ; car le langage de l'histoire n’a pas toujours une précision mathématique. Au reste , l’année 914 est remarquable comme étant celle de l’expédition des Rhouzics ou Russes à Barda, racontée par Mosé Caghancatovatsi peu après le martyre du roi Sembat ; v. Bullet. Hist.-Philol. t. IV, p. 202, article de M. Kunik.

3) Les victoires qu’il remporta sur son frère Abas , sur les Aphkhaz qui le soutenaient, sur Gagic , roi de Vaspouracan, et autres , lui firent, décerner par le khalife Moktader le titre de chahanchah , qui passa à ses héritiers; S.-Martin, Mémoires, t. I, p. 3(32.

M. Brosset,

Les écrivains arméniens, grands admirateurs de sa force, assurent qu'un jour il prit dans ses mains une forte baguette de fer et la tordit en rond : d’où lui est venu le nom d’Achot- Ercatli, i. e. Achot-F cr. Après son retour de Constantinople, il engagea de grandes guerres et remporta de nombreuses victoires ; mais par suite des énormes fatigues qu’il eut à supporter , à cause de la mésintelligence des seigneurs , il tomba grièvement malade et

mourut sans laisser d’enfants, en 928, ayant régné 14 ans et G mois. ')

16. IV. Abas, frère d'Acliot, devenu roi en 929, pacifia la contrée à l’égard du dehors ; il se construisit alors en divers lieux de beaux édifices , il s’établit beaucoup de couvents1 2), où s’illustrèrent un bon nombre de savants vartabieds. A la même époque furent fondés ou restaurés les monastères de Dprévank3 * * * * * * *) et de Narécavank, où brillèrent les saints Grigor de Narec et Barsegh. «Il fit cela, dit Vardan, par l’entremise de Barsegh, surnommé Djon , supérieur du saint asyle de Dprévank , dans le district d’ Ani. » Et ailleurs : «On apporta à Dpravank la croix dite de Sourb- Astovadzadzin , aujourd’hui de Vardzia, bénie par S. Mesrob , et qui , sur le bras droit , porte une inscription arménienne , cachée sous une feuille d’or. «

Cependant le roi Abas , ayant conservé son pays en paix par ces utiles établissements, mourut eu 951 , après un règne de 24 ans. Il avait épousé la fille de Gourgeu ou Giorgi II, roi d’Apkhazie.

17. V. Achot III, fils aîné d’Abas , prit la couronne après son père. En cinq années d’admirables exploits, il humilia et expulsa les ennemis et affranchit l’Arménie de

1) Les historiens qui ne donnent à David-Ercath que huit ans de règne font abstraction des années où il fut roi de droit, sans être encore reconnu par toute la nation, et avant que 1’empereur grec lui eût donné l’investiture ; Tcham. t. II, p. 103G.

2) Les historiens arméniens racontent que Gagic , premier roi du Vaspouracan, pour se concilier l’appui des Grecs, avait fait mine, vers 926, d’embrasser les doctrines de Chalcédoine, mais son clergé y lit, naturellement, la plus énergique opposition, et il s’ensuivit une polémique sérieuse entre les Grecs et les Arméniens: c’était sous Romain-Lécapène et au temps d’Achot-Ercath. Huit ans après, sous Romaiu-le-Jeuue et Abas, les Grecs renouvelèrent leurs tentatives pour amener les Arméniens à leur croyance : leurs efforts ayant été sans succès , Romain commença à tourmenter les religieux arméniens, assez nombreux dans ses états, où les incursions des musulmans leur avaient fait depuis longues années chercher un asyle. Ceux-ci, voyant leur pays pacilié, sous le règne prospère d’Abas , retournèrent par bandes dans l’Arménie , où ils restaurèrent plusieurs couvents et en fondèrent de nouveaux, ceux dont parle ici l’historien d’Ani ; Tcham. t, II, p. 218 sqq. ; Kiracos, éd. de Moscou, 1858, p. 47; cf. sup. p. 69.

3) Ou Dpravank «Couvent du lecteur» (l’un des quatre ordres mineurs, dans la hiérarchie cléricale, àvayvu-

crçç), dont Barsegh-Djon était supérieur au VIIe s. Ce monastère subit une restauration au Xe s. Il se trouve dans

la province de Chirac, au N. d’Ani; Tcham. II, 347.

Quant au couvent de Xarec , à la pointe S. du lac de Van , il a été fondé par des moines arméniens, venus

de la Petite-Arménie, pour échapper aux persécutions des Grecs. Parmi les hommes distingués qui y ont vécu l’on

remarque Anania le Philosophe , Xe s. , qui a écrit contre les hérétiqnes Thondrakians ou Pauiiciens, et S. Gré¬

goire , de la même époque , poète élégiaquc , auteur de prières que les dévots arméniens aiment à réciter. Les

deux passages cités, de Vardan, se trouvent, p. 56, 57, du Ml1 du Musée Roumiautzof. Il y est question de dispositions prises par le catholicos Nersès III, au milieu du VIIe s., qui furent exécutées par Barsegh-I)jon. Sur la croix de Vardzia , v. Add. et écl. p. 76 : c’est la croix de Sc- Xino , conservée maintenant dans la cathédrale de Sion, à

Tiflis.

Les Ruines d’Ani.

Histoire.

tout oppresseur, en sorte que ses états jouirent d’une paix profonde. Dans ces temps-là les seigneurs s’entendirent pour se réunir à Ani , où ils firent venir le catholicos Anania, qui sacra Achot roi, en 961. Là se trouvait un nombre considérable de princes et de personnages princiers, ainsi que le roi même des Agliovans '). Depuis lors Ani devint la résidence royale et se couvrit de magnifiques palais et d’autres édifices grandioses. Il se construisit dans le Chirac des couvents et églises remarquables, car chacun travaillait à l’envi à embellir la contrée. Cependant la pieuse Khosrovanouïch , épouse d’Achot , fit bâtir en 965, à une heure de distance l’un de l’autre, deux monastères admirables, l’un au village de Sanahin, l’autre à Haghbat1 2), tous deux d’une superbe architecture, spécialement celui de Sourb-Nichan «la Sainte -Croix, « de Haghbat, dont la forte structure subsiste encore. Nous y avons vu des Mémentos, où sont mentionnés les rois Sembat et Gourgen.3)

18. Le roi Achot devint donc tellement fort et puissant, grâce à son énergie, que le khalife lui envoya une seconde couronne, et le nomma Chahi-Armen «roi d’Arménie,» ainsi que le dit Asolic, 1. III, ch. 8. «Cet Achot, dit-il, gouvernait le pays par des procédés pacifiques, et se distinguait par-dessus tout par sa modestie et par sa charité. Réunissant près de lui galeux, boiteux, aveugles, les faisant asseoir aux banquets sur des coussins, il les nommait princes, princes des princes, couropalates, et sa générosité envers les indigents était telle , qu’à sa mort on ne trouva pas un dram ou dirhem dans son trésor. » C’est par ces actes de vertus qu’il a mérité le titre d’Oghormadz « Miséricordieux. »

19. Achot construisit le mur intérieur d’Ani, qu’il fortifia de grosses tours et de merveilleux bastions. Il y bâtit des palais grandioses , des églises splendides , des asyles pour les vierges et pour les pauvres, des hospices et autres établissements pieux et utiles.

1) Ces renseignements sont tirés de Matthieu d’Edesse , qui nomme Philipé le roi des Agliovans de Derbend , ou plutôt de Capan , et Hohanuès le catholicos d’Aghovanie , résidant alors à Barda, qui assistèrent au couronnement d’Achot , ch. VI. Le même historien, au ch. CXXVI, donne une généalogie de Philipé et de ses successeurs jusqu’au XIIe s. Comme ces indications coïncident à à-peu-près , en ce qui concerne le roi , avec celles de Mosé Caghancatovatsi (v. Addit. et écl. p. 479) , je crois que ces soi - disant rois de Capan appartiennent à la dynastie Sassanide des Mihracans ; à l’égard du catholicos Hohannès, il est étonnant que Mosé, l’historien des Aghovans, contemporain, l’ait oublié dans sa liste (Add. et écl. p. 488), où il donne pour cette époque un catholicos du nom de David. Le P. Chahkhathounof , dans sa liste des catholicos d’Aghovanie, exprime le même étonnement, et n’y a inséré Hohannès que sur l’autorité du P. Tchamitch ; Descr. d’Edehmiadzin, t. II, p. 339.

2) Au sujet de ces monastères, dont j’ai donné des Notices détaillées dans le Bullet. scientifique, t. X, N. 19 sqq., il y a chez les historiens un dissentiment, qui paraît être plutôt dans les mots que dans les choses. Au temps du roi Abas , vers Pau 934 , des religieux arméniens , venus de Grèce , s’établirent à Sanahin et y fondèrent une église , dans un lieu où S. Grégoire en avait bâti une autrefois. Quant à l’oeuvre de la reine Khosrovanouïch , ce fut non la fondation de bâtiments n’existant pas avant elle , mais un établissement régulier et complet. Celle de Sanahin eut lieu en 410 — 961 et même plus tôt, celle de Haghbat en 41G— 967, selon quelques-uns dix ans après celle de Sanahin ; v. Tcham. t. I , p. 1037 ; Arm. anc. p. 344, 5. C’est donc sans raison valable et contrairement à des témoignages certains que Kiracos, p. 55, éd. de Moscou, 1858, attribue ces fondations au roi Bagratide de Loré David Sans-Terre, fils de Dérénic , lisez de Gourgen. Les notices recueillies par le P. Sargis Dchalaliants , t. Ier de son Voyage dans la Grande-Arménie , confirment ces résultats.

3) Ici notre auteur renvoie au § 119 , p. 77 de son livre , où se trouvent réellement une vingtaine d’inscriptions de Haghbat , parmi d’autres appartenant à divers couvents , dont Klaproth a donné une mauvaise traduction dans le IPr vol. de ses Mém. relat. à l’Asie, p. 272 sqq.

M. Brosset,

En sorte que la ville s’embellit , s’organisa et prospéra sous tous les rapports , et devint une métropole royale. «Acliot, dit Vardan, bâtit la petite muraille d’Ani ') , en dressa les tours et toutes les églises, en 413 — 9G4. » Au même temps l’esprit de concorde et d’affection mutuelle se développa chez les citadins , au point qu’on se prévenait l’un l’autre par des marques de courtoisie, et que grands et petits respiraient le patriotisme. En outre, chacun marchait avec zèle dans la voie du progrès.

20. Ce monarque était non - seulement miséricordieux, mais encore patriote et modeste, occupé seulement du bien public ; princes et grands , liés par une affection solide, s’efforçaient par une subordination parfaite d'affermir le pouvoir royal et de donner de l’éclat à leur nation ; car de sages réflexions les avaient convaincus , que plus leur chef serait puissant, plus puissants ils seraient eux-mêmes, qu’autrcment leur perte à tous était inévitable. Conséquemment , plus ils devenaient forts , au détriment des ennemis , plus les villes et les populations prospéraient, et les étrangers perdaient leur prestige. Partout où ils se montraient, ils étaient victorieux dans les combats. Les rois étrangers et les musulmans tremblaient de frayeur devant la vigueur des Arméniens , dont la bonne intelligence était visiblement favorisée de la protection divine.

Par suite , les sciences fleurirent en divers lieux , et il se montra un grand nombre de vartabieds illustres par leur savoir, qui éclairèrent l’Arménie. Tels furent le savant liohannès , supérieur du couvent de Sanahin ; le grand Ivhosrov Antzévatsi ; ses fils , très habiles, le moine Hovhannès et Grigor Narécatsi; le vartabied Ghévond, le philosophe; Hovhannès porte-croix, Mesrob et autres1 2). Après avoir organisé un si bel ordre et développé dans son gouvernement une merveilleuse civilisation, durant 2G ans, Acliot mourut à Ani, en 977. 3)

21. YI. Sembat II, son fils aîné, devint roi le même jour. Comme donc le père

1) La double muraille, à f’E. d’Ani, étant l’oeuvre de Sembat, fils d'Achot III, il faut croire que le mur Intérieur ou Petit mur comprend la double muraille qui figure sur les Plans , au bas de la citadelle , et peut - être aussi ces portes fortifiées, dont l’une est sur l’Aladja-Tchaï et l’autre au droit du pont sur l’Akhourian, qui défendaient l’accès du fort.

2) Hovhannès fut le premier supérieur du couvent de Sanahin; Khosro - le - Grand est l'auteur de deux ouvrages sur la liturgie, écrits en style très remarquable. Avant d’être évêque du district d’Antzévatsik, dans le Vaspouracan, il avait été marié à la mère d’Anania, abbé du couvent de Narec, et fut père des deux fils nommés ici dans le texte, dont l’un, S. Grégoire, a été déjà mentionné p. 100, n. 3. Pour Ghévond. il est fort douteux que ce soit l’estimable auteur de l'Histoire de Mahomet et des khalifes , imprimée à Paris en 1858 , avec une imitation en français , par le P. Carapiet Chalmazariants , d’Edchmiadzin ; v. Hist. de la Gé. p. 252. Hovhannès , qui ne m’est pas autrement connu, fut tué, dit-on, par les Géorgiens, sans doute dans les troubles que causa l'adoption par le catholicos Vahan des doctrines du concile de Chalcédoiuc, et enseveli dans le Basian, au couvent d'Aksigom. Mesrob le prêtre est l’auteur d’une Vie de Nersès-lc-Graud, imprimée à Madras, en 1775; v. Quadro délia stor. letter. di Ann. , p. Cl, sqq, ; Tcham. t. II, p. 839.

3) Suivant notre auteur , § G23 , Achot et son successeur Sembat sont enterrés à Ilaghbat, au N. de l’église : d'où a-t-il pris cette tradition ? Toutefois le P. Sargis Dchalal. t. I de son Voyage dans la Grande-Arménie, p. 55, 56, dit que sur la muraille de la grande église , côté de l’E. , on voit la représentation de ces deux princes, mais rien de plus.

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de ce prince avait pourvu à beaucoup de bonnes institutions et fondé de très utiles établissements , Sembat , en suivant la route tracée par lui , devint plus illustre et plus puissant qu’aucun des rois d’Arménie ; il ne toléra dans ses états ni indiscipline ni violence, fit trembler chacun , de près et de loin , et mérita d’être appelé par les étrangers Chahinchah-Armen 1), ou Tiézéracal «maître des contrées.»

22. Voulant immortaliser son souvenir dans le pays par quelque grande oeuvre, il enceignit Ani, en 9792) d’une muraille merveilleusement grande, très large et haute, commençant à l’Akhourian et atteignant la Vallée des jardins, Dzaghcotsatzor , flanquée de hautes tours et bastions ; il fit creuser à l’entour un fossé vaste et profond , soutenu par une muraille de pierres et de briques3), et s’occupa de ce travail durant huit années. Delà la ville ancienne fut nommée forteresse-intérieure «Nerkinaberd 4). » Il enferma complètement Ani, dit Asolic, d’une muraille continue, en blocs cimentés, de l’Akhourian à la vallée de Dzaghcots, et d’une enceinte de hautes tours et de puissants bastions. Cette muraille enveloppait la ville, à distance de l’ancien mur, et était munie de portes en madriers de chêne, assolidés par des crampons de fer, retenus par des clous.»

Ce même prince construisit à l’intérieur d’Ani de magnifiques églises , et fit poser le fondement d’une cathédrale ou église métropolitaine, par l’habile architecte Trdat, en 989. Avec ses beaux édifices cette ville merveilleuse offrait un aspect grandiose inexprimable. On y comptait 100000 palais et 1001 églises5), par lesquelles jurait le commun peuple,

1) Ce titre si fastueux indique seulement que Sembat , en qualité de roi d’Ani , était regardé comme supérieur aux autres petits rois, ses parents, de Cars, de Yaspouracan et de Tachir ou de Lori, car à chaque génération la dynastie-mère des Bagratides s’était dédoublée , ainsi que le fait voir la Table généalogique , Add. et écl. Add. IX. Il triompha, au reste, du mauvais vouloir de plusieurs de ces princes, dont un, Mouchegh, premier roi de Cars, s’était allié à David, couropalate géorgien de la Taïk; il remporta aussi des avantages sur Aboutelph, émir de Dovin : tout cela l’a naturellement fort grandi aux yeux des historiens. C’est par erreur que dans les Mém. de S.-Martin, t. I, p. 365 et 421, le surnom du roi Sembat est écrit Diéghéracal.

2) En 429—980, suivant Samouel d’Ani : soit en 978, d’après la rectification qu’exigent toujours les dates de ce chroniqueur.

3) Ce fossé, aujourd’hui comblé de débris et de terre, a été reconnu par M. Khanykof et par d’autres voyageurs qui m’en ont assuré l’existence. M. Texicr, p. 147, dit que l’on y distingue très bien le vallum , Vagger et le moeniurn des antiques forteresses, et, p. 94, un fossé revêtu d’un parapet.

4) Cette expression donne à penser que le mamelon de la citadelle proprement dite avait son enceinte particulière, dont les Plans que nous possédons ne signalent pas la trace du côté de l’E. , et qui avait été construite ou du moins fortifiée par Achot III, comme il a été dit plus haut. Or, sur le Plan de M. Abich, on trouve ici une étendue de moins de 250 sajènes, pour le double mur, et d’environ 500 en tout, une verste, entre la pointe où est le palais des Pahlavides et la tête méridionale du grand mur.

5) Ceci est une exagération évidente , pour une ville qui n’avait qu’à-peine 5 verstes ou un peu plus de 5 kilomètres de circonférence, en terrain très inégal. On n’arrivera même pas à 100,000 habitants en tenant compte des demeures troglodytiques signalées au S. et à l’O. de la ville. Pétersbourg, dans ses 8,779 maisons, à plusieurs étages, ne loge que 494,666 habitants ; Paris, avec 30 kilomètres de circonférence, en pays plat, avec ses maisons surhaussées, n’en compte qu’un million et 800,000; Bruxelles, avec 8 verstes de tour et dans les mêmes conditions5 seulement 260,000. Toutefois, en temps de guerre, la population d’Ani pouvait augmenter considéi’ablement , mais pour peu de temps. Un historien raconte que le général Vahram , au XIe s., put faire sortir d’Ani 30,000 piétons et cavaliers, et à la fin du siège par Alp-Arslan, plus de 50,000 personnes quittèrent, dit-on, la ville. Avec la restriction que j’y ai mise , seulement avec cette restriction , il me semble que ces indications peuvent être regardées

M. Brosset,

au dire de Kiracos. C’est ce qui est raconté dans un ancien Mémento , trouvé par nous dans la Nouvelle -Russie. «Notre ville royale d’Ani était la demeure de princes et de nobles, dont nous ne pouvons dire le nombre précis ; car en comptant princes, nobles et populaire , c’était une quantité sans limite et sans fonds. Indépendamment des palais dorés particuliers, nous y avions 1001 églises.»

Tel est donc le résultat de la concorde et du patriotisme , les vrais organisateurs des pays et soutiens de la royauté. En effet, avant Achot les princes avaient perdu l’esprit de concorde et, relégués dans les coins de l’Arménie, étaient la proie de leurs ennemis ; mais avec la bonne intelligence ils éprouvèrent les effets de la protection divine , chassèrent par son secours tous les ennemis qui les opprimaient, affranchirent l’Arménie des fléaux et de la captivité, et, par une admirable organisation, firent resplendir à la fois et leur nationalité et le christianisme.

23. Dans le même temps il y avait en Arménie des princes illustres et pieux qui, unis à Sembat par une intime subordination , exécutèrent de merveilleux exploits. Le grand prince Vasac, Pahlavide* 1), de la race du saint Illuminateur, était généralissime; son fils fut Grigor-Magistros. Vahram, frère de Yasac, était si pieux et si soigneux de la prospérité du pays, qu’il construisit plusieurs couvents, et entre autres la majestueuse église de Marmarachen 2), encore debout aujourd’hui, dont l’histoire, la vue et les inscriptions se trouvent dans une autre partie de cet ouvrage. Samouel le chronographe en fait mention en 435 — 986. «C’est à un pieux chrétien, le prince des princes Vahram, dit-il, qu’est dû le commencement de la construction du célèbre , merveilleux et splendide asyle de Marmachen , remarquable par sa belle architecture,» qui fut terminée en 443 — 994 3). Ce prince fut martyrisé à cause de son amour pour la foi, ainsi qu’il sera dit plus bas, § 66.

A cette époque le catholicos Khatchic construisit auprès d’Ani , au gros bourg d’Argen, sur l’Akhourian, une glorieuse et vaste église catholique, décorée d’admirables sculptures et ornements. Il y bâtit encore trois autres belles églises , sur le même modèle , et une célèbre bibliothèque , pleine de livres. Le catholicos fut intronisé à Ani par le choix de la communauté. Cependant Sembat, après un règne de 23 ans, prospère de tous points, mourut en 989. 4)

comme exactes ; v. Arm. anc. p. 420. Je rappelle aussi qu’Aboul - Féda dit que le Volga se jette dans la mer par 1001 embouchures.

1) Ou sait que les Pahlavounis ou Pahlavides descendent de la branche Sourénienne de la famille Arsacide, venue de Balil ou Balkh. S. Grégoire l’Illuminateur appartenait à cette branche, et les Pahlavides d’Ani, aux Xe et XIe s., descendent de la même origine, bien que les éléments nous manquent pour dresser un Tableau complet de leur famille. Mais à l’époque où nous sommes parvenu les inscriptions complètent les témoignages des historiens et suppléent à leur silence ; v. Iere Partie, Tableaux A, B.

2) Dans la description que je donne de ce couvent , Pe Partie , on voit clairement que le vrai nom en est Marmachen, et que la construction en dura 43 ans, de 986 à 1029.

3) Anania , prédécesseur de Khatchic , avait ici sa sépulture , et Khatchic lui-même y fut enterré. Ce que l’on sait de la localité en question se réduit à fort peu de chose ; v. Arm. anc. p. 426, 7.

4) D’après un récit très confus des auteurs arméniens, ce prince avait eu l’occasion, avant sa mort, de se

Les Ruines d’Ani. — Histoire.

24. YII. Gagic Ier, fils cadet d’Acliot III, déjà créé prince des princes (titre qui, sous les Bagratides , équivalait à celui d’héritier présomptif) , s’assit le môme jour sur le trône d’Ani, et fut nommé Chahanchah; mais avant la cérémonie de l’installation, il y eut quelque trouble , causé par une femme , disant avoir vu en rêve le roi Sembat encore vivant. Il en résulta dans le peuple une émotion, que Gagic ne put apaiser autrement, qu’en laissant retirer de la tombe le corps du roi , dont l’exhibition calma la multitude.

«C’était, dit Asolic, parlant de lui, un homme d’esprit vif, un guerrier expérimenté, généreux dans ses largesses, dont l’intelligente vigueur se montra par un dégrèvement général des impôts. Il passait le dimanche entier, jusqu’au point du jour, à chanter des psaumes. » Aristakès de Lastiverd le nomme «Un homme fort et victorieux dans les combats, qui maintint la paix en Arménie. De son temps les divers ordres du clergé furent en honneur, les enfants de la promesse fleurirent dans la sainteté. »

25. Catramité, son épouse, fille de Yasac, prince ou roi de Siounie, acheva la cathédrale* 1) d’Ani, fondée par le roi Sembat, qui, surpris par la mort, n’avait pu terminer son oeuvre. Elle apparut alors dans la splendeur de ses grandes proportions , avec ses hautes voûtes , avec sa coupole et son sanctuaire semblables au ciel. La reine en pourvut aussi l’intérieur d’ornements sans prix, de vases d’argent et d’or, de riches étoffes, semées de broderies de pourpre. En 993 cette église fut terminée 2), et ensuite le siège du catholicat y fut établi. Elle subsiste encore à Ani, auprès du palais royal, et nous en donnerons l’inscription. Pour la pieuse reine, elle aimait à la visiter souvent et y vaquait avec ferveur à la prière.

26. Le roi Gagic construisit également à Ani, du côté de Dzaghcotsatzor, la grande et glorieuse église de l’Illuminateur3) , à haute coupole, couverte d’admirables sculptures. Elle avait trois portes et fut bâtie sur le modèle de celle élevée à Vagharchabat par le patriarche Nersès: elle fut achevée en l’an 10004). «Prenant pour modèle, dit Asolic (1. III,

mêler des affaires intérieures des rois de Kartlili et d’Aphkhazie , qui étaient en relation de parenté avec les Bagratides d’Arménie. Mais ce que ne dit point ici notre auteur, c’est que Sembat, enorgueilli par la prospérité de son règne , en vint à prendre pour épouse , au mépris des lois de l’église , une très proche parente , la fille de sa soeur, et que l’ayant bientôt perdue, il mourut du chagrin que lui causa ce triste événement; v.Tcham. t. II, p.871.

1) Ce fut, suivant Vardan, p. 73, en suite d’nne vision, annonçant au roi qu’il avait été choisi de Dieu pour cet ouvrage, que le roi Gagic y mit la dernière main. M. Mouravief, Tpy3ifl u Apnenia, t. II, p. 276, dit avoir vu sur le porche une peinture qui rappelle cette vision du roi.

Quant à Catramité, on sait que Matth. d’Edesse la dit fille de Gourgen, roi de Géorgie, et Vardan, fille de Sahac, prince de Siounie , mais le témoignage de la grande inscription de la cathédrale et celui d’Asolic, son contemporain, sont plus dignes de foi à cet égard. Ainsi, son père était le prince Vasac.

2) L’inscription du côté méridional de la cathédrale donne formellement l’année 1012 , de l’incarnation, qui pourrait à la rigueur être réduite à 1010 de l’ère chrétienne vulgaire, mais dans aucun cas à 993, pas plus qu’à 457 — 1008, comme le dit Samouel d’Aui, dans un passage cité par le P. Indjidj, dans son Arménie anc. p. 421. La situation de cet édifice auprès du palais n’est aussi rien moins que démontrée ; mais le P. Minas a eu réellement l’honneur de publier le premier, à ma connaissance, outre une inscription de Sourb-Phrkitch, l’une de celles de la cathédrale, tracée auprès de la porte de l’O. ; Hist. d’Ani, p. 73 , § 113, 114.

3) V. la descr. de l’Album, N. XLVIII, et notre Planche XXVIII.

4) Je ne sais si cette date, donnée par Asolic, 1. II, ch. 47, est rigoureusement exacte, ni si c’est à l’église

ch. 47) , la grande église de S. -Grégoire , dite Karoudacht , écroulée et tombée en ruines, le roi Gagic résolut d’en reproduire les dimensions et les formes à Ani. C’est ce qu’il fit, en fondant une église du côté de Dzaghcotsatzor , sur un haut plateau , d’où se découvre un admirable horizon. Il la forma d’énormes blocs de pierres de taille, délicatement sculptées, la munit de trois portes, d’une coupole frappant le regard d’étonnement, et semblable par son élévation à une sphère, image du ciel.»

27. Ani possédait également un magnifique édifice destiné à la sépulture des rois.* 1)

En 992 un concile se rassembla à Ani, par l’ordre de Gagic, et installa à cette époque2) le catholicos Sargis, homme sage et vertueux, qui fit beaucoup de constructions et qui , dans ses recherches , ayant trouvé plusieurs reliques des saintes compagnes de Rhipsime , éleva sous leur vocable une église , au voisinage du catholicat. « Il construisit , dit Yardan , une église des martyres Rhipsimianes , jouxtant la cathédrale d’Ani3), et y ayant fait transporter leurs reliques, établit une grande fête en leur honneur. » En l’année 1019 Ter Pétros fut désigné catholicos à Ani ; ce fut lui qui, après la mort de Sargis, devint le pasteur du peuple; par sa sagesse, par ses saintes doctrines, il se fit une immense réputation.

28. Dans ce temps -là il y avait en Arménie des seigneurs indépendants, qui, sans inquiétude d’aucun côté, gouvernaient leur pays comme des manières de rois4): tels étaient Sénékérim et ses deux frères , que Grégoire de Narec représente comme des personnages sages et pieux , fort adonnés aux exercices de religion et à la construction des églises. L’Arménie possédait donc alors des princes illustres , des rois justes et forts , faisant fleurir en tous lieux la civilisation et les lois , mais la lumière d’Ani brillait seule au - dessus de tout5). «Ani, dit Matth. d’Edesse, fourmillait de population; il contenait des myriades

dite du Bazar que s’appliquent réellement les paroles d’Asolic que l’on va voir ; n’oublions pas que l’Histoire d’Asolic se termine à l’année 1004. Ce qui est certain, c’est que l’église que j’ai décrite sous le N. XLVIII de l’Album paraît, d’après toutes les données que j’ai réunies là , justifier le nom de Sourb - Grigor , que je lui attribue, qu’elle porte une inscription renfermant donation de la part de Chouchan, épouse de Grigor-Magistros, le premier de ce nom dans la généalogie des Pahlavides , antérieur au XIe s. et mort en 982 ; qu’une autre inscription renferme une donation faite par l’illustre prince Vahram, fils des précédents, + en 1047, enfin qu’en 1040, Apelkbarib, frère de Vahram, construisit ou plutôt répara cet édifice , contenant la sépulture de son père et de ses frères. Ainsi l’église de Sourb-Grigor doit en effet appartenir au règne de Gagic Ier.

1) La position de cet édifice, mentionné du reste au N. LXX de l’Album , ne m’est connue par aucun témoignage.

2) Asolic , 1. III , ch. 32 , dit que Sargis fut intronisé le mardi après Pâques , de l’année 441—992 , donc le 29 mars.

3) Sur cette église voyez ce qui est dit au N. LIX de l’Album.

4) L’exemple qui va être cité montre que l’auteur a eu en vue ces royautés en miniature divisant alors l’Arménie, dont j’ai parlé précédemment , p. 103 ; mais il y avait encore de grands vassaux , qui tranchaient du tyranneau féodal : dans ce fractionnement indéfini de l’autorité résidait le germe de la ruine du pays.

5) Parmi les hommes distingués de l’Arménie , ayant illustré le règne de Gagic , il faut compter l’historien Stéphanos de Taron , dit Asoghic ou Asoglinic , vulgairement Asolic , qui , sur l’invitation du catholicos Sargis , a écrit en trois livres une histoire d’Arménie, atteignant l’année 1004, ouvrage du plus grand mérite, qui vient d’être édité à Paris , en 1859 , par le vartabied Carabied Chahnazariants , in - 12°. Le premier livre traite du peuple de Dieu, des Assyriens, des premiers Arsacides arméniens, en 5 chapitres ; le second, de l’histoire de l’Arménie depuis Trdat, des Sassanides , des khalifes, des empereurs grecs, en G chap. ; le troisième, des rois Bagratides, eu 48 chap.

Les Ruines d’Ani.

Histoire.

de myriades d’hommes et de femmes , de vieillards et d’enfants , et frappait d’admiration ceux qui le voyaient , pensant qu’une telle multitude fût la plus grande masse du peuple arménien. Il s’y trouvait alors 1001 églises, où l’on célébrait la messe; la ville reposait dans une enceinte de rochers abruptes , baignés par l’Akhourian , accessible seulement dans l’intervalle d’un jet de flèche. »

Cependant le roi Gagic mourut en 1020 , après avoir régné 30 2) ans, laissant de sa pieuse épouse deux fils, Hohannès (ou Jean-Sembat) et Acliot. 3)

29. VIII. En l’année 1020 Hohannès, Rainé, s’assit sur le trône d’Ani, héritage de son père. C’était un homme réfléchi , mais sans énergie aucune , au lieu que son frère Achot se distinguait par une brillante valeur et alla jusqu’à vouloir chasser son frère et se faire roi. Il s’ensuivit beaucoup de guerres et une scission funeste, qui pourtant n’empêcha pas le peuple de reconnaître Hohannès pour roi. Achot donc , ayant rassemblé une armée nombreuse4 5), vint assiéger Ani, s’épanouissant alors au faîte de la prospérité et de l’opulence. Les grands de l’Arménie, après en avoir conféré avec le catholicos, réconnaissant qu’un pareil événement ne pouvait mener qu’à mauvaise fin, s’efforcèrent de reconcilier les deux frères, de façon que Hohannès régnât à Ani et sur les contrées environnantes, et qu’Achot , comme second roi , fût le maître des autres portions de l’Arménie , à condition d’arriver au trône , si Hohannès le précédait dans la tombe.

Cet arrangement ne ramena la paix qu’au prix d’une scission fâcheuse , les seigneurs ayant pris parti les uns d’un côté , les autres de l’autre , ce qui amena l’affaiblissement du prestige de l’autorité. Cependant les ennemis levèrent la tête , et l’on vit s’accomplir la

Elle a été achevée en 6282 ou , avec la correction de M. Dulaurier , en 6202 du monde , ce qui place la naissance de J. - C. en 5198 ou plutôt en 5200, suivant le système d’Eusèbe ; en 972 depuis la mort du Sauveur, l’an 757 du second millénaire de Rome, à partir de l’an 248 depuis l’ère chrétienne, au temps de l’empereur Philippe ; enfin en l’an 453 de l’ère arménienne, la 30e année de l’empereur Basile II, la 15e du roi Bagratide Gagic Ier; Dulaurier Rech. sur la Chronol. arménienne, Paris 1859, 4°, p. 281. Les petites quantités dont le savant français n’a pas toujours tenu compte ici n’enlèvent que peu de chose au mérite de son explication des synchronismes fournis par l’historien arménien lui-même.

1) V. la traduction un peu libre de ce passage , par M. Dulaurier, p. 123 : quant au mot que j’ai souligné, rfnjfi, le sens n’en étant pas fixé par les dictionnaires arméniens, chacun peut lui donner la nuance qu’il jugera plus logique. Au lieu d’accessible, le traducteur français voit là «une pente douce.» En tout cas, je crois que ce «jet de flèche» ne doit s’entendre que de l’espace garanti par la double muraille.

2) Plus exactement, 29 ans et 10 mois; Kiracos, par suite d’une erreur inexplicable, ne lui attribue que 13 ans de règne, mais cela contredit tous les témoignages connus, notamment celui d’Asolic.

3) Trois fils , d’après l’inscription de la cathédrale , v. sup. p. 24 , qui place un prince Abas entre les deux frères ici nommés. Le P. Tchamitch, t. II, p. 1038, ne connaissait pas ce témoignage : d’autre part je n’avais pas eu jusqu’à présent connaissance d’un passage de Yardan , p. 74 du M-it Roumiantzof , où il est dit formellement , qu’à la mort de Gagic Ani, le Chirac et Sourb-Grigorou-Tzor furent le partage de Jean-Sembat , mais qu’Anberd , la

plaine d* lArarat etGaïan, échurent à Abas et à Achot. Il n‘est plus, que je sache, question ailleurs du prince Abas.

5) Sénékérim, roi de Vaspouracan, tenait le parti d’Acliot, bien que le roi d’Aphkhazie, Giorgi Ier, son gendre , fût alors pour Hohannès. On peut voir les résultats de la première bataille livrée sous les murs de la ville Addit et écl. p. 110. Jean-Sembat, avec les siens, subit un rude échec, bientôt même le roi d’Aphkhazie se tourna contre lui, comme il sera dit plus bas.

M. Brosse t.

parole du Seigneur: «Tout royaume intérieurement divisé périt, toute ville ou maison divisée en elle-même ne subsistera pas. »

30. Le roi Hohannès donc, tout ami qu’il fût de la paix, ne déposa point les armes, et la discorde des seigneurs empirant les affaires, avec l’esprit de patriotisme se retira la protection du ciel , ainsi que Lazare de Parbe dépeint la situation de son époque.

31. Tel fut le commencement de la dissolution générale de la monarchie. Les seigneurs , au lieu de veiller à leurs intérêts réciproques , travaillent à se perdre , par une haine forcenée; ce qui est pis encore, il vont se réunir à l’ennemi, poussent l’aveuglement jusqu’à le convier à détruire leur patrie et leur propre famille: c’est ce que firent alors les gens d’Ani. En effet , quelques - uns des seigneurs se rendirent auprès du roi de Géorgie, dans l’intention de déposséder du trône Hohannès , par la force des armes. Les troupes géorgiennes s’approchèrent d’Ani et dressèrent une embuscade, pour s’emparer de lui, s’il s’avançait hors de la ville. Lui donc, ignorant le projet des ennemis, sortit de son quartier d’hiver, et les Géorgiens se précipitèrent inopinément, de leur embuscade. Hohannès, qui était lourd de corps , ne put s’enfuir et fut pris ; les Géorgiens pénétrèrent dans la ville , où ils tuèrent quelques personnes , et entrèrent dans la cathédrale , où ils retirèrent les clous des crucifix , en criant insolemment « qu’ils en feraient des fers pour leurs chevaux;» car leurs croix sont toujours sans clous. ')

32. Emmené dans le Vratstan, près du roi Giorgi , Hohannès fut jeté en prison, et n’en sortit qu’après avoir livré trois de ses citadelles. Cependant les seigneurs n’eurent nul souci de le secourir et de tirer vengeance de l’ennemi. Leur haine les calma , à cet égard , au point qu’ils dévorèrent un tel affront de la part des Géorgiens , et accélérèrent le moment de leur propre ruine. Témoin de leur insensibilité et de leur funeste mésintelligence , Achot en conclut intérieurement que, tant que vivrait Hohannès les seigneurs ne s’entendraient avec lui ni avec le roi. Voici l’infame projet auquel il s’arrêta. Au lieu de se réconcilier avec son frère , pour chasser les ennemis , il feignit une maladie et , ayant fait creuser un trou perfide auprès de son lit de souffrance , il pria Hohannès de lui faire visite. Celui - ci , en s’approchant d’ Achot , tomba dans le piège. Alors Achot ordonna au prince Apirat1 2) d’enchaîner son frère et de le tuer. Le prince ne consentit pas à une telle atrocité, mais il lia Hohannès, pour complaire à son frère, et l’ayant mené à Ani, le replaça sur son trône. «Mieux vaut, pour l’Arménie , dit - il , un roi stupide , qu’un brutal despote. »3)

33. Cependant les ennemis, voyant le roi dans de tels embarras, devinrent d’autant plus redoutables , que les dissensions des seigneurs leur permettaient de resserrer de tou-

1) Pour les détails de ces faits , racontés en partie par Vardan et plus au long par Matthieu d’Edesse , v. Addit. et écl. p. 109 sqq.

2) Pahlavide, d’une branche collatérale , fils de Hasan ; v. le Tableau A.

3) Par suite de cet évènement Achot se rendit à Coustantinople , afin de gagner les bonnes grâces de l’empereur, de qui il obtint des troupes, et s’empara à main armée de plusieurs territoires soumis à son frère.

Les Ruines d’Ani. — Histoire.

tes parts les Arméniens. Non-seulement les Persans et autres musulmans, mais encore les Grecs et les Géorgiens désolèrent le pays , tandis que les seigneurs , stupéfiés et ne bougeant pas , ne songeaient qu’à leur conservation personnelle. Ils oubliaient que chaque blessure et souffrance de la tête attaque la santé des autres membres , que l’écroulement de la maison menace la sécurité des habitants.

34. En 1021 Gorgi1), roi de Géorgie, de complicité avec le roi Hohannès, leva l’étendard contre l’empire grec. L’empereur Basile II marcha contre lui avec une armée nombreuse, le vainquit auprès du lac de Palacatsio , aujourd’hui lac de Tchildir, et ravagea la Géorgie au point de forcer le roi à battre en retraite. Hohannès perdit courage et trembla d’autant plus qu’il apprit que l’empereur se préparait à l’attaquer. Toutefois ce prince alla hiverner à Trébisonde. Mais Hohannès, sachant qu’il fondrait au printemps sur l’Arménie , forma un plan digne de sa faible nature ; car telle est la disposition des êtres sans énergie : dans les circonstances difficiles , ils cèdent devant l’ennemi , tandis que les épreuves développent la vigueur des forts. Mieux vaudrait , pour de tels hommes , ne pas aspirer au pouvoir et demeurer dans l’obscurité ; ils ne causeraient pas la ruine des empires fondés par les travaux et arrosés du sang de leurs ancêtres.

35. Ainsi, en 1022, le roi Hohannès envoya le catholicos Pétros à Trébisonde, traiter de la paix avec l’empereur. Comme il était sans enfants et méprisé des seigneurs arméniens, il résolut de livrer la ville d’Ani. Il écrivit donc une lettre, où il s’engageait par serment à donner cette ville à l’empereur , avec toutes ses provinces , sous la seule condition «de rester roi sa vie durant, et que vous serez pour moi, disait -il, un bienveillant défenseur. »

Ayant lu cela, Basile accueillit avec joie un traité dépassant ses espérances et le conserva avec soin par -devers lui. Pour le catholicos, il le fit rester quelque temps auprès de sa personne et le traita bien; le jour de la fête du Baptême de J. - C. , il lui fit bénir l’eau de la rivière de Trébisonde, et nous avons vu nous-même le lieu témoin du miracle. 2)

1) C’est toujours Giorgi Ier, roi d’Aphkhazie et de Karthli, fils de Bagrat III, et père de Bagrat IV.

2) La tradition porte que le jour de la Bénédiction des eaux , en l’année 1022 , quand le catholicos Pétros eut plongé sa croix dans la rivière, l’eau s’arrêta tout-à-fait dans son cours : delà le surnom de Gétatartz «qui fait rebrousser un fleuve,» sous lequel Pétros est connu dans l’histoire.

J’ai voulu me rendre compte du fait et savoir du moins dans quelle rivière s’est opérée la merveille dont il s’agit. Aristakès, le plus ancien historien contemporain , dit que l’empereur Basile ayant pris ses quartiers d'hiver en Chaldée , ce fut là que s’accomplit la bénédiction de l’eau par le catholicos Pétros, p. 12. Dans le M-it dont M. Dulaurier a fait usage pour sa traduction de Matth. d’Edesse , postérieur d’environ cent ans, le passage où cet historien en parle manque entièrement; mais le M-it du Musée Eoumiantzof , p. 35 , 6 , dit que l’eau fut bénie à Trébisonde. Vardan, au XITIe s., p. 75 du M-it du Musée Roumiantzof, dit aussi que ce fut en Chaldée. Kiracos, àpeu-près au même temps , décrit avec des circonstances toutes particulières , p. 52 , le même événement , dans la rivière de Trébisonde. Parmi les modernes , le P. Tcliamitch , Hist. d’Arm. t. II , p. 908 , dit seulement que ce fut dans les contrées de la Chaldée. Suivant le P. Minas Bjechkian. Hist. du Pont, p. 88, ce fut dans la rivière Dégherman-Dérési, coulant à l’E. de Trébisonde, et qui est l’ancien Bixitès. Enfin le P. Chahkhathounof, Descr. d’Edchmiadzin, t. II, p. 196, assure que le fleuve Tchorohk fut le théâtre de l’événement. La seule chose constatée, pour moi, c’est que le fait se passa en Chaldée, aux environs de Trébisonde.

M. B RO SSE T

36. L’empereur Basile mourut peu d’années après son retour à Constantinople1); son frère Constantin, qui lui avait succédé en 1025, tomba grièvement malade, et se sentant mourir , fut saisi de remords. Au souvenir du rescrit du roi Hohannès , il s’émut , à l’endroit de la nation arménienne. Ayant fait chercher à Constantinople un Arménien digne de confiance, qui y était venu pour affaires, l’empereur se le fit présenter et, en lui remettant en main le rescrit: «Donne ceci à ton maître, dit-il, et dis-lui de ma part, que comme nous sommes nés de la terre, sentant ma mort approcher, je ne veux pas que son rescrit reste ici. Qu’il transmette la royauté à son fils et à sa famille , et que les fils de ses fils , se la transmettant par succession , ne deviennent pas la proie des étrangers , qui ruineraient de fond en comble leurs villes et leur patrie.» Vois, dit-il ensuite au prêtre Kiracos, quel est mon amour pour ton peuple , et que cela vous serve de modèle et de leçon d’affection et de concorde mutuelle. Si tu te montres fidèle, tu seras digne d’une grande gloire. » Or Kiracos, ayant reçu le rescrit de l’empereur, en 1028 2), le garda par -devers lui sans en parler.

§ IL Première aliénation d’Ani.

37. Il y a chez les étrangers un proverbe , qu’à l’égard des Arméniens il n’est pas besoin d’ennemis du dehors; eux -mêmes étant les plus redoutables ennemis de leur race, c’est assez de leur propre sabre pour les égorger , sans recourir à des traîtres ou espions étrangers , pour livrer des gens qui se trahissent et s’espionnent bravement jusqu’à ruine complète3). Tel fut le cas de ce prêtre Kiracos. L’empereur Michel4) ayant succédé à Constantin et à Romain , le prêtre sans foi se rendit près de lui , et lui remit le rescrit du roi Hohannès, en 103 4, non sans recevoir de grosses sommes. Déposant ce rescrit dans les archives de l’état , l’empereur satisfait attendit la mort de Hohannès , pour s’emparer d’Ani et assujétir l’Arménie entière. Un vil traficant lui avait livré sa patrie, la vigne plantée par le Seigneur et cultivée par S. Grégoire: quels torrents de sang il a fait couler!

38. En 1036 un grand concile se réunit à Ani, par le commandement du roi, pour pourvoir au bon ordre 5) ; il s’y trouva beaucoup de pontifes et de vartabieds , dont plusieurs distingués par leur science. Ani brillait alors par la grandeur de ses monuments, par sa richesse et par une nombreuse population , qui en faisaient une des plus belles ca-

1) Au commencement de décembre de l’an 1025.

2) Constantin VIII mourut le 12 décembre, de 1028.

3) Je n’ai pas besoin de faire remarquer qu’ici je suis simple traducteur des paroles d’un Arménien, que j’aime pourtant à croire impartial.

4) Michel IV, dit le Paphlagonien, régna du 11 avril 1034 au 10 décembre 1041.

5) Le but de ce concile était de rétablir la hiérarchie ecclésiastique. En effet le catholicos Pétros , pour des raisons que l’histoire ne dit pas, s’était à plusieurs reprises séparé du roi Hohannès , et après plusieurs rapprochements momentanés, avait été vivre tantôt dans le Vaspouracan, tantôt à Sébaste et finalement à Bedchni, auprès du prince Vahram Pahlavide. Le roi Pavait remplacé en 1035 par Dioscore , abbé de Sanahin , que la nation et le clergé n’acceptèrent pas ; il mit fin au scandale , en priant Hovseph , catholicos d’Aghovanie , de venir présider à la réintégration de Pétros, qui eut lieu effectivement.

Les Ruines d’Ani. — Histoire.

pitales de l’univers. L’opinion était, qu’il en coûterait beaucoup de temps et de difficultés pour s’emparer de cette grande métropole , défendue par ses remparts et par ses tours inexpugnables. On regardait surtout comme impossible que le pied de l’ennemi se posât là où des guerriers braves et invincibles , réunis instantanément par la concorde , avaient expulsé tous les ennemis, et non-seulement affranchi leur nation de l’esclavage, à l’ombre du trône des Bagratides , mais encore établi Ani sur un pied qui le rendait désirable aux rois et empereurs.

39. Toutefois l’opinion des philosophes est incontestable: ce n’est pas l’homme qui possède le monde , ce n’est pas la puissance des rois , c’est la concorde unie à la sagesse. Avec elle tout progrès est assuré; où elle manque, la force devient faible, l’autorité, la grandeur croulent à l’instant , la protection divine elle - même se retire : c’est ce qu’a éprouvé Ani. Ni pierres ni forteresses ne prévalurent contre la discorde, toute cette puissance et grandeur imaginaire s’abîma en un instant; les nobles furent foulés l’un après l’autre par le pied de l’ennemi, les plus redoutables boulevards s’écroulèrent, toute beauté disparut. C’est la vérification de ce mot du vartabied Eghiché : « Quand la concorde chancelle , la force qui provient du ciel s’éloigne aussi. «

40. Le roi Hohannès mourut donc en 1039 '), après un règne de 20 ans: son frère Achot l’ayant précédé la même année dans la tombe , ils furent déposés tous deux dans la sépulture royale, à Ani. Il restait un fils d’Achot, nommé Gagic, jeune homme de 14 ans, intelligent et brave, héritier du trône, puisque Hohannès était sans enfants. Toutefois, grâce à la discorde , qui neutralisait les seigneurs , ceux - ci ne songeant pas à l’établissement d’un roi , le pays resta sans maître , et Ani sans protecteur. Bien plus , un seigneur nommé Sargis-Vest prit possession d’Ani, et ayant pillé le trésor royal, voulut se faire roi.

41. Cependant l’empereur Michel1 2), à la nouvelle de la mort de Hohannès, avisa aux moyens de mettre Ani sous sa main , comme en étant héritier , en vertu du rescrit du roi défunt. Il envoya donc un messager en Arménie, pour exiger la remise de la ville. Les Arméniens consternés firent résistance et refusèrent péremptoirement , car c’était la seule ville pourvue de grands monuments , trésors et population , qui restât dans leur pays. Michel , de son côté , ne mettait pas de fin à ses exigences et envoyait messagers sur messagers, pour l’emporter haut la main. Voyant à la fin l’inutilité de ses tentatives, il résolut

1) C’est le P. Tchamitch , t. II , p. 919 , qui donne cette date ; mais à la p. 1038 il discute les témoignages des trois historiens qui ont parlé de l’événement. Aristakès, contemporain, dit au ch. X, p. 32, que Constantin Monomaque étant monté sur le trône (1042), «trois ans après arriva la fin de la vie de la maison d’Arménie ; car dans une même année trépassèrent de. ce monde (ou plutôt étaient trépassés) les deux frères germains Hohannès et Achot, titulaires de la royauté de notre pays.» Or, dit le P. Tchamitch, ces trois années font allusion à la déposition de Gagic II (1045), et non à la mort de Jean-Sembat, arrivée en 488—1039. Ce qu’il ajoute là est très logique et finit par entraîner la conviction. Toutefois il est certain que Matth. d’Edesse, p. 68 de la trad. fr., place la mort de Jean-Sembat en 490—1041 , 2 ; Vardan , en 493 — 1044 , et qu’Aristakès , seul contemporain , ne donne pas un chiffre positif: je pense que la raison est du côté de l’interprétation du P. Tchamitch.

2) Michel IV, le Paphlagonien.

112 M. Brosset,

d’amener une conclusion par les armes, et fit passer 100,000 hommes en Arménie, pour conquérir la ville.

42. Telle est la nature des Arméniens: ont-ils cessé d’être d’accord, ils préfèrent la domination d’un maître étranger, qu’ils affectionnent, à celle d'un des leurs, et qui pis est, ils s’unissent avec l’ennemi , au préjudice de leur nation. C’est ce que fit l’impie Sargis- Yest, qui étant alors à la tête d’un peuple sans chef, s’avança à la rencontre des Grecs, mais, au lieu de les repousser, se fit leur auxiliaire. Pour eux , ils n’eurent pas de peine à pénétrer en Arménie, et se mirent à piller et dévaster sans pitié. Là où ils n’y avait pas un patriote, qui leur aurait tenu tête? En foulant journellement aux pieds la nation, ils la réduisirent à une telle faiblesse que bientôt les Grecs , s’avançant vers le Chirac , vinrent assiéger Ani. S’éveillant alors de leur sommeil , les infortunés Arméniens , brûlés par le chagrin, s’adressèrent unanimément au vieux général Yahram Pahlavide, et le prièrent de se mettre à leur tête, pour combattre les Grecs. Embrasé de l’esprit du patriotisme, Yahram y consentit. Il demanda 30,000 piétons et 20,000 cavaliers, qui, en trois divisions, i sortirent par la porte de Dzaghcots *) et fondirent à l’improviste sur le camp des Grecs, dont les troupes furent mises dans un affreux désordre , par la rapidité de cet acte de vigueur. Les ennemis épouvantés se dispersèrent et prirent la fuite ; pour les Arméniens, fondant sur leurs légions avec impétuosité , ils en firent un si horrible carnage , que les flots de leur sang teignirent ceux de l’Akhourian.

43. Les Grecs, se voyant périr sous le glaive altéré des Arméniens, poussèrent le cri de pardon ; alors le brave Vahram s’élance en avant et exhorte ses soldats à suspendre leurs coups. Il eut peine à les calmer , et les Grecs , ayant repris haleine , s’enfuirent dans leur pays. Cependant l’impie Sargis ne cessait de travailler en secret les esprits, pour obtenir qu’on le fît roi d’Ani. Ce fut alors que le général Yahram, après délibération avec 30 seigneurs et avec le catholicos Pétros, résolut de donner Ponction royale à Gagic, fils du frère du roi Hohannès , qui fut amené à Ani avec les plus grandes précautions et sacré roi.

44. IX. Gagic II, âgé de 18 ans, monta sur le trône d’Ani en 1042. Elevé dès l’enfance dans les diverses sciences des Grecs et dans les exercices aimables de la dévotion, il était énergique et brave, aussi intelligent que magnanime. Brillant de l’auréole de la protection divine , si les seigneurs eussent été d’accord entre eux et unanimes à le servir , il n’aurait , pas moins que ses ancêtres , dompté l’Asie entière et ébranlé sur ses fon-

1) Serait-ce cette porte fortifiée, qui figure au bas du mamelon où est la citadelle d’Ani, vers l’O., v. lePlan? Toutefois on se demande par quel moyen les Arméniens auraient pu franchir le ravin et le lit du Rhah , fort encaissé dans cet endroit. Suivant le texte précis de Matth. d’Edesse, les Arméniens sortirent au nombre de 30,000, tant fantassins que cavaliers , et firent un tel carnage des Grecs que l’Akhourian , coulant non loin de la porte des Jardins, où avait eu lieu l’affaire , fut rougi de leur sang : il faut donc que ce soit une autre porte que celle à l’O. de la citadelle, qui porte le nom allégué. Serait-ce celle aujourd’hui nommée porte d’Erivan, au droit du pont sur l’Akhourian ? cf. Tchamitch, t. II, p. 920; c’est là que le nombre de9 guerriers sortis d’Ani est porté à 50,000, au lieu du nombre donné par Matth. d’Edesse, p. 69 ; cf. aussi Arménie anc. p. 423.

Les Ruines d’Ani. — Histoire.

dements l’empire grec ; mais comme la nation était désunie et détestait un maître, ni énergie ni grandeur ne pouvaient triompher. Quelque intelligent et brave que soit un monarque, le moyen de faire du bien à des gens désunis et appelant leur ruine ! C’est ainsi que toute la sagesse et l’énergie du roi Gagic ne produisirent aucun résultat ; car les princes avaient perdu l’esprit de patriotisme , et les mauvais sentiments de discorde et de haine changeaient les citoyens en ennemis de l’autorité légitime, dont le chef et le boutefeu était l’impie Sargis1). Celui-ci, voyant Gagic assis sur le trône, rassembla ses sicaires et, pénétrant dans la citadelle Intérieure d’Ani, s’y fortifia. A cette nouvelle le roi, après quelques hésitations, se rendit seul dans l’intérieur du fort, et par une noble hardiesse, par des discours sages et fermes , il força Sargis à plier devant lui. Mais l’homme artificieux ne sait point mettre un terme à ses mauvaises manoeuvres et travaille sans cesse à brouiller tout. Ce fut ainsi que cet impie se mit à exciter les Grecs contre les Arméniens , et que luimême, toujours en mouvement, ne laissa point respirer l’Arménie. Pour Gagic, il marcha contre lui, à la tête de quelques braves, le prit et, chargé de chaînes, le fit mettre en prison et conduire à Ani. Puis , au lieu de le faire mourir , il s’attendrit et le renvoya libre, à la prière de certaines personnes.

45. Toutefois il est fort dangereux pour un monarque de se laisser aller à faire du bien à des scélérats, qui, non-seulement ne se corrigent pas, mais prennent de l’assurance et cherchent méchamment à perdre leurs bienfaiteurs. Ainsi agit Sargis envers le roi Gagic, qui, séduit par ses artificieuses paroles, fit de lui son conseiller; mais lui, fidèle à ses habitudes, n’en fut pas moins traître à l’égard du roi et de la ville royale d’Ani.

46. Au même temps, en 1042, Gagic ayant eu à combattre contre les Scythes2), remporta sur eux une grande victoire, qui les força à battre en retraite. Monomaque, devenu empereur de Grèce après Michel , trouva dans ses archives le rescrit du roi d’Arménie et envoya un messager à Gagic , pour se faire livrer Ani. Gagic , tout en traitant cet homme honorablement, en lui tenant de sages discours et témoignant une profonde déférence à l'empereur , ne consentit nullement à céder sa capitale. Monomaque , voyant que toutes

1) Sargis Azat, dit aussi Yest, ou le noble, suivant l’interprétation de Tchamitch, t. II, p. 919, était un Arménien distingué , natif de la province de Siounie. Je crois fermement que son surnom , comme celui de Vestès, que portait un certain Aron, personnage contemporain, doit être le même que vestiarius, maître de la garde-robe impériale : ce titre est trop connu pour exiger de plus amples explications. Au reste ce furent les intrigues de Sargis qui retardèrent pendant plus de 3 ans l’avènement de Gagic ; Tcham. , ibid. p. 972 , traduit encore le mot Vest, par «prince de haut rang.» La preuve de la justesse de mon interprétation du titre donné à Sargis est dans une inscription du couvent de Pech - Kilisa, publiée par le P. Sargis Dchalal. t. II, p. 48 de son Voyage dans la Gr. - Arménie , mais malheureusement fruste , où on lit très bien ceci : « En 482—1033, . . . Sargis ayant reçu de

l’empereur des Grecs les titres d’anthypate-patrice , de vest . ; » la chose est dite clairement , comme passée.

sans que l’on puisse affirmer qu’elle ait eu lieu positivement dans l’année indiquée, et de plus le titre de vest est donné ici comme étant une dignité grecque.

2) Il s’agit des Turks Seldjoukides, qui avaient fait une incursion du côté de Bedchni ; Tcham. t. II, p. 923. Gagic les battit en personne, sur le bord du Hourazdan, la Zanga d’aujourd’hui, étant assisté de Grigor-Magistros, maître de Bedchni.

M. Brosset,

ses instances ne produisaient pas le résultat désiré, rassembla en 1043 une forte armée, sous la conduite du prince Asit ou Iasitas *) , et l’envoya contre Ani. Ces gens firent ce qu’ils purent pour emporter la ville ; mais le brave et infatigable Gagic sortit à leur rencontre et leur fit subir un échec si décisif, qu’ils s’enfuirent en désordre de l’Arménie.

47. De plus en plus aigri , l’empereur fit partir en grand appareil son général Nicolas et écrivit même à Apousvar1 2) , prince persan de Dovin , afin qu’il entrât en campagne de son côté et inquiétât les Arméniens. Celui-ci, dans une irruption soudaine, s’empara de plusieurs territoires. Pour Gagic, il marcha bravement contre Nicolas, et, dans une grande bataille , il le malmena rudement ; puis , voyant qu’Apousvar le Persan faisait des progrès d’un autre côté , il fit acte d’admirable sagesse en traitant avec lui et en le gagnant par de grosses sommes d’argent. Alors se retournant contre les Grecs , il les battit , réduisit à rien leurs formidables préparatifs et les expulsa de ses états. Toutefois ces succès signalés ne servirent à rien ; car bien que ses ennemis extérieurs eussent été complètement détruits, celui du dedans, qui était près de lui, l’épiait pour ainsi dire, le trahissait et excitait les Grecs à s’emparer de la ville. Bien plus, à l’aide de faux rapports et de calomnies, il soufflait la haine entre le roi et les princes, il causa même de la froideur entre le catholicos et le monarque, enfin il réduisit le savant et illustre prince Grigor-Magistros 3) à quitter l’Arménie.

48. Par-là Sargis , suppôt de Satan , suscita une guerre funeste parmi les grands et les souleva les uns contre les autres. Son astuce versatile ébranla la nation et mit la dynastie en danger. Toutefois, non -seulement la puissance des Grecs et des Persans ne réussit pas à l’emporter sur l’indomptable énergie du roi et des Arméniens, mais leurs attaques à main armée furent également impuissantes. Il fallut avoir recours à l’instrument fatal, à la discorde, car il ne restait plus que ce moyen, tant de fois employé par les ennemis.

49. Comme donc la haine du prochain avait remplacé en Arménie le sentiment du patriotisme , il ne fut pas difficile de faire céder le courage héroïque du roi et de livrer la superbe capitale. Il réussit donc à l’impie Sargis de la faire passer aux mains des étrangers et d’amener la ruine complète de la nationalité; comme autrefois, sous le brave Var-

1) Il avait le titre de chambellan:

2) Aboulsévar , ou plutôt , suivant la prononciation arabe , Chawir , émir de la dynastie des Béni - Cbeddad, celui - même dont le nom se lit sur la porte de fer , à Gélath ; il était alors maître d’une bonne partie du Chirwan et du Qarabagh. Sa postérité a fourni des maîtres à Ani et , suivant la tradition , a fondé en Aphkhazie la famille des Charwacliidzé «fils du Charwacbab,» suivant la prononciation géorgienne, ou du Chirwanchah.

3) Grigor-Magistros était fils du général Vasac Pablavide , f en 1021. Il avait été élevé dans les lettres grecques, à Constantinople, et s’y retira de nouveau, quand les intrigues de Sargis-Vestès le forcèrent à s’éloigner d’Ani. Il reçut alors le titre de magistros, passa dans la province de Taron, où il s’occupa de constructions pieuses et d’ouvrages littéraires, entre autres, de traductions des oeuvres de Platon. L’empereur Constantin Monomaque lui avait donné de grandes possessions à PO. du lac de Van, où il fonda le beau couvent de Kétcharhous; v. Bull. Hist.-Philol. t. X, p. 341. Il mourut en 1058 et fut enterré au couvent de Pasinavank. au voisinage d’Erzroum C’était un littérateur et un penseur distingué.

Les Ruines d’àni.

Histoire.

dan, l’impie Vasac livra son peuple aux Perses1), Sargis se montra le digne héritier de la fourbe de son modèle , de sa trahison et de son infamie. « Toute scélératesse , a dit justement Hovhan Mandacouni, tantôt redouble d’ardeur, tantôt se calme, mais le sentiment de la vengeance brûle sans relâche dans les profondeurs de la conscience du criminel. «

50. C’est une cause inévitable de dangers et de ruine , quand les princes écoutent les gens perfides et se laissent aller à leurs propos adulateurs , surtout quand les personnes sages et expérimentées, qui les exhortent à se tenir en garde contre les faux flatteurs, n’obtiennent pas leur attention. Les rois , ce qui est pis encore , écartent ces derniers de leur personne et, négligeant les bons conseils de leurs amis, suivent l’impulsion perfide des autres , tandis que , si même l’hypocrite calomnie ne leur causait aucun préjudice , ils devraient au moins s’en rapporter à de bons et dévoués serviteurs. Ceux qui n’ont pas suivi ces règles ont toujours commis de fatales erreurs et se sont précipités dans l’abîme, eux et leurs empires ; car le mauvais arbre ne porte pas de bons fruits , et le scélérat ne fait rien suivant les règles. Malheur donc à celui qui tombe en de telles mains, et qui écoute de méchantes paroles , qui l’induisent dans de graves écarts. C’est ce qui arriva au roi Gagic , qui , trompé par les artificieuses paroles de Sargis , ne voulut plus se rendre aux utiles vérités dites par des princes loyaux et bien intentionnés ; qui, pis encore, dédaignant les gens fidèles , se livra à un traître et fit crouler son empire , car il vient un moment où les bons aussi sommeillent.

§ III. Le roi Gagic est trahi et livré.

51. Or le perfide Sargis, pour mener à fin son abominable projet , fit savoir secrètement à l’empereur Monomaque combien il avait tenu de méchants propos , combien de haines il avait semé entre les princes, quels pièges il avait tendus sous les pas de Gagic. A ces nouvelles l’empereur fut fort réjoui et assuré que le tout tendait à son plus grand profit , et causerait la ruine des Arméniens. Espérant pouvoir s’emparer d’Ani sans grands efforts et exterminer la dynastie Bagratide , il envoya à Sargis et aux autres princes un messager , porteur de belles promesses , afin qu’ils exerçassent sur l’esprit de Gagic une pression qui lui ferait céder la ville d’Ani.

52. Ces mauvais princes , complices secrets d’une même idée, s’enhardirent de plus en plus et formèrent le projet de livrer tout à la fois le roi et la ville. Ils engagèrent donc par écrit l’empereur à mander Gagic à Constantinople, sous prétexte de paix, et à le jeter en prison. «Après cela, disaient -ils , il sera aisé de s’emparer d’Ani et du royaume d’Arménie. « En conséquence l’empereur écrivit à Gagic une lettre affectueuse , pleine d’insi-

1) Il s’agit ici de Vasac, prince de Siounie, qui, dans la guerre soutenue contre Iezdégerd II par les Arméniens, sous la conduite de Vardan, embrassa le magisme et trahit la cause des chrétiens; v la Guerre des Vardanians , par le vartabied Eghiché , trad. en français par Carabied Karabadji , Paris 1844 , la trad. en russe, par P. Chanchief, 1853, Tiflis, et en anglais, par Neumann, Londres, 1830, aux frais du comité de traduction des ouvrages orientaux.

dieuses paroles , et l’engagea à se rendre à Constantinople , pour établir entre eux une amitié solide. Gagic se refusait absolument à partir, car il se doutait que les Grecs vengeraient les flots de sang qu’il avait fait couler. Un second message de l’empereur contenait des serments solennels , prenait à témoins la sainte croix et le saint Evangile , et promettait de remettre au prince le rescrit de Holiannès, ainsi que de fonder entre les deux monarques une amitié , une paix éternelles. Cependant ces assurances ne firent que redoubler les soupçons de Gagic , qui résolut décidément de ne point partir ; car le grand général Vahram et d’autres princes ne cessaient de l’engager à ne point se fier aux Grecs , à ne pas aller à Constantinople.

53. Mais l’astucieux Sargis et les princes ses complices insistaient pour que le roi se rendît près de l’empereur. « Si tu refuses de le faire , disaient - ils , il en résultera de grands malheurs, et la guerre éclatera entre nous etjes Grecs. Pour nous, nous ne voulons plus guerroyer contre l’empereur. S’il te reste des doutes, nous voici prêts à te sauvegarder, toi et notre patrie. » Malgré tout cela Gagic tenant bon contre leurs conseils, ils allèrent jusqu’à appeler le catholicos Pétros et d’autres seigneurs, qui firent de redoutables serments devant la sainte hostie , et même , ayant tracé leur engagement avec le sang du Christ, le mirent aux mains du roi.

54. Persuadé par ces serments, Gagic consentit à se préparer à partir pour Constantinople. Il confia donc la ville au catholicos , et en nomma le prince Apirat ’) commandant particulier ; pour sa famille, il la remit à l’impie Sargis. Lui, avec quelques fidèles, se rendit auprès de l’empereur, en 1045, en la quatrième année de son règne. Informé de l’arrivée de Gagic, l’empereur , au comble de la joie , envoya à sa rencontre de hauts personnages , qui l’amenèrent au monarque avec de grands honneurs. Peu de jours après on commença à exiger la remise d’Ani, en lui promettant en échange Malatia, ville de la Petite-Arménie. Comme il refusait son consentement , l’empereur irrité lui interdit la sortie de Constantinople , puis , au mépris de son serment , il le fit détenir étroitement dans une île de la mer Noire.

55. Le malheureux roi prisonnier devint comme un lion, quand il sentit les fers, mais dans son affliction il ne savait à quoi se décider. Il eut beau employer la médiation des seigneurs pour agir sur Monomaque , lui rappeler les redoutables serments prononcés, les moyens pris pour le tromper, ou plutôt Dieu lui-même, la ruse infâme mise en oeuvre pour se saisir de lui , au mépris de la divinité, à qui nul n’en impose, et dont la justice atteint bientôt le prévaricateur : ce fut en vain.

56. Toutes ces justes paroles de Gagic , pour rappeler au devoir le monarque sans conscience , furent inutiles ; elles s’adressaient à un coeur endurci par la cupidité , préoccupé des riches trésors , de la population , de la vaste étendue d’Ani , comprenant à-peine qu’un si grand bonheur lui fût arrivé. Monomaque, qui venait seulement d’atteindre le but

1) Ce prince n’est pas autrement connu ; Tcham. II, 932, dit seulement que c’était un ami du roi Gagic.

Lks Ruines d’Ani. — Histoire.

de ses désirs , pouvait-il déjà penser à la justice , trembler à la pensée de son parjure, et relâcher Gagic ? Quand ce prince , dans son chétif réduit, repassait avec douleur les effets de sa confiance pour de faux amis , son sang bouillonnait dans ses veines ; mais à quoi bon ? circonvenu de toutes parts , s’il réclamait l’aide de son peuple , on lui répondait par la trahison. Il espérait qu’au moins les seigneurs , tremblant au souvenir des redoutables serments prononcés à la face de Dieu, y demeureraient fidèles, et ne livreraient pas la métropole d’Ani ; mais comme ces serments avaient été faits pour sa perte , non pour sa garantie , leur but avait été de le pousser dans le piège , non de l’en affranchir. Le malheureux supposait que , par intérêt personnel , ils ne se mettraient pas sans certaines formes aux mains des Grecs , tandis que les parjures , les gens sans foi , étaient tellement dévorés de la plaie de l’envie , qu’ils préféraient être esclaves des Grecs plutôt que d’obtenir leur roi et la liberté. C’est ce que dit justement le vartabied Ignatios: «L’envie est un fléau; ceux qui s’y livrent n’admettent pas une idée saine. »

§ IV. Seconde aliénation d’Ani.

57. Ayant appris la captivité du roi, les seigneurs entrèrent en querelle et ne surent que résoudre. Ceux qui avaient traité avec l’empereur excitaient les autres à s’unir à eux pour livrer la ville ; ceux-ci, au souvenir de leurs solennels engagements, n’y consentaient point. Au milieu de ce conflit , l’impie Sargis attira les grands de son côté par d’artificieuses paroles , et le catholicos Pétros les amena tous à livrer la ville à l’empereur et la monarchie aux Grecs, plutôt que de rester dans les incertitudes de l’anarchie. Tous s’étant rangés à ce funeste avis , une lettre fut écrite , d’un commun accord , au commandant grec en orient : «Nous sommes prêts, y était-il dit, à remettre Ani à l’empereur, pourvu toutefois qu’il nous protège contre nos ennemis. » Après cela Sargis et ses adhérents expédièrent à l’empereur les clefs de la ville et du palais royal , à l’insu du catholicos et des pieux princes ; il écrivait lui-même une lettre, de cette teneur: «Désormais Ani et toute l’Arménie t’appartiennent. « Pour les seigneurs, après avoir livré la splendide cité et la monarchie, ils se retirèrent chacun dans son domaine.

58. L’empereur donc, à la vue des clefs d’Ani, éprouva une vive satisfaction, car il n’aurait pu conquérir cette belle ville sans des efforts considérables, et la destruction de la monarchie d’une nation si puissante , d’un si brave roi , aurait exigé des myriades de soldats et des masses d’or. Toutefois, en recevant ces clefs, il n’avait pas trop sujet de s’applaudir d’un événement dû au hazard. Aussitôt qu’il les eut prises, il fit amener en sa présence le roi Gagic, et les lui montrant: «Maintenant qu’as tu à dire? Tes grands m’ont donné Ani et l’Arménie entière.» A cette vue le roi, poussant un soupir: «J’abandonne au terrible jugement de Dieu les perfides qui m’ont trahi ; que le juste juge prononce ma sentence. »

59. Puis se tournant vers l’empereur: «Posons qu’ils ont donné cela; est-ce que tu peux te croire un maître légitime? — Ils me l’ont donné, dit l’empereur, je dois le rece-

voir. — Ils ne sont point maîtres d’Ani, de l’Arménie; mais seul je le suis, de concert avec mes princes, et ce que je ne donne point avec eux, ce que je ne donnerai jamais, tu n’es pas en droit de le recevoir; en outre, beaucoup de seigneurs, mes adhérents, ne sont point complices du fait. Comment peux -tu t’attribuer la couronne et les villes d’un autre; où serait ta justice? — Il suffit que plusieurs seigneurs aient été d’accord pour ratifier la donation contenue dans le rescrit de Hohannès, maître d’Ani, qui me l’a concédé. — Ni les seigneurs, sans le consentement du roi, ne peuvent donner la ville royale, ni le monarque, sans l’assentiment des grands, n’en a le droit; car bien que l’on dise que la ville est au roi, cependant, à parler exactement, tout appartient à la nation. Que le roi Hohannès ou les seigneurs aient fait une telle donation, celle-ci n’en est pas moins nulle, en l’absence d’un accord mutuel. Précédemment les grands n’étaient pas autorisés à cela, et maintenant , après la remise des clefs , je n’ai pas d’autorisation , moi qui suis le roi. » Alors l’empereur se mit à presser le roi de donner son consentement , mais Gagic , redoublant d’énergie: «Je suis en toute légitimité héritier de la couronne d’Arménie, que nous avons arrachée à l’ennemi au prix de notre sang. Je n’ai fait aucun tort à l’empire, et conséquemment je ne veux ni ne consens à te faire une telle donation. Ainsi il est contre toute justice de m’enlever mon royaume par la violence. »

60. Cependant l’empereur s’efforça d’amener le roi à consentir , afin de devenir légitime possesseur de l’Arménie , et , leur conversation se prolongeant : « Bien que tu fusses héritier du royaume d’Arménie , dit l’empereur , pourtant le frère de ton père t’a privé de ton héritage , en me donnant Ani. — Mon oncle paternel , dit le roi , n’avait aucun droit de m’enlever mon bien, comme tu n’en as aucun de posséder mon royaume. Si tu étais en ma place, et que Michel, ton prédécesseur, sans consulter les princes ni le peuple, eût promis de donner à un autre ta ville capitale, le donataire pourrait -il sans ton aveu entrer en légitime possession de la ville et de l’empire? — En aucune façon il ne devrait le faire. — Comment donc exiges -tu et reçois -tu Ani sans notre consentement, moi qui en suis héritier et roi? Veux -tu t’en emparer par force? tu le peux, personne n’a rien à y voir , puisque mes grands m’ont trahi , et que tu m’as attiré ici par des serments perfides. Yeux -tu faire assaut de valeur? je suis à ta disposition. »

61. Après ce discours, empreint de grandeur d’âme, le roi sortit, en proie à d’indicibles transports ; mais à quoi bon , tombé , comme il était , dans l’infortune et livré à des mains injustes? Il demandait justice, là où manquait l’équité, où nulle oreille n’accueillait ses paroles et plaintes légitimes , où l’on cherchait non la justice , mais un empire. Incapable de résister à un tel spectacle, le roi, en se soustrayant aux regards des spoliateurs, disait: «Je savais que dorénavant il ne reste d’autre ressource que de me réfugier dans la justice des arrêts divins. « Bientôt, perdant tout espoir, il consentit, bon gré mal gré, à livrer sa capitale à l’empereur , qui , au reçu de son rescrit , lui concéda en échange quelques territoires, du côté de la Cappadoce, et même un grand palais à Constantinople.

62. Cependant il est pénible et cruel pour un brave prince de laisser ses états tom-

Les Ruines d’ A ni.

Histoire.

ber en des mains étrangères , d’errer soi - même dans les domaines de l’ennemi : aussi futce un amer chagrin pour le roi Gagic , privé de son royaume , de se voir balloter comme un étranger au milieu des Grecs , chez qui il ne trouvait ni contentement ni repos. Ce prince si brave , qui , lorsqu’il s’agissait de reculer les frontières de l’Arménie , rugissait comme un lion et ébranlait le monde, maintenant réduit à une faiblesse pitoyable, s’agitait à l’aventure, perdant et consumant dans les larmes sa jeunesse et ses vingt-deux ans ; car il savait très bien que nul autre ne pourrait relever la royauté dans sa personne, ni la nation recouvrer son indépendance. Ce qui lui arrachait surtout des plaintes, c’était sa belle ville d’Ani , si méchamment livrée ; plaintes inutiles , toutefois , car les traîtres étaient ses propres seigneurs, et le spoliateur était César.

§ Y. Première prise d’Ani et mort du roi Gagic.

63. En 1046, Monomaque, fort du consentement de Gagic, envoya son général Nicolas en Arménie , avec beaucoup de troupes et porteur du rescrit royal qui devait le mettre en possession d’Ani, ainsi que de beaux présents pour le catholicos Pétros '). A cette nouvelle le prince Apirat, commandant de la ville, refusa de la livrer et dit aux Grecs: «Laissez venir le maître de céans, qui nous communiquera ses volontés. Tant que nous ne le verrons pas , nous ne pouvons nous dessaisir de la ville. » Sur cette parole les Grecs, transportés de fureur, environnent et commencent à attaquer Ani. Les Arméniens, témoins de leur violence , poussent des cris , s’appellent l’un l’autre et exécutent une sortie. Animés d’une rage indicible , ils tombent sur les Grecs , font un horrible massacre de leurs soldats et les expulsent de leur territoire.

64. Voilà ce qu’on peut attendre de la concorde et de louables efforts pour l’indépendance de la patrie. Fussent -ils peu nombreux, ceux que réunit une bonne intelligence mutuelle se sauvent et triomphent, grâce à l’assistance divine. Mais où manquent la concorde et le dévouement au devoir , la faveur du ciel se retire , et le coeur des braves fait défaut, comme il arriva aux habitants. Après avoir éloigné l’ennemi, à force de bravoure, voyant que leurs princes et seigneurs trahissaient la monarchie , que le roi était captif et pour jamais en exil, ils perdirent eux-mêmes toute énergie. La plainte à la bouche, ils se portèrent par masses aux tombeaux des rois Bagratides, et là, prosternés, pleurant, soupirant, ils maudirent avec doureur les auteurs de l’anéantissement de leur nationalité et de la dynastie.

Exaspérés par ces pensées, convaincus qu’avec la concorde l’assistance divine se retirait d’eux, ils désiraient du moins prévenir la ruine de leur métropole, par les fléaux de

1) Je ne sais jusqu’à quel point on peut admettre, ni en quelle année précisément il faut placer le fait, allégué par Vardan, p. 84, que Thodor, i. e. l’impératrice Théodora aurait proposé à Gagic de se faire grec , et de devenir, en l’épousant, empereur de Byzance. Il est vrai que Théodora, fille de Constantin VIII, frère de Basile II, avait du sang arsacide dans ses veines, puisque Romain Lécapène était Arménien d’origine ; mais si la proposition fut faite au roi Gagic, fut-ce en 1042, lorsque Théodora, non mariée, régnait avec sa soeur Zoé, ou en 1054, après la mort de Constantin Monomaque? c’est ce que nous ne déciderons pas. V. Tcham. t. II, p. 1039.

M. Brosset,

la guerre , et écrivirent au prince grec Asit. Celui - ci arriva et occupa paisiblement Ani non sans montrer beaucoup d’affection aux Arméniens.

65. Cependant la colère divine se fit sentir en différents lieux ; parce que les hommes avaient refusé de châtier les méchants et de défendre leur patrie , ils furent atteints de plusieurs fléaux vengeurs. Durant l’été de cette même année un affreux tremblement de terre fit tomber de majestueux palais et églises Les abîmes béants engloutirent beaucoup d’hommes, dont les cris lamentables retentissaient dans le fond, tandis que les autres chancelaient. Pour Monomaque et les Grecs, ils respirèrent du côté de l’Arménie et se réjouirent insolemment de leur exécrable conquête. Depuis lors ils furent maîtres de toutes les contrées de l’Arménie entière ’) , et laissèrent le malheureux peuple sans maître ni soutien. Ils auraient bien dû penser qu’une injuste entreprise fait perdre le fruit des plus saints efforts, et qu’une joie illégitime doit se tourner en chagrin: c’est ce qui leur arriva, car les Grecs ne tardèrent pas à perdre , outre ce qu’ils avaient enlevé aux Arméniens, les villes de leurs propres domaines.

66. A -peine eut -il occupé Ani, l’empereur envoya une armée contre Apousvar, prince persan de Dovin , pour le forcer à restituer aux Grecs , comme faisant partie du royaume, tous les territoires qu’il avait enlevés aux Arméniens, mais les Grecs subirent un si affreux désastre de la part des Persans1 2) que peu d’entre eux échappèrent. Une seconde armée grecque ne fut pas moins maltraitée, si bien que les musulmans s’unirent avec les Persans pour franchir la frontière d’Ani, et causèrent les plus grands maux aux chrétiens. Outre la destruction des églises et des beaux palais , plusieurs souffrirent le martyre , et parmi eux un vieillard , Yahram le Pahlavide , qui , malgré ses 80 ans , périt comme un brave. «Yahram, dit à son sujet le vartabied Aristakès, était un Pahlavide, un personnage puissant et illustre , doué d’une piété sublime et incomparable ; » ce fut une grande affliction pour les Arméniens.

1) Il ne faut pas prendre celte expression dans un sens rigoureux ; car si le roi de Yaspouracan résidait en effet à Sébaste , celui de Cars n’était pas encore dépossédé , et Coriké , roi de Lorhi , régnait paisiblement dans le Tachir, sans avoir rien à démêler avec les Grecs.

2) Ce fut en 1046. Aboulsévar avait inondé les plaines basses, aux environs de Dovin, au moyen d’une dérivation des eaux de la Zanga , et préparé une embuscade , où il périt beaucoup de Grecs. Une seconde expédition eut lieu au printemps de l’année suivante, sous la conduite de Télarkhos, qui causa beaucoup de dégâts et emmena un grand nombre de prisonniers, mais qui eut pour résultat l’aggravation du sort des chrétiens dans les états d’Aboulsévar; Tcham. II, 938. Cependant Grigor, fils du vieux général Yahram, périt aux portes de Dovin; son père lui-même, étant tombé aux mains des musulmans, fut mis à mort pour la foi, et son corps rapporté à Sanahin. Toutefois le P. Sargis Dclialaliants , Voyage dans la Gr.- Arménie , t. I , p. 225 , croit , avec beaucoup d’apparence de probabilité, que Vahram, avec sa femme Sophie, dut être enterré dans un couvent dépendant de celui de Marmachen. Pour la princesse Sophie, la chose paraît certaine, d’après une découverte dont parle cet auteur (v. sup. p. 67); quant à son époux, je ne verrais là qu’une conjecture probable, si une inscription, il est vrai, de l’an 1225, n’affirmait le dépôt des restes de Yahram à Marmacken. De Grigor, fils de Yahram, le nom n’est pas mentionné chez Aristakès, p. 43, mais chez Matthieu d’Edesse p. 67, Man. Roum.; Trad. fr. p. 80. Parmi les titres que Tchamitch attribue au prince Vahram, t. II, p. 941, se trouve celui de martsel, d’après Matth. d’Edesse, et que je n’ai pas retrouvé dans notre manuscrit: serait-ce une corruption du mot mardchal, mareskhal, alors à-peine connu en orient?

Les Ruines d’Ani. — Histoire.

67. Tant qu’avait vécu le grand Vahram , le respect pour sa personne contint les bourreaux grecs dans de certaines limites, mais après sa mort ils persécutèrent sans ménagement les Arméniens. Autant ils avaient fait d’efforts pour détruire la royauté à Ani, autant en firent-ils pour supprimer le catholicat arménien. Lors donc que Caménas eut succédé à Asitas, comme commandant d’Ani , il commença à se montrer irrévérencieux envers Pétros, et à écrire contre lui des rapports calomnieux à l’empereur , comme si le catholicos eût voulu soulever l’Arménie. Bientôt il lui ordonna d’aller résider à Carin , puis il le fit passer delà dans le fort de Khaght, presque captif; enfin l’empereur l’appela à Constantinople, où il l’engagea à se tenir dans une solitude honorée , « car il craignait, suivant l’historien de Lastiverd , qu’il n’allât opérer un soulèvement à Ani. » Plus tard , grâce à l’intercession du roi Gagic, il eut ordre de résider à Sébaste, où il mourut en 1058.

68. L’impitoyable Monomaque permit avec peine à Gagic de quitter Constantinople et de se fixer à Piza ’) , ville qu’il lui avait donnée en échange d’Ani. Là ce prince construisit un monastère , où il allait fréquemment pleurer sur la nation arménienne. Il eut deux fils1 2): Hohannès et David. Telle est la puissance du poison rongeur de la discorde, qu’un être désarmé enchaîne le lion de la bravoure, comme il advint à Samson, et en fait le jouet de peuples sans valeur. Minés par l’oisiveté, les durs ossements de ces princes s’affaissèrent au sein des villes grecques.

69. Après avoir dépouillé l’Arménie de toute autorité, Monomaque et ses grands n’en devinrent que plus acharnés contre ce pays , et réunirent leurs efforts pour en exterminer les derniers princes. Partout où il apparaissait quelque grande individualité , on se mettait à sa poursuite , afin de s’en servir , à force de serments et de grandes promesses, puis on lui arrachait la vie. Témoin de ces malheurs , Gagic aurait bien voulu passer de Grèce en Perse et delà tenter de ressaisir l’Arménie; mais les seigneurs arméniens, aveuglés par l’envie, refusèrent leur coopération ; v. § 84.

70. Marcos , métropolitain de Césarée , ayant poussé la haine contre les Arméniens au point d’appeler son chien Armen , Gagic , révolté d’un tel affront , alla à Césarée avec ses serviteurs, et invita chez lui le métropolitain, à qui il fit bonne mine. Au milieu de la joie d’un banquet, il se fit amener le chien, et demanda si c’était là Armen, et Marcos ayant répondu qu’on lui avait donné ce nom parce qu’il était encore tout jeune3), Gagic commanda à ses gens de mettre dans un sac le chien et Marcos, qui fut déchiré par l’animal. A cette nouvelle les Grecs furieux établirent en divers lieux des guets-apens, pour faire périr Gagic.

71. Malgré les précautions dont il s’entourait dans ses pérégrinations, le roi laissa

1) Pizou, ville de Cappadoce, qui devait être au voisinage de Césarée ; ville de la Petite- Arménie, S. -Martin, Mém. t. I, p. 186, 372. La situation précise en est inconnue.

2) Il avait épousé une fille de David, prince Ardzrounien de Sébaste.

3) Plus exactement, suivant Matth. d’Edesse, parce qu’il était gentil ; en grec appevoç peut donner un sens approchant de celui-là.

M. Brosset,

un jour son monde dans un endroit et s’approcha avec une poignée de gens de la forteresse de Cazistra1), dont les maîtres, trois frères, fils de Mantalé , apprenant l’arrivée du prince, apostèrent 50 hommes dans un certain lieu. Pour eux, ils allèrent en avant, pour le saluer, et l’amenèrent à l’endroit de l’embuscade. On fondit soudain sur Gagic, qui fut pris et déposé dans le fort. Les princes arméniens eurent beau se réunir et ouvrir les hostilités , afin de le délivrer , les scélérats le firent périr dans d’affreux supplices et suspendirent à la muraille son cadavre, qu’ils ensevelirent ensuite hors de la place. Un Arménien d’Ani, qui réussit à le dérober, le porta à Piza.

72. Telle fut la triste fin de la dynastie Bagratide, en 1079. Gagic était âgé de 55 ans, en avait régné seulement 3 et avait erré 35 ans en Grèce2). Retournons maintenant en Arménie, et voyons quel fut le sort du peuple sans maître ni chef. Les Grecs avaient cru qu’en supprimant les braves Arméniens , eux-mêmes deviendraient puissants , mais ils ignoraient que ces invincibles héros formaient le seul boulevard du pays contre les ennemis. A -peine eurent -ils disparu, les musulmans enhardis fondirent de toutes parts sur l’Arménie , foulèrent aux pieds et expulsèrent les Grecs , et emmenèrent les habitants en esclavage. C’est là le sujet des lamentations du vartabied Aristakès.3)

, § YI. Seconde prise d’Ani.

73. En 1046 les Grecs, maîtres d’Ani, l’ayant trouvé regorgeant d’opulence et de prospérité, ne le pillèrent point et en respectèrent les édifices, mais l’affaiblirent par l’éloignement des princes arméniens tenant à l’armée, et y firent entrer des Grecs, comme pour le défendre. Ils perdirent de vue, que la diminution des guerriers laissait la ville sans protection , en butte aux ennemis s’enhardissant : c’était la punition que leur réservait le créateur , comme il advint en effet.

74. Car en 1064 Alpaslan , roi de Perse, ou, comme ils l’écrivent, Elp-Arslan «le lion puissant,» fit irruption dans le pays de l’Ararat4) avec une armée nombreuse et, après

1) Le nom de cette place est écrit Kizistrha, chez Tchamitch, t. II, p. 1004. M. Dulaurier, trad. de Matth. d’Edesse, p. 420, croit que c’est l’ancienne Kybistra, au voisinage du mont Argei, dont le nom rappelle la plaine d’Ardzian, où était situé cette ville, suivant l’auteur arménien. Yardan et Matth. d’Edesse, sous l’année 560—1111, nomment Kendroscav la citadelle théâtre du meurtre de Gagic.

2) Davith, fils cadet de Gagic, fut tué en 1080, par son beau-père Apelkliarib, prince de Tarse ; l’aîné, Hohannès , avait épousé la fille du duc d’Ani, avant la prise de cette ville par les Seldjoukides. Il passa en Géorgie, puis chez l’émir de Gantzac, qui l’envoya à Ani, avec son fils Achot. Ce dernier fut empoisonné par un parent de Manoutclié Béni-Cheddad , émir d’Ani , et son corps emporté à Constantinople , où son père Hohannès était mort avant son arrivée. Ainsi s’éteignit le dernier rejeton de la famille Bagratide d’Arménie , presque au même temps où moururent, en Grèce, les deux derniers princes de la branche des Bagratides géorgiens du Tao ; Ilist. de Géorgie, p. 302.

3) L’intéressant ouvrage d’ Aristakès, imprimé pour la première fois à Venise, en 1844, et renfermant l’histoire de soixante années , jusqu’en 1071 , fait suite à celui d’Asolic, mentionné plus haut, p. 106 : ce n’est, à vrai dire, qu’une patriotique lamentation, du commencement à la fin. Lastiverd, patrie de l’auteur, est un bourg au voisinage d’Ardzen , dans la Haute-Arménie.

4) Avant de s’attaquer à Ani, les Turks seldjoukides n’avaient cessé pendant 17 ans de ravager les provin-

Les Ruines d’Ani. — Histoire.

avoir rougi la terre du sang des habitants , atteignit avec la môme impétuosité le district de Chirac, où il établit son camp, sous Ani. La ville avait pour commandant, au nom des Grecs, un certain duc Bagrat, de race arménienne, secondé par le Géorgien Grigor, fils de Bacgouran. Ayant considéré la très haute position de la ville , les édifices merveilleusement fortifiés et les tours construites par Sembat Tiézéracal, Alpaslan tomba en perplexité. Après un blocus de quelques jours, voyant qu’il n’y avait pas moyen de la réduire par les armes, il envoya ses éclaireurs examiner de quel côté il serait réellement possible de l’attaquer. Il se convainquit alors, qu’impénétrable de toutes parts, la ville n’avait qu’un côté vulnérable *) , et ordonna d’y faire avancer une catapulte d’une dimension énorme , propre à battre les murs. Pour les habitants , la vue de ce grand nombre d’ennemis environnant la ville les frappa d’épouvante , car ils n’en avaient jamais aperçu tant et , outre le défaut de préparatifs , n’avaient point parmi eux de bons militaires. A quoi bon une ville imprenable, quand l’énergie manque? D’ailleurs l’aspect de la grande machine, dressée devant la ville les jetait dans un désespoir mortel. Leur frayeur ne fit que s’accroître quand les Perses , à l’aide de la catapulte , lancèrent de grosses pierres contre les murailles ; ils ne surent plus que crier vers Dieu. Pour le duc Bagrat , réunissant ce qu’il y avait de guer-

ces, autrefois arméniennes, tombées au pouvoir des Grecs. Excité par Aboulsévar, Tliogril envoya, en 1047 Ibréhim-Inal et Gouthoulmich ravager le Yaspouracan et l’Arménie, jusqu’aux sources de l’Araxe. Dans l’hiver de 1048 les Turks allèrent jusqu’à Sper et au mont Parkhar ; l’année suivante ils prirent Ardzen et livrèrent aux Grecs la bataille de Capoutrou, qui coûta la liberté à l’Orbélian Liparit ; Cars fut pris le jour de Pâque 1050. Après quelques années de répit, Tliogril s’empara de Bercri, sur le lac de Van, et envoya un de ses corps d’armée jusque dans la Taïk. L’année suivante , il assiégea Cars et Bidlis , puis il s’unit avec Aboulsévar, pour inquiéter la frontière des Grecs. D’autres Turks , appelés par Ivané , fils de Liparit , ravagèrent les provinces d’Eriza et de Carin ou Erzroum. Slar-Khorasan assiégea en vain Edesse et pilla le territoire de Sébaste. Après la mort de Tbogril, en 1062, Alpaslan porta ses ravages au pays des Agliovans et dans la Géorgie méridionale ; v. Hist. de Gé. p. 326, sqq. Enfin la prise d’Ani par Mélik-Cbah, neveu d’ Alpaslan, couronna l’oeuvre de ces nomades, dont les Grecs dégénérés n’avaient pu triompher.

1) On voudrait préciser de quel côté eut lieu l’attaque 'des Turks. Suivant Matth. d’Edesse la ville était de toutes parts enceinte de rochers abruptes ^lupuilfinnu p ; seulement en un point elle était .... rinj[* l » or ce mot n’est point expliqué dans le grand Dictionnaire des PP. Mékhitaristes, 4° 2 vol. 1836. M. Dulaurier dit, p. 123 de sa trad. : «Un seul côté s’inclinait comme une plaine.» Je ne crois pas ce sens rigoureusement exact, car il n’ïmplique pas opposition à ce qui précède; toutefois ici le précipice devait être plus abordable , «dans la longueur d’un jet de flèche.» Aussi la ville avait-elle sa double muraille et son fossé plein d’eau, unissant les deux rivières; l’auteur persan du Nigaristan dit donc que les Turks firent usage de radeaux pour arriver à la ville ; v. IIIe Kapp. sur mon voyage, p. 105.

Quant au récit de M. Texier, Voyage en Perse et en Arm. 1. 1, p. 95, je ne puis le comprendre, d’abord parce que Timour n’a jamais pris Ani (aucun historien ne raconte ce fait , qui doit avoir eu lieu , suivant le voyageur, en 1386 ou 1387) ; ensuite et surtout, parce que ses indications topographiques ne concordent pas avec la localité. P. 94 , en entrant à Ani par la porte du Lion , le fond du tableau est occupé par la citadelle ; à droite on a le palais de Nouchirvan ; p. 95, l’assaut véritable était du côté de l'ouest , aux environs du palais ; les braves soldats de Timour n’ont pas agi du côté de l’Akhourian , où se faisait seulement une fausse attaque ; le fossé a été comblé avec des sacs , pour atteindre la muraille. Or le palais des Pahlavides est presque directement au N. ; le côté de l’ouest est la vallée encaissée et inabordable de l’Aladja-Tchaï, et les bords de l’Akhourian n’offrent de prise qu'à l’endroit du pont.

Le vieux corsaire Méhêmet, qui renseignait M. Texier, n’était pas plus solide, à ce qu’il paraît, en histoire qu’en géographie.

riers dans la ville , il combattait bravement et , de l’intérieur , tua bon nombre d’ennemis. Toutefois la catapulte, à force de lancer des pierres, ayant mis en danger ce côté du mur, Bagrat sortit par-là pour combattre et fit une vigoureuse résistance.

75. Au matin, avant le lever du soleil, les Persans firent jouer la catapulte du même côté, tellement qu’une partie de la muraille s’écroula ; ils poussèrent tous ensemble un cri de joie, pensant pouvoir pénétrer facilement dans la ville; les habitants aussi tremblaient que d’autres pans de la muraille ne s’écroulassent encore. Alpaslan donc encouragea ses troupes, qui se portèrent dans cette direction et s’efforcèrent de pénétrer dans l’intérieur, mais la brèche, étroite et pleine d’aspérités, leur rendait la chose impossible. Les habitants donc, voyant qu’ils pouvaient les repousser, réunirent tous leurs efforts pour faire tête, et en jetèrent beaucoup sur le carreau. Alpaslan se convainquit qu’il ne lui serait pas possible de prendre la ville du côté de la brèche, ni de renouveler autrepart l’attaque de la catapulte. Il ordonna donc à ses gens de cesser l’attaque et de battre en retraite ; de leur côté, les princes arméniens, non moins pusillanimes et découragés que les Persans, tremblaient de faire un mouvement en avant et, faibles de coeur, se figuraient que les assiégeants allaient revenir à la charge.

76. Ils délibérèrent donc de se retirer dans la citadelle Intérieure, de s’enfuir ou de remettre sans combat la ville aux Persans , qui , à la vue des formidables constructions d’Ani, pensaient les trouver animés de l’esprit des preux Arméniens, de fils patriotes, dignes de leurs ancêtres, qui allaient se précipiter sur eux et les exterminer. Ils ignoraient, qu’au lieu de cela il ne restait que des Grecs pusillanimes et quelques Arméniens grécisés, incapables de défendre une telle cité, protégée naturellement par la grande oeuvre de l’illustre roi Sembat. Sans compter qu’une ville forte réclame des habitants énergiques , de vigoureux guerriers ; car les sages l’ont dit , pour qu’une flèche perce une forte poitrine, elle doit partir d’une poitrine robuste.

C’est une chose surprenante : les Grecs avaient tout fait pour prendre Ani , sans crainte du jugement de la divine justice, sans s’émouvoir de pitié pour le cruel esclavage des chrétiens; maintenant ils se décident si aisément à le remettre aux mains de ces ennemis , qui déjà commençaieut à se retirer et à fuir. C’est qu’en effet une entreprise injuste croule bien vite, qu’un gain illégitime est toujours sous le coup de la justice de Dieu.

77. Conformément à leur décision , les lâches princes d’Ani se retirèrent donc dans la citadelle Intérieure ') et s’y fortifièrent, tandis que les malheureux habitants, qui n’avaient jamais vu de guerriers si infâmes, apprenant la retraite des princes, s’agitèrent et poussèrent tous ensemble des cris lamentables. Puis , voyant que les Persans avaient battu en retraite: «Il est temps de fuir,» dirent-ils. Jusqu’à 50,000 personnes sortirent donc et se dispersèrent, tirant d’un autre côté. Ce qui restait de troupes persanes, entendant le bruit

1) Tchamitch , t. II, p. 981 , parle, à deux lignes de distance, d’une citadelle Intérieure, aussi mentionnée chez Aristakès, p. 120, et d’une citadelle Supérieure , que je n’ai pas retrouvée chez les autres écrivains , mais qui paraît identique à la précédente.

Les Ruines d’à ni. — Histoire.

et les cris des fuyards d’Ani, furent dans l’étonnement. L’un d’eux s’approcha et, comprenant ce que c’était, en informa les autres. Quelques-uns se hâtèrent d’en porter la nouvelle à Alpaslan , d’autres pénétrèrent par la brèche, et ayant arraché un enfant des bras de sa mère, le montrèrent à leur maître, en disant: «La ville s’est livrée à nous. »

78. Alpaslan, d’abord incrédule, ne se rendit qu’à la vue de l’enfant: «Leur Dieu, ajouta-t-il, nous les abandonne aujourd’hui, ainsi que l’imprenable ville d’Ani. » En conséquence il se hâta de ramener ses troupes , qui pénétrèrent sans peine dans l’intérieur, comme un furieux débordement, et qui, l’épée au poing, s’unirent pour massacrer les habitants, avec une rage indicible, en représailles du massacre des leurs. Les rues regorgèrent de sang, et les eaux de l’Akhourian en furent rougies. Après cela les Persans brisèrent les portes des superbes palais, y entrèrent et les dépouillèrent de leurs richesses; les jeunes garçons et les vierges furent faits captifs , le reste fut égorgé sans pitié. Pour les princes, on les tortura horriblement , on leur coupa les membres , afin de tirer d’eux le secret de leurs trésors: en un mot, tous les coins de la ville s’encombrèrent de cadavres.

79. On se prit ensuite à enfoncer les portes des églises, à polluer les saints temples; les prêtres étaient jetés au feu, d’autres subirent d’affreuses tortures, afin qu’ils révélassent les richesses des églises. Ceux-ci furent égorgés tout vifs , ceux-là tenaillés impitoyablement : églises, palais, tout fut spolié jusqu’à la nudité. Un Persan, par un escalier secret de la cathédrale, arriva jusqu’au faîte et, avec beaucoup d’efforts, en arracha et fit tomber la précieuse croix d’argent qui ornait la pointe de la coupole ; delà , pénétrant dans la coupole même, il précipita en bas le beau lustre de crystal, apporté et dressé là par ordre du roi Sembat : ce dont Alpaslan fut indigné.

Ainsi , non content de massacrer sans relâche les habitants , l’ennemi détruisit avec rage les magnifiques édifices , si bien que le ciel môme , daus sa douleur , se voila tout-àcoup ; au milieu d’affreux éclats du tonnerre , il versa des torrents de pluie , qui inondèrent la ville et, dans leur cours, entraînèrent vers le fleuve les cadavres des morts. Bien que cet événement eût calmé la fureur destructive des Persans , cependant ils recommencèrent à fureter et à piller. l)

80. Ils tournèrent ensuite leurs armes contre la citadelle Intérieure , où les lâches princes, maîtres de la ville, s’étaient fortifiés, et ayant confié la place à une garnison, s’étaient enfuis par des chemins secrets. Les Persans n’eurent pas non plus de peine à y pénétrer, se saisirent des clefs et mirent tout au pillage. Alpaslan ordonna que ce qui restait de princes arméniens fussent envoyés en Perse , avec les autres captifs , en en laissant

1) Suivant les autorités qu’il a consultées , l’historien de l’Arménie fixe la prise de la ville au 30 maréri 513 , 6 juin 1064 ; d’après M. Dulaurier , Rech. sur la chronologie arménienne , p. 297 , le lundi 16 août. Je n’ai de foi implicite ni à l’un ni à l’autre témoignage et me contente de les citer ; car on pourrait tout aussi bien fixer la prise d’Ani au 31 décembre, et l'on ne sait si le jour, «un lundi après la fête de la Vierge,» donné par le seul Samuel d’Ani, éloigné du fait par environ deux siècles, est exact et authentique. Il resterait encore à fixer la durée du siège. A cet égard nous n’avons qu’un mot de Matth. d’Edesse , p. 123 : «Le siège durait depuis longtemps,» qui est tout-à-fait insuffisant; en sorte qu’ici encore on est réduit à avouer son impuissance.

M. Brosset,

seulement quelques-uns pour relever la ville. Il fit aussi amener de divers pays des populations destinées à la ville désolée, et en ayant donné le commandement à un Persan, avec quelques troupes , opéra sa retraite. Bien qu’Ani se fût en peu d’années rempli d’une population considérable , pourtant il ne recouvra point son ancienne magnificence et splendeur ; car ayant éprouvé de tristes vicissitudes , il vit ses malheureux habitants s’enfuir par masses en diverses contrées. ')

81. Dans ce même temps donc, en 1062, les citoyens d’Ani avaient commencé à émigrer en Pologne , comme nous devons le raconter plus bas , ce qui a fait dire à l’historien grec Jean , dans sa sympathie pour eux: «Telle était la pénible situation des peuples soumis à l’empire grec , en Asie et dans tout l’orient. « Les Grecs purent alors apprécier la bravoure et la sagesse des rois arméi iens , qui savaient triompher de leurs féroces ennemis, comprendre combien il est difficile de se tenir immobile en face de l’ennemi et d’administrer un royaume. Mais quel profit pour eux? le bien volé leur échappa, la nation arménienne disparut avec les dernières traces de la monarchie. Pour n’avoir pas su respecter un roi sage et valeureux , Dieu les livra aux mains de princes sans coeur , qui, en faisant la folie de s’enfermer dans la citadelle Intérieure, amenèrent la perte de la ville et d’une quantité d’Arméniens et de Grecs. Ce sujet a inspiré au vartabied Aristakès d’éloquentes lamentations.

§ VII. Troisième prise d’Ani.

82. En 1072 l’émir musulman Phatloun1 2), apprenant qu’Ani se relevait, eut le désir de le posséder et de le faire refleurir. Au prix d’une grosse somme , donnée au monarque persan Alpaslan, il l’acheta et y plaça comme commandant son petit-fils, le jeune Manoutché. Celui-ci, dès qu’il atteignit la virilité , répara les ruines et les murailles et fit appel aux notables Arméniens, dispersés en divers lieux, qui, s’y étant réunis, commencèrent à

1) Le roi de Vanand et de Cars , Gagic , fils d’Abas , fut lui-même tellement affligé de la prise d’Ani par les Turks , qu’il livra à l’empereur Constantin Ducas sa ville et son territoire , et reçut en échange la ville de Dzamendav , dans la Petite-Arménie, entre Amasia , Comana et Larissa , où il vécut en simple prince ; Tcham. II, 983. Il ne resta donc plus dès-lors qu’uu seul roi arménien , celui de Loré ou des Agliovans postérieurs.

2) C’était un émir de la tribu des Béni - Cheddad , maître du Karabagh et d’une partie du Chirvan. Pour sa généalogie v. Hist. de Gé. p. 344 et Bullet. Hist. Philol. t. VI, p. 193. L’indication de l’achat d’Ani par ce prince se trouve chez Yardan , p. 82 , et chez Tchamitch , II , 995 , qui dit en effet que Manoutché ou Manoutchar était petit-fils de Phadloun. Or il n’est pas croyable que Phadloun Ier, de la dynastie des Béni-Cheddad, vécût encore en 1072, passe encore pour Aboulsévar, père de Manoutché, qui, en 1063, 4, fit construire à Gantzac la porte de fer aujourd’hui conservée à Gélath. Il doit y avoir quelque confusion ici. M. S. -Martin, Mém. t. II, p. 434, dit bien qu’Ani fut donné par Phadloun à son petit-fils Manoutché, mais t. II, 235, citant une source arabe, il nomme Ménoudjéher frère de Phathloun , émir de Dovin. C’est là ce qui m’a fait dire dans l’article consacré à Manoutchar, Hist. de Gé. p. 344 : Phazl IL Manoutché, petit-fils de Phazl Ier, le Phaltoun des Géorgiens, et frère de Phazl II ; une imperfection de la disposition typographique des noms a été cause que j’ai commis moi-même une erreur dans le Bull . Hist. Philol. t. YI , p. 193, et que M. Ivanof , en reproduisant cette généalogie , dans le journal KaBuast, pour 1855, p. 382, a écrit : <I>a3jn> II huh MaHyue ; cf. Hist de Gé. p. 328, n. 2. La réparation des murs d’Ani par Manoutché est constatée par une inscription coufique sans date , v. 3e Rapp. p. 143, et ici même, lre Partie, p. 58. Il me semble donc qu’Ani fût acheté, ou par Aboulsévar pour son fils, ou par Phatloun, Phazl II, pour son frère.

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travailler au bien commun, dans un esprit de civilisation, et à respirer, grâce à ce prince. La prise de possession d’Ani fut donc un bien ; car Manoutclié, homme de haute intégrité, tout étranger qu’il était , se montra plus sympathique que les Grecs aux Arméniens , dépouillés par les Persans, et prit à coeur la prospérité de la ville.

83. Au même temps, en 1072 , Alpaslan fut tué et son fils Mélik- Chah devint souverain de la Perse. C’était un prince pacifique, de moeurs douces, clément envers les Arméniens, et qui laissa en paix l’Arménie. Le roi Gagic, encore vivant à cette époque, ayant appris ces bonnes nouvelles , éprouva le désir d’aller auprès de Mélik - Chah , et d’essayer par son moyen de rompre les fers de l’Arménie. Il en délibéra avec quelques seigneurs arméniens qui , non - seulement ne partagèrent pas ses idées , mais le détournèrent de former de tels projets, de peur que les Grecs, dès qu’ils en auraient vent, ne persécutassent les Arméniens, en disant: «Il n’y a plus de repos pour nous , ni en Arménie , ni même en Grèce. » Ces gens donc , qui n’aimaient que leurs aises , arrêtèrent par leur égoïsme malveillant l’exécution des nobles projets du roi. Autrement la bravoure et la sagesse de Gagic eussent sans aucun doute restauré la monarchie arménienne. Son coeur défaillit et se brisa , à la vue d’une telle indifférence. Etant resté en Grèce , en proie aux tourments de l’inquiétude , il finit par succomber sous les coups de vils assassins ; ses deux fils le suivirent au tombeau , et la dynastie Bagratide s’éteignit.

84-. Or en 1080 , au temps du prince Manoutché , le brave Rhouben, parent de Gagic ’), s’empara de la Cilicie et conquit par ses exploits une position indépendante. Ce fut le commencement de la dynastie Rhoubénienne de Cilicie. Là se trouvait Grigor-Vcaïaser, fils du grand prince Grigor-Magistros , qui fut reconnu l’année suivante comme catliolicos. Cependant les Arméniens d’orient , se croyant lésés , lui écrivirent pour qu’il vînt en personne , réintégrer le siège à Ani , ou qu’au moins il permit d’installer comme catholicos, en cette ville, Ter Barsegh, fils de son frère1 2). Ycaïaser consentit au dernier point, et en 1082 , de l’assentiment du prince Manoutché, plusieurs seigneurs se réunirent à Ani, où Stéphanos , catholicos des Aghovans , releva le siège de sa ruine , en sacrant Barsegh catholicos.

85. En 1086, Mélik- Chah fut si puissant qu’il arracha aux Grecs toute l’Arménie et s’avança jusqu’à la mer Méditerranée. Manoutché s’empressa de lui faire hommage d’Ani, dont il resta maître en son nom. Au même temps le catholicos Barsegh alla en Perse et

1) Il n’existe pas de témoignage certain que Rhouben , fondateur du royaume arménien de Cilicie , fût Bagratide, mais la tradition à ce sujet, propagée sans doute dans l’intention de perpétuer le dogme de la légitimité, est admise par les historiens. Vardan, sous l’année 548 — 1099, relate en effet la mort de Costandin, grand prince d’Arménie, fils de Rliouhen, parent du roi Gagic. Je n’ai trouvé cette indication ni chez l’historien Sembat, ni chez Vahram, dans son histoire en vers des Rhoubéniens. Kiracos , éd. de Moscou , 1858, p. 61, parlant de ces princes, dit qu’ils étaient de la descendance des fils de Gagic Ardzrounien, le premier roi arménien du Vaspouracan. Ils se rattachaient donc , au moins par les femmes , à la race Bagratide ; v. Addit. et éclairciss. p. 161 , Tableau généalogique.

2) Ce Barsegh, fils d'une soeur de Vcaïaser, était déjà archevêque de la province de Chirac et résidait à Ani.

M. Brosset,

pria Mélik-Chah de mettre un terme aux violences et injustices de ses sujets envers les Arméniens , qui émigraient en foule dans d’autres contrées. Le prince se rendit à son désir , ordonna qu’on portât la croix devant lui , en signe d'honneur , et le renvoya à Ani, comblé de bons traitements. Avec lui se trouvait son frère Grigor , et tous deux , sous la protection de Manoutché, maintenaient la tranquillité en Arménie.

86. En 1094, 7000 Thathars de la Scythie marchèrent contre Ani, qu’ils attaquèrent vigoureusement, et s’efforcèrent d’enlever. Mais le prince Grigor, frère du catholicos Barsegh, avec quelques braves, leur tint tête, les dispersa et fit périr plusieurs de leurs chefs. Lorsqu’à la même époque les musulmans exerçaient d’affreux ravages au pays de Vanand, un Arménien distingué en enleva et apporta à Ani la croix de Nouné1), transportée de Géorgie en Arménie par les soins de Chouchan, fille de Yardan - le - Grand. Ce fut le sujet d’une vive allégresse pour ceux d’Ani, qui fixèrent au jour du crucifîment la fête de la croix, aujourd’hui supprimée.

87. En 1104, après que les croisés latins, venus en orient, se furent rendus maîtres de Jérusalem et d’Edesse, le catholicos Barsegh alla résider en cette dernière ville, dont le duc, humain et bien disposé pour les Arméniens, lui donna des propriétés et des villages. Toutefois le catholicos allait de temps en temps à Ani, soigner son troupeau. De tous côtés on ne voyait que prospérité et bon ordre ; car sous un pasteur vigilant les brebis n’ont rien à craindre , au lieu que si le pasteur se livre au sommeil , le troupeau est en danger.

§ VIII. Quatrième prise d’Ani.

88. Après la mort de l’émir Manoutché, en 1110, d’après Samouel d’Ani, son fils Apelsouar lui succéda. C'était un homme faible et sans coeur. Aussi les Thathars2), devenus puissants, firent-ils beaucoup de mal à ceux d’Ani et désolèrent-ils toute la province de Chirac. Au lieu de faire acte de vigueur et de les chasser, Apelsouar résolut de vendre la ville à un émir musulman. A cette nouvelle les Arméniens effrayés ne trouvèrent pas de meilleure ressource que d’informer David, roi de Géorgie, qui arriva et bloqua la ville de divers côtés. Toutefois, grâce à des intelligences dans l’intérieur, les Géorgiens y pénétrèrent sans coup férir, en 1124, après une occupation de 60 ans par les Persans. Le roi David, non-seulement ne fit aucun dommage à la ville, mais encore la purifia, ainsi que les églises , de toutes les souillures des gentils , restaura la cathédrale , dont on avait fait une mosquée , et l’ayant fait bénir en grand appareil par les évêques , replaça la sainte croix

1) Sur les migrations de cette croix , chère à la Géorgie , v. Addit. et éclairciss. p. 76 ; Tchamitch , t. II. p. 87, 749; III, 17.

2) Sans entrer dans des détails étrangers au sujet, on sait qu’il s’agit de ces dynasties éphémères, détachées des Seldjoukides, qui s’établirent alors dans l’occident de l’Asie, telles que les Ortokides, les Seldjoukides d’Icoue et les atabeks , fondées vers cette époque , et qui n’étaient guère portées à ménager un faible état, comme celui des émirs d’Ani, de Dovin et de Gantzac.

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sur la coupole. Il confia ensuite la ville à Apelheth, prince géorgien, et à son fils Ivané1), et rentra de sa personne en Géorgie, emmenant Apelsouar 2) à Tiflis.

89. David mourut la même année. Son fils et successeur Démétré était Arménien par sa mère3). Beaucoup d’Arméniens, émigrés d’Ani en diverses contrées, ayant appris que les chrétiens en étaient maîtres de nouveau, revinrent s’y fixer. Dès avant la prise de cette ville, Grigor catholicos, frère de Chnorhali, voyant combien l’éloignement de la Cilicie, par rapport à l’Arménie, laissait la nation sans consolateur, avait résolu d’aller à Ani et d’y transporter le siège. Ayant écrit à Apelsouar pour obtenir son assentiment, l’émir le lui avait accordé avec joie; mais l’occupation géorgienne arrêta l'exécution de ce plan.

90. Or à l’époque de la prise d’Ani par les Géorgiens, Phatloun , fils aîné d’Apelsouar , se trouvait dans le Khorasan ; quand il eut appris l’événement , il leva à ses frais, en Perse , des troupes nombreuses , vint dans le Chirac , investit et commença à attaquer Ani. Ivané se défendit bravement; mais après un blocus d’une année, la faim se fit sentir dans l’intérieur et força les habitants à s’enfuir les uns après les autres. Ceux qui tombaient aux mains des Persans étaient massacrés sans pitié, si bien, qu’au dire de Samouel d’Ani, la terre était couverte d’ossements et de sang.

Les Persans firent de tels progrès dans leurs attaques, qu’ils s’enhardirent jusqu’à escalader les murs avec impétuosité ; mais là se trouvait une femme généreuse , Aïdziamn, qui leur résista bravement d’en haut et les chassa à coups de pierres. Ils eurent beau, du dehors , la percer de leurs flèches , rien n’y faisait ; elle arrachait leurs traits de son corps et les leur renvoyait , et fit tant de ravage dans leurs rangs , qu’ils étaient dans l’admiration d’une telle bravoure féminine.

91. Comme les deux parties étaient également fatiguées du siège, Phatloun envoya proposer aux chefs de la ville de la lui livrer à l’amiable , promettant de ne leur faire aucun mal et de ménager toujours une cité qui était son patrimoine héréditaire. Les habitants prirent terme , afin d’informer le roi Démétré , qui , réfléchissant qu’il ne pourrait à l’avenir leur assurer la tranquillité , du côté de l’ennemi , ordonna de traiter de la paix avec Phatloun , à condition que , sa vie durant , la ville resterait en son nom , et que la croix ne serait pas enlevée du faîte de l’église.

92. Phatloun y consentit et, après s’être lié par un serment, entra paisiblement à Ani, en 1126. Fidèle à ses engagements, il ne causa aucun préjudice et se montra toujours soigneux de conserver la paix. Par sa bravoure il réussit même à soumettre tous les environs. Toutefois notre nation resta dans un dur esclavage et vit sa misère augmenter journellement , suivant ce qu’écrit Samouel d’Ani. «Quoique ce prince, dit-il, préser-

1) C’étaient des Orbélians, de la seconde période ; v. Hist. de Gé. p. 389, et pour l’occupation d’Ani, ib. p. 359; Addit. et écl- p. 230, 232.

2) C’est Matth. d’Edesse, p. 234 du Mit., qui énonce ce fait, inconnu aux historiens géorgiens.

3) On croit que la famille des Churwachidzé , i. e. fils du Charwacha ou Chirvancbah , souveraine de l’Aphhliazie, descend des fils d’Aboulsévar, qui, suivant les historiens, ne revirent jamais leur patrie.

M. Brosset,

vât le pays des incursions d’autrefois , cependant les maux ci-dessus décrits , les anciennes réquisitions et violences , nous causaient une pauvreté et des privations indicibles , comme ce que l’Arménie éprouvait aux époques précédentes; tout cela alla en progressant jusqu’à celle où nous vivons.»

93. L’émir Phatloun , après avoir fait régner à Ani une courte tranquillité, ne put voir sans envie les pompes de l’église et ses riches ornements. La cupidité le poussa à s’emparer de ces précieux objets. La cathédrale avait alors pour sacristain le vertueux prêtre Grigor, disciple du vartabied Sarcavag, qui forma le projet d’aller vivre au couvent de Khor-Virap. Arrivé à Dovin, il eut peur, en voyant le nombre des musulmans. Mais comme il avait coutume de répéter sans cesse « Béni soit le Christ divin , fils de Dieu , » son compagnon lui dit par dérision: «Voilà le moment de bénir le Christ, suivant ton habitude. Si tu l’oses , dis en face des ennemis , Béni soit le Christ divin , fils de Dieu. » Le saint prêtre , animé de ferveur , se mit à élever la voix , en répétant sa bénédiction habituelle. Les musulmans, l’ayant entendu, le frappèrent cruellement; apprenant qu’il était d’Ani , ils le chargèrent de chaînes et l’envoyèrent à Phatloun , comme blasphémateur de leur foi. A sa vue l’émir se réjouit, en pensant que l’occasion serait bonne pour piller l’église. Ayant jeté le prêtre dans un cachot obscur , il se fit apporter les clefs de la cathédrale et maltraita Grigor, afin qu’il lui en livrât toutes les richesses. «Autrement, dit-il, tu ne sortiras jamais de prison, et je n’en ferai pas moins, par la force, ce que je veux.» Pour le prêtre , dédaignant ses menaces , il persévéra dans sa fermeté et ne cessa de prier le Christ, son refuge. La nuit suivante il apparut en songe à l’émir des hommes de feu, qui voulaient le déchirer; cette vision lui inspira une telle frayeur, qu’il en tomba grièvement malade, et ayant ordonné de tirer sur-le-champ Grigor de sa prison, le conjura de prier pour lui. Il eut bien de la peine à recouvrer la santé.

94. Cata ou Catherine , grand’mère de Phatloun , qui appartenait à la famille royale d’Arménie, était chrétienne. Non -seulement elle exhortait son petit-fils à épargner les chrétiens , mais elle avait élevé le jeune frère de l’émir dans de si vertueuses pratiques, qu’éclairé dès sa jeunesse de la lumière divine, son coeur s’embrasa de l’amour du Christ. Il quitta Ani et s’enfonça dans la solitude du mont Sépouh, où il passa 15 ans dans l’exercice d’une austère pénitence. Quand il était en prières, une lumière s’élevait au-dessus de sa cellule, et il mourut ainsi saintement, en Cilicie, au couvent de Drazarc. ')

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