‹ Les ruines de ParisChapitre 1 sur 8 · Les ruines de Paris · texte numérisé non relu

Les ruines de Paris

Paris est la ville du monde où l'on se retourne le plus. Un matin du mois d'avril 1851, les passants du quai des Grands-Augustins se retournaient donc en soui'iant poursuivre des yeux un homme assez bizarrement vêtu.

Il avait un vaste habit bleu comme celui dans lequel la tradition a boutonné Gœthe et Benjamin Constant; mais la solennité de cette livrée diplomatique était amoindrie par un mystérieux gilet noir et une cravate de la même couleur, qui prohibaient, à eux deux, toute trace de linge.

Cet homme était grand et gros; sa physionomie était ouverte comme un champ de foire. On lisait l'intelligence sur ses traits, mais une intelligence inquiétante. 11 y avait trop d'activité dans ses yeux, trop de frémissements dans ses narines, trop de gonllements

dans sesièvrcs ; en un mot, tout était poussé à l'extrême chez lui : ses cheveux étaient trop crépus, ses favoris trop épais ; et il s'échappait de toute sa personne une exagération de grandes manières qui touchait de près à la parodie.

La principale originalité de ce colosse consistait dans un chapeau de peluche bleu-de-roi.

Cette coiffure inusitée suffisait pour justifier la curiosité et les sourires des passants, qui le prenaient, les uns pour un membre du Congrès de la paix, d'autres pour un marchand d'orviétan.

Ces derniers étaient sans doute les mieux avisés, car l'homme au chapeau bleu qui rasait les boutiques du quai, sans daigner accorder un regard aux livres, aux gravures et aux renards empaillés dont ce quartier de Paris est le réceptacle, s'arrêta tout à coup devant un écriteau ainsi conçu: Dépôt d'Eau de Cologne au rabais. — Oh! oh ! murmura-t-il, voilà mon affaire! Cet écriteau était accroché au magasin d'un bouquiniste, qui cumulait ainsi la vente des parfums et celle des belles-lettres ; magasin sombre, rempli de poussière, mais spacieuxet terminé parunescaliertournant. à deux fins, c'est-à-dire montant d'un bout à deux étages encombrés de livres, et, de l'autre bout, plongeant dans une cave également approvisionnée.

L'homme au chapeau bleu examinait ces dispositions, tout en feignant de lorgner à travers les vitres quelques vénérables in-folio, à tranches rouges comme des rosbifs.

Il n'y avait en ce moment dans le magasin qu'une jeune fille, cantonnée derrière un comptoir, chargé aussi de livres. Elle cousait ; mais sa distraction était visible, et, par la porte restée ouverte, elle regardait sans cesse sur le quai. On pouvait, sans un grand mé-

rite de perspicacité, supposer qu'elle épiait le passage d'une personne attendue.

Cette supposition étaitappuyée parles interrogations fréquentes qu''elle adressait à une grosse montre en argent suspendue en face d'elle, au-dessus d'une cheminée.

Après cinq minutes de délibération, lliomme au chapeau bleu, s'étant assuré que la jeune fille était bien seule, se décida à entrer dans le magasin.

A son aspect, la jeune fille, dérangée et trompée dans son attente, fit un mouvement de contrariété; sans se lever, elle formula la phrase sacramentelle :

— Que désire monsieur?

— Madame, dit-il après avoir exécuté un salut comme on exécute un pas de danse, vous avez ici un dépôt d''eau de Cologne?

— Oui, monsieur.

— De véritable eau de Cologne?

— Oui, monsieur.

— J'en voudrais une forte quantité : en avez-vous en barrique ?

La jeune fille ne lui avait parlé jusqu'alors que machinalement, et en continuant de porter ses regards sur le quai; mais, à cette question si imprévue, elle leva les yeux, et, croyant à une plaisanterie, elle répondit d'un ton sec :

— Non, monsieur.

— C'est fâcheux !

— Notre eau de Cologne est en flacons ou en rouleaux de soixante et quinze centimes.

— Cependant, mademoiselle, — car je crois m'apercevoir que c'est à une demoiselle que je m'adresse, — j'aurais besoin de cette liqueur en quantité considérable.

Cet homme débitait ses phrases avec un tel sang-

froid que la jeune fille dut le prendre au sérieux. Elle ne s'aiTèta pas à ce que son costume offrait d'excentrique : nétait-elle pas accoutumée à voir tous les jours dans son magasin les savants les plus étrangement accoutrés, les amateurs les plus sordides ? A sa demande réitérée, elle répondit donc cette fois avec politesse :

— Je ne doute pas qu'il ne nous soit possible de fournir à toute espèce de commande, mais il vous faudrait voir mon père, et il vient de sortir. Je n'attends son retour que dans une heure.

— Ah! très bien. Alors, je ne prendrai aujourd'hui que quelques échantillons.

— A votre aise, monsieur.

— Veuillez me donner cinquante rouleaux.

— Cinquante rouleaux forment juste une caisse.

— Une caisse ; soit.

— A quelle adresse faudra-t-ill 'envoyer?

— Il est inutile de prendre cette peine, mademoiselle ; j'ai là un laquais.

Sur un signe dé l'homme au chapeau bleu, un petit garçon entra. Malgré cette qualification de laquais, force nous est d'avouer qu'il ressemblait à s'y méprendre à un modeste commissionnaire.

La fllle du bouquiniste lui remit une caisse de bois blanc qu'elle avait été chercher dans un placard.

— Allez, maintenant ! dit le singulier acheteur au commissionnaire; vous savez où vous devez m'attendre?

— Oui, monsieur, vous me l'avez dit tout à l'heure : c'est...

— Bien, bien ; partez.

Et en se retournant, avec une grâce infinie, pendant que le petit laquais emportait la caisse :

— Auriez-vous la bonté de me remettre la facture acquittée, mademoiselle ?

La jeune fille avait saisi la plumo.

— Vendu à monsieur...? demanda-t-elle.

— A la maison Pomard, Issakolî et compagnie, de Constantinople. Je ne suis que son représentant à Paris.

— Voici, monsieur.

— Voulez-vous me rendre? dit-il en tirant d^un portefeuille de cuir, volumineux comme une berline, un chiffon huileux couvert de caractères et de signatures indéchiffrables.

— Je ne connais pas ce papier, répondit-elle naïvement.

— Billet de la Banque de Constantinople.

— Un changeur seul vous le prendra, monsieur.

— Vous croyez? fit-il avec un étonnement sublime. Mais, alors, veuillez me suivre chez le changeur, mademoiselle ; car, en dehors de ce billet de banque, le hasard veut que je n'aie pas un seul louis sur moi.

— Il m'est impossible de mabsenter.

— Ou plutôt... tenez, je vais rappeler mon laquais, car je ne sais vraiment ce que vous seriez en droit de supposer...

Il se précipitait déjà vers la porte.

— Non, monsieur, ne le rappelez pas, dit-elle.

— Cependant... ,

— Non ; d'ailleurs, il çst trop loin.

— Vous avez raison; mais comment arranger cette affaire ? Vous me voyez désespéré.

— Eh bien! laissez-moi...

— Mon adresse! c'est cela, interrom|iit-il vivement. La marchande, que l'inquiétude commençait à gagner,

allait peut-être exiger un nantissement d'une autre espèce, lorsque son attention fut détournée et accaparée par l'arrivée d'un jeune homme.

\ la demi-exclamation qu'elle laissa échapper et à

la rougeur qui couvrit son visage, il était facile de deviner que c'était lui qu'elle attendait.

L'homme au chapeau bleu profita de cette circonstance.

— Rue du Musée, n» là, dit-il en se penchant sur le comptoir.

La jeune fille se hâta d'écrire.

— Bien, monsieur. Mon père se présentera chez vous demain matin.

— C'est au mieux. Mes bureaux sont ouverts de dix heures à quatre heures. Mademoiselle, je suis sensible à la preuve de confiance dont vous venez de m'honorer.

Et, faisant décrire un demi-cercle à son chapeau bleu, il sortit, en comprenant dans la même salutation le jeune homme et la jeune fille.

Celle-ci, bien qu'elle regrettât son imprudence, s'empressa de chasser toute idée importune pour ne s'occuper que de son nouveau visiteur.

Il s'était assis modestement dans un coin de la boutique, après avoir salué. Silencieusement aussi, il avait promené ses regards sur un rayon et atteint un livre, qu'il paraissait disposé à lire d'un bout à l'autre. C'était évidemment un de ces amateurs, un de ces bibliophiles fervents qui se font les habitués presque quotidiens des magasins de librairie. Il pouvait avoir vingtcinq ans; son visage était distingué, ses manières étaient douces ; mais les joies de la jeunesse n'éclairaient pas son front. S'il parlait avec le marchand, c'était toujours de manuscrits rarissimes; jamais un mot qui lui fût personnel, jamais un détail sur sa profession, sa fortune ou sur son pays. Jorry, c'est te nom du bouquiniste chez qui nous avons introduit le lecteur, lui avait A'endu autrefois un assez grand nombre de volumes; mais, depuis quelque temps, les achats du jeune homme avaient diminué, puis ils s'étaient interrompus

tout à coup. Malgré cela, il n'avait pas cessé de venir chez M. Jorry ; il j passait de longues heures à feuilleter ses auteurs favoris, indifférent au bruit des conversations, oubliant tout le monde et se croyant oublié, n'apercevant personne et se croyant inaperçu.

Il n'avait pas été difficile au libraire de flairer la l'uine sous ce manège; mais il avait gardé ses remarques pour lui-même, et il avait continué à accueillir son ancien client, autant par reconnaissance de ses achats d'autrefois que par un calcul habile et caché. M. Jorry, qui, entre parenthèses, était une des personnifications les plus complètes de l'avarice, publiait souvent des catalogues, dont la rédaction rendait nécessaire l'intervention d'un véritable érudit. Dans ce cas, il avait le jeune homme sous la main, et il était assuré de trouver chez lui tous les renseignements désirables.

Enhardi par la conscience des services qu'il rendait, le jeune homme avait donc contracté l'habitude de venir là comme un employé, de dix heures du matin h quatre heures du soir.

Cela durait depuis plusieurs mois, lorsque la fille du bouquiniste prétendit voir dans cette assiduité autre chose que l'amour de la lecture. Hortense était jeune, et elle n'avait pas encore aimé; sa beauté, bien qu'un peu dépourvue de grâce (sa mère, morte trop tôt, n'avait pu surveiller son éducation), était incontestable. Dans le milieu peu récréalif où la volonté de son père l'avait condamnée à vivre, elle s'attacha secrètement à ce lecteur mélancolique, le plus jeune de tous ceux qui fréquentaient le magasin. Cependant, en dehors des exigences de la politesse, il ne paraissait pas s'occuper de la présence de la jeune fille; elle en conclut qu'il était timide. Du reste, il rougissait facilement, et elle attribua à une extrême sensibilité ce qui n'était que la sourde révolte d'un amour-propre mal enchaîné.

n n'était connu du bouquiniste et de sa fille que sous le nom de M. René. Mais, un soir, Hortense ramassa une enveloppe de letti*e dont il s'était sei'vi pour essuyer sa plume. Elle apprit de la sorte qu'il s'appelait René de Verdières, et qu'il demeurait dans la cour d''Aligre.

Le mystère ou plutôt la discrétion dont ce jeune homme s'entourait fut sans doute une des causes de l'amour qu'il inspira à Hortense. Malheureusement, elle ne tarda pas à voir cet amour naissant traversé par les projets de son père. Voici dans quelles circonstances. La permission de lecture, autorisée par le bouquiniste en faveur de René seulement, menaçait de s'étendre à plusieurs amateurs. Parmi ceux-ci, le plus entreprenant, celui qui osait déjà s'asseoir pendant une heure ou deux, était un petit vieillard très alerte, qu'on appelait, à cause de sa mise excessivement soignée, le docteur Quatre-Épingles ; il causait souvent avec René, qu'il paraissait affectionner beaucoup. Sous un prétexte quelconque, le docteur Quatre-Épingles prenait place à côté du jeune homme ; un troisième habitué en agissait de même, et peu à peu l'antre commercial se changeait en cabinet de lecture gratuit. De jour en jour, les séances y devenaient plus longues; quelquefois elles se prolongeaient jus lu'à la nuit, encouragées par les audaces coalisées.

Un tel état de choses n'était pas tolérable ; Jorry résolut d'y mettre un terme. Il essaya d'abord des saints froids; on n'y prit pas garde. Il supprima des chaises et en glissa quelques-unes de cassées ; on se tint debout. Il affecta d'avoir vendu les ouvrages prêtés la veille ; on se rabattit sur d'autres. Sa colère couva secrètement. Malgi'é les envies fréquentes qu'il épi^ouvait de dire à ces messieurs : Allez-vous-en ! son espi'it n'était tendu que vers le profit. Il crut avoir trouvé le

moyen de concilier ses intérêts avec les égards qu'il devait à quelques-uns de ses clients.

Il s'en ouvrit à sa fille le soir même du jour ou commence ce récit.

Ce jour-là, en revenant d'une vente par suite de décès, le bouquiniste Jorry avait été exaspéré à la vue d'une douzaine de lecteurs installés dans son magasin, et à la tête desquels trônaient paisiblement, comme par droit naturel, René de Verdiéres et le docteur Quatre- Épingles.

— Horlense, dit-il après que tout le monde fut parti, il est temps de soustraire notre magasin à ces envahissements progressifs. Depuis qu'on lit mes livres, on ne les achète plus. Désormais, ceux qui voudront lire paieront cinquante centimes.

— Je ne vois pas, objecta Ilortense inquiète, en quoi ce plan débarrassera le magasin.

— Oh ! j'ai tout prévu. J'affecte à cette spéculation nouvelle une portion de notre logement, celle qui reçoit le jour par la rue Gît-le-Cœur ; une cloison en briques, voilà tout ce qu'il me faut. Tu comprends que je ne peux pas être plus longtemps victime des importunités de mes pratiques.

— Cinquante centimes... c'est peut-être cher.

— Cher ! pour feuilleter des exemplaires qu'on ne trouve que chez moi, pour ouvrir des Aide, pour contempler et tenir entre ses mains des reliures de Derome ! tu trouves cela cher, loi, cinquante centimes î

— Mais... ceux qui ne les auront pas?

— Ceux-là n'auront qu'à ne pas mettre les pieds ici. C'est pour eux principalement que j'ai créé cette mesure.

— Vous êtes sévère, mon père.

— Toi, tu es trop indulgente. Depuis quelque temps, je t'observe, et je m'aperçois avec douleur que ton in-

souciance en matière de négoce augmente tous ies jours. Je ne parle pas au point de vue des livi'es, puisque, malgré tous mes efforts, il m'a été impossible de t'en donner le goût. Mais tes eaux de Cologne ! c'est à peine si tu réponds, loi'squ'on t'en parle.

— C'est vrai, je n'ai pas la fièvre du commerce. Aussi n'en éprouvé-je que plus de reconnaissance envers vous, mon père, qui avez su vous enrichir.

— M'enrichir ? s'écria le bouquiniste alarmé ; moi ! je suis riche ? qui a pu te dire pareille chose ?

— Je me le suis imaginé, dit Hortense en souriant.

— Crois-tu donc qu'on gagne beaucoup à se charger dune multitude d'ouvrages qu'on n'écoule pas ? J'ai de quoi vivre, et c'est tout.

— Pourtant , vous possédez cette maison dans le faubourg Poissonnière...

— Bon ! bon ! je possède cette maison. Et le concierge qu'il faut y entretenir !

— Vous plaisantez, mon père.

— Non, vraiment, je ne retire pas un sou de cette bicoque. Ah ! si quelqu'un voulait me l'ôter de dessus le dos !

— Et cette ferme, dont j'ai vu le contrat d'acquisition au prix de quatre-vingt mille francs.

— Eh bien ! c''est quatre-vingt mille francs jetés à l'eau ; qui sait si le fermier me paiera !

— Vous me traitez trop en enfant, dit Hortense ; je connais votre fortune.

— Ma fortune ! répéta Jorry en bondissant ; de quel mot te sers-tu, grand Dieu !

— Du seul qui rende exactement l'idée d'un avoir de deux cent mille francs.

— Mais, Hortense, tu fouilles donc partout, tu visites donc tous mes tiroirs?

— Mon père, je suis à cette heure de la vie où tout

décide de l'avenir : j'ai vingt-trois ans ; peut-être n'y songez-vous pas assez. Dans tous les cas, vous ne pouvez me faire un reproche d'avoir voulu jeter un regard sur ma destinée. Or, je me connais en arithmétique...

— C'est vrai ; c'est moi qui te l'ai apprise.

— Et je suis convaincue de l'exactitude du chiffre que je viens d'avancer.

— Deux cent mille francs ! tu es folle, ma pauvre fille ! Je n'en ai pas le tiers, pas le quart...

Hortense l'interrompit.

— Permettez-moi, mon père , puisque nous en sommes sur ce chapitre, de vous dire toute ma pensée.

— Voyons ! murmura le bouquiniste en levant les mains au ciel.

— Mon bonheur est, j'en suis sûre, l'objet de voire première inquiétude.

— Ton bonheur comme je l'entends, oui.

— Eh bien, je ne suis pas née pour être marchande.

— Hein ? fit-il en ouvrant démesurément les yeux.

— Ne croyez pas que ce soit l'orgueil qui m'inspire ces paroles ; je ne rougis pas de notre état.

— Non, mais tu préférerais être duchesse !

Une légère rougeur courut sur la peau brune de la jeune fille.

— Duchesse... vous exagérez comme toujours, mon pèi'e.

— Selon toi, il faudi'ait quitter le commerce ?

— Depuis la Révolution de Février nous gagnons si peu.

— J'en conviens; mais encoi*e ce peu nous fait subsister.

— Nous demeurerions à Passy ou à Auteuil, dans une de ces jolies maisons avec jardin, que nous achèterions. Vous n'auriez plus besoin d'aller tous les jours à votre salle Silvestre, de courir chez les commissairespriseurs, de surveiller votre étalage sur le parapet du quai. Vous vous occuperiez d'horticulture, vous deviendriez conseiller municipal avec le temps.

— Et toi ?

— Moi ? dit Hortense en épiant l'effet de ses paroles sur la physionomie du bouquiniste, dame! il serait possible qu'il se présentât un parti convenable.

Jorry jeta un coup d'oeil sur sa fille.

— Ton parti convenable aurait-il des écus ?

— Il aurait au moins des talents.

— Des talents ?

— Et, peut-être aussi, un nom.

— Oui-da, il aurait un nom ? dit le libraire en ricanant.

— Je veux dire un titre.

— Jeatends bien, comme M. René de Verdières, par exemple.

— Mon père !

La jeune fille se tut ; elle était devinée.

— Allons, dit Jorry après un instant de silence dont il se plut à prolonger l'embarras ; tu es malade, bien certainement. Sans cela, tu ne tiendrais pas de pareils propos. Il faut t'adresser au docteur Quatre-Épingles ; moi, je n'y peux rien. Qui diable t'aurait crue si romanesque, ma chère enfant? Parler contre le commerce, qui a nourri ton père et qui t'a fait vivre jusqu'à ce jour, ce n'est pas seulement de la démence, c'est de l'mgratitude. Adieu. Je vais chez le maçon Bertholet, afin qu'il vienne ici dès demain, et qu'il installe sans retardmon cabinet de lecture. Et tout le monde paiera.

entends-tu ? tout le monde, à commencer par ceux qui ont un titre et des talents...

Sur ces mots, le bouquiniste sortit en frappant bruyamment sa canne sur le carreau, ce qui décelait chez lui une grande agitation, car cela en usait le bout.

Rien ne nous empêche de suivre le représentant de la maison Pomard, Issakoff et compagnie de Constantinople, l'homme au chapeau bleu-de-roi, que nous avons introduit au commencement de cette histoire.

En sortant de chez le bouquiniste Jorrv, il avait dirigé ses lai'ges enjambées vers r«n des guichets du Louvre, où l'attendait le commissionnaire chargé de la caisse de cinquante flacons d'eau de Cologne.

— Suivez-moi, lui dit-il en prenant du champ devant lui.

Ils marchèrent jusqu'à la rue du Musée, à travers les démolitions de la place du Carrousel.

Là, le commissionnaire fut congédié, et le représentant de la maison Pomard, Issakoff et compagnie, entra fièrement, sa caisse sous le bras, dans une maison d'abjecte apparence.

Il monta jusqu'à la dernière marche.

A une petite porte, il frappa d'une manière particulière.

Une femme, jeune encore, vint lui ouvrir.

— Knfin, c'est toi! s'écria-t-elle.

— Moi. triomphant !

— Qu'apportes tu là?

— Devine ! dit-il en se débarrassant de son fardeau.

— Des dentelles?

— bah ! *

— Des pruneaux?

— Fi !

— Nojons, Magloire, ne me fais pas languir, qu'estce que c'est?.

— Cinquante rouleaux d'excellente eau de Cologne.

— Autant d'eau de Cologne que cela ?

— Avec cette liqueur, devenue insuffisante désormais pour les petites-maîtresses, je commence à fabriq'uer le Parfum des Aimées. Mes alambijcs sont prêts ; j'ai mes aromates cueillis par moi dans le chemin de ronde des Batignolles. Demain, sitôt les premiers feux du jour, mon invention sera réalisée.

— Enfin! murmura la femme.

— Pourquoi ce soupir, Colomba? l'horizon ne te paraît-il pas tendu de cachemires et de poult-de-soie ?

— Non, Magloire, dit-elle tristement.

— C'est que ton .esprit se sera laissé influencer par l'aspect de quelque araignée matinale.

— Je n'ai pas vu d'araignée; je n'ai vu ce matin que nos créanciers.

— Encore? dit-il d'un air distrait.

— La fruitière, le marchand de vin, le boulanger...

— Etrange insistance ! murmura-t-il en passant les doigts dans sa chevelure épaisse.

— Et si tu savais comme ils lii'ont tourmentée pour élré payés î

— Les oisifs !

— Ils ont élé jusqu'à me menacer du juge de paix.

— Ah ! voilà qui est blessant, en effet. Mais aussi, tu n'auras pas su leur parler, j'en suis sur.

— Que voulais-tu que je leur disse?

— Mille choses ! Les créanciers adorent la conversation.

— J'ai pleuré ; voilà tout.

— Ce n'est pas mal, cela. Je façonnais à cette ruse l'exquise supérioi-ité de ton tact féminin.

— Mais c'est pour tout de bon que j'ai pleuré, Magloire.

— Cela n'en valait pas la peine. Au moins, je pense que tune leur as donné aucun espoir?

— Que veux-tu dire?

— Lorsqu'on n'a pas le moindre crédit à attendre de ces gens-là, il faut se montrer devant eux si pauvre, si à plaindre, qu'ils s'enfuient et ne reviennent plus, de peur d'être obligés de vous faire l'aumône.

— Oh!

— Je t'avais cependant pourvue de mes instructions à ce sujet.

— Le coeur m'a manqué, dit Colomba.

— Gageons que tu as oublié de leur parler de nos enfants ?

— Quels enfants?

— Comment! quels enfants? Mère sans entrailles? est-ce bien toi qui t'exprimes de la sorte? Quels enfants! Nos petits enfants, parbleu! ces deux anges jumeaux qui sont là dans la pièce voisine.

— Ah! oui, ces mannequins...

Un tel mot appelle des explications.

Les voici en quatre lignes.

Magloire de Plougastel (c'était son nom) ne considérait la sensibilité que comme un moyen d'action sur les personnes à qui l'on doit de l'argent. En conséquence, il avait fait confectionner deux poupons en

baudruche, qu'il gonflait ou dégonflait selon les circonstances.

Ces enfants, il avait l'habitude de les appeler ses enfants- Gibus.

Colomba haussa doucement les épaules.

— Tu as tort, reprit .Magloire, rien n'est d'un meilleur effet que cette phrase : « Ah ! monsieur ou madame, si vous les voyiez tous les deux, me tendant leurs petits bras ! » Avec cela, on chasse les créanciers comme avec un torchon les mouches.

— Hélas!

— S' j'étais femme, je voudrais que ces simples mots me rapportassent autant qu'une scierie dans les Ardennes.

Mais Colomba n'avait pas l'àme aussi fortement trempée que Magloire, car elle se détourna pour essuyer une larme.

Pauvre créature! elle avait été jolie, mais les souffrances et la misère l'avaient fanée avant trente ans.

Le géant Magloire l'adorait, sans doute d'après cette loi qui régit les contrastes.

— Colomba, lui dit-il avec tendresse, cesse de mattrister.

— C'est malgré moi, répondit-elle.

— Maudits fournisseurs ! vous ferez tant, que nous vous abandonnerons, vous et votre laide rue !

— Mais où irons-nous ?

— Il y a tant de maisons qui manquent de locataires.

— Nulle part on ne nous recevra sans meubles. Un seul regard jeté sur ce réduit justifiera aisément

ces dernières paroles.

C'étai nt quatre murailles d'où pendaient, à demi arrachés, des lambeaux dune tapisserie jaunâtre et moisie.

Par deux fenêtres dites ('t guillotine, le jour descendait allristé, comme si pour les pauvres la clarté du ciel devait revêtir une nuance particulière.

11 serait superflu de dire qu'il n'y avait pas de rideaux à ces fenêtres.

Quelques pipes accrochées, et, sur la cheminée, deux ou trois statuettes en plâtre qui semblaient déplorer leur nudité, voilà ce qui représentait l'art dans ce taudis.

On cherchait les meubles.

A force de chercher, on trouvait deux peaux d'ours étendues à terre.

C'étaient les lits du comte de Plougastel et de sa femme.

Le comte de Plougastel, disons-nous; il était comte, en eîTet. Il avait même été riche ; mais sa richesse n'avait duré que peu d'années; les plaisirs, les entreprises, les voyages l'avaient absorbée tout entière. Du jour où il se trouva les mains nues pour la première fois jusqu'au moment où nous le voyons dans la rue du Musée, sa vie n'avait été qu''un tissu d'expédients et d'aventures. Comme Figaro, il avait fait tous les métiers, excepté le métier de valet de chambre ; là s'arrêtait la ressemblance. Or, s'est-on quelquefois demandé ce que serait devenu Figaro s'il eût refusé d'entrer au service du comte Almaviva?

Il serait devenu Magloire de Plougastel, nous en sommes certain.

En Russie, où il avait séjourné pendant longtemps, les uns disent comme acteur, les autres comme maître d'armes, le comte de Plougastel s'était décidé à associer une infortune à la sienne. Il avait épousé Colomba, fille d'un opulent boyard, à ce qu'il prétendait, mais à laquelle une autre version donnait pour pèi'e un modeste tailleur hollandais.

M. et M'iie Plougastel n'avaient rapporté de Russie que les deux peaux d'ours qui leur servaient de couche.

Pour trouver des logements avec un pareil mobilier, il avait fallu que Magloire déployât toutes les roueries de l'ancien et du nouveau répertoire de la Comédie- Française. Ses fourgons étaient perpétuellement en route, ses lettres de crédit sur la maison Rothschild ne pouvaient manquer d'arriver d'un jour à l'autre. Grâce à ces subterfuges, qui réussissaient d'autant plus qu'ils étaient plus grossiers, le pauvre couple était parvenu à s'abriter un peu partout, à Paris, pendant près de dix-huit mois.

Le comte de Plougastel employait divers procédés, les jours de terme, pour provoquer l'altendrissement chez son propriétaire. Lorsque le récit de ses voyages n'y suffisait pas, il mettait en avant ses deux fils jumeaux, leurs caresses enfantines, leurs tendres bégaiements, les inquiétudes touchantes de leur mère. Le propriétaire restait-il insensible et la main tendue, Magloire remontait dans sa mansarde, tirait d'un coin mystérieux un drapeau qu'il déroulait et qu''il accrochait triomphalement en dehors de sa fenêtre. Sur ce drapeau, les passants pouvaient lire en gigantesques lettres rouges, tracées par lui-même dans le silence du cabinet, cette inscription devenue fameuse après 1848 :

Page 1