PLANCHES XIV, XV ET XVI
Si l’on sort du forum par le côté septentrional et par la porte qui est à droite du temple de Jupiter ou de la Curia , on arrive bientôt à un arc triomphal que les uns attribuent «à Auguste et les autres à Caligula. On voit alors, sur la droite, à l’angle formé par la rue que l’on a suivie et par une rue transversale, un des édifices religieux de Pompéi les plus remarquables, sinon par la grandeur du plan et la beauté de l’architecture, du moins par la majesté des souvenirs.
C’est le temple de la Fortune, fondé par un membre de la famille de Cicéron (i).
Sur l’architrave de la cella de cet édifice, on lisait l’inscription suivante :
M . TVLLIVS . M . F . D . V. I . D . TER . QVINQ . AVGVR TR . MIL . A . POP . AEDEM . FORTVNAE . AYG . SOLO . ET . PEC . SVA.
Marcus Tullius, Marci Ji/ius , duumvir juri dicendo, ter quinquennalis , augur, tribunus militum a populo, œdem Fortunœ Augustœ solo et pecunia sua.
C’est-à-dire « Marcus Tullius fils de Marcus, duumvir chargé de la justice, nommé trois fois quinquennal (2), augure, tribun des soldats élu par le peuple, a fait construire le temple de la Fortune Auguste, sur son terrain, et à ses frais (3). »
L’absence du surnom Cicero fait voir qu’il s’agit de Marcus Tullius, père ou grand-père de l’orateur (4). Nous avons déjà eu mainte occasion de mentionner les propriétés étendues et nombreuses que cette famille Tullia possédait à Pompéi, et nous ne voyons aucune raison de douter qu’on lui doive attribuer cet édifice qui reçoit tout son lustre du fondateur. Telle est la puissance du génie : son seul souvenir, la trace la plus légère de son passage ici-bas, donne aux monuments des arts un lustre qu’ils ne peuvent recevoir de leur grandeur et de leur beauté même.
On a trouvé dans l’intérieur de la cella un fragment sur lequel on lisait ;
STO (5} CAESARI . PARENTI . PATRIAE,
C’est-à-dire : a A César Auguste , père de la patrie. »
(1) Il a été découvert en 1823.
(2) On appelait ainsi, dans les municipes et les colonies, deux ou quatre magistrats dont les pouvoirs étaient les mêmes que ceux du Censeur, et duraient cinq ans. Spart., Hadr., 19.
(3) Nous ne nous expliquons pas par quelle distraction sir Gell , dans sa suite de Pompeiana, p. 75, a traduit clected by the people three times.
(4) Ce que l’on sait de la famille de Cicéron se réduit à la filiation ainsi établie :
Mar ccs Tullius.
Marcus Tullius. = Hrltia. Lucius.
M. T. Cicebo. = Tbrertia. Quintus. Lucius.
Marcus. un Gis.
(5) Très-probablement AVGVSTO, etc.
Sur une plinthe de marbre blanc qui devait servir de base à quelque objet de culte, on lisait :
AGATHEMERVS . VETTI SVAYIS . CAESIAE . PRIAI AE POTHVS . NVMITORl ANTEROS . LACVTVLANI (i)
MINIST . PRIM . FORTVN . AVG . 1VSS M . STAI . RVFI . CN . MELISSAEI . D . V I . D.
P . SILIO . L . YOLVSIO . SATVRJN . COS.
Cette inscription, curieuse sous le rapport des surnoms qu’elle renferme, n’offre pas un sens bien certain. Il nous semble néanmoins qu’on doit l’interpréter à peu près ainsi :
« Agathémère, affranchi de Vettius; Suavis, affranchi de Cæsia Prima; Pothus, affranchi de Numitorius, et Antéros, affranchi de Lacutulanus, premiers ministres de la Fortune Auguste, ont posé ceci par ordre de Marcus Staius Rufus et de Cneius Melisseus, duumvirs chargés de la justice, sous le consulat de Publius Silius et de Lucius Volusius Saturnus (an 3 après J. C.). »
Une autre plinthe, qui pouvait servir de base à une statue, portait :
TAVRO . STATILIO TI . PLATILIO . AELIAN . COS L . STATIVS . FAVSTVS . PRO S1GNO . QVOD . E . LEGE . FORTVN AE AVGVSTAE . MINISTORVM (2) . PONERE DEBEBAT . REFERENTE . Q . POMPEIO . AMETHYSTO QVAESTORE . BASIS . DVAS . M ARMORIAS (2). DECREVERVNT PRO . SIGNO . PONIRET (2).
« Sous le consulat de Taurus Statilius, et de Tiberius PlatiliusÆlianus, Lucius Statius Faustus, au lieu de la statue qu’il devait faire élever, selon la règle des ministres de la Fortune Auguste, vu le rapport de Quintus Pompeius Amethystus, questeur, a été obligé, par un décret, à établir deux bases de marbre (3). »
Enfin, sur une pierre enfoncée dans le sol, vers la droite des degrés du temple, on a trouvé ces mots :
M . TVLLII . M . F.
AREA PRIVATA.
« Propriété particulière de Marcus Tullius, fils de Marcus. »
On a trouvé en outre, dans la cella même du temple, deux statues de grandeur naturelle, l’une d’homme, l’autre de femme.
La première est une statue consulaire, dans les traits de laquelle on a cru reconnaître ceux de Cicéron lui-même : sans nous prononcer sur cette ressemblance, nous ferons remarquer que les Pompéiens auraient donné au monde romain un exemple bien courageux et bien rare, s’ils avaient conservé dans le temple de la Déesse inconstante, la statue d’un grand homme en disgrâce.
(1) Plusieurs antiquaires qui ont rapporté cette inscription lisent LACVTVLANT ; mais ils interprètent comme s’il y avait LACVTVLANI : il est facile de prendre les deux finales l’une pour l’autre.— Nous aurions d’abord été porté à croire qu’d s agit dans cette inscription d’un seul personnage désigné par diverses épithètes grecques latinisées; et nous étions confirmé dans cette opinion par l’orthographe de MINIST., qui au pluriel devrait s’écrire MINISTR. Mais l’opinion du savant Marini et du judicieux Orelli nous a décidé.
M Jpittoma, Marmorim, Fouira (sic). Ce sont des fautes dues au sculpteur, telles qu'on en trouve dans une foule d'inscriptions. On voit, par exemple, un étrange solécisme sur l'annonce d'un maître d'école de Pompéi, Salinum et Rufum Valenlinus cum disomies sucs rogat (pour cum discentibus suit). Ce n'est point d'après les inscriptions publiques que l'on peut juger de la langue littéraire, et si ou voulait dater les monuments d'après l’orthographe des mots qui y ont été gravés on se tromperait souvent de beaucoup. La même remarque peut s'appliquer à nos inscriptions, ou à nos affiche» modernes (3) On ne trouve, dan, les fastes consulaires, le nom d'auonn de, quatre consuls désignés dans ces deux inscriptions On doit donc supposer que c'étaient des Comules suffecü, car ceux-ci devinrent très-nombreux, les désordres de l’empire.
l mesure que s aggravaient
Une circonstance particulière ajoute encore au prix de ce morceau remarquable de sculpture antique : la toge prétexte dont le personnage est revêtu était peinte tout entière en pourpre violette (i); or on admet généralement que ce costume des magistrats romains était blanc et seulement bordé de pourpre.
Le visage de la statue était peint lui-même, et l’on trouve encore des traces de couleur sur les yeux et les cheveux : nouveau fait à joindre à l’histoire de la statuaire polychrome.
Quant à la statue qui représentait une femme, elle était vêtue d’une Tunica talaris dont le bord était doré, et d’une robe bordée d’une bandelette de pourpre rouge. On avait enlevé autrefois le visage, probablement afin de substituer aux traits d’une puissance déchue, ceux d’une patronne dont on voulait adorer la naissante faveur; intention qui dément un peu ce que nous supposions tout à l’heure en faveur des Pompéiens. Du reste, la Fortune ne sourit pas à cette bassesse : le Vésuve se chargea de la prévenir par une catastrophe plus terrible encore que celles de la politique.
Maintenant, examinons l’état actuel du temple représenté à la figure 2 de la planche XXIV, état de dégradation et de ruine complète. La place des marbres, qui ont été enlevés dans des fouilles très-anciennes, marque seule avec quelle richesse ce petit temple était décoré. De tous les membres de l’architecture, à peine reste-t-il quelques chapiteaux corinthiens que l’on voit sur le podium. L’aspect- de ce lieu est un des plus mélancoliques qu’offrent les ruines de la ville : c’est peut-être que là se réunissent les plus riches souvenirs intellectuels et la dévastation matérielle la plus complète, causée par la fureur du volcan et par la rapacité des hommes.
On voit par le plan de l’édifice, fig. 1, qu’il est en quelque sorte de l’espèce des pseudopériptères, les colonnes engagées dans la muraille étant seulement remplacées par cinq pilastres, compris ceux des angles de la cella. Il s’élève sur un podium, ce qui était surtout indispensable pour le temple sans area. Nous allons voir comment on a suppléé à l’enceinte qui manquait.
A. Degrés du temple, au nombre de neuf (2).
B. Pronaon, formé par quatre colonnes corinthiennes de face, plus deux de chaque côté, à l’alignement des antes de la cella.
C. Cella , dans laquelle on pénétrait par une entrée toujours ouverte. La paroi du fond s’arrondit en forme de niche.
D. Espèce de chapelle formée de deux petites colonnes corinthiennes et de deux pilastres qui soutenaient un entablement : on y voit encore un soubassement qui supportait sans doute la statue de la déesse.
E. Quatre niches, dans lesquelles se trouvaient probablement les deux statues que l’on a trouvées et deux autres pareilles.
F. Autel destiné aux offrandes publiques. Il est placé, comme dans une aréa, sur ce premier podium, dont l'accès était interdit au vulgaire par une grille dont on voit encore les traces.
G. Deux escaliers latéraux, de trois marches chacun, par lesquels on montait sur la première
(1) La pourpre violette était la plus ancienne et la plus commune; la pourpre rouge de Tarente, qui fut en usage sous Auguste’, ne coûtait que cent deniers la livre; la rouge de Tyr en coûtait mille. Pline, IX, 3g, 63.
(2) 11 est difficile de s’entendre bien nettement sur le nombre de degrés d'un temple, et l’on remarquera, par exemple, que sir William Gell ne compte encore ici que huit degrés (Pompeiana, i832, p. 72). En voici la raison : on prend souvent pour un degré la première pierre qui se trouve posée au niveau du sol , et qui n’est pas une marche, quoiqu’en ayant la forme , et étant déjà comprise entre les rampes de la montée (il n’y en a pas dans l'exemple actuel); ou bien l’on ne compte pas le dernier pas qu’il faut faire pour arriver sur le sol du temple, et c’est ainsi que sir Gell n’a trouvé que huit degrés. Mais tous les exemples sur lesquels nous avons insisté dans cette 4e partie ont démontré suffisamment que , pour trouver le nombre impair voulu par les anciens , il faut compter autant de degrés qu’on lève le pied de fois afin de parvenir d’un sol à l’autre.
plate-forme : les deux entrées de la grille qui y correspondaient étaient à côté de l’autel et beaucoup moins larges que les degrés.
H. Maison voisine, qui servait peut-être de collège des ministres de la Fortune Auguste.
I. Maison qui donnait sur Y area privata des Tullius, et qui, sans doute, leur appartenait.
La planche XXV donne des détails de différentes parties que nous venons de mentionner dans l’explication du plan.
En se bornant à l’élévation géométrale de ce qui existe aujourd’hui de la façade, sans doute Mazois n'a pas trouvé que les fragments fussent assez complets pour hasarder urje restauration.
La coupe transversale de la cella (fig. 2) offre, dans sa partie supérieure, une restitution de la charpente et du toit : il n’y avait rien de problématique dans cette disposition, toujours invariable. La lettre D marque le soubassement de la statue comme sur le plan. — E, corniche du soubassement du temple dont on voit le profil à, la figure V. — F, base de ce même soubassement dont le profil est à la figure VI . on remarque la disposition adroite du morceau de marbre coupé en biais au point y, de manière à soutenir la plaque de revêtement derrière laquelle se trouvait un mélange de mastic et de cailloux. — H, petite saillie qui règne au pied du mur de la cella : elle indique l’enchâssement des plaques de marbre qui décoraient les parois.
Dans la coupe longitudinale que représente la figure 3, les lettres désignent les mêmes parties que dans le plan ou dans les figures précédentes. La lettre G diffère seule : elle indique la hauteur des trous dans lesquels étaient scellées des agrafes pour .fixer les plaques de marbre du lambris.
La planche XXVI offre une peinture murale trouvée dans une maison de ce quartier. Sir William Gell, qui la copie sans la colorier et en y faisant quelques changements, licence que nous nous sommes gardé d’imiter, s’exprime ainsi : « On donne ici ce dessin à cause de son « application facile à la décoration moderne. On pourrait établir sur ce plan une belle biblio- « thèque, etc (1). »
Cette décoration simple et symétrique nous paraît en effet de fort bon goût, quant au dessin et à l’assortiment des couleurs. Ces deux colonnettes, supportant un entablement et dont l’une est censée de ce côté d’une cloison, l’autre de l’autre côté, dégagent bien la cloison de la muraille : on regrette seulement qu’il n’y ait point une ombre portée pour rendre l’illusion plus complète. La claire-voie, peinte en travers d’une espèce de porte, a quelques rapports avec les barreaux des thermes d’Antonin (2). Les pointes dont la partie supérieure de la grille est hérissée, font voir que les anciens avaient adopté avant nous cette manière de défendre l’accès de leurs propriétés (3).
(1) Pompeïana, i832, p. 7, pl. V.
(2) Voyez Real Museo borbonico, vol. IV , frontisp.
(3) CONCLUSION. On a déjà trouvé, dans la troisième partie de cet ouvrage, les dessins et la description de deux édifices de Pompéi auxquels on peut assigner une destination religieuse. Nous voulons parler du temple de Jupiter auquel se rapportent les planches XXX et suivantes, et du Panthéon ou Hospitium dont le plan se trouve à la planche XLIII, édifice dont quelques savants ont voulu faire un temple d'Auguste, et d’autres un Sérapéon. En joignant ces deux notices à celles que nous avons réunies dans ce 4e volume, on pourra passer en revue tous les édifices sacrés découverts jusqu’ici à Pompéi. Ils sont au nombre de huit. Les fouilles à venir en révéleront sans doute un plus grand nombre; mais il est probable que ceux que nous avons pu décrire sont les plus considérables, et ils offrent toutes les dispositions dans lesquelles les autres rentreront nécessairement. Ce seront, par exemple, ou des périboles, comme le temple d’Isis et celui de Vénus, ou des pe'riptères, comme ce meme temple de Vénus, ou des pseudo-périptères, ou enfin des prostyles, comme nous en avons vu plusieurs. Sous un certain point de vue donc, bien que les fouilles de Pompéi puissent se continuer pendant un siècle, notre travail offre dès à présent un ensemble complet.