I. — CARACTÈRE SPÉCIAL DE L'ARCHITECTURE MONASTIQUE DU MOYEN AGE
Voici, au sujet du caractère spécial de l'architecture monastique du moyen-âge, l'opinion d'un spécialiste éminent, peu suspect de partialité pour les moines et dont le nom fait autorité en la matière : « On comprend, dit Viollet-le-Duc, dans son Dictionnaire d'architecture, comment de vastes établissements richement dotés, tels que Cluny, Jurnièges, Saint-Denis, Yezelay, Cîteaux, Clairvaux, apportaient dans la construction de leurs bâtiments un soin et une recherche extraordinaires; mais lorsqu'on voit que ce soin, ce respect, dirons-nous, pour l'institut monastique, s'étendent jusque dans les constructions les plus médiocres, jusque dans les bâtiments ruraux les plus restreints, on se sent pris d'admiration pour cette organisation bénédictine qui couvrait le sol de l'Europe
d'établissements à la fois utiles et bien conçus, où l'art véritable, l'art qui sait nejaire que ce qu'il jaut, mais faire tout ce qu'il faut, n'était jamais oublié.
« On s'est habitué dans notre siècle à considérer l'art comme une superfluité que les riches seuls peuvent se permettre; nos collèges, nos maisons d'écoles, nos hospices, nos séminaires, sembleraient aux yeux de certaines personnes ne pas remplir leur but, s'ils n'étaient pas froids et misérables, d'aspect repoussant, dénués de tout sentiment d'art; la laideur paraît imposée dans nos programmes d'établissements d'éducation ou d'utilité publique; comme si ce n'était pas un des moyens les plus puissants de civilisation que d'habituer les yeux à la vue des choses convenables et belles à la fois; comme si l'on gagnait quelque chose à placer la jeunesse et les classes inférieures au milieu d'objets qui ne parlent pas aux yeux et ne laissent qu'un souvenir froid et triste ! . . . C'est a partir du moment où l'égalité politique est entrée dans les mœurs de la nation, qu'on a commencé à considérer l'art comme une chose de luxe et non plus comme une nourriture commune, aussi nécessaire et plus nécessaire peut être au pauvre qu'au riche.
« Les bénédictins (dont les Cisterciens ne forment en réalité qu'une branche) ne traitaient pas les questions d'utilité avec le pédantisme moderne, mais en fertilisant le sol, en établissant des usines, en desséchant des marais, en appelant les populations des campagnes au travail, en instruisant la jeunesse, ils habituaient les yeux aux belles et bonnes choses, leurs constructions étaient durables, bien appropriées aux besoins et gracieuses cependant, et loin de leur donner un aspect repoussant, ou de les surcharger d'ornements faux, de décorations menteuses, ils faisaient en sorte que leurs écoles, leurs couvents, leurs églises, laissaient des souvenirs d'art qui devaient fructifier dans l'esprit des populations. Ils enseignaient la patience et la résignation aux pauvres, mais ils connaissaient les hommes, sentaient qu'en donnant aux classes ignorantes et déshéritées la distraction des yeux à défaut d'autre, il faut se garder du faux luxe et que l'enseignement purement moral ne peut convenir qu'à des esprits d'élite.
« Cluny avait bien compris cette mission et était entré dans cette voie hardiment; ses monuments, ses églises étaient un livre ouvert pour la foule, les sculptures et les peintures dont elle ornait
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ses portes, ses frises, ses chapitaux, et qui retraçaient les histoires sacrées, les légendes populaires, la punition des méchants et la récompense des bons... » (Viollet-le Duc, Dictionnaire d'architeciure, tome II, p. 278).
Si l'auteur des lignes qui précèdent et qui était si bien au courant de ce qui concernait l'architecture monastique française, avait eu le loisir de visiter les ruines remarquables de l'abbaye de Villers, nul doute qu'il ne leur eût appliqué ce qu'il dit ici de Citeaux et de Clairvaux (où malheureusement les constructions primitives et vraiment dignes d'éloges n'existent plus qu'à l'état de souvenir) et qu'il n'y eût donné rendez vous à tous les admirateurs de cette noble architecture cistercienne, contrastant d'une façon si saisissante avec sa sœur aînée de Cluny, par son extrême sobriété d'ornement, voulue par la règle, ce qui, loin de lui nuire, en fait ressortir davantage l'incontestable supériorité. C'est surtout, en effet, de ces belles constuctions cirsterciennes du XIIIe siècle que l'on peut dire avec Viollet-le Duc que « Vari a su n'y faire que ce qu'il faut, mais faire tout ce qu'il faut ».