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EN

A Son Excellence Monsieur le Ministre de la Marine et des Colonies, à Nouméa fCalédonie).

En vue de Paru, le 20 DMf 4S7Ï.

Monsieur le Ministre ,

PPJa flottille d'exploration dontVo- * tre Excellence a bien voulu me donner te commandement a ac-

compli la première partie de sa tâche.

Si, comme le veut la tradition, Nouméa doit son origine à une colonie parisienne, j'ai retrouvé le berceau de nos ancêtres. J'ai retrouvç la plus belle, la plus riche, la plus célèbre, la plus somptueuse ville du vieux monde i car c'est en vue des ruines de Paris que j'écris cette dépèche. Elle sera remise à Votre Excellence par le lieutenant de vaisseau Inventés , qui a eu la gloire de poser le pied, le premier, sur la terre que nous cherchions.

Le 10 mai, les vents ayant subitement tourné du sud-siid-est au sudsud-ouest, la mer devint très-grosse, le baromètre descendit au-dessous de quatre-vingts millimètres, et une furieuse tempête dispersa les bâtiments de l'escadre. Mes craintes étaient d'autant plus grandes que les parages dans

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'lesquels je naviguais sont inconnus, et que ma frégate dérÎTalt sous le vent avec une vitesse de vingt-cinq nœuds à l'heure. Bientôt, l'eau pénétra jusque dai\s les soutes, défonça les claires-voies de la machine et menaça d'éteindre les feux.

A midi, étant par 34»37'46'' de latitude nord et 42''24'4o'' de longitude est, le vent s'abattit tout à coup, et des courants rapides me portèrent vers l'est, où nous apercevions la terre. Deux de mes navires, la Répertrix et VEruo^ purent alors me rallier, et nous avançâmes avec d'extrêmes précautions ; la sonde accusait six brasses seulement, et nous étions entourés d'une prodigieuse quantité de rats, qu'il fallut disperser à coups de fusil. Enfin, vers deux heures, nous jetions l'ancre sur

un très-bon fond de sable fin*, dansun port immense et siàr. Un lai^e fleuve y versait lentement ses eaux, et sur la côte, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, un rideau d'arbres touffus nous dérobait rhorizon. Je donnai l'ordre de réunir la flottille, et me proposai de séjourner pendant quelque temps dans cet endroit. Mon équipage avait besoin de repos, nous manquions depuis quinze jours de viande fraîche, et l'aviso Eurêka^ que je vous envoie, réclamait d'urgentes réparations.

Je l'avoue, nous ne pensions guère, à ce moment, être aussi près du but de nos recherches. Kortambert, en effet, dans les fragments géografJûques si savamment restitués par M. Dartieu, dit d'une manière positive que Paris est situé à environ deux

cents kilomètres de la mer (i). Mais^ il faut bien le reconnaître, nos érudits et nos géologues sont loin, même dans leurs hypothèses les plus hardies, d'avoir exagéré Tincroyable violence du cataclysme qui a bouleversé tout le vieux monde, et auquel notre petite île a eu seule le privilège d'échapper.

Vers cinq heures, pendant que l'équipage était à table, notre vue fut attirée, du côté de la terre, par des flammes et des tourbillons de fiimée, qui s'élevaient, à peu de distance de nous, derrière le massif d'arbres. Je fis aussitôt disposer un canot, et j'envoyai à la découverte douze hommes,

(t) KorUmbert, Fragment!, édition Dartieu, liv. I, ch. 7. ! 5. — Conf. Meissas et MJchdot, IV, 9, 1 1 ; Expilly, IX, 5, 3, et Malte- Vmn, VI, 4, 7-

commandés par le lieutenant Inventés.

Ils revinrent le soir, à neuf heures dix-huit minutes, apportant des nouvelles qui firent bondir d'espérance tous nos cœurs.

A trois ou quatre kilomètres de la côte, nos hommes avaient trouvé une ville d'aspect misérable, et dont les habitants, au nombre de deux mille environ, paraissaient en proie à une grande agitation. Les flammes que nous avions aperçues de loin achevaient leur œuvre, et trois ou quatre demeures ne présentaient plus qu'un monceau de décombres. Il était facile de le voir, l'incendie avait précisément choisi les moins étroites et les moins pauvres ; et, comme elles ne se trouvaient pas réunies sur le même point, on eût pu croire qu'une vo-

lonté criminelle les avait désignées à ses ravages.

Les naturels accoururent au-devant de nos marins, puis s'empressèrent autour d'eux, pariant, criant tous à la fois, s'escrimant pour les voir de plus près, les contemplant avec une avidité enfantine. Cinq minutes après son arrivée, la petite troupe était environnée d'une foule compacte, dont les regards curieux, l'attitude franchement indiscrète n'avaient rien de menaçant. Quelques mots prononcés par le lieutenant Inveniès furent aussitôt compris, et on lui répondit dans ime langue qui a, comme la nôtre, de frappantes analogies avec le français.

Les mœurs de cette peuplade, que nous avons été depuis à même de bien connaître, offrent d'étranges contrastes. Au sein de c&ts tribu sau-

vage, qui semble avoir émergé du sol dans ces régions inhabitées, chez ces barbares vêtus de peaux de bêtes, on remarque des vertus, des vices, des goûts, des travers, des aspirations qui sont en général le produit des civilisations raffinées.

Leur grande préoccupation est la recherche du plaisir. Tout leur est occasion de fête ; sous le moindre prétexte, ils se rassemblent au dehors ou se réunissent les uns chez les autres pour chanter, manger, boire, danser, parler. Tout événement les occupe et les amuse, tout spectacle les ravit. Bruyants, bavards, mobiles, impressionnables, ils s'enthousiasment sans réflexion, et se lassent aussi vite qu'ils se sont engoués. L'amour-propre est le plus saillant de leurs défauts. Tout ce qui brille, tout ce qui

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reluit les attire et les passionne ; ia rue des plumets, des galons les affole.

Avec cela, bons, francs, hospitaliers, généreux, braves, intelligents, fins, plans de bon sens même, tant qu'il' ne s^agit pas du gouvernement de leur petite cité.

Par malheur, c'est là le sujet habituel de leurs entretiens , et le seul sur lequel ils n'entendent point raillerie; ils sont cependant parvenus à s'assurer, au moyen du reversement périodique de leurs che&, des distractions qui leur sont chères et le prétexte de glorieux anniversaires. Sacrifiât tout à la forme, ils se préoccupent plus du titre que portera leur chef que de la , manière dont il les commandera.

II y a d'ailleurs bien d'autres difficultés à résoudre pour organiser le pouvoir chez une peuplade où tout le

monde brûle de commander, et où personne ne consent à obéir. Les plus modestes rêvent une fonction publique , qui leur livre au moins quelques subalternes à gouverner; mais tous, même les plus misérables et les plus ignorants, se croient parfaitement aptes à régir la tribu, parlent à tort et à travers des affaires de la cité, émettent des idées, des théories, des principes aussi insensés que disparates, et ne les voyant pas adoptés, se sentent envahis par un impérieux désir de révolte. Les habiles guettent l'occasion, la saisissent à l'heure voulue, et en un tour de main le chef est renversé. Ce sont alors des cris de triomphe, des réjouissances publiques, des promenades sans fin par la ville; on se félicite, on se complimente, on s'embrasse.

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Quand nos hommes arrivèrent, les naturels étaient au soir d'un de ces beaux jours, et les flammes aperçues par nous provenaient de quelques huttes qui avaient été incendiées dans la bagarre. De ce fait, le chef détrôné et ses deux principaux ministrès se trouvaient sans asile.

Le lieutenant apprit encore que ces révolutions improvisées avaient lieu deux ou trois fois par année.

Mais, lui dit-on, celle-ci serait certainement la dernière, et une ère indéfinie de calme et de concorde allait commencer pour la peuplade.

Elle venait, en eflèt, d'adopter une forme de gouvernement qui limite à trente jours l'exercice du pouvoir, et statue que tous les mois la cité choîàra un nouveau chef; chaque citoyen devant ainsi le devenir à son tour.

vivra en paix, bercé par cette douce espérance.

Cet expédient ingénieux, qui seipblerait devoir contenter tout le monde, n'est point, paraît-il, un spécifique aussi sûr qu'on serait porté à le croire, et il a déjà été expérimenté plus d'une fois sans succès. Tout va, il est vrai, à peu près bien pendant un mois; mais le chef en fonctions refusant régulièrement de se retirer à l'expiration de son mandat, il faut toujours une révolution pour l'arracher du trône.

. Les femmes envient beaucoup aux hommes le privilège de gouverner et de faire des révolutions; faute de mieux, elles s'efforcent de dominer dans la hutte, et y fondent souvent un despotisme latent, mds incontesté. Impressionnables, passionnées

— iS — €t nerveuses, eUes se montrent tour à tour bonnes, douces, caressantes, raigres, taquines ou cruelles, suivant rétat de l'atmosphère. EUes sont spirituelles et fines, mais légères, futiles, frivoles et d'une coquetterie effrénée.

Gracieuses , frêles , délicates , mus affamées de plaisir, elles en supportent les fatigues avec une énergie inconcevable. Le plaisir a pour elles toutes un attrait instinctif que les plus raisonnables sont parfois impuissantes à combattre, et elles expriment les besoins irrésistibles qu'entraîne cet état par un mot qui n'existe pas dans notre langue, le verbe pronominal ■ se distraire »; quand une femme parle de « se distraire », les maris sages baissent la tête, et attendent que l'accès soit passé.

Cette peuplade est fort attadiée au

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sol qu'elle occupe depuis un temps immémorial, et très-fière de sa petite cité. On se disputa l'honneur d'y guider nos marins, qui' durent la visiter en tous sens, et rencontrèrent partout l'accueil le plus cordial. On leur vanta aussi la beauté des environs, et par-dessus tout, l'imposant spectacle que présentaient les ruines d'une ville immense, située à une demi-lieue de là. Mais la journée était trop avancée pour permettre une excursion immédiate; le lieutenant ramena donc ses hommes à bord, où leurs récits nous remplirent de surprise et de joie.

Dès le lendemain, je as armoncer ma visite au nouveau chef que les naturels avaient choisi.

Je descendis à terre vers trois heures, accompagné de mon état-major.

Des indigènes, envoyés au-devant de moif nous frayèrent un passage à travers les masses pressées de la foule, et nous conduisirent jusqu'à la hutte occupée par le chef, où tout avait été disposé pour une réception solennelle.

Des gardes, à mine hardie, en défendaient les abords, et réphémère souverain nous y attendait, entouré de ses ministres.

Il était couvert d'une ample peau de loup, toute constellée de coquillages, de verroteries aux couleiu^ variées , et de menus objçts en cuivre poli : boucles, anneaux, clous, agrafes, colliers, boutons, grelots. A sa coiffiire, composée d'aigrettes, de plumes et de panaches, brillait une écaille d'huître, dont la surface na- CTée resplendissait au soleil. Je m'effor^ti de paraître ébloui par tant de

richesses, ce qui réjouit beaucoup le chef, sans le surprendre. Ses manières ne manquaient cependant, ni de dignité, ni de grâce, et il répondit, sans le moindre embarras, au compliment que je lui adressai.

Nous nous mîmes en route à pied, suivis ou plutôt escortés par la ville tout entière. Hommes, femmes, enfants, personne n'avait voulu manquer à la fête; et, dans de grossiers chariots, étaient assis les malades et les infirmes. Le chef remarqua ma surprise, la prit sans doute pour de la crainte, et chercha à me rassurer, m'avouant d'ailleurs qu'aucune puissance humaine n'était capable, en pareille circonstance, de retenir ses sujets au lo^s. Pour toute réponse , je quittai mon sabre, et j'ordonnai à mes ofÊciers d'en faire autant. Notre

pensée fut aussitôt comprise, et saluée d'acclamations enthousiastes par cette foule joyeuse, haletante de curiosité, qui admirait les ornements dorés de nos costumes, commentait nos moindres gestes , et nous serrait de près j se disputant un de nos regards.

Nous suivîmes pendant une demiheure environ les rives verdoyantes du fleuve, dont la largeur paraît double au moins de ce qu'elle était du temps des Français, si toutefois l'on s'en rapporte aux estimations de Du Laure et de Joanne (i). Enfin nous gravîmes une petite colline, et arrivés au sommet, un même cri sortit de toutes nos poitrines ; devant nous se dé-

(i) Du Laure, Fragments, I, 3, 2&; Joanne, Extraits, VI, g, 12. — Conf. Varberetet Magin, IX, i, 16; Mentelle, III, 7, 31; Max du Camp, 11, 17, 9.

roulait le [rius imposant tableau qu'il puisse être jamais donné à l'homnie de contempler. C'était bien Paris, nul de nous n'en douta, ces ruines grandioses étaient bien le tombeau de la reine du vieux monde. Sa tête orguôlleuse plane encore au-dessus de ces espaces désolés. Dans une vallée, dont nos yeux pouvaient à peine embrasser l'étendue, se dressaient pêle-mêle des dômes, des colonnes, des portiques, des flèches élancées, des combles imnienses, des frontons, des statues, des chapiteaux, des entablements, des crêtes, des corniches; et à notre gauche nous voyions se profiler, fier et hardi sur le del noir, le couronnement de l'arc triomphal élevé par un des derniers Poléons de la France à la gloire de ses années. Aucune secousse n'a donc ébranlé la.

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