PLANCHES II ET III
En se reportant à la notice historique placée en tête de la ire partie de cet ouvrage, on y trouvera le plan des fouilles qui ont été faites «à Pompéi depuis 17Ô5 jusqu’en 1822 (1). Sur le côté occidental du grand théâtre, on voit une enceinte marquée G, ayant à peu près la forme d’un triangle isocèle. Elle tient par un de ses deux angles égaux aux propylées du théâtre, et par l’autre à la route qui conduit actuellement à Salerne. Le plan complet de ce terrain a été donné dans un autre endroit (2); et les détails des édifices purement municipaux sont expliqués dans le texte (3); mais il reste à parler maintenant de plusieurs édifices religieux dont les ruines se trouvent sur cette espèce d'area.
Vers le milieu de l’enceinte, et presque parallèlement à l’un des côtés égaux du triangle, côté qui était formé parla muraille même de la ville, s’élevait un temple grec dont on n’aperçoit plus que l’emplacement et quelques fragments de colonnes. La figure ire de la planche II donnera une idée de l’aspect qu’offrent maintenant ses ruines. Elle représente ces débris vus du côté des propylées : les deux colonnes dont les tronçons restent debout sont celles que l’on a indiquées en noir sur le plan (4)- Il est assez difficile de reconnaître d’une manière certaine les détails de la construction de ce temple, vu le mauvais état de conservation des parties qui subsistent. Il fut ruiné longtemps avant la destruction complète de Pompéi et principalement par le grand tremblement de terre qui précéda de dix ans l’éruption. Sur le même terrain on rebâtit plusieurs fois des Sacellum , comme l’indiquent différentes ruines, et des fragments épars çà et là sur le sol. Mais cet état de dégradation tient encore plus à la position de l’édifice qui, situé dans l’endroit le plus élevé de la ville, n’a pu être entièrement recouvert par les cendres volcaniques, et a dîiêtre dépouillé, dès une époque reculée, des marbres et des colonnes dont il était décoré. Il en a été de même des théâtres situés dans le même quartier de la ville.
C’est sans doute par ces motifs que Mazois n’a point voulu en donner une restauration purement conjecturale.
A la vérité sir William Gell a été beaucoup trop loin en affirmant que « le temple entier est « tellement dévasté qu’il n’est plus possible de dire combien il offrait de colonnes soit de face « soit sur les côtés (5). » Il aurait fallu pour cela que les deux colonnes indiquées au plan, ainsi dans que cette vue, ne fussent point restées à leur place; car elles suffisent pour déterminer un entre-colonnement. Il aurait fallu aussi que l’on ne pût mesurer les deux dimensions du quadrilatère; car il suffit de ces données jointes à la précédente, pour établir positivement que le temple devait avoir huit colonnes de face sur onze de côté. Mais ce qui a rendu plus difficile jusqu’ici
(1) Tomel, pl. II delà notice historique.
(a) Tome III, pl. IX bis.
(3) Tome III, pl. IX et suivantes.
(4) Tome III, pl. IX bis, n° 14.
(5) Pompeîana, the topography, édifices and ornaments of Pompeï, by sir William Gell and John P. Gandy, architect.
2d édition. London. 1821, p. 242.
tous les calculs établis de cette manière, c’est que les entre-colonnements n’étaient pas tous égaux, comme Mazois l’a reconnu d’après des traces irrécusables, et comme nous l’exposerons tout à l’heure. Le double entre-colonnement que l’on remarque entre les colonnes du pourtour et le mur de la cella, fait de ce temple un pseudo-diptère octostyle (i) qui ne diffère de celui de Vitruve que par le nombre des colonnes de côté, onze au lieu de quinze ou dix-sept.
On voit, par les tronçons qui subsistent encore, que ces colonnes étaient d’ordre dorique, quelles avaient trois pieds dix pouces de diamètre à leur base, et trois pieds à la partie supérieure. L’abacus était un carré de quatre pieds onze pouces de côté; et le chapiteau présente cela de remarquable, que l’ouvrier n’a taillé dans la même pierre aucune partie du fût de la colonne, tandis que dans les plus beaux exemples qui nous soient restés de l’ordre dorique, on remarque entre le chapiteau et la partie supérieure du fût une continuité qui produit un fort bon effet. La grande hauteur de tout ce chapiteau, qui n’a pas moins d’un pied dix pouces, et la hardiesse de sa coupe saillante, semblable à celle des chapiteaux de Pæstum, sont des caractères d'une construction très-ancienne. Aussi fait-on remonter ce temple à la période étrusque.
Un de ces chapiteaux se trouve par terre à côté des deux tronçons de colonne représentés à la figure première.
L’entre-colonnement est très-remarquable, en ce qu’on lui reconnaît trois dimensions différentes, pour les côtés, les angles et les façades. Ces trois dimensions sont:
Pour les côtés, un diamètre et un quart;
Pour les façades, un diamètre;
Pour les angles, trois quarts de diamètre.
En outre, rentre-colonnement du milieu de la façade est plus large que les autres; ce qui se rapporte à la disposition d’une harmonie parfaite que l’on désigne sous le nom d’eustyle (2).
Les ébranlements qu’a soufferts l’édifice, et dont la fente ou la lézarde représentée sur le plan peut donner une idée, expliquent les légères différences que l’on remarque encore entre plusieurs entre-colonnements : ces différences ne sont nullement proportionnelles, et l’on sait que les dimensions se prenaient toujours par parties aliquotes du diamètre de la colonne. Nous voilà bien loin du pjcnostyle même qui, offrant la plus serrée des dispositions admises par Vitruve, avait un diamètre et demi (3); mais ce peu d’espace est précisément le caractère des constructions véritablement grecques , que l’architecte romain n’avait pas entrepris de décrire. Ce qu’il y a de plus remarquable ici, c’est la différence des entre-colonnements des faces et de ceux des côtés. Car celle des angles n’est pas sans exemple :dans le temple de Thésée à Athènes (4), on voit que les huit entre-colonnements des angles 11e sont à peu près que d’un diamètre et demi, tandis que les autres ont environ un diamètre et trois quarts. De même, au temple de Minerve (5), l’architecte a donné aux premiers un diamètre et aux seconds un diamètre et un quart. C’est une précaution que l’on prenait pour assurer la solidité de l’édifice.
Le temple entier occupe un espace rectangulaire d’environ quatre-vingts pieds de long sur cinquante de large. Il est élevé sur un podium qui forme cinq degrés, toujours le nombre impair. Mais comme ces degrés étaient fort élevés et très-incommodes, on a construit postérieurement, au milieu de la façade du sud, un perron de sept marches.
(1) Voyez ci-dessus l’Essai sur les Temples , page 9.
(2) Voyez l’Essai sur les Temples, page 10.
(3) Voyez l’Essai sur les Temples, page 1 1.
(4) Spon, Ant. d’Ath., Vol. III, p. 3g, pl. V.
(5) Spon, Ant. d’Ath., Vol. II, p. 1 5, pl. V.
Le massif de ce podium est d’une pierre dans laquelle on remarque des détritus végétaux, et principalement des roseaux pétrifiés, comme dans celles de Pæstum. Les colonnes, les de grés et les murs étaient d’une piperne pleine de scories volcaniques. Les chapiteaux sont taillés dans une pierre calcaire très-grossière. Toutes les parties de 1 édifice étaient revêtues dun stuc très-fin.
On n’a rien de certain sur la divinité à laquelle cet édifice était consacré. Les uns y ont vu un temple d’Hercule, parce qu’il était près du théâtre; ils appuient cette opinion sur l’autorité de Vitruve dont ils paraissent avoir mal interprété un passage (i). D’abord, si la situation près du théâtre devait être comptée pour quelque chose, elle indiquerait plutôt un édifice élevé en l’honneur de Bacchus ; mais cette considération perd tout son poids, quand on se rappelle que le temple grec est d’une tout autre antiquité que le théâtre , et n’a point été bâti à dessein dans le voisinage de celui-ci. Nous nous rangeons donc à l’opinion de ceux qui ont vu dans cet édifice un temple de Neptune. Sa situation élevée et dominant la mer, le commerce maritime auquel s’adonnaient les habitants de Pompéi, rendent celte conjecture extrêmement probable. S il y a, ainsi que nous le verrons tout à l’heure, un autre temple de Neptune dans le meme quartier, on peut le considérer comme ayant été destiné à remplacer l’ancien après la ruine de celui-ci.
La deuxième figure est une vue prise du portique qui longeait le théâtre : on découvre de là les débris d’un petit édifice' assez remarquable, qui, sur le plan, est marqué 17.
Les Romains appelaient primitivement Puteal la mardelle d’un puits; mais ce nom fut appliqué bientôt à des enceintes circulaires d’une apparence toute semblable, qu’on élevait autour des places consacrées , et le plus souvent autour des lieux où la foudre était tombée. De ce dernier genre était le Puteal Libonis (2) qui fut construit par Scribonius Libo, chargé spécialement par le sénat de rechercher, et de mettre à l’abri des profanations, les lieux où avaient existé autrefois des temples détruits par le feu du ciel. Ce putéal était dans le forum, près de l’arc de Fabius, et c’est là que du temps d’Horace s’assemblaient les usuriers et leurs victimes (3). Néanmoins, un autre putéal, que beaucoup de savants ont confondu avec le premier, se trouvait dans le Comitium près du figuier Ruminai c’était là qu’on avait enfoui le fameux rasoir d’Attius Nævius, et la pierre qu’il avait coupée avec ce même rasoir du temps de Tarquin l’ancien (4). Cette construction était quelquefois ornée de sculptures, comme on le voit par un passage de Cicéron, qui envoie deux marbres de cette espèce à son ami Atticus (5). C’est ce que prouve encore le beau bas-relief circulaire qui se trouve au musée Bourbon à Naples, et qui, comme l’a fort bien remarqué M. Finati, ne peut pas avoir servi réellement de bouche de puits, car on n’y aperçoit aucune trace des cordes et des seaux (6), circonstance qui se remarque au contraire dans de véritables bouches de puits de marbre grec que l’on conserve au même musée (7).
Il faut se garder de confondre avec le putéal ce que les Romains appelaient Bidental. Cette distinction a été fort bien établie par M. Rosini, président de l’académie d’Herculanum (8).
(1) Voyage à Pompéi, de l’abbé Romanelli, p. 3o3. Vitruve a seulement dit que le temple d’Hercule devait être près du cirque, dans les villes qui n’ont ni gymnase, ni amphithéâtre ( Lib. I, cap. 7). Il a dit aussi qu’il y avait un temple d’Hercule près du théâtre de Pompée à Rome, et non près du théâtre de Pompéi (Lib. III, cap. 3.). Ce qui est confirmé par Pline, XXXIV, 19.
(2) Fragment. Festi , post verbum Sceleratus.
(3) Hor. Ep. I, 19, 8. — Sat. II, 6, 35. — Cic. Sext. 8. — Ovid. R. amat. 56 1.
(4) Cic. Div. I, 17. La statue de cet Attius Nævius s’élevait auprès du putéal. Et secuîsse dicitur!
(5) Putealia sigillata. Cic. ad Att. I, 10.
(6) Museo Borbonico, Vol. I, Tav. XLIX.
(7) Museo Borbonico, Vol. I, Tav. XI.
(8) Dissertazione Isagogica, etc., p. 87 et 88. L’opinion de M. Rosini a fourni à M. Joseph Furlanetto le moyen de redresser
EXPLICATION DES PLANCHES. si
Bidental se disait de tout temple que l’on consacrait en immolant une brebis (1); il se disait, par suite, du temple circulaire qu’on élevait autour d’un putéal sur le lieu frappé de la foudre.
L’édifice dont il s’agit est donc un putéal autour duquel un bidental a été construit, ou, si l’on veut, un bidental renfermant un putéal.
La figure 2 de la planche II donne une idée de l’aspect qui se présente au voyageur arrêté derrière un des tronçons de colonne du portique qui longe le théâtre. A sa gauche, il a les débris de plusieurs de ces petits monuments qui se trouvent çà et là épars sur le sol de ce grand espace triangulaire. Nous en décrirons tout à l’heure quelques-uns. A sa droite, les vestiges d’une double enceinte marquée iÔ sur le plan, enceinte qui paraît à sir Gell avoir été un parc destiné à renfermer les victimes. Quelques érudits l’ont prise pour un cimetière. Mais Mazois déclare que c’est un Cinerarium, un endroit destiné à rassembler les cendres et les os des victimes qui avaient été immolées, et dont certaines parties, et surtout les cuisses (2), avaient été consumées sur les autels.
En face, le voyageur voit les ruines du bidental. Huit tronçons de colonnes doriques, portées sur un soubassement circulaire, entourent un autel rond et creux élevé lui-même sur un degré. L’œil s’arrête au loin sur la mer et sur l’îlot élevé qu’on appelle le rocher d’ Hercule.
La figure 4 de la planche III offre une coupe de ce qui reste du bidental. On peut en mesurer les proportions en sachant que l’échelle placée au-dessus de la coupe est de cinq mètres et se rapporte au plan. La coupe elle-même a des proportions doubles, et, pour y appliquer l’échelle, il faut prendre celle-ci pour deux mètres et demi. Le diamètre total de l’édifice est de trois mètres soixante-dix centimètres.
On a pensé que ce putéal était un puits véritable qui fournissait l’eau nécessaire pour les cérémonies du temple, et c’est dans cette idée que sir William Gell lui a donné une couverture. Il est plus probable néanmoins qu’il ne renfermait dans son sein que la terre qui avait été frappée du feu du ciel, vu que les bords du cylindre ne portent point de ces traces que les cordes laissent ordinairement sur la mardelle d’un puits. Il est encore probable que les colonnes ne supportaient point de toit, mais un simple epistylium , sur quelques débris duquel on a trouvé cette inscription osque :
3 v t • a 3 m • a'T • z 1 1 a a a t 1 n ü388nnPNN
que les académiciens d’Herculanum ont lue (3) :
NITREBIIS. TR. MED. TVC.
AAMANAfcfcED.
et qu’ils ont interprétée : Nitrebius ter meddixtucticus septo concluait. C’est-à-dire, Nitrebius, trois fois meddixtucticus, a construit cette enceinte.
Meddixtucticus ou Medixtuticus était le titre du magistrat suprême chez les Campaniens (4).
La figure 5 de la même planche offre la vue de face et de côté d’un grand autel, puis, à
l’erreur dans laquelle Forcellini était tombé après un grand nombre de savants. Voyez l’article Bidental, Totius latinitatis lexic. Jacobi Facciolati etÆgidii Forcellini, curante Jos. Furlanetto. Schneebergæ, i833.
(1) On appelait cette victime Bidens, soit parce qu’elle devait avoir huit dents, parmi lesquelles deux plus fortes qui ne paraissent qu’à la deuxième année ( Jul. Hygin. ap. Gell. XVI, 6. — Isid. Orig. XII, 1); soit à cause de son âge ( Bidennis pour Bienrùs). ( Nigid. ap. Gell. 1. c. ).
(a) Homère, Iliade, I, 4o.
(3) L’osque s’écrit de droite à gauche.
(4) Tit. Liv. XXVI, 6. — Festus, sub verbo Meddix.
droite, la vue, de face seulement, d’un autel moins large. Ces deux autels sont les plus grands de ceux qui étaient situés à la gauche de l’enclos cinéraire : ils servaient aux sacrifices extérieurs. Ce qu’ils offrent de plus remarquable, c’est la largeur du premier, qui semble partage en trois parties.
Près de l’autre façade du temple, et tourné vers le sud-est, dans un lieu d’où l’on découvre la mer, est un hémicycle dans le genre de ceux que l’on a trouvés hors de la porte d Herculanum. Les deux extrémités du banc demi-circulaire sont formées par deux pattes de lion, en tuf volcanique. Il était, sans doute, destiné à offrir un lieu de repos aux vieillards et aux citoyens oisifs : ils sont venus s’y entretenir des événements politiques qui changèrent tant de fois le sort de la cité; ils ont peut-être contemplé de là les symptômes menaçants du terrible phénomène qui devait la détruire (i).
La figure deuxième offre une élévation de ce siège élégant et commode. La première représente le plan de ce même siège , mais sur une échelle plus petite On remarque à droite le commencement du petit mur qui se prolonge dans toute la longueur du temple (2).