‹ Les ruines de l'Abbaye de VillersChapitre 40 sur 45 · RÊVERIE · texte numérisé non relu

RÊVERIE

Balancent sur la crête altière

De ces murs sourcilleux!

J'aime y voir la pâle lumière

De la lune, qui nous éclaire

Jusques au fond du sanctuaire;

Son mélancolique rayon,

Argentant partout l'herbe verte,

Paraît dormir sur le gazon

1-e ciel semble achever cette voûte entr'ouverte, Par où l'on voit passer les nuages du soir. Et seul le vent bruit dans l'église déserte... Villers! à ce moment, oh ! que j'aime à te voir ! (.'est l'heure où l'on peut seul rêver avec délices, Où seul on peut errer sous tes arceaux détruits. Quand tout dort, les parfums dans les brillants calices,

L'enfant dans le berceau, les oiseaux dans les nids

Salut, ô grand vaisseau ! Salut, église sainte ! L'âme y sent encor Dieu par l'impie exilé. Combien, temple béni, dans cette vaste enceinte, Sous l'œil du Dieu clément, de larmes ont coulé ! Combien de preux, fuyant les pompes de la terre, Ont pleuré leurs péchés aux pieds de l'Eternel!

Devant l'autel brisé le chœur est solitaire

Autrefois, à minuit, l'airain du monastère

S'ébranlait douze fois. A ce nocturne appel,

Annonçant aux échos l'heure de la prière,

Les moines, tout en blanc et portant leur missel,

Défilaient à pas lents, de leur cellule austère,

Et venaient se ranger au pied du saint autel.

Et maintenant, au lieu de ces pieux cantiques,

L'aquilon mugit seul sous les branlants arceaux ;

Et l'on croirait ouïr les voix mélancoliques

Des moines qui sont là gisant dans leurs tombeaux.

Les halliers ont grandi sur la place des stalles,

Et la ronce envahit les sombres corridors ;

Et le reptile impur se glisse sur les dalles

Couvertes des blasons des morts.

Ton église n'a plus ses chevaliers de pierre,

Couchés silencieux sur leurs sombres tombeaux,

Joignant les mains comme pour la prière

La stupide fureur de vandales nouveaux,

APPENDICE

Des moines et des saints a profané la cendre,

Sous leurs marbres sacrés qui n'ont pu la défendre.

Salut, cloîtres bénis, sur le sol affaissés!...

La méditation paisible et solitaire

Y jetait ses rayons sur tous les fronts baissés.

Et les yeux vers le Ciel remontaient en prière

La lune ne vieni plus éclairer les vitraux

De son reflet si doux, quelquefois fantastique

Ils ne sont plus : — le lierre à ce pieux portique Dans l'ogive entr'ouverte a mis ses verts rideaux. Là, souvent, je m'assieds, au souvenir fidèle, Sur un socle moussu que le temps a brisé. Là, mon rêve, toujours, vient déployer son aile :

Je songe à l'avenir en voyant le passé

Huit siècles ont bâti le pompeux monastère; Huit siècles sont venus saluer sa grandeur; 11 n'a fallu qu'un jour pour le jeter par terre, Quand est passé sur lui le souffle du Seigneur. Quatre-vingt-treize est un coup de tonnerre

Pour réveiller notre torpeur !

Mais après la tourmente,

La Croix toujours reparaît triomphante.

L'impie en vain contre elle augmente sa fureur; Son marteau démolit, dans sa haine cruelle, De huit siècles passés les restes éclatants; Mais la Religion, la divine immortelle, Marche à l'Eternité sur les débris du temps!

1 lj'8.

Les Ruines de l'Abbaye de Villers en Hiver.

(rêverie.)

Aujourd'hui, s'il te faut, ô penseur solitaire. Pour éveiller encor les rêves dans ton cœur, Un spectacle rempli de sauvage grandeur, Visite l'abbaye à présent si austère.

Le printemps n'a plus là ses riantes couleurs;

Le pied n'y foule plus une molle verdure ; Aux fentes des vieux murs on ne voit plus les fleurs Qui rappellent à l'osa1 la vivace nature ; Plus aucun bruit ne sort de l'épaisse ramure, Plus de brise embaumée et plus d'oiseaux chanteurs. Le vent même se taît. — Plus ce bruit monotone Qui passait gémissant sous les mornes arceaux En venant secouer les feuilles de l'automne.

C'est le silence des tombeaux !

Mais ce silence et ce mystère

Plaisent au poète rêveur.

La solitude m'est bien chère

Et c'est quand tout semble se taire

Qu'on entend mieux la voix du cœur.

La neige a tout couvert de sa blanche fourrure. Je foule de mes pieds son pâle el froid manteau. Unissant à ton deuil celui de la nature, Villers, en ce moment, tu me semblés plus beau.

La neige partout te couronne ;

Sur tes hauts murs, sur tes arceaux,

Je voix partout les arbrisseaux

Et le noir sapin qui frissonne

Sous le poids des frimas abaisser leurs rameaux

Et l'eau du ciel, perçant la voûte,

Et se congelant goutte à goutte

Vient former en dessins divers

Les stalactites des hivers,

Où du soleil le rayon pâle,

Fait par moments briller aux yeux

Ces beaux tons de nacre et d'opale

En des reflets capricieux.

Et je monte en rêvant le flanc de la colline Où le grand chêne était planté par Saint-Bernard. De ce sommet béni, mon œil sur tout domine. Le monastère entier s'étale à mon regard ; Sur les murs, sur les bois, la blanche neige ondule, Recouvrant tristement sous ses larges replis Et les sombres sapins et les mornes débris. Là, l'homme en paix, priait dans l'austère cellule, Sanctifiant son âme aux pieds du crucifix, Mais l'impie est venu : la fureur sacrilège Nivela le couvent de son sanglant marteau;

APPENDICE

Il n'en reste plus rien qu'un pli dans le manteau

Dont l'a recouvert la neige.

Tu n'es plus ! — Et pourtant mon esprit te devine

Car la grandeur de la ruine Me montre ta grandeur — et l'esprit sans effort Peut rebâtir le monastère, Comme sous les plis d'un suaire On devine les traits d'un mort.

Ton église, à mes pieds, de son architecture Etale à découvert la puissante ossature. Les murs sont dépouillés. Sur leurs appuis branlants Se dresse une forêt de hardis f.rcs-boutants. La Foi seule a bâti ce poème de pierre, Dont l'aspect colossal, mais triste maintenant. Fait dans tout cœur chrétien réveiller la prière Et fait courber le front au plus indifférent. Il ne reste plus rien de ta splendeur passée ! Ainsi que le cadavre où la mort et le temps Impriment tour à tour leur dent froide et glacée Pour ne plus en laisser que les seuls ossements, On dirait, en voyant l'église mutilée, Un squelette géant couché dans la vallée. Bientôt va revenir le joyeux renouveau.

Aux fentes des vieux murs les jaunes giroflées Montreront les bouquets de leurs fleurs étoilées Comme des fleurs de deuil croissant sur un tombeau.

Mais toi, tu ne dois pas revivre,

Car c'est une mort sans réveil...

Le printemps, l'été vont se suivre

Sans te tirer de ton sommeil.

En attendant que tout finisse, Que ton dernier débris disparaisse et périsse, Tu restes là, debout, rappelant en ce lieu

Des hommes la folle injustice

Servant la justice de Dieu l),

i) Ces deux compositions délicieuses, de si grande envolée, qu'en les lisant on croit entendre un Victor Hugo, mais un Hugo d'inspiration éminemment chrétienne, sont l'œuvre d'un modeste ecclésiastique du diocèse de Malines. Cet humble amant des muses, qui aimait à se cacher sous le voile de l'anonymat, fut enlevé bien jeune encore à l'affection de ses nombreux amis et à ses chères rêveries poétiques de si magnifique envergure.

Les Ruines de Villt rs.

Oui, je t'ai salué dans ta gloire écroulée,

Villers, vieille abbaye, ô ruine scellée

Du souvenir des temps, des vertus et du deuil !

J'ai salué ton temple et ton cloître gothiques!

Si beaux dans leurs débris noirs et mélancoliques,

Que tout l'homme tressaille en franchissant ton seuil.

Que de tristes pensers ont assailli mon âme

Quand j'ai vu ces lieux saints que le fer ou la flamme

Ont dévasté sans but, puis ont laissés déserts :

Quand j'ai gravi le haut de ces murs en ruines,

Où ma main a cueilli, comme au front des collines,

La bruyère, humble fleur du rocher, dans les airs.

Depuis la haute voûte et jusqu'aux geôles sombres, Villers, j'ai parcouru, parlant à tes décombres. De ton vaste linceul les coins et les recoins; Je suis descendu même aux caveaux funéraires. Où la main des bandits fouilla les saintes pierres, Où les tombeaux brisés sont encor des témoins.

Quels charmes j'ai goûtés à copier tes restes, Tes blasons, tes arceaux, tes nervures célestes, Ton temple où les ramiers viennent lisser leur bec, Ton corps abbatial, ton réfectoire ogive, Et cette cour d'honneur où nul hôte n'arrive Que l'oisif qui te jette un regard froid et sec.

J'ai frémi de respect en foulant ta poussière : Je devenais meilleur en touchant chaque pierre Que tes moines pieux ont dû toucher jadis, Et même en effaçant, — ô lâchetés cruelles! — Des vers inscrits sur toi par des mains criminelles Qui viennent t'insulter jusque dans tes débris.

APPENDICE

Et quand, triste cl levant à ta splendeur éteinte, De ton temple en lambeaux j'ai visité l'enceinte. Oui, malgré moi, mes pleurs ont mouillé le parvis. Le parvis? 11 n'est plus! La ruine amassée Comblerait les trois nefs si l'ogive élancée Ne s'envolait au ciel sous nos regards ravis.

Oh ! comme ils bâtissaient ces vieux anachorètes Qui donnaient, pour fonder leurs pieuses retraites, L'un sa pensée, et tous, leurs bras et l<:urs labeurs, Et redoublants d'efforts aux travaux du saint temple, Sous les yeux d'un Bernard et sous son grand exemple, Du vrai style chrétien devenaient créateurs '■

O Villers ! c'est ici que tu vis de ta vie !

C'est ici ton bouquet, ta splendeur, ton génie,

Le monument vivant de tes jours les plus purs,

— Bien qu'ici, plus qu'ailleurs aient passé les vandales,

Qu'ils aient anéanti l'autel, la Croix, les dalles,

Qu'ils n'aient laissé debout que les pans de tes murs !

Mais ce temple, témoin île ta grandeur passée, Ces contre-forts, soutiens de la gloire éclipsée, Enfin ces murs sacrés, vieux échos de ta foi, Ces murs que le soleil dore à travers la voûte, Ont un chant, joie et deuil, que ma pensée écoule. Et je tombe à genoux, et je prie avec toi.

Dans ces nefs sans toiture il reste donc une âme.

Un cœur que je comprends, qui me parle et m'enflamme

Qui vit dans ton silence et lui rend une voix.

Il me semble qu'au bruit de mes pas dans le temple,

O monastère aimé, ton regard me contemple

Et tu revêts ta vie et tes jours d'autrefois !

L'orgue saint retentit sous ton sacré portique; .le vois l'encens monter vers la voûte gothique; Dans tes tours a vibré la cloche aux chants divins; Tes enfants sont nombreux, pleins de foi, pleins de vie: Bernard du haut des cieux veille sur Garandie, Le berceau des vertus et la tombe des Saints.

Les voilà tes enfants que garde ta mémoire, Dans leurs robes de lis à la ceinture noire, Livrés à la prière, au travail pour le Ciel ! Les voilà noble et serf confondus dans la foule Avec l'ancien croisé qui prit la blanche coule Et suspendit son glaive aux murs du saint Autel!

Oh ! pourquoi, jours de gloire, hymnes, moines et glaives, Pourquoi n'êtes-vous plus que fantômes et rêves ? Pourquoi l'Autel sacré n'est-il plus au lieu Saint? Pourquoi, sous le vain nom de libertés féroces, Le fer démolisseur, mû par des bras atroces, A-t-il détruit le cloître et le temple chrétien ?

Pourquoi le dévastant surtout pierre par pierre, Plus que le flot houleux du torrent populaire, Plus que les ans aidés des hivers et du vent, Pourquoi le mercenaire, acheteur sacrilège, Osa-t-il arracher de leur auguste siège La charpente, le plomb, le fer du vieux couvent?

Ah, ne murmurons point ! Sur ce monde fragile,

De la feuille tremblante au roc du saint asile,

Tout tombe : hélas ! pourquoi ? C'est le secret de Dieu.

Tu tombes donc aussi, vieille et noble demeure

Et, te voyant crouler chaque jour, à toute heure,

A tes restes bénis il me faut dire adieu.

Peut-être quand vers toi mes pas viendront encore Auras-tu disparu sous le temps qui dévore, Eglise dont la voûte est changée en forêt ! O chênes, géants nés sur l'arcade ogivale Oh ! n'allez pas, cédant sous la bise en rafale Hâter le dernier jour du monument muet !

Peut-être en ce moment, hélas ! mon œil humide

Sur ces murs lézardés jette un regard avide

Pour la dernière fois! — Mais, souvenir sacré!

A mon âme attristée il semble, église sainte,

Que ma main sur ton cœur a mis sa douce empreinte,

Qu'elle t'a réchauffée, — et que tu m'en sais gré.

APPENDICE

Adieu ! mon oeil de loin, retraite désolée, Cherchant ta masse informe à travers la feuillée T'offre encore un salut d'amour et de regrets Adieu ! le front penché, le cœur gros, je te quitte Comme un ami qui t'aime ou comme dans leur fuite Ont dû tes derniers fils s'éloigner pour jamais.

Quand, souvent, de bien loin, Villers, je songe à toi, Mes souvenirs heureux me causent quelque émoi. Je revois, en rêvant, tes collines boisées, Tes jardins, tes étangs aux rives ombragées. . .

De ton cloître effondré, je reconstruis les murs; Le style de ton temple est toujours des plus purs. Ton ruisseau murmurant passe sous l'Abbaye; La cloche du Moulin est toujours obéie.

C'est là que les amis racontent leurs exploits. Ils ont escaladé tous les rebords des toits, Visité les trous noirs qui tenaient lieu de caves... Ils se donnent les airs d'explorateurs fort braves !

Ton palais qui n'est plus, jouit d'un grand renom ; Plus d'un noble y laissa la trace de son nom. Plus haut, se trouve encore la longue Promenade, Le Repos de l'abbé, du bout de l'esplanade.

Que de jolis détails disparus pour toujours I

Le seul pignon debout est troué de maints jours!

Que de fûts renversés! de fenêtres absentes!

Il n'est plus de toiture; il n'est plus de charpente!...

Nosmm (i).

Villers.

A Monsieur G. Boulmotit.

(i) C'est sous ee pseudonyme (que nous respectons, quoique l'auteur nous soit bien connu) que ces belles strophes parurent pour la première fois en 18S9, dans la Galette de Liège.

J'erre fort tristement en tes recoins obscurs... Que d'informes débris provenant de tes murs ! Le chercheur y trouva des pierres sculptées. . . D'imbéciles gamins en ont tant abîmées'...

Les moines de Cîteaux, habiles constructeurs, N'ont jamais pu rêver de ces sots destructeurs. En tous lieux, l'ignorance a pour sœur la sottise. Il faudrait l'éclairer, mais rien ne la maîtrise!

La salle du chapitre était un vrai bijou. L'étage, en s'écroulant, a rebouché... ce trou! Et la voûte ogivale! Ah! l'affligeante histoire! S'affaissa lourdement sur le beau Réfectoire...

C'est en vain que l'on cherche un endroit épargné. Pourtant, on trouve encore, en un coin éloigné, Ce qui fut bien longtemps la belle Brasserie. La longue liane au lierre s'y marie.

Au doux soleil levant, l'ensemble est toujours beau, Lorsque le fin brouillard couvre, de son manteau, Ces cours que parcouraient de pieux personnages Auxquels sont toujours dûs de sincères hommages.

Le soir, l'impression diffère et charme encore, Car insensiblement s'éclaire le décor.

On oublie, un instant, cette grande infortune... Tout paraît s'animer aux rayons de la lune.

Un artiste de goût, qui se disait ton fils (i J, Débarassa ton sol d'inutiles débris.

Il t'a consolidé pour de longues années, Tu cours ainsi vers de nouvelles destinées.

Emile lefèvre

Reims, le 4 avril içoj.

1) Charles Licot, architecte et principal restaurateur des ruines de Villers.

APPENDICE

L'Abbaye de Villers

Lorsque la nuit descend dans la vallée, Pour la couvrir des plis de son manteau. L'on n'entend plus sous la voûte étoilée, Ç)ue le tic-tac du vieux moulin à l'eau La lune brille et sa pale lumière Blanchit les murs du cloître renversé.

Rbi-rain :

Tristes débris couchés dans la poussière, Racontez-nous l'histoire du passé (bis)

Villers-la-Ville, a sa légende antique,

Des moines blancs, réveillés à minuit,

Vont à pas lents, à l'église gothique,

Au pied du chœur s'agenouiller sans bruit.

Les feux follets, hôtes du cimetière,

Eclairent seuls le grand autel brisé. [Refrain.)

Pendant le jour, la chèvre aux cornes rude-;.

Erre, en broutant l'herbe et les églantiers,

Ç)ue par hasard, le vent des solitudes.

Sema partout jusque dans les sentiers ;

Le roitelet, abrité sous le lierre,

Jette aux échos son hymne cadencé. (Refrain.)

(i) La mélodie si « empoignante" de cette magnifique poésie, est aujourd'hui à peu près universellement connue. En tous cas, on la trouve soigneusement notée à la page 32 du Chansonnier populaire, en vente au prix de cinquante centimes, chez la plupart des libraires du pays wallon .

i6o ABBAYE DE VILLËRS.

Pouvoir, grandeur, tout s'abîme et tout croule Quand l'heure sonne à l'horloge des temps; Et Dieu jamais, n'a dit aux flots qui coulent De remonter la pente des torrents.

Comme un coursier lancé dans la carrière, Vers l'avenir, l'homme semble poussé.

Refrain :

Et de débris couchés dans la poussière Remplit ainsi l'histoire du passé (bis).

Table des Matières.

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