SUR LES THEATRES
mouvoir sur un pivot commun, de manière à rapprocher les extrémités de l’hémicycle de chacun deux, si bien quils ne formaient plus qu’un seul amphithéâtre où furent donnés des combats de gladiateurs. Les toiles tendues au-dessus des spectateurs devinrent aussi un sujet de dépenses excessives : on les teignit en pourpre; il y en eut qui furent brodées d’or et de soie; on en fit même des étoffes les plus précieuses qui répandaient sur les spectateurs et sur les marbres un reflet mobile et coloré dont l’effet devait être des plus agréables.
Durant les chaleurs de l’été, on arrosait les sièges avec des eaux parfumées, qui, au moyen de pompes pneumatiques, étaient lancées dans les airs, d’où elles retombaient en pluie fine et odorante. Mais si les anciens nous ont surpassés de beaucoup, en tout ce qui tient à la magnificence de ces sortes de spectacles , nous leur sommes bien supérieurs sous le rapport de l’illusion théâtrale.
Les représentations en plein jour ne laissent aucun moyen de disposer la lumière de manière à éclairer favorablement les décorations, qui dès lors ne trompent plus l’œil, et ne paraissent jamais que des toiles peintes. Tous les objets interposés entre le spectateur et la scène sont plus éclairés, ont plus de valeur que ceux que le théâtre même peut offrir. Enfin les acteurs paraissent plus petits que les spectateurs, et les physionomies des personnes dont on est entouré ont plus de trait, plus d’expression que celles qu’on aperçoit sur le théâtre. Telles sont les observations que j’ai faites, en voyant, en Italie, de semblables représentations.
C’est pour cette raison que les anciens semblaient dédaigner l’illusion théâtrale : tout était chez eux de convention. Au lieu de nos décorations mobiles, ils enrichissaient le fond et les devants de la scène, de décorations en marbre et en bronze, exécutées sur une échelle assez grande pour qu’il n’y eût, entre le spectateur et elles, rien qui pût nuire à leur effet. Quelques toiles peintes, placées sur des châssis dans les bas-côtés du théâtre, comme je l’ai déjà dit, servaient, non à donner l’image parfaite d’un palais, d’une place publique ou d’une campagne, mais seulement à indiquer que le lieu de la scène devait représenter ou la demeure des rois, ou \e forum, ou un site champêtre. Selon ce système, chaque partie du théâtre avait une désignation particulière, qui avertissait des circonstances de lieux relatives à l’action. Quand un acteur arrivait par les portes latérales de la scène, il était censé venir du forum ou de la campagne; la porte du milieu était réservée au héros de la pièce, lorsqu’il ne venait pas d’un pays éloigné. Mais si Hercule arrivait chez Admète, il devait, comme tous les étrangers, entrer par une des portes placées à droite et à gauche de la porte royale ; alors on reconnaissait qu’il venait d’une contrée lointaine. La taille et la voix même étaient soumises à des règles prescrites : le principal personnage devait avoir au moins quatre coudées, près de six pieds; les autres devaient être d’une taille moins élevée, et ils étaient obligés de modérer leur voix de manière à laisser dominer celle du protagoniste. Enfin, loin d’attacher, comme nous, un grand prix à l’expression de la physionomie, dont le jeu ne pouvait être suffisamment distingué sur leurs théâtres, les anciens permettaient aux acteurS de se couvrir le visage d’un masque qui exprimait fortement le caractère de leur rôle; ils en changeaient selon la situation morale dans laquelle ils se trouvaient, durant l’action de la pièce , et ces masques étaient faits de manière à donner à la voix plus de force et plus d’étendue. C’est encore un problème que je n’oserais résoudre, de savoir si ce qu’on perdait alors du côté de l’illusion, n’était pas racheté du côté de l’effet théâtral. Ces personnages qui, élevés sur de hauts cothurnes, se montraient avec une stature et des formes colossales, ces physionomies fortement contractées, où les passions se dessinaient d’une manière immobile et terrible, devaient être, pour le spectateur, comme une espèce d’apparition, une sorte de fantômes qui , pour me servir des expressions d’Eschyle, faisaient marcher l’épouvante devant eux, et leurs accents plus qu’humains, retentissant sur les marbres et dans le fond des urnes de