HO.NNEUR AU BRAVE PROPRIETAIRE QUI A FAIT REMISE
DU tkrme!
Pourtant le jour vint où la colère des propriétaires s'abattit sérieusement sur le comte et la comtesse de Plougastel. C'était à l'époque où l'on commençait à démolir Paris un peu par tous les côtés, et où une augmentation notable se manifestait dans les loyers. Ils errèrent quelques jours, repoussés sur tous les points; et les peaux d'ours leur furent d'une grande
utilité poui" les deux ou trois nuits qu'il leur fallut passer en plein air.
Ce fut à ce moment que les journaux entretinrent le public de l'évasion prétendue de deux pensionnaires du Jardin des Plantes, aperçus sous les arbres du boulevard extérieur.
Les administrateurs s'empressèrent le lendemain de démentir cette évasion, malgré les attestations d'un grand nombre de témoins. Plusieurs lettres furent échangées ; mais, quoi qu'on put dire et écrire, cette nouvelle demeura toujours à Tétat d'énigme, — excepté peut-être pour M. et 5lnie de Plougastel.
Enfin, après bien des efforts, Magloire parvint à triompher des prétentions d'un concierge de la rue du Musée, autrefois rue Froidmanteau. C'était l'étage ou plutôt le grenier à la description duquel nous venons de consacrer quelques lignes, nécessairement succinctes. Il s'y établit en conquérant, résolu à y demeurer jusqu'à l'achèvement des siècles.
Il avait compté sans l'achèvement du Louvre.
La fatalité était sur lui ; la fatalité voulut qu'un d'kret d'alignement troublât presque aussitôt cette installation courageuse.
Congé lui fut donné pour cause de démolition.
A cette nouvelle, qu'on fut forcé de lui signifier par ministère d'huissier, il sourit amèrement ; mais il n'en souffla pas un mot à Colomba, qui aurait pu s'affliger. Autant que possible, du reste, il lui cachait de la même manière tout ce qui était capable d'alarmer sa faiblesse; et pour lui fermer les yeux sur leurs communes privations, il l'entretenait de temps en temps dune créance imaginaire de trente mille livres, provenant, disait-il, dune part légitime dans un héritage, que sa longue absence hors de France l'avait empêché de retrouver. Un sien neveu, nommé René de Verdières, devait tenir
celte somme à sa disposition; par malheur, il. avait perdu la trace de ce jeune homme, immensément riche, selon lui.
Mais de jour en jour Colomba devenait p'us sceptique: au sujet de ce neveu.
Elle avait beau fermer les yeux, elle sentait la terre manquer sous ses pieds.
— Magloire, l'avenir m'épouvante, lui dit-elle.
— L'avenir! c'est justement l'avenir qui devrait terassurer. Ma dernière invention, la plus forte de toutes,, doit nous rapporter cent vingt-sept mille livres par an. Mes calculs sont précis. Lo Parfum des A/mc'e'> est appelé à opérer une révolution dans les huiles et les cosmétiques du négoce parisien. Pourquoi donc manques-ta de force au moment où nous touchons le but? Interroge l'histoire : tous les inventeurs ont été, dans le principe, méconnus et même torturés. Il est naturel que je subisse de pareilles rigueurs. L'épreuve d'abord, l'épreuve avant le triomphe, afin que la souffrance ait ennobli le front qu'attend une couronne! Ilassure-toi donc, Colomba, le jour de la victoire est proche. Bientôt tu entendras au lointain sonner des fanfares d'allégresse. — Où donc est l'inventeur du Parfum de& Almres? crieront cent mille voix retentissantes comme la foudre. — Le voici. — Qu'il soit chargé d'or comme un éléphant! On me charge, et je viens tout déposer à tes pieds.
— C'aimères ! belles chimères !
— Femme de peu de foi, si je prétais l'oreille à tes discours, lu détruirais en moi ce qui constitue l'énergie. Je te le répète, l'heure de la victoire va venir. Elle aurait déjà sonné si j'avais eu des capitaux ou seulement des relations. Par malheur, ma famille est complètement éteinte; le seul parent qui me reste, René de Yerdières, est introuvable. L'Almanach des vingt-
cinq mille adresses se tait sur son nom. Ce jeune homme a-t-il voulu se soustraire âmes justes réclamations par une fuite déloyale, ou bien me cherche-t-il dans le Nord avec un louable acharnement? Tout est possible. Ah! si je le rencontrais, je lui vendrais une forte partie de inon Parfum des Alméçs.
— Ton Parfum des Aimées sent bien l'eau de Cologne, murmura Colomba.
— Erreur ! c'est l'eau de Cologne qui sent le Parfum des Aimées.
■ — N'importe, Magloire, ce n'est pas là le bonheur que tu m'avais promis.
— ■ Es-tu donc romanesque ! Quoi ! nous ne sommes pas heureux!
— Heureux comme des oiseaux dans la neige.
Le comte de Plougastel embrassa Colomba sur le front, et lui dit avec une sorte de solennité :
— Je passe dans mon cabinet de travail. N'y laisse pénétrer personne; j'ai cru voir rôder dans la rue des émissaires des principales maisons de parfumerie de Paris. On voudrait me dérober mon secret, on n'y parviendra pas. Je saurai échapper aux exploiteurs et jouir seul des fruits de ma découverte. Colomba, tu te réveilleras riche.
DFXX JEUNES FILLKS
La première personne qui se présenta le lendemain matin dans la boutique de Jorry, ce fut le maçon Bertholet.
Il venait se rendre compte des travaux à exécuter chez le bouquiniste.
Bertholet était accompagné de sa fille Glaire, jeune et gracieuse ouvrière, blonde comme un épi, fraîche comme une matinée d'été, tout éclat et tout sourire.
Claire et Hortense étaient amies d'enfance ; elles s'embrassèrent joyeusement.
— Exact comme la Banque de France ! dit Jorry au maçon en lui tendant la main.
— Quand il s'agit de travailler, répondit celui-ci, c'est la tète qui sert de pendule.
— A la bonne heure ! voilà de braves paroles... et un économique procédé. Ainsi donc, vous êtes content, et l'ouvrage va bien, sans doute?
— Cela ne chauffe pas.
— Tant pis, dit le bouquiniste, qui songeait déjà à le payer moins cher.
— Si je suis altéré, ce n'est pas à cause de la poussière qui m'entre dans la gorge. Depuis huit jours, j'ai le guignon. Ce n'est pas comme vous, père Jorrj.
— Comment ! ce n'est pas comme moi ! qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
— Vieux malin ! vous avez su trouver la chance, vous ; et vous y avez fait mettre un manche, pour la saisir plus commodément encore.
— Vous êtes fou comme les autres, Bertholet, grommela le bouquiniste.
— Possible ! mais vous avez le sac.
Bertholet était le type de l'ouvrier parisien: figure un peu pâle, œil raéflant, bouche spirituelle et mince. Il portait cette blouse blanche qui, depuis quelques années, est devenue un uniforme. On lui donnait plus de cinquante ans, et cependant il n'en avait pas quarante cinq : mais on vieillit si vite à ce métier de remueurde pierres ! Bertholet était par-dessus tout un homme d'une probité scrupuleuse : aussi mettait-il quelque orgueil à porter haut sa pauvreté. Père excellent, resté veuf après quinze ans d'heureux ménage, il avaitreporté toute son affection sur sa fille Claire, portrait vivant de Mme Bertholet.
On nous permettra de faire parler cet honnête maçon comme parlent les maçons de Paris. En général, les ouvriers ont une rhétorique particulière, qui ne ressemble ni à l'argot des malfaiteurs, ni à la blague des ateliers de peinture, et qui, comme toutes les rhétoriques, force petit à petit les portes du dictionnaire. Né en plein carré Saint-Martin, n'ayant jamais dépassé Saint- Cloud, La Râpée et Montrouge, Bertholet était l'incarnation la plus profonde de l'homme du peuple, avec toutes ses qualités et tous ses défauts, toutes ses naïvetés et toutes ses roueries.
Il était lié depuis fort longtemps avec Jorry, mais
comme peuvent êti'e liés un pauvre et un riche, un railleur et un misanthrope, comme étaient liés Jeanqui-rit et Jcan-qui-plcure.
— Venez par ici, dit le bouquiniste; vous allez d'un coup d'œil comprendre mon projet.
Il entraîna le maçon dans le fond de son magasin, pendant que les deux jeunes filles, assises toutes deux au comptoir, entamaient une de ces conversations qui ressemblent à un duo d''oiseaux.
— Huni ! ditBertholet après avoir pris ses mesures : ce ne sera pas une affaire aussi simple que vous le croyez.
— Allons, bon !
— Il faudra lAcher quelques-uns de ces petits patards que vous serrez de si près, père Jorry.
— Vous m'agacez les nerfs, Bertholet. J"ai tous les matériaux nécessaires, achetés <à une vente. A quoi bon débourser de l'argent lorsqu'il n'y a pas absolue nécessité ?
— Matériaux tant que vous voudrez, cela n'empêche pas qu'il faudra un peu de braise avec.
— Oh ! l'obstiné !
— Et où sont-ils, ces matériaux ? dit Bertholet.
— Là-haut, dans mon grenier; venez avec moi.
— Allons !
Le bouquiniste décrocha une clef, pendant que Bertholet, retournant vers sa fille :
— Je monte au colombier de Jorry, lui dit-il ; j'y resterai peut-être longtemps ; rends-toi seule à ton magasin.
Et il baisa le front que Claire lui tendait.
— Adieu, mignonne.
— Viendrez-vous, enfin ? dit le libraire d'un ton aigu.
— On y va, bonhomme, on y va. Ne faut-il pas donner à l'enfant sa petite ration de caresses ? Maintenant,
je suis prêt : montrez-moi le chemin de votre belvédère.
— Parici.
— Est-ce bien haut ?
— Au sixième étage.
Leurs voix se perdirent dans l'escalier. Restées seules, les jeunes filles se prirent les mains avec un redoublement d'amitié.
— A présent, causons.
— Quelle heure est-il ? demanda Claire.
— Huit heures... Mais pourquoi ?
— C'est que je n'ai guère le temps.
— Quel malheur! dit Hortense ; j'avais tantde choes à te confier 1
— Et moi aussi, dit Claire.
— Je crois que notre montre avance d'un quart d'heure .
— En es-tu bien sûre? Bah! après tout, on m'attendra au magasin.
— Rassieds-toi, alors. Près de moi, là. Claire, j'attends de toi un renseignement.
— Parle.
— Puisque c'est ton métier de chiffonner de belles étoffes pendant toute la journée, tu vas me dire combien coûte la soie grise.
— La soie grise ? répéta Claire étonnée.
— Oui.
— C'est selon ; il y en a à tous les prix.
— Oh ! j'entends la qualité moyenne. Figure-toi, ma chère, que je n'ai jamais porté de robe de soie.
L'amertume que mit Hortense dans ces paroles trahissait toute une existence de mélancolie, toute une jeunesse comprimée.
— Jamais ? dit (Jlaire : c'est que tu ne l'as pas voulu: car ton père...
— Mon père croit que le bonheur est dans les privations, et il a essayé de mêle persuader jusqu'à présent.
— Jusqu'à présent ? reprit finement Glaire ; cela veut dire?...
— Cela veut dire, répondit Hortense en souriant, qu'aujourd'hui je veux une ro.be de soie.
— Prends garde, tu vas devenir coquette.
— Ne le moque pas. Derrière ces vitres toujours poudreuses, dans ce magasin rempli seulement de livres centenaires, je n'ai jamais ressenti bien vivement, je l'avoue, le désir de la toilette. Pour qui me serais-je parée, en ellet ? Pour mon père, qu'un bout de dentelle irrite, que le moindre ruban met en courroux ! Je suis donc restée ce que tu m'as toujours connue, une Cendi'illon, mais une Cendrillon sans marraine, toujours au logis, toujours vêtue de noir, comme si je portais le deuil de ma jeunesse.
— Tu auras une très belle robe pour soixante francs.
— C'est bien cher, mais n'importe !
— Seulement, permets-moi de te donner un conseil, ajouta Claire.
— Dis.
— jN'c prends pas de soie grise.
— Pourquoi donc ? demanda llortense.
— Nous entrons d ns les beaux jours; choisis plutôt de la soie rose ou de la soie écossaise.
— Cest bien voyant.
— Mais aussi c'est bien plus gai.
— Crois-tu ? ditHortense, liésitante.
— D'abord, il ne faut pas être coquette à demi : c'est tout l'un ou tout l'autre : veux-tu ou ne veux-tu pas plaire ?
— Tu as raison; c'est mon humilité qui me reprend. Tu le vois, ma plus grande audace était de passer du noir au gris. Chapitre-moi bien, apprends-moi à avoir
du goût; j'en ai toujours un peu manqué, tu le sais, tandis que toi, même à notre pension, tu n'avais déjà pas ta pareille pour savoir transformer et embellir un bonnet avec un rien, un chiffon, une gaze.
— Tu vas me flatter, maintenant, dit Claire.
— Non; mais je veux que tu me donnes des leçons.
— Ce ne sera pas long, va, ni bien difficile. Il ne faut que de la bonne volonté.
— Oh ! j'en ai, dit Hortense.
— Je m'en aperçois.
— Claire..., dit la fille du libraire, un peu confuse.
— Bon ! essaie de me gronder parce que j'entrevois ton secret.
— Mon secret ?
— Tu aimes ou tu es sur le point d'aimer, dit Claire, avec un petit air doctoral.
Hortense rougit et se hâta de répondre :
— Qui pourrais-je aimer ici ?
— Oh ! ce n'est pas certainement d'un de ces gros romans de chevalerie, que je vois là-haut, que ton héros sera descendu ? Je me doute que tu n'es pas éprise d'une fiction.
— Non, dit Hortense, s'enhardissant à sourire.
— Ce n'est pas non plus un de ces vieux personnages sans cheveux à qui la découverte d'un livre moisi cause des oppressions de bonheur, et qui s'imaginent que le paradis ne sera qu''une vaste bibliothèque ?
— Quelle idée !
— Il est jeune ?
— Certainement, répondit Hortense.
— Tu l'aimes... bien ?
— Oui.
D'ordinaire, les femmes ont l'habitude de broder un tel aveu de plus de variations. Mais ce oui, prononcé d'une voix ferme, et sorti du cœur avec ses trois lettres
en relief, disait le caractère tout entier d'Hortense Jorry.
— Et lui ? demanda Claire.
— Il ne s'est pas encore déclaré.
— C'est comme moi ! s'écria étourdiment la jeune ouvrière.
— Que veux-tu dire ?
— Oh ! rien...
Horlense la regarda. Elles étaient en ce moment roses toutes deux comme les premières cerises.
— Claire, nous nous sommes promis confidence pour confidence. A toi de tenir ta parole maintenant.
— Tu l'exiges ?
— Sans rémission. D'abord, comment s'appelle-t-il f
— Je ne sais pas, murmura Claire.
— Bah ! il ne s'est pas nommé ?
— Non. Je lui ai à peine parlé, d'ailleurs.
— Où l'as-tu connu ?
— Tout près d'ici, sur le Pont-des-Arts.
— Raconte, dit Horlense.
— C'est bien simple : il y a deux mois, je me rendais seule à mon magasin, lorsque, en traversant le pont, tout à coup mon étui tomba de ma poche, et toutes mes aiguilles se répandirent parterre. Un jeune homme s'arrêta et m'aida à les ramasser. Il m'adressa ensuite quelques paroles polies, que je n'entendis point; il s'éloigna.
— C'est tout? demanda Hortense.
— C'est tout.
— Mais depuis ?
— Ah! depuis, je le rencontre presque tous les jours, dit Claire.
— Voyez-vous cela ?
— Il me regarde beaucoup, me salue et passe. Pauvre jeune homme !
Ces mots furent prononcés par Claire avec un soupir dolent.
— Pourquoi le traites-tu de pauvre jeune homme ?
— C'est que sous ses manières élégantes j'ai reconnu les traces horribles de la gène.
— Vraiment? dit la fille du libraire avec un grand accent d'intérêt.
— Ses vêtements sont propres, mais usés ; dans la rue il n'ose regarder que moi, et encore ses regards sont-ils empreints d'une humilité qui m'atti'iste.
— C'est singulier ! murmura Hortense, comme si elle se fût parlé à elle-même.
— Quoi donc?
— Celui que j'aime est pauvre aussi.
— Tiens !
— Il est timide aussi, et le sentiment de sa misère l'a empêché jusqu'à ce jour de se déclarer.
— C'est égal, dit Claire, ton sort est bien préférable au mien. Tu es riche, Hortense, ou du moins tu le seras plus tard. Tu peux espérer. Mais moi, quel avenir est réservé à mon amour ? Je ne suis qu'une ouvrière, il est moins qu'un ouvrier sans doute ; pauvres tous les deux, à quoi pouvons-nous prétendre?... Tu vois que malgré tes plaintes, tu es encore plus heureuse que' moi.
Hortense secoua la tête en signe d'incrédulité.
— Mais, à propos ! s'écria Claire; je t'ai interrompue dans ta confession ; tu n'en étais qu'au commencement. Je t'ai tout dit, il est juste que tu me dises tout, à ton tour. D'abord, son nom ?
— Eh bien ! il s'appelle...
Hortense s'arrêta tout à coup ; quelqu'un entrait dans la boutique.
C'était René de Verdières.
Les deux jeunes filles tressaillirent à la fois sans qu'aucune d'elles s'aperçût du trouble de l'autre.
René ne vit qu'Hortense; il était plus pâle que de coutume, sa contenance était plus indécise.
— M. Jorry est-il sorti, mademoiselle ? demanda-til d'une voix faible.
— Non, monsieur René.
A ce nom de René, le cœur de Claire résonna comme un écho.
— Voulez-vous lui parler? continua Ilortense ; il est en haut, et je peux l'aller prévenir.
— Oh ! c'est inutile, mademoiselle ; mon dessein était seulement de lui demander cette belle édition de Pétrarque, qu'il m'a déjà permis plusieurs fois de consulter.
— Son Pétrarque, de Venise, n'est-ce pas ?
— Oui, mademoiselle, celui de 1346.
— C'est comme un fait exprès : mon père l'a renfermé, je ne sais pourquoi, dans sa vitrine particulière ; mais je vais lui demander la clef.
— Peut-être y a-t-il indiscrétion de ma part? objecta-t-il.
— Non, monsieur René, non! s'empressa de répondre Hortense ; mon père me disait encore hier soir combien il était charmé de vous confier ses livres les plus précieux.
— Il est trop bienveillant.
— Je ne vous demande qu'un peu de patience, car c"est aux mansardes qu'il faut que je monte.
— Vous me rendez confus de la peine que je vous cause, mademoiselle.
Le désir de plaire à René l'emporta dans l'esprit d'Hortense sur toute autre considération, et elle ne vit aucun danger à le laisser seul avec Claire pendant quelques instants.
Dès qu'elle eut disparu, le jeune homme, redevenu, silencieux selon son habitude, se mit à fouiller les rayons, sans prendre garde à la jeune ouvrière.
Il fallut que celle-ci toussât avec affectation pour qu'il se retournât vers elle.
• — Vous ici, mademoiselle! s'écria-t-il avec étonnement. Claire rougit et sourit.
— Vous me reconnaissez donc à la fin, monsieur ? dit-elle.
— Oh ! mademoiselle, pardonnez à ma préoccupation ; je ne vous avais pas vue ; et puis, je m'attendais si peu...
— A me rencontrer ? C'est pourtant sur le chemin du Pont-des-Arts.
— Ah ! vous vous souvenez... ?
— : De quoi ? dit-elle avec une naïveté feinte.
— Du jour où j'eus le bonheur de vous rendre un bien léger office.
— Oui, monsieur, je me souviens de ce jour-là... et des autres.
— Il serait possible! dit René avec joie.
Mais presque aussitôt son visage se rembrunit ; il venait de jeter un regard sur son costume désespérant de misère.
Ce n'est que dans les bibliothèques publiques, parmi cette agglomération plaintive de professeurs sans élèves, de pétitionnaires perpétuels et de maniaques en quête du feu grégeois, qu'on aurait pu trouver un habit aussi arachnéen, collé aux épaules comme un emplâtre à la chair, décent encore, malgré ses larges traces d'encre et ses boutons dont il ne restait plus guère que la queue, habit cruel, ni gris, ni bleu, ni noir. Sedaine ne l'eût pas remercié, celui-là, au contraii'e ! C'était l'habit de la dernière audience, et qui appelle la réponse insolente des laquais ; l'habit humide et froid, dont personne ne rit dans la rue, l'habit qui on a fini depuis longtemps avec tous les raccommodages. C'était l'habit d'avant le suicide.
René avait lutlé tant qu'il avait pu ; mais enfin l'homme avait été vaincu par l'habit; il le portait maintenant comme on porte un écriteau infâme, le front courbé, l'œil en terre.
Ce même jour, pour comble de terreur, deffrojables désordres s'étaient déclarés dans l'habit : après avoir défendu le terrain jusqu'au dernier moment, les coudes avaient cédé, l'explosion était survenue.
Description affreuse, mais indispensable ! — Le pantalon était le digne compagnon de l'habit; peut-être même reluisait-il davantage et avec plus d'effronterie. Pluie et poussière en avaient décoloré le bas. C'était un pantalon sans énergie, qui s'alfaissait plutôt qu'il ne tombait sur des bottes, telles que jamais le crayon de Uaumier n'en a éculées dans ses pochades les plus sinistres.
Elles avaient pourtant été vernies autrefois, ces bottes, qui, à Hieure qu'il est, et pour nous servir d'une de ces railleuses images créées par le terrible esprit français, riaient aux éclats, mais d'une façon convulsive. Maintenant elles n'avaient plus de talon, et bientôt elles n'allaient plus avoir de bout.
Voilà ce que René de Verdières avait regardé tout à coup au moment où la conversation commençait avec Glaire sur un mode amoureux.
Voilà ce qui avait refoulé sa joie naissante et glacé la pai'ole sur ses lèvres.
Il secoua la tète soudainement, et se dit qu'il rêvait ou qu'il était fou.
De l'amour, pour lui ? Est-ce que cela était possible !
Alors, reprenant un volume qu'il avait quitté, il s'abîma dans sa lectm-e et dans sa douleur.
Ce regard et le mouvement qui en avait été la suite, n'échappèrent pas à Claire, qui en comprit l'horrible sens.
Cinq minutes s'écoulèrent dans un silence absolu, et C2 silence menaçait de se prolonger indéfiniment, lorsque la jeune fille, qui ne quittait pas René des yeux, le vit pâlir et porter la main à sa poitrine.
— Mon Dieu! qu'avez-vous, monsieur? s'écria-t-elle en se levant.
— Ce n'est rien, mademoiselle, répondit-il d'une voix étouffée ; ce n'est rien, je vous assure.
— On dirait une défaillance...
— Une défaillance, oui...
Il accompagna ces mots d'un sourire singulier.
— Vous avez peut-être besoin de prendre quelque chose? dit-elle ingénument.
— Mademoiselle !
Une rougeur, qui eut la spontanéité d'un éclair, remplaça sur ses traits la pâleur livide.
Il regarda fixement la jeune fille.
C'est qu'aussi la question qu'elle venait de lui adresser pouvait passer, dans les circonstances actuelles, pour une atroce ironie.
René de Verdières n'avait pas mangé depuis quarante-liuit heures.
De privations en privations, d'expédients en expédients, il était arrivé à cette période suprême, la dernière. Il y était arrivé lentement et avec toute sa clairvoyance, comme un homme qui descend un à unies degrés d'un escalier. Après avoir passé la journée de la veille dans l'attente du hasard, il s'était endormi, espérant ne plus se réveiller ; mais la vie est railleuse et forte. René se traîna le matin chez le libraire Jorry : un projet avait traversé son cerveau, projet caressant et consolant comme un rayon de ce soleil qui allait bientôt s'éteindre pour lui. Il voulut se procurer une dernière jouissance. Sybarite de la pensée, ayant toujours dû aux lettres ses meilleures délices, il désira
mourir au milieu d'elles et exhaler son àmc, pour ainsi dire, dans l'hymne de quelque poète adoré. Voilà pourquoi il avait demandé les œuvres de Pétrarque. Ce devait être .son tonneau de Malvoisie, à lui; ne pouvant se couronner de roses, il s'entourait de chansons souriantes et de stances, légères comme un chœur de nymphes : — Leur doux bruit, se disait-il, étouffera sur mes lèvres le secret démon agonie, et, grâce à cette poétique magie, mon dernier soupir sera une dernière volupté !
On vient de voir comment son projet avait été traversé par la présence inattendue de (Claire, de cette jeune fille qu'il aimait secrètement depuis deux mois, et qui, à cette heure décisive et funeste, lui apparaissait comme l'ange du regret.
Aussi essaya-t-il de chasser son image, comme on chasse un vision trop chère et trop douloureuse en même temps.
Claire était demeurée interdite pour la seconde fois, interdite et épouvantée...
Car, dans le regard fixe du jeune homme, elle avait pénétré la vérité, toute la vérité !
A son tour, elle eut comme un vertige et elle fut obligée de s'appuyer au comptoir. Elle éprouvait ce sentiment de confusion, mêlée d'effroi, que donne presque toujours la découverte de certaines infortunes et de certaines hontes.
Ensuite, deux larmes coulèrent de ses beaux yeux.
René ne les vit pas.
Héroïque, et surmontant un moment de faiblesse, il lisait.
Son visage, toujours pâli, affichait une afTectation d'insouciance et de calme qui faisait mal.
Mais déjà son oreille s'emplissait de bourdonnements, ses yeux se voilaient en dépit de sa volonté, et ses mains tremblaient.
11 ne se trompa point à ces symptômes.
11 était semblable en ce moment au condamné à mort, qui a longtemps espéré sa grâce ou compté sur le hasard. Vient le jour fatal: le condamné, en marchant au supplice, jette de longs regards autour de lui : il ne voit point les amis qui lui avaient promis de le délivrer. Il soupire et continue sa marche. Pendant qu'on lui bande les yeux, il cherche encore à gagner du temps. Tout est inutile. Il s'agenouille et prie ; un miracle seul peut le sauver, mais ce miracle, il ne l'espère plus. Il fait ses adieux à la vie : sa tète s^est posée sur le billot...
C'est alors que sa grâce arrive !
La grâce de René arriva dans des circonstances analogues et à un moment aussi désespéré.
Dès que la jeune ouvrière eut deviné toute l'étendue de sa détresse, elle ne fut plus préoccupée que de cette seule idée : lui venir en aide à son insu, le secourir sans l'offenser.
C'était difficile.
Elle ne possédait qu''une pièce de cinq francs, résumant ses économies d'un mois entier; mais comment songer à la lui offrir ? Comment espéi'er lui faire accepter une pareille obole ?
Au milieu de ses réflexions, ses yeux tombèrent sur le chapeau de René.
Nous avons décrit l'habit et le pantalon; nous renonçons à décrire le chapeau.
Il gisait sur une chaise, choisie à dessein dans l'angle le plus obscur de la boutique.
Claire s'en approcha de la façon la plus naturelle du monde, en ayant l'air de chercher quelque chose. Comme pourfavoriser ses projets, ily avait unmouchoir dans le chapeau. Ellepensaque ce mouchoir amortirait
le bruit de la pièce d'argent qu'elle était décidée à y déposer.
Slais, sur le point d'accomplir sa généreuse action, la peur la saisit, et la pièce de cinq francs, échappée à sa main, glissa à côté du mouchoir, et retentit au fond du chapeau.
Le destin voulut qu'au même instant René levât les yeux.
Il se redressa, comme si on leùt fouetté au visage.
— Mademoiselle ! mademoiselle ! que faites-vous ? ce chapeau est à moi.
Claire était muette et songeait à s'enfuir.
— Vous ne m'entendez pas, reprit-il, vous ne me répondez pas !
— Monsieur, balbutia-t-elle, pardonnez-moi, je vous en supplie... j'ignorais, je... c'est sans mauvaise intention...
Il vit des pleurs inonder le visage de cette enfant.
René fut touché jusqu'au cœur.
Il prit la main de Claire, et d'une voix émue :
— Savez-vous, lui dit-il, ce que vous venez de faire'? Vous venez de me faire l'aumône.
— Oh ! monsieur !
— Vous venez de me traiter en mendiant.
— rs'on, dit-elle, en ami, en frère...
— Dites-vous vrai? prononça-t-ilavec cette hésitation et cette incrédulité propres aux malheureux.
— Pourquoi mentirais-je? répondit Claire; j'ai suin le mouvement que me dictait mon cœur ; il ne faut accuser que ma maladresse.
— La pauvreté rend soupçonneux, dit René; un excès de délicatesse vous fait exagérer sans doute l'intérêt que vous me témoignez.
— Êtes-vous donc tout à fait un étranger pour moi"*
— Peut-être aurait-il mieux valuqueje ne fusse qu'un
étranger. Il est des personnes de qui la compassion est le dernier sentiment qu'on eût voulu attendre.
— La compassion exclut-elle donc tout autre sentiment:' murmura Claire.
René la regarda quelque temps en silence.
— rse vous jouez pas de moi, dit-îl; au moment où tout commence à s'effacer à mes yeux, ne faites pas briller une illusion qui rendrait mon agonie plus cruelle. Supposons que je n'ai rien entendu, rien vu. Il est encore temps : reprenez votre don.
— Je ne reprendrai rien.
— Que voulez-vous de moi, alors ?
— Je veux que vous viviez.
— Prenez garde ! dit René ; c'est un engagement plus grave que vous ne pensez et qui peut vous deveoir funeste. Je ne sais pas être reconnaissant à demi; à qui m'offre un coin de son cœur, je donne ma vie tout entière. Les mots d'estime, de dévouement, d'affection, ces mots-là qui, pour les autres hommes, ont chacun un sens particulier, pour moi se confondent tous dans le seul mot d'amour.
— Monsieur!... dit Claire en rougissant.
— Vous le voyez ; mes façons de remercier vous effraient déjà. Ah! c'est que je ne suis pas de ceux qu'on oblige impunément, ajouta-t-il en essayant de sourire.
La jeune fille se tut.
— Croyez-moi, continua René, n'allez pas plus loin dans votre charité, mademoiselle. ?se me retenez pas au bord de l'abîme. Vous ne savez pas qui je suis: je porterais malheur à votre brillante jeunesse. Je suis sans appui, sans avenir, sans courage. Ma rêverie n'est que le déguisement de ma paresse; ma science, s'il m'est permis de me servir d'un mot aussi ambitieux, n'est pas de celles qui trouventaisément à s'employer. A quelle branche pourrais-jeme raccrocher? Jemanque
de volonté pour embrasser un motier manuel. Encore si je m'étais passionné pour ({uelque chose, pour une idée, pour une invention. Mais rien! mon esprit sonne creux à quelque endroit qu'on le frappe. .l'aime les livres pour eux. comme si j'étais un amateur princier. Mon portrait, je peux le tracer en deux mots : Inconnu et inutile. Eh bien, voulez-vous toujours que je vive?
— Oui, dit Claire en lui tendant la main.
Un bruit qui se fit dans Tescalier annonça le retour d'Hortense Jorry.
Claire retira vivement sa main de celle du jeune homme, et, trop troublée pour reprendre avec son amie la conversation de tout à l'heure, elle s'élança vers la rue.
Debout, les j^eux fixés sur la porte par où venait de disparaître la jeune ouvrière, René se demandait si ce qu'il avait vu et entendu depuis quelques instants n'était pas un commencement d'hallucination, résultant de son jeune de quarante-huit heures.
. Hortense rentra.
— Je vous ai bien fait attendre, dit-elle ; mais mon père était tellement aventuré sous les combles, que j'ai eu mille peines à le rejoindre.
Elle ne disait pas la vérité. Jorrj, se méfiant d'un tel empressement, avait fait des difficultés pour lui livrer la clef de la vitrine. Il s'était décidé à la lui remettre cependant, sur ses instances, et après qu'elle l'eût assuré qu'il s''agissait bien réellement d'un chaland sérieux.
— Que d'embarras je vous cause, mademoiselle ! dit René, à peine revenu de son état d'effai'ement.
;^ Ne parlons pas de cela, monsieur René ; je désirerais pouvoir vous être plus agréable encore... Mais je ne vois pas Claire, dit-elle en s'interrompant.
— Claire?
— Oui ; cette jeune fille qui était avec moi quand vous êtes entré.
— Elle se nomme Claire ! répéta-t-il tout haut.
— L'avez-vous vue sortir ? demanda Hortense avec surprise.
— Je crois que oui... oui, mademoiselle... Le front d'IIortense devint soucieux.
Un vague sentiment dinquiiHude se glissa dans son esprit. Elle tâcha de l'en hannir en attribuant le départ précipité de Claire à l'heure avancée et aux exigences de son atelier.
D'ailleurs, ce départ la laissait seule avec René, et Hortense cherchait les occasions d'un pareil tète-àtête.
Elle était même résolue, ce jour-là, à provoquer de la part du jeune homme un aveu décisif.
Nous n'avons pas besoin de dire combien René était loin de se douter du siège qu'elle organisait contre lui.
Il aurait bien voulu se retirer; mais cela était impossible après avoir reçu des mains d'Hortense le Pétrarque qu'il lui avait demandé.
Depuis quelques minutes il lisait donc, ou plutôt il feignait de lire, car sa pensée était à mille lieues du volume, lorsqu'il s'entendit interpeller par la fille du libraire.
— Monsieur René?
— Mademoiselle ?
— Oh ! je vous dérange sans doute !
— Vous ne me dérangez nullement, car j'allais abréger ma lecture.
— Est-ce que ce Pétrarque, dont vous aimez tant les vers, n'était pas épris d'une certaine Laure?
— Laure de Sades; oui, mademoiselle.
— Je remarque une chose, monsieur René ; c'est que
presque tous les grands poètes ont été de grands amoureux.
— C'est vrai ; il n'y a guère de chefs-d'œuvre auxquels n'ait présidé quelque passion.
— Ah ! fit-elle avec un sourire, si vous voulez devenir illustre, monsieur René, vous voilà forcé de devenir amoureux.
— Je ne suis pas poète, moi, répliqua-t-il.
C'en était fait des combinaisons d'Hortense ; un mot venait de les renverser.
Mais René, poursuivant une pensée intime, ajouta par manière d'amendement :
— Néanmoins, je crois que de tous les sentiments l'amour est celui qui fait le mieux éclore les énergies.
Aux yeux d'Hortense, cette phrase pouvait passer pour le préliminaire d'une déclaration. Elle reprenait espoir, quand la porte du magasin s'ouvrit tout à coup, laissant entrer le docteur Quatre-Epingles.
— Mademoiselle, je vous présente mes hommages ; bonjour, mon jeune érudit.
Hortense eut peine à dissimuler sa contrariété.
Quant à René, il échangea une cordiale poignée de mains avec le docteur, dont il appréciait le caractère et le savoir.
Agé de plus de soixante ans, le docteur Quatre- Epingles ou plutôt le docteur Anselme (on le connaissait sous ces deux noms) portait vertement sa vieillesse comme les gens qui ont vécu par l'esprit plus que par le corps. Sa physionomie témoignait d'une grande mansuétude unie à une véritable distinction. Le costume qui lui avait mérité son surnom se composait invariablement d'une redingote noire, d'un pantalon noir et d'une cravate blanche. Cette cravate blanche était, avec le chapeau rond et les souliers à boucles d'argent, ce qu'il avait gardé des modes de sa jeunesse.
LE do:teur quatre-epingles 4o
Petit, les lèvres riantes, un maintien aisé, les doigts Ans, sachant exciter à la fois le sourire, la sympathie et le respect, le docteur Quatre-Epingles aurait mérité de poser pour l'alhum d'un Topfer révérencieux.
Il n'était pas riche lui non plus, et, pour augmenter peu à peu sa bihliothèque, il lui fallait souvent économiser sur les choses de première nécessité. Afin de concilier ses goûts avec ses ressources pécuniaires, le docteur Quatre-Epingles avait su de bonne heure se renfermer dans les homes d'une spcciaUlé. La spécialité est le refuge des bibliophiles humbles d'argent. Il n'y a que les gouvernements ou les fermiers généraux qui puissent acheter tous les beaux livres indistinctement.
Les spécialistes sont innombrables : il y a ceux qui ont la spécialité des mystères, mystères des apôtres, mystères de Notre-Dame, mystères à cinquante-neuf et même à quatre-vingt-deux personnages. Pour ceuxlà, l'art dramatique commence à Pierre Gringoire et finit à Etienne Jodelle ; Hardy n'est pas advenu pour eux. et ils ignorent jusqu'au nom de Corneille.
H y a ceux qui ont la spécialité des mazarinades, gens spirituels et perpétuellement guerroyants ; — ceux qui ont la spécialité des catalogues, depuis le catalogue de Gilles Maljut, garde de l'ancienne bibliothèque du Louvre en 1373, jusqu'aux catalogues de La ValJière, de Nodier et des frères de Bure.
Il y a les spécialistes de la science, les plus inouïs et les plus minutieux, ceux qui, comme Abbot, ont dessiné et colorié cinq cent trente-cinq différentes espèces d'araignées de la Géorgie d'Amérique.
Il y a les spécialistes du roman : romans de chevalerie, de souterrains, d'amour ; les spécialistes du diable, qui, pareils à M. Outle, passent leur existence à désirer et à attendre l'apparition du maudit, un pacte tout préparé dans leui' poche.
Il y a les spécialistes qui ne satlachent qu'à un seu auteur et qui en font leur proie, tels que Befîara pour Molière, et Walchenaer pour M^^e de Sévigné.
M. de Soleinne, qui avait la spécialité du théâtre, en était arrivé au point de collectionner les pièces qui n'avaient été ni jouées ni imprimées.
Un autre amateur s'était mis à la recherche d'une espèce de ver qui ronge une certaine espèce de reliure.
Après ce spécialiste-là, il faut tirer l'échelle.
C'est ce que nous faisons.
Le docteui- Quatre-Epingles avait une spécialité aussi élégante et aussi douce que pouvait le faire supposer sa nature.
Il réunissait toutes les poésies, et plus particulièrement toutes les poésies du dernier siècle, dans lesquelles entrait le nom d'Aglaé.
Mystèi'e charmant, et dont nous respecterons la suave transparence ! Faiblesse exquise, et dont les exemples se font plus rares de jour en jour!
— Oh! la superbe édition de Pétrarque! dit-il en examinant le volume que René venait de quitter ; par malheur il y manque l'àme du livre, c'est-à-dire le portrait de Laure. C'est pourquoi je préfère l'édition plus récente de Padouc, où se trouve la gravui'c de Raphaël Morghen.
Et après avoir lu quelques rimes, le docteur reprit :
— Est-ce que vous aimez cet homme-là ? Pour moi, il me semble qu'il a été beaucoup trop amoureux pour être poète, ou plutôt trop poète pour êti^e amoureux.
— Vous êtes paradoxal aujourd'hui, répondit René en souriant; vous faites le procès aux Italiens avec leui's propres concettis. A mon point de vue, je confesse que le triomphe du Capitole ne me gâte pas la fontaine de Vaucluse.
Hortense avait jeté un regard de travers sur le
docteur Quatre-Épingles, qui no savait pas combien, après avoir dérangé ses projets, il blessait maintenant ses opinions. Elle ne tarda pas à se venger.
Le docteur Quatre-Épingles lorgnait depuis quelques semaines un exemplaire des Mélanges poétiqii'>s de la comtesse Fanny de Beauharnais. Il avait fini par amasser les fonds destinés à cette acquisition. C'est pourquoi il arrivait en si belle humeur.
— Tiens ! fit-il avec cette apparente insouciance à laquelle ne se laissent plus prendre les marchands, voici un ouvrage dont j'ai presque envie.
— Vous n'êtes pas le seul, répondit aigrement Hortense ; un exemplaire magnifique, sur papier de Hollande, et quelle reliure !
— Oh ! la reliure n'a rien de merveilleux ; elle n'est pas signée.
— Qu'iujporte ? vous ne trouveriez pas ce volume dans tout Paris.
— Vous croyez ? dit le docteur, plein d'anxiété. Et cherchant un appui :
— Monsieur René, dit-il en se tournant vers le jeune homme, il me semble que mademoiselle Jorry se trompe ?
René prit le volume à son tour.
— Mademoiselle, vous êtes dans J'erreur, effectivement. Les Mélanges de madame de Beauharnais sont compris dans une vente qui doit avoir lieu le vingthuit du mois prochain. D'ailleurs, votre exemplaire, si beau qu'il soit, est un ])en piqué ; et puis, enfin, si vous me permettez d''en faire la remarque, il y manque deux figures de Marillier, qui, dordinaire, se rencontrent dans les exemplaires de choix. Quoi qu'il en soit, le vôtre a sa valeur, assurément.
Hortense se mordit les lèvres.
Si Jorry eût entendu René de Verdières tenir un tel
discours en présence d'un acheteur, il est plus que vraisemblable que cette séance eût été sa dernière. Le docteur s'extasia sur une science aussi parfaite.
— Comment ne sollicitez-vous pas une place de bibliothécaire ? lui dit-il.
— J'en ai fait la demande : on n'a pas daigné me répondre.
— Il fallait demander de nouveau. Les jeunes gens d'à présent ont une fierté que j'ai quelque peine à comprendre. Ce n'est pas s'abaisser, cependant, que de demander à plusieurs reprises l'emploi de ses forces dans la société. La persévérance n'est pas le synonyme de l'intrigue.
— Vous avez raison, docteur: aussi n'ai-je ni fierté ni répugnance ; je suis tout au plus coupable d'apathie.
— C'est pis encore !
— Je le sais, et je suis décidé à me créer courageusement des ressources. Jusqu'à présent, j'en conviens, j'ai fait trop entrer le hasard en ligne de compte dans mes espérances. Le hasard ne se manifeste qu'à ceux qui ont oublié son nom. Entre autres mirages sur la foi desquels je me. suis endormi longtemps, on m'avait souvent pai*lé d'un oncle maternel, parti de bonne heure pour la Russie. Cet oncle, disait la légende, s'était considérablement enrichi au service du czar. J'ai écrit, j'ai eu recours à l'ambassadeur. Rien. Personne n'a pu me fournir de renseignements sur le comte de Plougastel.
— Le comte de Plougastel ?
— Oui, c'est son nom ; il était du côté de ma mère. Un jour peut-être son héritage me reviendra; mais je ne puis l'attendre toujours, je l'ai déjà trop attendu. Il est temps, enfin, que je rompe avec ma vie contemplative, et que je me propose un but.
— Bravo ! dit le docteur.
— Pour commencer, dès demain j'endosse la robe noire.
— La robe noire ! ne put s empêcher de s'écrier Hortense, stupéfaite ; est-ce que vous voulez entrer au séminaire?
— Non, mademoiselle, répondit René avec un sourire ; mais au Palais. Je suis avocat.
— Vous êtes avocat ! dit-elle avec un accent de satisfaction ; c'est une profession distinguée et honorable.
— Et qui assure presque toujours l'aisance à un homme de talent, ajouta le docteur Quatre-Épingles.
Piené hocha la tète.
— Docteur, dit-il, vous vous faites optimiste, ce matin, pour in'encourager. Je vous remercie, mais je ne m'abuse pas. Je sais que, pour réussir, un avocat ne doit pas redouter de faire de nombreuses concessions et que, de toutes ses précautions en mettant le pied dans l'enceinte de justice, la première, lindispensable, est de poser une sourdine sur la voix de sa conscience. Je sais cela. Mais je suis résolu : je serai de mon époque et je ploierai ma pensée aux principes généralement admis. Je suis las, sinon honteux, d'avoir été la dupe de mes sentiments. L'éloquence est une denrée, une arme, un prétexte; soit! j'aurai de l'éloquence à tous les prix et pour tout le monde, à propos de tout ce qu'on voudra. Je ferai comme les autres, puisqu'il faut faire comme les autres pour parvenir. Ce n'est pas difficile, mais c'est tout juste honorable, comme dit mademoiselle. Il ne s'agit que de vaincre son dégoût. Oh ! je serai un bon avocat, vous verrez !
— Mon ami, répondit le docteur, méfiez-vous de cet esprit de raillerie et d'amertume, qui me parait être malheureusement l'esprit de votre génération. Je prends'
comme plaisanterie ou plutôt comme satire la profession de foi que vous venez de déi'ouler. Mais croyezmoi ; ne regardez pas de trop près la corruption, elle fascine, elle attire. Ne badinez jamais avec la conscience. Jamais, entendez-vous ! une première transaction, quelque légère qu'elle soit, en entraîne inévitablement une seconde. 11 y dans l'ordre moral une loi de progression fatale ; j ai pu l'observer souvent. De toutes mes traverses, car j'ai eu les miennes, moi aussi, j'ai recueilli bien des réflexions; la plus forte, sinon la plus neuve est celle-ci : le bien engendre le bien ; mais encore plus sûrement, le mal produit le mal. L'babitude de la perversité est celle qui s'acquiert le plus vite et le plus insensiblement. Une faiblesse, une simple faiblesse, sera la source d'une faute, qui deviendra un vice ; de ce vice naîtra un crime peut-être. Et cela, logiquement : il y a un fleuve ici, parce qu'il y a un ûlet d'eau là-bas. Excusez-moi, mon cher René ; je moralise comme tous les vieillards, et j'exagère comme tous les moralistes. ' — Non, docteur ; vos paroles sont celles de la dignité et de l'expérience.
— Eh bien ! au nom de cette expérience, s'il faut pour réussir que vous fassiez comme les autres, restez plutôt en chemin mille fois : demeurez une dupe, un niais, un martyr. Mais gardez toujours votre propre estime. De tels conseils sont peut-être bien gothiques et bien naïfs, mais ils seront éternellement grands. Quelque sm'anné que soit son langage, l'homme qui invoque l'honnêteté est certain de n'être pas ridicule.
— Merci, docteur, dit René ; je me souviendrai de votre leçon.
— Une leçon n'est pas le mot ; une consultation, tout au plus.
Hortense avait écouté cette discussion avec le plus vif intérêt.
Mais quand le docteur (Juatre-Épingles eut fini, elle ne put résister au désir de lui lancer, quelques épigrammes.
— Voilà, de bien belles maximes, dit-elle ; il est hors de doute que vous les avez vous-même pratiquées, docteur ?
— J'ai tàclié, du moins.
— Pourtant, il m'avait semblé entendre dire qu'à la cour de Louis .WIIl on était moins rigoriste.
— A la cour de Louis XVIII ?
— On m'a rapporté que vous aviez été page du roi, continua Hortense, peut-être m'a-t-on trompée.
Le sourire du docteur disparut pour un instant.
— Non, mademoiselle, on ne vous a pas trompée. J'ai été page en effet. Élevé dans l'émigration, presque continuellement sous les yeux du roi, il était tout naturel que je suivisse ses destinées. Mon père était mort sur l'échafaud, ses biens' avaient été confisqués et morcelés. Sa Majesté a daigné se souvenir de moi à, l'heure de son retour en France, en m'attachant à sa personne.
— Alors, sans doute, vous ne vous appeliez pas le docteur Anselme tout court...
Le docteur crut devoir changer la conversation.
— Quel est le prix de cet ouvrage, mademoiselle? demanda-t-il en revenant aux Mélanyes poétiques de madame la comtesse Fanny de Beauharnais.
Hortense venait d'être froissée dans sa curiosité; l'occasion était belle pour donner cours à sa rancune.
— Cet ouvrage, dit Hortense, est très rare, malgré les défauts et les omissions signalés par M. René.
— Admettons qu'il soit rare, dit le docteur en poussant un soupir.
— Conséquemment il est cher.
— Combien donc ?
— Il VOUS coûtera trente-cinq trancs.
— Ouf ! dit le docteur.
Hortense se frottait les mains.
— .N'en rabattez-vous rien ? demanda-t-il.
— J'en ai refusé hier trente francs, répondit la cruelle jeune fille.
Cette idée qu'un autre avait marchandé cet ouvrage, objet de ses convoitises, détermina le docteur Quatre- Épingles. • "
Il calcula qu'en se privant de café pendant quinze jours, il viendrait à bout de combler le déficit créé par Ténormité de cette dépense.
— Eh bien, mademoiselle, dit-il, voici trente-cinq francs : ce chiffre dépasse de beaucoup mes prévisions ; mais c'est une fantaisie à laquelle je n'ai pas la force de résister.
Hortense ne répondit pas.
Sa petite vengeance lui procurait au moins vingt francs de bénéfice inespéré.
— Maintenant, ajouta le docteur, je vais jouir de mon acquisition sous les beaux ai"bresdes Tuileries ; les vers sont faits pour être lus en compagnie des oiseaux et des enfants. Recevez mes très humbles salutations, mademoiselle.
Allant vers René :
— A revoir, mon jeune ami, lui dit-il.
René était fort occupé depuis quelques minutes à visiter un rayon de bibliothèque, sur le bois duquel cette étiquette était collée : livres a quinzk centimes.
Il se retourna précipitamment, et dit d'une voix étrange .
— Je vous suis docteur, je vous suis.
Il tenait un livre à la main, un vieux livre, dont la reliure commençait à s'en aller en lambeaux.
René mit ce livre dans la poche de son habit, et dit
à Hortense, en posant devant elle la pièce de cinq francs dor.t nous connaissons l'orig-ine :
— C'est un ouvrage de quinzo centimes que je vous achète.
Sa voix était tremblante en prononçant ces paroles ; on aurait dit qu'il venait de commettre une mauvaise action.
— Bien, monsieur fiené, répondit la fille du bouquiniste en lui rendant sa monnaie, et sans remarquer son trouble.
René sortit avec le docteur Quatre-Épingles.
Quelques minutes après, Jorry et Bertholet
descendaient du grenier en criant et se querellant.
— Comment! disait le libraire, vous refusez de prendre en payement un lot de solives presque neuves ?
— Est-ce à mon boulanger que j'irais offrir vos solives? répliquait le maçon; elles ne sont bonnes qu'à me chauffer les jambes.
— Je vous conseille de vous chauffer toujours avec du bois de cette qualité. Pourquoi ne pas brûler de l'ébène?
— Si je travaille, je veux être payé en argent; sinon, rasoir!
— Mais, malheureux, vous n'avez pas d'ouvrage, c'est vous-même qui venez de me le dire. Depuis un mois, vous vivez en tirant le diab'e parla queue. Prenez ce qui se présente, cela vaut mieux que rien.
— Merci! dit Bertholet.
— Voilà bien comme ils sont tous, ces ouvriers. Mettez-vous en quatre pour leur procurer de l'occupation : s'ils ne voient pas des tonnes d'or à gagner, ili" préfèrent se croiser les bras.
— Quant à ce qui est de me croiser les bras, calmezvous le sang, père Jorry. Je n'en ai ni la volonté ni le droit. On démolit la place du Carrousel et tout le quar-
d4 les ruines de pabis
lier du Louvre; je m'emploierai à ces travaux.
— Voyons, Bertholet, vous n'êtes pas raisonnable; je vous ai proposé le tiers en argent et le reste en marchandises.
— En vieilleries !
— Je ferai pour vous une dernière concession : comptons le lot de solives à cent francs, et arrêtons que j'aurai à vous payer pareille somme en espèces. Hein?
— Adieu, dit le maçon en gagnant la porte.
— Vous partez ?
— Je ne veux de vos solives à aucun prix.
— Vous réfléchirez, dit Jorry, j'insiste dans votre intérêt.
— Attendez que je revienne, et il vous aura poussé des dents.
— Bertholet!
— Je vais me faire inscrire au bureau des démolitions.
— Cet homme-là finira mal! murmura Jorry en regcirdant le maçon s'éloigner; il est dur comme une barre de fer. A son âge, aller s'exposer sur des crêtes de toits, risquer sa vie sur des murs croulants... au lieu de faire ma cloison... Il finira mal, c'est moi qui le dis.
Cette affaire manquée pesait sur le cœur du bouquiniste. Il avait besoin d'exhaler sa mauvaise humeur. La précieuse édition de Pétrarque, qu'il aperçut sur une table, lui fournit un excellent motif.
— Pourquoi ce livre est-il là, à l'abandon, comme une paperasse? s'écria-t-il en le replaçant.
— Je l'ai montré à quelqu'un, répondit tranquillement Hortense; nous ne nous sommes pas entendus sur le prix.
— Est-ce une raison pour le laisser exposé à la poussière !
— Au moment où j'allais le serrer, le docteur est entré et m'a marchandé les deux volumes de Mélanges de yi^f' de Beauharnais.
— Il marchande toujours, mais il n'achète jamais.
— 11 a acheté, cette fois.
— Et tu as conclu l'affaire? je gage que tu n'auras pas consulté ma marque? demanda Jorry avec anxiété
— Je vous demande pardon, mon père; j'ai regardé deux fois vos chiffres.
— Alors, tu as vu que cet ouvrage m'avait coûté huit francs.
— Oui, mon père.
— Et tu l'as vendu?
— Trente-cinq francs. • Les traits de Jorrj s'illuminèrent.
— Trente-cinq francs! répéta-t-il; tu l'as vendu trente-cinq francs! Viens, mon Hortense, ma fille; viens sur mon cœur !
— C'est la première fois que vous m'embrassez avec tant de tendresse.
— C'est que c'est aussi la première fois que tu vends si cher!
Mot sublime et qu'il prononça dans toute la naïveté de son amour de l'argent.
— Ce n'est pas tout, ajouta Hortense.
— Quoi encore ?
— M. René a acheté un volume, aussi, lui.
— Est-il possible? C'est la journée aux miracles! s'écria le libraire.
— Un volume de quinze centimes.
— N'importe, c'est toujours trois sous. Quel était ce volume?
— Il ne m'a l'a pas fait voir, répondit Hortense.
— Tant pis! Retiens bien ce que je vais te dire, ma fille : il faut toujours regarder un livre avant de le
vendre. C'est ce que je ne manque jamais de faire, moi. Il se peut qu""!! ait été placé par erreur dans telle ou telle case ; il se peut qu'en l'examinant on j découvre une particularité inattendue. Il y a mille moyens de reprendre poliment un liATe des mains de l'acheteur; ou feint de vouloir l'essuyer, on l'ouvre et on le bat. Grave bien dans ton esprit cette recommandation, mon Hortense. Qui sait ce qu'il peut y avoir dans un livre !
L'NE FORTU.NE
Il est leiiips de dire ce que c'était que le volume acheté quinze centimes par René de Verdières.
Il est temps aussi de dire ce que c'était que René de Verdirres lui-même.
C'était un gentilhomme de souche provinciale; il avait perdu son père de bonne heure. Sa mère, qui était une Plougastel, de «la province de Léon, en Rretagne, ne lui avait donné, en vivant, qu'une grande éducation, et, en mourant, qu'une multitude de procès. Ces procès, au lieu de s'arrêter à les dénouer, René les trancha, et il y perdit la totalité de ses espérances. Trop adonné à l'oisiveté des riches pour devenir un simple et bon avocat, son existence fut pendant quelques années celle de l'ours des montagnes, qui vit tout l'hiver de la graisse amassée pendant les beaux jours. Il vendit peu à peu ses meubles, ses coins de terre, sesbijoux, et, finalement, ses habits. C'est à cette péi'iode critique que nous l'avons pris, juste au moment où il s'agissait pour lui d'être on de ne pas rire.
René était intelligent, mais faible; son âme n'avait
pas été calcinée au feu des folles passions ; il appartenait à cette secte de philosophes qui laissent venir à eux les événements. Les livres ne l'avaient pas suffisamment cuirassé pour les combats de la vie réelle. Sans famille, sans amis, amolli par les jouissances faciles des lettres et des arts, on pouvait aisément prévoir qu'un drame venant tout à coup à fondre sur lui, bonheur ou malheur, le trouverait sans énergie, hésitant, et tout à la surprise ou à l'effroi.
Ce drame allait se former et s'amonceler bientôt sur sa tête. A cette heure, ce n'était encore qu'un point noir, mais visible cependant, et que nous allons voir s'étendre de minute en minute.
Regardez René quitter le docteui' au coin de la place de l'École; il se dirige vers un de ces restaurants modiques, si nombreux, et que l'orgueilleuse trouée de la rue de Rivoli a refoulés, mais n'a pas chassés.
Humbles temples élevés à la Faim!
Il y a quelque chose de curieusement pénible dans l'aspect de ces restaurants de bas étage, aussi mal éclairés dans le jour par le soleil que le soir par les quinquets. Ce n'est pas là qu'il faut chercher le bruit, l'animation, la gaieté ; les convives ont de bien plus graves occupations. Ils sont là pour manger, et pas pour autre chose. C'est brutal, mais c'est comme cela. Le dîneur de la rue de l'Arbre-Sec ressemble au sage d'Horace : un tremblement de terre parviendrait à peine à l'émouvoir. Son repas est une chose sérieuse et solennelle ; ce n'est pas un plaisir, c'est une affaire.
Celui qui a examiné les figures de ces hôtes agités et muets, y a lu bien des romans, bien des mystères. Au milieu de ces hommes de peine, de ces artisans, on découvre çà et là une tête de vieillard, inclinée et blanche; ou bien encore quelque jeune fille, maigre et mal vêtue, qui dévore dans un coin; — jeunesse éteinte
SOUS des haillons! blonds cheveux arrachés par la maladie ! doux regard creusé par la misère ! Souvent aussi c'est une redingote usée jusqu'à la ti-ame, et qui montre une décoration fanée entre les fentes de la boutonnière. Que de douloureuses histoires l'on soupçonne ! Mais à côté de cela, parfois, tout près de la porte, il y a la jeunesse, la santé, l'espérance, c'est-àdire quelque brave enfant de dix-huit ou vingt ans, vite entré, vite sorti, qui a lestement expédié son repas sans presque y songer, musicien ou poète, peintre ou sculpteur, pour qui le temps a des ailes, et qui, du fond de sa souriante et active pauvreté, rêve les splendeurs de la gloire et les apothéoses du génie.
C'est l'endroit éclairé du tableau.
René ne demeura pas longtemps à table : il avait hâte de se trouver chez lui pour y examiner à son aise le volume acheté chez Jorry.
Son appétit satisfait, il prit donc rapidement le chemin qui conduit à la cour d'Aligre, où nous avons dit qu'il habitait.
La cour d'Aligre, située entre la rue Saint-Honoré et la rue Bailleul, est un de ces repaires qui gardent encore un peu de la physionomie et des mœurs de l'ancien Palais-Royal. Lorsque, dans quelques années, ce coin de Paris aura passé, com.ïie tant d'autres, à l'état légendaire, plusieurs de nos contemporains essaieront de se l'appeler et de dépeindre à la généi'ation nouvelle les maisons de cette cour d'Aligre, toujours encombrée de joueurs d'orgue ; cet établissement de bains regorgeant de monde le samedi soir ; ces cabarets qui se tiennent discrètement en dehors du luxe actuel, et ce bal qui s'annonce de loin à tout le quartier Saint-Honoré par une demi-douzaine de lanternes chinoises balancées sous la voûte d'entrée.
C'était au sixième étage que logeait René, du côté
de la rue Bailleul, dans une de ces chambres qui reçoivent le jour par en haut, comme les puits et les cheminées, et que l'on désigne sous le nom de chambres à tabatière.
Ce taudis, qu'il avait meublé avec une austérité monacale, lui coûtait quatre-vingts francs par an. Il avait eu l'excellente idée de payer quatre termes d'avance, un jour qu''il s'était débarrassé d'une magnifique montre de Venise, épaisse et lourde comme une galiote, ouvragée comme une cathédrale normande. Grâce à cette heureuse inspiration, il avait au moins un logement assuré.
Dés qu'il se fut assis sur son unique chaise, devant son unique table, il ouvrit le livre à trois sous.
C'était une des premières et des plus rares éditions de l'Imitation de Jésus-Christ, traduite en vers français par Pierre Corneille. Un certain nombre de notes marginales, que René avait immédiatement reconnues pour être de la main du poète, doublaient et même triplaient la valeur de cet exemplaire. Dans une vente, il eût certainement dépassé le chiffre de cent écus.
Lorsque René l'avait aperçu dans le pêle-mêle des ouvrages au rabais, l'idée d'une erreur s'était naturellement présentée à son esprit et à sa conscience. Tout en prolongeant son examen, il avait essa3'é d'étouffer ces deux voix. Nous avons vu le résultat de cette lutte; nous avons vu comment René de Yerdières s'était décidé à dérober son achat aux yeux d'Hortense, et à l'aide de quelle manœuvre il était devenu propriétaire de c( trésor bibliographique.
Les sophismes avec lesquels il avait tenté de s'étourdir furent impuissants à lui dérober le côté équivoque et honteux de son action.
Tous ses raisonnements tombaient devant celui-ci
— Pourquoi n'ai-je pas montré à la fille du librairij^
le livre que j'achetais? C'est que, soupçonnant une erreur à propos d'un tel bon mai'ché, j'ai craint que cette erreur ne fût reconnue. Un casuiste n'aurait pas besoin d'j regarder à deux fois pour qualifier sévèrement ma conduite.
En même temps, les paroles du docteur Quatre- Épingles lui revenaient à la mémoire :
— Unesimple faiblesse sera la source d'une faute, qui deviendra un vice; de ce vice naîtra un crime peut-être.
René possédait assez de rectitude dans le jugement poui" se reconnaître coupable. Néanmoins, il chassa pour un instant ses remords, et se livra tout entier aux déhces de sa propriété nouvelle.
Il s'était aperçu que la page du faux-litre était cohée à la reliure. Ce défaut, imputable sans doute à la maladresse du relieur, le choqua. Avec les plus grandes précautions, il tenta de détacher cette page, et il j réussit, grâce à son habitude des livres et à la connaissance des soins qu'ils comportent.
Ce travail accompli, une surprise lui fut réservée.
Un papier s'écliappa d'entre la reliure et le fauxtitre, et tomba par terre.
René ramassa ce papier et le déplia; il était couvert d'une écriture jaunie, laquelle semblait appartenir au dernier siècle.
Sans ti'op d'efforts, liiais non sans une vive émotion, René décliiffra ce qui suit :
« Mes chers fils, pouvant être arrêté et incarcéré d'un moment à l'autre, je place cet écrit à l'endroit convenu. Est-ce mon testament ? Hélas ! tout me le fait craindre. On sera sans pitié dans l'exécution de cette loi qu'on vient de rendre contre les émigrés, et sous le coup de laquelle je tombe fatalement.
» Je demeure depuis une semaine dans une maison de la rue Froidmanteau, où quelques bonnes gens veu-
lent bien ne voir en moi qu'un humble cuisinier du nom de Morin. C'est, depuis ma funeste entrée en France, le douzième logement que j'occupe. De telles précautions sont indispensables par le temps actuel, et fasse le ciel qu'elles puissent vous conserver un père !
» Grâce aux soins et à l'activité de notre fidèle régisseur, M. Lantoine, nos biens ont été vendus à temps- Mais vous comprendrez les sacrifices qu'il m'a fallu faire pour me procurer de l'or. Par les journaux que vous recevez à Londres, vous devez voir quel système implacable de représailles commence à s'étendre sur tout le royaume; les dénonciations sont particulièrement à l'ordi'e du jour. Dans de telles circonstances, il est impossible de songer à vous faire parvenir le produit de cette vente. M. Lantoine attendra pour cela un moment plus propice. Demain ce livre passera, avec d'autres, entre ses mains; les livres n'excitent pas la méfiance. Humble et sans armoiries, cet exemplaire de l'Imitation, précieux seulement pour quelques amateurs aujourd'hui dispersés, bravera les visites domiciliaires.
» Votre fortune, mes chers fils, est réduite à six cent mille francs ; c'est là tout ce que nous avons pu sauver, M. Lantoine et moi, du naufrage révolutionnaire. Pour trouver cette somme, lorsque des temps meilleurs auront lui pour la France, vous vous informerez de la maison no 2 de la rue Froidmanteau, et vous ferez en sorte d'en occuper le sixième étage. Là, vous vous placerez entre les deux fenêtres et vous démolirez un briquetage à hauteur du genou. C'est dans une boite de chêne que tout est placé.
» J'ai employé trois jours ou plutôt trois nuits à ce travail de prisonnier. Tout est terminé depuis quelques heures, et cependant je me hâte. Mon àme ne peut se
défendre de pressentiments sinistres; quoique je ne sorte jamais que le soir, avec un chapeau rabattu, et enveloppé d'un manteau, hier, je crois avoir été suivi. Un traître, un espion, chassé par nous du régiment d'Esterhazy il y a six mois, m'a reconnu, comme je passais dans la rue de Beaujolais. J'ai fait plusieurs détours pour rentrer chez moi; aura-t-il perdu ma trace ?. . .
» J'achève cet écrit et je vais le mettre en place; alors une partie de mes inquiétudes, celles qui vous concernent, aura cessé.
» Chers enfants, gardez la mémoire de votre père ; demeurez toujours fidèles aux principes pour lesquels il sacrifie sa vie. Les gouttes de sang tombées de l'échafaud politique n'ont jamais taché de blason. Henri, veillez sur votre jeune frère; apprenez-lui l'amour du roi. Dieu fera le reste !
» Adieu. Votre père vous bénit.
» Duc DE F0NTE.\.\Y. »
Il V avait en bas la date de 1793.
René recommença la lecture de cette lettre qu'il avait d'abord, et pour en connaître le sens général, rapidement parcourue.
Puis il regarda autour de lui comme s'il eût craint de n'être pas seul.
Pendant cette seconde lecture, faite patiemment, une légion de pensées ardentes et confuses s'abattit sur son cerveau.
Lisait-il un roman ou une histoire ?
Ces six cent mille francs qui lui donnaient le vertige avaient-ils été trouvés, ou bien étaient-ils encore dans le mur où le duc de Fontenaj les avait déposés ?
Plusieurs suppositions s'élevèrent à la fois dans sou esprit.
Peut-être le duc n'avait-il pas péri sur Téchafaud; peut-être avait-il pu rejoindre ses fils ou être rejoint pai'eux; et alors la dispai'ition de l'exemplaire de Corneille devenait un fait insignifiant, puisque le secret qui y était contenu était jusqu'à ce jour resté à l'état de lettre close.
Mais, d'un autre côté, les appréhensions du duc avaient pu se réaliser. Peut-être avait-il été arrêté et exécuté avant d'avoir remis ce livre à M. Lantoine. Dans ce cas, tout changeait de face : un trésor existait bien réellement dans la rue Froidmanteau. La victime avait emporté son secret sur l'écliafaud, en s'en remettant sans doute à la Providence du soin de faire arriver le volume à sa destination.
Depuis lors, la rue Froidmanteau avait changé de nom : elle était devenue la rue du Musée.
Un autre numéro avait sans doute remplacé le numéro 2.
Et puis, qui sait si le hasard n'avait pas tout révélé à quelque locataire ? Chaque jour on répare une maison, on sonde des murailles. Longtemps après la Terreur, il avait été de mode de fouiller les fauteuils, d'interroger les planchers, de desceller les plaques de cheminée, de visiter les cadres des tableaux, pour découvrir les richesses cachées par les émigrés. René ne l'ignorait pas : il savait encore que ces perquisitions avaient été renouvelées à l'époque du retour des Bourbons, et souvent avec succès, mais alors par les nobles eux-mêmes.
Etait-il possible qur le sixième étage de la rue du Musée eût échappé aux soupçons, et, par suite, aux recherches ?
— Oui ! se disait René de Verdières, fasciné par le désir de s'approprier cette fortune.
Avant toutes choses, cependant, il lui était indispen-
sable de s'assurer du jugement et de la condamnation de M. de Fontenay. Cela était facile. Les bibliothèques publiques n'étaient pas encore fermées : il courut à celle de l'hôtel de ville, et y demanda la collection des Bulletins criminels de Clément.
On la lui confia.
Il courut à la table de ce vaste et lugubre répertoire ; le procès de M. de Fontenay y était indiqué à la date du 24 avril 1793.
Ce procès n'avait occupé qu'une seule audience, l'accusé ayant dédaigné de se défendre et de désigner des témoins à décharge.
René dévora immédatement les conclusions du tribunal.
Voici quel en était le texte :
« D'après la déclaration du jury, portant :
» I" Qu'il est constant que Louis-Jacques-Laurent- Joseph Fontenay, ci-devant noble, a émigré du territoire français dans le courant de juillet 1792;
» 2'> Qu'il est constant que ledit Fontenay est rentré en France, sur la fin de décembre dernier, sous des qualités et des noms supposés ;
» 3" Qu'il est constant que ledit Fontenay a, par ses actes et ses propos, provoqué le rétablissement de la royauté en France ; •
» Faisant droit sur les conclusions de l''accusateur public, le tribunal condamne Louis-Jacques-Laurent- Joseph Fontenay à la peine de mort, et ce conformément à la loi du 28 mars dernier : ordonne que ses biens seront acquis et confisqués au profit de la République, et que le présent jugement sera exécuté sui* la place de la Révolution, imprimé, publié et affiché partout où besoin sera, jusqu'à la concurrence de douze cents exemplaires, etc. »
Le bulletin ajoutait que l'exécution avait eu lieu le même jour, vers cinq heures du soir.
De ce côté-là, tous les doutes de René étaient donc levés.
Le hasard acheva de lui éclairer les derniers recoins de ce drame.
Avant de refermer Touvi'age de Clément, il le feuilleta pendant quelques minutes, et ses regards tombèrent sur le nom de M. Lantoine.
Trois ou quatre jours après la mort ^de son maître, le régisseur avait été ti*aduit devant le tribunal révolutionnaire, et condamné, comme lui, à porter sa tête sur l'échafaud. Une même dénonciation les avait sans doute compris l'un et l'autre ; tout faisait supposer qu^ils n'avaient pu communiquer avant l'heure suprême.
René de Verdières demeurait donc le seul maître de leur secret.
Ce n'était pas assez !
Il rêvait d'être le maître des six cent mille francs de la rue du Musée.
Cette pensée, entrée de prime abord dans son esprit, s''y installa et s'y fortifia bientôt comme chez elle.
Il ne songea pas aux fils du duc de Fontenay, ses héritiers naturels ou, s'il y songea, ce ne fut qu'un instant et pour se les figurer éloignés ou morts euxmêmes.
Ainsi se vérifiait le système de gradation indiqué par le docteur Quatre-Epingles.
D'une indélicatesse allait naître une faute, un vol peut-être.
René ferma les yeux...
Mais le spectacle d'un trésor exerçait une influence déjà irrésistible sur cette imagination artistique et sur cct(,c conscience molle. Il osa, sur ces entrefaites, évo-
quer le souvenir de Glaire et chercher dans son amour, dans sa reconnaissance pour elle, une excuse, un prétexte même à ses coupables projets.
Armé de ce subterfuge indigne, il ne fit qu'un pas de l'hôtel de villeà la placeduPalais-Rojal.
Là il s'arrêta, saisi par une terrible inquiétude.
On commençait à démolir la rue du Musée.
LES DEMOLITIONS
Le Paris que nous avons sous les yeux depuis quelques années est un Paris de transition et dont la physionomie passagère mérite d''êti'e fixée.
Ce n''est plus l'ancien Paris, et ce n'est pas encore le nouveau Paris. Nous sommes placés entre le souvenir et la promesse. Au lieu des vieilles masures et en attendant les palais, nous avons les échafaudages, c'est-à-dire une ville en bois en attendant la ville de pierre.
Il y a longtemps qu'on l'a écrit : pour faire de Pai'is la plus belle ville du monde, il n'y a qu'à abattre. Les chefs-d'œuvre existent, il ne s'agit que de les mettre en lumière.
A force d'avoir été répétées, ces paroles ont fini par attirer l'attention des gouvernants. Depuis cinq ou six ans, des ouvriers envoyés sur tous les points ont commencé avec la pierre ce duel urgent, dont le signal était attendu avec tant d'impatience. Autour de l'hôtel de ville, ils ont dégagé trente impasses, brisé cinquante rues, renversé trois cents maisons; ils ont fait la place nette au Panthéon, à la Sorbonne, à la Tour-Saint- Jacques-la-Boucherie : ils ont débarrassé l'église Saint- Eustache des boutiques qui la déshonoraient ; ils sont
LES DÉ>fOLITIONS 69
partout, ils vont partout, au ponl Saint-Michel, aux Halles, de la rue de Strasbourg naissante à la rue Saint-Antoine écroulée; domain, ils élargiront le quartier Maubertetle quartier Saint-Marcel: demain, ils auront isolé Notre-Dame après l'avoir pieusement restaurée.
Mais c'est surtout aux alentours du Louvre et des Tuileries, dans le quartier dit du Carrousel, que la pioche des démolisseurs s''est longtemps exercée.
On a abattu là toute une ville serrée, tortueuse, noirâtre, fourmilière d'hommes, pleine des plus diverses constructions, d'hôtels, de casernes, d'écuries, d'échoppes. A l'époque où se passe notre récit, une partie de cette ville fangeuse existait encore. La plupart de ses rues, ou plutôt de ses ruelles, telles que la rue du Chantre, la rue de la Bibliothèque et la rue Pierre-Lescot, mises soudainement à découvert, apparaissaient à Tétat de tronçons et semblaient comme honteuses de la grande clarté qui s'était répandue sur elles. Le groupe de ces boyaux sinistres constituait en effet une seconde Cité, où des haillons vivants se promenaient pendant le jour, et où le soir s'agitaient des di'ames dignes de Parcnt-Duchàtclet.
La rue du Musée, une des plus anciennes de Paris, faisait dignement sa partie dans ce concours d'abjections et de hideurs. On pouvait y entrer par la place du Palais-Royal ou par la place du Musée : au choix- Par la place du Palais-Royal, on rencontrait des cafés sordides, des logeurs à la nuit, des fripiers ténébreux : le tout aboutissant à un égout. Par la place du Musée, c'était autre chose. D'abord, la place du Musée était elle-même une des principales curiosités du laid Paris, une autre cour des Miracles; de cette place, ou pour mieux dire de ce carrefour, plus exhaussé que le reste du terrain, on plongeait sur un dédale de bicoques lépreuses, rongeant les flancs du Louvre, sur un archipel
de musicos et de trous à rats. Du côté des Tuileries, l'horizon était borné par une longue ligne de bouquinistes et de marchands d'oiseaux, car la place du Musée a été jusqu'au dernier moment l'asile inviolable des livres et des perroquets. On y voyait aussi des antiquai res, des tondeurs, des empailleurs, posés comme une menace à côté des volières gazouillantes ; des marchands de bric-à-brac qui vendaient des épreuves de Rembrandt et des lorgnons d'écaille, des guitares et des poires d'Angleterre. Dans cette foire permanente, le regard était sollicité à droite et à gauche pardes curiosités contrastantes et par des monstruosités, telles que les ébauches inconcevables que venaient y exposer des rapins sans pudeur : académies d'après l'antique, paysages inspirés par des étalages de fruitières, baigneuses surprises pardes chasseui's en goguette. A côté de cette peinture hurlante, on apercevait des dogues et des chiens de chasse, aussi hurlants dans leurs niches que les tableaux dans leurs cadres ; des cygnes mélancoliques enfermés dans des cages de bois ; des chouettes au masque sanglant ; maître Renard à côté de maître Corbeau ; et le ti'oupeau des petites souris qui essaient de passer le bout de leur museau, entre les barreaux de fil qui les tiennent captives.
Quelques joueurs de gobelets, avec l'immuable Paillasse en veste jaune et en bas tigrés, complétaient la physionomie de la place du Musée. Ils étaient cantonnés dans le cabaret de Besacier, faisant angle sur la rue, cabaret fameux d'où sont sortis les derniers Bobèches, école souveraine qui emporte les secrets du boniment et du pallas ; portique suspect où des philosophes en rupture de banc révélaient les mystères des tarots à des conscrits ambitieux, collégiale du vice où se rencontraient, couchés sous les tables, les premiers grands prix d'alcool et de vin violet !
Une quinzaine de marches usées et grasses descendaient de ce cabaret à la rue du Musée.
Nous avons dit qu'on commençait à la démolir lorsque Hené j arriva.
Df'jà la plupart des portes et des croisées étaient dégarnies de leurs boiseries et de leurs ferrures. Des matériaux de toutes sortes jonchaient le pavé ; autour des maisons s'élevaient de larges clôtures, gardées par un invalide.
Ce que René chercha tout de suite du regard, ce fut la maison la plus haute, car l'écrit du duc de Fontenay indiquait un sixième étage.
Après un examen attentif, il finit par s'arrêter à une sorte de belvédère couronnant une maison «Hroite, barbouillée du haut en bas par des enseignes de dentistes, de tailleurs et d'acheteurs de reconnaissances du montde-piété. Ces enluminages successifs ne lui avaient pas enlevé son caractère lugubre ; c'était bien une véritable cachette d'émigré ; porte bâtarde, escalier noir comme un four, fenêtres allongées. René dit:
— Ce doit être là.
Fiévreux comme un joueur à son coup décisif, il dressa sur-le-champ son plan d'opérations.
La palissade était facile à franchir pendant la nuit ; et tout faisait supposer que, la maison étant déserte, on pourrait sans obstacle parvenir jusqu'au sixième étage. Là, une simple inspection du mur devait confirmer ou détruire ses espérances ; en frappant l'endroit du briquetage, il obtiendrait un son du moindre vide. ;;~ Malgré l'abondance et la succession rapide de ses pensées, la nuit lui parut lente à venir. Il passa le temps qui l'en séparait à i-ôder aux alentours de la rue et à en étudier les aboutissants.
L'instant arriva enfin où, de tous les cùlés, s'élancèrent les ombres pour étouffer le jour mourant. Courte
fut la lutte. Les feux du Palais-Royal s'allumèrent, mais la rue du Musée resta obscure, la rue du Musée resta muette.
Seul, l'invalide de garde troublait par intervalles le silence, en toussant et en marchant.
René avait choisi son point d'escalade hors de la portée de ses regards.
Il se hissait déjà sur un tas de grosses pierres, lorsque, en levant les yeux, pour la millième fois sur la fenêtre du sixième étage; il crut y apercevoir un jeu de lumière semblable à celui qui résulte d'un pauvre foyer tourmenté par un souffle d'alchimiste.
Cette découverte l'inquiéta vivement.
Il examina longtemps cette lueur vacillante, qui, peu à peu, s'éteignit tout à fait.
Ses conjectures l'amenèrent à penser qu'elle provenait d'un reflet d'éclairage lointain, balancé par le vent.
Des pieds et des mains il fit tant, qu'il eut bientôt passé par-dessus le rempart de planches, sans éveiller l'attention de l'invalide.
Ensuite, ployé en deux, il essaya de s'orienter, à travers les débris épars sur le sol. Tantôt il s'embarrassait les pieds dans une espagnolette, tantôt il se heurtait à un escalier en colimaçon.
Il arriva enfin, en tâtonnant, à la porte de la maison convoitée.
Une fois là, il ne s'arrêta point à considérer ce qu'il pouvait y avoir d'excentrique dans cette conduite, surtout pour un membre de l'ordre des avocats. II s'engagea résolument, quoique avec précaution, dans l'escalier. L'obscurité était compacte. A chaque étage, les portes ouvertes prouvaient le renvoi de tous les locataires. Plus il montait, plus il ralentissait sa marche. Il se coula jusqu'au sixième. Mais là, il y avait quelqu'un, car il entendit les souliers d'une femme sur le
carreau et même il distingua le grésillement d'une friture dans la poêle.
Effaré, René de Verdières retint son haleine.
Pourquoi n'y avait-il aucune lumière dans ce grenier où l'on faisait cuisine ? Quelle cause y avait retenu des habitants ?
Ses réflexions furent interrompues par un bruit de pas formidable.
Un homme montait l'escalier.
Ce devait être un habitué de la maison, car, malgré les ténèbres, il enjambait très vite.
Où allait-il ?
Impossible à René de songer à redescendre ; d'ailleurs, il n'en avait pas le désir. Cloué par la curiosité, et résolu à tout, il voulut connaître le mot de cette énigme. Cet homme était sans doute un des hôtes mystérieux du sixième étage.
René se blottit au fond d'un corridor mansardé.
Presque aussitôt, il sentit passer une masse auprès de lui ; et deux coups retentirent sur la porte du belvédère, qui s'ouvrit.
— Apportes-tu de la chandelle, Magloire? demanda une femme.
C'était la voix dolente de Colomba.
— Mon agneau, je l'ai oubliée à dessein, répondit le comte de Plougastel.
Et la porte se referma.
Néanmoins, et par suite du mauvais état des boiseries, la conversation de ce couple continua d'arriver jusqu'à René.
— Il ne faut pas que nous ayons de la lumière, ajouta le comte ; je t'expliquerai cela plus tard.
— Tous ces mystères m'inquiètent, Magloire ; qu'y a-t-il donc de changé depuis hier?
— Rien, je t'assure, ma Colomba.
— Ne sommes-nous plus chez nous? N'avons-nous plus le droit de rester ici ? demanda-t-elle.
— Tu sais combien les questions de droit me sont peu familières ; cesse donc de m'embarrasser.
— Comment allons-nous vivre ?
— Vivons, mais vivons sans chandelle.
— Sans chandelle !
— Vois, murmura le comte, comme la nuit est limpide et comme le firmament est parsemé d'étoiles. De quel front oserais-tu insulter à la majesté de ce spectacle, en opposant un misérable flambeau à l'astre vaporeux des soii's ?
— Magloire, tu me trompes encore.
— Moi !
— Tu me caches ce qui se passe dans le quartier.
— Que veux-tu dire, Colomba?
— Je sais qu'on abat notre rue.
— • Abattre notre rue ! s'écria-t-il avec une feinte surprise ; quoi ! la bande noire porterait sa pioche odieuse jusque dans ce berceau du vieux Paris ! Abattre la rue Froidmanteau, autrefois Froid-Mantel ; détruii'e nos traditions, disperser nos souvenirs, renoncer à ce côté si pittoresque du moyen âge ! Oh ! Colomba, sois bien sûre qu'ony regardera à deux fois avant de commettre un tel forfait archéologique !
— Le forfait est pourtant commencé d'aujourd'hui, ajouta-t-elle.
— C'est impossible !
— Toute la journée, j'ai entendu le travail des démolisseurs.
— Tu as mal entendu, ma Colomba; on ne songe pas à démolir, mais à embellir. Ce sont des réparations que j'ai sollicitées de l'administration supérieure.
— Mais cette barrière qu'on a élevée devant notre maison ?
— Cela signifie que l'autorité nous protège contre nos créanciers. Ils se permettaient des visites trop fréquentes; maintenant, il leur est interdit dai'river jusqu'à nous.
— Magloire, parle sérieusement. Tous les locataires ont quitté la maison ce matin ; la rue est bien décidément condamnée, n'est-ce pas?
Le comte de Plougastel hésita un moment.
— Eh bien! oui, puisque tu tiens à le savoii". Je t'avais défendu cependant d'ouvrir les fenêtres...
— C'est vrai.
— Et même de regarder à ti'avers les vitres ; tu sais combien je suis jaloux! j'ai du sang d'Espagnol.
— Je nai pu résister au désir de connaître la vérité : quallons-nous faire, grand Dieu ? dit Colomba.
— Tu es une alarmiste ; les événements t'arrivcnt à travers un prisme détestable. Je te prie de me dire ce que notre position a d'attristant : nous étions tourmentés par des créanciers ; le génie civil a établi des fortifications qui rendent notre demeure inaccessible à ces ennemis de notre repos. Ils nous supposent partis, ils nous cherchent au loin, et nous goûtons ici un calme. sans nuage. De l'invalide chargé de défendre l'entrée de ce paradis terrestre, j'ai fait mon ami et mon humble subordonné.
— Comment cela? demanda Colomba avec étonnement.
— Il me croit l'adjudicataire général des démolitions.
— Oh ! tu n'as pas craint...?
— Il sera toujours temps de le désabuser, se hâta de dire Magloire ; en attendant, tu vois qu''en ne nous montrant pas trop aux fenêtres, en ne répandant pas une lumière trop abondante dans cette chambre, ou mieux encore, en n'en répandant pas du tout, nous avons au
moins huit jours de béatitude à passer ici. Nous emporterons nos lares au dernier moment, à l'heure où le marteau des vandales fera disparaître l'appui sous nos chaussures.
— Et alors?...
— Alors, ma Colomba, ne crois pas que nous soyons embarrassés : un des plus riches propriétaires de la rue de la Paix me tracasse pour que je lui prenne un premier étage avec balcon.
— Pauvre Magloire ! tu te fais toujours illusion.
— Pauvre Colomba ! tu oublies sans cesse que je suis l'inventeur dn Parfum des Aimées. Tiens ! j'en ai vendu deux flacons aujourd'hui, voici trois francs cinquante centimes. C'est tout bénéfice. Demain, j'en placerai pour mille écus.
— Pardonne-moi, j'ai tort de me plaindre; mais que veux-tu? dès l'âge de cinq ans, j'ai toujours eu peur de mourir de faim.
— Petite folle ! s'écria le comte ; je te promets un hôtel et des chevaux l'année prochaine; un laquais en longue redingote abaissera le marchepied de ta voiture... Mais as-tu fait frire ces goujons?
— Oui, dit Colomba.
— Passons donc dans la salle à manger, car mon appétit commence à élever la voix.
Un cliquetis de fourchettes succéda à ces paroles.
Malgré les ténèbres, les deux époux se livrèrent à une active consommation de goujons.
René n'avait plus rien à apprendre ; il jugea qu'il était inutile de prolonger sa faction sous les poutres. Sans doute, ces bohémiens resteraient dans leur grenier jusqu'à ce qu'on vînt en ébranler les murailles. Le plus sûr moyen d'épier l'instant de leur départ et d'en profiter, était de s'enrôler parmi les ouvriers employés aux démolitions.
LES DEMOLITIONS l l
Cesl ce que Héné résolut de faire dès le lendemain.
Il descendit comme il était monté, c'est-à-dire avec les mêmes précautions, et il se retrouva dans la rue du Musée, entre neuf et dix heures.
Quelques instants après, il avaitregagné son cabinet delà cour d'Aligre.
Le premier objet qui frappa ses yeux, en entrant, fut le volume de Vlmitation. qu'il avait laissé sur sa taljle.
Un remords, — un conseil !
Précisément le livre était ouvert à ces belles et simples paroles, si bien rendues par le vieux Corneille.
Pour t'élever de terre, homme, il te faut deux ailes :
La pureté de cœur et la simplicité :
Elles te porteront avec facilité
Jusqu'à l'abîme heureux des clartés éternelles.
Si ton cœ ir était droit, toutes les créatures Te seraient des miroirs et des livres ouverts, Où tu verrais sans cesse, en mille lieux divers, Des modèles de vie et des doctrines pures.
Certes, s'il est ici quelque solide joie,
C'est un cœur épuré qui seul la peut goûter.
Et s'il est quelque angoisse au monde à redouter.
C'est dans un cœur imp ir qu'elle entre et se déploie...
René lut ces vers placés là comme un enseignement, et son àme se serra malgré lui.
Mais ce dernier appel le trouva sourd.
Avant de s'endormir, une précaution lui pai'ut indispensable à prendre.
Il tenait à la main la lettre du duc de Fontenay ; il voulut la relire une fois encore, comme pour en graver dans sa tète les moindres indications.
Après quoi, l'approchant d'une chandelle, il brûla le seul titre de propriété des héritiers du duc.
Au point du jour, deux hommes se présentèrent à l'entrepreneur des démolitions, dont le bureau était situé à peu de distance de la rue du Musée.
Tous les deux allaient demander de l'ouvrage.
L'un se fît inscrire sous le nom de René et se donna pour un graveur sans emploi.
L'autre était plus âgé; mais sa physionomie dénotait plus de bonne humeur que celle du jeune homme.
Quand on le questionna sur son nom et sui* sa profession, il répondit bruyamment :
— Bertholet, maçon, gâcheur, casseur de pierres, tout ce qu'on voudra.
L'un et l'autre furent acceptés immédiatement et mis sur-le-champ à l'ouvrage, c'est-à-dire qu'on les arma d'une pioche et qu'on les envoya sur la crête d'un mur voisin.
Ni l'un ni l'autre ne se connaissaient ; mais le hasard qui les avait rapprochés se plut à compléter son œuvre.
Du premier coup d'œiî, Bertholet s'aperçut de l'inexpérience de René.
— Excusez ! dit-il dun ton un peu goguenard ; est-ce que vous craignez d'étrratigner les pierres ? Tapez plus fort, allez ! il ne leur viendi-a pas d ampoules.
René de Verdières rougit légèrement et ne répondit point.
Le maçon craignait de lavoir choqué; et, avec sa cordialité habituelle, il ajouta :
— Après cela, camarade, ce n'est pas votre faute si vous n'avez pas 1 habitude ; il y a commencement à tout: examinez-moi seulement, et vous en saurez bientôt autant que moi.
— C'est, en efTet, la première fois que je fais ce métier, répondit René.
— Bah ! ce n'est pas plus terrible qu'autre chose; il ne s'agit que d'avoir je pied, et surtout de ne pas regarder sans cesse autour de vous comme vous faites.
— Comme je fais ?
— Eh! sans doute! Vous avez toujours les yeux levés sur cette grande maison de l'autre côté de la rue.
— Vous vous trompez, balbutia René.
— Soit ; c'est un conseil que je vous donne ; si vous tenez absolument à sacriûer quelques-uns de vos membres, mettez que je n'ai rien dit.
D'après la tournure de ce dialogue, René vit qu'il était opportun de se montrer plus circonspect.
"Il parut donc exclusivement occupé de son travail.
Travail périlleux et qui méritait, en effet, son attention exclusive !
Debout, et se dessinant sur le ciel argenté du matin, n'ayant pour poser ses pieds que les poutres conservées d'un vieux plafond, il poussait devant lui, et cassait comme une croûte de pâté les murailles d'un quatrième étage. Les pièces tombaient avec fracas ;
des flots de poussièi*e suivaient chaque éboulement, et se dispersaient au loin, grain stérile, et dans lequel Hamlet eût peut-être reconnu au passage les cendi'es d'Alexandre le Grand.
La position de Bertholet était aussi dangereuse et peut-être plus singulière.
Il était enfoncé jusqu'à mi-corps dans une cheminée, qu'il démolissait en se hissant sur les degrés d'une échelle placée à l'intérieur. La cheminée, usée, calcinée, cédait ou plutôt s'égrenait à chaque coup de pioche. Alors Bertholet descendait d'un échelon. Il la vit ainsi s'abaisser sur lui peu à peu. En moins d'une heure, grâce à son habileté, la cheminée était complètement démolie.
D'autres ouvriers avaient été distribués sur des postes non moins importants. Tous apparaissaient dans la poudre blanche des ruines. Il y en avait qui, d'une main, se cramponnaient à une corde fixée solidement à une maison voisine, et qui, de l'autre, travaillaient à briser le plancher sous leurs pieds. Chacun d'eux avait le calme et la certitude. Ils semblaient accomplir la chose la plus simple du monde, et l'on voyait bien que la portée morale de leur œuvre leur échappait entièrement.
Un tel spectacle ne se représente que tous les deux ou trois siècles. C'est Paris faisant peau neuve, et l'on conçoit tout ce que cette métamorphose anéantit d'habitudes, de mœurs et d'aspects.
De longtemps on ne reverra une semblable période, qui, par sa nature transitoire, devait forcément se dérober à la peinture, et qu'ont, seules, consacrée de rares épreuves photographiques.
Un dicton veut que Paris soit Tenfer des chevaux et le paradis des femmes. Par suite de ce mouvement
extraordinaire, il convient ,'dajouter que Paris est également le paradis des maçons.
Toutefois, ce n'était pas en ce moment l'opinion de René de Verdières, devenu maçon par nécessité.
Au bout d'une heure et demie, il s'arrêta, vaincu par la fatigue.
A force de détacher des solives et de culbuter des pans de murs, ses bras tout neufs pour un pareil exercice demandèrent merci; la sueur coulait de soufrent.
Bertliolct ne le quittait pas du coin de l'œil; à l'inspection de ses mains blanches et fines, à sa réserve et à son embarras, il avait cru deviner le drame d'une eu'istocratie affamée.
C'est pourquoi lorsque la cloche sonna l'heure du déjeuner, Bertholet n'hésita pas à frapper sur l'épaule de René de "Verdières.
— Camarade, lui dit-il, acceptericz-vous sans façon un verre de vin ?
— Mais...
— Allons, acceptez, et ne croyez pas que ce soit pour vous humilier que je vous fasse cette offre. C'est que je n'aime pas à boire seul, et que le vin m'écorche la dalle quand je ii'ai personne avec qui trinquer.
— Ordinairement, répondit René, c'est au dernier venu qu'il appartient de faire cette proposition.
— Des cérémonies ? des emblèmes ? Eh bien ! une autre fois ce sera votre tour. En attendant, suivez-moi au Sacrifice d'Abraham.
Le Sacrifice d'Abraham était l'enseigne du cabaret où Bertholet conduisit René de Verdières.
On y donnait à manger, comme chez presque tous les marchands de vin, dans une arrière-boutique où le jour n'arrivait que tamisé par des rideaux d'un rouge sang-de-bœuf.
Ils s'assirent à une table rendue spongieuse par les innombrables libations dont elle avait eu sa part.
Quant au verre de vin offert par Bertbolel, il se transforma naturellement en un déjeuner, dont une entre-côte de veau et une omelette au lard firent les humbles frais.
Mais ce qui fut moins humble, par exemple, ce fut le nombre des setiers et demi-setiers demandés par Bertholet , malgré les vives oppositions du jeune homme.
— Voyez-vous, disait-il à René, rien n"altère comme cette satanée poussière des démolitions. Et pour peu qu'on tienne à conserver la pureté de sa voix, il est indispensable de se rincer le tube de temps en temps. A votre santé.
— Merci, monsieur.
— Il n'y a pas de monsieui" ici, il n'y a que des camarades, et des bons encore. Je crois bien que vous n'êtes pas à votre aise avec moi ; mais cela viendra quand nous aurons cassé le cou à trois ou quatre fioles.
— C'est inutile, dit René; je vous assure que je vous suis déjà acquis de tout cœur.
— Alors, raison de plus pour boire. Holà! père Roussel, ci'ia-t-il au cabaretier, encore une négresse !
Une négresse, c'est-à-dire une bouteille. Pendant ce temps-là, Bertholet regardait René de Vei'diéres avec cette persistante curiosité du peuple.
— Vous avez eu des malheurs, lui disait-il, cela se devine. Bah! il ne faut pas vous en cacher. Est-ce que moi qui vous parle, je ne suis pas aussi dégommé que vous ? Vous n'êtes pas le plus à plaindre ; d'abord, vous êtes jeune, et la jeunesse, c'est tout. Et puis, vo'is n'avez pas une fille, comme moi.
— Ah ! vous avez une fille ?
— Je crois bien ! dix-sept ans à L'Assomption ; et cela
SUR LES Tons 83
travaille de tout cœur! Mais vous savez ce que rapporte le travail des femmes ; la chère enfant gagne tout juste de quoi s'acheter des bottines. Il faudra que vous la voyiez un de ces dimanches; c'est doux! c'est chai'mant? Quand elle ne rit pas, elle chante; quand elle ne chante pas, elle m'embrasse. Je no sais pas où elle a été chercher tous les beaux cheveux blonds qu'elle a. Et sa taille! et ses mains ! Je m'émerveille rien qu'aies regarder.
11 oubliait de vider son verre en parlant de sa fille; René le remarqua, et se sentit plus sympathique pour cet homme dont les premières railleries l'avaient désagréablement affecté.
— Toute ma crainte, reprit Bertholet ; c'est qu'elle ne soit destinée à coiffer sainte Catherine. Voilà mon chagrin. La belle petite mériterait mieux, cependant; mais je n'ai rien su lui amasser, et je ne pense jamais sans trembler à l'avenir que lui laisserait ma mort.
— Votre mort? dit René en souriant ; cette inquiétude ne me psu-aît pas justifiée.
— Je suis de votre avis, mais cela n'empêche pas que je n'aie quelquefois de ces idées malheureuses, le soir, au moment de me coucher, ou le matin, avant de venir tuer le ver chez le père Roussel.
Tuerie ver, c'est, pour les ouvriers, prendre un verre de vin blanc avant déjeuner.
il y en a d'autres qui disent : tuer un colimaçon.
René essaya de détourner Bertholet de ses tristes appréhensions.
— Vous êtes bâti de façon à vivre quatre-vingts ans, lui dit-il.
— Quatre-vingts ans, c'est beaucoup ; mais c'est possible tout de même. Le coffx'e est bon, dit Bertholet en frappant sur son estomac; la tète est saine... excepté les jours où j'ai mon petit coup de gaz.
— Un coup de gaz ?
— Oui, quand je bois un litre de trop, quand je m'allume, ce qui arrive plus souvent que les tremblements de terre. Que voulez-vous ? c'est indispensable à ma santé et à ma gaieté.
— A votre santé, donc ! et à votre gaieté ! dit René en choquant lui-même pour la première fois le verre du maçon.
— Bien dit... et bien bu! s'écria celui-ci en le regardant avec satisfaction. Allons ! on fera quelque chose
de vous. En attendant, si vous avez besoin de crédit avant la paye, vous pouvez venii' au Saor/^ee d'A6?'a/tam, Roussel est un de mes amis.
— Merci, balbutia René, confus et ému.
La cloche qui annonçait la reprise des travaux suspendit leur conversation.
Mais la connaissance était faite entre eux.
Ils retournèrent bras dessus bras dessous au chantier.
Qu'eût pensé René s'il lui avait été permis d'apprendi'e en ce moment qu'il se trouvait avec le père de Claire ?
Quelle n'eût pas été sa surprise en reconnaissant que le hasard lui donnait pour protecteur le père, après lui avoir envoyé pour ange sauveur la fille ?
Mais René se trouvait à mille lieues de ces suppositions.
A moitié chemin, ils furent accostés par une sorte de contremaître qui dirigeait les démolitions. Il regarda Bertholet et lui dit :
— Vous devez savoir enlever une charpente, vous?
— Oui, répondit ce dernier
— Alors, vous allez prendre quelques hommes avec vous et attaquer cette grande maison.
11 désignait la maison du duc de Fontenay.
— Immédiatement ? demanda Bertholet.
— Immédiatement.
— Soit, répondit le ma-^on.
Et il tendit la main h. René, comme pour se séparer de lui.
Mais René ne bougea pas; son visage trahissait une anxiété profonde.
— Est-ce que vous ne voulez pas de moi pour cet ouvrage ?'demanda-t-il d'une voix étrangli'C.
— Vous ne sauriez pas, répondit Bertholet.
— Pourquoi donc?
— Ah! c'est qu'une charpente ne se brise pascomme un plafond ; il faut des précautions, c'est bien plus dangereux.
— Qu'importe! dit René, vous m'enseignerez comme vous l'avez fait déjà.
— Vous le voulez donc bien! dit Bertholet en le toisant de cet air goguenard qui avait déjà tant déplu à René.
— Je tiens à ne pas vous quitter.
— Au fait, c'est cette maison sur laquelle vos yeux, étaient toujours fixés.
— Je ne m'en souviens pas, ilil René en frissonnant.
— Puisque c'est votre désir, allez m'y attendre ; moi, je vais recniter trois ou quatre vétérans de mon espèce.
René de Verdières ne se fit pas répéter ces paroles ; il se dirigea rapidement vers la maison désignée.
Cette fois, il était sûr de faire déguerpir le couple bizarre qu'il y avait rencontré la veille.
Mais cette besogne accomplie, était-il également sûr d'arriver à temps pour s'emparer de l'héritage du duc de Fontenay?
La première condition était de se trouver seul dans la mansarde, et bientôt Bertholet allait l'y rejoindre avec ses ouvriers. Il ne fallait pas penser à se
Ob LES RUINES DE PARIS
débarrasser d'eux. A quel projet s'arrêter, dans ce cas?
Abattrait-on plus que la charpente aujourd'hui?
Entamerail-on la muraille?
Placé entre ces diverses conjectures, René ne pouvait que se recommander au hasard.
C'était ce qu'il faisait en marchant à grands pas au milieu des décombres de la rue du Musée.
Bertholet l'avait regardé s'éloigner, d'un air pensif.
— Il y a quelque chose là-dessous, murmura-t-il ; ce jeune homme n'a pas un caractère ouvert. Il doit avoir (juelque motif secret pour demander avec tant d'instance d'être employé dans la démolition de cette maison. Après tout, qui sait? Peut-être a-t-il demeuré là dedans; peut-être un souvenir de famille ou d'amour se rattache-t-il pour lui à ces murs. J'ai eu tort de vouloir pénétrer ses desseins ; il y a sans doute une grande douleur sous ce visage pâli et au fond de ces paroles embarrassées. J'ai manqué de délicatesse, comme toujours, et Claire me blâmerait certainement si je lui racontais cela.
Après ces paroles, Bertholet resta quelques instants immobile à la même place, comme les gens qui n'ont pas l'habitude de la réflexion.
— N'importe, ajouta-t-il, je le surveillerai !
DEMENA'iEMENT
Voici cependant ce qui se passait, chez le comte et la comtesse de Plougastel, pendant que RenédeVerdières se dirigeait vers leur retraite, animé contre eux des intentions les plus hostiles.
Le comte de Plougastel brossait son chapeau de peluche bleu-de-roi.
Il apportait à cette opération le calme dune conscience immaculée, sans se douter des coups que le sort lui préparait.
Ce n'était pas cependant que de légers nuages n'eussent traversé son cerveau, lorsqu'il avait aperçu par la fenêtre, en se réveillant, cet imposant appareil d'arcs-boutants et de pics, cette masse d'hommes distribués sur tous les points. Mais il avait compté sur le prestige dont l'enveloppait l'invalide de garde, par son prétendu titre d'adjudicataire général des démolitions.
Tout à. coup, le comte de Plougastel, ayant jeté un nouveau regard au dehors, remarqua un individu planté
au milieu de la rue du Musée, et dont les jeux paraissaient fjxi'-s sur les fenêtres de son belvédère.
Il recula de quelques pas.
Il avait Qairé un créancier.
Avec son infaillible sûreté de coup d'oeil, le comte de Plougastel, retiré au fond de la chambre, observa pendant quelques minutes Tattitude et les mouvements de ce curieux et tout le confirma dans son opinion.
Il n'avait jamais vu cette figure, mais cela ne prouvait rien, car un de ses tics particuliers était de se refuser énergiquement à reconnaître les personnes auxquelles il pouvait devoir de l'argent.
Cet examen fait, il poussa son cri d'aleirme habituel.
— Colomba, vite, les berceaux ! voici un tigre à attendrir.
Colomba obéit avec une promptitude qui attestait de fréquents exercices.
Elle alla quérir dans un cabinet deux petits berceaux en osier et elle les plaça au milieu de la chambre.
— Bien! dit Magloire, ce sont les pièces d'artillerie.
— On monte l'escalier, murmura Colomba.
— Déjà !
Un pas lourd et indécis se fit entendre; bientôt on frappa à la porte.
Le comte de Plougastel empêcha Colomba de répondre.
— Jack! s'écria-t-il, ouvrez, ouvrez donc! Ah! vous êtes occupé au salon ? Restez, Jack. Je me résigne à ouvrir moi-même.
Après ce court monologue, qui sauvegardait sa dignité, il alla au-devant de son visiteur.
C'était le bouquiniste Jorry.
Sa fille lui avait avoué l'escamotage dont elle avait été victime; et, sa facture en poche, il s'était mis à la recherche de l'audacieux acheteur d'eau de Cologne .
Mais à l'aspect des démolitions de la rue du Musée, l'iDdigaatioD de Jorry était parvenue au comble; pouvait-il ne pas croire à une fausse adresse? Pouvait-il raisonnablement imaginer que le représentant d'une maison importante s'obslinàt à demeurer au milieu des gravois, des échelles et des grues?
Il se regardait donc déjà comme la dupe d'un intrigant, et il était résolu à ne pas pousser plus loin des investigations qu'il jugeait inutiles, lorsque, en levant les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de cet acte monstrueux, il aperçut à travers les fenêtres d'une mansarde ce fameux chapeau bleu-dc-roi qui lui avait été signalé par Ilorlense.
Cinq minutes après, il était en présence de son débiteur.
Mais le mouvement de satisfaction qu'il venait de ressentir s'apaisa bientôt par l'inspection de cet intérieur dénudé.
Jorry crut alors s'être trompé d'étage, et ce fut d'un air effaré qu'il ai-ticula cette demande :
— Est-ce vous, monsieur Pomard, Issakoff et compagnie ?
— De Constantinople; oui, monsieur. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.
Cette invitation pouvait passer poui" une impertinence, car il n'y avait aucun siège dans l'appartement; mais Jorry ne parut pas y prendre garde.
— Vous m'excuserez de vous recevoir dans ce vestibule, continua le comte de Plougastel; on frotte dans l'autre pièce. Jack! dépêchez-vous.
— Monsieur, vous avez acheté des flacons d'eau de Cologne à ma fille.
— A votre fille? répéta le comte en cherchant.
— Avant-hier, ajouta Jorry.
— C'est bien possible, j'en achète tant! Mais per-
mettez-moi de m'informer du domicile de mademoiselle votre fille, car mes souvenirs me sont bien infidèles en cette occurrence.
— Nous demeurons sur le quai des Grands-Augustins, monsieur.
— Fort bien. Mais avant toute chose, asseyez-vous donc, je vous en prie.
— Encore? grommela le libraire; il n'y a seulement pas une chaise ici.
— Oh! dit Magloire en s'asseyant par terre avec calme, nous sommes de l'Orient.
— Vous moquez-vous de moi? s'écria Jorry, qui devint rouge de colère.
— Pourquoi faire? demanda bonnement le comte de Plougastel; je suis satisfait de votre fourniture. Votre eau de Cologne est vraiment très bonne; peutêtre l'essence de bergamote y domine-t-elle un peu trop; mais c'est un détail. En avez-vous beaucoup d'autre à me vendre?
— Voici la facture de la caisse que vous avez emportée; c'est trente-sept francs cinquante centimes.
— Est-ce acquitté?
— Oui, monsieur.
— Eh bien, déchirez l'acquit.
— Mais non! dit .lorry en se récriant.
— Comme vous voudrez, dit le comte de Plougastel.
— Veuillez payer, je vous prie; j'ai besoin d'argent.
— Permettez! je ne suis que le représentant de la maison Pomai'd, Issakoff et compagnie.
— Je le sais.
— C'est la maison Pomard, Issakoff et compagnie qui vous a acheté; c'est la maison Pomard, Issakoff et compagnie qui vous paiera.
— Monsieur?
— Que voulez-vous? Je n'ai pas reçu d'ordre de
paiement. J'attends le courrier de Trieste, qui me l'apportera probablement d'ici à ce soir. Pouvez-vous revenir entre six et sept heures?
— Entre six et sept heures, votre taudis sera abattu, dit le libraire, s'animant.
— Ce n'est pas probable, objecta le comte, qui redoublait de politesse; dans tous les cas, le siège de notre établissement est transféré place Vendôme, n» 8-
— A d'autres, monsieur! vous croyez parler à quelque niais.
— S'il vous plaît!
— Je dis qu'on ne se joue pas impunément d'un honnête homme, comme vous le faites.
Le comte de Plougastel se releva, et vint doucement poser sa main sur l'épaule de Jorry.
— Chut! lui dit-il.
— Quoi, chut? Prétendriez-vous m'imposer silence, peut-èti"e?
— Chut! répéta le comte; ne parlez pas si haut, respectez le sommeil de l'innocence.
Il montrait les deux berceaux.
— Je ne respecterai rien! sécria le bouquiniste hors de lui.
— Quoi ! pas même ces deux pauvres petites créatures endormies.
— Je veux être payé !
— Cœur de roche! Venez contempler leurs traits si doux ; approchez, mais avec précaution...
Disant cela, il écarta le rideau de l'un des berceaux et montra à Jorry une tète rougeaude embobelinée dans des langes.
— Chers innocents 1 mm'mura le comte, puissiezvous ignorer longtemps les déboires de cette vie, et conserver toujours votre heureuse insouciance!
— Encore une fois, monsieur, je...
— Ne bougez pas !
— Qu'est-ce? dit Jony.
— En voilà un qui se réveille.
— Au diable.
— C'est le plus jeune ; pauvre petit amour, on le croirait échappé du pinceau de l'Albane !
— Monsieur, je vous ferai observer que je ne suis pas venu ici pour causer, non plus que pour m'attendrir.
Mais le comte ne l'écoutait point ; il était livré tout entier aux béatitudes de l'amour paternel. La tête fourrée dans ses berceaux, il avait entrepris avec ses rejetons une de ces conversations élémentaires qui sont comme l'alphabet du sentiment.
— Allons, bégayaitr-il, faites une risette à papa! faites-là bien vite. Hou !
Jorrj fut obligé de le tirer par la manche.
— Qu'est-ce qu'il va? demanda le comte de Plougastel.
— Mon argent ?
— C'est vrai, je l'avais oublié. Mais vous m'excuserez facilement, vous qui êtes père. Colomba ! une plume et du papier. Je vais vous signer un bon.
— Pas de bon !
— A trois jours de vue.
— Xon.
— Vois-tu, Colomba, comme l'habitude du négoce endurcit certains hommes ! Celui-ci a pu envisager nos enfants d'un œil sec. Maintenant, il me refuse, avec àpreté un délai de trois jours. Regardez bien cet homme, Colomba, cet homme n'a pas d'entrailles!
— Trente-sept francs cinquante centimes ! hurla Jorry.
— Et l'escompte ?
— L'escompte, soit ; mais payez.
— J'ai envoyé chercher de la monnaie par mon commis ; il est indispensable d'attendre son retour.
— Oh ! s'écria Jorry, à bout d'espérance.
— Colomba ! débouche un flacon de mon Parfumdes Alméi::.< ; notre hôte se trouve mal.
— Laissez-moi ! dit le bouquiniste, je sais maintenant à quoi m'en tenir sur votre compte et sur celui de ■votre femme.
— Hein ?
Le comte de Plougastel n'entendait pas la plaisanterie au sujet de Colomba; il voulait qu'à son exemple, chacun l'environnât de respects.
Il regarda le libraire d'un œil terrible.
Celui-ci pâlit, se repentant déjà de sa hardiesse.
Et, vraisemblablement, nous croyons que le comte l'aurait forcé à présenter ses excuses à sa femme, — peut-être à ses deux enfants, — si, dans ce moment même, la porte ne se fût ouverte tout à coup sous la pression vigoureuse d'un ouvrier.
Cet ouvrier était René.
— Vous ne pouvez pas demeurer plus longtemps ici; nous venons démolir ! dit-il.
— Tant mieux, cela donnera de l'air à notre appartement, répondit le comte de Plougastel, sans s'émouvoir.
Jorry avait laissé échapper une exclamation de surprise en reconnaissant René sous la poussière et le plâtre dont ses vêtements étaient recouverts.
De son côté, René avait aperçu Jorry ; mais il ne se soucia pas de l'aborder dans ces circonstances.
Il détourna la tête.
— Adieu, monsieur, dit le bouquiniste en s'adressant au comte de Plougastel ; je vous retrouverai !
— Espérons-le.
9i LES RUINES DE PARIS
— En attendant, je vais vous recommander au prooureur de la République.
— Gela ne peut pas nuire.
Jorry gagna la porte, non sans avoir essayé de l'encontrer le regard de Ren''.
Mais celui-ci lui tournait obstinément le dos.
— L'orgueilleux! grommela le bouquiniste ; allons apprendre immédiatement cette nouvelle à ma fille ; elle en sera dépitée, et ce sera bien fait I Cela me consolera un peu de la sotte affaire qu'elle a conclue avec ces insolents funambules.
Dés que Jorry fut pai'ti, le comie de Plougastel dit à René, qui suivait avec impatience tous ses mouvements :
— Est-il vrai qu'il faille quitter cette maison ?
— A l'instant, monsieur, à l'instant !
— J'avais cependant ma coiTespondance à terminer. Quel embarras !
— Cinq hommes me suivent, et nos ordres sont précis.
— Allons! soupira Magloire. il faut en prendre son parti ; Colomba, fais avancer les voitures de déménagement.
Colomba ouvrit les yeux sans répondre.
— Ou plutôt, reprit-il, chargeons-nous nous-mêmes des objets les plus précieux. D'abord, mon cuir à rasoirs : il me vient de la reine d"Espagne.
— Je perds la tète, murmura Colomba.
— Toi, chère amie, dégonfle nos enfants.
Cette phrase faillit donner le vertige à René de Vei'dières.
— Il vit avec stupeur Colomba retirer des berceaux les deux poupons en baudruche et chasser d'un tour de main l'air dont ils étaient remplis.
Cette opération faite, elle les passa à Magloire, qui les plia en quatre et les mit dans son habit.
Le reste de leur bagage, y compris les peaux d'ours qui leur servaient de matelas, n'offrit guère un plus grand embarras.
Magloire se munit de ses flacons de Parfum des Alme<'-:i, qu'il distribua soigneusement dans toutes ses poches. Il en avait dans les poches de son gilet, dans les poches de son pantalon. Cinq ou six goulots apparaissaient braqués à chaque ouverture.
— N'oublions pas la marmite étrusque, dit-il à sa femme.
— Non, mon ami.
— Je porterai les berceaux jusqu'à notre voiture. Astu emballé ?
— Tout.
— A prosent, dit-il en parodiant un mot célèbre, • inportons notre logement à la semelle de nos souliers !
Et, se tournant vers René :
— Si quelqu'un vient nous demander, monsieur. -Mvez assez bon pour envoyer place Vendôme, n" 8.
René répondit par un signe de tête.
Le comte de Plougastel sortit, en disant à la cou.tesse sa femme :
— Je ne suis pas fâché d'abandonner ce logement, où nous ne pouvions décemment donner des soirées.
René resta seul.
Le moment tant souhaité par René de Verdières était donc arrivé enfin.
Il se trouvait seul dans la mansarde habitée autrefois par le duc de Fontenay.
Mais il était évident pour lui qu'il n'y resterait pas longtemps seul ; et cette conviction faisait son désespoir.
A tout événement, il se hâta de mettre à profit les minutes que le hasard lui envoyait. Avec le manche de sa pioche, il frappa le mur entre les deux fenêtres, à l'endroit indiqué.
Aucun son n'annonça le vide.
René réitéra son expérience un peu plus haut et ensuite un peu plus bas; il frappa à droite, à gauche, partout.
Rien ne lui répondit.
Il s'arrêta.
— Oh! pensa-t-il, est-ce que cet écrit ne serait qu'un mensonge destiné à troubler un malheureux? Ces plaintes si nobles, ces pressentiments empreints de
tant de dignité, seraient-ils Tœuvre d'un ignoble mystificateur? C'est impossible. Ce trésor est là, auprès de moi, j'en sens la chaleur; et je ne puis le découvrir!
11 grattait et déchirait la tapisserie.
Puis, d'autres réflexions traversèrent son cerveau.
— Le duc aura appliqué tous ses soins à étouffer le moindre son dans cette muraille, à combler la moindre cavité ; cela est certain. On n'enfouit pas sans les plus minutieuses précautions une somme aussi considérable. Même après avoir démoli le briquetage, je dois m''attendre à d'autres obstacles : sans cela, les six cent mille francs auraient été déco iverts vingt fois par l'effet d'un simple choc. Le duc était un vieillard; il a tout prévu. Et moi, je suis un insensé de vouloir du premier coup mettre la main sur une fortune qu'il a pris tant de peine à cacher!
Rémi s'essuya le front.
— Voyons! voyons! comment faut-il que je procède ? Le temps me manque pour démolir le mur. Surpris dans cette occupation, quel prétexte donnerais-je? Mon inexpérience suffirait-elle à détourner de moi les soupçons? Non certainement. Ensuite, où cacher cette cassette? comment l'emporter? Six cent mille francs en or, c'est un fardeau. Oh! s'ils allaient m'échapper !...
En parlant de la sorte, agenouillé entre les deux fenêtres, il appuyait ses mains frémissantes sur la muraille.
Un bruit se fit entendre derrière lui.
Berlholet, monté pour le rejoindre, le regai'dait du seuil de la porte.
René se redressa vivement.
— Ici, des hommes ! cria Bertholet.
Cinq maçons arrivèrent.
On commença à enlever pièce à pièce la charpente. Bertholet donnait des ordres, sans toutefois perdre de
vue René, au sujet de qui il semblait avoir une arrièrepensée. Celui-ci s'employait de son mieux, mais son inhabilité et sa préoccupation se trahissaient à chaque instant. Il n'entendait pas ou il entendait mal ; il n^était pas prompt à recevoir les planches qu'on lui tendait; il paraissait mal affermi sm' ses jambes. Chaque coup de pince, chaque écroulement lui causait un bouleversement intérieur , on eût dit qu'en détruisant ce grenier, on détruisait en lui l'existence.
Aucune de ces émotions n'échappait à l'œil défiant de Bertholet.
En peu d'heures, la toiture disparut ; le jour plongea tout à l'aise dans ce taudis, et en illunaina les plus petits recoins.
Restaient les quatre murs.
Devant cette grande clarté, René se sentit chanceler. Jusqu'alors il avait gardé quelque espérance ; mais, en ce moment, il lui sembla que son secret lui échappait et que les jeux de tous ces hommes lisaient comme lui à travers la muraille !
— Qu avez-vous ? lui demanda soudain Bertholet en lui saisissant le bras.
— Rien... un peu de fatigue..., balbutia René.
— Vous êtes plus pâle que le ciel ; savez-vous ce qu'il y a à faire si vous ne vous trouvez réellement pas bien ?
— >son.
— Eh bien ! il faut vous en aller.
— M'en aller! dit le jeune homme en tressaillant.
— Sans doute.
— Non, fit-il dune voix sourde; cela se passe... cela est passé... je ne sens plus rien.
— C'est drôle pourtant comme vous avez les yeux égarés! reprit Bertholet, se plaisant à redoubler sa gêne.
— C'est le vin de ce matin qui. m'aura étourdi. Je vous ai dit que je n'avais pas lliabiludede boire.
— Ail ! c'est vrai. Alors, attaquez-moi ce- mur^ et ne le ménagez pas.
Il désignait le mur opposé à la cachette du duc de Fuatenay.
— En même temps, ajouta le maçon qui calculait l'effet de ses paroles, je m'en vais, attaquer celui-ci, moi.
René se tut. 11 craignait d'avoir été deviné.
A la tournure que prenaient les travaux, il comprit que le belvédère aurait cessé d'être debout avant la fin du jour.
(Chaque effort deBertholet et de: ses hommes en accélérait la ruine.
Dans quelques heures, l'outil résonnerait sur un corps étranger, inattendu...
Le coffret serait découvert !
Qu'adviendrait-il alors ?
René voyait s'enfuir une à une ses radieuses chimères; il disait adieu à l'Eldorado qu'il s'était créé depuis la veille. Le spectre de la pauvreté se rapprochait de lui pour le revendiquer.
Un hasard se produisit sur ces entrefaites.
On demanda, d'en bas, plusieurs hommes pour aider à charger des matériaux sur les chai'rettes. Berlholet dut envoyer quatre des siens. Il demeura avec René et un autre ouvrier seulement.
Gela retardait un peu la démolition de la mansarde.
— Diable de mur! s'écriait de temps en temps Bertholet dun air narquois; il est plus dur que je ne Taui-ais supposé ; mais j'en viendrai à bout !
René faisait la sourde oreille.
Cependant il tournait vers lui la tête, par intervalles, pour constater avec anxiété les progrès de son travail.
La majeure portion de ce côté du bâtiment était tombée sous les coups de Bertliolet ; mais l'espace compris entre les deux fenêtres était encore intact.
La partie n'élait donc pas entièrement perdue !
D'autant plus que le jour déclinait, et que bientôt la cloche du chantier allait sonner le départ des ouvriers.
René se cramponna à ce nouvel espoir.
Mais ces alternatives l'épuisaient; il pouvait à peine se soutenir; ses cheveux étaient en désordi-e- Les fatigues physiques, jointes à la fatigue morale, le rendaient presque méconnaissable...
Enfin, sept heures sonnèrent.
Il était temps !
Tous les bras suspendirent leur mouvement à la fois ; tous les marteaux tombèrent.
René, relevant la tête, aspira l'air qui lui sembla chargé des plus douces odeurs.
Il renaissait.
— Venez-vous, camarade? lui dit Bertholet.
— Non, répondit résolument René en s'asseyant par terre ; je tombe de fatigue, je désire me reposer un instant.
— Un cinquième vous remettra.
En style de cabaret, un cinquième est un verre de vin.
— Je vous remercie, dit René; mais je préfère rester ici.
— Comme vous voudrez ; n'y restez pas trop longtemps cependant, les règlements s'y opposent.
— Soyez tranquille.
— A demain, donc ! dit Bertholet d'un ton bizarre et en s'éloignant avec l'autre ouvrier.
— A demain.
René de Yerdières retrouva toute son agilité et toute sa force pour se redresser dès qu'ils furent partis.
II courut à l'escalier et se pencha sur la rampe pour suivre le l)rait de leurs pas. Il les entendit gagner la l'ue.
Néanmoins, il atltendit encore.
Au bout d'un quart d'heure, un silence complet régnait dans le chantier di'sort.
Palpitant, il revint alors au mur entamé.
L'occasion était décisive.
Son marteau fit voler le plâtre et la brique. Il s'effraja d'abord des échos qu'il réveillait autour de lui ; mais il n'y avait plus à hésiter, plus h reculer. Il continua. Après quelques coups, l'or sonna sous son instrument.
René contint son cœur, qui battait trop fort.
Un instant ensuite, la cachette entièrement démasquée laissa voir un coffre en bois de chêne.
Il fit sauter la serrure avec sa pioche, et un brasier de pièces d'or apparut. A cette vue, ce ne fut pas de la joie qu'éprouva René, mais un immense saisissement voisin de l'épouvante. Pendant cinq minutes, il fut frappé d'un tremblement général, comme un épileptique ; et il faillit mourir. Pour ressaisir la vie, il essaya de proférer quelques sons ; sa langue demeura clouée à son palais. Éveillé, les ^yeux démesurément ouverts, il ressentait les effets horribles du cauchemar.
Toutes les grandes émotions sont sœurs. René, venant de commettre un homicide, n'aurait pas été plus foudroyé qu'en ce moment. C'est qu'on ne s'approprie pas impunément une dose trop forte de sensations, et qu'il en est de l'àme humaine comme de ces verres que fait éclater leur liqueur.
La prostration suivit et remplaça ce vertige.
Hébété, souriant, immobile, René s''abîma dans la contemplation de ce trésor ouvert sous ses yeux.
Brillant spectacle, nous n'en disconvenons pas. De beaux louis en monceaux, tous à l'efGgie de Louis XVI ; pêle-mêle harmonieux et imposant, flamme royale, rayons surgissant tout à coup !
Il y avait là, en effet, de quoi troubler plus d'une cervelle, de quoi aveugler plus d'une conscience.
Lorsque René fut redevenu maître de lui, il étendit ses mains vers le coffre en s'écriant :
— A moi cette fortune !
— Non ! dit une voix derrière lui.
Il se retourna avec terreur, et se vit en présence de Bertholet.
Pendant une minute, ils se regardèrent, muets, haletants.
— C'est de l'or ! nom d'un... ! c'est' de l'or ! dit enfin le maçon.
— Vous... ici... ? put à peine articuler .René.
— Je vous dérange ? oh ! mille excuses, monpctit?
— Monsieur...
— Remettez-vous ; votre santé m'inspirait de l'inquiétude, je suis remonté pour en avoir des nouvelles. Rien de plus. Je suis rassuré à présent. Et je m'en vais.
tenez I
Disant cela, il poussa un gros rire, et s'accroupit auprès du jeune homme effrayé.
— Ah ça ! nous avons donc déniché notre petit magot? on en trouve donc encore dans les vieux murs? Moi qui croyais qu'on ne récoltait plus de ce tuberculelà, je me trompais crânement !
Il se pencha sur le coffre.
— Voilà un joli miroir, je l'avoue, et presque torut neuf. Tiens! cela m'embellit; regardez, regardez donc, camarade !
Il força René, inerte, à s'incliner comme lui.
Le groupe de ces deux hommes, dans ce grenier ou-
vert par en haut, aux dernières lueurs du jour, était étrange.
— Oh ! reluisent-ils ! reluisent-ils, tous ces petits pavés d'enfer ? continua Bertholet ; jamais je n'en ai tant vu à la fois : il y en a de toutes les grandeurs. De l'or! c'en est donc, cela? j'en vois aujourd'hui tout mon soûl. Eh bien ! c'est superbe, cela a l'air presque intelligent !
Il prit une pièce.
— Mais, sont-elles bonnes, auimoins ? ajoula-t-il par façon de raillerie; sont-elles en or vrai? Dites donc, camarade, si on vous avait volé ? Ce ne serait pas rigolo, hein?
— Assez, murmura Kcné.
— Et dire que vous vouliez faire des cachotteries à papa Bertholet ! Ce n'est pas gentil, cela.
— Vous saviez donc?..,
— Non ; mais je me doutais. On a l'œil américain. Savez- vous tout de même que vous avez une fière chance pour un débutant? Comment ! le premier jour de votre vie qu'on vous envoie à la démolition, vous mettez la main sur les radis ! Excusez ! on vous y enverra souvent. Je parie que vous avez été consulter une somnambule, et que c'est elle qui vous a indiqué le bon endroit.
■ — Par pitié !
— Après cela, je peux me tromper ; ce sont peutêtre vos économies que vous aviez serrées là.
Et le maçon recommença ses rires.
Quelques minutes encore, ses regards s:' arrêtèrent avec complaisance sur le coffre toujoui"s béant : .après quoi, il s'écria :
— Brr... cela fait tourner la tète. Assez vu! Relevons-nous.
René obéit machinalement.
Mais il s'aperçut, rien qu'à la manière dont Bertholet se releva, qu'il avait dû faire une nouvelle station au Sacrifice d'Abraham. Ses joues étaient empourprées, ses yeux brillaient.
René en conçut de vagues inquiétudes.
— Maintenant, parlons raison, dit Bertliolet ; qu'estce que c'est que cet or ?
Avant de répondre, René pesa ses paroles. Il ne lui restait évidemment qu'un moyen de salut ; offrir une part à cet homme, afin d'en faire son complice.
— C'est une fortune qui n'appartient à personne, dit-il ; le hasard seul m'a mis sur sa trace.
— Vous saviez cependant à quelle place elle était cachée.
— Grâce à une correspondance qui n'existe plus, répondit René de Verdières.
— Et pour vous emparer de ce dépôt, vous vous êtes fait démolisseur?
René se tut. .
— A'ous êtes un gaillard, dit Bertholet.
— A présent que vous connaissez les faits, monsieur, quelles sont vos intentions ? demanda René.
— Elles sont simples, allez. Cet or estlà depuis longtemps?
— Depuis plus de cinquante ans.
— Vous ne savez pas qui l'y a déposé ?
— Non, dit René après une courte hésitation.
— C'est qu'il y a peut-être des pauvres qui l'ont attendu et qui l'attendent encore.
— Après un demi-sièc!e?
— Pourquoi pas ? dit Bertholet.
— Voyons, mon ami, arrivons au point essentiel ; le jour baisse, il faut nous hâter. Dites-moi vos prétentions ?
— Il attendit avec angoisse.
— Mes prétentions?... répéta le maçon étonné.
— Vous voulez partager avec moi ? dit René ; eh bien ! partageons.
— Halte-là'! s'écria Bcrtholet ; comme vous y allez, mon bonhomme ! l'amour des ronds vous détraque la boule.
— Gomment ?
— Je ne partage pas, moi.
— Ah ! murmura René.
— Fi donc !
— Alors... cela veut dire... qu'ayant seul fait la trouvaille, j'ai seul le droit de la garder, n'est-ce pas?
— Oh ! doucement, mon chérubin ; vous vous montez un peu trop le coup. Parce que l'on trouve quelque chose, ce n'est pas un motif pour dire : Gela esta moi.
— Vous me tourmentez à plaisir ; expliquez-vous, je vous en prie, balbutia René.
— On dit que le vin porte conseil ; j'en ai bu passablement aujourd'hui, et je ne m'en repcns pas ; je dois avoir des idées excellentes. Par conséquent, il me semble que ce serait faire un acte malhonnête que de diviser cette somme en deux parts et de nous l'approprier.
— Eh quoi!...
— Au fond de notre conscience, il y aurait toujours une voix pour nous rappeler notre tort. Quant à moi, du moins, je ne pourrais plus regarder en face les vrais riches, c'est-à-dire ceux qui se sont enrichis parla peine et par la sueur. Or, je tiens à regarder tout le monde, mon camarade.
— Oh ! fit René, dont les poings se serrèrent.
— Je ne vous parle pas de notre confusion, si la i-hosc venait à se découvrir. Cela serait du propre !
— Mais cette découverte est impossible ! dit René.
— Rien n'est impossible en pareille matière ; et, bien
•que vos jaiinets soient fort séduisants, jtî ne veux leur sacrifier ni ma probité ni mon repos.
— Hue voulez-vous donc faire ? Une conclusion, au nom du ciel, une conclusion !
— Une conclusion ? m'y voici. Il faut porter cela chez le commissaire de police.
— Chez le commissaire de police !
— Oui, reprit Bertholet ; là-bas, rue Saint-Honoré, «ntrela rue du Yingt-Quatre-Février et la rue des Bons- Enfants, là où vous voyez une lanterne en verre rouge.
— Parlez-vous séi'ieusement ?
— Oui.
— Six cent mille francs chez le commissaire de police !
— Ah! il y a six cent mille francs ; vous savez -cela, vous ?
René fit un signe de tète affirmatif.
— Raison de plus pour être honnête, dit le maçon. Les regards de René étaient fixés sur lui avec stu-
peiu".
— C'est à en devenir fou ! s'écria-t-il tout à coup en portant ses deux mains à son front.
— Ah çà ! vous êtes un peu étonnant, vous , dit Bertholet ; depuis quand Ihonneur est-il une chose si extraordinaire ?
— L'honneur ! Ihonneur ! .mais que faisons-nous donc là de terrible contre l'homieur ? Le hasard nous offre la richesse ; le hasard n'est-il pas le détenteur de tous les biens ? Où s'en ira ce trésor, si nous l'abandonnons ? A l'Etat, sans doute ; la belle avance ! une goutte d'eau pour lui ; et pour nous, pour nous le bonheur !
— Vous pcirlez très bien ; néanmoins, vous ne -me ferez pas croire que je dormirais tranquille après ce beau partage. Conformons-nous à la loi, cela vaudra
luieux: nous n'aurons qu'un petit bénéfice, mais il sera bien gagné, et chacun diracie nous: «Ce sont de braves gens. »
— Un petit bénéfice ! s'écria René avec dos larmes d'ironie ; une récompense ! une aumône ! Comme à des cochers qui rapportent une montre ou à des mendiants qui ont retrouvé un chien ! Trente francs, n'est ce pas !... lorsque auprès de nous est lelirxe, la joie, la fin de nos souffrances !
— Taisez-vous, vous êtes une mauvaise nature.
— Bcrtholel, écoutez-moi. C'est peut-être votre antipathie contre les riches qui vous donne le dédain de la fortune. Je comprends cela. Mais songez-y : l'emploi qu'on sait faire de l'argent suffit pour en justifier 'a possession. Tout est là. Nous sommes des pauvres, et par conséquent des inutiles ; demain nous serons de bons riches, nous sèmerons le bien autour -de nous. Connaissant les douleurs des autres parles nôtres propres, nous saurons plus efficacement les adoucir. Il y aura avantage pour tout le monde, vous ne pouvez pas le nier. Dans nos mains, cette somme, qui serait peutêtre inféconde dans d'autres, deviendra une source de bénédictions.
— Non ! non ! s'écria Bertholet.
— Ne vous obstinez pas sans m'entendre. Cette circonstance en vaut la peine. On n'a de ces occasions-là qu'une fois dans sa vie. Réfléchissez bien, réfléchissez.
— C'est tout réfléchi. Il n'y a pas deux manières pour moi d'envisagerune question, et une fois que ma conscience a parlé, je lui obéis. Ainsi donc, je ferai mon devoir.
— Oh ! cet homme ! cet homme !...
René s'arrachait les cheveux.
— Ma foi ! j'avais meilleure opinion de vous, dit Bertholet après un silence ; vous m'aviez intéressé, et
je me sentais prêt à devenir votre ami. N'avez-vous donc pas tout le temps, à votre âge, de gagner une fortune courageusement et glorieusement, au lieu d'en soutirer une dans de vieux murs ? Un jeune homme ! c'est honteux. Vos bras, votre instruction, votre ardeur, que comptez-vous donc en faire ? Ce brevet de paresse et de lâcheté que vous veniez chercher ici, je suis content que Dieu m'ait permis de me trouver en travers de votre passage pour vous l'arracher des mains !
— Vous êtes sévère, monsieur, répondit René ; et l'on voit bien que vous ignorez tout ce que j'ai souffert avant de mettre le pied dans cette mansarde.
— Est-ce qu'il y a un passé à vingt-cinq ans? Le rôle des jeunes gens n'est pas de se souvenir et de regarder derrière eux.
— Eh bien ! je vais tout vous avouer, répliqua René; je vais vous révéler le but seci'et de mes désirs. J'aime unejeune fille, une ouvrière, misérable comme moi, et qui, toutlejour, demeure courbée sur son travail. Une fois que j'avais faim, elle m'a fait l'aumône. Depuis lors, j'ai juré d'acquitter cette dette sacrée en lui donnant mon nom. Comprenez-vous le rêve que j'avais fait pour elle d'un bien-être qu'elle n'a jamais osé concevoir ? Comprenez-vous pourquoi je souhaite si frénétiquement cette fortune ?
Bertholet hocha la tête.
— Cette jeune fille est vertueuse, et vous voulez lui offrir de l'argent mal acquis ?
— Je veux la rendre heureuse en lui laissant ignorer la source de son bonheur.
— Heureuse ? murmura Bertholet, qui devint tout à coup rêveur ; j'ai une enfant, moi, ouvrière aussi, pauvre comme monsieur son père,, mais...
— En effet, dit vivement René, vous m'en parliez ce matin, vous me disiez combien vous l'adoriez.
— C'est vrai.
— Vous ajoutiez que votre mort la laisserait sans ressources, sans pain peut-être...
— Oh ! ne me faites pas penser à cela !
— Exposée aux plus infâmes séductions..
— Jamais ! s'écria Bertholet, dont l'œil s'injecta de sang.
— Eh bien ! continua René en le ramenant vers le coffre; là est Thonneur de votre fille, là est la certitude de son avenir. Plus d'inquiétudes après avoir trempé vos mains là-dedans. Quoi ! vous prétendez aimer votre enfant, et, dans votre stoïcisme absurde, vous refusez de vous sacrifier pour elle ! Soyez coupable, mais qu'elle soit heureuse. Votre sotte probité fera de sa vie une souffrance continuelle, un ennui, un découragement, une maladie de tous les jours ; sa jeunesse se fanera, son sourire s'éteindra : cette gaieté qui est votre soleil, cette gaieté pâlira tout à coup; elle sera remplacée par le sentiment dune jeunesse sacrifiée, d'une vie sans horizon. Tout cela par votre faute, par vous et pour vous ! Cette décomposition morale et physique sera la glorification égoïste de votre probité.
— Voulez-vous bien vous taire !
— Ayez les remords, mais épargnez-lui les larmes. Si Dieu ne vous pardonne pas, il vous comprendra du moins. Oh! les mères valent mieux que vous autres; les mères tueraient et pilleraient pour sauver une douleui" aux fruits de leurs entrailles; elles ne connaissent que le mot de tendresse, et vous ne connaissez que le mot d'honneur. Orgueil ! orgueil ! Votre fille manquera du nécessaire, succombera à la peine; qu'importe ! vous aurez eu l'approbation d'un commissaire de police !
Bertholet écoutait ces paroles d'un air hagard. Le nom de sa fille, jeté dans la balance, le faisait hésiter.
— Vous ne pouvez pas avoir raison, répondit-il ; c'est
impossible! Votre langage est un artifice de plus, c'est encore une mauvaise action, la plus mauvaise de toutes ; laissez-moi !
— Là! continuait René enluimontranttoujours l'or; là !... jusqu'aui tombeau vous aurez les sourires et les caresses deivotre flUe ! vous lui donnerez la santé, vous l'habillerez comme une reine, bertholet, vous vous purifierez dans sa propre félicité. Plus tard, vous ferez d'elle une mère de famille respectée et charmante. Ah ! cette perspective, comment ne triompherait-elle pas de vos dernières iiTésolutions ! Le trésor, Bertholet, le ti'ésor ! Voyez comme, à cette heure, il semble appeler des maîtres hardis; comme il brille étrangement et éloquomment ; on.dirait qu'il a peui" de rentrer dans cettenuit qui s'avance, et où un demi-siècle l'a tenu enfermé ! A nous cette proie éclatante ! Partageons ces louis: inattendus, envoi mystérieux de la Providence. Ensuite, j'oublierai jusqu'à votre nom; nous redeviendi'onS' inconnus l'un à l'autre; s''il le faut môme, pour assurer votre tranquillité, je quitterai Paiùs. Oh ! mais regardez donc les éclairs qu'ils jettent.
René avait atteint le dernier degré de l'exaltation. Il trépignait.
Comme lui, mais plus sombre, le maçon dardait ses yeux agrandis sur la cachette aux six cent mille francs.
— On dit vrai, la vue de Tor grise plus que du vin. Et, secouant la tête, il se retourna vers René.
— Assez jasé! lui diL-il, vos discours ne m'ébranleront pas. Ma fille sera mon juge ce soir; je lui raconterai tout, et elle prononcera. Je sais d'avance sa réponse ; elle me sautera au cou. Après cela, si, en récompense d'un devoir rempli, le sort ne nous réserve, à elle et à moi, que désolation et souffrance, eh bien I nous souffrirons. Je crois en Dieu.
La dignité simple de ces mots no permettait pas de réplique.
Reué ne put que balbutier :
— Votre décision... est iiré vocable ?
— J'ai une tète do fonte.
— C'en est donefait! dit le jeune horauic en se laissant tomber assis sur une pierre; mon rêve est fini !
Il y eut quelques secondes de silence.
Déchu de sa splendeur d'un instant, il s'opéra alors dans ce jeune esprit un travail salutaire et qui fut suivi dune prompte révolution.
Ilené do Verdières eut honte de toutes ses faiblesses. Son égarement d'un jour lui apparut dans sa nudité cynique, et il en rougit.
11 alla à cet homme, dont l'ascendant l'avait si noblement vaincu, et, lui serrant la main ;
— ^ Merci, dit-il ; vous me rendez mon honnêteté. Je n'étais pas assez fort pour résister à une semblable tentation ; c'est le Ciel qui vous a envoyé sur mes pas. Merci !
Il était sincère.
— A la bonne heure ! répliqua Bei'tholet, que ce retour chaxma ; où il y a encore du cœur, il y a de la ressource.
— Maintenant, que voulez-vous que je fasse ? je suis prêt à vous obéir, dit René.
— Nous ne devons pas penser à porter cette somme; d'aboi'd, c'est trop lourd, et puis ce n'est pas notre affttJHei Descendes et allez chercher le commissaire :je vous ai indiqué l'endroit, il n'y a pas à se tromper.
— Et vous ? dit René.
— Moi, je reste ici à vous attendre, répondit Berlholel.
— Ah ! ■. ï
— II faut bien que quelqu'un garde la monnaie.
— Vous avez raison : mais...
— Mais quoi ?
— C'estàpeine si je peuxmarcher. Tantd'émotions... Bertholet fronça le sourcil et ne répliqua point.
— Que n'y allez-vous vous-même? hasarda René.
— Merci ! je n''ai pas besoin de prendre le frais.
— Vous méfiez-vous de moi ?
— Ecoutez donc ! les antécédents ne sont pas en votre faveur.
— Je ne songe plus à cet oi-, dit René en secouant mélancoliquement la tète : ce ne pouvait pas, ce ne devait pas être à moi. J'aurai été riche pendant quelques minutes, et c'est tout. Reprends ton harnais de misère, pauvre cheval !
Bertholet avait réfléchi.
— Faisons mieux, proposa-t-il ; ne nous dérangeons ni l'un ni Tautre. Du toit voisin, on domine la place du Palais-Royal, et l'on peut aisément appeler quelqu'un, un commissionnaire.
— Du toit voisin, oui; mais comment sy rendre?
— Ce n'est pas difficile, conscrit, vous allez voir : il n'y a besoin pour cela que d'une planche... celle-ci.
Et avec cette prodigieuse confiance des maçons et des couvreurs, Bertholet improvisa un pont au-dessus d'un abîme effrayant.
— Vous n'oseriez pas voyager là-dessus, vous ? dit-il.
— Malheureux ! s'écria René, vous vous exposez !
— Soyez tranquille, je suis assuré contre la casse. René ferma les yeux, car la témérité de Bertholet
Tépouvantait.
Tout à coup, il entendit un cri horrible !
Le madrier, appuyé sur des lattes trop faibles, avait tourné...
Bertholet était tombé sur le pavé de la rue, dune hauteur de plus de cent pieds.
LE TKKiOU 113
Chose étrange ! au cri lancé par le maçon dans sa chute, il sembla à Uené qu'un autre cri avait répondu sur le seuil de la mansarde.
Il se retourna, mais il ne vit personne.
Le quartier du Palais-Hoyal fut bientôt en émoi; on accourut dans la rue du Musée, où l'on ne releva qu'un cadavre.
Ce malheur fut attribué à l'imprudence de l'ouvrier.
Lorquc les hommes de la police montèrent dans le belvédère eu démolition, théâtre de l'accident, ils ne virent ni limé de Verdières, ni le coffre aux pièces d'or.
Prévoyant leur arrivée, llené avait amoncelé des pierres contre l'ouverture de la cachette ; ensuite, il avait été se tapir dans une soupente de l'étage inférieur. Ce fut de là qu'il apprit, par le tumulte des voix, la mort instantanée de Bertholet.
11 entendit même dicter le procès-verbal.
Une heure après, la maison étant devenue muette et déserte, René revenait à son trésor, comme un chat à une proie forcément abandonnée.
Cette fois, la nuit la plus intense le protégeait.
— Allons, mui"mura-t-il, cette fortune est bien à moi ; le destin a prononcé. A moi seul ces six cent mille francs. Mais que ne m ont-ils pas coûté déjà !
Ce n'était plus une joie fauve qu'il ressentait, comme au moment où il s'était trouvé seul après le départ des ouvriers. Une place venait de se faire dans son cœur pour le remords. Cause involontaire de l'affrcusefîn de Bertholet, il pressentait déjà que l'image de ce malheureux viendrait éternellement se placer entre lui et son opulence.
— Cet or est maudil ! pensait-il.
IxL'né dérangea les pierres qui masquaient l'héritage du duc de Fontenay.
Mais ce fut là tout ce qu'il put faire. Il ne fallut point songer à remuer le coffre ; et l'énorme masse d'or qu'il contenait ne pouvait être transportée qu'au moyen de plusieurs voyages. Encore quelles précautions minutieuses ne devait-il pas employer pour sortir et rentrer sans être vu, pour étouffer le bruit du métal dans ses poches, pour échapper à l'attention de son portier de la cour d'Aligre ! C'était presque à faire reculer.
Mais René ne recula pas.
Avec une sombre ardeur, il commença à plonger ses mains dans le coffre et à remplir ses vêtements de louis et de doubles louis. Il en mit dans son mouchoir, dans ses bras ; il en enveloppa dans des chiffons de papier.
A dix heures, lourd de cinquante mille francs, il descendait l'escalier, et quelques instants ensuite il disparaissait dans les détours du quartier du Carrousel, sans avoir été aperçu.
Le deuxième voyage lui coûta moins de peines. Il travailla sourdement à écarter deux planches de l'enceinte pour se frayer un passage facile.
Le portier de la cour d'Aligre ne parut pas surpris de le voir aller et venir; peut-être même, tirant le cordon sans regarder, ne constata-t-il point son identité. Mais, passé minuit, René comprit qu''il en serait autrement. Il essaya de laisser la porte entre-bàillée; cela ne lui réussit pas une première fois ; il la trouva fermée au retour.
Il fut donc forcé de sonner.
Il était alors une heure du matin.
Le concierge ouvrit en demandant avec une de ces voix dont Henri Monnier seul pourrait noter l'àpreté maussade :
— Qui est là ?
— René ! répondil-il, comme d'habitude.
En même temps, il repoussa bruyamment la porte, comme s'il eût voulu la refermer ; mais auparavant il avait pris soin d'en contenir le pêne avec les doigts. La porte rendit un son retentissant, mais ramenée aussitôt par René, elle demeura à demi ouverte. Un toussement qu'il affecta dissimula en outre le bruit du pêne rendu à la liberté.
Lors(iu'il s'agit de descendre, il jugea nécessaire de quitter ses bottes et de les mettre sous le bras. Il s'arrêta longtemps auprès de la loge du concierge, de qui le sommeil lui parut inégal et léger. Heureusement qu'une voiture vint à passer au galop ; Hené franchit la porte à la faveur de 1 ébranlement général.
Bien que la police nocturne n'eût pas un aussi grand nombre de représentants qu'aujourd'hui, il varia cependant son itinéraire afin d'éviter les chances qu'il pouvait avoir d'être remarqué.
A chaque voyage, il emportait, comme nous l'avons dit, une cinquantaine de mille francs, ce qui équivaut à vingt-sept ou vingt-huit livres environ. Ainsi chargé, on conçoit tout l'intérêt qu'il avait à ne faire aucune renconti'e. Il frémissait à l'idée d'être accosté par une patrouille ou compris dans une rixe. L'ombre trébuchantedun ivrogne, entrevue sur un trottoir, lui causait une sensation d'effroi.
Ses préoccupations morales avaient momentanément disparu, tant il était absorbé dans l'acconiplisseraent de sa difficile entreprise. Il n'y avait plus pour lui, ni bien ni mal, il n'y avait que la réussite ou la nonréussite. Le but s'était évanoui dans l'exécution.
Dans une de ces étapes pleines de dangers , une poche de son gilet se rompit, et plusieurs pièces roulèrent avec fracas sur les marches de l'escalier de la cour d'Aligre. Il fut terrifié. C'était à la hauteur du
troisième étage. René porta vivement les mains à son gilet, afin d'arrêter cette liéraorragie d'or. Au même instant, il entendit sur le palier où il se trouvait un (■raquement de lit, suivi de vagues paroles, murmurées par un locataire subitement réveillé sans doute. René s'immobilisa. Au-dessous de lui, une porte s'entrouvrit, et quelqu'un prêta l'oreille dans 1 obscurité.
Cinq minutes s'écoulèrent pour René dans une anxiété inexprimable.
Enfin, la porte se referma ; et un ronflement énergique annonça, peu de temps après, que ce locataire était renti'é dans le libre exercice de son droit ausommeil.
René, soulagé d'une terreur si grande, remonta à pas de loup dans son grenier...
Ce fut là l'épisode le plus saillant de cette nuit si féconde en angoisses.
II ne lui fallut pas moins de douze voyages pour transporter entièrement les six cent mille francs du duc de Fontenay. S'il y avait eu un million, il aurait dû y renoncer ; la nuit eût été trop courte. Il fut d'ailleurs miraculeusement servi par l'opacité des ténèbres, par la solitude du Carrousel, et surtout par la presque cécité et la surdité certainement absolue de l'invalide préposé à la garde des démolitions.
Audernier trajet, René se sentit brisé de fatigue. Ses tempes battaient, ses yeux étaient cuisants. L'émoussement général de toutes ses facultés allait jusqu'àl'oubli desprécautions les plus simples. Il soupirait bruyamment et n'avait presque plus de souci du bruit de ses pas.
Il s'affaissa plutôt qu'il ne tomba sur sa maigre couchette.
L'aurore, en venant éclairer cette chambre, fut surprise d'y voir, sur le carreau, une montagne dor mal recouverte d'une serviette sale, et, à côté, un jeune homme qui dormait convulsivement.
LE PHRE I.ACn.VISE
La grande ruine de Paris, c'est le Père-Lachaise. C'est le Paris mort à côté du Paris vivant. On a beaucoup écrit sur cet admirable et pittoresque cliamp des morts : tout a été dépeint par les écrivains sentimentals et par les faiseurs de statistiques. Et que de belles larmes d'encre pour faire. suite aux belles larmes d'argent! quelles belles épigraphes empruntées au Cimetière de Gray ! quelles éloquentes réllexions sur légalité devant le trépas! Mais peut-être n'a-t-on pas parlé de la physionomie exceptionnelle et diverse qu'emprunte le Père-Lachaise les jours de dimanche. *
Les ouvriers du faubourg Saint-Antoine et du Marais, ces machines à labeur, dont les ressorts s'ébranlent dès l'aurore du lundi pour ne s'arrêter que le samedi soir, ïu-rivent chargés de pots de fleurs et de petits instiniments de jardinage. De flamboyants carabiniers, le soleil sur la poitrine, vont, avec leurs payses, déposer la couronne traditionnelle aux angles du monument d'IIéloïse et d"Abailai"d : car, il faut bien le dire,
l'amour se promène au cimetière, et la statue de Casimir Périer a maintes fois projeté son ombre sur des couples de vingt ans, effeuillant les marguerites poussées sur les fosses.
On lit à demi-voix, el sans arrièr.'^-pensée de raillerie, les inscriptions funéraires. On admire de bonne foi les concessions à perpétuité, faciles à reconnaître par la richesse de leurs édifices. A travers les rideaux de brocatelle ou les vitraux coloriés de ces chapelles élégantes, glissez un regard : les prie-Dieu y sont en ébêne sculpté, les ornements en velours. Ne blâmons pas ce culte splendide; n'imitons pas ces juifs irrités contre Madeleine, parce qu'elle répandait un parfum de prix sur les pieds du Christ.
Mais c'est principalement vers la fosse commune que tout le monde s'achemine le dimanche. La fosse commune ! le triste mot, et comme il sonne lugubrement ! — C'est là que vont s'engouffrer les douleurs et les misères. Livi-e sombre, si tu t'ouvrais, que nous dirais-tu? Quel poème affreux sortirait de ton sein? Tortures commencées dans les langes et finies dans le linceul ; désillusions arrosées de larmes sanglantes ; études poursuivies sans pain et sans espoir : amours vendues, amours données ; vierge à la lèvre affamée : enfants au sourire éperdu ! Si la trompette céleste vous éveillait à cette heure, vous tous qui sommeillez ensemble sur fe même lit d'argile, quelle phalange sanglotante n'offririez-vous pas aux regards du Juge suprême, lorsqu'il vous redirait ces paroles : « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés! »
Un chemin creux, macadamisé de cercueils, serrés les uns contre les autres, de manière à ne pas laisser la moindre place vide, voilà ce qu'est la fosse commune. Chateaubriand a raconté dans ses Mémoires que Lucile, cette pâle et mélancolique amie de ses jours de
vertige, n"avail pas ou d'autre asile que ce gouffre... Les plus étranges spectacles se passent le dimanche à la fosse commune. Par exemple, suivez cet homme de haute taille qui porte une petite fille dans ses bras, et qui tient un panier mj-stérieusement couvert. Quel est-il ? où va-t-il? Il se dirige vers la fosse commune ; c'est un charbonnier. Depuis trois mois, il a perdu sa femme, une brave femme de la Savoie, travaillant bien et aimant bien ; depuis trois mois, les yeux du pauvre homme n'ont pas séché. Il va dîner sur la tombe de sa femme. Tous les dimanches, régulièrement, il s'assied avec sa petite fille à côté de la croix ; il tire du panier quelques aliments qu'il étale sur le gazon comme sur une nappe; ici le pain, là le verre. L'œil du charbonnier s'attendrit en mangeant, et des larmes noirâtres viennent gonfler ses paupières. C'est que tout bas, il cause avec la morte, et (ju'il cherclie à ressaisir quelques parcelles du bonheur enfui; il croit encore dîner avec elle, et, pour tout au monde, il ne manquerait pas un seul dimanche à ce repas de deuil et damour.
On dîne donc au Père-Lachaise, comme vous voyez : dîners naïfs, avec la mort pour convive ; dîners capables d'inspirer un autre Holbein. Le soleil est vif; les cyprès, les sapins, les saules, les platanes s'agitent sous une brise coquette; ils se balancent comme les arbres joyeux que 1 on voit dans les vraies campagnes. Bons morts de la fosse commune, soyez réchauffés, soyez consolés! vos proches sont au rendez-vous, et peut-être vous est-il permis d'entendre le bruit de leurs fourchettes au-dessus de votre front.
— A ta santé, ma chère femme ! s'écrie le charbonnier, en élevant son verre.
C'était vers la fosse commune que marchaient, lentement, trois semaines après les événements que nous
venons de raconter, un vieillard et une jeune fille.
La jeune fille était Claire Bertholet; elle était vêtue de noir et paraissait considérablement affaiblie.
Le vieillard était ce médecin qui a été désigné sous le sobriquet de docteur Quatre-Épingles, et dont le nom officiel était le docteur Anselme.
Comment s'étaient-ils rencontrés l'un et l'autre, eux qui s'étaient vus à peine ? Il nous est facile de l'expliquer.
Le pharmacien, chez qui Bertholet avait été immédiatement transporté, avait envoyé chercher le docteur Anselme, en le pi-iant de remplir auprès de la jeune orpheline la plus pénible des missions. Malgré les précautions dont une longue expérience avait donné le secret au docteur, la nouvelle de cette catastrophe détermina chez Claire une maladie qui tint pendant plus de deux semaines ses jours en danger. Il en résulta entre elle et lui des visites quotidiennes, et une habitude de se voir qui tourna facilement en amitié.
Lorsqu'il la jugea entièrement rétablie, le docteur fut le premier à lui proposer un pèlerinage à la tombe de son père, en s'ofTrant de l'y accompagner.
— Je n'osais vous demander ce nouveau service, l'ép on dit-elle avec reconnaissance.
Cette excursion à la fosse commune fut moins déchirante qu'il ne s'y attendait. La prière surmonta les larmes.
Sur cette terre encore fraîche et que décorait seulement la croix noire des pauvres, le docteur Anselme, attendri, prit la main de Claire :
— Placés tous les deux aux deux extrémités de la vie, notre malheur est le même, lui dit-il. Je suis sans famille, presque sans amis. N'est-il pas juste que deux êtres isolés et affligés se tendent la main à Theure où ils se rencontrent? Vous avez les vertus que j'aime,
permettez-moi de remplacer quelquefois auprès de vous le protecteur naturel que Dieu vous a retiré.
Un regard humide d'effusion fut la seule réponse de Claire.
Tous les deux s'en revinrent à pied par les boulevards; la journée était superbe, le soleil était charmant. C^'étail la première sortie de la jeune fille.
Le docteur Anselme la quitta sur le seuil de la maison où elle occupait un petit appartement.
Claire s'étant arrêtée un moment dans la loge de la concierge, deux enfants vinrent lui prendre les mains et se cramponner à sa robe. Elle les assit sur ses gonoux, comme elle avait habitude de le faire.
Tout à coup l'un d'eux, l'aîné, la regarda avec curiosité et lui dit :
— Tu n'as donc pas encore payé ton terme, toi ?
— Pourquoi cela, mon petit ange? demanda-t-elle en pâlissant.
— C'est que le vflain propriétaire est venu aujourd'hui, et qu'il a dit à maman des méchancetés à cause de toi.
La mère accourut pour imposer silence aux enfants, mais il était trop tard. Deux larmes coulaient sur les joues de Claire, qui avait baissé la tète.
— Je vendrai le lit de mon père, murmura-t-elle, et .je travaillerai trois heures de plus par nuit.
A son magasin, où elle se rendit immédiatement pour demander un surcroît d'ouvrage, on la recul avec bonté, mais avec tristesse. Les marchandises ne s'écoulaient pas ; la morte-saison se prolongeait ; on était décidé à suspendre la main-d'œuvre.
Au lieu d'une espérance, Claire rapporta un désespoir.
0 douleur des douleurs; la misère avec le deuil; les dettes succédant aux funérailles; l'habit noir des huis-
siers après l'habit noir des porteurs de cercueils ! N'avoir pas même le temps de pleurer ses morts, être obligée d'écarter leur mémoire palpitante pour chercher un logis et du pain !
Accablée, Claire appuyait son front sur la pierre de sa cheminée, lorsqu'un frôlement de satin se fit entendre à sa porte.
Un doigt ganté frappa deux petits coups.
Surprise, elle alla ouvrir.
Telle qu'on se représente la Providence, une dame richement atournée et au visage radieux appai'ut dans cet humble encadrement.
— Mon enfant, dit-elle sans laisser à Claire le temps de l'interroger, permettez-moi de m'asseoir, car je suis un peu essoufflée.
Son sourire était royalement spirituel.
Elle prit elle-même une chaise que la jeune fille, interdite, n'osait lui avancer, tant la paille en était ébouriffée et vieillie.
— Vous ne me connaissez pas, dit l'apparition, en fixant sur Claire deux yeux brillants de bonté et de beauté ; je suis une de vos amies.
— ^ Madame...
— Ne soyez pas ainsi confuse, et surtout ne repoussez pas l'affection que je vous offre. Nous sei'ions bien à plaindre si, parce que le hasard nous a placées dans, une condition élevée, on se méfiait de nos sentiments.
— Oh ! madame.
Claire ne pouvait comprendi'e d'où lui venait ce sourire d'or.
— Donnez-moi la main, je vous en prie, dit l'inconnue.
— De grand cœur !
— Je sais qui vous êtes. Je sais l'affreux malheur qui vous a frappée récemment, et je ne viens point
le rappe'cr. Orpheline, sage et [)eu riche, ces titres vous créent la sympathie de tous les honnêtes gens. Claire secoua tristement la tète.
— N'en doutez pas, ajouta vivement la belle visiteuse, car je vous en apporte la preuve.
— La preuve? dit Claire étonnée et déjà inquiète.
— Oui; M. le curé de la paroisse, qui connaît vos mérites, s'est présenté ce matin chez moi ; il m'a priée de venir ici, de vous voir, de vous consoler, et...
— Et...?
— De vous remettre un billet de bancjue de mille francs qu'il a reçu, par la poste, dune personne anonyme, avec ces seuls mots : « Pour la famille de l'ouvrier tué le 28 avril dans les démolitions de la rue du Musée. »
Un torrent de larmes jaillil sul)i[emcnt des yeux de la jeune fille.
A toutes ses souffrances venait s'en ajouter une, non moins cruelle que les autres et non moins inattendue.
On lui faisait l'aumône !
La grande dame comprit le motif de ces pleurs et garda le silence.
Mais cette première explosion calmée, elle essaya de combattre ce qu'elle considérait comme un excès de sensibilité.
— Chère enfant, lui dit-elle, votre scrupule ne me surprend pas ; il vous fait honneur, mais il est irréfléchi ; j'aurais dû le prévenir par les explications que je vais vous donner. Écoutez-moi bien. M. le curé, auprès de qui j'ai dû me montrer curieuse, m'a fait part de ses suppositions ; il attribue ce don aux sentiments d'équité de l'entrepreneur des démolitions. Cet homme aura pensé que, si on trouvait la mort en travaillant sous ses ordres, il était justement redevable d'une indemnité envers la famille de la victime. Ne voulant
pas cependant ériger cette action en principe, il a usé d'un moyen détourné pour vous faire pai'venir celte somme. Telle est l'opinion de M. le curé; telle est aussi la mienne. Vous devez donc regarder cet envoi, non plus comme une aumône, non pas même comme un bienfait, mais comme la libération d'une dette funestement contractée envers vous.
Ces paroles ébranlèrent la jeune fille, mais elle ne fut pas convaincue.
— Je ne sais pourquoi cet argent me répugne, ditelle ; est-ce avertissement ou étrange illusion? Il me semble qu'il est taché du sang de mon père.
— Votre esprit souffre encore ; il a reçu le contrecoup de votre cœur.
— Je le crois, répondit Claire ; mais comment guérir?
— En vous confiant à moi, en m'écoutant, en me permettant de m'initier quelquefois à vos peines et à vos intérêts.
— Que vous êtes bonne!
— Vous me regarderez comme une sœur mieux placée que vous dans le monde. Je vous aimerai beaucoup, je vous conseillerai un peu. Voulez-vous?
— Ah! ce sera trop d'honneur et de bonheur pour une pauvre fille comme moi !
— Pourquoi de l'honneur ? Ne vous servez pas de pareils mots ; ils me chaguineraient, et me donneraient à mon tour de la défiance contre vous. Dans celle qui vous parle, ne voyez pas la femme, ne voyez que le cœur ; rien ne le sépare du vôtre,
Claire lui baisa la main, et, véritablement touchée, lui dit :
— Si toutes celles qui vous ressemblent par la naissance et par la beauté vous prenaient pour modèle, il
n'y aurait ici-bas qu'un concert de reconnaissance et d'admiration.
— Encore ! dit la grande dame en souriant.
— Je ne sais pas retenir mes paroles au passage ; i-'est comme le docteur Anselme.
— Vous connaissez le docteur Aaselme ? demandat-cllc avec intrrèt.
— 11 était hier encore mon seul bienfaiteur, mon unique appui. C'est à lui que je dois d(,' n'avoir pas douté du Ciel au milieu de mes cri.ses. 11 me disait de ne jamais désespérer, que la vie est pleine de hasards merveilleux et soudains, et que Dieu envoie quelquefois ses anges au secours de ceux qui ont su se garder de la défaillance. Le docteur Anselme avait raison ; vous êtes venue, madame.
— Alors, ma chère Claire, nous serons deux à vous guider désormais.
— Vous le connaissez donc, vous aussi?
— Certes ! répondit l'élégante visiteuse avec un accent de rar j déférence ; le docteur Anselme a eu, comme tant d'autres, sa part de revers et de malheurs, quoique sa discrétion sur ce sujet soit excessive. Il était appelé à une existence brillante, mais des événements, qu'il serait trop long de vous dérouler, ont anéanti ses espérances. C'est un des nôtres, bien qu'il n'ait jamais rien accepté de notre amitié.
— Excusez ma demande étourdie : j'avais oublié que toutes les belles âmes sont parentes, dit Claire Bertholct.
— Reposez-vous sur lui et sm- moi du soin de votre dignité ; abandonnez-vous à notre direction, et, pour commencer, acceptez ces mille francs ; ils sont bien à vous, croyez-le.
Le front de la jeune fille redevint soucieux.
Mais craignant, à son tour, de froisser la belle am-
bassadrice, elle prit le billet de banque que celle-ci lui tendait et le papier écrit qui y était joint.
— Je vous obéis, dit-elle.
— A la bonne heure ; et maintenant du courage et de la confiance ; vous n'êtes plus seule au monde.
La grande dame s'était levée ; elle embrassa l'ouvrière et lui dit :
— A revoir! je reviendrai bientôt. En attendant, si vous aviez à m informer de quelque chose de nouveau. ma chère Claire, voici mon adresse.
. Glaire reçut une carte étincelante de blancheur et glacée :
« Madame la marquise d'E^pagnet, rue de Bourgogne, n'^ 10, » lut-elle, dés qu'elle fut seule.
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