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Les ruines fleurissent

\I.ne Evrai'd a marché longtemps, pensive, dans les allées d'ombre, puis elle est venue s'asseoir sur un banc très bas, en pierre, que les mousses ont rongé. Sur sa tête, un tamaris tend sa fine résille contre le soleil.

Ce coin de parc lui plaît.

C'est une terrasse à l'italienne dont le fond est drapé du vert doux de la glycine et du vert acide de la vigne vierge. Les pentes en sont tapissées de gazon fin, les balustres ourlés de fleurs.

Douze marches verdies conduisent au bord d'un étang dont l'eau est d'un vert noir. De longs roseaux au bruissement soyeux s'y balancent et des iris jaunes le sertissent, une pierre précieuse dans un cercle d'or. Au delà, c'est un fouillis de verdures variées qui mêlent des odeurs d'amande et de térébenthine. Les panaches des ormes rouges et des érables blancs s'enlèvent sur le noir des sapins et des cèdres, sur le clair des frônes et des ébéniers.

Le parc est touITu et silencieux. Tout le long du jour, pas d'autres bruits que des fnsselis

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(l'ailcs et des vibrations d'insectes. Le soir, il appartient aux rossij^nols.

L'étang, où se rellèleiK des arbres et du ciel, se ride sous une brise fine qui sent bon pour avoir pass(^ sur les bois. Deux cjgnes y /,'lissent majestueux, un peu méprisants pour la ribambelle emi)lumée (|ui kur fait cortège : une trentaine de canards cliinois babilles de velours noir et de salin cbangeant. Sur le passage de la flottille, l'eau se soulève et retombe avec un bruit frais.

M"»" Evrard n'ouvre pas le livre qu'elle a posé contre elle sur le banc. Comme prise d'une invincible mélancolie, elle a joint les mains sur ses genoux; sa tête s'est pencliée, et, sous ses paupières baissées, une mystérieuse source de larmes s'égoutte lentement.

C'est le vingt-deuxième anniversaire de son mariage. Depuis des jours que sa pensée se fatigue à compter, combien en a-t-elle versé de ces larmes acres et corrosives?

Pourquoi ?

- Si l'on interrogeait les voisins de l'opulente maison à laquelle son péristyle fleuri et ses tourelles pointues donnent une agréable physionomie de château, si Ton demandait : « Qui est-ce qui habite ici ? » tous répondraient : a Ce sont les Evrard, les gens les plus heureux du monde. »

Mais ils n'ont pas d'enfants, et M™« Evrard les aime passionnément. Jeune fille, on la surnommait Mlle Gigogne. Au bord de la mer, comme à la campagne, elle était toujours escortée d'une nuée de tout petits qu'elle attirait par le- charme de son sourire et savait retenir par le rayonnement de son cœur.

Ce fut pour ce don que Pierre Evrard la

choisit, lui riche, elle pauvre. Il voulait une mère incomparable au foyer ((uil se réjouissait de fonder.

Vingt-deux ans ont passé. Les Eyrard n'ont jamais eu ireiifanls. Voilà pourquoi M""* Evrard pleure, assise sur la terrasse ilorentine.

Longtemps elle avait espéré, mais, à la longue, son espoir s'était usé. Son attirance vers les enfants des autres devenait répulsion. Elle les fuyait; leurs grâces l'irritaient; leur rire la blessait ; le bonheur des mères brûlait son cœur comme un fer rouge. Une jalousie inconsciente la rongeait et faisait sur sa vie une ombre lourde qui l'empêchait de goûter ce que la clémente Providence lui accordait de satisfactions.

Elle cachait sa soulTrance pour ne pas contrister son maii et aussi parce que les femmes de son monde l'eussent trouvée déraisonnable, estimant qu'un époux parfait, une fortune assise sont d'appréciables compensations. N'allait-on pas jusqu'à l'envier d'être libérée de l'entrave des enfants?

Tout soM être se soulevait à ces propos impies.

L'enfant, une entrave! Quel blasphème!

L'enfant I mais c'est la première et sublime raison de vivre pour celles que la Providence a placées dans la voie commune.

— Pourquoi, se demandait M""« Evrard, suis-je exclue de celle bénédiction ?

Elle avait quarante-trois ans, la dernière étape avant la vieillesse, qui commence tôt pour les femmes. Elle gardait néanmoins un air inexprimable de jeunesse. De rares fils blancs se perdaient dans la masse de ses cheveux bruns. Ses lèvres étaient fraîches et lisses; ses traits, dessinés avec une précision

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parfaite, ne s'étaient pas empâtés. Presque petite et restée ininre. M'"» Evrard pouvait iriclicr avec son a' le de naissance et escamoter trois ou quatre ans; mais elle n'y songeait pas et méprisait les coqiielteries puériles.

Elle laisse maintenant traîner ses regards sur l'étang assoupi. Elle y voit des arbres de rellet dessinés la cime en bas comme avoc de l'encre de Chine. Elle rêve. Mais un coup d'aile des grands oiseaux de neige brise les images à mesure qu'elles se forment et les éparpille au fil de Teau.

— La trame de la vie ressemble à ces dessins embrouillés, songe M"»" Evrard.

Autour d'elle, des feuilles, brûlées par l'ardent été, ont perdu leurs joyeuses verdures. Recroquevillées et sans forme, elles se détachent des rameaux et tombent avec un petit bruit, dernier soupir de leur existence éphémère. Quelques-unes volent sur l'étang; elles y nagent, petites choses usées, épaves des jours radieux, squelettes de ce qui fut de la joie et de la beauté dans la nature, liiiles erreront ainsi jusqu'à ce que les reprenne la vie universelle, car pas un atome ne se perd, et tout ce qui a vécu revivra.

Mme Evrard pense à celte destinée des choses matérielles. Et sa mélancolie s'accroît à se dire qu'il en est autrement dans le monde moral, que les espoirs avortés, les rêves morts ne sauraient jamais faire du bonheur.

Ainsi repliée sur elle-même, elle ne perçut point des pas qui se rapprochaient. Ses larmes continuaient à couler comme d'une source profonde.

Ce n'était pas l'heure du retour de son mari ; elle pouvait pleurer sans contrainte.

LES RUINKS FLEURISSENT 9

M. Evrard était manufacturier à Orl(^ans. Sa fabrique de couvertures, occupant quatre cent cin(iuante ouvriers et ouvri»'M'os, était située dans le fauboiiig Hannier, toul près du Mail. Il y logeait un directeur; lui-même s'y rendait le malin, y déjeunait et rerenait le soir au Cliàtelier, qui touchait au pont Lézin, sur la roule d '01 ivot.

L\ dislance était courte, et M. Evrard faisait le chemin à pied ou en tramway, selon que le temps était beau ou vilain.

C'était lui qui, avec son ami, le D"" Aublin, descendait les quatre-vingts marches menant des terrasses supi^ricures des jardins au bord de l'eau.

Pierre Kvrard avait cinquante ans. (irand, maigre, les épaules légèrement voûtées, la barbe et les cheveux gris, les yeux vifs sous de longs cils et d'abondants sourcils, les dents blanches et les lèvres vermeilles, c'était un beau type d'homme mùr.

M. Aublin connaissait la plaie rongeante du cœur de M"" Evrard, qui ne pouvait, comme son mari, dépenser ses énergies en des occupations absorbantes. Il avait essayé souvent do la consoler par des paroles amicales et discrètes. Il avait même suggéré à ses amis de recueillir un enfant abandonné, mais ils a valent repoussé celle proposition ouvrant la porte à de redoutables aléas. Ils eussent voulu acheter dans quelque honnête et pauvre famille un des rejetons trop nombreux autour de la table trop petite, mais pas une mère n'avait consenti à troquer la chair de sa chair contre la fortune oITerte.

ï.es deux hommes voyair-nt M'"' Kvrard dans sa pose accablée. Pierre dit tout bas :

10 LES RUINES KLKUniSSENT

— Klle ne m'attendait pas si tôt... Kl!e pleure. Kien ne U disirait de sa pens*''e ; c'est une obsession... J'ai peur parfois.

Il se touchait le front. Le docteur npondit :

— Son lournionl va finir. Cile a tnnt d«''siré adopter uneen fan tf L'occasion qui se présente...

— Elle voulait un garçon.

— Mon cher, on prend ce qu'on trouve. La petite Simonin est gentille à croquer.

Une pierre roula sous ses pieds et dégringola sur la terrasse.

Au bruit, M""*^ Evrard tourna la tête, vit les deux amis et rapidement s'essuya les yeux. Ils se hâtèrent de la rejoindre. Pierre l'embrassa suivant l'immuable habitude de leur vie aiïectueuse, et reprocha tendrement en s'asrseyant auprès d'elle :

— Voilà une chère femme bien peu raisonnable.

— Que veux-tu, mon ami? C'est plus fort que moi. Aujourd'hui surtout...

— Aujourd'hui ! Mais c'est grande fête ; j'ai ramené Antoine pour la solenniser avec nous. Comme les années filent, mon cher! Vingtdeux ans depuis que tu servis de témoin à l'acte le plus heureux de ma vie.

— Oh I ne dis pas cela, protesta presque violemment M""® Evrard. Ne dis pas cela, c'est faux. Un ménage sans enfants, c'est un ménage sans bonheur.

Sa peine l'eût étoufTée; elle jaillissait de son âme comme la lave d'un cratère.

Pierre pâlit un peu, puis il dit d'une voix humble :

— J'ai pourtant cru te rendre heureuse.

— Les seules heureuses sont les mères. Oh I avoir un fils !

Pierre regarda le docteur et fit un geste découragé.

M. Aubliii répondit par un sourire, approcha une cliaise et commença :

— Giière Madame, nous avons à causer de clioses sérieuses.

M"™" Evrard fut siir[)rise et un peu blessée. Coite façon d'ciïacer les mois qu'elle venait de dire était un procédé peu courtoise! point dans la manière délicate du docteur. Prétendait-il (jue les âpres regrets dont il reçut la confidence étaient des puérilités?

Il discerna ce froissement dans le regard qu'elle posa sur lui, mais ne voulut pas s'en expliijuer; il poursuivit:

— Connaissez-vous M"^" Simonin?

— Une vieille dame qui habite auprès de l'église?

— Précisément. Elle se meurt d'une hémorragie cérébrale.

Cet événement n'intéressait pas M"'» Evrard. Le docteur continua :

— M"»' Simonin vivait d'une très petite pension de l'Etat; son mari avait été receveur des postes ici môme. Ce matin, elle fut brutalement avisée par dépêche de la mort foudroyante de son fils et de sa belle fille établis, depuis quelques mois, à Rio de Janeiro, où la lièvre jaune fait, en ce moment, de nombreuses victimes, ils avaient laissé à M"^* Simonin leur petite iMonique qui n'a que dix-huit mois.

11 attendit un petit temps, puis ajouta :

— C'est un bébé délicieux.

-— Que va devenir cette enfant ? demanda M. Evrard.

— Sans doute une pupille dn l'Assisfance, et c'est dommage. Mais quoi ! elle n'a rien. Ses

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p.irentsont perdu leur modeste avoir dans M kraclî de V Union régionale, et la pension de sa grand'inère s'éteint avec elle.

— Je vous entends, dit M'"* Evrard; vous niolTrezcette petite comme a trorape-le-cœur». Si c'était un f^arçon...

— L'occasion est unique, Madame. L'enfant est de bonne et forte race. Pas une tare raoïale ou physique chez ses ascendants môme lointains; je me suis renseigné. Pas de parenté, si reculée soi t-elle. Elle serait donc comjdèlement à vous. Si vous la voyiez, vous <eriez conquise.

— J'aurais préféré un garçon , répéta ^Imr i-]vrard, ébranlée néanmoins.

Elle dit, après une pause:

— Allons tout de même chez cette pauvre femme.

— Monique est nu presbytère. La sœur de 31. le curé s'en occupe en attendant.

jy|fno Evrard se reprenait peu à peu. Une vagued'amertume avait noyé son âme et l'avait empêchée d'accueillir avec joie ce qu'elle avait tant désiré.

— Partons, dit-elle.

L'occasion était précieuse, en efïet.

L'orpheline n'était pas une déracinée, une decesépavessocialesqueleflot roule à l'abîme, reprend et rejette incessamment. La souche était saine. C'était une plante vigoureuse, une créature de choix que la Providence confierait au zèle tendre de M'"» Evrard.

— Tu es d'accord avec le docteur ? demandât-elle à son mari.

— Oui, Antoine est venu me prendre à la fabrique.

^jme Evrard monta très vite l'escalier interminable accédant aux jardins d'en haut.

M. Aublin se disait :

— Il était temps; ces nerfs exaspérés de femme ultrasensible nous auraient Joué un vilain tour.

Il connaissait bien M'"» Evrard. Sa profession avait fait de lui un psycbologue averti. 11 ne voyait pas seulement le mal physique qu'il était appelé à soigner, mais cherchait dans le moi intime le germe initial des désordres, la cause dont il constatait les elîets.

M""" Evrard se hâtait.

— Elle n'a jamais su rien faire à demi, songeait-il. Extrême et passionnée en toutes choses, elle pousse ses désirs jusqu'à l'exaltation et ses joies jusqu'à la souffrance.

C'était vrai ; le caractère de M'"* Evrard manquait de stabilité, mais elle avait trouvé dans l'àme tendre et forte de son mari l'appui dont elle avait besoin.

— J'ai bien peur, ajouta M. Aublin, qu'elle ne soit déplorablement faible et ne sache pas élever une enfant.

Monique était maintenanl la « fille » de M'"» Evrard qui exultait. Cette adoption de son cœur la créait vraiment mère. Elle épuisait pour cette mignonne créature, que Wliistler eût peinte dans ses grappes d'angelots, toutes ses réserves de tendresse, tout ce qui, dans son cœur, était demeuré jusque-là inutilisé. (Quelque chose de fort et d'inconnu s'épanouissait dans tout son être. Une joie fine et douce palpitait en elle et se répandait en dehors d'elle comme l'eau d'une source pure.

Elle disait avec des intonations ineffables: ma fillejmachérie,mon amour, ma toute petite, et ne se lassait pas de caresser les cheveux bouclés, d'une nuance étonnante et rare. Et le nez mignon, et les fosselies mutines, et les cils frisés autour des yeux couleur de pervenche, et les mains potelées, les doigts pareils à des pétales de Heurs, tout arrêtait les baisers de la mère adoplive.

Il y avait bien quelque chose d'un peu inquiétant dans ce déIjorJement de tendresse, mais Pierre se gardait de la moindre remarque. Il comptait sur le temps pour user ce qu'il y avait d'excessif dans ces démonstrations et pour remettre les choses au point.

]yfme Evrard, dans les premières années de son mariage, avait acheté, au cours de ses excursions estivales, en Suisse, des broderies, en Belgique et en Italie, des dentelles que sa

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pensée tleslinail à la layeltede l'ange toujours attendu. De toutes ces choses précieuses, elle se plut à coufeclionner un trousseau de petite princesse. Uien de trop l»eau ni de trop riche pour Monique. La chanihre où couchait l'enfant, sous la f^arde d'une femme de fidélité éprouvée, était digne d'une fille de roi. Le lit de cuivre doré s'enveloppait de neigeuses dentelles; les meuhles étaient en bois de rose, les coquets objets de toilette en cristal et vermeil; les jouets coûteux s'y amoncelaient.

Cette folie de luxe irritait le docteur.

— Votre nursery brave le bon sens, disait-il. Un parquet bien lavé, une couche de peinture claire sur les murs, des meubles en bois laqué, pas de bibelots, voilà ce qui convient. Dieu! que les femmes les plus sages savent donc étie déraisonnables quand elles s'y mettent.

^me i^vi-ard le traitait d'homme sans goût, de vandale... et suivait sa fantaisie.

De tout le jour, elle ne quittait pas des yeux la gentille Monique; la nuit, elle se levait plusieurs fois pour surveiller son sommeil. Pierre, dérangé, grognait un peu, tout bas, pour ne pas provoquer une explosion.

Monique était, dans la plus complète acception du mot, la reine du logis. 11 n'eût pas fait bon lui manquer d'égards. Non qu'elle fût exigeante. C'était la petite personne la plus douce et la plus facile à élever.

— La plus belle du monde, disait avec une orgueilleuse complaisance sa mère d'adoption. Et comme elle porte bien la toilette!

En vérité, Monique était déjà harmonieusement dôTeloppée et élégante : de la beauté et de la grâce en bouton; nul doute que la Heur 5«e réalisât ses promesses.

il) LKS HUINES 1 LhLKliitlNT

Et quelle ma;,'nifique santé! Elle avait traversé victorieusement la périoJe difficile de la (lonlition, sans aucun de ces accidpiiis fjui sont le cauchemar des unîres. A trois ans, on lui en eût donné cinq. M'"» Evrard en était aussi glorieuse que si la raviss.mle créature eût été de sa chair et de son sang. Antoine Aublin se vantail aussi.

— Quelle trouvaille, hein! Ai-je eu la mnin heureuse?

Monicjue se croyait bien la fille des Lvrai i, et elle avait de si gentilles façons de les airner, de les appeler « cher petit papa et chère mignonne maman », qu'ils en rafîolaient.

Mais les choses que l'on n'attend pas sont celles qui arrivent.

Alors que M""» Evrard se complaisait dans sa maternité d'adoption, la sublime consécration des vraies mères lui fut accordée.

— Nous aurons deux enfants! dit Pierre. Pas une minute l'idée ne vint aux époux

que le chérubin impatiemment désiré chasserait du foyer la première occupante. Monique serait « l'aînée ».

Une fille naquit, une frêle petite fille. Le docteur fut son parrain. On l'appela Antonine, un nom distingué, disait M"'* Evrard, et on lui donna pour nourrice une paysanne des environs que, du premier jour, par jalousie instinctive, la mère détesta. Elle ne lui abandonnait l'enfant que pour la nourriture, la gardant auprès d'elle même la nuit, sans être rebutée par les cris perpétuels de la pauvrette, qui ne semblait être venue en ce monde que pour souffrir.

Ces gémissements sans fin, que M™» Evrard supportait avec une patience héroïque, n'étaient

pas sans incommoder son mari. Il risqua de timides représentations, insinua que Ton pourraitpeut-êlre,lanuit,connerrenfanlà Nounou.

lyjme |<;vrard riposta vertement et invita, sur un Ion comminatoire, celui que gênaient les plaintes de Bébé à choisir dans les vingt chambres du Ghâtelier celle qui lui plairait le mieux. KUe formula avec aigreur que la gent masculine se compose d'abominables égoïstes, que rien, même la paternité, ne saurait les guérir de ce vice rédhibitoire. Qu'il aille donc goûter un sommeil paisible pendant qu'elle veillera dans sa sollicitude infatigable!

Il émigra au second étage, et les cris de sa fille cessèrent de lui vriller le cerveau.

Ce fut le premier anneau rompu dans la longue chaîne de leur intimité.

Le sentiment maternel se développait, chez M'"' Evrard, d'une façon anormale, presque monstrueuse, et hypertrophiait sa faculté d'aimer au profit d'un seul objet. Le grand souille d'amour avec lequel elle s'efforçait de vivifier la plante chétive épuisait la sève de son cœur et desséchait tout ce qui n'était pas Ninette.

Ninetle était sa vie, l'axe de sa pensée, son tout, son unique trésor.

Ma fille! Ce mot prenait sur les lèvres de ^^[mt Kvrard une ampleur de possession inexprimable.

Elle ne l'employait plus pour Monique. Elle disait: petite, quand elle ne se servait pas de son nom.

La pauvrette était fort délaissée tout le long des jours. Cet esprit d'enfant, déjà sérieux et compréhensif, eut à enregistrer cette chose folle, inexplicable :

— Maman ne m'aime plus!

Lt- ru INES FLfVniSSENT «

18 LES nUlNES FLEURISSENT

C'était fini des caresses éperdues, des mots câlins, des privautés tendres.

Klle av.'iit pris l'habitude de se glisser le matin hors de son [)etit lit, d'aller, à pas de souris, de tout petits pas, retrouver maman dans son grand dodo, de se hlottir entre ses liras et de lui dôbitor d'adorables bêlises qui la faisaient rire aux laimes.

Maman ne la voulait plus à présent; il ne fallait pas réveiller petite sœur. Et depuis que cette petite sœur était venue du ciel, maman n'était plus maman. C'était une dame sévère. Monique ne devait plus rire ni courir dans les corridors ni faire sa petite folle, parce que le bruit amusant réveillerait Bébé, énerverait Bébé.

Hou ! le vilain bébé î Celui de Monique parle, marche, envoie des baisers, ne pleure jamais. Il est bien plus gentil que celui de maman.

Elle avait le sentiment obscur que Ninette lui avait tout pris du cœur de sa mère, que, dans ce doux nid, il n'y avait pas place pour deux. Pourquoi, elle, venue la première, en était-elle chassée?

Elle ne raisonnait pas; elle sentait des choses confuses et en souffrait, mais la jalousie ne grandit pas dans cette petite àme trop foncièrement saine pour que les mauvais germes y trouvassent un terrain favorable. La souffrance enfantine ne s'aigrit pas en ressentiment. D'ailleurs, cher papa lui restait. Il l'aimait (^ comme avant, plus qu'avant ». Peut-être que, lorsqu'il y a deux enfants dans la maison, la plus petite est pour maman, l'autre pour papa.

Elle ne chômait donc pas de caresses, et si ^jme Evrard la traitait avec parcimonie, restreignait la part qu'elle lui avait d'abord faite trop

lar^e, M. Evrard augmentait sa contribution porsonnello, et le petit cœur de Monique recevait d'amples dédominagcnienls. Pierre se croyait tenu h ces compensations et pensait obéir à un principe d'équité, alois qu'il agissait par le mouvement réflexe d'une sourde rancune.

Car M"^« Evrard lui faisait subir le contrecoup de cette possession absolue de la mère par Tenfant. Elle n'était plus l'épouse aimable, attentive, que Pierre avait aimée, l'àme i-ayonnante quil avait choisie pour illuminer sa vie. Il se surprenait avec une tristesse indicible à étro jaloux de celte petite qui déséquilibrait son existence. Mais il possédait assez d'empire sur lui-même pour ne rien témoi;,aier de ce mauvais sentiment. Néanmoins, il avait trop cliéi'i cette femme qui lui échappait à présent, et tous les jours davantage, pour ne pas en vouloir à qui la lui pn-nail. Il éprouvait surtout une grande pitié pour cette aberration maternelle, et, sachant que tous les excès se rachètent, se demandait à quel prix cette méro payerait l'erreur de sa tendresse désordonnée.

Ces impressions douloureuses, qui élevaient une barrière entre les deux époux, se voilaient d'une bonne entente factice dont les apparences sullisaient à cacher aux indilTérents leur désaccord de cœur.

Les sentiments de M'"» Evrard étaient plus compliqués que ne le soupçonnait son mari. Elle n'aimait plus Monique, et c'était pire. Elle se reprochait, et en elle-même reprochait à l'innocente enfant tous les élans, toutes les elTusions de son ancien amour. Il lui scm- Vlait qu'elle avait ainsi lésé Ninelte. Ce qu'elle avait distrait de son capital de tendresse était

un (loi irr/^paraljlc. Elle ne sentait pas l'aljsiir- (lité de son niisonnement. L'amour sacré des ni('Mesest un fo)erqui,de lui-même, se renouvelle, s'avive, s'active à sa propre flamme.

Et aussi elle regrettait ses luxueux pn*.senls à « l'étrangère », les broderies, les dentelles dont elle avait orné son trousseau et qu'elle n'osait pas reprendre. Elle en avait frustré Ninette pour en parer « cette petite recueillie par charité ».

Ces regrets la poussaient à multiplier pour sa fille les folies coûteuses. Ses anciennes extravagances étaient de beaucoup dépassées. Les moindres lingeries de la toute petite étaient ouvragées comme par les fées. Les plus beaux points paraient cette pou ponne dont sn niôr.'3 ne pouvait, malgré tout, dire avec orgueil : « C'est la plus belle du monde. »

Car la pauvre Antonine ressemblait à un rat écorché. Elle & venait mal », ne « faisait qu'un cri », disaient les domestiques. Et des convulsions survinrent qui dévièrent un œil. Elle resta irritable et nerveuse, livrée à des colères trépidantes qui pâlissaient et contractaient son visage, alïolaient sa mère et la faisaient céder aux caprices les plus fous.

]y£me Evrard, pointe d'une douleur incommensurable, ne pouvait plus regarder Monique dont la jeune splendeur insultait à sa cruelle déception.

Cette enfance fleurie, ces yeux de pervenche mouillée de rosée, ces cheveux blonds où pétillaient des points roux, ces dents étincelantes, cette bouche spirituelle, ces mains délicates, contrastaient si violemment avec la figure chagrine de Ninette qu'un flot de rancune montait à la gorge de la mère.

Elle criait à Monique:

— Va avec ta bonne.

Et elle-même s'enfuyait dans sa chambre pour pleurer.

— Maman ne m'aime plusf se répétait tristement Monique. Pourquoi? Je ne lui ai pourtant rien fait.

Du temps passa. Ninelte avait mainlonanl cinq ans et s'afïirmait despote. Les neuf ans de Monique étaient sages. Elle avait de l'esprit naturel, une application ivllt-chie et persévérante. L'institutrice qui lui donnait des leçons s'ébahissait de ses progrés.

M. Evrard s'attachait de plus en plus à la charmante enfant.

Pourquoi, se disait-il, n'est-elle pas ma vraie fille?

Desa vraie fille recevrait-il jamais la moindre parcelle de la joie qu'il en avait espérée? il souffrait atrocement de la voir si dissemblable du portrait que son imagination lui avait montré pendant les heures de douce attente, alors qu'il s'entretenait avec sa chère femme, si changée depuis, et que, comme les fées des contes, ils paraient l'ange à venir de toutes les perfections.

Les pères sont différents des mères. Leur cœur ne s'ouvre pas spontanément à l'amour des tout petits. Ils aim^ent leurs enfants plus pour les plaisirs d'orgueil qu'ils en reçoivent que par attrait instinctif. Un petit être mal venu leur cause une insupportable souffrance à laquelle ils se résignent, mais qu'ils n'acceptent pas dans le sens strict de ce mot. L«'S mères, au contraire, s'inclinent avec plus d'amour sur l'enfant déshérité; elles lui font de cet amour un refuge sacré où toute peine

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s'abolit et renforinent liéroïquemoiil en elles leurs regrets. VA comme le tout petit ne se voit que dans les yeux de sa mère, qu'il puise sa part de joie dans le sourire de sa mère, il ne se doute pas de sa disgrâce. Il vit dans l'insouciance jusqu'au jour où, s'éveillant à la vie consciente, prenant contact avec la malveillance et la moquerie, il acquiert le sentiment de son malheur.

En grandissant, Ninetle pourtant « s'arl'angea ». Elle était un peu trop petite, sa peau incolore s'harmonisait mal avec des clie- \eux d'un blond trop pâle, mais ses veux, de nuance changeante, étaient d'une jolie forme. Quand le docteur aurait, par une opération l)énigne, redressé la prunelle, Ninette, se disait sa mère, ne serait pas plus mal (ju'une autre.

Toutefois, les crises nerveuses de sa première enf.ince avaient laissé de fâcheuses traces dans son être moral. Elle avait l'esprit vif, autant qu'en pouvaient faire juger ses saillies enfantines, mais, par une déformation aussi étrange (liTaltrislante, les conceptions de son cerveau aboutissaient à des imaginations saugrenues et à des réalisations pires. Elle était alternativement, et sans cause appréciable, cliagrino ou gaie, vive ou apathique, d'une vivacité sans grâce et d'unee gaité méchante.

Ouand M. Evrard l'observait, ses idées se pénétraient d'une profonde amertume.

— Elle n'est pas bonne, songeait-il; cependant, la bonté est la seule chose qui rende la vie féconde.

Le tempérament détraqué d'Antonine donnait à son caractère des réactions détestables d'Uit, le plus souvent, Moniqneétait la victime.

Dans une kermesse de bienfaisance, Monique

arait acheté un poisson rouge dont les évolutions la divertissaient. Comme les joueuses cabrioles du petit animal ledoulilaicnl lorsqu'elle s'approchait de l'aquarium, la Ijouue petite afTirmait :

— 11 me connaît, il me fait des gentillesses. Ce lui fut une d(''ceplion de d<^couvrir que,

tout simplement, sa petite personne faisant écran, transformait en miroir la paroi transparente du récipient. Le cyprin s'y méprenait, prenait son image pour un de ses cong^'uéres etmanifestait son plaisir par des mines réjouissantes.

— Quej 'aime cette petite bête! disait Monique. Elle est si drôle!

Une fois, elle vit Ninctte haussée sur un tabouret et penchée sur l'aquarium.

— Que fais-tu là? demanda-t-elle.

— Je m'amuse à regarder ton poisson.

Un peu inquiète, car les amusements de la petite fille n'étaient pas toujours d'un choix iieureux, Monique s'approcha et jeta un cri d'horreur auquel répondit un riie sauvage. Le cyprin, embroché par une longue épingle à chapeau, se débattait dans les convulsions de l'agonie.

Monique s'enfuit les mains sur ses yeux et pleura jusqu'au soir, ce qui irrita M"" Evrard.

— La belle affaire! dit-elle. Je t'en donnerai une demi-douzaine de poissons rouges, si lu les aimes.

— Ce ne sera pas celui-là, gémit Monique. Et Ninette de rire.

— Qu'elle estsotte! pleurer pour un poisson!

— Surtout, recommanda M^"« Evrard, ne dis rien à cher papa. Il serait fâché de te voir si enfant.

LES RUINES FLEURISSENT lo

— Je ne ferai pas gronder peliiesœur, promit la fillette, trop avisée pour ne pas saisir ce qu'il y avait au fond de l'idée de la pauvie mère.

M"*Kvrard fut encore plus mécontente d'être devinée.

M. Evrard ne connaissait pas complètement l'humeur diabolique de sa lllle; la plupart des méfaitséchappaientàson observation. Le repas de midi, auquel il n'assistait jamais, était le plus souvent entremêlé de scènes j^rotesquos, de cris, de hurlements, de bris de vaisselle. Le dîner était calme; la petite peste se contenait devant son pèrequ'elle devinait de moins facile composition que sa mère. Il en savait assez cependant pour s'attrister.

\}n jour, il la surprit arrachant avec des ciseaux les yeux de sa poupée.

— De qui tient-elle cette malice do démon? se demandait-il.

Et nullement caressante, môme pour sa mère « qui la mangeait de baisers ». Elle se mettait en frais seulement quand elle voulait obtenir un objet convoité, et montrait alors un esprit délié, une ténacité surprenante. M'"» Eviard savait que lorsque sa fille venait lui jeter les bras autour du cou et couvrir ses joues de baisers mouillés, c'était pour quémander une chose dont elle avait grande envie.

— Elle est pratique, ta lille, disait Pierre. Elle te fait payer ses gentillesses.

Puis, la jalousie (|ui ne pouvait croître dans le cœur de Monique trouvait dans celui d'Antonine un terrain propice. Un sens aigu de ses droits la rendait accapareuse. Elle avait acquis cette notion par la préférence de sa mère, sa condescendance à tous ses caprices, sa faiblesse

26 LLS ht'I.NLb 1 l.ttJUSSLNT

qni écartait toute répression, de peur de provoquer des colères impossibles à apaiser.

^îais Monique était chérie de M. Kvrard. Ninelte d(;viiiait que toutes les cajoleries du monde ne lui serviraient point, qu'elle ne ïnènerait pas à sa guise ce père qui savait prendre une grosse voix et faire les gros yeux; elle linit par le dédaigner.

Macliinnlement, elle lui tendait son front, et M"'» Evrard, dans l'étourdissement de son amoui- passionné, se réjouissait que sa fille fût plus à elle et n'aimât (|u'elle. Monique, au contraire, assoiffée de tendresse, et qui en élait privée depuis que le cœur de M'"' Evrard se détachait d'elle, allait d'instinct vers cet homme qu'elle sentait malheureux Elle ignorait la nature de sa souffrance; elle ne s'expliquait pas les sentiments compliqués qui agitaient celte âme profondément tendre, mais son sourire un peu mélancolique la dilatait toute. La caresse de cette main ferme sur ses cheveux lui causait une joie profonde.

Pour lui, quelle que fût l'irritation de son cœur, sa pensée se rafraîchissait en se reposant sur Monique; ses yeux s'adoucissaient en rencontrant les prunelles lumineuses de l'enfant. Avec elle et pour elle, il sortait de cette tristesse plate où, parfois, il s'enlizait.

^[ine Evrard comblait Ninelle de gâteries et de cadeaux, mais son mari exigeait que Monique eût part égale. Une sorte de concurrence sentimentale s'établissait ainsi entre les deux époux, et, de plus en plus, s'élevait la montagne de leurs griefs.

— Une petite qui ne nous est rien! récriminait M""^ Evrard.

— Nous l'avons voulue, nous avons pris

LES RTINES FKEUllISSKNT 27

charge de son buiiheiir! répliiiuait iM. Evraid. Si tu l'oublies, j'ai le devoir de me souvenir prinr nous deux.

Si M""* Evrard était une mère imparfaite, c'est qu'elle manquait des lumières indispensables, l'allé n'avait pas reçu l'empreinte d'une forte éducation religieuse. Sa religion était <le ])acotille; elle priait des lèvres, se berçait l'àiiie de rbélorique pieuse, utilisait les formules banales; à ce régime pauvre, son âme s'anémiait. Elle aimait aussi Pierre d'un amour d'habitude, par la penle naturelle d'un tempérament paisible. Elle lui savait gré du bien-être dont il l'entourait, de la vie honorée qui était la sienne. Par crainte de perdre ces biens palpables, peut-être aussi par inaptitude à suivre une autre route, par appréhension des aventures, elle avait toujours cheminé droitement.

Mais, des devoirs essentiels que lui créait la maternité, elle ignorait le principal, qu'il faut élever les enfants pour eux et non pour soi. La mère est investie d'une mission magnifique. Donner le jour à un petit être n'est que la moindre partie de sa tâche ; elle doit le créer une seconde fois avec tout le sang de son cœur.

Ce que M'"<= Evrard ne comprenait pas.

Son amour était une véritable idolâtrie. Elle adorait Ninette; elle en faisait son dieu, sans songer que sa fille pourrait un jour lui reprocher sa coupable faiblesse.

Les nonihreuses exigences de Ninette imposaient à Moni([iie un rôle de souffre-douleur, mais la bonne petite ne perdait rien de sa douceur tranquille.

— Je ne veux pas te rendre les coups, disaitelle, tu es trop petite; et puis, le bon Dieu serait fâché; c'est à cause de lui que je te supporte.

De ses atavismes paternel et maternel, l'enfant tenait cette tendance religieuse qui élevait sa petite âme vers les choses célestes. Son père et sa mère étant de race fortement croyante, Monique avait, pour ainsi dire, sucé la piété avec le lait. Les leçons de l'institutrice avaient ensuite développé le sens divin.

La passivité de Monique avait le don d'exaspérer Ninette. Elle éclatait en cris furieux qui faisaient accourir sa mère, et Monique, à tort et à travers, était punie, mais elle ne se plaignait jamais.

Une fois, ce fut plus grave.

— Faut-il, reprocha M™*' Evrard, que tu sois désagréable avec Ninette pour qu'elle se mette dans un pareil étatt

— Je ne lui ai rien fait, maman.

— Si, cria Ninette, elle m*a cassé ma poupée.

— C'est toi qui l'as jetée contre le mur.

— Ce n'est pas vrai.

— Je ne mens jamais! riposta vivement Monique.

LES nu INES FLEURISSENT 29

Mme Evrard attira Ninetlo sous ses lèvres et la cajola.

— Calme-toi, mon bijou, mon Irt^sor, dit-elle. Elle n'est pas gentille du tout. Ce soir, elle n'aura pas de dessert.

— Et on lui mettra le bonnet d'âne comme à la vilaine pilile de mon album.

— Oui, mon ange.

— Je ne l'ai pas mérité. Mademoiselle a écrit des bien et des tri's bien sur mes cahiers.

— Ça ne fait rien; tu auras tout de même des oreilles d'âne. Je veux, je veux...

Ninette trépignait.

— Dis oui, maman, dis oui.

— Oui, mon amour, promit M™« Evrard.

— Du moment que je ne l'ai pas mérité, repartit Monique, qu'est-ce que lu veux que cela me fasse?

Elle parlait à Ninette; M""* Evrard crut-elle que cette réponse lui était adressée? Dans un mouvement d'exaspération, elle souffleta l'enfant. C'était la première fois.

— Va dans ta chambre, ordonna t-elle. Ton père saura ta jolie conduite. Toi, Ninette, joue dans le jardin et appelle Rosine.

Monique, le cœur serré de l'injustice de la réprimande, s'enfuit en pleurant.

— Cher papa me croira méchante I gémissait-elle.

Cependant,aulieud'allerretrouversa bonne, Ninette se coula dans la chambre de Monique qui s'était agenouillée devant sa couchette, la lêledansses mains, et sanglotait à cœur perdu. La pauvre désolée n'entendit pas la porte s'ouvrir. Ninette, sur la pointe des pieds, s'approcha de la table, prit, dans la boite à ouvrage, une paire de ciseaux et, avec des gestes gauches,

viril couper unehoucio des cheveux deMoniquc. I']ll<^ la brandiL en éclatant Je rire.

Depuis lon;,^temps elle méditait « ce bon tour », car elle jalousait tout ce que la filletlo avait de plus (ju'elle, ou seulement de difTérent.

Monique se releva d'un mouvernent imp''> tueux. La pointe des ciseaux lui eftleura la nuque et y lit une piqûre; du sang mouchela son col.

— Oli! tu es trop mauvaise! s'écria-t-elle. Cher papa te grondera. Tu aurais pu me tuer.

— Eh bien! tu serais morte, voilà tout. Tu serais pai'eille au poisson rouge.

— Vilaine petite sœur! Tu n'as donc pas plus de cœur qu'une pierre?

— Tra la la la, chantonna Ninette.

Monique s'apitoya sur elle-même.

— Mes pauvres cheveux que cher papa aime tant!

— D'abord, riposta la petite, papa n'est pas ton papa; il est à moi toute seule; maman aussi. Toi, tu es une enfant trouvée.

Monique devint très rouge et bégaya :

— Qu'est-ce que tu dis?

— C'est Rosine qui a dit.

— Tu mens, Ninette, c'est mal.

— Non, je ne mens pas. Demande à Rosine. Hier, quand t'as pas voulu jouer à courir, à cause que t'avais chaud, Rosine a dit : « Pleure pas, Ninette, on la fera gronder par Madame. C'est pas sa maman, Madame, c'est ta maman à toi, rien qu'à toi; ton père aussi. C'est une enfant trouvée. » Voilà. Je répète. Demande à Rosine.

Monique, pâle, les lèvres serrées, les mains tremblantes, poussa Ninette dans le couloir sans dire un mot, ferma sa porte à clé et se

coucha à plat sur le tapis, la figure enfouie clans son tablier.

Ninelte s'en alla enchantée.

Monique restait éteiulue immobile, secouée par instiints de soubresauts nerveux. Des cris inarticulés comme des cris de béte qu'on tue s'échappaient do sa gorge.

Ce qui se passait dans ce cœur d'enfant était efl'royable. l'ille ne se disait pas que Uosine avait menti; elle avait l'intuition de l'atroce vérité. Personneu'eût osé invenlerceltechose...

Elle! sans père et sans mère! Pas à elle, le cher papa tant aimé !

Seconde après seconde, les heures s'écouléi-ent, M. Evrard arriva d'Orléans. Tout de suite il s'informa de Monique qu'il n'avait pas vue accourir au-devant de lui comme les autres jours.

— Elle n'est pas malade? demanda t-il.

— Elle est punie f dit sèchement M""» Evrard.

— Ou'a-t-elle fait?

— Elle m'a répondu avec insolence.

— Monique! lu m'étonnes.

— Tu la vois trop parfaite. Enfin, je l'.ii punie, fais-moi la grâce de croire qu'elle l'a mérité.

— Je n'en doute pas, chère amie, quoiiiue...

— Quoique?

— Je voudrais être sûr que Ninette n'y est pour rien.

— Toujours cette odieuse prévention. Pauvre Nincttel

M. Evrard secoua tristement la tête.

— Ninette est malheureusement sujette cà caution.

— Elle a tous les défauts, n'est-ce pas? Excellent père, lu détestes ta fille!

3i! LES RUINES l'LKL'RISSKNT

— Tu sais 1res bien que je ne déteste pas ma fille. La voir telle qu'elle est n'est pas iiiaiirjiier de teiidtesse. Je ne la gâte pas, voilà tout, et de nous deux, je crois que c'est moi qui iaime le mieux. Où est Monique?

— Dans sa cliainbre.

Sans rien ajouter, il monta, et ne pouvant ouvrir, il appela :

— Monique! Monique! c'est cher papa. Pourquoi es-tu enfermée?

Il entendit dans le silence des gémissements.

Sérieusement inquiet, il songeait à faire sauter la porte, mais il réfléchit que la fenêtre donnait sur le balcon, que, peut-être, celte feîiêlre était ouverte. Elle l'était, en effet.

Il fut bouleversé en découvrant l'enfant prostrée sur le tapis, des mouches de sang sur sa robe blanche.

— Monique!

Il s'élança, la releva, la serra contre lui. Elle le regarda d'un air hagard, puis le sentiment lui revint; elle le saisit à pleins bras, et, haletante, crispée, cria :

— Aime-moi tout de même, aime-moi!

Il se méprit et crut qu'elle le supposait fâché après le rapport de M'"® Evrard.

— Mais oui, voyons, ce n'est pas très grave. Dis-moi pourquoi tu saignes. Tu es tombée?

Elle fit signe que oui, rouge de ce mensonge, elle qui avait affirmé : « Je ne mens jamais. »

Il souleva les cheveux dorés et vit la petite blessure.

— Monique, tu n'es pas tombée. Ce doit être une méchanceté de Ninelte. Raconte-moi tout, ma petite fille.

— Elle voulait, pour rire, sans doute, me

couper les cheveux. Elle a tiré une boucle, j'ai bougé; elle m'a fait un peu mal.

— Te couper les cheveux ! KUe est possédée, cette petite! Pauvre chérie! Et tu as peur que je t'aime moins parce qu'il te manque une houcle! Allons, allons, une grande lille ne se fait pas d'aussi sottes idées. Ne pleure plus.

— Ce n'est pas ce que tu crois. Elle a dit... Elle a dit... Rosine a dit... que tu n'es pas mon papa.

M. Evrard fit un geste de contrariété. Il voulait ne dire à Monique ces choses graves et attristantes que plus tard. Mais il ne pouvait se taire plus longtemps.

11 la reprit sur ses genoux et l'embrassa.

— Ma chérie, le bon Dieu t'avait donné, en effet, de bons parents qu'il t'a repris, et il nous a mis à leur place. Je t'aime comme ma fille.

Mais Monique éclata en sanglots.

— Pas de vrai papa, pas de vraie maman, mon Dieu! mon Dieu! Rien qu'une enfant trouvée, comme a dit Rosine.

— Rosine est une sotte. Une enfant trouvée n'a pas do famille connue, pas de pays. Toi, tu as eu des parents fort estimés. J'ai gardé tout ce qui était chez ta bonne-maman; ce sont tes souvenirs de famille; je te les donnerai quand tu seras une grande lille. Allons, essuie tes yeux. Cher papa aimera toujours sa petite Monique.

— Mais la mère de Ninctle — elle n'osait plus dire maman — ne m'aime pas. Je l'ai comprisdepuis longtemps. J'étaisbien malheureuse et je [)lcurais. A présent, je ne pleurerai plus: elle n'est pas obligée de m'aimer, et je serai gentille tout de môme.

Do son cœur endolori sortaient de gro»

soupirs.

— Bien, ma chérie; sois toujours reconnaissante; elle t'a f';levée; elle t'a choyée...

— Oui, avant Ninette... Ohl je ne suis pas jalouse : NinelLe est sa vraie liile.

Et étreignaut M. Evrard :

— Oh! je t'aime, toi, je t'aime encore plus, encore plus!

Monique avait été si secouée par cette première grande douleur qu'elle eut une grosse lièvre, et le docteur fut inquiet.

D'un entrelien sérieux qu'eurent les deux amis sortit cette décision : la séparation des deux enfants s'imposait. On confierait Monique à M"* Baret, qui dirigeait l'institut Sainte- Croix, la pension la plus réputée de la ville.

j^jme Evrard fut enchantée. M. Evrard dissimula sa joie. En effet, l'institution était située rue aux Ours, à proximité de la fabrique. Tous les jours, Monique déjeunerait avec lui. Il l'aurait à lui seul pendant deux heures. C'était un plaisir inexprimable.

Mme Evrard ignorait cet arrangement.

L'Angélus de midi cliaiitaut dans tous les clochers de la ville maniiiait pour M. Evrard l'heure douce de sa journée. Les plis que incitait sur son front le souci des alYaires s'eiïaçaient. Une pensée agréable rayonnaildans ses yeux, dans son sourire. Il redressait ses épaules d'où gliss it le fardeau quotidien.

Il attendait Monique. Elle allait passer sous la voûte, traverser la cour en bonds de chevrette, parmi l'encombrement des chariots et dos ballots, sans entendre — tant c'étaient bruits coutuniiers — les grondements de machines sortant desbàtimentsde la manufacture.

Toute la maison resplendirait de-la lumière des yeux de pervenche.

Une grille séparait la cour de la fabritjue du jardin entourant Thôtel où M. Evrard logeait le directeur, M. Noris, où lui-môme occupait un appartement de célibataire. De minces plates-bandes couraient autour de la maison, et des lleurs sur les fenêtres lui enlevaient son aspect triste, dû à la grise patine des fumées. lh\ terrain gazonué, semé de corbeilles de bégonias, ombragé par un énurnie sycomore et un tilleul argenté, s'allongeait jusqu'aux murs habillés de lierre du cimetière Saint-Jean. Les arômes de Heurs mourant sur les tombes, le parfum amer des cyprès venaient se mêler à l'odeur sucrée du tilleul dont le feuillage chantait une ronde menée par les abeilles.

oG LES HUINKS FLECHISSENT

M. Evrard se mit ii rire cl agU.i joyeusemont ses inaliis. Moiiiijue accourait; il descendit les marcliosdu perron pour aller au-devant d'elle; elle lui jetait de loin des baisers. Quand elle le rejoignit, elle se suspendit à son cou, et il l'emporta, serrée contre lui, dans un niouvemenl de joyeuse possession. Ses tendresses, refoulées à son foyer, se donnaient carrière en cette heure exquise.

Monique quitta son chapeau, le posa sur une patére, accrocha son manteau, puis la femme de ménage qui avait préparé le déjeuner vint dire: «Mademoiselle est servie », ce qui divertissait tous les jours la fillette. Elle se haussait pour poser sa main sur le bras de son cher papa, et ils allaient à table.

L'heuredu repasétait,pourcesdeuxcœurssi fortementunisetcompréhensifs l'un de l'autre, délicieuse entre toutes. Monique racontait les menus faits de la pension, à quoi M. Evrard paraissait prendre un intérêt extrême. Le temps passaiten causerie confiante, abandonnée, d'un charme toujours nouveau pour lui qui rafraîchissait sa pensée et reposait son cœur au contact de cette âme si délicatement tendre et dévouée. Il ne trouvait plus jamais cette joie auGhâtelier. Il en revenait chaque malin plus triste, ayant dû subir le contre-coup de quelque furieuse scène de Ninette qui, toujours agressive et violente, lui rendait le séjour de la maison insupportable.

Il y avait cependant, entre Pierre Evrard et sa fille adoptive, un petit mouvement de gêne lorsque Monique, ayant raconté toutes les nouvelles, questionnait :

— Ninette va bien? Et sa maman?

Quelque chose d'invincible semblait s'op-

LES RUINES FLEURlSSKiNT 37

posera ce qu'elle dît maman, comme autrefois. A la prière do Pierre, elle s'y était essayée, mais son cœur se serrait, sa goru;e se contractait si visiblement que maintenant il n'insistait plus.

Une fois, elle s'en expliqua avec lui, et il s'émerveilla do la netteté de sa jeune raison. Elle se préparait alors à sa première Communion, et cette préparation, faite avec le sérieux qu'elle apportait à toutes choses, aussi avec une piété soumise à une direction intelli<?ente, la mûrissait. Elle parla ce jour-là avec une sagesse bien supérieure à ses onze ans.

— Cher papa, ne crois jamais que j'aie quelque chose sur le cœur contre la maman (le Ninette ou que je ne l'aime plus. Elle n'est plus ma maman, c'est vrai, et elle ne m'appelle jamais sa fille, mais elle est et sera toujours ma bienfaitrice, et je sais très bien ce que ce mot-là signide. Elle m'a aimée quand j'étais petite sans y être obligée; elle m'a soignée, gâtée pendant longtemps. J'ai bonne mémoire, et, à cause de ce temps-là, je lui obéirai toujours, je supporterai les taquineries de Ninette ; je serai de bonne humeur, même si j'ai envie de pleurer. Enfin, je ne ferai j.nnais de peine à ma maman d'autrefois ; jamais, entends-moi, cher papa, jamais. Quand je serai grande et qu'elle sera vieille, je lui rendrai ce qu'elle m'a fait, le bien seuleuient, appuya-t-elle.

Pierre enlaça l'enfant, la serra contre sa poitrine. Etait-il donc un père dénaturé? Hélas! il sentait qu'il aimait Monique plus que Ninelle. Et il en éprouvait un très grand trouble.

Souvent, le docteur venait déjeuner à la fabri(]ne. C'était une joie pour la tillelte, qui le comblait de ses plus charmantes cajoleries.

38 LES RUINES FLK(JUI5^SKNT

Lo vieux garçon, nn ces occasions, regrettait sa vie solitaire :

— J'aur.iis eu peut-être nne délicieuse Monique dans ma maison.

Puis, aussitôt, il se reprenait:

— Ali! diable ! il n'y a pas quedesMoniques, il y a aussi des Ninettes, et si, dans la distribution générale, il m'était échu une. gamine de l'acabit de la fille de Pierre, je serais devenu fou. Pauvre Pierre!

Lo premier jeudi de chaque mois, les pensionnaires de M'-' Barel avaient congé. Quelque envie qu'en eût Monique, elle ne demandait pas à rester ce jour-là à la fabrique. Elle s'imposait d'accepter bravement d'accompagner M. Evrard au Châlelier. Il venait la chercher le mercredi soir et la ramenait le vendredi matin. Tout son être intime se soulevait, m;.iis elle netémoignaitjamais de mauvaise humeur. Pierre sentait sa répugnance, devinait ses appréhensions et lui savait gré d'être si raisonnable.

M'"' Evrard accueillait Monique avec indifférence, effleurait son front d'un baiser sans chaleur et répondait par un bonjour rapide à son bonjour guindé.

Une gêne invincible glaçait l'enfant, qui évitait le plus possible de parler « à la maman de Ninette ».

Elle se repliait lorsqu'elle avait le désir de se montrer prévenante, dans la crainte informulée, mais réelle, de paraître intéressée. Oh! si on allait penser qu'elle voulait capter les bonnes grâces de celle qui ne l'aimait plus!

— Ya jouer avec Ninette, disait M"'*^ Evrard, et surtout ne la fais pas pleurer.

La petite manifestait du plaisir de la pré-

sence de Moni.jue, car elle n'avait d'autre partenaire de ses jeux que la grosse Rosine, une lille bonasse, de courle cervelle, pour qui elle invontaitmille diableries, mais qui ne se lâchait jamais, riait de toutes les folies et supportait d'ôlro pincée, grilTée, mordue.

Les enfants des propriétés voisines se refusaient à ces complaisances:

— C'est un chat enragé 1 disaient-elles de Ninelte. Impossible de jouer avec elle.

Au faraud déplaisir de sa mère, on ne l'invitait nulle part, et les autres méresdéclinai«nt pour leurs filles les invitations.

Depuis qu'elle avait commencé à prendre des lerons, les maîtresses se succédaient au Cliàtelier à la façon rapide des personnages d'un cinématographe. Ninette trouvait tout de suite le bout de leur patience.

— Je ne veux pas apprendre, disait-elle. Ça me donne mal à la léte et ça ne sert à rien. "

Quand elle eut sept ans, M""* Evrard s'inquiéta de cette incoercible paresse. Elle lit vainement appel à la raison de ISinette.

— Je ne veux pas être raisonnable! déclarait Penlêtée.

— Pour me faire plaisir...

— Je n'y tiens pas.

— Tu ne m'aimes donc i)as?

— Si, quand tu me donnes des affaires.

— Tu me forceras A te punir.

— Tu aurais trop peur de me faire mal.

— Mais, petite malheureuse, tout le monde se moquera de loi.

— Je voudrais voir ça.

Le dialogue finissait par la lassitude de ^(me Evrard.

Une fois, l'institutrice lui dit :

hO I.KS nUINES FLEURISSENT

— Ma pauvre Ninelle.

L'enfnnl, les narines gonfl/îes, l'air insolent, coupa la pli rase.

. — Je vous défends de m'appeler pauvre; papa f,^•igne beaucoup d'argent, et j*aurai$ bien tort de me fouler. Rosine dit toujours : <i Amuse-toi, Ninetle; tu as ton pain gi'^né; Monsieur est riche comme Crésus. ïe foule pas, te foule pas. »

— Vous serez toute votre vie ignorante comme une carpe.

— Qu'est-ce qu'ils savent donc, les autres poissons?

Elle fit une pirouette, s'évada de la salle d'études, et il fut impossible de la rattraper dans les sentiers du bois où sonnait son rire sauvage.

Presque toujours, les leçons se terminaient ainsi ; l'institutrice ne revenait plus.

Or, M"»® Evrard songea un beau jour, sérieusement, à reprendre Monique au Châtelier, car elle avait remarqué, au cours des dernières vacances, que son humeur égale, sa douceur tranquille agissaient .parfois sur le petit démon.

M. Evrard s'y opposa, et Monique eut de ce refus une joyeuse reconnaissance. Vivre constamment entre M""^ Evrard et Ninette eût été au-dessus de son courage.

— Ce serait compromettre les études de Monique, objecta M. Evrard. Elle est remarquablement douée; il faut qu'elle passe les examens du brevet supérieur.

— Dont elle aura p?ul-ôlre quelque jour besoin de se servir, riposta M"^^ Evrard avec une intention malicieuse.

Ninette n'accompajnail jamais sa mèr-e dans

aucune visite, car ses incartades d'enfant terrible mettaient la pauvre femme au supplice. Cependant, deux vieilles demoiselles, un peu cousines de son père, insistèrent pour la voir; il fallut se décider à la présenter.

M"" Eléonore et Dorothée Perrin étaient bonnes; elles seraient indulgentes.

-— Je serai gentille, promit Ninette, mais tu m'achèteras un gros ballon pour jouer avec le pied. Je veux un ballon de garçon.

Au bout de cinq minutes, elle jugea que la visite avait assez duré.

— Allons-nous-en, dit-elle en sautant sur ses pieds. Viens m'acheter mon ballon.

— Vous êtes l)ien pressée, ma miimonne, dit M"" Eléonore. Laissez-nous encore un peu votre maman. Nous l'aimons beaucoup; elle nous aime bien aussi.

— Mais moi, je déteste les vieilles personnes, lança Ninette avec impertinence.

^me Evrard s'empourpra.

— Oh! supplia-t-elle, mes bonnes cousines, excusez...

— Viens, réitéra Ninette en tirant le bras de sa mère, qui lui donna un petit coup sur les doigts.

— Je ne veux pas que tu me touches. D'ailleurs, j'ai faim. Allons-nous-en.

M"" Dorothée ouvrait la bouche pour offrir le goûter sucré qu'elle avait préparé à l'intention de la vilaine petite bonne femme, mais sa sœur lui tit un signe qu'elle comprit. M'"" Evrard était si mal à l'aise que la laisser partir serait acte de charité.

Quand elles eurent fermé la porte sur leur cousine, qui s'en allait à pas pressés, de la tristesse plein les yeux, de la honte plein le

cœur, les demoiselles Perrin se re^anlèrenl en horhnnl la lAte.

— Quelle ('•(lucalionl s'exclama Klf'^onore.

— Undf^mon! déclara Dorotliée. Nos pauvres cousins sont bien à pK-iindre.

Ensemble ellos dirent:

— Ils élaient si heureux ayant d'avoir cette petite! Heureusement qu'il y a la gentille Monique.

Cependant Ninette continuait à rire du mécontentement de sa mère et sautait à clochepied sur le trottoir. Airivée devant une boutique de pâtissier, elle s'y précipita et se gorgea de gâteaux avec une hâte goulue. Puis, en sortant, elle décida :

— A présent, viens acheter mon ballon.

— Tu devais être gentille, tu as été détestable. Tu ne l'auras pas.

— Viens tout de suite ou je trépigne.

Et, pour éviter une scène absurde dans U rue, M"™" Evrard céda.

Monique commençait sa troisième année de pension.

Un raidi des premiers jours d'octobre, elle se rencontra devant la maison avec un grand garçon d'allure dégagée, serrant sous son bras une serviette bourrée do livres.

Ayant poussé la grille, il salua la fillette et s'efTara pour la laisser passer.

D'un air surpris, elle rendit le salut, et, ne voulant pas donner à penser à cet inconnu qu'elle était une folle petite fille, elle alla à pas posés vers M. Evrard que le manège amusait.

Le jeune bomme souleva sa casquette et sourit au manufacturier qui l'appela :

— André?

André s'approcba avec empressement.

— Monique, dit M. Evrard, voici André Noris, le neveu du bon Noris,mon bras droit. Salue en lui un futur ingénieur qui dirigera la fabriijue après son oncle...

André remercia avec un sourire modeste.

— Je tàclierai de mériter votre confiance. Monsieur.

— Tu déjeunes avec nous, ajouta M. Evrard. Ton oncle a dû s'absenter pour une affaire imprévue.

André jeta sur Monique d'abord, puis sur son veston fatigué, un regard perplexe :

— Ma tenue est s» incorrecte. Monsieur.

Veuillez me donner cinq minutes pour changer...

— Pas une, cher garçon. Dépose tes affaires clans l'antichanibre.

— Mais, Monsieur...

De nouveau il regarda Monique et prit un air désolé qui fit rire M. Evrard.

— Uue tu es devenu Anglais! Que de cén* monies!

— Mais non, Monsieur. Seulement, pour aller à table avec une dame...

Cette lois, ce fut Monique qui éclata de rire.

— Oliî une dame! Quelle petite dame!

Mais André ne rit pas. Il dit d'un air sérieux,

avec un salut de jolie courtoisie : j

— La taille n'y fait rien, Mademoiselle. 1 Monique battit des mains et, devant la haute \

glace où elle s'apercevait tout entière, elle se fit une révérence.

— Bonjour, Madame Monique, Madame haute comme une botte.

Mais, en même temps, elle vit André considérer d'un œil piteux son index taché d'encre.

— Cher papa, dit-elle, laisse à M. Noris le temps de se laver les mains. Sa tache d'encre lui couperait l'appétit. J'en ai deux, moi, qu'il faut que j'enlève. A tout à l'heure, Monsieur André.

Il ne se fit pas répéter l'autorisation et courut à la chambre qu'il occupait dans l'appartement de son oncle.

Sa courte absence suiTit pour que M. Evrard complétât à l'usage de Monique la « fiche » du nouveau venu.

Dix-huit ans, orphelin, né à Chartres, élevé jusqu'à seize ans dans une grande institution religieuse de cette ville. Possède ses deux

baccalauréats, a passé les deui dernières années à l'étranger, en Angleterre et en Allema[(no, vient à Orléans pour suivre les cours préparatoires à l'Ecole centrale.

— Il est externe et vit chez son oncle, dit encore M. Evrard.

— Alors, je le verrai tous les jours, tant mieux, fit Monique. Ce sera un grand camarade.

— Un bien excellent garçon, intelligent, sérieux, travailleur.

— Est-il ferré en arithmétique?

— Je le pense.

— Les problèmes, c'est mon faible. Je lui demanderai de m'expliquer ceux que je ne comprendrai pas.

— Sans doute, ses connaissances iront-elles jusque-là?

— J'en suis à la règle d'escompte.

— Diable!

André reparut. Il avait trouvé le temps de changer de col et de plastron et de se parer d'une cravate élégante.

Monique fut llaltée de celle recherche dont elle était l'objet. Il la traitait en personne de conséquence, et elle lui adressa un sourire bienveillant, sérieux, comme il sied à une « (lame ».

Les deux voisins, doués d'un heureux caractère, disposés à voir le bon côté des choses, l'un parlant comme l'autre pensait, actifs, vaillants, toujours do bonne humeur, ne pouvaient manquer de se lier d'une franche sympathie.

M. Evraril les observait souvent d'un air satisfait. Celte sympathie lui plaisait infiniment. Plus tard... qui sait? Si l'homme tenait les promesses de ce lier adolescent, quel parfait

46 LES liUlNKS FLEURISSENT

mari pour Monique! VA connue le cher papa s'en iniil tianijuille ayant mis la main (Je sa lille do choix dans celle de ce bon compagnon. Lorsque le quart avant deux heures sonnait à l'horloge de la fabrique, les jeunos gens partaient, lui pour se diriger vers le lycée, elle, conduite par M. Evrard, vers l'inslilulion Barel.

— A demain, disait André.

— A demain, répondait Monique. Pendant la récréation, vous m'expliquerez la racine carrée. C'est très difficile.

— Nous en viendrons bien à bout.

— Vous êtes si savant! Morci d'avance!

Le temps passait, effeuil.ant des jours d'une aimable sérénité. Une amitié fraternelle se développait entre les jeunes voisins. Monique appelait familièrement André par son prénom; le directeur de la fabrique était pour elle aussi l'oncle Noris, et M. Evrard paraissait enchanté. Sa félicité néanmoins ne pouvait être parfaite; sa situation familiale ne se modifiait point. Il avait espéré que la première Communion marquerait une évolution sérieuse pour l'âme deNinetle, mais l'esprit superficiel de l'enfant gâtée n'avait vu dans cet acte si grave qu'un prétexte à cadeaux, à toilettes, qu'un diner pompeux où elle occuperait la place d'honneur.

Elle n'avait point reçu dans les instructions du catéchisme, trop irrégulièrement suivies, la forte initiation chrétienne qui avait imprimé à l'Ame de Monique une direction ferme vers le bien; aussi son caractère resta pitoyablement faible, égoïste et rebelle à toute contrainte.

André partit. Il suivit pendant deux ans les cours de l'Ecole centrale, ensuite il fit son

service militaire. Monique ne voyait donc plus que (le loin en loin le cher camarade, mais elle le retrouvait à travers les co[ûeuses et fréquentes missives ({u'il adressait à M. Evrard, sans préjudice de celles que recevait le bon oncle Noris. Les phrases amicales dans lesquelles revenait sans cesse le nom de Monique étaient comme les petites Heurs dont le parfum suave embaume les feuillets où s'épanche le cœur.

M. Evrard y lisait sans peine le secret charmant de son jeune ami et se réjouissait. Son rêve prenait corps. Nul doute que ces deux âmes ne se rencontrassent sur le chemin des légitimes félicités.

Lors(îueM(>ni(jue atteindrait sa dix-huitième année, André aurait vingt-trois ans. On les marierait de bonne heure. Le mariage, pensait judicieusement M. EvrarJ, est ou plutôt doit être un commencement, non une lin, le commencement de la tache entre toutes bénie, la création d'un nouveau foyer pour aider à ravènetuent d'une humanité meilleure, car il faut à cette œuvie sacrée les énergies persévérantes et les chastes ardeurs des jeunesses préservées.

Ces réllexion> amenaient dans les yeux de M. Evrard un peu plus de tristesse. Il faisait d'amers retours sur la douleur de son propre foyer. La vie avait trahi son rêve en réalisant trop tard son désir.

L'oncle Noris caressait le môme espoir que son ami.

— Quelle bénédiction pour And ré, si Monique devient sa femme, se disait-il. dette enfant est un trésor, le vrai liésor des Evraid. Le bon Dieu la leur a donnée pour les consoler de

l'autre. Monique est parfaite, mais mon André ne l'est pas moins.

L'idée des deux hommes était ('galemenl nu fond du cœur du jeune Noris. Un attrait puissant le poussait vers sa petite amie. L'imnge de l'adolescente demeurait dans ses yeux depuis qu'il devait vivre éloigné d'elle. Il fs^'^^dait le souvenir embaumant de cette fleur gracieuse et pure, et ce souvenir l'écartait des dissipations df^^primantes et des camaraderies dangereuses. Parce qu'il ne fréquentait point les lieux de plaisir, on le surnommait M. l'abbé. Il en était doucement égayé, car la raillerie restait cordiale vis-à-vis de l'excellent camarade, si serviable, si poli, si solide dans son intransigeante loyauté.

Chaque fois qu'il revenait à Orléans, le jeune homme constatait avec une joie tendre que sa petite amie se transformait rapidement d'adolescente en jeune lille; son esprit, cultivé par des professeurs éclairés, prenait une forme exquise, se meublait élégamment, sans que la grâce nuisît à la solidité de l'œuvre d'éducation. Malgré les cinq ans qui distançaient les deux camarades, leur môme manière de juger et de penser les mettait sur le même plan. Ils avaient des idées pareilles sur la plupart des choses qu'ils goûtaient avec un sentiment également délicat.

La poésie de la nature, la beauté des fleurs, la profondeur infinie du ciel, la gaieté des aubes et la mélancolie des crépuscules leur remuaient l'âme de mille émotions fines. Ils éprouvaient pour les mêmes objets de l'admiration oa de la répulsion, pour les mêmes causes de la joie ou de la tristesse, et ils trouvaient pour s'exprimer les mêmes mots, ce

qui ravissait André. Il disait à M. Evrard :

— Monique et moi ressentons si bien les impressions seml)lal)les et au môme degré (jue nous n'avons ([u'un seul espiit et un seul cœur pour nous deux.

Et il ajoutait en lui-môme:

— Monique sera la compagne idéale pour celui qui saura la conquérir. Il faut que je sois celui-là; je saurais si bien la comprendre et tant l'aimer!

Les congés étaient des jours de fôte.

M. Evrard emmenait les deux amis en de longues promenades pendant lesquelles la douce intimité se resserrait davantage, et les jeunes gens, se connaissant de mieux en mieux, s'appréciaient de plus en plus.

LN »tlNW njlURlRSïNT

Les marguerites ouvraient leur collerette rose dans l'herbe verte et drue. Parmi les friches s'épanouissaient les elK'bores et les anémones; les buissons se couvraient d'une neige de fleurs; les amandiers et les pêchers se poudraient comme des marquises, et les merles siftlaient dans les branches. C'était le printemps.

André était l'hôte du Ghâtelier; il y passait son congé de Pâques, son dernier congé puisqu'il était libéré du service en septembre. 11 avait obtenu une prolongation de quelques jours pour solenniser sainte Monique, dont la fête tombe le 4 mai.

Ninette témoignait de cette présence une joie exubérante. Les galons de sergent du jeune homme exerçaient sur elle un prestige irrésistible. A l'étonnement de son entourage, elle refrénait ses caprices, ses colères, et s'efforçait de se montrer à lui sous son meilleur jour. Elle lui jetait dps paroles inconsidérées que son âge excusait.

— André, lança-t-elle un matin en mordant à pleines dents dans sa tartine, il m'est venu une fameuse idée. Quand je serai grande, je me marierai avec toi et lu feras tout ce que je voudrai. Gela te plairait?

— Pourquoi pas? riposta-t-il, égayé par la drôle de petite mine de Ninette.

îl n'eut pas môme le soupçon que ce qui lui

LES RUINES FLEURISSENT î^l

semblait à Ini seulement grotesque pût attrister Monique. Elle éprouva pourtant de la riposte du jeune homme, faite d'un ton léî?er, une impression désagréable (|ui subsista un p^^u de temps.

Pourquoi, en effet, André n'épouserait-il pas Ninette?

Mais M'"° Kvranl avait, pour son idole, de plus liantes ambitions. Le cadre d'or dans lequel elle placerait sa fille mériterait un autre épouseur que ce mince savant pourvu d'esprit et dénut'' de fortune. Pierre l'Evrard songeait :

— J'espère bien qu'André ne serait pas si fou; il ne laisserait à aucun autre ma perle précieuse.

Le 4 mai était un jeudi. M. Evrard avait voulu que les compa,o:nes préférées de sa chère enfant fussent invitées à la fêle. M"»* Evrard en éprouva quelque déplaisir, car elle avnit la crainte cuisante ([ue Ninette ne se montrât encore plus insupportable qu'à l'ordinaire et ne se ridiculisât aux yeux do ces jeunes filles d'éducation distino^uce. l'n pareil cas, la maligne débridait son imagination et « vidait son sac d'horreurs », comme disait Rosine.

Ce que redoutait M"'« Evrard, Pierre l'espérait, car une leçon un peu sévère profiterait pout-élre à l'enfant indisciplinée et à la mère trop faible.

Les vingt pensionnaires, sous la conduite do deuxsous-maitresses de la pension, s'en donnaient à cœur joie, mais Ninette s'amusait au rôle de trouble-fète; elle se mêlait à tous les jeux pour y mettre le désordre, dénonçant les cachettes, coupant les farandoles. Entin, elle dévora, dans U grotte tapissée de fougères où

?)2 LES BUINES FLEUHISSKNT

il était préparé, la plus grosse part du goûter savoureux.

Après l'avoir vainement appelée, alors que l'on commençait à s'inquiéter, on la découvrit tapie (lerriéie la table, Ijarbouillée de crème jusqu'aux cheveux, sa robe pimpante gâtée par le sirop maladroitement versé à côté de son verre.

Rosine dut la faire changer de toilette et remplacer les gâteaux et les petits pots de crème fraîche.

Ninelte se félicitait :

— J'ai mangé les meilleures choses, confiaitelle à la bonne; c'est un bon tour; je déteste ces pimbêches.

L'indulgence excessive de M"» Evrard pour les défauts de sa fille fut mise ce jour-là à rude épreuve, et les circonstances lui firent mesurer les coupables réflexes de son renoncement à toute autorité directrice.

On jouait aux petits jeux. Ninette était trop ignorante pour se tirer avec esprit de ces amusants exercices, pour elle vrais casse-tête chinois. Ses réponses saugrenues divertissaient les joueuses; elle commettait les plus invraisemblables bévues, confondait Turin et Berlin et prenait le mikado pour un fleuve.

M. Evrard, qui marchait avec André dans une allée voisine, entendit les fusées de rire provoquées par les sottises de sa fille.

— Je ne puis tolérer cela plus longtemps, dit-il. Ma femme pratique, en matière d'instruction et d'éducation, des théories absurdes. Je ne croyais pas les choses poussées aussi loin et que Ninelte était aussi ignorante. Cela dépasse les limites de ma condescendance.

— A treize ans, opina André, on peut encore facilement réparer le temps perdu.

— Si Ton change de méthode. Mais j'ai bien peur ([ue le mal ne soit profond.

— Mme Kvi-ard s'inquiéle de la santé de sa fille.

— Qui joue adroitement de cette in(iuiélude; c'est une rusée.

Il ne croyait pas si bien dire. Ninette se plaignait souvent de la tête et alïectait des airs dolents (ju'aucun malaise ne juslitiail; elle provoquait à l'heure des leijons des saignements de nez en chatouillant ses narines avec les barbes d'une herbe dont la propriété est d'irriter les muqueuses. M'"» Evrard se laissait prendre aux simagrées de l'enfant et s'excusait auprès de l'institutrice.

— Nous ne travaillerons pas aujourd'hui, Mademoiselle; toute application serait dangereuse. Ces fréquentes hémorragies me tourmentent. Ninette a, d'ailleurs, tout le temps d'apprendre ce que je veux qu'elle sache.

Les visées de M'"" Evrard étaient bornées quant à la somme de connaissances qu'elle souhaitait pour sa fille. Trois choses seulement lui semblaient nécessaires : une orthographe irréproclialde, un style élégant, une écriture distinguée. Le reste? superfétation! la géographie s'apprend en voyageant; l'art et l'histoire sont découpés dans les guides en tranches sullisantes pour permettre de prendre part aux causeries de salon. Les sciences'? Tarithmélique? Fadaises !

Grâce à ce raisonnement spécieux, l'esprit de Ninette restait en friche.

— Cela changera, répéta M. Evrard avec fermeté. Dés demain, je prendrait la direction des

i)\ LES hOini..^ rLKUBlSSBNT

éludes de Ninelte, et nous verroDS si la mâtine...

Il s'interrompit. Les rires s'étaient tus.

Monique, ayant un ga<?e à racheter, chantait une herceuse de Bolrel. Sa voix prendrait de l'ampleur par une culture savante; aujourd'hui, elle n'était encore que fraîche et cristalline, mais df^jà conduite avec un art charmant.

La jeune liile n'était point de nature vaniteuse et ne s'appliquait pas à faire valoir ses avantages. En cette circonstance, cependant, elle cédait à une petite idée de comidaisance, au secret désir d'être applaudie par André dont elle voyait passer la silhouette entre les arbres. C'était pour lui qu'elle nuançait la mélodie avec toutes les délicatesses de son sentiment artistique. Elle s'empourpra de plaisir lorsque deux voix aimées crièrent :

— Bravo, bravo!

M. Evrard ajouta :

— Bis, ma fauvette.

Mais Monique repartit gentiment :

— Mes amies ont aussi des gages à payer, chacune s'acquittera avec une chanson. Prenez place, Messieurs, pour jouir du concert. Ce banc moussu vous attend. Vous serez le jury.

^' Oh ! cette Monique, se disait M""*^ Evrard, le regard aiguisé d'envie; elle a tous les dons. Mais Ninelte aussi chantera. Elle a un filet de voix agréable. Je ferai venir pour elle le meilleur professeur, un professeur de Paris, s'il le faut.

Elle ne put s'arrêter à ces réflexions améres. Il lui fallut s'occuper de Ninette, qui payait sa gourmandise et venait d'être prise d'un malaise pénible. L'emmener, la coucher, ce ne fut pas pour alléger l'humeur chagrine de M™" Evrard.

Avant le dîner, la joyeuse compagnie étant partie, M. Evrard prit le bras de sa femme. Il l'entraînait d'un mouvement tendre, mais si impérieux qu'elle comprit qu'il avait une chose importante à lui dire et qu'il voulait la dire maintenant. Elle devina ce qu'était cette chose et d'avance elle se raidit, décidée à tenir tête aux légitimes reproches que méritait son insigne faiblesse pour Ninette.

— Ma chère Louise, j'ai à te parler sérieusement.

M. Evrard avait pris un ton grave, sans acrimonie. 11 voulait imposer sa volonté et craignait de heurter trop douloureusement le cœur susceptible de sa femme. 11 la voyait peinée, bien qu'elle dissimulât, et se faisait scrupule de toucher à cette blessure à tleur d'ûmequ'uneparolei. considérée pouvait envenimer.

Chaque fois qu'un dissentiment s'était élevé entre eux, et toujours au sujet de la fillette, il l'avait sentie se rétracter sur elle-même, prête non seulement à la défense, mais à l'attaque, et il fallait craindre que le doux lien d'une longue tendresse ne finît par se rompre à force d'être tendu.

\[ino Evrard était depuis quelque temps plus irritable. Peut-être soulfrait-elle de quelque vague malaise? Aussi Pierre cherchait les mots les moins rudes pour aborder le sujet

î)6 LES RUIMES FLEURISSENT

périlleux. Au moment de parler, le co-ur lui manquait. Il observait sa femme; elle était un peu oppressée et certainement inquiète. Elle alïeclail néanmoins de paraître détachée et jouait distraitement avec son sautoir. Elle se fût bien gardée de questionner. C'était à lui qui avait entamé l'entretien de le poursuivre. Il reprit:

— Ma chère amie, je veux le parler de Ninette qui...

Un petit rire sec coupa la phrase.

— La pauvre chérie, c'est souvent son tour d'être sur la sellette...

Et avec un soupir :

— Fais vite, je suis lasse.

Elle quitta le bras de son mari ets*assitsur un des bancs de l'allée.

Le contraste était saisissant entre l'allitude de M"^<' Evrard et le décor au milieu duquel se mouvaient les deux époux. Le crépuscule répandait alentour un calme merveilleux: les sommets des arbres étaient encore roses ; des odeurs sucrées venaient des plates-bandes.

Pierre s'excusa :

— Je sais que ce sujet t'est désagréable; il ne l'est pas moins pour moi.

Elle eut le même petit rire que tout à l'heure. Ce rire étrange le bouleversait; il ne l'avait jamais entendu dans les années heureuses dont il gardait en lui-même l'inapaisable regret. Son cœur se mit à Dattre à grands coups. Il poursuivit ensuite en raffermissant sa voix:

— Je suis maintenant éclairé sur le degré d'instruction de Ninette. Son esprit n'est point cultivé, son cœur point élevé.

— Un monstre, dis-le donc.

— Tu vas à l'outrance.

— Je te suis. Mais supprimons les considérations générales, et viens à la résolution que tu veux sans doute exprimer.

— L'éducation privée n'ayant donné qu'un mince résultat, il faut changer de système. A l'âge de Ninelte, toute erreur est réparable.

— ïa pensée nette, sans phrases?

— La petite ira en pension.

M'"° Evrard se leva, agressive.

— Jamais je n'y consentirai. 11 est inutile do discuter...

KUc s'éloignait; il la rejoi.'^nit:

— J'insisterai pourtant, dit-il, c'est mon devoir.

— Le mien est de défendre ma lille et mon bonheur...

— Ton bonheur, pauvre amie!

— Je ne veux pas que tu parles sur ce ton de commisération. Ninetteestma joie, ma vie, toute ma vie, entends-tu?

Les mots partaient comme des balles avec l'intention évidente de blesser. Elle dit encore plus àprement, en s'arrôtant au milieu de l'allée et regardant Pierre d'un air de défi :

— L'aimer me su Hit.

— Aime-la donc pour elle, pour son bien, et non pour ton proi)re plaisir, dit-il. (Jue sera l'avenir de celte petite si la raison...?

— Restons-en là; Ninelte ne me quittera pas. Je prends la responsabilité de cet avenir dont tu t'inquiètes.

Et elle se remit à marcher vers la maison.

Il ne parut pas faire état de ces paroles qu'elle pronont;ait d'un ton péremptoire et décida :

— Ninelte ira en pension, et pas à Orléans. Elle fut saisie de la fa«;on dont il émettait

.SK LEiJ RUINEE KLEUIUSSFAT

celte résolution énorme, ils'oiiirmait le maitre. Elle s'arrêta de nouveau et le regarda curieusement.

— Dès demain, continua-t-il, je demanderai conseil à M"° Baret. Elle doit connaître un couvent...

— Ninette au couvent!

— Sous une discipline maternelle et bienveillante, mais ferme. Ce que j'ai dit sera.

La stupeur figea les mots qui se pressaient sur les lèvres de M'"^ Evrard. Elle tremblait, secouée d'une colère dont elle ne voulait pas laisser échapper le bouillonnement. Il en eut pitié, et comme elle serrait nerveusement ses doigts joints, il posa tendrement sa main sur son bras.

— Ma Louise, dit-il avec une douceur attristée, ce sacrifice est nécessaire. Crois que je soulïre de te faire souffrir. Je voudrais l'épargner toute peine, mais je manquerais à mon devoir de père; j'ai été faible trop longtemps.

Elle s'écarta de lui, se dégagea de l'étreinte, et ils firent quelques pas sans parler. Il dit après ce petit temps:

— Quand lu seras plus calme, que tu réfléchiras à ma décision, tu l'approuveras.

Elle parvint à desserrer les lèvres et articula avec effort :

— Elle ne peut être irrévocable. Je compte pour quelque chose, et je lutterai.

Il ne prolesta pas. Elle s'irrita davantage et dit, les mots se heurtant au passage :

— Ton siège est fait, n'est-ce pas? Tu n'écouteras rien?

— Rien.

Il y eut un nouveau sileuce plus long que le précédent. Ils marchaient un peu plus

LES RUINES KLEUBISSENT ^"i

écartés, et les ramilles (endaient entre eux uu voile gris dans l'allée. Ce fut elle qui parla la première. Elle se rapprocha de son mari et prit sa main. La sienne était glacée, car relTort qu'elle s'imposait faisait retluer au cœur tout son san<^-. Il s'émut.

— Transigeons, pria-t-elle. Si tu me sépares de Ninette, je ne pourrai vivre: ce n'est pas apparemment ce que tu désires. Si je te donne ma parole de faire suivre à ma fille des cours sérieux, de l'y conduire moi-môme, de me faire sa répétitrice, me la laisseras-tu ?

— Quelle fatigue, mon amie!

— Pour garder Ninette, rien ne me semblera trop pénible.

Sa voix était changée, son visage pâle, tout son être bouleversé. M.Evrard fut remué dans ses libres vives. Il répondit :

— Je consens à tenter celte dernière épreuve. Si, à la lin de Tannée scolaire, les résultats ne me satisfont point, je donnerai suite à mon projet.

C'était quelques mois de répit.

M'"" Evrard avait momentanément vaincu, mais sa victoire lui laissait au cœur une rancune aniôre et douloureuse.

Ce que Pierre appelait l'épreuve échoua après le premier mois. Ninette ne consentit pas plus longtemps à travailler; M"'° Evrard, à bout de forces, dut laisser partir l'indisciplinée dans un couvent de Bruxelles tenu par les Dames Blanches expulsées de France.

Pierre soulTrit alTreusement de la désolation de sa femme, qui fut malade de chagrin. Tenir bon devenait de l'héroïsme.

Au bout (le huit jours, la supérieure écrivit que la pensionnaire s'était enfuie en passant

()() LES RUINES FLEUhISSBNT

par-dessus le mur du verger. Retrouvée tout de suite et ramenée au couvent, elle refusait toute nourriture et poussait des cris affreux. Elle était à l'infirmerie et le docteur avait des craintes sérieuses. La mère qu'elle appelait sans répit devait se hâter.

}/lmt Kvrard retrouva subitement ses forces pour courir vers sa bien-aim^'e. Elle refusa d'être accoHïpagnée par son mari, dont la présence pourrait aggraver la surexcitation de l'enfant.

Le choc cérébral qu'avait subi Ninette exigea un long repos.

— Si Ton me remeten pension, déclara-t-elle, je me jetterai par une fenêtre ou me laisserai mourir de faim.

M. Evrarddutdoncse résigner àson malheur. Mais il était en proie à une tempête intérieure et silencieuse, et s'épuisait de chagrin.

Monique tMnit à la veille de l'examen du brevet supérieur. Elle avait beaucoup travaillé, et M. Kvrard profita d'un jeudi pour lui procurer un repos nécessaire et une distraction attrayante.

— Que dirais-tu, proposa-t-il, d'une grande promenade en forêt? Nous inviterons André et nousirons déjeuner dans les bois deCercottes chez le garde Louiset que je connais. Ce bain d'air pur retrempera tes nerfs et te fera un cerveau tout neuf. Cela te tente-t-il?

Oh! oui, cela la tentait.

Ils partirent de bonne heure pour cette bienfaisante randonnée. Le temps était délicieux, un peu frais, car on n'était encore qu'à la fin d'avril.

La lorêt avait un air de grâce jeune et pimpante. Le vert tendre des hêtres et des bouleaux égayait le vert sombre des chênes et des sapins. Les promeneurs suivaient un sentier capricieux qui traversait une futaie profonde, des taillis de chênes, de ronciers et d'alisiers. Les crocus sortaient des mousses; les muguets secouaient leurs clochettes, et les violettes encensaient le printemps. Une poussière d'or se tamisait à travers les branches des colosses qui érigeaient leurs troncs vers Tazur.

M. Evrard couvait d'un regard heureux les jeunes gens qui le précédaient. And ré marchait le premier, car le sentier était étroit; il écartait

62 lES TUJINFS FLFrRI<;SFNT

les traînes épineuses des ronciers al se retournait presque à chaque pas pour sourire à Monique, dire une chose aimable ou fraie qui I;j faisait rire.

— C'est joli d'êtrejeune, se disait M. Kvrard, et de s'aimer, car ils s'aiment.

Les mots d'amour n'avaient jamais été prononcés entre les deux amis, autrement Monique l'aurait répétée son père, mais ils n'en vivaient pas moins avec C6tte certitude intime et inébranlable que leurs cœurs étaient liés pour ne jamais se séparer. Il n'y avait besoin d'aucune parole pour exprimer cela.

— C'est joli, l'amour, et c'est bon, pensait M. Evrard.

Il était tout attendri. Des pensées douces se levaient en lui comme un vol d'oiseaui joyeux, et les souvenirs faisaient une musique eiqîiise. Mais, brusquement, il eut la sensation que la joie intense qu'il avait savourée était à jamais morte, que ses belles années de radieuse et confiante tendresse étaient à jamais enfuies.

Il ressentit un choc comme si une pierre lancée par une fronde venait de l'atteindre. Une douleur rapide au cœur le fît s'arrêter au milieu du sentier. Après un instant, il reprit sa marche, mais plus lentement, et il respirait avec une petite gêne. Il allait les yeux fixés en terre, pensant à des choses tristes.

Monique remarqua qu'il les suivait d'un peu loin et dit à André :

— Nous marchons trop vite.

Ils s'assirent sur le sol tapissé d'aiguilles de pins. Quand M. Evrard les rejoignit, Monique s'étonna qu'il fût essoufflé et que son front fût mouillé de sueur. Elle demanda :

— Es-tu fatigué, père?

Î.FS RUINES FLEURISSENT (\^

Il rit.

— Pas du tout. Seulement je n'ai plus vingt ans, et ce diable de petit chemin monte et descend comme pour narguer mes vieilles jambes.

— Assieds-toi sur cotte grosse bille: c'est un tabouret très confortable.

— Il vaut mieux fragner le cbalet. Louisette réussit à merveille les omelettes aux cèpes et les lapinssautés; vous ferez undéjeunerexquis.

— Sommes-nous encore loin?

— A un bon quart d'heure.

Ils reprirent leur marche à pas ralentis, afin que M. Evrard pût les suivre facilement. Louisetle s'exclama deplaisiren les voyant.

— Kh! oui, bien silr cpie je vais vous cuisinerdebons petits plats, assura-t-elle. Asseyezvous sur le banc dehors, ça .seul la forôt. Il ne faut pas vous tenir renfermés.

— Louiset est absent ?

— Oui, Monsieur Evrard, et il regrettera bien... Dans trois petits quarts d'heure vous vous mettrez à table.

— Je vous aiderai, dit Monique.

André s'empressa :

— Moi aussi.

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