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Frrrri' - iTri'rnPiminuun
Ij’Italie, si riche en ruines de toute espèce, n’en possède point qui fasse naitre à la fois plus de surprise et d’intérêt que celles de Pompei. Ce ne sont point, comme ailleurs, des débris défigurés, ou de foihles restes de vastes monuments, dont les formes primitives et les beautés effacées ne peuvent être reconnues que par l’œil exercé de l’artiste : tout y est au eontraire demeuré dans une intégrité presque parfaite ; les édifices ont conservé toutes leurs parties, et, si je peux m’exprimer ainsi, un air de jeunesse qui charme. La proportion générale des monuments permet d’embrasser d’un coup d’œil toute leur étendue, et chacun des détails délicats et variés dont ils sont ornés avec une grâce, une sorte de coquetterie qui enchante; des peintures, touehées d’une manière inimitable, retracent à chaque pas les plus aimables tableaux de cette mythologie riante et sublime qu’Iiomère créa pour être, dans tous les siècles, le patrimoine des artistes et des poètes; des marbres de toutes couleurs, arrangés avec un soin infini, une adresse admirable, couvrent le sol des édifices, et donnent un air de richesse aux plus humbles réduits; enfin, la distribution simple des plans, les aspects que présentent ces ruines en se mariant, soit avec des forêts de -peupliers que la vigne couronne, soit avec le volcan, les montagnes ou la mer, achèvent de
séduire l’homme tant soit peu sensible aux beautés de l’art et de la nature,
A ce qu’un tel spectacle peut avoir d’enchanteur se mêle encore l’espèce d’enthousiasme dont on est saisi en se trouvant tout-à-coup transporté au milieu d’une ville antique, à laquelle il ne semble manquer que ses habitants ; en se voyant entouré de monuments dont les noms se rencontrent partout dans les auteurs anciens , et que Fon ne trouve nulle part assez bien conservés pour en avoir une idée exacte. Ici c’est un temple avec toutes ses dépendances, là un portique, plus loin des théâtres, puis le prétoire, et des temples encore; de longues rues bien pavées, ornées de trottoirs et de fontaines, présentent, de chaque côté des bâtiments consacrés au pultlic, des habitations particulières, des boutiques , et des palais ; des inscriptions gravées ou peintes font reconnoitre la destination de chaque édifice , la demeure de chaque citoyen; on finit par oublier qu’on se promène au milieu des ruines, on croit seulement traverser une ville habitée à ces heures brûlantes du jour où les cités les plus peuplées de l’Italie paroissent désertes, et à chaque pas le voyageur s’arrête surpris et charmé; mais les savants, les artistes qui visitent ces lieux, sont encore plus émus, car chacjue monument est pour eux une leçon nouvelle, chaque débris leur révèle un secret.
Ensevelie pendant seize cent soixante-seize ans sous les cendres du Vésuve, ainsi qu’IIerculanum et Stabia, cette ville doit au fléau qui sembloit l’avoir anéantie pour jamais, et sa conservation miraculeuse, et cette célébrité inespérée qui la place aujourd’hui, dans les annales des arts, presque à côté de Rome et d’Athènes.
Le hasard fit retrouver Herculanum; cette découverte heureuse fut suivie de celle de Stabia et de Pomjiei : la difficulté des excavations à Herculanum, qui se trouve à 70 pieds sous terre, et le haut prix des terrains de Stabia, firent bientôt abandonner les fouilles dans ces deux endroits; mais les travaux de Pompei, moins coûteux et plus faciles, furent continués, et ne tardèrent pas à offrir les résultats les plus satisfaisants.
furent continués , et ne tardèrent pas à offrir les résultats les plus satisfaisants.
Comme la couche de matières volcaniques n’a que peu de profondeur, on conçut l’idée de rendre cette ville au jour, en la dégageant des cendres et des scories dont elle est recouverte. C’est à cette pensée hardie que l’on doit la conservation d’un grand nombre d’édifices précieux, qui auparavant n’étaient vus qu’un instant, et disparaissaient ensuite pour toujours. Depuis cette époque, les amis des arts et de l’antiquité accourent de toutes parts visiter ces lieux: ce voyage est devenu pour eux une espèce de pèlerinage obligé. Cependant le plaisir que l’on éprouve en parcourant les ruines de Pompei est un peu altéré par la consigne sévère qui y est établie: il est défendu d’y dessiner le moindre objet; et de cet endroit si Intéressant, si instructif, on ne remporte guère que de vagues souvenirs ou des regrets.
Un heureux concours de circonstances ayant levé pour moi tous les obstacles, j’ai en pendant douze années la facilité de dessiner, de mesurer à Pompei tout ce qui m’a paru mériter de l’être; ce qui m’a permis de mettre mes dessins au net sur le lieu même, et de recueillir un grand nombre d’observations intéressantes, qu’il n’est guère possible de faire au premier aperçu.
Les monuments de Pompei ne sont eticore connus que par l’ouvrage de l’Académie de Naples sur les mosaïques et les peintures de la Maison de Campagne, ou par des gravures faites d’après des dessins levés furtivement, et dès-lors peu fidèles; aussi les savants, les artistes, les amateurs, attendent-ils avec impatience, depuis près de cinquante ans un ouvrage exact et complet sur les antiquités de cette ville. Je vais tâcher de satisfaire enfin leur curiosité en publiant les matériaux que j’ai rassemblés sur ce sujet intéressant. J’ose espérer que le public daignera accueillir avec quelque bienveillance un travail pour lequel je n’ai épargné ni le temps, ni la peine, ni les dépenses.
Cet ouvrage est divisé en cinq parties: la première contient tout ce qui est relatif à la voie publique, aux tombeaux, aux murailles et aux portes de la ville; la seconde traite des habitations particulières; la troi-
g PRÉFACE.
sième, des temples; la quatrième, des théâtres; la cinquième, des portiques; et le tout est terminé par un plan général détaillé avec un appendix explicatif de tous les édifices découverts depuis lySS jusqu’à 1820, dont quelques-uns même n’existent plus aujourdhui.
Les plans sont tous réduits sur une même échelle, ainsi que les élévations et les coupes; plusieurs monuments, qui ont paru mériter d’être détaillés plus en grand, l’ont été sur, une échelle commune; en un mot, j’ai cherché à ne rien omettre de ce qui peut aider à expliquer clairement chacun des édifices, et servir à les comparer entre eux.
NOTICE HISTORIQUE
SUR LA VILLE DE POMPEE
La ville de Pompei ne fut jamais le théâtre d’aucun de ces grands événements politiques qui semblent avoir seuls le droit de vivre dans la mémoire des hommes : aussi seroit-elle aujourd’hui presque ignorée sans la terrible catastrophe dont elle fut la victime; mais le souvenir de son désastre, sa singulière destinée, les monuments précieux que depuis tant de siècles elle conserve comme en dépôt pour l’instruction de notre âge, répandent désormais un si vif intérêt sur son nom, qu’il n’est aucun détail de son histoire qui puisse être indifférent pour nous: je croirois donc laisser cpielque chose à desirer si je négligeois de rassembler ici les faits et particularités qui concernent cette ville, et que l’on trouve épars chez les auteurs anciens qui ont parlé de la Campanie, contrée dans laquelle Pompei étoit située.
La Campanie, bornée au nord par les montagnes du Samnium, à l’orient par le fleuve SHarus, eX à l’occident par le Liris, s’étendoit sur les bords de la mer Tyrrhénienne , depuis l’embouchure du Liris jusqu’au delà du promontoire de Minerve : entre ces deux points s’avance le cap de Misène, qui partage la côte en deux golfes. Pompei étoit située au fond du golfe oriental, nommé le Cratère.
Les poètes, premiers historiens des temps fabuleux, nous représentent ces contrées comme habitées dans l’origine par des hommes cruels et sanguinaires. Homère y place ces affreux Lestrigons qui se nourrissoient de chair humaine; et dans la fable des Sirènes, il a voulu peindre le sort réservé aux navigateurs imprudents qui, séduits par la beauté de ces rivages.
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osoient confier leurs jours à ces peuples inhospitaliers. Diodore de Sicile, qui souvent cherche à retrouver la vérité au milieu des fictions poétiques, dit que les premiers habitants de ce pays étoient doués d'une force surnaturelle, et que leur scélératesse les fit regarder comme des géants fils de la Terre.
Selon Denis d’Halicarnasse, les OEnotriens, les Sicules, les Pélasges, furent les premiers peuples étrangers qui habitèrent ITtalie méridionale. Strabon ajoute que les Pélasges et les Osques possédèrent la ville de Pompei et celle d’Herculanum, fondées, dit-on. Tune et l’autre par Hercule; ce qui fait remonter l’antiquité de Pompei aux époques les plus reculées de l’histoire d’Italie.
Aux Osques succédèrent les Ausoniens ; ils s’établirent d’abord dans le golfe du Cratère, et finirent par conquérir sur les Opiques, peuple de la nation des, Osques, l’autre golfe, situé entre le Liris et le cap de Misène; mais leur domination ne fut pas de longue durée.
Les Grecs, après avoir couvert les côtes de l’Asie mineure de leur nombreuses colonies, commencèrent à porter leurs regards vers l’Italie méridionale, et formèrent des établissements sur les côtes de la Sicile, de la mer Ionienne, et de la mer Tyrrbénienne. Bientôt une colonie de Cutnéens, originaires de Chalcis en Eubée, aborda en Campanie sous la conduite d’Hypoclès et de Mégastbène: des hommes qui perdoient une patrie, qui aboient au loin chercher une autre terre et vivre sous d’autres cieux, ne pouvoient choisir un exil plus doux, un pays à la fois plus salubre, plus riant, et plus fertile. Ils s’emparèrent du pays des Opiques, et y fondèrent la ville de C urnes, au dessous du cap de Misène.
Les Cuméens étoient navigateurs et commerçants: ils durent ambitionner la possession des côtes; car en se rendant maîtres de la mer, ils devenoient naturellement les facteurs du commerce du pays, et les dépositaires de ses richesses : aussi les vit-on s’établir sur différents points de ce rivage. Ils fondèrent le port de Dicœarchum, la ville de Paléopolis, et auprès de celle-ci la ville de Néapolis, connue aussi sous le nom de Parthénope. Herculanum et Pompei passèrent également sous leur domination: cette dernière ville paroit avoir été le point le plus éloigné de leurs établissements dans le Cratère.
Mais la prospérité des Cuméens eut son terme. La Campanie, cette terre si féconde, où, pour me servir des expressions de Pline, se rassembloient
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comme a 1 envi toutes les déliées imaginables', sembloit destinée à réveiller par sa richesse la cupidité des conquérants, et à les en punir par les jouissances mêmes qu’elle leur prodiguoit. Les Cuméens, amollis, furent à leur tour chassés par les Étrusques. Ceux-ci, devenus possesseurs de douze villes conquises ou fondées par eux, formèrent une espèce de république fédérative dont Capoue fut la capitale'': c’est ce qu’on a appelé la nation des Campaniens, de laquelle les habitants de Ponipei faisoient partie.
L’influence d’un climat si doux, une longue paix, le goût des plaisirs, le luxe et la mollesse, fruits d’une constante prospérité, énervèrent aussi le courage des Campaniens. Les belliqueux Samnites, leurs voisins, qui sembloient attendre ce moment, descendirent tout à coup de leurs montagnes, fondirent sur la Campanie, et l’envahirent presque tout entière. Capoue, assiégée et pressée vivement, se jeta dans les bras des Romains, aimant mieux se donner des maitres que de se soumettre à des vainqueursL Ce fut ce qui attira pour la première fois dans ces contrées les armes de la république romaine, née, comme dit Pline l’ancien, pour rassembler les empires épars, et devenir la patrie commune de toutes les nations'*. guerre cruelle
dura plus d’un demi-siècle; ruais les auteurs qui en ont parlé ne font aucune mention de Pompei: silence heureux, puisque les villes qui obtinrent alors quelque célébrité ne la durent qu’à leurs malheurs!
Quatre-vingts ans plus tard Annibal pénétra dans la Campanie, où il trouva assez de ressources pour tenir Rome long-temps en alarme. Pendant son séjour, il attaqua toutes les villes qui étoient demeurées fidèles aux Romains. Comme il ne paroit pas qu’il ait rien entrepris contre Pompei, on peut conjecturer, avec quelque vraisemblance, qu’à l’exemple de la capitale de la républicjue cette ville avoit embrassé le parti des Carthaginois.
Ravagée pendant les guerres Puniques, la Campanie le fut bientôt après par une guerre plus cruelle encore. La dure domination de Rome ayant lassé la patience des peuples quelle avoit soumis autour d’elle, ils levèrent tout à coup l’étendard de la révolte, depuis les bords du Liris jusqu’au rivage de la mer Ionienne. Pompei , qui se trouvoit alors sous l’influence des Samnites, suivit le torrent, et demeura constamment unie aux autres villes de la Campanie pendant toute la durée de cette guerre, connue sous le nom Ae. guerre Sociale. Les alliés eurent d’abord de brillants succès; mais la fortune de Rome ne tarda pas à triompher: des divisions et des revers affoiblirent la ligue; et Sylla, après plusieurs avantages, étant venu mettre
( 3 ) Tit.-Liv. lib. VII, cap. 3o.
( 4 ) PHn. lib. III , cap. 5.
^ I ) Pliii. lib. III, cap. 5.
( 1 ) Strab. lib. V.
NOTICE HISTORIQUE
le siège devant Stabia, la prit, la livra à la fureur du soldat, et la ruina tellement que, du temps de Pline l’ancien, c’est-à-dire au moment de sa dernière catastrophe, elle n’étoit plus qu’un simple village-.
Les habitants de Pompei, du haut de leurs remparts, purent voir la prise et la destruction de Stabia: affreux spectacle pour une ville menacée du même sort! Cependant le courage dis Pompéiens n’en fut point abattu; la férocité de Sylla leur étoit connue; ils savoient qu’il étoit plus aisé de le vaincre que de l’attendrir: aussi, sans recourir à des supplications, que le vainqueur heureux eût peut-être rejetées , ou à des traités qu’il étoit habitue à enfreindre, ils placèrent tout leur espoir dans leurs armes, et s’apprêtèrent à défendre par elles une liberté qui leur étoit plus chère que la vie.
Sylla, ayant quitté Stabia, vint mettre le siège devant Pompei, qui étoit munie de bonnes murailles, défendue par des gens de cœur, et dans une position à n’être point enlevée facilement. Pendant qu’il faisoit les préparatifs nécessaires pour l’attaquer en règle, Cluventius, général des Samnites, part avec des forces considérables, marche en toute hâte au secours de la ville assiégée, et pose fièrement son camp à quatre cents pas des Romains. L’impétueux Sylla se crut insulté par celte hardiesse: sans attendre les troupes qu’il avoit envoyées au fourrage, il court à 1 ennemi. Cluventius et ses Samnites reçurent le choc des Romains sans s’étonner, et les repoussèrent avec perte. Mais Sylla n’étoit point accoutumé à renoncer à la victoire, quelque prix qu’il fallût la payer: aussi, dès que les fourrageurs furent revenus, il attaqua de nouveau les Samnites, et, après un long combat, il les obligea à se retirer. Cette victoire, qne Sylla devoit à sa persévérance, fut une leçon dont Cluventius profita : ayant reçu un renfort de Gaulois, il revint sur ses pas, et se montra à son ennemi avec une armée plus nombreuse et plus redoutable que la première. Sylla, que rien ne pouvoir étonner, lui livre bataille une troisième fois, le force à une retraite précipitée; etjl’ayantrejoint près de iVofo, il détruisit son armée, et le laissa lui-même au nombre des morts. Soit que les Pompéiens, frappés de la défaite de Cluventius, se fussent soumis aux vainqueurs, soit que Sylla leur eût accordé une capitulation avantageuse pour se débarrasser des affaires qui pouvoient le gêner dans la poursuite du consulat, qu’il brigua cette même année, ce général, sans songer davantage à eux, conduisit ses troupes dans le pays des Hirpiniens, et de là dans le Samnium.
Deux passages de Cicéron, dans ses Discours sur la loi agraire, font voir
(i) Plin. lib. III, cap. 5.
SUR LA VILLE DE POMPEE
avec quelle rigueui- la Campanie fut traitée à la fin de la guerre Sociale. On ôta à Capoue son sénat, ses magistrats particuliers; on dispersa la multitude turbulente qui l’habitoit, et l’on n’y laissa que des laboureurs pour cultiver ses terres fertiles, et des soldats pour garder ses murailles désertes. Il paroit cependant que cet acte de sévérité n’eut lieu que pour la seule ville de Capoue, et que les autres conservèrent une partie de leur liberté; carSylla, pendant sa dictature, ayant envoyé dans le territoire de Pompei une colonie romaine, sous la conduite de son neveu Publius Sylla, les Pompéiens refusèrent à ces colons la jouissance de'certains droits de cité: ce qui suppose la conservation et le libre exercice de ces mêmes droits. Ce refus entraîna des troubles, dont Publius Sylla fut accusé d’être l’instigateur secret. Cicéron le défendit avec son éloquence ordinaire dans sa vingt- quatrième Oraison'; et c’est lui qui nous apprend que les Pompéiens et les colons prirent Sylla lui-même pour arbitre de leurs différends. Vitruve, en parlant des villes qui entourent le Vésuve, les appelle miuiicipei^ ; ainsi tout porte à croire que jusqu’au temps d’Auguste la ville de Pompei se gouverna elle-même, mais à la fin du règne de cet empereur elle devint colonie; car une inscription placée au théâtre, et qu’on peut rapporter à cette époque, lui donne ce titre^.
Tombée entièrement sous la puissance des Romains, elle changea de forme de gouvernement, et, comme les autres colonies, elle eut des patrons ou protecteurs, des édiles, des duumvirs, et des décurions. Depuis ce moment, elle suivit la fortune commune de l’empire, et l’on ne connoît rien de remarquable qui lui ait rapport, si ce n’est la rixe survenue entre les Pompéiens et les habitans de Nocera, à l’occasion suivante.
L’an Sg de l’ère chrétienne, Livinejus Regulus, qui étoit depuis plusieurs années privé du rang de sénateur, ayant donné un combat de gladiateurs dans l’amphithéâtre de Pompei, les habitants des villes voisines y accoururent, et particulièrement ceux de Nuceria, aujourd’hui Nocera. Ces derniers et les Pompéiens se piquèrent réciproquement par des railleries, qui furent suivies bientôt d’injures et de coups. Les deux partis s’échauffant toujours de plus en plus, l’on commença à se lancer des pierres; enfin, on courut aux armes de part et d’autre, et cette rixe devint un véritable combat. Ceux de Pompei, qui étoient dans l’enceinte de leurs murs, au milieu de leurs amis, et dont le nombre excédoit celui des Nuceriens, les repoussèrent avec une grande perte, et demeurèrent victorieux. Mais les vaincus en appelèrent aux
(,) Orat. XXIV. jiro Sulla. 21. (3) Vilruv. lit. II. cap. 6.
2) Dissert. Isago^. Pars I, cap. 8. 6.
NOTICE HISTORIQUE
lois, et demandèrent justice de cet attentat à l’empereur; plusieurs même, quoique blessés, se firent porter eu litière jusqu’à Rome pour se plaindre de la mort de leurs frères et de leurs pères. Néron renvoya faffaire au sénat, qui condamna les habitants de Pompei à n’avoir aucun spectacle pendant dix ans : Regulus et ceux qui avoient pris le plus de part à cette émeute furent exilés'.
Cette aventure tragique, qui précéda de vingt ans la destruction de Pompei, est la dernière particularité historique que les auteurs aient rapportée concernant cette ville. 11 ne me reste plus, pour achever de la faire connoitre, qu’à parler de sa position, de la nature de son territoire, et de sa dernière catastrophe.
La ville de Pompei étoit située, comme je l’ai déjà dit, au fond du golfe appelé le Cratère, formé par le cap de Misène et l’Athéneum ou promontoire de Minerve. Elle étoit assise au bord de la mer, dont elle est aujourd’hui éloignée, mais en fouillant on a retrouvé dans plusieurs endroits des coquilles et le sable du rivage: d’ailleurs on ne peut douter, d’après ce que dit .Strabon'', qu’elle n’ait été un port comme Herculanum etStabia^; avec cette différence pourtant que seule, de toutes les villes de la cète, elle avoit l’avantage d’être placée à fembouchure d’un petit fleuve navigable qui servoit au transport des marchandises dans l’intérieur du pays. Ce fleuve étoit le Sarnus; il n’est plus aujourd’hui qu’un ruisseau qui, sous le nom de Sarno , coule assez loin de son ancien lit, et va se jeter dans la mer du côté de Stabia : il passoit alors le long de la ville. Pline dit, en parlant de Pompei, qu’on y traverse le Sarnus.
Cette ville, d’après sa position et les renseignements que donnent les découvertes actuelles, ne devoit avoir que trois voies principales: la première, retrouvée vers la partie occidentale de la ville, conduisoit à Naples le long de la mer, en passant par Oplonte, Retina, etHerculanum; la seconde devoit joindre la voie Popilienne à Nola; la troisième traversoit le Sarnus, et se divisoit ensuite en deux branches, dont la principale conduisoit à Nocera, l’autre menoit à Stabia.
La ville étoit bâtie sur une élévation isolée formée par la lave, et qu’on peut même regarder comme une ancienne bouche de volcan, semblable à plusieurs autres que l’on voit au pied du Vésuve; car ce pays a été bouleversé par les feux souterrains antérieurement à toutes les époques connues.
(1) Tacit annal, lib. XIV. — xy.
(2) Strab. lib. V.
(3) Dissert. Isagog. Pars I, cap. 5.
SUR LA VILLE DE POMPEI
Selon Diodore de Sicile, cette partie de la Campanie reçut le nom de champs Phlégréens , des feux que le Pésuve lançoit autrefois comme lEtna, et dont il reste encore, dit-il, des traces par tout le pays'. Strabon dit aussi : Le terrain aux environs paraît être de cendre, et les vallons caverneux sont pleins de pierres qu’on croirait à leur couleur noire avoir été brûlées par le feu, tellement qu’on peut conjecturer que dans b antiquité ce pays eut quelque volcan qui s’est éteint faute d aliments’'. Le même auteur attribue la fertilité des campagnes voisines aux cendres volcaniques dont le sol est presque tout composé. EnfinVitruve, en parlant de la pouzzolane, attribue encore ses propriétés à l’effet des feux cachés qui brûlent sous cette contréeL
Ainsi donc, assise sur un vaste rocher, au bord d’une mer célèbre par la beauté de ses rivages, à l’entrée d’une plaine fertile, dans le voisinage d’un fleuve navigable, Pompei offroit à la fois une position militaire, une place de commerce, et un lieu de délices : aussi ses environs, jusqu’au sommet du Vésuve, étoient couverts d’habitations et de maisons de plaisance. La côte jusqu’à Naples étoit tellement ornée de villages, de jardins et d’édiflees, que le rivage du golfe offroit l’image d’une seule ville, et le concours prodigieux d’étrangers, qui venoient dans ces lieux chercher le repos et la santé, devoitf en y répandant un mouvement continuel, donner de la vie à ce lableau, et lui prêter de nouveaux charmes. Aujourd’hui même que ses bords, souvent ravagés par les laves et presque déserts, sont privés de tout ce qui les ornoit alors, le seul spectacle de la nature suffit pour en faire un des plus beaux endroits de l’univers.
Mais si les avantages que Pompei retiroit de sa position étoient grands, ils étoient achetés au prix d’un fléau commun à toutes les villes de cette côte, et qui afflige encore de temps à autre les cités modernes qui les ont remplacées; ce sont les fréquents tremblements de terre. Sénèque nous a conservé le souvenir de l’un d’eux, qui précéda de seize années la grande éruption; il eut lieu le i6 février de l’an 63; il renversa une grande partie de la ville de Pompei, et il endommagea beaucoup cejle d’Herculanum : un troupeau de six cents moutons fut étouffé; des statues se fendirent, et plusieurs personnes perdirent la raison!. L’année suivante , il en survint un autre pendant que Néron chantoit sur le théâtre de Naples, qui s’écroula aussitôt que l’empereur enfutsortiS.Ces secousses, présages ordinaires d’une éruption prochaine, durent se répéter de loin à loin jusqu’au a3 août de l’an 79,
(4) Senec. Quest. natur. lib. VI, cap. i.
( 5 ) Tacit. Ann. lib. XV. 34-
( 1 ) Diod. Sic. lib. IV.
( 2 ) Strab. lib. V.
( 3 ) Vitr. lib, II , cap. 6.
NOTICE HISTORIQUE
jour auquel arriva la première éruption connue du Vésuve. Pline, dans deux de ses lettres à Tacite, nous en a laissé une description, dont je transcris les passages suivants, qui formeront le morceau le plus intéressant d cette notice.
..... Mon oncle étoit à Misène où il commandoit la flotte. Le vii^ ;t-troi- . sième d’août , environ une heure après midi , ma mère l’avertit qu’il parois- . soit un nuage d’une grandeur et d’une figure extraordinaires. . . 11 se lève, « et monte en un lieu d’où il pouvoit aisément observer ce prodige; il étoit
• difficile de discerner de loin de quelle montagne ce nuage sortoit. L’évè-
• nement a découvert depuis que c’étoit du mont Vésuve. Sa ligure approchoit . de celle d’un arbre, et d’un pin plus que d’aucun autre; car, après s’être « élevé fort haut en forme de tronc, il étendoit une espèce de branches. Je
• m’imagine qu’un vent souterrain le poussoit d’abord avec impétuosité et . le soutenoit; mais soit que l’impression diminuât peu à peu, soit que ce
• nuage fût affaissé par son pi'opre poids, on le voyoit se dilater et se « répandre ; il paroissoit tantôt blanc, tantôt noirâtre, et tantôt de diverses
• couleurs, selon qu’il étoit plus chargé ou de cendre ou de terre. Ce prodige . surprit mon oncle , qid étoit très savant , et il le crut digne d’être examiné
• de plus près: il commande qu’on appareille sa liburne (vaisseau léger), « et me laisse la liberté de le suivre. Je lui répondis que j’aimois mieux . étudier, et par hasard il m’avoit lui-même donné quelque chose à écrire.
« Il sortoit de chez lui, ses tablettes à la main, lorsque les troupes de la . flotte, qui étoit à Retina, effrayées parla grandeur du danger (car ce bourg . est précisément au pied du Vésuve, et l’on ne s’en pouvoit sauver que par . mer), vinrent le conjurer de vouloir bien les garantir d’un si affreux péril.
. Il ne changea pas de dessein, et poursuivit avec un courage héroïque ce . qu’il n’avoit d’abord entrepris que par simple curiosité. Il fait venir des « galères, monte lui-même dessits, et part dans le dessein de voir quel secours . on pourroit donner, non seulement à Retina, mais à tous les autres bourgs
• de cette côte qui sont en grand nombre à cause de sa beauté. Il se presse
• d’arriver au lieu d’oû tout le monde fuit, et oû le péril paroissoit plus . grand; mais avec une telle liberté d’esprit, qu’à mesure qu’il apercevoir
• quelque mouvement, ou quelque figure extraordinaire dans ce prodige,
. il faisoit ses observations, et les dictoit. Déjà sur ses vaisseaux voloit la . Cendre, plus épaisse et plus chaude à mesure qu’ils approchoient; déjà
• tomboient autour d’eux des pierres calcinées et des cailloux tout noirs,
• tout brûlés, tout pulvérisés par la violence du feu; déjà la mer sembloit
SUR LA VILLE DE POMPEE
< refluer, elle rivage devenir Inaccessible par des morceaux entiers de mon- « tagne dont il étoit couvert, lorsqu’après s’être arrêté quelques moments, « incertain s’il retourneroit, il dit à son pilote, qui lui conseilloit de gagner
• la mer: La fortune favorise le courage; tournez du côté de Pomponianus.
« Pomponianus étoit à Stabia en un endroit séparé par un petit golfe,
■ que forme insensiblement la mer sur ces rivages qui se courbent: là, à la « vue du péri) qui étoit encore éloigné, mais qui sembloit s’approcher tou-
• jours, il avoit retiré tous ses meubles dans ses vaisseaux, et n’attendoit « pour s’éloigner qu’un vent moins contraire. Mon oncle, à qui ce même « vent avoit été très-favorable, l’aborde, le trouve tout tremblant, l’embrasse,
• le rassure, l’encourage, et, pour dissiper par sa sécurité la crainte de son « ami, il se fait porter au bain; après s’être baigné, il se met à table, et soupe « avec toute sa gaité, ou (ce qui n’est pas moins grand) avec toutes les
• apparences de sa gaité ordinaire.
« Cependant on voyoit luire de plusieurs endroits du mont Vésuve de
• grandes flammes et des embrasements dont les ténèbres augmentoient
• l’éclat. Mon oncle, pour rassurer ceux qui l’accompagnoient , leur disoit « que ce qu’ils voyoient brûler c’étoient des villages que les paysans alarmés « avoient abandonnés, et qui étoient demeurés sans secours.
• Enfin, la cour par où l’on entroit dans son appartement commençoit à
• se remplir si fort de cendre, que, pour peu qu’il eût resté plus long-temps,
• il ne lui auroit plus été libre de sortir... Il sort, et va rejoindre Pompo-
■ nianus et les autres qui avoient veillé; ils tiennent conseil, et délibèrent
• s’ils se renfermeront dans la maison ou s’ils tiendront la campagne ; car « les maisons étoient tellement ébranlées par les fréquents tremblements de
• terre, que l’on auroit dit quelles étoient arrachées de leurs fondements, et
• jetées tantôt d’un coté, tantôt de l’autre, et puis remises à leurs places.
■ Hors de la ville, la chute des pierres, quoique légères et desséchés par le « feu, étoit à craindre. Entre ces périls on choisit la rase campagne.
« Ils sortent donc, et se couvrent la tête d’oreillers attachés avec des mou-
• choirs : ce fut toute la précaution qu’ils prirent contre ce qui tomboit d’en « haut. Le jour recommençoit ailleurs; mais dans le Heu oti ils étoient con-
• tinuoit une nuit, la plus sombre et la plus affreuse de toutes les nuits,
« et qui n’étoit un peu dissipée que par la lueur d’un grand nombre de
• flambeaux et d’autres lumières. On trouva bon de s’approcher du rivage,
« et d’examiner de près ce que la mer permettoit de tenter; mais on la trouva
jg INOTICE HISTORIQUE
. encore fort grosse et fort agitée d’un vent contraire. . . Bientôt des flammes . qui parurent plus grandes, et une odeur de soufre qui annonçoit leur . approche, mirent tout le monde en fuite: mon oncle se lève appuyé sur . deux valets, et dans le moment tombe mort. •
Pline raconte dans une autre lettre ce qui lui arriva à lui-même.
. Pendant plusieurs jours un tremblement de terre s’étoit fait sentir, et . nous avoit d’autant moins étonnés que les bourgades et même les villes
• de la Campanie y sont fort sujettes; il redoubla pendant cette nuit avec . tant de violence, qu’on eût dit que tout étoit, non pas agité, mais renversé. . Ma mère entra brusquement dans ma chambre, et trouva que je me levois 1 dans le dessein de l’éveiller, si elle eût été endormie. Nous nous asseyons . dans la cour, qui ne sépare le bâtiment d’avec la mer que par un fort petit . espace... Il étoit déjà sept heures du matin, et il ne paroissoit encore qu’une . lumière foible, comme une espèce de crépuscule. Alors les bâtiments furent . ébranlés par de si fortes secousses, qu’il n’y eut plus de sûreté à demeurer . dans un lieu, à la vérité'décoiivert, mais fort étroit. Nous prenons le parti « de quitter la ville. Le peuple épouvanté nous suit en foule, nous presse, i nous pousse; et, ce qui dans la frayeur tient lieu de prudence, chacun ne » croit rien de plus sûr que ce qu’il voit faire aux autres. Après que nous . fûmes sortis de la ville, nous nous arrêtons; et là, nouveaux prodiges, nou- « velles frayeurs. Les voitures que nous avions emmenées avec nous étoient . atout moment si agitées, quoiqu’on pleine campagne, qu’on ne pouvoit, . même en les appuyant avec de grosses pierres, les arrêter en une place.
• La mer sembloit se renverser sur elle-même, et être comme chassée du . rivage par f ébranlement de la terre. Le rivage en effet étoit devenu plus « spacieux, et se trouvoit rempli de différents poissons demeurés à sec sur « le sable. A l’opposite, une nue noire et horrible, crevée par des feux qui ■ s’élançoient en serpentant, s’ouvroit et laissoit échapper de longues fusées . semblables à des éclairs, mais qui étoient beaucoup plus grandes.. . Presque « aussitôt la nue tombe à terre et couvre les mers; elle déroboit à nos yeux
• file de Caprée quelle enveloppoit, et nous faisoit perdre de vue le pro- > montoire de Misène.
■ La cendre commençoit à tomber sur nous en petite quantité; je tourne « la tête, et j’aperçois derrière nous une épaisse fumée qui nous suivoit en « se répandant sur la terre comme un torrent. Pendant que nous voyons . encore, quittons le grand chemin, dis-je à ma mère, de peur qu’en le sui-
SUR LA villf: de pompei.
n vaut la foule de ceux qui marchent sur nos pas ue nous étouffe dans les « ténèbres. A peine nous étions-nous écartés, qu’elles augmentèrent de telle « sorte qu’on eût cru être, non pas dans une de ces nuits noires et sans lune, « mais dans une chambre où toutes les lumières auroient été éteintes. Vous « n’eussiez entendu que plaintes de femmes, que gémissements d’enfants, que « cris d’hommes: l’un appeloit son père, l’autre son fils, l’autre sa femme;
• ils ue se reconnoissoientqu’àlavoix:celui-làdéploroitsonmalheur, celui-ci
• le sort de ses proches; il s’en trouvoit à qui la crainte de la mort faisoit « invoquer la mort même : plusieurs imploroient le secours des dieux; plu-
■ sieurs croyoient qu’il n’y en avoit plus, et comptoient que cette nuit étoit
• la dernière, et l’éternelle nuit dans laquelle le monde devoit être enseveli;
■ on ne manquoit pas même de gens qui augmentoient la crainte raison-
• nable et juste, par des terreurs imaginaires et chimériques: ils disoient
• qu’à Misène ceci étoit tombé, que cela brûloit, et la frayeur donnoit du
• poids à leurs mensonges. Il parut une lueur qui nous annonçoit, non le « retour du jour, mais l’approche du feu qui nous menaçoit; il s’arrêta pour-
• tant loin de nous. L’obscurité revient, et la pluie de cendres recommence et
■ plus forte et plus épaisse.Nous étions réduits à nous lever de temps en temps « pour secouer nos habits, et sans cela elle nous eût accablés et engloutis...
« Enfin cette épaisse et noire vapeur se dissipa peu à peu, et se perdit « tout à fait comme une fumée ou comme un nuage. Bientôt après parut le « jour, et le soleil même, jaunâtre pourtant, et tel qu’il a coutume de luire « dans une éclipse. Tout se roontroit chargé à nos yeux troublés encore, et
• nous ne trouvions rien qui ne fût caché sous des monceaux de cendre,
• comme sous de la neige. On retourne à Misène, chacun s’y rétablit de son « mieux, et nous y passons une nuit entre la crainte et l’espérance, mais « où la crainte eut la meilleure part, car le tremblement de terre continuoit. ■
Cette narration, pleine de simplicité, a encore un autre mérite aux yeux de ceux qui ont été témoins de quelque éruption; c’est la vérité du tableau. Je me suis trouvé comme Pline, dans une ville antique, spectateur du même phénomène pendant cinq jours consécutifs; comme lui, j’ai passé une nuit au milieu des champs, non pour fuir ce fléau, mais pour en admirer les effets, et, comme lui, nous étions obligés de nous lever pour secouer la cendre dont nos vêtements étoient couverts. Je n’essaierai point de décrire ce que je vis dans cette terrible éruption ; il n’appartient qu’à la peinture et à la poésie de donner quelque idée de cette sublime horreur.
La ville de Pompei ne fut point détruite par la lave, sa position élevée la mit à l’abri d’un pareil évènement, elle fut ensevelie sous cette pluie de cendres