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LES

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Mesdames, Messieurs,

Prendre la parole devant vous après les savants, aux éloquentes leçons desquels nous avons tous applaudi, est un honneur qui, surtout pour moi, a ses dangers. Car mon bagage est modeste, et je n'ai à vous apporter que des souvenirs de voyageur.

Dans la conférence précédente, vous avez lait un charmant voyage dans Pair : plus tard, vous devez parcourir les mondes et les espaces, et, sous vos yeux, s'animeront les trois règnes de la nature. Aujourd'hui, je vais vous conduire chez les morts : là, nous évoquerons des revenants curieux à consulter. Une baguette de fée sera nécessaire pour leur redonner un instant de vie,

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les faire agir et parler comme jadis; et cette fée sera votre imagination à laquelle, si Vous le permettez, je servirai de guide. J*ai compté sur elle seule pour mener à bonne fin ce voyage presque souterrain, et, si je vous égare maladroitement, vous me pardonnerez comme on pardonne aux hommes de bonne volonté.

De nos jours, gnice aux machines que vous fabriquez et que vous dirigez, on se plaît à voyager dans cette Europe, qui s'est changée en un vaste boulevard. Mais pourquoi voyage- t-on ? Quand vous entreprenez votre tour de France, vous passez successivement d'une forge dans un haut fourneau ou dans une galerie de mine, pour étudier les différents procédés par lesquels se produit ou s'assouplit la matière. Eh bien! le voyageur ne songe pas seulement à changer d'air, il veut voir de nouveaux horizons, respirer sous un autre ciel, enfin comparer successivement les mœurs et les traditions des pays qu'il vient d'abandonner hier ou qu'il traversera demain.

Au sud de l'Europe, vous le savez, il est un pays aussi riche en grands souvenirs et en monuments imposants qu'heureusement partagé de la nature. J'ai nommé l'Italie. Partons donc pour la baie de Naples, qui

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n'a de rivale que la baie d'Alger. Nous voici aux pieds du Vésuve qui fume encore, et dont le panache blanchâtre se balancé au caprice de la brise. Traversons Naples la folle : gravissons au bord de la mer une route embaumée de fleurs d'orangers et de citronniers. Le chemin de fer qui longe la côte, nous laisse le temps d'admirer le panorama. A notre droite, sur les flots d'un bleu rayonnant, se bercent mollement les barques des pêcheurs, dont les voiles déployées au vent ressemblent de loin aux ailes blanches des goélands. En face s etagent les gradins fleuris de Castellamare et de Sorrente; puis, dans le lointain, par dessus la mer et à l'horizon, à travers une vapeur de mousseline qui se déchire, se laissent deviner les îles de Capri et d'ischia, chantées par les poëtes. Au dessus de nos têtes, le ciel a dos teintes profondes. Contournons légèrement le Vésuve sur notre gauche : nous voici arrivés.

En ce moment, vous foulez aux pieds Herculanum, ville antique qui a disparu pour renaître. Car sur les plus hautes terrasses de ses maisons qui ne se sont pas écroulées, mais qui se sont affaissées au dessous du niveau de la mer qu'elles dépassaient jadis, reposent les fondements de deux cités

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modernes : Tune, Portici, la patrie de « Masaniello », le Guillaume Tell napolitain qui a inspiré de sublimes accents de liberté au compositeur de la '< Muette de Portici, » et lautre, Résina. On descend à Herculanum, enfoui à 70 pieds sous terre, par des puits comme dans une mine.

Ne nous arrêtons pas encore ; avançons de quelques kilomètres et notre curiosité sera satisfaite. Car c'est ici que commence le royaume du silence. C'est presque le vide. Nous posons le pied sur des cendres mouvantes. Tout d'un coup, brusquement, de ces cendres dévorantes on voit sortir une ville endormie qui semble se réveiller d'un sommeil de dix-huit cents ans. Cette ville du silence, c'est Pompéï. Cette nécropole, couchée dans une gorge abrupte, entre le grand volcan et la mer, est baignée par les eaux du Sarno qui jadis la reliait au golfe et qui, à cette heure, par suite des commotions volcaniques n'est plus qu'un mince filet argenté. C'est Pompéï, dont les fouilles ont le mieux confessé les secrets de l'antiquité prise sur le fait.

L'année 79 après la naissance de J.-C, le 23 août dans la soirée, par un fort vent du nord-ouest, le Vésuve se mit à gronder. Après plusieurs secousses qui firent bondir

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la mer au large, le cratère du volcan s'illumina d'un éclair et lança une pluie de feu et de scories enflammées. Des flots de lave incandescente commencèrent à descendre sur le flanc du géant en colère et inondèrent lentement les rues d'Herculanum. Par-dessus cette ville, le vent emportait une pluie de cendres projetées au large, qui s'abattirent comme un ouragan sur Pompéï, sa voisine, et sur plusieurs autres petites localités des environs, comme Stabia.Naplesne dut son salut qu'à la direction du vent. Ce lut dans ce cataclysme (vous vous rappelez le sublime récit de Pline le jeune), que périt, martyr de la science, un des plus grands savants de l'antiquité, Pline l'ancien, qui voulut s'approcher du théâtre du sinistre pour observer de ses propres yeux la nature en convulsion.

Herculanum brûla ; mais Pompéï fut hermétiquement enveloppée d'un épais linceul qui l'étoufFa sous ses couches brûlantes. C'est à ce linceul refroidi que nous devons la conservation de la cité romaine. C'est grâce à lui que nous pouvons interroger le passé au premier siècle des Empereurs et comparer la civilisation d'autrefois à celle d'aujourd'hui. Enfin, c'est à sa mort <iue Pompéï doit son immortalité.

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Il ne faut pas demander à Pompéï les magnificences de la grandeur Romaine:

rien n'y approche des splendeurs du Capitole ou du palais des Césars. C'est seulement une ville de province, qui comptait environ 30,000 âmes. Pompéï était à Rome ce qu'Avignon est à Paris, à cette seule différence, qu'en France la province veut tout recevoir de la capitale oubliant d'être par elle-même. Pompéï était une petite capitale d'état, se suffisant complètement ; chaque citoyen y avait l'amour de sa cité, de son foyer comme de ses tombeaux. Elle relevait bien de Rome ; mais Rome lui apparaissait imposanteà distance, dans le lointain, hors de ses murs où elle élisait elle-même ses magistrats. Si la grandeur romaine lui manquait, en revanche elle avait conservé la grâce de son pays d'origine, de la Grèce, dont on retrouve le charme dans toutes les œuvres d'art qui la décorent.

On découvre à Pompéï une vraie ville antique, isolée du monde moderne, mais complète dans son ensemble. Elle a ses théâtres, son forum, ses rues et ses monuments. Ses remparts, couverts d'inscriptions tracées ]>ar les oisifs, semblent retentir encore des accents du peuple et des soldats accourus à la défense de la cité :.la langue sonore des

Cicérons résonne dans l'enceinte du forum, et les parfums montent au ciel, du pied des autels consacrés aux dieux protecteurs. Puis, à côté de la vie publique, à mesure que nous pénétrerons dans chaque maison, éclatera sous nos yeux la vie privée des patriciens, des belles Pompéiennes, et des esclaves que les jeux de l'arène vont décimer. Vivons un instant à l'antique et rajeunissons de dix-huit siècles. Les murailles chargées de peintures héroïques ou galantes, les appartements secrets vont parler comme les dalles des ruelles que faisaient trembler jadis les roues pesantes des chariots apportant aux Pompéiens les fruits et les légumes des campagnes voisines, ainsi que les vins mtlris aux coteaux du Vésuve, stériles aujourd'hui. Partout, nous rencontrerons des affiches, des statues, des œuvres d'art, des manuscrits, des meubles, ou des ustensiles de ménage aux formes élégantes : cà et là des squelettes, raidis brutalement dans toutes les attitudes de la mort frappant àl'improviste. On se sent alors pénétré de respect à la vue de ces ossements inertes en se souvenant qu'ils ont assisté aux mystères du premier siècle du Christianisme.

Avant de pénétrer dans cette ville morte, vous désirez sans doute savoir comment et

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à quelle époque on a découvert ses ruines ensevelies sous la cendre.

Il est prouvé par une inscription latine mise à nu dans les souterrains d'Herculanum, que, sous Titus, on essaya d'exhumer les cités disparues dont on connaissait la place. Les premières fouilles furent malheureuses : on renonça bientôt à tout projet de restauration.Puis la barbarie et l'ignorance <30uvrirent la face de l'Europe ensanglantée par les armes : alors le souvenir des trésors engloutis s'effaça de la mémoire des hommes. L'herbe grandit sur le sol qui se déroba peu à peu sous les plantations d'arbres et de vignes. Du mt^me coup, Herculanum et Pompéï furent perdus.

Ce fut à un prince français que revint l'honneur des premières découvertes. En 1700, le prince d'Elbœuf, qui avait une campagne à Portici au dessus d'Herculanum, voulut faire creuser un puits. Il fallut le percer à travers les laves. Tout d'un coup, un des ouvriers employés à ce travail, heurta de la pioche quelques matériaux. On déterra trois grandes statues de femmes admirablement drapées, à 60 pieds de 'profondeur. La découverte était faite. On fouilla plus loin : on tomba juste au milieu d'un grand amphithéâtre dont les immenses gradins circulaires

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pouvaient contenir 30,000 spectateurs. Mais à une pareille profondeur, les travaux présentaient de grandes difficultés. Aussi fallutil creuser des galeries souterraines, que comblaient souvent des éboulements considérables. Par malheur, le roi d'Espagne, alors possesseur du royaume Napolitain, interdit aux particuliers la continuation des fouilles, et chargea un ingénieur espagnol, du nom d'Alcubierre, de la direction des recherches.

Voici comment cet ingénieur , nommé conservateur des antiquités, s'y prit pour les conserver. Une inscription intacte , adhérente à la muraille du théâtre d'Herculanum avait été rencontrée par les forçats qui piochaient !la lave. Alcubierre donna l'ordre d'arracher les caractères de bronze, sans songer à en prendre la copie : puis, on les jeta pêle-meie dans une corbeille qu'on s'empressa d'apporter au roi, qui ne sut qu'en faire. Peut-être que cette inscription ainsi perdue eût jeté le jour sur des personnages ou des événements restés mystérieux I

Au-dessus d'un des portiques du même théâtre, soutenu sur un gros bloc de marbre blanc, on déterra un char de bronze doré, attelé de quatre chevaux de même métal. Le groupe précieux était mutilé, écrasé par

les amas de lave ; mais toutes les pièces en étaient complètes. Tous ces débris furent transportés sur un chariot, par ordre de ringénieur espagnol, dans la cour du château royal à Naples. Là, on les relégua dans un coin comme de la vieille ferraille. Un beau jour, avec une partie de ce bronze, on poussa la galanterie jusqu'à fabriquer les bustes du roi et de la reine. Quelques années après, avec le reste du métal , pour réparer la faute commise, on refit un cheval neuf, exposé aujourd'hui à Portici. Par malheur, ce cheval est hydropique : car à la suite de chaque averse qui pénètre dans le corps de l'animal par des fissures provenant de la . mauvaise liaison du bronze lors de la fusion, l'eau s'échappe de ses quatre jambes. — Chacun est barbare à sa façon : pour comble de barbarie, défense fut faite aux savants et aux voyageurs, avides de ressusciter le passé, de copier aucune inscription ou de lever le plan des monuments mis à jour à Ilerculanum.

Pourtant, l'attention des antiquaires était éveillée. En 1748 (48 ans après la découverte d'Heroulanum) on exhuma Pompéi. Mais, Winkelraann, le célèbre antiquaire Allemand qui a arraché tant de secrets à l'antiquité, raconte que les fouilles furent mal

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conduites, souvent abandonnées et reprises au gré du caprice royal, si tyrannique dans cette partie de l'Italie. Pour faire honneur au souverain, lors de ses visites à Pompéi, le directeur des fouilles avait soin de faire semer par avance sous les cendres volcaniques quelques morceaux d'art de grande valeur. En présence du roi on grattait la terre, et, à chaque trouvaille, dont on lui faisait hommage, les travailleurs avaient ordre d'acclamer sa majesté : c'est ainsi que le directeur faisait sa cour. Cela rappelle le procédé de Potemkin.

Ce ne fut qu'en 1813, sous l'occupation française que de vrais chantiers furent installés. Comme vous le voyez, messieurs, l'intervention de la France a des phases heureuses comme des phases néfastes. La reine Caroline, femme de Murât et sœur de Napoléon I", donna à ces travaux une énergique impulsion, en rachetant aux particuliers le sol de Pompéi déjà aliéné par la couronne. Plus tard, le roi Ferdinand brocanta de nouveau une partie de ce sol historique, et fit murer le musée secret, où avaient été apportés les objets d'art et les peintures des deux villes ensevelies, qui reproduisaient des sujets erotiques. Il a fallu à Pompéi la révolution Italienne et le triom-

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phe de la maison de Savoie pour renaître à la lumière. Depuis six ans, le roi Victor Emmanuel a vu exhumer plus de trésors ^ qu'on n'en avait déterré depuis un siècle et demi.

Herculanum, jadis au niveau de la mer, a sombré sous vingt mètres de lave dans les secousses du Vésuve et ne pourra jamais être mis à nu. Pompéï, plus heureuse, n'est recouverte que d'une dizaine de pieds de cendres friables, faciles à remuer.

Trois systèmes ont été employés successivement pour rendre à la lumière l'antique cité.

Tout d'abord, on a creusé des trous dont on a extrait tous les objets précieux que rencontrait la pioche. Mais ce procédé sacrifiait les constructions, et on a dû y renoncer, dès la certitude acquise qu'on avait sous les pieds une ville entière. On ne devait plus songer à un musée restreint.

Plus lard, on perça des galeries à ciel ouvert. Les ouvriers marchèrent droit devant eux en traçant des rues : mais des éboulements répétés, provoqués par le peu de résistance des cendres volcaniques, firent écrouler les parties supérieures des maisons, en brisant tous les objets fragiles que Tancienne civilisation y avait laissés en place.

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Aujourd'hui, M. Fiorelli, savant italien d'un rare mérite, qui est le directeur des fouilles, a adopté un mode d'opérer des plus heureux. On avait reconnu que chez les peuples du Midi, comme en Espagne et dans les colonies de l'Amérique du Sud ainsi qu'au Mexique, les pâtés des maisons, déjà isolées entre elles, formaient des ilôts séparés les uns des autres. M. Fiorelli fit tracer, sur le sol de Pompéï couvert de vignes et d'oliviers, des ilôts, selon la direction des points de repère; puis on enleva la croûte de végétation. Pompéï est située sur une colline : les déblais furent entraînés au bas de la côte par une pente douce, et c'est ainsi que la ville ensevelie secoue peu à peu les ])lis de son linceul.

Il y a plaisir à lire le tableau suivant, aussi pittoresque que le sujet, tracé de main de maître par un de nos savants voyageurs et écrivains, Marc Monnier, qui a vécu de longs jours parmi les ombres de Pompéï, et dont le gracieux ouvrage (1) nous a souvent inspiré dans cet entretien, comme les grands travaux de nos compatriotes, Raoul Rochette et Mazois, que je vous conseille d'interroger.

« Rien de plus vivant que le travail des fouilles. Les hommes bêchent la terre et des

(1) Pompeij 1 vol., Hachette.

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nuées de jeunes filles accourent, sans interruption, leur panier à la main. Ce sont d'alertes campagnardes racolées dans les villagesvoisins, la plupart ouvrières des fabriques fermées ou assoupies par Tenvahissement des tissus anglais et par la hausse des cotons. Nul ne se fût douté que le libre échange et la guerre d'Amérique eussent fourni des ouvrières à Pompéï. Tout se tient maintenant dans ce vaste monde. Elles accourent donc, remplissent leurs paniers de terre, de cendre et de lapillo, les chargent sur leur tête, avec Taide dos hommes, d'un seul mouvement vif et prompt, et s'en vont ainsi par groupes incessamment renouvelés, vers le chemin de fer, en se croisant avec leurs compagnes qui en reviennent. Trèspittoresques dans leurs haillons troués, aux vives couleurs, elles marchent à grands pas dans de longues jupes qui dessinent les mouvements de leurs jambes nues et qui tremblent au vent derrière elles, tandis que leurs bras avec des gestes de canéphores, soutiennent sur leur tête la lourde charge qui ne les fait pas fléchir. Tout cela n'est point en désaccord avec les monuments qui apparaissent peu à peu sous la terre, à mesure que le sol s'abaisse. Si les visiteurs étrangers no troublaient pas de loin en loin cette har-

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monie, on se demanderait volontiers , au milieu de ce paysage virgilien, parmi les festons de vignes, en face du Vésuve fumant, sous le ciel antique, si toutes ces filles laborieuses qui vont et viennent ne sont pas les esclaves de Pansa l'édile ou du decemvir Holconius. »

L'origine de Pompéï était grecque, mélangée de souvenirs étrusques, dont nous retrouverons les traces dans ses monuments et ses œuvres d'art. Cette ville était presque la patrie de» Sirènes, ces femmes du demimonde mythologique, qui séduisaient les touristes navigateurs pour les mieux dépouiller. N'est-ce pas l'histoire de toutes les Sirènes modernes? Je vous ai dit Iheure de la catastrophe qui raya les Pompéiens du nombre des mortels : mais il faut se rappeler ici que 63 ans avant Jésus-Christ, cette petite cité avait déjà été renversée par un tremblement de terre, et qu'au moment où elle s'abîmait pour la seconde fois, elle venait à peine de se relever. Elle était en pleine voie de reconstruction; aussi le style de ses monuments s'est-il ressenti de cette renaissance officielle. Au genre Etrusco- Grec succédait le genre Corinthien-Romain. Le souffle de Rome traversait les marais Pontins, et venait jusqu'à elle lui apportant

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un Style nouveau. Il en résulta pour Tari de fâcheuses dissonances dans ce rajeunis- ( sèment, où, l'harmonie pouvait gagner, mais où le goût s'égarait.

Pompéï se mit à la mode, comme Pans aujourd'hui. Aussi les amis de l'art ont-ils le droit de se demander si la capitale de la France, qui se change en brillant caravansérail de toutes les nations, saura raconter aux futurs Parisiens les différents âges qu'elle aura traversés ainsi que les phases originales de son architecture première, si bouleversée aujourd'hui par l'amour de la

ligne droite.

Pour visiter Pompéï, il faut profiter d un beau ciel : car, en cas de pluie, vous chercheriez en vain un seul abri dans les maisons, dont pas une seule n'a conservé sa toiture. Des guides savants comme des professeurs vous attendent au haut de la montée qu'on gravit, à la sortie de la gare. Vous pouvez vous asseoir dans de petits chars qui ressemblent aux chaises curules de l'antiquité, et, en errant ainsi dans ces rues silencieuses où Annibal a passé en conquérant, avant de s'arrêter aux délices de Capoue, sa voisine, on se croit un instant un grand personnage du siècle des empereurs.

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En approchant de Pompéï, on se sent pris d'une émotion étrange, lorsque, pour la première fois, on pose le pied sur la pierre de ces splondides routes pavées qui rayonnaient de Rome aux extrémités de 1 Europe et de l'Afrique et sur lesquelles les enseignes victorieuses des Césars ont fait le tour du monde alors connu. Pour qui les examine de près, il est facile de comprendre qu elles aient triomphé des siècles. Quand les anciens voulaient tracer une voie, la charrue creusait dans le sol deux larges sillons éloignés entre eux d'une distance de douze mètres environ. Dans l'intervalle des sil- Ions, la terre était touillée et déblayée a une profondeur de trois mètres. Au fond de ce vide, on établissait un premier lit de calcaires fortement reliés ensemble ; un béton de gravier à la chaux formait la seconde couche ; au-dessus de ce béton, se massaient chaux, ciment, craie et briqu^, et enfin de gros blocs de lave bien nivelés venaient achever le dallage superficiel S est la route qui conduit à la ville, dont

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le premier aperçu est magique du haut des remparts qui rétreignent. Il faut deux heures, pour faire à pied le tour de l'enceinte. Débarrassée presque à moitié de sa croûte végétale et de son manteau de cendres , Pompéï apparaît brusquement aux yeux du voyageur, malgré le silence de ses rues et de ses maisons, encore éblouissante sous les chaudes teintes de ses murailles revêtues de stuc barriolé et sous son ciel napolitain.

L'enceinte des murailles de style grec, à Tabri desquelles les Pompéiens défendirent plusieurs fois leur indépendance menacée par les Samnites amoureux des plaines de Campanie, afifecte presque une forme ovale et court autour de la ville sur une longueur de sept kilomètres. Ces murailles, larges de 14 pieds et hautes de 25 sont à peine lézardées; construites en péperin dont les joints montent en biais, sans liaison de mortier, elles ont défié bien des outrages; grâce à neuf tours de trois étages dont elles étaient flanquées, elles se défendaient facilement des machines qui venaient les battre ; neuf portes en retraite protégées par les meurtrières des remparts qui dominaient le pays donnaient accès à Pompéi. Ces portes qui ont conservé le nom des points d'où les

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routes convergeaient à Pompéï (Herculanum, le Vésuve, Capoue, Nola, le Sarno, Nocera, Stabie, etc,) présentent trois passes que fermaient des herses doubles roulant sur des gonds dont on peut voir encore les godets encastrés dans la pierre : le couloir du milieu était assez haut et large, pour donner entrée aux chariots; les routes latérales étaient réservées aux piétons. On s'arrête avec un certain respect devant la porte de Nola, qui ne forme qu'une seule arcade et qui compte vingt-deux siècles d'existence ; inclinons-nous devant cet éloquent débris, contemporain de la république Romaine! Ces témoins-la deviennent rares; car, sous le marteau des embellisseurs, l'archéologie ne sera bientôt plus qu'un vain mot !

A peine entrés dans Pompéï, vous pénétrez en pleine vie antique. Du premier coup, vous vous trouvez en face d'un spectacle grandiose; car vous entrez au forum, la place publique de Pompéï, et, en Italie, c'est au forum que s'affirme l'antiquité sous sa face la plus imposante.

A première vue, on ne distingue que fûts de colonnes brisés, édifices délabrés et parsemés de débris d'autels ou de statues. Au dernier plan se dresse le Vésuve menaçant ;

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mais tout cet ensemble est facile à relever.

Pour bien comprendre le forum, Messieurs, et déchiffrer ces solides magnificences qui ont survécu à tant de générations, il faut que notre pensée fasse un retour vers Tesprit des mœurs des anciens. La famille chrétienne, telle que nous la concevons, n'existait pas chez eux; aussi une grande partie du jour, vivaient-ils hors de leur intérieur. Quoi donc remplaçait la famille dans cette société où la femme n'était guère considérée qu'au point de vue de la reproduction de l'espèce? La patrie! A la patrie était réservée leur première affection; la patrie, c'étaient leurs dieux, leur sol, leurs tombeaux, et la patrie s'arrêtait aux murailles de la cité pour les Pompéiens. Où allaient-ils en sortant de leurs maisons? Ils se rendaient aux temples pour y faire des sacrifices, aux comices pour élire leurs magistrats ou parler de la chose publique, au forum pour organiser la défense du territoire, entendre les orateurs dont la parole libre ne tuait pas la liberté et lire les nouveaux décrets affichés sur Valbum.

Comme la cité antique, qui se partageait en deux parties bien distinctes, les places et les monuments publics d'un côté, la maison particulière de l'autre, par contre-coup la

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vie antique se divisait aussi en vie publique et en vie privée.

Le foram, c'était le cœur de la cité.

Comme dit Taine, le Delacroix de la littérature moderne, < les hommes faisaient de leur ville leur joyau et leur écria. L'image de leurs divinités avec leurs temples blancs se noyant dans l'azur les suivait partout. L'enceinte de la ville était leur refuge, leur forteresse et leur sanctuaire. Ils y avaient leurs autels, leur foyer, leurs pénates et leurs ancêtres. Cette conception de la cité avait produit dans les âmes antiques une sensation, unique source d'émotions et de dévouements auxquels nous n'atteignons

plus. »

Les pensées grandioses. Messieurs, édifient seules des monuments grandioses; et pour preuves, Paris nous offre sa cathédrale, la sainte chapelle, la colonnade du Louvre et l'arc de triomphe des Champs-Elysées, que rien depuis n'a su effacer.

Le forum de Pompéï est un vaste parallélogramme, indiqué encore par seize piédestaux d'une égale dimension. Sept rues y donnaient accès. Les entrées en étaient fermées par des grilles. Au centre du forum, s'élevaient deux arcs de triomphe. Sur les piédestaux qui subsistent, s'élevaient d'im-

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posantes colonnes : sur leurs entablements courait une seconde colonnade qui projetait un balcon intérieur, d'où les femmes pouvaient contempler les tumultes de la place publique, où elles n'avaient pas le droit de pénétrer. Quatre escaliers de marbre, dont les traces existent encore à l'intérieur des quatre angles du forum, les conduisaient à cet étage supérieur. De riches statues dédiées aux hôtes de l'Olympe et aux grands citoyens présidaient aux grandes réunions du peuple; les parois des murailles étaient décorées de marbres jaunes, verts et rouges, pendant que les soubassements étaient revêtus de stuc et d'enduits aux couleurs sombres. C'était là le genre de style dominant dans l'ornementation de l'architecture pompéienne. Au fond du forum, se dressait une statue colossale du Jupiter Olympien. Cette divinité gigantesque planait au-dessus de tous ces monuments du paganisme qui se groupaient sous son égide.

Sur la gauche du père des Dieux, s'alignaient le Panthéon, la salle du sénat, le temple de Mercure et le palais d'Eumachia, qu'on croit être le palais de l'Industrie.

En face de Jupiter, se rendait publiquement la justice devait le peuple libre, et sur sa droite on a retrouvé les prisons. Près du

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petit temple de Vénus, la patronne de Pompéï, dans une niche, on a déterré une table en tuf, où étaient creusées cinq cavités de dimensions variées; c'était rétalon des mesures publiques jaugées par les duumvirs. Enfin, voici la superbe Basilique dont le nom est encore tracé sur ses murs éclatants de luxe et de couleurs : c'étaient la Bourse et le Tribunal de Commerce. La Basilique, large de 78 pieds et longue de 200, était toute pavée de marbre. En 1813, on y trouva une statue de bronze doré. Elle ouvrait cinq grandes portes sur le forum, et s'appuyait sur quatre rangs de colonnes merveilleusement travaillées.

Faites retentir toutes ces voûtes sonores des prières des pontifes, des périodes cadencées des patriciens ; que l'encens fume sur les autels ; évoquez ce peuple de statues blanches qui gardaient les abords des monuments, les grandes figures de l'antiquité, les souverains du ciel descendus sur la terre I Vous sentirez alors que tout cela a été plein de vie et l'on s'oubliera volontiers parmi ces déesses aux poses voluptueuses, comme les anciens s'y oubliaient, avant de regagner leurs pénates. Tout cet ensemble respirait rharmonie et Ja beauté.

J'ai dit que Pompéï avait presque la forme d'un œuf : tirez une ligne du pôle sud

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au pôle nord, jetez-vous à droite et à gauche de cette ligne à une distance de 300 mètres environ ; c'est là le tracé suivi par les fouilles jusqu'à ce jour: le reste de la ville est encore sous les cendres. Le forum est presque au centre de cette ligne.

Pour envisager la vie publique des anciens sous toutes ses faces, sortons du forum et gagnons le pôle sud par la rue de l'Abondance en nous dirigeant vers le quartier des théâtres, des thermes et de l'amphithéâtre des gladiateurs; c'est là que tour à tour se manifestaient librement l'indolence et la faria des Pompéiens passant du farniente aux émotions populaires.

Les rues de Pompéï sont pavées en lave. Deux chars y pouvaient passer de front ; et on voit encore les traces creusées dans les dalles par le frottement des roues. Le long des trottoirs se dressent les mômes bornes qui garantissaient jadis les piétons des voitures ou qui servaient d'étrier aux cavaliers prêts à se mettre en selle.

Nous voici devant les thermes; le caractère et le style plein d'ampleur de ces bains publics sont faits pour exciter la surprise d'un Parisien habitué à se plonger dans une cuvette ou dans une baignoire en forme de bière qui emprisonne le corps. Les anciens

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comprenaient autrement les ablutions : chez nous, le bain est une affaire d'hygiène, chez eux, c'était un plaisir et une institution gymnastique. Les thermes étaient un vrai club où l'on vivait dans l'eau; c'était le lieu des rendez-vous des patriciens et des plébéiens, où ils prenaient sept bains par jour. L'entrée d'ailleurs en était peu coûteuse : elle se payait deux centimes environ. Les thermes r(3nfermaient un gymnase dramatique, une académie où les poètes lisaient leurs vers devant la foule des disciples, une scène où se jouait le théâtre d'Eschyle, une arène où luttaient les gladiateurs, un portique où l'on discourait en se promenant au sortir de l'étuve, enveloppé d'un moelleux peignoir, un cabinet de lecture où l'on commentait les nouvelles du jour et les affiches. En été, on y prenait des bains à la neige ; en hiver, après avoir déposé au vestiaire (spoliatorium) ses sandales et son capuchon, et suspendu au porte-tunique sa tunique, on confiait ses bij oux au coffre de l'établissement [capsariufi] qui était destiné à cet emploi. On allait d'abord s'asseoir dans le vaste bassin d*eau froide (/ri</i^ar/am) qui contenait 1600 sièges de marbre. Puis, après s'être armé de sa lampe de terre cuite (on a trouvé dans ces thermes 500 lampes de même style), de cham-

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bre en chambre obscure, on gagnait une température de plus en plus élevée jusqu'au [tepidarium) où les brasiers de bronze entretenaient une chaleur ardente : enfin le baigneur se précipitait dans 1 etuve, dont l'atmosphère embrasée se retrouve en Algérie * dans les bains maures. Un grand appareil de chauffage à la résine (dont on a constaté les traces) distribuait sa vapeur par des canaux souterrains. A l'étuve, commençait la partie rude de cet exercice corporel. Les esclaves masseurs s'emparaient du patient armés du strigile, lui raclaient l'épiderme jusqu'à ce qu'il criât merci. Une fois le corps \ étrillé, 17 onguents variés se distribuaient ^ sur les membres, et des flots d'eau parfumée s'échappaient en pluie rafraîchissante sur le Pompéien ou la Pompéienne qui, après une heure de sommeil écoulée sur un lit de repos, moelleux comme la pierre ou le marbre, se faisait oindre d'huile et courait jouer à la paume. Il y eut une époque où les sexes se baignaient confondus dans les mêmes thermes. Un décret impf'rial en ordonna la séparation.

Dans une officine de bains, on a trouté un squelette très-bien conservé, assis près de sa baignoire, où l'asphyxie l'avait sans ^/ doute surpris au moment de la catastrophe.

RUINES DE POMPET 3î

A la sortie du jeu de paume, l'heure est venue d'aller au théâtre. On avait le choix à Pompéï : près du Temple d'Hercule, s'élevaient rOdéon et le Grand-Théâtre. Les ruines en sont imposantes; en 1760, dans les débris de TOdéon, on a retrouvé une contre-marque, espèce de jeton qui portait une figure et le mot « Eschyle. » Chez les Romains, à la différence des usages Grecs, l'entrée du théâtre était gratuite : les spectateurs recevaient sous le péristyle une contre-marque, qu'un personnage masqué venait recueillir à chaque stalle en passant sur les gradins étages de l'hémicycle. Les représentations avaient lieu pendant le jour : un immense velarium, soutenu par de grands mâts encore debout à Pompéï et manœuvré à l'aide de poulies se tendait sur les têtes des spectateurs, pour les protéger contre les rayons du soleil. Quand il faisait un grand vent ou si la neige tombait, les spectateurs louaient à la porte des capuchons pour se garantir. La belle mosaïque du Chorégion mise à jour dans la maison du poëte tragique, qui fut découverte à Pompéï à la fin de mars 1825, donne une idée bien exacte, en reproduisant une scène de répétition théâtrale, des costumes, des acteurs (?t des actrices du temps, et fe-

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