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I.ouisette rit comme une folle

— Les fameux gàte-sauces! La demoiselle, si ça vous amuse, vous pouvez dresser le couvert.

— Sous les arbres?

— Si vous voulez; on est mieux dehors que dedans. Vous, le jeune Monsieur, on ne peut rien faire de vous.

— Je suis très vexé, déclara André.

Elle le crut et expliqua :

— Les beaux messieurs, c'est fait seulemer»t pourdirede3chosesplaisanl<*<iiix (ipmoi^f^llns, pas vrai, Monsieur Kvrard Y

04 LKS RUINES FLEURISSENT

Le vieillard approuva (J'un sourire. Louisetta poursuivit :

— Fuis(jue vous tenez à vous rendre utile, nidez à la demoiselle. Sans vous commander, portez la table sous le frêne et « aveignez » les assiettes à fleurs et les verres gaufrés qui sont dans le vaisselier. Vous pourrez aussi remplir le pichet; la source est derri(''re la maison. II y aura un petit vin de Saint-Ay; je ne vous dis que ça.

Elle fit claquer ses lèvres au bout de ses doigts et s'engoulïra dans sa cuisine.

Monique mit la table, André l'aida; ils étalèrent une nappe, une nappe bise qui embaumait la lavande. Les assiettes bariolées et les verres à pied dont on ne se servait que dans les jours de gala avaient un air engageant.

— Il faut des fleurs, dit André. Je vais en cueillir, restez avec M. Evrard.

Le vieillard était assis, le dos appuyé contre le mur. Quand la table fut arrangée avec une rustique élégance, Monique vint se placer à côté de lui et mit sa tête contre son épaule.

— Câline, dit-il en riant.

— Père, je suis bien ainsi. Je crois être encore toute petite. Je t'aime tant, tant, plus que tout en ce monde.

Elle ajouta, une fine tristesse sonnant dans sa voix :

— Je n'ai que loi.

— Ingrate! N'as-tu pas de bons amis?

Oublies-tu André?

— Sans doute, ils sont très bons, mais, toi, lu m'es tout.

— On dit cela jusqu'à ce que le cœur réclame un autre amour. Le mari remplace le père. Ne

crois-tu pas que le cher André serait la perle des maris?

Elle devint toute rose et son visage s'illumina.

— Est-ce qu'il t'a parlé de cette chose?

— Non, c'est moi qui rêve pour toi ce tran- (juille bonheur.

André reparut en ce moment, les bras chargés de clochettes bleues, de branchages délicatsetdo moussesjoliment verteset frisées.

Monique adressa à M. Evrard un sourire de délicieuse entente, puis elle alla prendre dans le vaisselier un plat creux.

— Nous aurons un surtout luxueux, dit-elle. Aillez-moi, André.

Elle rempli! le plat de mousse pour y piquer verdures et clochettes. Le jeune homme lui passait sa cueillette brin à brin; leurs doigts se fnMaient, leurs sourires se joiunaienl, et Monique entendait à ses oreilles bruire la phrase de M. Evrard : « Ne crois-tu pas que le cher André serait la perle des maris? » Puis elle écoutait répondre son cœur.

De son côté, il songeait combien il serait doux de s'appliquer ensemble à faire, avec les menues choses de la vie, la parure du bel amour.

Le surtout improvisé posé au milieu de la table, André se recula pour l'admirer.

— Monique, vous êles fée, approuva-t-il. Avec rien, vous créez de la beauté.

— Oh! avec rien! riposta la jeune fille. Rendez à la forêt ce qui lui appartient et que Dieu lui a donné.

— C'est pn>t, cria Louiselte, apportant un plat qui l'enveloppait de fumées odorantes. Vous mo direz des nouvelles du fricot.

b(> LES RUINES KLKUmssKNT

— Il embaume, dit André, et j'ai uoe faim de loup. Et vous, Monsieur?

— La mienne est toule petite.

— Cette longue promenade ne t'a pas aiguisé les dents, serais-tu souffrant? s'iTiquiéta Monique.

— Qii:;lle idée!

Il vit les jeunes gens épier sur son vis ij^e les traces du malaise qu'il tenait à dissimuler; il fit un effort, prit un air dégagé et souriant, et vint prendre place en face d'eux.

— Moi aussi, je me régalerai de votre cuisine, ma bonne Louiselte, promit-il.

Il mangea peu, mais fut gai, et l'inquiétude naissante des convives s'envola.

Après le déjeuner, Monique voulut pourtant qu'il se reposât. Elle le trouvait un peu pâle, lui voyait un peu d'ombre dans les yeux.

— On a beaucoup marché, dit-elle; tout le monde est las; restons ici.

Elle avait emporté un album et des crayons, André son kodak, et les heures passèrent assez rapidement.

— La bonne et belle journée! dit Monique en quittant les deux hommes à la porte de l'institution Baret, où ils l'avaient reconduite. Je la marque d'une pierre blanche.

Elle se rappellerait plus tard que ce fut la dernière avant le temps qui l'acheminait vers d'austères et obscurs devoirs.

Le lendemain, M. Evrard emmena André dans le petit jardin qui faisait à l'hôtel un fond vert et fleuri.

— Causons un instant avant la reprise dutravail, dit-il, mais asseyons-nous, je suis un peu las de la promenade d'hier.

— Pas malade, j'espère? dit Audié dont ces mois éveillèrent la soliicitude.

— Pas malade, mais courbaturé.

Il ajouta avec enjouement:

— Les ans en sont la cause.

— Ohl les ans!...

— ICh! oui. A mon âge, la descente est rapide; on devient vite un vioux bonhomme.

Puis il dit à mois brefs, comme s'il avait hâte de se débarrasser d'une préoccupation :

— C'est précisément parce que je me sens vieillir que je veux te dire aujourd'hui des chosG'.^ sérieuses.

André s'iniiuiéla. 11 croyait percevoir dans le ton de M. l'Evrard comme une pelile fêlure; il remarqua aussi (|u'il\se tenait plus courbé, que ses cheveux blancs élaieiil plus rares, et, pour la première fois, se rendit compte, eu voyiiut les mains allongées sur les genoux de son vieil amij^^u'il avait maigri depuis (juelque temps. Comment donc ne s'en était-il pas avisé plus lot? Dans leurs rencontres quotidiennes, les chani-ements. peu apparents d'ailleurs, lui avaient échappé. Mais il ne pouvait s'expliquer qu'ils n'eussent pas tnippé Taltenlive Monique. Peut-être se créait-il des chimères? L'air un peu solennel de M. Evrard y était pour quelque chose.

Comme celui-ci se laisait, le regard lixé devant lui, André dit :

— Il me semble que voussouflrezel iiue\ous le cachez pour ne [»as tourmenter Monique.

— il est vrai, mon anii, que la chère fill.?. S'irait la dernière averties! ma santé me causait (K'S appréhensions séri<^uses, car je ne vouilrais pas l'aUrisler; mais, à loi, je me conlier.is. haosure-loi donc; je iic suis pas malade; c'est

pourquoi je puis le parler, sans que lu l'eu émeuves, de ma disparition.

André se récria, M. Evrard sourit.

— Knfanl, aurais-lu pensé que je suis immortel? \j'<i mort n'est-elle pas l'abouiisseiiicnt obligé de toute vie? Pensons-y sans frayeur.

André avait le cœur étrangement serré, il ne pouvait surmonter l'impression pénible soulevée eu lui par les paroles de M. Evrard. Ces paroles évoquant une ima^e funèbre d;jns ce décor de printemps lui donnaient un petit frisson intérieur. Un voile grisâtre s'étendait devant ses yeux et assombrissait le soleil et les Heurs. Il saisit la main de son ami, comme pour le retenir à ses côtés.

— 11 faut tout prévoir, mon enfant, continuait M. Evrard. Si je mourais avant l'établissement de Monique j'emporterais une cruelle angoisse. Tu connais, hélas! la situation qui lui est faite chez moi. Je ne puis reprocher à ma femme son amour pour notre fille, si partial, si exclusif, si excessif qu'il soit. J'excuse ce sentiment très naturel, mais il me peine, et moi disparu, ma chère Monique serait très malheureuse.

— Elle se mariera.

— C'est juste: -^nt de cette question que je veux l'entretenir aujourd'hui. Réponds-moi sans ambages. Aimes-tu Monique?

André s'écria d'un Ion fervent :

— Si j'aime Monique! Ah! de toutes m.es forces. Je ne l'ai jamais dit à personne...

— Mais je l'ai deviné, et je voulais te l'entendre proclamer. Tu aimes Monique, je le la donnerai.

— Mais elle? m'aime-t-elle autrement que comme un camarade ?

LES RUINES FLKTTniSSENT 00

Il ajouta avec une nuance de perplexité dans la voix :^

— Un'épouse rarement un camarade d'enfance. Le cœur d'une jeune fille est pliiiût attiré par ce qu'il y a de mystérieux dans un inconnu.

— Monique ne peut être jugée à la mesure commune. Klle possède un cœur sérieux et une raison supérieure. Je lis en elle, car son âme est pour moi un livre ouvert ; elle ne s'enferme dans sa réserve silencieuse que pour s'écarler des curiosités indilïérentes. Hier, pendant que tu cueillais des clochettes, j'avais avec elle un délicieux co^ur à cœur. J'ai vu son doux émoi quand je lui dis que lu serais la perle îles maris. T'ai-je surfait?

M. Evrard rit doucement.

— Tu es assez riche pour donner l'équivalent du trésor qui t'appartiendra.

André serrait avec effusion la main du vieillard qu'il avait frardée dans la sienne.

— Oh! vous me comblez, dit-il d'une voix tremblante. Vous êtes bon pour moi comme un père.

— Je veux être ton père, mon cher ami, et je te donne, en la bien-aimée fille de mua cœur, un trésor précieux.

— Sait-elle que votre désir était de me dire ces choses?...

— Elle ne sait rien. Vous êtes si jeunes tous les deux que vous pouvez faire crédit au temps. A moins de circonstances pressantes...

Involontairement, André serra plus fort la main do M. Evrard. 11 savait à quoi le vieillard faisait allusion. Celui-ci devina son trouble et ce qui le causait. Il tarda quelques secondes à reprendre.

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— Votre mnriapre ne se fera pas avant deux ans; Monique aura vingt an>, toi vin:/t-(;inrf. Inutile de parler r1o=; aiipslions m.'t^^rielles.

— Je n'ai rien.

— Ton honorabilité, ton savoir, ton intelligence comptent hien pour quelque chose.

— Et aussi mon amour.

— Et Ion amour... C'est ce qu'il y a rie meilleur.

André comprit au silence qui S(3 rép-aniait entre eux que M. Evrard s'évadiul do l'heuie présente, que son cœur l'emportait à tire d'aile vers le passé embaumé d'un pareil amour.

C'était vrai. M. Evrard resta un long moment immobile et muet, les yeux absents.

Mais la cloche sonna pour la rentrée des ateliers. Il y eut dans la cour un brouhaha.

André se leva, car sa tâche recommençait.

— Vous ne saurez jamais, dit-il d'une voix profonde, quel bonlveur vous me donnez et de quelle filiale reconnaissanceje veux le payer. M'autorisez-vous à dire à mon oncle...

— Mais oui !

M. Evrard se leva aussi.

— Je vais avec toi yoir les ouvriers, dit-il. Il ressentit en cet instant le léger malaise

qui l'avait affecté la veille : des palpitations courtes et sèches, un pincement à la gorge.

Il dut prendre le bras d'André et s'y appuyer un peu fort. Les craintes du jeune homme se réveillèrent en le voyant oppressé, avec une moiteur au front, mais il ne dit rien pour ne pas lui déplaire. Seulement, le môme soir, il alla confier ses transes à M. Aublin.

^ — Hélas! cher garçon, tu ne m'apprends rien, répondit le docteur. Pierre est certainement affaibli, mais il ne veut pas se laisser

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ausculter; il osl irréel iiclible sur ce point. Je lui parlerai de nouveau. Ce que tu uie dis me pai'ail sérieux; ce malaise sans cause apparente...

— D'où peut-il provenir?

— D'un cœur surmené. Cher garijon, tu vis depuis ti'op longtemps dans l'intimité du Châtelier pour n'en pas connaître la secrète tristesse. Ce n'est pas la soulïrance physique qui éprouve le plus notre pauvre ami. Mais ne t'atïecle pas outre mesure. Au fop.;l, sa constitution est bonne. Pour devenir centenaire, il ne lui faudrait que de la paix et du bonheur. Malheureusement, In jeune diablesse dont j'ai l'honneur d'élrc le parrain se charge de lui procurer le contraire.

On est en septembre.

Les vergers sont remplis de fruits mûrs; les 3eps dégarnis do leurs feuilles ♦•inleiil leurs grappes vermeilles. Des filtrées de lumière font des ronds d'or sur le velours des allées. Le vent léger chante en sourdine dans la blonde et frissonnnnle verdure des peupliers et des trembles; il joue dans la chevelure ondulante des saules qui se mirent dans l'étang; les abeilles bourdonnent autour des sureaux, et les oiseaux piaillent en cueillant les vers qui risquent la tête liors de leurs trous.

Jadis, le Ghàtelier vivait en ce mois une vie plus intense : la chasse dans les bois roussis, la pêche dans l'étang poissonneux, la vendange dans le grand clos faisaient tous les jours remplis et joyeux. Mais septembre, cette année, était morose, les invitations supprimées par suite de la santé précaire de M^« Evrard, ce dont Ninette se plaignait amèrement. Scènes violentes, récriminations bruyantes, caprices déraisonnables faisaient au logis une atmosphère pénible. Pour y échapper, M. Evrard allongeait le temps qu'il passait à la fabrique; on ne le voyait plus qu'à l'heure exacte du dîner.

— Vous vous tuez, reprochait le vieux Noris, comme si André et moi ne suiïîsions pas à la tâche.

Sous l'influence morbide créée par Ninette, le caractère de M^"^ Evrard s'aigrissait de plus

en plus, et cette disposition chagrine se ré()an- (lail surtout sur Monique. C'était sur la douce fille (lue s'épanchait le torrent de mauvaise humeur accumulée par la conduite exécrable derenlantgûtée. Ledcvoir quotidien de lajeune fille était rude. Elle avait achevé ses éludes, et la direction de l'intérieur lui incoinl)ait. jyjmo Kvrard se déchargeait sur elle de tous les soins, mais elle appréciait sans bienveillance ses efforts pour la satisfaire, et la rendait responsable des moiiidres fautes commises dans le service. Uien cependant n'altérait la sérénité de Monique, ni les reproches excessifs de sa mère adoptive ni l'insolence agressive de Ninette. Kilo avait une patience sublime, car elle entendait payer en soins reconnaissants la dette de tendresse contractée aux premiers temps de son adoption. Des vexations et des inju.-lires dont elle avait, depuis, soulTci'l, elie ne voulait pas tenir le compte. Dieu savait le nombre des unes et des autres, c'était assez.

Dans les natures d'élite, la reconnaissance croit comme un arbre planté en terre féconde; il porte des fruits abondants.

L'humeur changeante de M""" Evrard, les sautes inexplicables et pt''nii)les de son caractère ne troublaient donc pas la jeune tille. Elle les attribuait — ce qui était vrai — à l'alléi'ation d'une santé jusque-là superbe. M""= Evrard n'avait pas l'habitude de la souffrance; elle traitait cette amie en visiteuse importune et lui montrait mauvais visage.

La parfaite égalité d'âme de Monique la faisait s'épanouir en grâce harmonieuse, en beauté reposante. Ses traits retlétaient sa belle tranquillité morale. Il se dégageait d'elle une action bienfaisante dont M""'' Evrard ne

subissait pas le charme, parce que sa jalousie maiernelie faisait de trop fâcheuses comparaisons.

Ninelte était dans l'ége ingrat, et ses quatorze ans ne l'avantageaient point.

Maip^riotte, peu développée, la peau terne, elle n'était guère propre à tlatter la vanité de sa mère. Ses yeux, dont le regard était r»^devenu droite s'ouvraient trop grands dans son mince visage. « Ils lui mangeaient les jouf s », disait Rosine, et, sous leurs sourcils cpiiis et d'un brun foncé, ils donnaient à la physionomie quelque chose d'étrange. Leur couleur fugace tournait tantôt au vert de mer, tantôt au bleu d'azur, suivant les impressions de l'âme changeante. Les cheveux, plantés sur un front bas et étroit, étaient abondants et fins, mais d'un blond triste. Le nez en trompette avait de l'esprit, mais il surmontait deux lèvres minces, sans couleur, el les dents petites, visibles quand un sourire pointu desserrait ces lèvres, faisaient songer à un jeune carnassier.

Vue en profil perdu, Ninette devenait pourtant jolie, car la tête s'attachait sur une nuque élégante et l'oreille était petite et bien ourlée. Aussi tous ses portraits la représentaient-ils dans cette pose avantageuse. Ils étaient nombreux : à chaque anniversaire de l'enfant, j^me Evrard en faisait exécuter un nouveau. Elle en peuplait sa chambre où pas un autre tableau n'était attaché.

L'image de la bien-aimée lui remplissait les yeux comme l'amour immodéré lui remplissait le cœur.

Ninette connaissait ses rares avantages et s'appliquait à les mettre en relief. La coquet-

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terie la retenait longtemps devant une ^lace. occupée à choisir la toilette la plus seyante. Son goût manquait de discrétion; elle aimait les parures voyantes et les façons compliquées, et M'"" Evrard cédait pour éviter des cris et des trépignements «jui lui ébranlaient les nerfs.

La vie que menait Ninetle était faite pour développer les mauvaises inclinations. Elle déjeunait dans son lit et se rendoi'mait ensuite jusqu'à 11 heures, car les cours n'avaient lieu que dans l'après-midi. Tout son temps libre, elle le consacrait à lire au hasard les livres, les brochures, les journaux qui lui tombaient sous la main ou qu'elle se procurait avec la complicité de Rosine, trop inculte pour soupçonner le danger. Klle avait des ruses variées pour déjouer sur Ce point toute surveillance gônaule, des cachettes introuvables dans le jardin et le parc, et pendant les heures de repos de sa mère, les absences de son père, les occupations de Moniique, elle avait beau jeu pour meubler son imagination de choses inutiles ou pernicieuses.

— Mais, disait M. Evrard, cette petite ne fait donc jamais rien, aucun de ces ouvrages qui occupent les femmes? Il me semble que Monique, à l'âge de Ninette, savait coudre, broder...

— J'étais en pension, père, c'était différent. C'était différent, eu effet; la vie oisive et

mal ordonnée de Ninette porterait des fruits détestables.

M. Evrard, de plus en plus, souffrit de ceî? choses. Il s'appliquait â contenir son irritation pour ne pas exaspérer sa femme et éviter des scènes qui les meurtrissaient; mais cette perpétuelle contrainte finit par altérer sérieusement sa santé. Il fut envahi par une lassitude invincihle, perdit l'appétit et le sommeil; il lui arrivait de marcher dans sa chamhre durant toute la nuit, ruminant sa tristesse inquiète.

Il avait été longtemps un homme mûr; il devint rapidement un vieillard; son visa^-^e amaigri prit cette teinte grise qui révèle des désordres intérieurs et décèle la marche sournoise d'un mal latent.

André et Monique, alarmés, se communiq\iaient leurs craintes, mais le docteur ne triomphait point des résistances de son irréductible client.

Un jour que M. Evrard, plus fatigué, rentra plus tôt qu'à l'ordinaire, il entendit les cris furieux deNinette dans le salon dont une fenêtre était ouverte.

Il pressa ses tempes en murmurant :

— La terrible enfant !

Monique était debout, près du piano. Ninette, rageuse, les cheveux ébouriffés, vociférait des menaces et des injures, criant :

— Je n'étudierai pas mes exercices. Tu me fais recommencer tout le temps. Ça m'agace, ça m'énerve.

— Ta maman m'a commandé...

— Je me moque du commandement et de loi et de tout. Je veux étudier seule.

— Ou lire en frappant les notes au hasard.

— Tu m'espionnes donc?

— Ne crie pas, dit tranquillement Moniijue. Ta maman est soulïrante; sa chambre est audessus du salon, et tu sais que le bruit lui fait mal.

— Je crierai tant que ça me plaira.

KUe frappa du pied et donna en même temps un coup de point»' sur h' clavier, ce qui produisit un énorme charivari.

Monique saisit le bras qui allait renverser une table charf^ée de choses fra.iriles, mais elle fui mordue à la main; les donts aigués de la petite s'enfoncèrent dans sa ciiair et elle laissa échapper un léger cri.

A ce moment, deux portes s'ouvrirent, l'une livra passasse à M"'° l]vrard, visiblement souffrante, l'autre à M. Evrard, irrité.

— Ce tapage me fait un mal atroce, gémit d'une voix dolente la mère de Ninette. Ne pourrais-tu, Monique, être plus patiente et ne pas pousser celte enfant à bout?

— Chère amie, dit M. Evrard avec un calme qui lui coûtait un cruel effort, j'ai vu la scène; Monique n'a rien fait...

— Oh ! natui'ellement, Ninelle est seule coupable; c'est toujours Ninette qui est en faute et endosse les torts.

Se sentant soutenue, l'enrint pàlée courut vers sa mère, se serra conhc elle et délia son père de son regard étrange.

Il se rappiocha et prit sa H lie par la main.

— Tu as élé méchante, dit-il; demande pardon à Monique.

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— Non.

\I'"«Kvrar(J s'était assise, le bras passé autour delà la illedeNinctio qui se dégagea (le l'élreinlc de son père.

M. Evrard pàlil. Jamais encore le condit ne s'était accusé aussi aigu devant les jeunes lilles. Céder, c'était abdiquer. Son regard voilé de tristesse implora sa femme qui détourna le sien.

— Je t'en prie, dit-il, laisse Minette. Elle doit m'obéir et faire des excuses à Monique.

Les mains joiiiies et tendues vers lui, le regard suppliant, la jeune liile dit :

— Je ne suis pas du tout fâchée contre Ninette; elle était un peu énervée aujourd'hui, j'ai ôu tort d'insister.

— Exprime tes regrets, signifia M. Evrard. Dis que tu ne recommenceras plus.

— Je recommencerai si cela me fait plaisir. Il devint blanc comme un linge.

— Cela passe les bornes, dii-il à sa femme, et je ne puis tolérer cette conduite. C'est moi maintenant qui suis l'offensé et j'exige que Ninelle me demande pardon.

^{me Evrard détacha son bras de la taille de sa tille et fit un mouvement pour la pousser vers son père, mais la petite se cabra.

— J'exige, répéta M. Evrard. Si tu n'obéis à l'instant, Ninetle, tu resleras dans la chambre ; lu y dineras seule.

— Elle dinera avec moi, dit M™* Evrard en se levant, car je suis trop souffrante pour me mettre à table ce soir. Monte. Ninetle.

— Un mot, Louise.

Il y avait dans les yeux de M. Evrard \im tristesse saisissante et dans son ton une prière impérieuse.

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Monique se hâta de sortir afin de les laisser seuls; Ninette courut dans le jardin.

M'"« Evrard se rassit, très abattue, et ses mains (in'ello croisa sur ses i^enoux étaient alliées d'un petit tremblemennt. Pierre se plaça le dos contre la cheminée et resta immobile, les yeux lixt^s sur sa femme. Il parla d'une voix un peu frémissante, pointe d'une émotion qui allait jusqu'à la soulîrance physique insupportable.

— Louise, ce (jui vient de se passer est urave. Je ne sais si tu as bien compris la portée de ce ([ue tu as fait, do ce que tu as dit.

— J'ai compris.

Elle répouiiait sans le repfarder.

— Alors, c'est pire. Délibérément, tu soutiens Ninetle dans sa révolte?

— Mon Dieu, Pierre, que tu emploies donc de gr;inds mots pour une si petite chose!

— Une petite chose! l'insolence de Ninette vis-à-vis de moi!

Elle haussa les épaules et ses doigts se serrèrent d'un mouvement nerveux.

— Ninelleest une impulsive; elle no cherche pas si loin les raisons de ses actes. Elle est d'ailleurs dans une phase de croissance qui la rend plus particiilièiement irritable et devrait lui valoir quehjue indulgence. Mais tu n'en as aucune.

— Ma pauvre amie, tu en as trop. J'ai peur que celte enfant déplornblement gâtée ne nous fasse verser un jour des larmes a mères.

— Tu auras Monique pour te consoler.

Et elle éclata :

— Oli! maudit soit le jour où celle élrangére, véritable brandon de iliscorde, est entrée chez nous, où j'ai eu la faiblesse d'accéder à

ton désir! Depuis, nous avons éUi Ijien malheureux.

M. lOvrard ne releva pas celle surprenante façon d'élablir les responsabililés. Il se for(;a au silence, afin de ne pas laisser échapper des mots désolants et irréparables.

i']lle repiit :

— Il paraît impossible de vivre dans cet état d'hostilité. Yeux-tu renvoyer Monique en pension jusqu'à son mariage; dans un couvent anglais, par exemple, sous prétexte d'apprendre la langue? La face serait sauvée.

Il répondit non, et elle n'insista pas.

— Supporte alors les ennuis inévitables de la situation que ton égoïsme prolonge parce que tu n'en souffres que par intermittences, ta vie se passant en grande partie hors d'ici.

11 y eut un silence pendant lequel ces deux êtres mesurèrent la distance qui, à présent, les séparait. Le cœur de Pierre était à vif, car il avait trop aimé et il aimait encore trop sa femme pour que l'arrachement de celte lleur de pure tendresse se fit sans une atroce douleur. Et il sentait qu'elle ne l'aimait plus, qu'il ne restait entre eux que le lien créé par une longue habitude, et que ce lien devenu rude les blessait également.

— Voici ce que je propose, dit-elle ensuite. Je voyagerai avec Ninette dans le Midi, dans le nord de l'Afrique ou ailleurs. Pour tout le monde, ma santé m'imposera ce déplacement. Tu resteras ici avec Monique parce que tes affaire3 ne le permettent pas de m'accompagner, et que tu t'ennuierais terriblement si tu étais seul. Tout cela est exact; personne n'imaginera une raison mystérieuse ou désobligeante à mon départ, sauf ton ami Aublin, mais je ne tiens

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aucun compte de son opinion. Nous reviendrons quand tu auras tout arrangé pour lo mariage de Monique et nous assisterons à la cérémonie. Rien ne sera Itrisé.

Elle fit une longue pause afin qu'il pût répondre, émettre une objection, mais il ne parla pas; il avait tiré une chaise devant lui et s'y appuyait. Elle continua avec plus d apreté :

— Je ne puis vivre ballottée dans cette opposition perpétuelle; je ne puis voir repousser notre fille au second plan, ton amour, tes prévenances aller, contre toute justice, à une autre. J'en arriverais à te détester.

Elle parlait sans colère, et il en était plus remué que s'il l'avait vue dans les états violents où elle entrait quelquefois. Mille pensées se heurtaient dans sa tête; une seule se détachait nettement; il voyait Louise entraînée, par une sorte de vertige moral, à la dérive.

H avait sur le cœur celte sensation physique d'un poids très lourd qu'on éprouve dans les crises aigués.

Son visage contracté faisait mal à voir; elle ne le regardait pas.

Il se mit à marcher comme pour s'arracher à sa peine, la laisser derrière lui; mais, ayant fait quelques pas, il fut obligé de s'asseoir. Un fauteuil était proclie; il s'y écroula lourdement et essuya son front glacé, puis il dit d'une voix sans timbre, les mots hachés par une oppression croissante :

— Tu as pu concevoir l'idée d'une séparation et que j'adhérerais à ce projet insensé?

— Insensé ! en quoi t Ce qui est insensé, c'est de nous meurtrir comme nous le faisons depuis si longtemps. D'ailleurs, il ne s'agit pas d'une séparation, mais d'une absence favorable à ma

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guérison et au développement de Ninette. Jusqu'à mondépart, que je hâterai, tolère l'enfant.

— A condllion fju'elle cède.

— Oh! ne t'excite pas; elle cédera avec ernpressomenl; la perspedive d'un beau voyage, seule avec moi, la remplira d'une telle allégresse qu'elle oubliera toute rancune.

Elle ne voyait pas que ses paroles mettaienl Pierre à la torture. Son cœur lui fit mal; il y porta la main et respira avec etTort.

L'excuse de M"»« Evrard était dans son inconscience. Elle avait élevé comme un mur autour de son cœur, et dans cette enceinte sacrée Ninette était seule; l'idolâtrie dont elle l'entouraitdesséchaittoutce qui avait jusque-là fleuri l'âmedeM'^* Evrard etembaumélaviedePiorre.

Si, par impossible, elle revenait sur sa décision, lesdeiixépouxne seraient pasmoinsséparés, car ce qui éloigne, ce n'est pas la distance, c'est l'indifférence. Et M"^<* Evrard était maintenant indifférente à tout et à tous, hormis sa fille. Le sentiment excessif qu'elle lui avait voué envahissait tout comme une plante parasite et malfaisante; l'amour de l'épouse semblait mort.

Elle fit rappeler Ninette et l'emmena.

Lui se mit à table avec Monique. On avait allumé du feu, car la soirée était fraîche. M. Evrard restait immobile et regardait la flamme. La lumière de la lampe tombait sur ses joues creuses et en accentuait la saillie. Il avait coupé le sommet d'un œuf à la coque et le laissait intact dans son coquetier. Il buvait de longues gorgées d'eau et se taisait à cause du service.

En haut retentissaient les rires aigus de Ninette. Cette gaieté descendait par la cage de

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l'escalier et faisait tressaillir les silencieux convives.

Justement, le docteur vint après ce pénible dîner. Moniiiiie, tr(^slournienlée,availemniené son pèro dans le petit salon éclairé seulement par les lueurs bleues du ciel.

— Pas de lumi("'re, avait dit M. Evrard.

Et ils échangeaient de rares paroles sans rapport avec leurs pensées.

Le docteur demanda en riant :

— Que faites-vous dans ces ténèbres?

— Nous nous reposons les yeux, dit Monique, qui se leva et alla l'embrasser. Vous venez voir la mère de Ninette?

— Je passais; donne-moi des nouvelles.

— Elle soulïre toujours. Les cachets ne lui ont procuré aucun soulagement.

— Elle est déjà couchée?

— Elle n'a pas diné avec nous.

— Mais où donc est Pierre? Je ne vois rien dans ce noir.

— Je suis là, prés de la cheminée. Bonsoir, Tony.

M. Evrard ne se leva pas; il tendit sa main vers celle du docteur. Celui-ci la prit et dit :

— Qu'est-ce que tu as?

— Que veux-lu que j'aie ?

— Je t'interroire et tu me réponds par une question oiseuse.

— Je n'ai rien.

— Monique, donne de la lumière.

La jpuuo fille alluma une applique de la chemifiée, et Ton vit que M. Evrard avait le visaîze livide et décomposé, les yeux atones et cernés.

M. Auhl n tit un peste de coulrnriéîé et prit le poignet de son ami ; le pouls était inquiétant.

8i LES RUINES FLEURISSENT

— Va te reposer, dit-il; je monte ave« loi. Il sonna et dit au domestique qui parut :

— Gliiiuiïezle lit de Monsieur; viens, Pierre. Attends-moi, Monique.

Il fut assez ]onf.;leinps sans redescendre; la jeune fille se dévorait d'angoisse. Il dit en reparaissant :

— Il y a eu une scène, je m'en doutais. Toujours Ninette. La satanée gamine! Si elie entreprend de nous le démolir, ce ne sera pas long.

— Vous êtes inquiet?

— Un peu. Le cœur n'est pas bon, et je crains des désordres du côté du foie.

— Mon Dieu !

— Pauvre mignonne ! ton père a deux maladies sérieuses : soixante-six ans et du chagrin.

— Soixante-six ans, ce n'est pas un grand âge.

— Pour lui, si, car depuis le temps qu'il se ronge, il a usé la mécanique plus vite qu'il n'eût fallu. Demain, il ne se lèvera pas, je préviendrai Noris. J'ai vu M""" Evrard; pas bien brillante, elle non plus. Elle veut partir et voyager avec son tyran. Je l'y engage, mais pas tout de suite; elle doit rester étendue le plus possible, au moins pendant quinze jours. Ce qu'il leur faudrait à tous deux, ma peîite enfant, c'est la paix.

— Père peut guérir, n'est-ce pas ?

— Mais oui, mais oui ; la machine est détraquée, le cœur mou, mais tout cela se répare.

— M°"^ Evrard sait... ?

— Que son mari a besoin de tranquillité et de soins. Quand il sera d'aplomb, elle pourra filer au pays des ci^qaleset des oranges. Donne exactement à ton père la potion que le dômes-

tique est allé chercher chez le pharmacien. Je viendrai de bonne heure.

M""* Evrard amena Ninette auprès du malade. D'assez bonne grâce, la petite formula des excuses.

— J'oublierai ta vilaine conduite, dit M. Evrard; embrasse-moi et ne me fais plus de chagrin.

Elle efileura d'un baiser contraint la joue décolorée et dit :

— J'irai à Nice, n'est-ce pas? C'est seulement pour cela que je demande pardon.

M. Evrard eut un peu plus de tristesse dans les yeux. Sa femme se pencha vers lui.

— Mon pauvreaini,dit-elle;nous ne sommes plus assez jeunes pour ces excitations; elles nous brisent. Allons, tâche de dormir, de te reposer. Bonne nuit, Pierre.

— Bonne nuil, Louise.

xu

Monique s'était discrètement éloignée pour laisser à M""' Evrard plus de liberté. Elle revint dès qu'elle eut entendu se refermer les portes.

— Assieds-toi un peu près de moi, pria le malade. Es-tu pressée de te coucher, chère fille?

— Nullement, père. Je resterai jusqu'à ce que tu t'endormes; seulement, il ne faut pas parler; le docteur recommande une sagesse angélique.

— Je ne parlerai pas, mais j'aurai du plaisir à te regarder.

Il prit la main de Monique et ferma les yeux; elle restait immobile, le cœur attentif et préoccupé, écoutant la respiration courte et sifflante du malade. De temps en temps, il demandait à boire et elle lui faisait avaler quelques gorgées d'eau de Vichy.

Plusieurs fois il dit :

— Il est tard ; va te coucher, ma fille chérie. Elle refusait doucement et il n'insistait

pas, n'ayant qu'une demi-conscience de toutes choses.

Non, Monique ne pourrait le laisser, aller dormir pendant qu'il souffrait. Une inquiétude grandissante la poiornait à le voir si changé en quelques heures. S'il mourait !... Cette idée l'afïolail. Elle s'agenouilla, et, la tête dans ses mains, pria éperdument. Oh! toute la joie de son avenir, sa propre santé, sa jeunesse, elle

eût tout sacrifié pour prolon^^er cette cliére vie!

Vers minuit, une violente crise hépatique se déclara avec des complications cardiaques. Monique envoya chercher le docteur et obligea ]\jme Evi'ard à rester dans son lit, car celle-ci n'était pas en état de donner des soins, ayant elle-niôine besoin d'en recevoir.

Celte femine qui semblait, la yeille, toute détachée de Pi -rre fut remuée par cette maladie brusquement abattue sur celui qu'elle avait aimé. Elle sentait qu'elle n'y était pas élran^;ère, que le ch;igrin dont il avait paru si accablé après la dernière scène en était la cause déterminante. Elle se rcprochail de n'avoir pas surveillé les proilromes de ce mal ([ui, étant donné le mauvais état des vaisseaux, le fonctionnement pénible du cœur, pouvait avoir une terminaison fatale, emporter le compagnon des années heureuses.

Un Ilot de pitié tendre la submergea. Elle dit à iMoni(|ue :

— Je ne puis soigner Pierre, mais je ne voudrais pas le (iuitler.Puis(jueledocteur m'oblige à rester étendue, fais-moi installer une chaise longue auprès de son lit.

Elle ajouta, ce qui attendrit Monique:

— Je suis malheureuse de le voir souffrir. La jeune lille, surprise et touchée, pour la

première fois depuis de longues années donna à M"'« Evrard l'appullation lilialequi ne venait plus sur ses lèvres.

— Ma mère, je ferai selon votre désir.

Le docteur sut gré à la femme de Pierre de ce regain de tendresse dont s'illuminaient les yeux, du cher malade lorsqu'une courio accalmie dans ses soulïrances lui perinellait d'en sentir la douceur.

88 LES RULNRS FLEURISSENT

Il disait parfois très bas, et avec un plaisir infini : « Chère Louise. »

Elle lui souriait; souvent, elle se levait, allai vers lui et lui pressait la main.

— Tu es bonne, murmurait-il. Nous sommes comme autrefois.

Monique croyait alors voir commencer de meilleurs jours.

La crise fut longue. Le docteur exigea qu'une Sœur de Bon-Secours vînt aider la jeune fille, mais M. Evrard, avec la tendre inconscience des malades, n'acceptait d'autres soins que ceux qu'elle lui prodiguait. Il la voulait sans cesse à son chevet.

— Je souffre davantage quand tu t'éloi^^nes, disait-il.

Alors, la jalousie de M'"^ Evrard se réveillait, et c'était comme un coup de griffe sur son cœur. Elle sentait qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer cet époux qui l'avait choisie entre d'autres plus belles, plus riches...

Il fallait qu'elle eût subi une secousse bien profonde pour que l'ancien amour refleurît avec cette puissance, telles ces roses remontantes qui mettent une joie glorieuse dans la mélancolie de l'arrière-saison.

Dans ce renouveau que la pitié et le regret faisaient en elle, Ninette absorbait moins ses facultés. Son regard intérieur percevait des clartés qu'il n'avait pas entrevues jusque-là.

La souffrance est une prodigieuse source de lumière, une admirable institutrice pour qui sait recueillir et pratiquer ses enseignements.

Ninette passait donc au second plan des préoccupations actuelles de sa mère. Le seul fait que celle-ci restait toute la journée, sauf pendant le§ repas, dans la chambre de son mari,

mpliquait qu'elle se privât de la présence de sa fille. Ninelte consentait bien à mettre une sourdine à son exubérance, à modérer ses ébats, à maintenir sa voix au diapason à peu près supportable, à la condition toutefois que la contrainte ne se prolongeât pas. Deux ou trois fois dans la journée, elle venait embrasser son père et sa mère, puis s'empressait de disparaître.

Un jour, M. Aublin la surprit pleurant à chaudes larmes. Il fut remué et la crut aftliû^éo de l'état de ses parents. Enfin, ce cœur d'enfant sortait donc de sa léthargie; un bon sentiment fiourissait dans cotte terre aride.

Il lui dit affectueusement :

— Console-toi, ma petite, nous les guérirons tous les deux. Ne te fais pas de peine.

— Je n'ai pas de peine pour de bon, réplicjuat-clle en levant sur lui ses yeux troubles et sournois. Je joue à me faire du chagrin.

^m« Evrard avait été très glorieuse de la belle santé dont elle avait joui longtemps. Elle l'attribuait à sa vie bien réglée, point surmenée par les excitations mondaines qui, chez beaucoup de femmes, usent le ressort d'un organisme délicat et brûlent la force nerveuse à la façon dont un mouvement accéléré et ininterrompu brûle la courroie d'un moteur.

Aujourd'hui, elle souffrait et apprenait la pitié; de plus, elle s'accusait de la soutTranco d'un autre.

Un matin, elle était seule dans la chambre et elle regardait Pierre. Il somnolait et devait souffrir, car une buée de larmes mouillait ses cils.

Le regret envahit le cœur de M'"° Evrard. Elle s'approcha à pas muets, se mit à genoux

i)0 LES RUINES FLEURISSENT

conlrelelit, pi'itlaiiiaiiiabaudonuéesurledrap et presque aussi blaiiclio, el y colla ses lèvres. Monique, à ce iiioinent, soulevait la portière pour rentrer et reprendre son poste. Elle vit jyjm» Evrard dans cette posture touchante, laissa retomber le rideau et s'en alla sans bruit. Le fluide d'amour jailli du cœur de M'"« Evrard passait en caresse sur le sommeil de Pierre. Le malade en fut enveloppé; un petit soupir tranquille le dilata et ses yeux s'ouvrirent. Il sentit sa main prisonnière et tourna péniblement son regard. Il poussa un léger cri:

— Louise!

Ah! retrouvait-il enfin la tant aimée?

Elle se releva, efl'rayée du geste émouvant qu'elle n'avait pu retenir.

Des larmes ruisselèrent sur le Tisage émacié.

— Oh! Pierre, gémit-elle; c'est ma faute; je t'ai fait mal.

Il dit doucement :

— Non, je suis si heureux... depuis si longtemps je ne l'étais plus.

Il lui tendit les mains. Elle se pencha sur lui et l'embrassa avec la douceur des jours jamais oubliés. En cette minute, leurs cœurs communièrent dans la même joie.

Mais des cris aigusretentirent dans le jardin, aussitôt suivis d'éclats de rire, et l'extase des deux époux fut coupée.

— Qu'est-ce qui arrive? demanda M. Evrard bouleversé.

jy^me Evrard avait tout de suite deviné que Ninette se livrait à quelque méchante facétie. Elle sonna. Monique accourut, très ennuyée parce qu'elle pensait que le bruit aurait sur ses malades une fâcheuse répercussion.

— Vois ce qui se passe, pria M""^ Evrard.

LES RUINES PLEUniSSENT 91

— Niiielte est auprès de la grille; il ne lui est rien survenu, répondit Monique qui devinait le sujot des pit^occupa lions malernelles.

— Informe-toi exactement.

La jeune fille descendit.

Une tristesse lourde tMait entrée dans la chambre. M"'° Evrard s'énervait parce (jue Monirpie ne revenait pas. Pierre avait refermé les yeux en disant :

— Il ne faut pas rester debout, Louise, ni t'a^Mler ain^i; tu te falipfues.

Mais elle n'écoulait pas et se tenait devant la fenêtre. Elle apercevait dans l'allée, tout prés de la grille, Ninelle et Monitîue.

Souil.iin, des ^^amins, l'air fuiieux, se postèrent de l'autre côlô de la roule, ils avaient dos pierres dans leurs mains et les lancèrent à travers les barreaux. Ninetle s'enfuit; une des pierres atteignit Moni(|ue à la tôle et lui fit une petite blessure ([u'elle tamponna avec son mouchoir.

Les agresseurs, épouvantés de leur acte, s'enfuirent. Un passanten saisit un par Tùreille, et celui-ci cria :

— On ne voulait pas faire de mal à la grande, mais à la petite.

M"'* Kvrard per(;ut ces mots et son cœur se serra. Presque aussitiH entra la reliuieiise.

La pauvre mère la regarda en mettant un doigt sur ses lèvres.

— l'^hbien '.dit M. Evrard, qu'esl-cequ'ily a?

— Uien de grave, Monsieur. Volie jeune fille s'amusait dans le jardin. Elle est encore jeune, un peu bruyante. Je lui recommanderai d'aller jouiM' plus loin.

iM. Evrard se contenta de cette explication. Il savourait au fond de lui-m; me la douceur

de la scène qui Tenait de se passer entre sa femme et lui.

Il retrouvait Louise, sa Louise. Lavio recommencerait bonne comme autrefois. La souffrance est faiseuse de miracles. 11 la bénit et s'endormit dans une paix qu'il ne connaissait plus. Ce sommeil ferait plus pour sa guérison que toutes les prescriptions de la Faculté.

]y[me Evrard dit alors très bas à la religieuse :

— A moi, il faut dire la vérité.

11 y eut un chuchotis à peine perreptibîe.

— M"° Ninetle regardait des gamins jouer aux billes sur la route. Elle s'avisa de prendre la lance qui arrosait la pelouse et de la braquer sur la troupe. Les joueurs trempés ramassèrent des pierres pour les lui jeter ; c'est M"« Monique qui a été atteinte... Oh ! pas sérieusement : un tout petit trou.

— Mon Dieu ! comment dire à mon mari?

— Il ne le saura pas. Un peu de taiïetas anglais et les cheveux par-dessu«... Ne vous tourmentez pas, Madame.

— Ne pas me tourmenter, hélas ! Ma Sœur, les jeux auxquels se plaît Nine[ te sont stupides et pas du tout de son âge. Songez qu'elle a quinze ans. Elle n'écoute rien.

Monique reparut souriante, ayant changé sa robe tachée du sang qui avait coulé en assez grande abondance. M""« Evrard lui murmura à Toreille pour ne pas réveiller Pierre :

— As-tu bien mal ?

— Mais non.

— Tu n'en veux pas à Ninette ?

Le beau sourire de Monique répondit pour elle. Elle osa ce qu'elle n'avait jamais fait depuis son enfance: elle s'agenouilla prés de l^me Evrard et l'embrassa en l'appelant maman.

La convalescence commença.

M. Evrard se crut d'abord très bien remis de la secousse qui l'avait ébranlé. Mais il dut bienteH se rendre à l'évidence, constater que le ressort de ses muscles semblait brisé et que ses membres étaient de plomb. Une sensation de roideur dans le dos et les reins lui rendait tout mouvement difficile. Il ne pouvait marcher sans l'appui d'une canne et tit installer sa chambre au rez-de-chaussée : la faiblesse du cœur ne lui permettait plus qu'un minimum d'efforts.

— Je suis décidément un vieux bonhomme, disait-il en essayant de prendre un ton léger.

Au fond, sa déchéance physique l'affectait plus quMl ne voulait le montrer.

Le docteur et Monique l'exhortaient à la patience. 11 hochail la tète en souriant à leurs paroles encourageantes. La vérité, c'est qu'il se sentait profondément atteint et savait que chacun de ses juurs serait un jour de grâce, mais il ne laissait rien voir de sa secrète pensée. Il subissait une trop com[)lèto dépression morale pour se reprendre au vœu que, quelques mois plus tOl, il exprimait à André. Marier Monique, se priver de ses soins constants! Il ne supportait pas cette idée. Les malades sont égoïstes sans le savoir. D'ailleurs, la jeune fille eût repoussé le projet ; elle n'eût pas consenti à se partager et à faire au

père chéri, à qui elle se sentait si nécessaire, la part plus pelile dans sa vie aff^^ctiieiise.

André venait tous les jours déjeuner au Châtelier, afin de mettre M. Evrard au courant des affair 'S dont il ne se désintéressait pas. Beaucoup s'étonnaient qu'il fçardAt ce souci. N'élait-il pas assez riche? Ne devrait-il pas se retirer de tout ce tracas? Quel<|ues-uns, qui se piquaient de clairvoyance, disaient : « Il donnera la fabrique à ce petit Noris en le mariant avec sa iille. Mais il veut attendre deux ou trois ans, car elle est trop jeune. »

Ils pensaient à Ninette.

L'heure que Noris passait au Châtelier était pour Monique l'heure exquise. Le chei' camarade apportait avec lui du bonlieui- pour toute la journée ; elle allait au-devant de lui jusqu'à la grille et le reconduisait. Mais la maligne Ninette, devinant que sa présence serait désagréable aux deux amis, se plaçait avec persévérance entre leurs effusions amicales et s'amusait prodigieusement de l'ennui qu'ils ne réussissaient pas toujours à dis -imuler.

A présent, la jeune indomptée avait une gouvernante. M"* Evrard, ne pouvant s'occuper de sa fille et ayant besoin des services de Rosine, avait confié le rôle ingrat de mentor à une veuve de quarante ans, instruite et bien élevée, qui, pour suppléer à des ressources insuffisantes et subvenir à de lourdes charges, acceptait celte garde pénible.

M'"* Goutlel était un peu replète, et la chevrette indocile la mettait à rude épreuve quand elle était dans « ses diables », comme disaii Rosine. Elle se plaisait aux courses folles, se risquait à des escalades dangereuses, et, devinant que la gouvernante tenait à

LES RUINES FI.RUnifîSENT 9o

l'emploi qui rendait son oxistence moins pt-écaire, comptait sur son inilulgence et sur son silence vis-à-vis de M'""' Kvr.ird.

Elle en abusait pour réaliser ses pires fantaisies.

Maintenant, on était en octobre, et le commencement d'automne semblait une prolongation de l'été. Les jours succédaient aux jours sans accentuer les craintes des amis de Pierre Evrard. Ses forces ne revenaient que lentement, mais elles revenaient. Quand il pourrait supporter sans fatigue exagérée l'exode vers les pays de soleil, toute la famille quitterait le Châtelier.

Les rapports de Monique et d'André continuaient, très doux, accompagnés d'une poésie un peu grave.

Une fois, Monique ne vint pas au-devant de son ami. Il la rejoignit dans le salon où elle s'occupait à de menus rangements.

Il vit qu'elle avait pleuré et pensa qu'elle venait de subir quelque scène pénible ; car, si M""* Evrard se montrait plus bienveillante, elle avait encore néanmoins de fâcheux mouvements d'impatience, desirritations injustifiées.

— Vous avez pleuré, Monique ! Ninette ou sa mère?...

— Ne les accusez pas ; elles ne sont pour rien dans ma peine. Je me sens aujourd'hui plus triste, plus désemparée, si j'osais, je dirais désespérée, et le mot ne serait pas trop fort.

— Pour que la tranquille Monique soit en cet état, il a dû se passer des choses bien terribles.

LES HULNES l'I.fclUlUSSENT 97

— lUen de nouveau, rien qu'une impression plus douloureuse de TtHat de mon ciier îiialade. 11 ne gut^rira pas, André, il ne f,^uérira jamais. Je le [lerdrai bienlOl, et, sans lui, que dcviendrai-je, mon Dieut

— Le docteur le trouve plus mal ?

— Non ; c'est moi ([ui suis dans une disposition détestable. Du chagrin est tombé sur moi tout à coup et m'a écrasée comme sous un manteau de i)lomb.

— Moni(iue, ce n'est pas raisonnable.

— Surtout, ce n'est pas chrétien. Oh 1 le cher Jésus est indulgent pour ceux qui tremblent, lui qui a voulu connaiire les atïres de l'abandon dans la grotte de Gctlisémani... Je ne puis me l'aire à celle idée: père disparaissant, moi toute seule avec Ninetle et sa mère. Quelle désolante vision !

— Chassez-la, Monique, chnsscz-la. La peur déprime, et, si la volonté use ses énergies en réactions vaines, elle manque de force quand le temps d'agir est venu.

Monique eut un court frisson.

— Le joug de M"^" Evrard serait si pesant... André ne retint pas les mots qui lui vinrent

aux lèvres :

— Le mariage vous affranchira de ce joug.

— Le mariage, répéta Moni(jue d'une voix lointaine, ce serait, en effet, une solution.

— Ne serait-il ({u'une solution, chère petite amie? Ne pourrait-il ôlre un bonheur, le bonheur?

Elle leva sur lui son regard pur et fervent ; il y vil, mêlées, de la joie et des larmes. 11 sut alors {|ue leurs couirs se rencontraient.

— Je vous aime, dit-il, et depuis si longtemps !

LES nUlNKS FLEURISSENT 7

1)«S LES hLirSKS FLEURISSENT

— Moi aussi, murniura-l-elle.

Il prit sa main el l'eflleura d'un baiser discrel.

A ce moment, un rire sec éclata à leurs

oreilles.

— Ne vous gênez pas, cria Ninette narquoise. Ne vous gênez pas, les amoureux. Je vais le dire à maman.

Elle laissa retomber la portière qu'elle avait soulevée, monta l'escalier en courant et entra chez sa mère qui achevait sa toilette. Ses yeux bizarres étincelaient d'une joie méchante.

— Maman, cria-t-elle, tu ne sais pas? Je viens de voir Monique et André s'embrasser dans le salon.

lylm& Evrard eut un petit choc de mécontentement; néanmoins, elle répliqua avec calme, car il eût été maladroit d'abonder dans le sens de la maligne pensée de Ninette, à qui un mensonge ne coûtait rien.

— André et Monique sont de très anciens camarades.

En elle-même, elle se promettait de morigéner la jeune fille. Quel exemple pour Ninette que ces effusions intempestives! Pour ^me Evrard, élevée dans la rigidité des méthodes d'éducation d'autrefois, la moindre priva uté prenait les proportions d'un délit grave contre la bienséance.

A l'apostrophe de Ninette, Monique s'était levée.

— Je suis sûr, dit André, que celte petite peste va vous attirer quelque algarade.

— Une de plus, repartit Monique avec son habituelle sérénité. N"en ayons point souci.

— Je dois me confesser à M. Evrard. Nous nous sommes déjà entretenus de notre mariage,

LES RUINES FLEURtaSENT 99

ma douce Muiiiqiie, mais j'aurais dû attendre qu'il vous en paihU le premier. Votre chagrin, vos yeux rouans m'ont fait vous révéler notre secret.

— Père ne doit pas savoir pouifiuoi j'ai ])lenré, mais croire que mes larmes furent des larmes do joio. Qu'il ne devine pas que sa santé m'inquiète. Je compte sur vous pour m'aider à le tenir en sécurité.

— Comploz-y absolument.

— Allons le rejoindre. Il écrivait tout à l'heure.

M. Evrard écrivait encore lorsque les deux jeunes gens entrèrent chez lui.

— Tu remportorasces papiers, dit-il à André. J'ai noté quelques instructions spéciales...

— Père, tu le fatigues, reprocha Monicjue. Vndré aurait pu recevoir de vive voix tes indications ou les écrire sous la dictée. Moi-même je m'olTie comme seciétaire, mais je le préviens que mes services seront très onéreux : un baiser par li-ine.

Elle riait d'un joli rire qui devait faire illusion sur sa peine.

— Onéreux ! dit M. Evrard amusé; si tu me rends mes baisers je le devrai du retour. Mais, .ijouta-t-il en la regardant avec une attention in(|uiéle, on dirait que lu as pleuré.

— C'est la vérité.

— Et c'est moi qui suis coupable, s'empressa d'aftlrmer André.

— Toil tu as fait de la peine à Monique I

— Oh! ce n'est pas de la peine, rectilia la jeune fille.

— J'ai commis une grave indiscrétion, poursuivit Noiis, j'ai trahi le secret que je vous avais promis de garder. J'ai avoué à Monique

B}KBUOTH£€A

dOO LES RUINKS FLEIJIUSSENT

mon beau rôve et l'accueil favorable que vous lui avez lait.

— Ce n'est que cela, dit M. Evrard avec un doux sourire un peu triste. J'avais résolu do repiendre cetle question plus tard. Vois dans quel état je suis; laisse-moi encore ma tendre garde-malade. Ce sont ses soins qui me font vivre. S'ils me manquaient...

Monique coupa la phrase par ses baisers.

— Vilain père qui s'imagine que sa fille pourrait le quitter! Monsieur, si vous éles contente de votre infirmière, elle-même s'enchante de son malade; elle se réjouit de voire raine un peu meilleure tous les jours, des jolies petites couleurs qui reviennent sur vos joues, des progrès très remarquables, oui, très, que vous faites. Elle vous continuera ses soins avec plaisir sans supplément d'honoraires.

Elle égrenait son sourire musical dans lequel André devina.it des larmes.

Ces « jolies petites couleurs » étaient symptoma tiques de la fièvre causée par la courte application à écrire.

André serra les mains de M. Evrard.

— Âvez-vous pensé que je vous prendrais Monique tant que vous aurez besoin d'elle?

— Cher enfant, je te sais assez patient, assez généreux pour attendre...

Il ajouta un mot et le dit si bas qu'André le devina seulement au mouvement des lèvres pâles : réchéancc, avait murmuré le vieillard, et ses yeux, ternis de mélancolie, expliquaient sa pensée complète : cette échéance ne sera pas longue.

M. Evrard, désignant Monique dont la tèîe restait appuyée contre son épaule, fit comprendre d'un signe qu'il désirait qu'André

Li:S RUINKS FI.KIJRISSENT 101

gnnJ.U pour lui seul ce qu'il venait de deviner.

— Donc, c'est dit, aciieva-t-il avec enjouement, tu me laisses ma lillo, ma chère (ille, si précieuse pour les trislesseset les maladies. Je tâcherai de guérir vile pour te la céder bientôt. Vous êtes, en réalité, liancés. Oiie cette joitM'ous fasse atteiidr'e en paix un plus .^rand bonheur! André, embrasse celle que Dieu to donne.

Le jeune homme rougit de plaisir et déposa sur la joue de Monique un suave baiser. Un domestique vint dire :

— Madame est descendue; elle attend Monsieur dans la salle à man^^er.

M. Evrard et les deux jeunes ^^ens se rendirent à table. M""" Evrard 5 pensive, l'air absent, émiettait du pain sur la nappe et ne parut pas remarquer la petite émotion des survenants. Ninelte, qui jouaitunemarclie contre une vitre, coula sur eux un rep:ard aiguisé de malice.

Elle vint ensuite s'asseoir auprès de sa mère et, jusqu'à la fin du déjeuner, montra une impatience extrême, alt*/ndant quelque scène désagréable. Elle fut dé(;ue parce (ju 'aucune remarque désobligeante ne fut faite. M. Evrard se retira pour se reposer selon l'ordonnance du docteur, et M'"" Evrard, cà qui, au contraire, une petite marche était recommandée, dit à Ionique en appuyant avec intention :

— Lorsque tu auras reconduit M. Noris, tii me retrouveras dans l'allée des noisetiers; tu me feras faire « mon exercice », si tu n'as rien de plus pressé.

— Oh! releva la jeune tille sur un ton aim'\ble, rien n'est jamais plus pressé (jiie do vous faire plaisir.

Mais^M'"* Evrard ne se dérida pas. Ni nette

102 LKS RUINES FLEURISSENT

passait la fine pointe de sa langue sur ses livres minces, comme un chat qui se pourléche avant rie croquer une souris. Elle eût bien voulu entendre ce que sa mère allait dire à Monifjue et maugréa parce qu'il lui fallut suivre sa gouvernante. Elle fit une scène, mais M»"" Evrard ne céda pas. C'était si nouveau que l'indocile demeura stupéfaite et domptée.

Lorsque André et Monique furent un peu éloignés de la maison :

— Vous allez avoir maille à partir avec la mère de Ninette, ma pauvre petite amie, dit le jeune homme. Elle a une figure de juge d'instruction. J'ai bonne envie de vous accompagner durant cette promenade.

— Gardez-vous-en bien; cela la mettrait de mauvaise humeur. Lorsque M""^ Evrard a des reproches à m'adresser, elle préfère n'avoir pas de témoin.

Il voulut parler, elle l'arrêta.

— Ne me plaignez pas; elle est tellement améliorée; elle ménage père, lui prodigue des prévenances, et je suis si heureuse de ce changement! Le peu d'aigreur qui reste au fond d'elle-même s'épanche sur moi. C'est très bien ainsi.

— Vous avez des patiences héroïques.

— Vous fabriquez aisément de l'héroïsme, mon cher ami.

Ils étaient devant la grille; ils se dirent au revoir.

— Vous me raconterez votre entrevue; vous ne me cacherez rien, insista-t-il.

— Je vous le promets.

M""' Evrard sVMait assise, en attendant Monique, dans l'ombre courte des noisetiers aux longues chenilles pendanlos, aux fouilles rouges gaufrtVs. Klle reu^anlait le soleil ([ui jouait à ses pieds et niellait autour d'elle une agréable titHleur.

— Vos etïusious sont interminables, dit-elle d'un ton pointu.

Monitiue lui oITrit son bras sans répondre; M""» Kvrard le refusa.

— Assieds-toi auprès de moi, dit-elle.

— Mais le docteur exige que vous marchiez un peu. Faites un elîort, mère.

— Assieds-toi, insista M""' Evrard; je suis fatiguée.

Elle s'impatientait. Moni([ue se tut.

— Je suis fort mécontente et plus souffrante qu'à l'ordinaire, poursuivit la mère de Xinette.

La jeune tille ne demanda pas le sujet de ce mécontentement; elle l'apprendrait bientôt. Elle ne s'assit pas et resta debout contre un arbre, le visage attentif.

— J'ai à te p'irler sérieusement, commença M'"*" Evrard, au sujet de tes rapports avec M. Noris. Tu ne peux continuer à le traiter en camarade sans imj)ortance. Pierre est, sur ce point, d'une indulgence excessive; je désapprouve, quant à moi, que tu le précipites vers ce jeune homme dès qu'il paraît, que vous vous isoliez pour des colloques mystérieux, que tu

lui permettes de prendre avec loi dos licences.

Monique laissait parler M™" Evrard sans l'interrompre. Elle aurait pu dire : « Nous sommes fiancés. » Mais c'était le secret du cher papa, et la mère de Ninctte eût été froissée de l'apprendre de celte façon improvisée et désinvolte.

jVims Evrard reprit:

— Vous étiez seuls ce matin dans le petit salon lorsque Ninelte vous y surprit, et je déplore que tu lui donnes l'exemple de familiarités déplacées.

Moni({ue se récria :

— Ninette a mal vu et vous a fait un rapport inexact.

— Tu nies?

— Energiquement.

— Et tu accuses Ninette de mensonge?

Le silence de Monique fut d'une cruelle éloquence, M"'^ Evrard s'emporta.

— Alif tu es bien toujours la môme, invinciblement hostile à ma chère enfant. J'ai cru que ton cœur s'amollissait à mon endroit, que le nom de mère que tu recommençais à me donner après tant d'années indiquait une détente de ta rancune...

Monique s'agenouilla.

— Je n'ai jamais eu de rancune, croyez ce que je vous dis, pria-t-elle. J'ai toujours eu pour vous un sentiment filial, mais je n'osais plus le montrer. Je vous aime, mère, pour les soins si tendres dont vous avez entouré ma toute petite enfance. Il m'a semblé ensuite que vous m'aimiez moins, puis que vous ne m'aimiez plus.

— Tu as volé à Ninelte la tendresse de son père.

LF.S RUINES FLEURISSENT 105

— Dieu !

— Ah! tu m'as fait affreiiseniont souffrir. A cause île lui, mou foyer fut attristé; le cœur de mon mari s'est détaché de moi ; notre paix a disparu. Ce désastre est ton ouvrage. Je ne voulais pas te dire ces choses. D.îpuis longtemps, à les renfermer en moi, mon cœur se ronge de peine. Non, je ne voulais pas te les dire. Mais un mot a fait déborder le vase trop plein, et je ne regrette pas d'avoir parlé... Puisque j'ai commencé, j'irai jusiju'au Ijout. Le jour môme où Pierre est tombé malade, je lui avais posé cet ultiFuatum : te renvoyer en P'^nsion jusqu'à ton mariage ou rester ici seul avec toi. Moi, je serais partie avec ma lille, ma fille qui compte si peu pour lui, parce que tu comptes trop. Il lutta contre lui-même, c'est ce qui lui lit mal.

Oubliant les remords qui l'avaient ramenée vers Pierre, elle s'écria :

— Je ne suis pas coupable de ce mal.

Monique, atterrée, cachait sa tête dans ses

mains; elle soufl'rail à mourir.

^[mo Evrard était sans pitié. Ainsi, c'était vrai? M. Evrard était frappé à mort par la faute de Moniijue. Par sa faute, un long bonheur avait pris lin, un bel amour s'était changé en chose mauvaise. Elle avait déchaîné le malheur sur le toit (jui l'avait recueillie; des ruines s'étaient amoncelées, qui ne seraient jamais réparées.

Mon Dieu! Mon Dieu!

Mais de quoi donc était-elle coupable? Etaitce mal d'aimer le cher pére(|ui l'avait adoptée dans son cœur et lui avait prodigué sa tendresse?

Maintenant qu'elle sdit... que duit-elle faire?

Monique ne pleurait pas; ses yeux restaient secs et hrûlanls; au-flessus d'elle un vent léger secouait les chatons des noisetiers et il en tombait sur ses cheveux; elle ne les sentait pas; les paroles qui continuaient à couler de la bouche de M""^ Evrard n'arrivaient à ses oreilles que comme un bruit lointain d'essaim.

M""" Evrard eut un peu de pitié pour celte douleur qu'elle avait causée en se laissant entraîner plus loin qu'elle n'eût d'al)ord voulu dans la voie des récriminations. Elle toucha Monique à l'épaule pour la faire relever et s'émut du regard de détresse, du visage de souffrance qu'elle aperçut. Elle dit avec l'intention de s'excuser :

— J'étais à bout de forces, mais c'est fini, nous ne reparlerons plus de ces choses.

— Que voulez-vous que je fasse? dit Monique d'un ton humble. Dois-je partir? Me faire institutrice? Gherclier...

I^ime Evrard coupa la phrase en haussant les épaules :

— Une pareille résolution aggraverait le tort que tu m'as fait, oh! bien involontairement, je te l'accorde. Non^ tu ne peux quitter la maison, et je veux t'y tolérer tant que les circonstances l'exigeront. Le mal est irréparable, surtout à présent que la débile santé de mon mari exige ta présence assidue et tes soins constants. Pierre doit ignorer ce qui vient de se passer entre nous. Ne songe donc pas à partir. Ton départ le tuerait. Je ne prendrai jamais cette responsabilité.

— Mais si ma vue vous torture?

— Je supporterai cette peine à cause de lui. Je ne peux plus t'aimer, mais je te serai reconnaissante de le rendre heureux...

LES RUINKS FLEURISSENT 107

Elle jeta brusquement d'une voix devenue rauque :

— Jusiju'A la tin, prociie sans doute... Je pense que le docteur t'a dit...

— Je sais que l'état de pore est frrave, mais je p^arde l'espoir...

— Si je (e piie de no rien chanc^er à ce qui est, de me supporter et de supporter Ninetle, c'est parce que lo fil qui tient encore cette vie est si fragile qu'un souille peut le briser. Aublin m'a recommandé de lui éviter le plus lé;j:er cboc. Aide-moi en att»''nuant les incartades et les turbulences de Ninotte, en dissimulant ses emportements...

Cn peu de boule vint à M"'» Kvrard. Elle pensa malgré elle à l'inetTable patience de Monique, aux nuVbancetés de Ninette, et elle se détourna. Ensuite, elle repiil :

— Ta 11. L^ure bouleversée inquiéterailPierro; marcbe un peu de temps dans lo l)ois; apaisetoi. S'il l'appelle, je lui dirai que je t'ai envoyée faire une commission à la ferme. Tu iras, en clïet, demander à Francine si elle a dos poulets tendres, et elle en expédiera deux de ta part à M"* Baret avec une douzaine d'reufs frais.

Le cœur de M"'* Evrard était une énigme. A\ant torturé la pauvre enfant, elle essayait maintenant de pallier sa rudesse par une attention délicate.

— Méro, pria la jeune tille, si vous vouliez... M"'" Evrard resta droite, rigide.

— Si je voulais, répéla-t-elle d'une voix sourde, je no pourrais plus; j'ai trop soutTert. Et puis, je ne distrairai jauiais une parcelle de ce qui appartient à ma l)ien-aiméo. Va, Monique. Mais il faut que tu sois calmée avant de revoir Pierre.

108 LES RUINES FLEUniSSENT

— Et VOUS?

— Je rentrerai seule.

Monique s'éloigna d'un pas chancelant, le cœur lourd, les yeux fixés en terre.

Elle ne se pouvait croire éveillée et que la scène qu'elle venait de vivre eût été réelle. Elle était oppressée comme au sortir d'un cauchemar dont tout l'être reste impressionné. En vain le soleil coulait sa gaieté entre les branches, en vain les chrysanthèmes exhalaient leurs parfums, en vain les oiseaux chantaient à gosier perdu, Monique allait, accablée, sans rien voir.

C'était une belle journée, l'été de la Saint- Martin avant la date.

Monique prit, sans s'en apercevoir, une allée qui, au lieu de la conduire à la ferme, '^1 l'en éloignait. Elle recherchait l'ombre des

feuillages qu'octobre changeait en joyaux. Cette ombre violette, quadrillée de petites lignes par les fines ramilles, avait des aspects imprévus. Son cœur endolori y trouvait une douceur, ses yeux s'y reposaient.

A présent, elle pleurait à flots pressés. Comme une eau longtemps captive, ses larmes se précipitaient et emportaient son courage. Son âme devenait une barque désemparée, roulée par un coup de vent; la vague tumultueuse prend l'épave, la rejette, la reprend avant de l'engloutir.

11 fallait — c'était son devoir immédiat — « qu'elle restât au poste d'amour, mais combien il lui en coûterait à présent! Combien ses joies se mélangeraient de fiel! Jamais plus elle ne verrait sourire son père chéri sans penser à l'amertume qui, par réflexe, se répandrait dans l'âme de M'"^ Evrard.

LES RULNES FLELiUbSEM lOD

« Tu as volé à Ninelte l'amour de son pore... A cause de toi, j'ai soulïert et je soulTre... A cause de toi, à cause de toi... »

Monique s'arrôta brusijuement de marcher. La sensation était si lorte qu'il lui seuil>lait enlendre tout prés de son oreille la voix qui avait prononcé ces paroles. Un mei'le traversa l'aliru et se perdit dans un massif en lançant son cri pointu. No disait-il pas : « A cause do toi? » Le vent chuchotait aux feuillages : <( A cause d'elle, à cause d'elle. »

— Je deviens folle, pensa iMonique en pressant ses tempes où la lièvre mettait un bourdonnement insupportable.

Mlle passa ensuite ses mains sur son visage et s'étonna de les retirer mouillées, car elle ne sentait pas qu'elle pleurait. Elle fut extrômement lasse et s'assit au pied d'un arbre. Son corps était meurtri, comme s'il avait été llagellé. Ne Tétait-il pas? Les cruelles paroles de M"'" Evrard avaient fait rollice de lanières cinglantes. Elle ne les oublierait plus, la pauvre Moniiiue. Toujours elle entendrait ces mots: « voleuse de joie, voleuse de paix... » Elle (lui, si volontiers, eût fait, avec le plus précieux d'elle-même, du bonheur pour les autres.

Elle baissa davantage la tète, écrasée sous un poids de honte imméritée, puis elle se releva ( t reprit à pas lents son chemin. Elle souffrait dans toutes les forces vives de son être.

Soudain, elle cria: « André! » et ce fut pire. André lui avait dit : « Vous me répéterez tout. » Elle avait promis. Comment lui révéler ces choses alTreusos? Lui ne devait rien à M"'" Evrard; il ne saurait pas comprendre ni ôtre indulgent pour cette exaspération du

sentiment maternel, il en voudrait à la mère (leNinettedela peine de Monique; peut-être le lui laisserait-il voir?

Elle résolut de taire une partie de la vérité, de ne parler que des observations relatives à la bonne tenue, ce qui ferait sourire André avec une aimable condescendance. Le reste, Monique le renfermerait en son cœur; elle en souiïrirait seule, doublement. Garder lesilence alors qu'André saurait si bien la consoler!

A ce moment, une cloche éparpilla des sons grêles sur les champs et les bois. C'était l'heure des Vêpres dans un couvent voisin. Des reflets dansaient sur le fin clocher qui se dessinait au bout de l'allée dans la trou^-e lumineuse. C'était comme un doigt levé pour montrer le ciel où jaillit la source des divines consolations. La pensée éperdue de la jeune fille soudain s'apaisa. Quelque chose de très doux se répandait autour d'elle.

Qu'elles sont heureuses, ces moniales! Leur vie consacrée à l'oraison les délivre des inquiétudes dont souffrent les âmes dans les sentiers hérissés où se presse la foule. Monique soupira. Sort enviable! S'écarter du monde, dresser sa tente dans la solitude, demeurer sur les cimes loin des jalousies, des petitesses, des mensonges, detout cequi angoisse la pauvre humanité. Mais à chacun sa voie; celle du cloître est une voie d'exception où marchent seulement quelques privilégiés; les autres doivent œuvrer sous l'ardeur du soleil, porter le poids du jour le long d'une route aride et tenir leur cœur dans leurs mains, très haut, pour l'empêcher de se déchirer aux ronciers qui bordent l'étroit chemin.

Monique connaissait cette chapelle remplie

d'une fraîcheur odorante. Elle avait soa\eut écouté avec ravissement la frôle psalmodie de l'olVice rituel s'éleigiianl vn petits soupirs sur les lèvres des orantes que l'un no vu} ait jamais.

Quel que fût l'insupportable bourdonnement que faisaient autour d'elle ses pensées, Moni |ne avait toujours trouvt' dans le modeste sanctuaire l'ordre et lo calme puur son esprit; une douceur exquise avait pénétré son cœur. L'idée lui vint d'aller déposer son faix au pied dû l'autel lleuri, mais son absence, en se prolongeant, ini|uiéLerait M. Evrard ([ui ne savait se passer longtemps de sa chère liile.

Néanmoins, comme le secours divin n'est pas limité aux murs du temple, il sullit à Monique d'apercevoir le clocaor et d'entendre les menus appels de la cloche pour airacher son âme aux choses mau\ aises et la conforter. Après une courte station à cette place et une rapid^^ élevât, on de cœur, elle prit une allée qui aboutissait à la ferme. On l'appelait l'allée des Marquises, parce qu'elle était bordée d'ifs taillés en forme de dames à boulfaiils et à paniers. Elle passait devant lagrolleen rocaille où Ninetlc s'était cachée, certain joui', pour dé\orer gloutonnement le goûter des pensionnaires. Une auge de pierre recevait une eau fraîche (jui s'égoutlait lentement. Du cresson jln y trempait ses racines, et deux rainettes baN ardaient sur la margelle en gesticulant avec leurs petites mains. Elles plongèrent quand l'ombre de iMonique pénétra dans la giotte. La jeune fille mouilla son mouchoir au lilct d'eau qui glissait le long des pierres el bassina ses yeux et ses joues pour en effacer les acres rougeurs.

Elle s'attarda un peu à repasser dans son

112 LES UUINES il<EUhISSENl

espi'it la journée de fôte dont cette grotte évoquait pour elle le souvenir agréable. M. I>rard et André étaient assis sur ce banc; elle chantait pour leur plaisir, et ils l'applaudissaiiint. En ce temps-là, ses larmes étaient comme une pluie de printemps qui ne meurtrit pas les Heurs délicates. Elle ne se reprochait rien, tandis qu'aujourd'hui...

Elle se défendit de pleurer encore ; elle n'oserait montrer à la métayère des paupières boufiies et des joues couperosées.

Enfin, elle fit sa commission à Francine qui l'accabla de doléances sur la maladie de ce « bon M. Pierre » avec qui elle était allée à Técole chez les bonnes Sœurs de l'asile quand ils n'avaient pas encore quatre ans.

Monique reprit ensuite le chemin de la

maison. M. Evrard s'était installé sur un banc

jMii d'où il voyait une grande partie du jardin.

Il se levait, mettait sa main en abat-jour sur

^ ses yeux.

— Monique ne revient pas, disait-il.

•^Ime Evrard lisait auprès de lui. Elle lui faisait prendre patience.

— Elle s'attarde avec Francine qui l'aime beaucoup et se plaît à lui raconter les événements de ta jeunesse.

— Que peut-il luiétrearrivé?repritM. Evrard sans écouter les explications de sa femme.

— Ne te forge pas de chimériques tourments. Pour la tranquille Monique, aucun accident à craindre. Si c'était Ninette... Laisse-la donc se détendre quand elle en trouve l'occasion.

— En effet, approuva M. Evrard, la vie de la chère fille n'est pas toute fleurie, et j'ai tort de me plaindre si elle échappe pour un instant à une longue contrainte. C'est un ange.

— Evidemment.

M. Evrard ne sut pas définir ce qu'il y avait de très subtil dans le ton dont sa femme accentua ce mot. A l'ironie habituelle dont elle assaisonnait ses propos lorsqu'il s'agissait des qualités de Monique, se mêlait quelque chose comme de l'attendrissement et de la pitié. La douloureuse attitude de la jeune fille lui demeurait présente et la vision lui déplaisait, car il lui restait assez de justice native pour lui faire éprouver un imperceptible regret de ses paroles améres et de ses durs reproches.

— Enfin! s'eiclama-t-il d'un ton joyeux, la voilà '

11 jeta un amical geste d'appel vers la jeune fille qui apparaissait au détour d'une allée.

Se voyant observée, elle redressa sa tête un peu fléchie, fixa sur ses lèvres un sourire et pressa le pas.

— Comme tu as été longtemps absente!

reprocha tendrement M. Evrard.

— Je suis allée à la ferme. Francine exécutera vos ordres, ajouta-t-elle pour M"™° Evrard.

Elle continua :

— Francine a pour toi un culte, cher pérc; elle ne tarit pas sur ton compte et me raconte du Ion enfance mille faits plaisants. Aussi, je l'écoute avec plaisir et m'oublie volontiers...

— La bonne femme rabâche u:i peu, dit M"" Evrard.

— J'aime ce rebàchage, avoua Monique en souriant.

^^mo i^vrard ne soupçonna point refiort que faisait la jeune fille pour parler sur ce ton enjoué; elle la regarda de ccHé et émit un petit soupir satislail. Eh bien! elle n'avait point elle-même à s'émouvoir, à regretter ses paroles

Lr.9 RUINES FI.Ft'masnNT 8

114 LES IIULNES FLEUiaSSENT

déplaisantes à entendre, mais si utiles, et qui avaient glissé sans laisser de traces profondes.

Le regard de Monique avait retrouvé toute sa lumière, le sourire charmeur toute sa grâce. Elle ne voulut point remarquer que ce sourire s'attardait, parce que les larmes qui continuaient à couler à l'inti-rieur détendaient les muscles et contractaient la bouclie aimable.

]\tme Evrard ne regardait que ce qui lui semblait agréable et avantageux.

Ninette, pendant ce temps, faisait le diable à quatre.

M""» Gouttel avait mission de la promener tous les jours dans la campau^ne coquette que liai.i^ne le Loii'ct aux eaux mystérieuses.

Ce jour-là, comme elles revenaient d'une excursion à travers champs, la jeune lille avisa dans une prairie une demi-douzaine de garçons et do lillelles (|ui jouaient au ballon. Hardiment, elle sauta le fossé assez large et à moitié rempli d'eau bourbeuse qui séparait le pré de la route.

Les joueurs regardèrent l'intruse avec étonnement d'abord, puis avec bienveillance; ses allures garçonnières leur plaisaient.

— Je vais jouer avec vous, proposa-t-cllc d'un ton délibéré.

La troupe appartenait à une famille étrangère à la région, installée pour la durée des vacances à la Rtuiciére, une grandemaison ent 'Mirée de bois, voisinant avec le parc des Evrard.

i.e pré en dépendait.

— Ninette t appelait M'"* Gouttel restée sur le bord du fossé, Ninette. revenez tout de suite. 11 faut continuer la promonade.

— lié! continuez toute seule, riposta cavalièrement la jeune fille.

La bande éclata d'un rire révélateur de la pitoyable éducation que recevaient ces garnements.

110 LES RUINES FrEUniSSENT

En vain M"»» Gouttel fit les gros yeux et enlla sa voix pour ramener sa brebis vagabonde. Elle ne pouvait enjamber le fossé. Il y avait sans doute une passerelle, mais elle ne la découvrait point dans le voisinage.

— Ninelte, je vous ordonne de revenir.

Un garçonnet gouailla :

— Mon petit œil.

Ninette répéta le mot, et M"^ Gouttel, exaspérée parcette riposte insolente, se mit à courir lelongdufosséjChercbantà passer sur l'autre bord. Sa course était gauche, sa face empourprée, et tous riaient comme des fous.

— De la vilaine graine, ma bonne dame Gouttel, dit un paysan qui labourait un champ voisin et qui connaissait U gouvernante. Il ne faut pas laisser votre petite demoiselle fréquenter cette engeance. Ça n'est ici que depuis une semaine et ça a déjà fait les pires tours. De vrais démons; garçons et filles sont bons à fourrer dans le même sac.

— Où est le passage pour entrer dans ce pré ?

— Vers la haie, en face de ma maison qui est à votre gauche.

M'"- Gouttel, toute frémissante d'irritation, remercia le laboureur et reprit sa course haletante. Elle trouva une brèche dans la haie qui commençait où finissait le fossé, mais, quand elle arriva dans la prairie, les joueurs de ballon avaient disparu; ils s'étaient égaillés dans un petit bois, entraînant Ninette qui jetait avec ivresse aux échos champêtres son rire sauvage.

M"'^ Gouttel, comprenant qu'elle ne pourrait rejoindre Técervelée, se dirigea vers la maison. Mais elle ne trouva personne à qui parler; les dames étaient à la ville, les messieurs à U chasse.

LES RUINES FLEURISSEiNT 117

— Les enfants sont seuls et font los quatre cents coups, dit le doniestiijue à qui s'adressait la gouvernante. C'est leur habitude; ils sont les maîtres, la mode ani/'ricaine.

Dans son désarroi, la gardienne do Ninetle restait silencieuse; le valet reprit, expliquant sans en ôtre prié :

— Mes patrons ne sont pourtant pas Américains. C'est des marchands d'antitjuités qui demeurent à Paris, rue de Provence: M. et M""" Pau lusse.

— J'accompagne une jeune fille que je dois reconduire chez elle. Rappelez les enfants, je vous prie. KUe joue avec eux dans le bois.

— Les rappeler! Ah bien! Madame, on voit que vous ne les connaissez pas. Ils feront les sourds, de vrais chiens de Jean de Nivelle. Mais ne vous frappez pas. Au coup de 4 heures — qui n'est pas loin — ils vont rappliquer pour le goûter. Attendez-les ici, c'est ce (ju'il y a de mieux pour vous. Asseyez-vous donc.

Mais M"'" (îoultel déclina TcilTre; elle ne pouvait rester passive en cette conjoncture. Elle s'en alla vers le bois, en appelant de toutes ses forces,d'unevoix (jue l'émotion rendait rau(iue:

— Ninette? Ninette?

Des rires faisaient écho à ses appels, et des voix moqueuses répétaient :

— Ninette? Ninette? Coucou !

Elle entendait ces cris devant elle, derrière elle, à sa droite, à sa gauche, dans toutes les directions, et s'affola.

Un moment toute la bande traversa le sentier en faisant la nique.

— Mérhante lille! cria l'infortunée gouvernante, je vais retourner sans vous au Chàlelier; je ue veux plus m'occuper de vous.

118 LES RULNES FLEURISSENT

— Veine! ripostèrent ensemble les garnemenls.

Et ce fat de nouveau une galopade effrénée dans le bois, un massacre de branches, des éclats sauvages, puis soudain un cri aigu. Une voix hurla :

— Je suis tuée!

M""^ Gouttel reconnut avec épouvante la voix de Ninette.

Elle s'élança à travers les ronces qui déchirèrent ses mains, son visage, ses vêlements, et guidée par les cris des joueurs, arriva sur le théâlre de l'accident.

La jeune folle dont elle avait la garde gisait au fond d'un trou assez profond dans lequel elle était tombée tête première. Il fallut aller chercher le domestique pour la retirer de sa fâcheuse position. Elle s'était fortement contusionnée: elle avait un bras démis, un pied foulé, de nombreuses écorchures et des bleus.

M"™^ Gouttel, responsable de cette étourdie, perdait la tête, bien qu'elle ne pût se faire aucun reproche.

Après un pansement sommaire, qui lui fit pousser des cris affreux, la blessée, qu'on avait emportée à la Roncière, fut placée dans un fauteuil et reconduite au Ghàtelier.

]\tme Evrard jeta feu et flamme et ne voulut point entendre la défense de la pauvre Gouttel, impuissante à empêcher cette escapade, qui finissait si mal. Elle la lui reprocha durement et déclara que, désormais, elle se priverait de ses services.

— Pourvu que le cher trésor ne reste pas infirme du fait de votre coupable négligence, dit-elle. Vous avais-je confié ma fille pour la

LES RUINES FI.EURISSENT Ht)

laisser courir par les bois en compagnie de jeunes sauvages*?

Le cher Irésor, condamné à rimmubilité, aggrava lourdement la làclie d»'jà pes.inle de Moni(iue. Mais l'héroïque fille ne songea point à fairesurelle-méuiedesretoursaltendrissanls. l'^llo se remémorait sans aigreur les souffrances diverses do celto journée après la joie de ses douces fiançailles. L'injustice de M™* Evrard lui avait fait une Messure qui resterait à vif pendant longtemps.

La nuit était venue, une claire nuil d'automne, tout illuminée d'étoiles. Aucun souffle n'agitait les feuillages; l'unique bruil,dans le silence profond, était le murmure d'un ruisseau sautant sur les pierres derrière des rangées de vieux arbres.

Celte paix extérieure enveloppa Monique et agit, diiiame bienfaisant, sur son cœur endolori.

Comme il arrive souvent dans les périodes de transition, la veilleensoleillêe eut un lendemain pluvieux. L^averse avait commencé après le coucher des étoiles. Le soleil, à travers la pluie, ressemblait à une grande opale; on ne distinguait aucune forme précise, seulement de vagues fantômes d'arbres. Un saule planté au milieu de la pelouse devant la maison laissait pendre sa chevelure ruisselante dans le bassin qu'il ombrageait.

L'eau tombait tranquillement, continûment, et tendait entre les arbres des fils minces que les oiseaux coupaient de leur vol alourdi. Un brouillard bleuâtre estompait l'horizon.

Monique cousait auprès du lit où Ninetle était condamnée à rester étendue pendant trois semaines.

— Je suis très contente qu'il fasse vilain temps, dit Ninette. J'espère qu'il va pleuvoir tant que je ne pourrai recommencer à jouer dehors.

— Ton cher papa et ta chère maman seront privés de prendre l'air.

— Eh bien ! on partira pour le Midi, puisque parrain a dit qu'on s'en irait dès que les mauvais jours commenceraient. Qu'il pleuve, qu'il pleuve, cela me plaît.

— Ton souhait n'est pas charitable pour les gens obligés de sortir tous les jours, repartit doucement Monique.

— Ils li'onl qu'à prendre leur parapluie ou une voiture. Et puis, s'ils sont mouillés, ils changeront de vôtenients.

— Il y a l)eaucou[) de pauvres qui n'ont pas d'elTets de rechange.

— Tant |)is pour eux ; qu'est-ce que tu veux que cela me fasse? Les pauvres ne nie font pas pitié; ce sont des maladroits ou des paresseux.

— Il en est qui no sont ni l'un ni Tautre. Tu pouri-ais ôtre pauvre, Ninette.

— La lionne blague! crois-tu (jue la maison Evrard, la grande maison Evrard va faire faillite? Ne dis pas do bêtises et ne me rase pas avec tous tes serinons. Raconte-moi une histoire de brigands, c'est ce que j'aime le plus, et aussi les histoires d'amour. J'en ai lu une...

Elle se mordit les lèvres, et Monique sulïoquée sV^'cria :

— Où prends-tu des lectures de ce genre?

— Tu ne le sais pas?

— Non.

— Eh bien ! tu ne pourras pas le répéter.

— Ninette...

— Ah l assez; ne te mets pas à prêcher, ça m'énerverait.

Elle regarda la pendule et ajouta d'un ton sarcastique:

— C'est l'heure de ^o;i André. Tu n'iras pas le faire tremper. D'abord, je ne veux pas que tu me quittes; on montera ton déjeuner ici; c'est toi qui me feras manger ou je n'avalerai pas une bouchée, et je serai malade.

— Mais c'est Rosine qui...

— Du tout, c'est toi; je vais te le faire dire par Rosine ellc-nuMne et par maman.

De son bras valide, elle secoua violemment la cordelière qui pendait au-dessus de sa cou-

i'ii LES liUINES FLEUniSSENT

chetle avant que Monique ait pu empêcher le geste ra,i,^eur.

M^'^*^ Evrard, inquiétée par ce carillon frénétique, accourut avec la bonne.

Ninette cria, en montrant Monique:

— Commande-lui de rester ici, de man^rer auprès de mon lit. Elle veut descendre pour voir 50/1 André.

— Ta complaisance est déjà à bout? reprocha ]y[me Evrard. J'ai cru à un accident. Tu pourrais m'épargner un peu plu.i, m'éviler les chocs inutiles.

Elle était pâle et tremblait.

— C'est mal de me causer une si grande émotion pour des choses de rien; tu sais que je ne suis pas forte...

— Je veux qu'elle reste, cria de nouveau Ninetle.

— Laisse-la, mon amour; je le tiendrai compagnie, je déjeunerai avec toi; nous ferons la dînette toutes les deux.

. — Non, non, c'est elle que je veux; si elle s'en va, je me mettrai en colère et j'aurai la fièvre.

— Mais je n'ai pas dit que je déjeunerais en bas, fit Monique.

— Ma chérie ne serait pas énervée de cette façon si tu ne l'avais provoquée. Tu l'excites comme à plaisir, alors que le docteur a recommandé le calme. Si elle ne s'était mis en tête l'idée d'être soignée uniquement par toi, je ne le laisserais pas..."

— Je neveux pas de toi... tu me fais mal en m'arrangeant. Parrain dit bien que personne ne vaut Monique comme infirmière. Va-t'en; je veux Monique, seulement Monique.

L'ingratitude de Ninette griffait l'âme de

j^jme Evrard. Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues devenues plus pâles. Monique fut remuée de celle poino et en oublia son pro[)re cha^;iin.

Cependant les aiguilles tournaient. On entendait dans l'atmosphère ouatée de brouillard la rorne du tramway qui arrivait au terminus. Dans cinq minutes, André enlilerait l'allée.

Monique éprouvait des senti mentscomplexes.

IClle eût été heureuse de puiser dans celte svmpalhio éprouvée le réconfort dont elle avait soif. Par contre, la nécessité de dissimuler le plus cuisant de sa peine, la crainte de se trahir la faisaient se réjouir de l'ajournement de sa confidence.

C'était gagner du temps; pendant ce répit, sa blessure deviendrait moins vive; elle se ferait moins mal eu y touchant et la cacherait mieux.

Le second coup du déjeuner avait sonné quand la grille fut poussée par lejeune homme. Son pas élastiijue lit crier le gravier mouillé, et sa voix aimaiile jeta un respectueux bonjour à M. Kvrard qui se rendait à table.

— Vous êtes seul? demanda-t-il vivement. Ces dames sont absentes?

Dans sa pensée, ces dames, c'était Monique.

— Non; elles vont descendre; elles sont auprès de Ninelte à qui il est arrivé hier un accident.

— Grave?

— Assez sérieux. Cela devait se produire, car la mâtine, selon sa noble habitude, a fait mille extravagances. Elle aurait pu se briser la tête dans une excavation où elle a roulé: elle en est quitte pour des contusions, ilos foulures et trois semaines de ht. Telle que tu la connais,

Iii4 LES HUINES FLEURISSENT

elleva (lonnerdela tablature à lachèreMoiiiquo, qu'elle accapare.

— Je ne verrai pas Monique? fit André désappointé.

— Peut-être pas aujourd'hui. Que veux-tu, mon ami? je cède à la fantaisie deNinette afin d'éviter des complications. Je ne suis pns en état de tenir têle, et ma chère enfant consent à tout, se prêle à tout; son charme exerce sur la petite fille irritable une influence bienfaisante.

— Ce charme rayonne sur tous ceux qui ont la joie de l'approcher, dit André avec une ferveur émue.

— Comme nous l'aimons! fit M. Evrard.

Gomme il faudra la rendre heureuse!

— Je m'y appliquerai, je vous le promets. ]\jme Evrard descendait en ce moment les

dernières marches de l'escalier. André s'approcha pour la saluer.

— Vous serez privé de Monique, dit-elle avec une pointe imperceptible d'aigreur. Elle resle auprès de ma Ninette, qui est blessée.

— Je viens de l'apprendre, Madame, et je prends part à votre inquiétude.

André exprimait ses condoléances par un geste habituel d'homme du monde, mais il n'était affecté que par les premiers mots qu'elle lui avait adressés : Vous serez privé de Monique.

Ainsi la chère fille reprenait le rôle de gardemalade, juste au moment où, par la tendre volonté de M. Evrard, leurs cœurs et leurs vies étaient plus intimement liés. Il ne pouvait rien là contre que souffrir dans l'intime de lui-même et dans la profondeur de son délicat amour.

Mn« Evrard reprit :

LES RUINES FI.ErniSSENT 125

— La chute de Ninette risquait d'être mortelle; j't^-prouve, rien qu'en y sonj^eant, une intense frayeur rétrospective. Voici comment l'accident s'est produit : M'"" Goutte!, par une nùf,digence impardonnable, a laissé ma cliérie jouer avec des enfants dont la brutalité...

— Chère amie, intervint M. Kvrard, soyons justes. II n'est pas facile d'empêcher iNinette de faire une sottise, et la pauvre gouvernante...

— 0ht toi...

Elle n'ajouta rien à ces monosyllal)es que le ton dont ils étaient dits rendait d'une éloquence fort claire.

Il fut un temps où la réplique de M. Evrard eût déchainé une tempête; mais la mère de Ninette était réellement améliorée, comme disait Monique, Elle veillait sur ses paroles et commandait à ses regards pour ne pas contrister son mari, pour lui éviter toute commotion.

En prenant place à table, M""* Evrard recommanda au domestiquedefaireporterledéjeuner de ces demoiselles par Rosine...

— Qui pourrait s'occuper de Ninette, opina M. Evrard, et rendre la liberté à Monique.

— Mon ami, im[)lora M/"* Evrard, la nervosité de notre fille est inquiétante; ne la contrarie pas en ce moment, je t'en prie. Fais-moi celte grâce de tout accepter.

— Pauvre chère amie! prononça M. Evrard d'un ton doux et compatissant.

Ce fut la goutte d'eau qui lit déborder la coupe. M'^° Evrard éclata en sanglots. La dureté de Ninette l'avait tout à Theure cruellement blessée; elle ne pouv;ui plus se contenir m refouler le Ilot do ses larmes.

M. Evrard feignit de prendre le chan^^e et de ne pas deviner le douloureux secret de la pauvre mère.

— Ne te tourmente pas ainsi, conseilla-t-il avec bouté. Ninetten'est pas très malade. A ulil in t'a complètement rassurée. Voyons, voyons, chère femme, calme-toi.

Il était debout auprès d'elle; il prit doucement la chère tête dans ses deux mains et posa un long baiser sur le front pâli.

— Voilà quarante ans que nous nous aimons, dit-il en souriant à André, mais le cœur a toujours vingt ans; cher ami, tu en feras l'expérience.

^me Evrard cessa de pleurer; néanmoins, le déjeuner manqua d'entrain, car l'absence de Monique glaçait André et figeait la gaieté sur ses lèvres. Il faisait le compte des jours à vivre sans la voir et se confiait qu'il allait être extrêmement malheureux.

En quittant le Ghàtelier, il leva la tète vers la chambre de Ninette, espérant apercevoirson amie. Il la vit, en efi'et; les beau^ yeux lumineux lui envoyèrent un sourire et le suivirent pendant qu'il s'en allait sous l'averse obstinée ^t les arbres ruisselants.

Il dut attendre trois jours avant d'apprendre de la bouche de Monique ce que M'"^ Evrard avait dit en faisant « son exercice n.

Elle s'attendait aux questions qu'il lui posa et avait préparé sa réponse.

— Ce que me voulait la mère de Ninette? Oh 1 simplement me recommander d'être moins familière avec vous, que je ne dois pas continuer à traiter — ce sont ses propres mots — comme un camarade sans importance.

— C'est tout?

Il ne perçut pas que la réponse de Monique hésita le quart d'une seconde.

— C'est tout sur ce sujet, dit-elle. Puis nous parlâmes d'autre chose; j'allai faire une commission à la fermière, puis on ramena Ninette éclopée. Un clou chasse l'autre; M'"" Evrard a oublié le conte que dut lui faire sa fille. Pr-re lui dira que nous sommes fiancés quand il jii<?era le moment venu.

— Vous avez toujours raison, sage Monitiue. 11 ne parlap:eait pas tout à fait la sereine

philosophie de la jeune fille. Il était moins qu'elle indulgent pour les sautes de caractère de M'"« Evrard. Il lui arrivait môme de la juger sévèrement. Sa conscience lui marchandait la sympathie qu'il eût voulu lui accorder sans restriction; il ne lui donnait que ce qu'il ne pouvait lui refuser à cause de M. Evrard. Monique le savait et dissimulait.

Le temps était décidément gâté. Une série de jours pluvieux et froids vint attrisler les hôtes du Ghâtelier et les priver de la promenade quotidienne. Le docteur décréta que ses malades devaient, sans plus tarder, émigrer sous un ciel plus clément et s'établir dans un coin bien abrité de la Côte bleue. MaisNinetle, désireuse de faire du tennis et de s'amuser le plus possible dés que son bras et son pied auraient retrouvé leur souplesse normale, embobelina sa mère. Sous prétexte de faire suivre à cette élève récalcitrante des cours attrayants, ^me Evrard résolut de s'installer à Cannes.

M. Aublin décida d'accompagner ses amis, ce dont Monique lui montra une gratitude affectueuse.

Ils partirent par un soir triste de novembre. Un vent violent rassemblait du fond de l'horizon des nuages épais qui envahirent le ciel. Alors la pluie se mit à verser, avec une sorte d'obstination taquine, une eau glacée, dont les gouttes s'écrasaient contre les vitres du wagon avec un bruit agaçant.

Le réveil fut un enchantement. Pendant la nuit, le printemps était venu sur la route audevant des voyageurs. Dans les jardins, le long de la voie, il y avait des roses invisibles dont un vent léger froissait les pétales et éparpillait les baumes. A mesure que l'on avançait, les odeurs de térébinthe» de mimosas» de

violettes ot d'orangers flottaient le long des haies. Des vols de pigeons blancs traversaient le bleu vif du ciel. L'espérance dilata les cœurs.

M. Evrard avait loué, par rinlorinédiairo d'une aL,^ence, une villa d'où l'on voyait la nier.

Un jardin exubérant entourait la maison. La porte ouvrait sur un fouillis do myrtes, de grenadiers, d'orangers et de fusains dont les feuilles vernies avaient l'air d'être fraiclies lavées.

L'(jeil,en plongeant desdeux côtés, apercevait toutes sortes de plantes élégantes, des arbustes sveltes, des feuillages dentelés, des platesbandes étonnamment fleuries.

Vu véritable paradis ayant pour borizon la mer bleue dansant à vagues menues dont la crête semblait bordée de duvet de cygne.

i\Ioni(|ue apportait en ce lieu chaimant de si cruelles ini]uiétudes qu'elle n'en savourait pas la douceur apaisante.

Elle avait (juiité André avec le pressentiment d'nne catastropbe prochaine, et l'incomparable ami ne serait pas là pour l'aider à porter sa croix.

Cependant, le trajet n'avait pas trop fatigué M. î>rard, et la bienfaisante influence de cet heureux pays ne tarda pas à se faire sentir.

Ouand le docteur quitta ses amis au bout d'une quinzaine, il dit à Monique :

— Hélas! nos soins ne le guériront pas, mais. Dieu aidant, ils peuvent prolonger cette précieuse vie pendant longtemps. Pierre reste à la merci d'un accident imprévu. Veille bien, ma fille.

Monique veillait avec son cœur.

L£3 RUINES fLEU HISSENT

Rosine accompagnait Ninette dans les soities quotidiennes, la conduisait aux cours «i'une institution et allait l'y reprendre. Le couple qui servait les Evrard à Olivet les avait suivis à Cannes. La vie intérieure continuait donc sans modifications notables.

Parmi les élèves de l'institution qu'elle fréquentait, Ninette lit des connaissances, noua desrelations.il se trouvait là de jeunes Américaines émancipées et de turbulentes Françaises. Ninette, naturellement disposée à copier

j^' les allures et les gestes exceiHriques, ne.perdit

L pas une si belle occasion.

^ EHeapparutnn ma-tinavec les clieveux coupés

en frmige sur le «front, ce qui déplut à sa mère et irrita son père. Mais quoi ? le mal était sans remède immédiat. Cette coiffure ne lui seyait point; elle l'avait adoptée pour ressembler aux misses Dorothy et Regina Palmers qui la portaient avec une crânerie d'assez mauvais ton. Aux yeux de Ninette, les dQllars de ces jeunes millionnai res justifia lent leursextravagances et leur tenaient lieu de distinction et de charme. M. Evrard parla sévèrement; M"'* Evrard dssaya de prendre une voix grondeuse, ce qui amusa Ninette.

— Ce ton fâché ne te va pas du tout, maman chérie, dit-elle. Sers-t'en pour Monique si tu y tiens, et laisse ma coiffure et moi-même en repos. Je me plais ainsi et me soucie d.e ce que

LES hUIiNJfiS FLECHISSENT 131

pensent les aulres autant que de mon premier polichinelle. Tu penses bien que si je me trouvais laiile, j'aurais conservé mes frisettes. La frange, c'est le «lernier chic.

Elle lit une pirouette et tourna le dos aux rt'pri mandes maternelles.

On rencontrait aussi niis^s Dorothy et miss li.Kina au tennis où \i nette avait obtenu de prendre un aboujieinent. C'était le rendez-vous sélect de la jruaiesse bivei'nante, le sport à la mode. M""* Evrard comptait qu'il favoriserait le df'neloppeiiient de sa lille; d'abord, elle la conduisit aux séances du malin, mais elle y renonça bientôt, par excès de fatii^ue, et charKca Monique de la su[ipléer avec Rosine pour rhnpt'ion.

La jeune lille no put se dérober à cette obligation, car M. Evrard lui-mômo insista :

— Tu feras au.ssi du tennis si cela t'amuse, dit-il. Cet exercice est excellent.

— J'aimerjis mieux te tenir compagnie, cher papa.

« — Tu es bien gentille, mais je ne suis pas égoïste au point de le priver do toutes les distractions. Tu as besoin, ma mignonne, de dépenser ta jeunesse et ton activité autrement que dans une chambre de valétudinaire. Deux heures son! bienlùl passées. Il est bon, du leste, que tu accompagnes Ninette; j'ai toujours peur do quelque irrémédiable sottise.

— J'ai peu d'inlluence sur elle.

— Mais ce peu servira à l'occasion. Je serai plus tranquille.

Honicjue no pouvait (juo se soumettre. Elle quittait avec peine le cher malade; elle emportait avec elle, partout, une inquiétude lancinante; de plus, elle appréhendait les avanies

132 LES RUINES FLEUhlSSENT

toujours possibles, étant donruîe la naturf dégagée de tout frein de l'impulsive Ninelle

Un hasard providentiel lui ménageait un agréable compensation.

Un malin qu'elle brodait, assise surunbani ombragé d'où elle pouvait suivre les évolution; du camp dont la jeune fille qu'elle surveillai faisait partie, une voix dit à son oreille, ave( un accent de surprise charmée :

— Bonjour, Monique. Quelle fête de vou! voir ici !

— Mademoiselle Durosel! s'exclama Mo nique, qui se leva, rouge de plaisir, et tendi ses deux mains à celle qui venait de parler.

W^" Durosel avait été, pendant un an, h maîtresse de Monique à la pension Baret C'était une personne instruite et distinguée d'âme fine, à l'observation exacte et pénétrante qui se connaissait en caractères et savait le: manier chacun comme il convenait. Une affec tion chronique de la gorge l'avait écartée de h carrière enseignante.

— Comme le monde est petit î dit-elle amusée de la rencontre. Je ne m'attendais guèn à cette bonne fortune de vous trouver parm les hivernants.

— Mon cher papa est soufïrant; M"^ Evrard n'est pas bien non plus. J'accompagne ici Ninette qui joue dans la troisième équipe.

— Moi, je suis avec Françoise d'Ory, h petite-fille de la comtesse à qui je sers de secrétaire depuis trois ans.

M"^ Durosel était justement la maîtresse qui avait conduit la bande des pensionnaires au Châtelier le jour où M. Evrard voulut donner un éclat exceptionnel à la fête de Monique. Elle rappela ce souvenir.

— J'espère, ajouta-t-elle, que Ninette n*est plus l'enfant terrihle qu'elle était alors. Sa mère la gâtait déraisonnablement. La gâtel-elle toujours?

— Toujours un peu, avoua Monique.

— C'était une vilaine petite bonne femme.

— Pas méchante, mais habituée à réaliser toutes ses fantaisies.

— Pauvre enfant! la vie donne à celles qui lui ressemblent de sévères leçons. Nous nous reverrons, Monique. Françoise d'Ory est toute charmante et sa grand'iiiéro tient à la distraire. Vos Ages concordent, vos goûts aussi. Je me charge de vous lapprocher.

— Vous êtes mille fois bonne, chère Mademoiselle, mais je ne désire pas créer de relations mondaines.

— Ne craignez rien. La comtesse est très âgée, sa maison tranquille, son commerce agréable, car elle est fort simple, quoique d'esprit cultivé. J'irai voir vos parents. Où demeurez-vous?

Elles échangèrent leurs adresses, et i! se trouva qu'elles étaient presque voisines. Ce hasard les réjouit. M"» Durosel avait gardé de Moni(|ne un souvenir enchanteur, et la jeune lille, qui avait apprécié dans son professeur maintes qualités rares et précieuses, lui conservait une sympathie confiante. Cette aimable présence à Cannes serait pour elle une sécurité, un appui. Dans réloignemeiit d'André et de M. Aublin, dans la rupture de ses chères habitudes de cœur, ce rappel à son heureuse jeunesse lui était doux.

Elles s'assirent sur le même banc, et jusqu'à la fin de la partie s'entretinrent « du cher vieux temps ». Des silhouettes délilèrent,évo-

134 LKS RIJTNK«; FfFT nmsENT

qnées pnr les noms j«tés dans te conY^r.s;jtion. Et, insensiblement, un* rin<> méèancoiio ne g^tissait <ldns i'âme d9s> (ieax a.mMs, car plusieurs (1 celles qui, en ce 4 mai, cfiai«îHt leur joie de vivre dans 1© porc atti a rb»res eeileiiai res dorm;ucrj»tisous les fteurs lettr dernier s<:MDn:eii

Tant de vid«3 en dm} ans! La mari va vile. La sinistre faucheuse n'est pourtant jamais lasse. Eile ne cessera de fâucl^>er cfu'après avoir abattu l^derttier épi pour la »g*««oû éternelle.

Le silène 3 se répandait eik^re les deax ;bmics. Monique pen.sait à M. Evrard dont 1(^ jours étaient coraptés, et M"^ Duro««l »« voulait pas troubler sa méditation gnkve.

Elle dit après un petit l«mps :

— Je vais appeler Françoise, car U comtesse exige une rigoureuse exactitude, et B&\às

'''' avons tout juste le temps de rentrer pour le

^\ déjeuner. A demain, Monique.

— Et arec joie, chère Mademoiselle. Je ne ^ venais ici qu'à contre-coeur; désormais, ce

sera pour moi un vif plaisir.

Une jeune tille très grandie,. d'allun> élégante, s'approchait à p;is posés. Ninelte, rouge, ébouriffée, accourait en mêrae teraps. Monique voulut l'obliger à se couvrir car elle était en nage.

— J'ai âé'jk trop chaud; c'est stapide dt mettre une veste, criait-eHe. Ta es bète, bête, ma pauvre Monique.

Alors seulement elle s*avisa de remarquer M"* Du rosel et la reconnut.

— Vous étiez sous-maîtresse à la peasion Baret, vous, dit-elle : je me souviens.

— Françoise, dit M*'^ iiurose), j'ai grand plaisir à vous pré«enter à M-^ Sinioiiin, qr.i esi très peu vetre aiuée et sera peur vous une

LES RUINES FLEUniSSFNT 4iî5

connaissance tout à fait agréable. Vous êtes faites iiniir vous enleiulre.

— Oli ! s'excl.inia iNiiiette, c^est tant pis pour vous, Maciemoiselle. MoFiiqup est un vrai « honiiel de nuit »; vos réunions ne seront pas folichonnes I

Les deux jeunes filles sourirent en se tendaut la lUviin.

— Je suis e.ncliautéê, déclara François©. M"» Durosel est lK)n ju<^e du mérite, et je rois qu'elle vous aime beaucoup.

— Je le lui rends. Mademoiselle, e^j 'espère que son vceu se réalisera.

— Et patali, patata, chnUouna Ninetle.

— La jeune Evrard est bien mal tlcvée, opina Françoise quand elles curent laissé les jeunes (illes ilevaut leur filla.

— Ninetle! mais elle n'est pas élevée du tout, expli(|ua M'^ DuroseL Ell^ p-ousse à la diable, comme une heibe folle. Sa mér^ montre vis-à-vis de celle enfaul une impériii«> coupable et lui prépare et se pré[)ure à elî«^môme de cruels déboires. Elle fait de sa filla son dieu; elle sera la victime de ce dieu, j'en ai peur.

^V^ nura>*.l mit Françoise au courant des circonstances de l'adoption de Monique.

— Celle chère tUlc, dit-elle, est la bénédiction des Evrard. Elle deviendra sans doute leur unique consolation.

Monique avait trouvé une amie. « Certaines âmes, a dit un penseur mystique, sont créées avec de telles ressemblances que, dès qu'elles se rencontrent, elles se reconnaissent et ne peuvent point ne pas s'aimer. »

Monique et Françoise étaient de ces âmes si pareilles qu'une sympathie inaltérable devait naître de leur premier contact.

Ce fut une joie ineffable pour Monique qui, jusque-là, avait eu des compagnes, mais pas une amie.

Elle trouvait dans Françoise d'Ory cette tendresse un peu grave, celte douce raison préférable aux démonstrations extravagantes qui ne sont que la fausse monnaie de la véritable affection. Beaucoup de coeurs qui ont un grand besoin d'aimer trompent ainsi leur faim de tendresse exaspérée.

Telle ne fut pas l'amitié de Monique et de Françoise. Leur sentiment mutuel était trop profond pour s'extérioriser de cette façon banale et puérile, pour se satisfaire en propos enfantins, en appellations un peu ridicules. Leurs rapports intimes étaient gracieux sans plus. Elles eussent cru profaner leur secrète jouissance en la répandant.

Mais elles se retrouvaient chaque jour avec un plaisir indicible. Par l'aimable intermédiaire de M"" Durosel, la comtesse d'Ory et M"* Evrard avaient commencé d'agréables

relations. C'était, pour la m^'^re de Xineltf^, une distraction et un profit. M. Kviard avait, de son côté, lié connaissance avec un vénérable prêtre souvent rencontré sur la promenaiie de la Groisette. Ils s'asseyaient au clair soleil et se livraient à de Ioniques et intéressantes causeries. Le prêtre avait vieilli dans les missions païennes; il traînait avec peine son corps exténué et d'une maigreur extraordinaire, car sa yie s'était consumée dans les austérités et la pri'dication. Sa conversation ravissait M. Evrard.

— Jo réapprends l'Evanj^ile et la géographie, disait-il à Monique. Le P. Antoine est un puits do science et un abinie de sainteté. 11 est en train d'attacher des ailes à mon âme pour me faire monter commodément au ciel.

— Pas trop vite, père chéri, pas trop vile, répondait Monique; nous avons encore besoin de toi ici.

Elle dissimulait ses transes sous un sourire gai, et elle était heureuse, dans sa foi cbrélienne, que son cher malade trouvât dans le saint homme un bon pilote pour l'acheminer vers le port.

Le temps que les deux amies passaient ensemble leur donnait une joie sereine et forliliante. Elles échangeaient des confidences, se c-ontîaient leurs rêves qui ne pouvaient encore se réaliser.

il est un point mystérieux par lequel toutes les pures et saintes tendresses humaines se re>semblent, c'est le dévouement. Fraiu;oise aimait sa graniTmère comme Monique aimait M. Evrard. Elles devaient se consacrer sans restriction à ces cliers êtres qui avaient besoin d'elles.

138 IVS RT'T\Rq FLKUKKSENT

Mais V\(]^n\ fto K^a^çf^i^^ différait (^e celui de Monique. Kll<; le [>la(;;ui plus iuiul que les choses terrestres; les aujours «le la len'c ne pouvaient suflire à son àme. Klle se voyait vêtued'unebinegrossière, serrant les pauvres, quêtant pour les faire vivre, leur prodiguanl miHc soins tendres et }n»eUige»ls.

— Je serais c^éjà petite Sœur Béflédiotine, disait-elle, si je ne croyais devoir ret^ler encore auprès de m/i chère bonne maman qui est de santy précaire. Elle n'a {dus qu« moi. Ma sœur aînée est chez ces humbles servantes du bon Dieu, à Orléans; elle besogne dans les mansardes de la basse ville, fait tous Iw métiers, cuisine, nettoie, blanchit, raccommode les pauvres nippes, soigne les malades. Elle ne pouvait rester dans le monde après son malheur. Elle étaii très pieuse et s>5t réfugiée dans le service e4 l'amour du bon Dieu. Ce fut ierribie, chère amie, la catastrophe da bel amour de ma Cécil* et du comtt^ Jean Henriot. Le mariage devait avoir lieu le 4 août, un samedi, il y a trois ans. Nous étions au château de Mont joie, chez grand'mère, qui nous a élevées toutes les deux. Le comte était attendu le jeudi. C'était un aviateur intrépide; plusieurs fois il nous était arrivé en aéroplane, et c'était un© fôte sans pareille quand nous voyions le grand oiseau fondre des profondeurs de l'azur et descendre d'un beau voUranquillesurla pelouse... Ce jour-là, juste au moment d'atterrir, l'avion capoia; le réservoir d'essence prit feu. Des débris de Tappareil, on retira le c^rps du comte totalement carbonisé. Cécile, quinze jours plus tard, so voua à Dieu. « Je me donne à lui, dit-elle, pour rester à jamais unie à mon cher

LES rvuïNRS fïj:urisseist 139

Jean. Je n'ni pu ô'r« sa femme sur la terre; ntOiw vivi'ons enswnhle linns le ciol. » Kl le exerce sa charilé infali;T^able et |>réfère à tous \m emplois les ptiis rebutants et les plus dangereux. ÏA\q vient de soij^iier les typhirjiies iHMulaiit u:;*^ violeult-^ (^piiiémie; eUe irait de iudn cœnr vws la> l<^preiix et les peslilért's. Kt si vous saviez coiumeellee-t bell^, ma CiVile, anjonn>'htti Sœur Jeanne-Marie de TEnfant- Jésus ! J irai b n^trouver. J'ai roui pris, lejoiir die l'iiorribly évéï^ujeut, la fngilile^ dest l)onhems humains, la vanité de tout re pour quoi l'oa ?e |v»»»ionu«?, et yai supplié Dieu de m'i»[v j>eUir, de Hi'acct^pîer parmi ses servantes, parce qu'il est le seul qui liecue ce qu'il proiBei. J*> prierai pour vous, chère amie, pour que vous soyez heureuso cenïmt vous le (it^sirez dans la vie par v(vu?i choisie. Nous serons voisines et nous nous verrons les jours de parloir; ce sera très doux. Ei> atleudant, je fais €• (lue veut boi)iie-man>an; elle lient à me iwontier le monde afin qno je sache bien ce à quoi je renonce. Elle (îonne dîs fêles... A pro|M)s, elle soleimiseï^ ici mon dixiieuvième annivei'saire. Le i^ décembre, matinée el sauteï'iede J; à 7 heures. Comme r> us ven 'US à Canne> chaque iiiver pour soi;:i;er Tasthme de bonn^u^aman, nous conQ;dsbOBt beaucoup de monde. Vous soi^z des noires.

— Oh ! je liens à vivre en dehors de toutes les rt\|(>uissances.

— Je suis sAre quo M. Kvranl ser.'v le premier à désirer pour vous ce petit plaisir. M~» Evraixl cof^senlira i\ vous accompag"»rer; nous invitei\uis aussi Ninelle.

M"* Kvrani fut flattée de TinvitatioH de l» comtesse. Elle s'empressa de faire exiiruter

l'iO LKS RUINES FLEURISSENT

pour sa chérie une robe rose, et pour Monique une robe l)|jincbe, car la jeune fille ne voubnt pas (l'autre parure.

La coiTi[)agnie était l'élite de la société cannaise; une vingtaine de jeunes filles et de jeunes gens; autant d'enfants; les inéres de toute celte jeunesse, femmes aimables et distinguées.

On fit fête à Monique, que Françoise présentait en termes flatteurs. IClie plut au sévère aréopage en cheveux blancs qui regardait tourbillonner les couples. Elle dansait avec une grâce chaste démodée dans les salons dont les maîtresses se piquent de vivre « dans le train ».

— Une vraie jeune fille, disait-on, si simple et si comme il faut!

Comme il faut, Monique l'était dans toute sa personne élégante.

Elle se déroba à l'attention générale et se plut à s'occuper, avecM^'^Durosel, des enfants dont les farandoles couraient autour des massifs et des pelouses.

Ninette, qui se considérait comme une grande fille, ne quittait pas le salon et dansait éperdument, mais ses façons contrastaient si fort avec celles de Monique que quelqu'un, qui croyait n'être pas entendu, prononça tout près d'elle, à voix discrètes

— Dirait-on que cette bizarre petite personne est la sœur de la toute charmante M^^^ Evrard ?

Ninette se retourna vers celle qui parlait et, vibrante de colère, cria :

— Monique n'est pas M"° Evrard; elle s'appelle Simonin et n'est pas ma sœur. Mes parents l'ont élevée par charité pour qu'elle n'aille pas aux Enfants-Trouvés.

A ce iiioinent, Monique ramenait la farandole; elle entra dans le salon comme Ninetle jetait les mots âpres sur un ton mauvais.

Le silence dura un pou. Ce n'était pas que la révélation fût eu soi de conséquence; très peu de personnes de la société de la comtesse ignoraient la vraie personnalité de iMoni(iue, (|ui n'avait jamais soni^é à faire mystère de son adoption. C'était seulement le ton haineux deNinette, le manque d'à-propos de sa repartie qui causaient l'étonnement dont M'"° Evrard se sentit comme souriletée.

Klle hésita un temps inappréciable et dit:

— Tu présentes les choses sous un jour qui lesdénature. Ala mort des parents deMonique, nous l'avons adoptée; nous n'avions pas encore d'enfants; elle est vraiment notre II lie. Sa famille fut absolument honorable: M. et M"'° Simonin étaient fort estimés.

Klle entendit alois ces mots qui la crucifièrent dans son aveuiJ^le amour :

— Voyez-vous la petite peste qui essaye de faire du tort à cette délicieuse Monique! Elle est envieuse, mais elle a beau faire, elle restera toujours à cent pieds au-dessous de la tille adoptive.

Monique « André.

Mon cher André,

Les nouvelles que vohs portera cette lettre Bont les meilleures que vous ayez encore reçues. ^me Evrard est à peu près complètement remise de ses accidents de santé; les forces de mon cher papa reviennent sensiblement, et si je ne me souvenais du crnel diagnostic du docteur, je me reprendrais à Tesnoir d'une totale guérisoo. Mais quand j'essaye d'oublier cette désolante prophf^tie qu'il m'a laissée comme adieu, elle se rappelle à moi et fait dans ma t^te le bru«vt d'ttn battant de cloche, de la cloche des trépassés.

Mon père chéri s'applique d'ailleurs à paraître constamment gai, aimable, oublieux de lui-même. Vous l'avez toujours connu ainsi.

Si, comme on l'a dit, aimer c'est préférer les autres à soi-même, nul n'aime mieux que mon si cher papa.

Is'oas vivons beaucoup l'un avec l'autre, l'un pour l'autre, car Ninette accapare sa mère et l'empêche de consacrer à son mari autant de temps qu'elle le voudrait. M"^® Evrard se laisse entraîner par sa fille, qui éprouve le besoin incessant de changer de place, qui ne peut se fixer à rien. Elle ne jouit d'un peu de liberté que durant les séances de tennis et les cours, que la jeune despote esquive le plus souvent possible. Pèro ne réagit plus; il n'en a pas la force et laisse aller les choses, qui cependant le font intimement souffrir. Ninette profite abondamment de la liberté que lui donne ce silence découragé.

U» KClNfib FUîlUhîSSEM 143

Hier, père chéri s'est ouvert à moi.

— J« crains foit, m'y-t-il clil, que ma p!jn\Te bieii-nimpe Louise n'ait à souiïrir mort et p»ss!Oti du Kait do celte petite enrak^ée. Nous sommes tons les deux cnuji.'ihles et ])i»rtcroîis «'hacnu noLre p«'iiie. Mais je m'effraye à l'idée de ce qui l'»lleiid quand je ne serai [»lus là.

Ma gorj^e se contracta si fort <pie je ne pns prolestef, m.'me par un sigue. il reprit après au peUt silence :

— Monique, ma fille, ma vraie fillfi, sois aussi et toujours sa fille, à elle, la pauvre chère créature qui t'a cht»)>o connue une mère. Je te la lègue comme mou plus précieux liéi*itage. Prometsmoi de ne point la délaisser si elle est malhenreusp. Je ne te demande pas, entt'nds-moi bien, de lui dévouer exclusivement ta vie, de lui sacrifier ton bonheur, la joie de ton fiitnr foyer, mais senliiii'iit de ne pas t'éloij^ner d'elle. Elle vivra au Chàtelier jusqu'à la fin, toi à Orléans, puisquiî les circonstances y fixeront ton mari. Je vous en conjure tous les deux...

L'attendrissement coupa les mots qu'il vonlait ajouter. Je l'embrassai et lui jurai de recueillir son lf'},'s d'amour. Je m'engageai pimr vous aussi, mon cher André, parce que nous n'avons qu'un cœur à nous deux.

Nous avons pleuré ensemble, cher papa et moi; il pleurait sur sa Louise toujours chérie, et moi sur lui. Depuis, il est, dit-il, pins tranquille, il a ma promesse sacrée, il ne sera jamais trompé.

Il a fait ici une connaissance préciejise, un -saint missionnaire des terres de l'Océauie dont la conversation l'enchante et l'élève doucement vers le ciel où lui-même s'achemine. Je bénis Dieu de celte joie qu'il lui nn-nage, de ce réconfort qu'il lui donne dans la pénible épreuve de celte longue maladie. Quand père e>i trop fatigué pour sortir, le P. Antoine vient à la maison. Je vous écris pendant qu'ils sont ensemble. Nineltc et sa mère sont parties tout à l'heure pour assister à une maliuto

de musique chez mistress Palmers, dout les filles sont les amies de cours de Ninette, amies qui ne me plaisent guère. J'ai essayé une fois d'exprimer mon sentiment; M""" Evrard m'a intimé la dëlense de juger ces jeunes filles avec mes idées propres — des idées à besicles, comme dit Ninette.

La pauvre enfant n'a rien à gagner à cette fréquentation; ces demoiselles, qui sont Lien de leur pays et de leur temps, affichent une éducation déplorable, et Ninette, à leur contact, s'éduque à l'américaine. Elle copie leur coiiTure, leurs gestes, leur démarche, leur parler et même leurs flirts. M"''' Evrard ne voit pas tout le manège évaporé et dangereux de sa fille, mais j'en suis fort tourmentée.

Il faut que je vous dise de U""" Evrard quelque chose qui m'a touchée. Vous savez, car père l'a dit souvent devant vous, quelle nature droite et généreuse elle fut avant que son adoration pour sa fille n'ait un peu rétréci son cœur et faussé, sur certains points, la stricte équité de son jugement. Il y a quelques jours, elle fut amenée, par des circonstances inattendues, à prendre parti pour moi contre Ninette, dans une assemblée nombreuse. L'effort dut lui coûter; elle le fit, néanmoins, et je ne puis vous exprimer la gratitude dont mon cœur déborde.

On dansait chez la comtesse d'Ory en Thonneur des dix-neuf ans de ma chère Françoise. Ninette, poussée par je ne sais quel diable, déclara en plein salon que je n'étais qu'une enfant abandonnée recueillie par la charité de ses parents.

Je fus peinée de cette révélation parce que les personnes étrangères qui l'entendirent pouvaient suspecter l'honorabilité de mes chers disparus. Mais M""® Evrard prit aussitôt la parole, remit au point, dit que sa fille, sans le vouloir, dénaturait les choses. Elle expliqua que, n'ayant pas d'enfants, son mari et elle avaient adopté une petite orpheline dont la famille était connue et estimée de toute la ville.

Mon cœnr a battu très fort de plaisir, de vrai plaisir. Tout co que j'ai pu avoir quehiuefois à soulîrir de l'oxciusivisme de sa tendresse maternelle, je l'oubliai en cet instant. Cette déclaration spontanée, pour la vérité, aux dépens do la confusion de Ninette, me montra tout ce qu'il y avait encore d'excellent dnns l'âme de M""* Evrard. Son silence eût été une lâcheté; elle est incapai)le d'une action basse. Ah ! pour cette minute, je lui garde une reconnaissance profonde.

Vous voyez, André, qu'elle est bonne, malgré des apparences qui nous ont fait souiïrir; je dis nous parce que mes peines sont les vôtres; depuis si longtemps, tout nous est commun, ce qui atteint l'un blesse l'autre; une seule joie nous suffît pour être heureux, et si elle est toute petite, elle se double du seul fait que nous sommes deux à la goûter.

Ah 1 cher André, si mon bien-aimé père pouvait vivre malgré les navrants pronostics du docteur ! s'il recouvrait bientôt toutes ses forces, nous retournerions dans la chère maison, et nous recommencerions la douce existence d'autrefois.

Il est ici en tranquillité absolue, tellement sûr de vous et de l'oncle Noris qu'il se décharge dt; tous les tracas de la fabrique et ne se préoccupe pas plus de ses affaires que si elles n'existaient p;ts. Quand il m'arrivo — oh 1 rarement — ù'un parler, il dit en souriant : « André est là. » Ami, merci pour votre dévouement qui lui donne cette sécurité.

J'entends remuer dans sa chambre. Le P. Antoine va sortir. Je vous quitte pour raccomp;i{::iier jusqu'à la porte; j'aime à sentir sur mon front la croix qu'il y trace pendant que ses lèvres murmurent une rai)i(le prière. La bénédiction de co .saint nous portera bonheur, car elle esti)our vous comme pour moi. Nous part;ii:^eons jusqu'à la (in ce qu!» Dieu nous enverra. Nos cœurs sont liés pour tous le; jours, qu'ils soienl jiires ou excellents.

Adieu, mon cher André.

LK8 RU1NE8 FLEirRiaWWT 10

Ninette n'arait pas laissé passer sans récri- TTiination la protestation de sa mère chez la comtesse d'Ory,

— Tu me le payeras, avait-elle dit avec plus d'énergie que de respect. Me donner un démenti en public... Assurer que ^Monique est ta vraie fille alors que tu as dit cent fois qu'elle ne t'est rien de rien... Je ne t'embrasserai pas de quinze jours. Que ta vraie fille te caresse; je ne supporte pas d'être lâchée de pareille façon. Toutes ces pimbêches vont rire dans mon dos.

— Voyons, ma Ninette...

— Je ne suis pas ta Ninette, puisque l'autre est ta Monique. Je ne veux plus qu'elle paraisse à mes dépens, ^«Monique. Si tu t'avises d'accepter encore pour elle une seule invitation, tu verras ce dont je suis capable.

Elle plongeait dans les yeux de M"^' Evrard son regard plus que jamais étrange et qui affolait la pauvre mère. L'acuité du souvenir des angoisses subies lors de l'escapade de Bruxelles n'était point amortie dans ce faible cœur. Elle ne s'exposerait plus à celte torture.

Ninette poursuivait d'un ton bref, qui martelait les mots :

— Nous sommes invitées chez M'"^ Salmon dont la fille Gina est ma grande amie. C'est une matinée de musique. Si ta Monique y assiste, elle sera priée de chantery déjouer,

d'exhiher ses talents. Ses talents, cela fait ponlTer. Bref, elle m'iiorripile. Il n'y en a que pour elle. Tous les jeunes gens sont autour d'elle; c'est à qui demandera la faieur d'un tour de valse, à qui se précipitera la bouche en cœur, pour la conduire au bulTet. Pendant ce temps, moi qui suis l'unique tille, l'héritière, je suis traitée en suivante do la princesse. Tu m'entends bien; elle ne Tiendra pas à cette matinée. Je ne le veux pas. J'ai seize ans et entends garder ma place; je ne suis plus une gamine.

— Quel prétexte pour expliquer?...

— Est-ce qu'ils manquent, les prétextes? Qu'elle jzai-de père... Ils n'en seront fâchés ni l'un ni l'autre. D'ailleurs, par pri[icipe, père déteste tous ceux qui me plaisent. Nous n'avons pas les mômes goûts et j'en suis joliment contente. Enlin, tu marcheras, c'est dit.

Cela avait rté dit, en elTet.

^mi Evrard ressentait néanmoins quelque contusion do sa faiblesse. Il lui avait fallu montrer un peu de duplicité et manquer, de retaille son mari, une rec rudescencedinquiétude qu'elle n'éprouvait pas, témoigner (ju'elle ne le quitlei-ait de nouveau qu'avec ennui.

— Deux fois dans la même semaine, c'est trop, disait-elle à Monique, mais comment refuser? Ninelte aime tant cette petite Gina !...

— Mère, ne privez pas Ninelte de ce plaisir et faites-moi la grâce de me laisser A la maison, avait prié Moni(|ue. Je crois (jue vous avez tort de vous préoccuper de l'état de père, mais je serai enchantée de rester avec lui pendant que vous accompagnerez la chère enfant.

C'est pourquoi Monique écrivait à André en un afTeclueux ccour à cœur pendant que

148 LES RUINES FLEÏJRISSENT

Ninelte paradait dans le salon de (lina et mettait sa mère au supplice.

Mais un domestique vint apporter un mot à M'"* Evrard.

M. Evrard avait eu une syncope, suivie d'une crise d'étoulîemenl. Monique, effrayée, appelait auprès de lui la femme et la iille du cher malade.

Quand elles arrivèrent, il se trouvait mieux ; le docteur les rassura.

Ninette bougonna, quand elle fut sortie de la chambre de son père.

— Stupidel nous déranger pour rien quand je commençais à m'amuser... Tu ne fais que des sottises.

Monique ne put empêcher son regard de devenir sévère.

— Aimerais-tu mieux que cette syncope eût emporté ton papa? reprocha-t-elle à récervelée.

L'alerte avait été vive, mais brève. Le lendemain, M. Evrard se sentit si bien qu'il accepta la proposition de la comtesse, transmise par Françoise, de faire une promenade en voiture. M""® Evrard, qui souffrait d'une violente migraine, et Ninelte, qui boudait, s'exclurent de cette partie.

C'était la veille de Noël, une splendide journée, comparable à une veille de Pâques. Les promeneurs longèrent la côte, et la symphonie du bleu de la mer et du bleu du ciel fut pour leurs yeux émerveillés une jouissance rare.

Au retour, Monique demanda à passer devant la modeste chapelle où le P. Antoine exerçait un laborieux ministère. Il y disait la Messe, confessait, réunissait les enfants ar-

riérés pour des catéchismes supplémentaires.

— Ce soir, il y aura foule dans toutes les églises, dit Françoise; nous pourrions nous confesser maintenant.

M'"° d'Ory approuva. Lç petit sanctuaire était rempli d'une ombre fraîche et de l'odeur de vernis des sapins encadrant une humble cn'^chc. Quohiuos enfants, des lemmes se succédèrent dans l8 confessionnal pendant que M. Evrard, la comtesse et ses compagnes priaient devant l'autel tleuri do mimos^as.

C<> fut leur tour de défiler au saint tribunal, et Monique fut soulevée de joie en voyant M. Evrard imiter ce geste de piété. Ce serait la piemiére fois qu'il communierait en dehors de la communion pascale à laquelle il était rigoureusement Adèle.

— Je t'accompaj^nerai demain à la Messe matinale, dit-il .•\ Monique quand ils furent de retour. Ainsi je remercierai Dieu qui semble vouloir me rendre la santé, car je suis bien mieux depuis (juelque temps, bien mieux. Hier, j'eus un moment d'angoisse, je me sonlais «Hou lier. C'est fini, heureusement fini.

— La promenade ne t'a pas fatigué?

— Du tout. A peine une petite '^rispation nerveuse ta la gorge de loin en loin. Uh ! rien de séiiciix, se hâta-t-il d'ajouter.

il demanda sa femme. Elle reposait, toujours souffrante. Ninette était sortie avec llosine.

— Jjs-moi le journal, dit-il à Monique.

Il s'installa dans son fauteuil, les mains croisées sur ses genoux.

La jeune lille commença la lecture. Au bout d'un instant, elle s'arrêta :

— Tu dors, père chéri?

Il se mit à rire.

— Je suis tout de même un peu las; mes yeux se ferment. Je vais dormir cinq minutes.

[1 lendit ses lèvres vers la jolie t6te penchée sur lui.

— Embrasse-moi, mon aimée. No t'en va pas. Je te fausse compagnie pendant cinq minutes, pas plus.

Elle prit dans sa corbeille à ouvrage une pèlerine de grosse laine à terminer et alln s'asseoir près de la fenêtre. On n'entendit plus que le tic tac des secondes.

Pierre Evrard ferma les yeux.

Il ne les rouvrirait plus sur les choses d'icibas. Son âme venait de prendre son vol et de se plonger dans la paix éternelle.

Monique cessa un moment de travailler.

— Gomme il repose tran(|uillement, mon père chéri ! se dit-elle. Quelle paix sur son bon visage!

Le crochet se remit à courir dans la laine.

— Les cinq minutes s'allongent; ce serait péché de le réveiller; pourtant, c'est l'heure de lui donner ses gouttes et son lait.

Elle se leva et, sur la pointe des pieds, se dirigea vers la porte afin de donner à la cuisinière l'ordre de tout préparer.

En passant, elle voulut effleurer d'une caresse les doigts blancs enlacés et se pencha :

— Dieu 1

Le cri s'étrangla dans sa gorge. Elle courut presser le timbre électrique et revint vers le fauteuil, souleva la tête qui s'abandonna.

Le domestique apparut, inquiété par la violence de la sonnerie.

— Le docteur ! cria Monique.

— Monsieur a encore une syncope?

— Vite, vite, du secours 1

Debout près du corps glacé, elle essayait de faire couler entre les lèvres exsantrues le cordial (jui, la veille, avait eu un eflet prompt et bienfaisant.

Le valet, en sortant, informa la cuisinière, qui accourut avec M'"° Evrard tout de suite prévenue.

— Pierres'est trouvé mal? dit celle-ci. Aussi, c'était bien imprudent de le laisser sortir après la crise d'hier.

Monique, affreuseineat bouleversée, no pouvait rèpundie. Elle se tenait maintenant immobile comme la statue de la désolation.

— E[ilève-lui donc sa cravate, fais quelque chose, rt piit M™" Evranl; ce n'est pas en le regardant que lu le sortirais de cet évanouissement.

— Aiiendons le docteur, dit la jeune fille avec efTort.

Un lonvr sanglot secoua ses ép;<ules.

Alors l'idée terrible [>éDètra dans l'esprit de M"'° Evrard. Elle dit à uiots heurtés :

— Pierre est évanoui, n'est-ce pas? comme hier? rien de pire qu'hier?

Moniiiue n'osa répondre.

— Oh I Dieu 1 est-ce que...?

M"** Evrard jeta un cri surhumain et étreignit le bras de la jeune lille, qui pâlit de douleur.

— Veux-tu me faire croiie (ju'il est uiort? Elle toucha les doigts de marbre et recula,

hagarde.

— Ce n'est pas vrai, mais ce n'est pas vrai; il ne pput pas être mort; il ne m'a. irait pas quittée ainsi, sans m'appeler pour l'ailieu, pour le dernier baiser. Pierre, Pierre, reviens

à toi; parle-moi, mon Pierre, souris-moi...

Le docteur entrait.

Monique soutenait M"*» Evrard qui délirait. Il s'approcha rapidement, leva les paupières sur les yeux morts, chercha le soufïle entre les lèvres légèrement décloses, écouta le cœur silencieux et se releva sans parler.

C'étaitThorriblecertitude. M'"* Evrard perdit connaissance; les domestiques l'emportèrent, et le docteur les suivit pour donner à la pauvre femme les premiers soins.

Moniquerestaseule,écrouléeprèsdu cadavre, la pensée comme éteinte, le cœur perdu.

Quand le docteur reparut, elle se leva.

— Je me mets à votre disposition. Mademoiselle, dit-il. Je vais vous envoyer deux religieuses; elles enseveliront voire père; ensuite, l'une d'elles veillera et l'autre soignera ^jme Evrard.

— Gomment est-elle?

— Son état est inquiétant; elle a reçu un choc trop fort pour sa faiblesse. Je reviendrai ce soir. Je me charge des déclarations, et, si vous avez des télégrammes à expédier, usez de moi.

— Merci, Monsieur, vous êtes bon. Il faudrait prévenir M. André Noris, l,rue du Faubourg- Bannier, à Orléans; son numéro de téléphone est 219, et télégraphier au D"" Aublin, route d'Orléans, à Olivet.

Dés que les religieuses furent arrivées, Monique les laissa procéder à la funèbre toilette et alla auprès de M""® Evrard qui ne la reconnut pas; elle poussait de failles plaintes, incessantes.

Ninette rentra vers ce temps-là; elle pleura bruyamment et refusa avec des gestes d'effroi d'entrer dans la chambre mortuaire.

— Je mourrais de peur, aflfirma-t-elle.

Monique la laissa et retourna prier.

Aussitôt qu'elles apprirent le douloureux

événement, la comtesse d'Ory, Fran(;oise et M"» Durosel accoururent, et ce fut pour Monique le plus efficaco des adoucissements à son chagrin filial.

Elle ne quittait le funèbre chevet que pour prodiguer à M"'" Evrard les douces paroles, les tendres caresses. C'était pour elle un supplice d'entendre les gémissements de ce délire.

— On m'a volé Pierre; il est parti sans m'cmbrasser. Il était à moi seule, et on me l'a pris.... le veux IMerre. Je veux aller avec Pierre. Voleuse, voleuse! criait-elle en fixant devant elle des yeux égarés.

A la première de ces imprécations, Monique crut mourir de désespoir.Etait-co à cl le qu'elles s'adressaient*? C'était elle (|ui avait leçu le dernier regard de Pierre Evrard, son dernier sourire, son dernier baiser; ta elle qu'il avait dit : « Embrasse-moi, mon aimée. »

Son cœur éclatait.

— Voleuse! répétait M"»' Evrard, dressée sur ses oreillers, ses cheveux gris épars autour de son visage décomposé, et tendant le poing vois le tond de la chambre.

La voleuse, c'était la mort qui était venue sournoisement éteindre la faible lueur palpitant encore dans l'esprit de Pierre Evranl. Elle avait fait la nuit et tranché sans bruit le fil léger, et l'âme libérée avait pris son vol sans que rien révélât son départ.

Etait-ce la faute de Monique si elle n'avait pu a[)pe!er personne auprès de lui?

Sou cœur endurait une torture indicible,

154 LES KUliNES FLEUhISSEiNT

une véritable agonie. L'arrivée d'André et de M. Aiiblin la réconforta.

Quel revoir patliéli(iiie devant Pierre b^vrard «ndormi! L'àme si parfaite ment bonne qui avait logé dans ce corps éinacié y avait imprimé le sceau d'une grandeur surprenante et d'une béatitude surhumaine. L'amertume des regrets s'apaisait à sa vue. On le sentait heuieux à jamais.

— Cette fin soudaine était prévue, dit M. Aublin. 11 est parti sans secousse, sans souffrance. J'envie une pareille mort. Allons, chère fille, sois courageuse; la tâche continue.

— Je suis prêle, affirma Monique.

Elle devait soulîrir d'une peine nouvelle. L'état de M"^« Evrard s'améliora un peu, mais elleneseraitpasapteà voyager avant plusieurs semaines,

M. Aublin et André durent seuls conduire le cher mort dans le caveau des Evrard, au cimeliéi'e Saint-Jean, tout près des lieux où il avait vécu sa vie laborieuse et honorée.

M"^* Evrard n'avait encore qu'une demi-conscience des choses quand le cercueil quitta la villa. Elle était plus calme; un délire paisible, si l'on peut accoupler ces deux mots, continuait à embrumer son cerveau.

— Pierre avait des aifaires pressées, disaitelle à ses gardes dévouées; il est parti devant; nous le rejoindrons la semaine prochaine.

Jamais elle ne prononçait le mot mort. Elle parlait de son mari comme s'il était seulement absent.

— Tu étais là? demandait-elle à Monique.

— Oui, mère.

— Qu'est-ce qu'il t'a dit î

— Qu'il voulait dormir un peu.

LES RULNES FLEURISSENT 155

— Dorrairaiimomentdes'emljarquerl Quelle drôle d'idée! Ei toi, qu'est-ce que tu faisais?

— J(î travaillais.

— Il t'a emijri<ssée en paitant?

— Oui.

— Pourquoi ne m'a -t- il pas embrassée aussi?... Il était pressé?... Alif oui, ses alTaires...

Monique éloutîait pendant ces colloques.

(Jraud Dieu f si M"'*Kvrard ne recouvrait jamais sa pleine raison ! Ouel coini)le de douleurl

Quand elle vit ein[)orler le cercueil, son lOuraLïft l'abandonna. C'était fini; elle n'avait plus rien au monde.

— Plus orplieliuf^ encore! criail-elle en sanjj:lotanl sur l'épaule de Françoise.

Doucenieni, la futuie Bénédictine l'obligea à relever la tôle.

— Il vous reste un trésor, chère petite amie. Votre bien-aiiiié disparu ne vous a-t-il pas donné M. Noi'is? Pleurez aujourd'hui, mais esp-^rez une joie prochaine, celle que Dieu vous ména.ue.

VAW. la foi'ça, les jours suivants, à p:ir]er de M. Evrard et d'André, à lui raconter les souvenirs de son adolescence. C'était dans le tranquille hôtol du faubourpr Hannier que se trouvaJPMt les plus chers. Au Châtelier, elle avait soulîerl souvent; à Orléans, jamais.

Ainsi s'émous-ait la pointe des regrets qui transpt-rç iient l'àmo de Monuiue.

Un jour, Françoise dit à son amie :

— Voilà une chose inatlenduo (pii me rend extrêmement heureuse. Notre clière Jeanne- Marie fait à bonne- maman une proposition extraordinaire et intéressante. Il s'airirail, alin de faire échec aux œuvres franc-maçonnes.

d'acheter une maison avec beau jardin et vastes dépendances, qui touche au couvent. On y établirait une école ménagère et un dispensaire. Bonne-maman est assez riche pour traiter de misère les frais à couvrir. Elle se propose de faire construire un pavillon dans le jardin et de vivre auprès de ses deux filles, car cet arrangement me permettrait d'entrer tout de suite au noviciat. L'excellente Durosel, qui est diplômée de la Croix-Rouge française, dirigerait le dispensaire, et sa vie serait désormais garantie contre tout aléa. Ainsi nous ne nous quitterons plus, Monique chérie. Le bon Dieu est-il assez ingénieux quand il s'agit de gâter ses enfants?

Les paroles de Françoise rafraîchissaient l'âme de Monique. Un sourire, le premier, éclaira son visage tiré, aminci.

A présent, les deux amies rêvaient de cette joie.

La mort est toujours suivie de mille nécessités qui ajoutent à sa cruauté propre d'insupportables taiiuineries.

Ceux qui pleurent ne sont pas libres de s'abandonner à leur tristesse; ils ont cru toucher le fond de la peine au moment de la disparition de l'être cher; ils découvrent bientôt que cliaque jour met une charge nouvelle sur celle dont ils étaient accablés.

L*état de M'"^ Evrard ne permit pas de régler immédiatement la succession du défunt, et les Noris continuèrent à mener les affaires industrielles. Le reste attendrait.

La malade ne put quitter Cannes (juo le 10 février. Par une attention délicate, la comtesse d'Oi'y Hxa au même jour son départ. Klle se rendait également à Orléans où elle devait s'occuper de la fondation A laquelle elle consentait. Monique ne voyagerait donc pas seule avec la triste convalescente et l'insupportable Ninetle.

Dès l'arrivée, il fallut régler des questions épineuses qui ravivèrent les douleurs de M'"" Evrard et de Monique. Le testament du défunt priait le D-" Aublin de faire émanciper Monique et d'accepter la tutelle de Ninette. Il donnait à sa lilleadoptivecent cinquante mille francs. Le reste de sa fortune serait partagé entre sa veuve et son enfant.

Mais, dans une lettre datée do Cannes, le

158 LES ['.TUNES ri.rnRi<!SFNT

défant exprimait à son notaire le désir de se retirer des ciiïaires et lui demnndnit conseil. Il songeait à céder la fabrique à André Noris à un prix inférieur à sa valeur réelle, afin que la différence constituât l'apport dotal de Monique. Le jeune homme payerait, pour le surplus, des annuités proportionnée-s à ses bénéfices.

— Mais ce n'était qu'un projet, expliqua le notaire, un désir, non une décision ferme. Aucun chiffre n'a été posé, aucun arranprement stipulé. Cette lettre n'nst donc pas un document légal; elle n'aurait de valeur qu'autant que ]^me Evrard voudrait réaliser...

Le visage fermé de la veuve lui fit couper sa phrase. Il reprit sur un autre ton :

— Je dois dire tout de suite, dans le cas où vous tiendriez. Madame, à liquider autrement la situation commerciale, que j'ai reçu des offres...

— Vous les étudierez, fit-elle. Je désire, en effet, me libérer le plus vite possible des soucis d'affaires.

M. Aublin eut avec elle un entrelien particulier, et si l'état précaire de sa cliente ne lui avait imposé des ménagements, M/"^ Evrard eût entendu des paroles sévères.

Eh quoi! elle marchandait son obéissance aux volontés du cher mortt Elle pourrait, d'un cœur léger, faire passer en des mains indifférentes la maison Evrard où quatre géîîérations avaient édifié un labeur utile? L'avoir du défunt, bâtiments industriels et outillcigej compris, s'élevait, d'après le dernier bilan, à' 2 200 000 francs. Ne serait-elle pas assez riche îj

— Je ne veux pas frustrer Ninetie de la] moindre partie de l'héritage de son père. Q

IJK8 nUINES FLEURISSENT 159

serait mnnqiifir à mon devoir. Une doL do (\^iU cinquante niille fr.mrs snflU à Moniiiue. Kilo n'a droit à rien. Avouez (jne ce serait abusif de lui donner tout.

Le docteur repartit, mécontent:

— lin|iossil>ie de raisonner avec vous ; tous sortoz tout de suite de la (lueslion. Qui esl-co (jui parle de donner tout à Monique?

— Pierre l'a trop aimé©.

11 ne j>ut retenir sa Réplique:

— C'est ({u'elle aussi l'aïuiait au-dessus de tout.

— Sa propre tille ne lui était rien.

— Voilà bien le propos d'une femme qui écoute ses impulsions et suit rillogisnie d'une rancune injuslilii'e Un [)èi"e dénaturé, notre pauvre cher Pierre, qui a tant soufi'ert de la sécheresse de cœur de son enfant!

Il arrêta d'un geste la phrase qu'elle allait lancer.

— Ne protestez pas, car vous aussi vous avez pi uré, et vous n'ayez pas épuisé la source des larmes.

— Ah! comme vous détestez ma lllle!

Monique vous a tous ensorcelés. Mais laissons ces choses pénibles. Nous ne pouvons (pie nous déchirer en y louchant. Je suis al>solument décidée à vendre la fabriiiuo, et pas à M. Noris puisqu'il ne pourrait la payer que par des vi'^rseinenls espacés. Je liens à me débarrasser d'un spu! coup de louii's les alTaires.

— Faites doiw. à votre volonté.

La fabrique fut c^lée pour 'aOOOOO francs à VAX industriel qui n'avait nul besoin des services d'André. Il avait un (ils in^* nieur qu'il garderait avec lui pendant trois ans; après quoi, il le mettrait à la tète d'une autre

maison qu'il avait dans la Flandre wallonne. Il dit aimablement à Noris :

— Si, à cette date, vous êtes libre, Monsieur, je vous proposerai de reprendre vos fonctions, car je sais que vous avez une compétence remarquable. D'ici là, si vous ne craignez pas de vous expatrier, vous trouverez un poste extrêmement avantageux dans une grosse affaire que mon frère aîné mène à Montréal. Je dois lui envoyer quelqu'un de sûr; soyez ce quelqu'un : 15 000 dollars par an et une part de bénéfice dans l'extension qui vous sera due.

— Je réfléchirai, promit André. Donnez-moi quelques jours.

Il lui fallait consulter Monique.

Quitter Orléans, la France, c'était mettre en question son mariage qu'il avait espéré fixer à l'expiration du deuil de sa fiancée. Il se souvenait de la promesse faite à M. Evrard de ne pas s'éloigner de sa veuve. André n'avait pas besoin de relire la lettre de la jeune fille pour se rappeler les termes dont elle s'était servie : « Je me suis engagée pour moi et pour vous, parce que nous n'avons qu'un cœur à nous deux. »

— Sans doute, s'objeclait-il à lui-même, cette I romesse n'a-t-elle de valeur qu'autant que tout ce qui s'y rapporte reçoit son accomplissement. M. Evrard a dit : « Ma femme vivra au Ghâtelier, toi à Orléans, puisque les circonstances y fixent ton mari. » Or, si les circonstances changent, la promesse s'annule. Un des termes du contrat étant détruit, le contrat tout entier se déchire.

Ce ne fat pas l'avis de Monique.

Aux explications et aux instances d'André,

LES RUINES FLEUniSSEM IGl

elle opposa sa douceur tranquille et son immuable décision.

— Bien n'est changi' et rien ne peut changer, dit-elle. I.a volonté qui m'a liée ne peut me délier. J'ai promis à un cher mort; il ne me relèvera pas de ma promesse; elle est doublement sacrée. C'est une question d'honneui*.

— Mais M. Evrard ne prétendait point enga:rer toute votre vie, vous obliger à renoncer

— Je ne renonce à rien, cher ami. Nos fiançailles ne seront point rompues ; notre bonheur sera seulement dilTén'.

— Monique, ^olls ne m'aimez pas comme jo vous aime.

Elle posa sur le visage tourmenté de son liancé son beau regard lumineux et dit doucement :

— L'amour, c'est le sacrifice.

— Mais c'est moi que vous sacrifiez. Ce que vous demandez de moi, c'est un acte héroïi|ue ; je ne pourrais, sans mourir, renoncer à vous; je ne saurais vivre loin do vous. Monique, ma dou(e aimée! être trois ans, une éternité, séparé de vous par une moitié de monde 1 Songez-vous à ce que sera ma vie?

— Et la mienne? dit simplement Monique.

— Oh ! Vous, vous êtes une chère sainte, et vous trouverez dans la beauté du sacrifice do sublimes compensations. Mais, moi, je ne suis qu'un pauvre homme, un faible co3ur. Trois ans, trois siècles d'enfer!

— Si je cédais à votre prièie, mon ami, vous me mépriseriez au fond de vous-même; vous sentez, comme moi, que placer le bonheur avant le devoir, c'est une lâcheté.

il baissa la tête, accablé.

LES RUINES FLEUT\ISSE>T H

%lf

Ces paroles furent suivies d'un long silence. André savait que tout effort nouveau serait il utile, que la résolution de Monique était fixée dans une pensée invariable.

11 lui prit les mains et pria :

— Cliôre et douce Monique, ma sainte, qu'il soit donc fait comme vous voulez. Mais vous m'écrirez souvent, n'est-ce pas? et me direz tout de vous. VA si vous souffrez trop, vous m'appellerez, et j'accourrai, et rien ne me coulera pour vous procurer la paix. J'accepterai ici la situation la plus modeste, car les masses de dollars me laissent indifférent, et nous serons toujours assez riches. Nous aurons une grande fortune, car nous nous aimerons d'un grand amour.

— Je promets, mon cher André; partez tranquille. Je suis sûre que vous serez très intéressé par l'inconnu qui vous attend en cette France lointaine.

Il soupira.

— J'aurais travaillé avec tant de cœur ici, continuant le cher disparu.

— Ne nous amollissons pas en d'inutiles regrets, dit Monique. M'^° Evrard a exercé son droit strict. Elle est la mère deNinetle et nous ne lui sommes rien. 11 ne faut pas avoir contre elle de rancune. Les jours les plus mauvais passent aussi vite que les meilleurs. Notre pensée affectueuse saura bien nous rapprocher. Nous sommes assez jeunes pour faire crédit au bonheur.

André admirait Monique, mais il souffrait.

Il regrettait aussi de quitter le bon oncle Noris, que le nouveau maître de la fabrique trouvait trop âgé pour lui conserver l'emploi de directeur. Le vieillard en ressentit un pro-

Î,ES RriNES FI.EI'RISSFNT 103

fond cha/i^rin dout il ne confia à André que la moindre partie. Il posst^dait de modesles rentes qui lui perniellraienl de pi'endre une retraite lionoral)lo. Il loua un logement d'où son regard enfilait l'entrée de la fabrique, la coui', le jardin. Il assisterait au mouvement incessant d'une manutention dont tous les détails, tous les rouages lui étaient laniiliors. Pour quiconque a vécu dans une activité ininterrompue, c'est mourir un peu que se condamner au re[)OS. Le vieux Noris vivrait de ses souvenirs. 11 descendrait dans la rue aux heures de rentrée et de sortie des ateliers; il connaissait ses ouvriers; il trouverait encore souvent l'occasion de placer un conseil sage, de rendre un service urgent. Tous l'estimaient pour sa parfaite équité et son habile direction.

Il serait moins isolé que dans S'ai village cliartrain où il n'avait plus aucun parent.

André partit dans la semaine de Pâques. La nature éclatait de vie et de joie. Tous les bruits répandus dans les airs étaient des chansons. Celui qui s'en allait et celle qui restait en souftïaieut davantage.

Les mariieurs vont par troupe. Huit jours après le départ d'André, le D"" Aublin fut surpris en rase campagne par une pluie torrentielle. Il revint c!iez lui glacé, grelottant do fièvre. Le lendemain, une pneumonie douljle S3 déclara; trois jours plus tard, il mourut, assisté, consolé par Monique dans sa longue et douloureuse agonie.

— Je vais revoir Pierre; je lui dirai que tu es une bonne et chère fille, et nous prierons ensemble pour que tu sois heureuse.

Ce furent ses dernières paroles. 11 était sans famille. Il léguait à Monique son modeste bien : sa maison avec ce qu'elle contenait et soixante mille francs qui ne s'étaient jamais accrus, car il n'oubliait pas seulement de faire payer ses visites, il enveloppait dans ses ordonnances auxclienls pauvres — et ils étaient nombreux — la pièce blanche destinée à acheter les remèdes.

Toute la population du bourg et des campagnes voisines suivit le cercueil de cet homme de bien

Après celte seconde perte et l'éloignement d'André, Monique n'eut plus personne à qui parler. Parce que M""^ Evrard éprouvait au fond quelque remords de n'avoir pas réalisé le suprême désir de son mari^ elle ressentait, vis-à-vis de sa fille adoptive, une gêne qui la rendait plus irrilable. Elle n'échangeait avec elle que des phrases banales sur des choses

LES RUINES FLEURISSENT iCu)

insignifiantes; mais rien n'altérait la sûri'nllé (Je l'humeur de Monique et ne décourageait son dévouement. Elleavait lesecretdessilences bienveillants et des- patiences généreuses.

— Mlle est exas[)éranto, récriminait Ninette. Je voudrais la mettre en colèieet la faii-e partir de chez nous. Qu'est-ce qu'elle fait ici, puisqu'elle a une maison à elle et des renies, et qu'elle n'a plus besoin de tuteur? Renvoie-la donc, renvoie-la.

La maison de Monique, ses rentes formaient un h)nils inépuisable de griels pour l'àme rancunière et jalouse de Ninette. M. Aublin ne lui avait légué à elle, sa tillfule, qu'un l)onheurdu-jour ancien pour serrer sl'S bijoux et un bureau de pur style rocaille authenliiiue et précieux. Elle estimait ce don de mince valeui".

Tout pour Monique, toujours Monique. La douce jeune fille faisait de l'ombre sur la vie de l'envieuse qui ne complerait que du jour où celte compagne abhorrée aurait disparu de son chemin.

Sans doute, Ninette était riche, mais l'est-on jamais trop?

— Les quebpies billets bleus que le petit capital de parrain me donnerait en rentes, calculait la jeune fille, payeraient mes chapeaux quanil je serai mariée.

Car elle pensait au mariage, quoiqu'elle ne portât pas encore de robes longues.

Miss Dorothy et Miss Regina étaient fiancées, ce (pii ne les empêchait nullement de fiirter avec les amis de leur sueetfieart.

Les compagnes de la folle enfant excellaient à ce jeu dangereux et avaient initié la jeune fille à ses finesses; sa rouerie naturelle la servirait. Elle s'était, à Cannes, essasée à quelques

166 LES RUINES FLEUniSSENT

menus manèges comme l'avait pres.-eiili Monique. Elle ne plaisait pas; elle étonnait, et elle considérait cet élonnement comme une marque liai leuse d'attention pour sa personne. Sa drôlerie la faisait rechercher; elle en était fière et ne démêlait pas ce qui entrait de hlàme dans la curiosité qu'elle suscitait.

Les événements avaient coupé court. Les jeunes misses Palmers avaient oublié très vite l'éphémère passante et ne songeaient point à entretenir avec elle une correspondance dénuée d'intérêt.

Ninette se promettait bien de se servir de la science acquise à leur école dés que, son deuil fini, sa mère complètement rétablie, elle ferait son entrée dans le monde. Elle n'avait aucunement le goût de vivre en Cendrillon comme Monique. Elle obligerait sa mère à la « produire »; les épouseurs sont pareils aux moineaux : ils se rassemblent là où ils savent trouver pâture.

Mais il fallait auparavant se débarrasser de « l'autre », de « l'adoptive », comme elle l'appelait dans son parler vulgaire, sinon tout son plan s'en irait à vau-l'eau. A Orléans comme à Cannes, on n'aurait d'yeux que pour Monique. Elle, Ninette, serait éclipsée, repoussée à l'arrière-plan. Rendre Monique haïssable, elle y perdrait sa peine. Elle savait que la jeune fille épouserait André Noris, mais trois ans à attendre, c'était fait pour énerver Ninette. Avant cette échéance, elle deviendrait enragée. Il faudrait aviser, et le plus tôt possible.

— Je sonderai mère, résolut-elle, et, au bon moment, je dirai je veux; renvoie-la ou je me sauve d'ici.

Mme Evrard éprouvait des sentiments si corn-

LES RUliNES FLEURISSENT 107

plexes que leurs nuances défiaient l'analyse la plus subtile. Sa jalousie maternelle était toujours aussi inleiise. Elle eût sans doute cédé à la volonté do Niiiellc si elle n'ei\t craint le blâme ilu monde. Renvoyer rorplieline, c'était très grave. La mort de M. Aublin icndaiL la situation plus délicate. Auparavant, elle aurait pu insinuer que le cher ami de son regretté Pierre se faisait bien vieux, (juMl aurait grand besoin d'être soigné, dorloté par une tendre nile, et il eût paru naturel (jue Monique allât embellir l'existence de l'excellent homme.

\jm« ii^vrard résistait donc assez mollemen' pour ne pas exaspérer Ninette, mais elle résistait.

Une cause plus profonde vint fortiflei- celte résistance. \ mesure que le temps passait, un travail étrange se faisait dans le cœur de la \euve, et ce fut d'abord à son insu. Elle se sentait de plus en plus tenaillée par les souvenirs al'lligeanls des dissensions conjugales dont elle était l'auteur responsable. Elle avait aimé ardemment cet homme qui, par elle, avait souffert, et cet amour renaissait puissant comme aux [U'emiers jours. Elle s'accusait, se torturait pour les plus petits nuages qui avaient troublé la sérénité de leur ciel. Elle fouillait, avec une sorte d'appétit de souffrance, lesannf^es lointaines, et ramenait de ces fonds obscurs de son Ame des choses puériles dont elle faisait des aimes pour se meurtrir.

Ce sentiment nouveau se développa au fil des jours. Si elle l'avait éprouvé au commencement, elle aurait réalisé le désir du cher mort. Aujourd'hui, elle consentirait de bien ii'îlres sacrilices afin de réjouir l'càme de l'aimé. Ilt!as? Ce qui était ne pouvait plus ne pas

ôlre, et le regret amenait dans les yeux de la veuve des larmes qui ruisselaient en brûlante averse sur ses joues flétries.

Môme pour plaire à Ninette, elle ne se déciderait pas à expulser Monique de celte maison où Pierre l'avait accueillie avec tant de joie. Elle rofîenserait, le tant regrette. Quelque chose d'indéfinissable unissait dans sa pensée le disparu et l'enfant de son cœur, et l'idée de leur tendresse exquise, après lui avoir été cruelle, lui devint douce.

Les impressions d'une femme impulsive comme M'"« Evrard ne sont jamais définitives. Avec le temps, elle comprit qu'elle ne pourrait s'épancher que dans le cœur de Monique, que Ninette ne saurait point apaiser les alïres de sa douleur d'épouse. Monique resterait donc au Ghâtelier malgré Ninette.

Le conflit devenait inévitable et serait rude.

Les subtilités sentimentales de M'^^» Evrard n'entreraient point dans l'esprit de sa fille dont l'âme implacable rejetterait tous les raisonnements.

Pourquoi Monique ne s'était-elle pas mariée tout de suite, la débarrassant ainsi d'une rivale dangereuse et d'un témoin gênant? A Cannes, elle avait pu déjouer la clairvoyance de (c l'espionne », grâce à des complicités intéressées. Au Ghâtelier, tout était changé.

Stupide Monique! A sa place, Ninette n'aurait pas hésité un quart de minute à partir en même temps que Noris pour cette fabuleuse Amérique où les milliards foisonnent comme les coquelicots dans les prés.

Elle en ferait tant, tant, que Monique, de guerre lasse, quitterait la place.

LES RUINES FFEUniSSENT 109

Sur ces entrefaites, la comtesse d'Ory vint se fixer à Orléans afin de voir s'élever la fondation Saint-Joseph. F]n attendant la construction de son lo'i:is, un appartenienl fut aménagé pour elle et M"» Durosel dans le couvent des Bénédictines. Françoise commença son noviciat.

Monique no serait plus seule pour gravir son pénible cliomin. Une aide fi-aternelle venait à elle.

Elle avait besoin de réconfort, car elle ne pouvait ({ue rarement recevoir les encouragements du cher André. Sa tache le fixait si loin des territoires fréquentés qu'il fallait onze jours à un cavalier pour porter ou prendre les lettres à la poste la plus proclie.

Il était perdu dans des solitudes immenses avec quatre Européens, dont un seul Français, et un millier d'Indiens sous ses ordres; les maintenir dans l'obéissance était ardu.

La foi de Monique la soutenait dans répreuve.

La Roncière avait retrouvé ses hôtes. M*"* Pau lusse s'y était réinstallée pour la durée des vacances avec ses enfants. M. Paulusse rejoignait sa famille du samedi au lundi.

Le Ghltelier et la Roncière étaient voisins; leurs bois se fussent confondus sans un mur crôté de morceaux de verre qui séparait les deux propriétés.

M"*' Evrard avait envoyé à M-"^» Paulusse un mot de remerciement et d'excuse pour l'embarras causé par la chute de Ninette; M°^« Paulusse avait exprimé ses regrets. A cet échange de formules polies s'étaient bornés, l'année précédente, les rapports de voisinage auxquels d'ailleurs M"'^ Evrard se serait refusée. Elle préservait soigneusement son intimité des incursions étrangères.

La compagnie était nombreuse à la Roncière. M"'-® Soreau, femme d'un avoué de la rue Taitbout, y villégiaturait avec son mari, frère de M"® Paulusse. M"'*' Soreau était une sémillante Bulgare, petite, brune, insinuante, spirituelle, dont le regard inquiétait. Comtesse Ruspoli par sa naissance, sans fortune et pourvue de dents fines toutes prêles à grignoter des millions, elle avait consenti à se mésallier en épousant cet avoué plus âgé qu'elle, beau-frère d'un marchand de bric à brac, ainsi qu'elle appelait Paulusse fort irrévérencieusement.

Constantin, comte Ruspoli, était bien de la

i.E.S l\UINES FKEIJHISSENT 171

môme lignée, doué du même appétit de jouisseur sansvergoicnCjOsconiivlaiit son beau physique, son adresse féline à s'insinuer et pratiquant aveo UUH absolue perfection l'art de l'aire des dupes. 11 cbassaitaux millions comme d'autres au renard et au sans^^licr, et il ne faisait pas toujours buisson cnnix. 11 s'associait pour K lra\ailler » avec des financiers véreux, des bookmakers tarés, r.m- il éfpji alléj,^» do scrupules.

— Que j'attrape le premier million, le plus dillicile, diiiait-il, et je me charge de lui en faire produire une douzaine avant ([ue me vienne mon premier cheveu blanc.

De tous les chemins qui mènent à la fortune, pensait le comte, le meilleiiresi le plus court: tant pis s'il n'est pas le plus propre.

Constantin estimait, et son hunnête famille était de son avis, que la conquête d'une héritière d'Amériiiuo simplilierail tout.

Mais les Américaines ont étô si souvent trompées ({u'elles sont devenues prudentes. Elles émettent aussi la prétention de ne déposer leurs dollars que sur un blason datant d'un siècle où les Uuspoli ne se trouvaient encore dans aucun armoriai. L'ancèlro avait été quelque détrousseur de grand chemin dont le fils s'était mué en gentleman. Comtesse Uuspoli, sans illustration lu'roiijue ni donjon ancestral, ce n'était pas pour séduire une des blondes filles de ces rois qui se battent à coups de milliards sur les marchés du monde.

Un dimanche d'août, Constantin se promenait sur la route; il marchait le nez à l'évent et faisait sifller sa canne en décapitant les mille-feuilles le long des haies d'où les oiseaux elïrayés s'enfuyaient à tire d'aile.

Il s'écarla un peu de la ligne d'ombre pour laisser passer trois femmes en deuil, une veuve, reconnaissable à son chapeau bordé de blanc, cl deux jeunes filles. La veuve avait des bandeaux et des joues de neige; elle faisait songer à une Niobé. L'une des jeunes filles avait la beauté sereine d'une Minerve, laulre... de cette autre, il ne vit que les yeux, des yeux verts au regard aigu, saisissant.

Il se retourna pour revoir le groupe qui revenait de la Messe; la plus jeune des promeneuses en fit autant, et les yeux verts se fixèrent sur lui avec une expression étrange.

— Un bel homme, émit Ninetle.

— Ne te retourne pas, dit M"^* Evrard; ce n'est pas convenable.

Ninette rit d'un rire moqueur.

j\£me Evrard se plaignit :

— Ma pauvre enfant, tu me désoles.

— Tu as donc de la désolation à perdre?

— Songe que tu n'as plus sept ans.

— Heureusement!

Monique lui lança un regard suppliant. Elle avait senti le bras de M"'» Evrard trembler sur le sien.

Constantin questionna en rentrant à la Roncière :

— Savez-vous qui sont les trois femmes que j'ai croisées sur la route tout près d'ici : une grand'mère et deux jeunes filles.

— Sans doute nos voisines du Châtelier,

— Sapristi! Elles ne sont pas banales, les jeunes. L'une est un pur Sanzio, l'autre une faunesse, cachant ses pieds fourchus dans des souliers vernis, et déguisée en demoiselle du monde. Le Châtelier m'a fait l'effet d'une demeure opulente.

LES RUINES l'LEUHISSENr 173

— Vous ne vous trompez pas, cl il ^l'" l'aulusse.

— Uiches alors, ces princesses?

— Une lies deux seulemeiU.

— Laiiuolle?

— I.a faunesse. Elle aura au moins ileu\ millions.

— Pourquoi, des deux sœurs, Tainée est-elle la moins dotée?

— Ces jeunes filles ne sont pas sœurs.

— Ali! je vais rêver aux beaux yeux de la cassette et de sa propriétaire.

— Qui n'est pas jolie.

— La beauté n'est qu'un accessoire dont je forai le sacrilice.

— Ne vous emballez pas. La petite Evrard n'a pas dix-sept ans.

— Elle a des yeux de femuieet la taille bien faite.

— C'est vrai qu'elle a étonnamment grandi depuis les dernières vacances; quand môme, c'est encore une enfant.

— L'autre, qui est-ce?

— La lille adoptive.

— Combien vaut-elle?

— Cent cinquante mill«.

— Pas sullisant. C'est dommage.

— Tu ne seras jamais sérieux, dit sa soeur.

— J'aurai les deux millions; crois bien ([ue je n'ai jamais élé moins lou qu'à cette lieure.

— M"« Evrard est trop jeune, je le répèle.

— Une dilTérence de douze ans ne constitue pas, de mon côté, un vice rédliibitoire.

— Tu en as un pire : les dettes.

— Une belle dot les liquidera.

Ces dames accueillirent cette belle assurance et ces miriThiues projets avec un sourire

sceptique. Alors Constantin se piqua au jeu.

— Je réussirai, dit-il, ou j*y perdrai mon nom-

L'avoué rit très fort.

— Vous le retrouverez dans le ruisseau qui baigne votre village natal.

Le frère et la sœur lui jetèrent un mauvais regard et M"'*' Soreau répliqua aigrement:

— Mon nom vous plut quand vous me demandâtes en mariage.

— Parce qu'il était écrit dans vos beaux veux, ma tourterelle sauvage.

Le compliment la désarma. La méchanceté de l'avoué avait de l'esprit, et les époux étaient habitués à jongler avec des pointes qui ne pouvaient égratigner leur cuirasse d'indilïérence.

Niuette mourait d'envie de renouer connaissance avec les voisins. Klle ne gardait de sa folle équipée aucun fâcheux souvenir, malgré sa chute piteuse, et s'égayait encore de la mine ahurie de la pauvre gouvernante. Elle la revoyait courant le long du fossé comme une poule autour de la mare où barbotent les canetons qu'elle a couvés.

Le deuil s/'v^re du Ghàtelier ne permettant ni de faire des visites indifférentes ni d'en recevoir, le vœu de Ninette n'avait aucune chance de se réaliser. Un méchant diable lui fournit le moyen qu'elle cherchait.

Un matin, elle vaguait dans le parc, lisant un livre défendu, un roman stupide déniché sur une tablette du .irrenier. Au temps où ses parents voyageaient chaque été, ils aciietaient dans les bibliothèques des gares des « nouveautés » qui n'étaient pas toujours de la meilleure marque. Ils les mettaient ensuite au rancart; les souris mangeaient ce ({u'elles voulaient; Ninette aujourd'hui se repaissait du reste, et l'ingestion de ces pauvretés lui était malsaine. Dans la solitude du parc, elle donnait la fièvre à son imagination et revenait toujours de ses promenades en plus mauvaise disposition qu'elle n'était partie. Moni(jue s'en inquiétait et hasardait des remaniues timides, mais M'"*^ Evrard répondait invariablement :

170 LES RUINES FIJiUniSSENT

— Sa santé se trouve bien de cette cure d'air matinale. Ne la taquinons pas pour si peu.

Ce malin-là, la promeneuse tressaillit de plaisir et ferma son livre. Pour la première fois depuis leur arriv(!'e, les jeunes voisins s'étaient répandus de ce côté du bois. Ils criaient, se disputaient, lâchés dans une partie palpitante. Une voix mâle se mêlait aux voix des adolescents.

— Le coup ne compte pas, protestait une fillette. L'oncle Constantin a bien plus de force que nous. Il gagnera toujours. Je ne joue plus avec lui. D'ailleurs, c'est pas un jeu pour les hommes. Va-t'en, cria-t-elle.

— Tu n'es pas aimable, Souris, riposta la voix masculine avec une caressante douceur.

— Tu m'appelles Souris pour me flatter, parce que tu sais que j'aime ces petites bètes soyeuses; j'en suis folle, mais ça ne fait rien, ça ne me touche pas. Laisse-nous jouer; va avec les grandes personnes; c'est pas ta place

Pan 1 Sur la tête de Ninette, le ballon lancé par-dessus le mur venait de tomber pour rebondir dans le fourré.

Elle cria, car le ballon était dur et son chapeau n'avait pas complètement amorti le coup.

— Pardon, implora le joueur maladroit, jo ne l'ai pas fait exprès; c'est Souris qui a fait dévier...

— Menteur, je ne t'ai pas touché.

— Alors, c'est ta sœur. Vous ai-je blessée? Madame, je suis désolé.

Cette voix dont chaque mot était une musique ne pouvait appartenir qu'au beau jeune homme rencontré le dimanche précédent.

Ninette ne se doutait pas qu'elle était épiée, que le voisin guettait ses pas dans les sentiers

LES RUINES FLEURISSENT i77

tapissés de feuilles mortes, lo froissement dos brandies qu'elle«''carlait. Il s'élaitrenseignésur ses habitudes. Les (lomesliijuessontexpansifs. Il pria :

— Madame, fa i (es-moi la grâce d'agréer mes excuses.

NinoUe eut une idée iramiue.

La clôture avait été réparée récemment et il restait au pied du mur un tas de gravois. Grimper sur ce piédestal, s'a,!?ripper au faite en prenant garde de ne point s'écorcher aux tessons, ce fut |)our elle aussitôt fait que pensé.

Aiorselleéclataderire,etConstantin Uuspoli rit aussi de ses dents très blanches de félin en regardant cette tête ébourilTée surgie du fouillis des noisetiers.

— Ce n'est pas une dame, c'est moi, annont;a-t-elle.

— Mademoiselle, je vous présente mes hommages. Est-ce vous qui avez crié?

— Qui serait-ce? Je suis seule dans le bois avec les merles et les lapins.

— Mon ballon vous a-t-il blessée?

— Non. Vous vous amusez avec ces petits comme un grand gosse?

Tne huée de protestations vint du groupe des « petits ».

Le comte les fit taire.

— Vous fâchez pas, reprit Ninettc. Je jouerais bien encore avec vuiis si je pouvais.

— FA\ bien! venez.

— Impossible.

— Renvoyez nous le ballon, dit un des joueurs.

Klle dégringola du tas de gravois et courut ramasser l'objet réclamé. Elle le lança, mais

calcula mal l'élan et il resta suspendu dans les feuillages hors de portée.

— Il est accroché, attendez; avec unbfiton...

— N'esl-il pas plus simple que j'aille le prendre? dit le comte. Madame votre mère ne s'opposera pas sans doute à ce que je traverse le jardin.

— Vous ne direz pas que j'ai bavard(^^ avec vous. Elle n'aime pas que je fasse des connaissances, surtout par-dessus les murs.

Ruspoli était arrivé à ses fins. Ce que Ninelte appelait hasard résultait d'un ruachiavélisme consommé. Pénétrer au Ghâtelier, parler à ]^m« Evrard, c'était le premier point de sa stratégie.

Quelques minutes plus tard, il sonnait à la grille. Justement M™'' Evrard descendait le perron au bras de Monique pour quelques tours a d'exercice » dans l'allée des Marquises.

Ruspoli pressa le pas et s'inclina ave : une grâce courtoise qui émerveilla la mère de Ninette.

— Madame, dit-il, je suis votre voisin, le comte Ruspoli, en déplacement à la Roncière. Je sollicite respectueusement l'autorisation... d'aller ramasser dans votre parc un ballon que mes jeunes commensaux y ont étourdiment lancé.

Mme Evrard et Monique avaient, du premier coup d'œil, reconnu le promeneur.

— Appelle le jardinier, dit M®« Evrard; il accompagnera Monsieur.

— Oh! je crois pouvoir me diriger seul. Madame; ne dérangez personne, je vous en prie; le malencontreux ballon s'est accroché dans les branches d'un sorbier qui dépasse le mur de votre côté.

LES RriNES FLEURISSENT 179

n salua très bas et s'enfonça dans les arbres. Il revint peu après portant le ballon par son anneau, remercia avef plus de chaleur que la chose n'en comportait et (|uitta le Chàtelier.

Ces dames tirent des long en long dans l'allée pondant un quart d'heure; elles virent alors d'un point opposé du parc revenir Niriette. Kilo marcliait à pas abandonnés, d'un air innocent.

Elle ne se vanta pas d'avoir assisté à la reprise du ballon et tut que le comte, en la saluant comme si elle avait été une princesse, avait dit :

— Mailemoisolle, vous êtes la plus jolie dryade de ces bois.

Son iti:norance l'avait fait rester coite; elle se demandait à quel ^enre d'animal ou de plante appartenait la dryade. Ce compliment ridicule ne la flattait point.

M""' ICvrard ayant eu l'occasion de parler de la brève visite du voisin.

— Comment le trouves-tuf demanda Ninette.

— Je l'ai peu regardé.

— El toi, Monique?

— Il ne me plait pas beaucoup.

— Parce que tu m'as entendue dire qu'il est très bien. Tu as tellement l'habitude d'exprimer un a^ls dilTérent du mien, trancha aigrement Ninetle. Il est autrement beau ([ue ton André.

— André n'est pas beau, il est excellent, ce qui n'a aucun rapport.

^me Evrard intervint.

— Cette discussion ne rime à rien. Ce monsieur ne nous intéresse pas.

Ninette regarda sa mère de côté et parla d'autre chose.

■ ., lo mit elle feuilleu un diclion- Bès qu'elle le P"^'f; 'f ' ,„„« drvade? i:il« naire. Ou esl-ce q"« '^ ^^^ue Jueslion pendant n'a.ail pas osé po er Ç^ue 1 ^^ ^^^,,.

le déjeuner de peur ne pru i „ement ^"^«"Jf ^^'^^^ouva pas le mot qu'elle

orlhograpUe elani bimi s'écrivait avec un y.

Dryade : nS«'P*!\î,'^r''dWinUé - jeune Elle alla au mo^ "'{"P'^insecte parvenu de fille belle el bien faite - '^secie p îîal de larve à son second état.

Ninelie fut perplf'^*; jj.;! prétendu

Dans quel sens le voisin avau p ^^^^^^^^

employer le l^^^./^tux p emiers'ou même Evidemment, l.?f,^f'^.t également flatteurs, les deux, car il é^'^f^e jeune homme était

^^""vtnXvé pou" établir entre elle et un trop bien eieve PO" désobligeante.

^TiUnSuT'étrappelée divinité,

^TéV'lléfM^'enr -faite, l'était-elle

^llrsTcLpa devant sa ga^^

a.ec la m^'^'^^^^^f^ *P?i escômP^^ le succès, devant la «^=>'"^/,°J^4Ït'; .^que. Elle était Son examen la s^J'^'" P ^^^^ Elle était moins grande qae M<f f ^'^.S,, à moins encore jeune et Po^J^f^l'Ûle était ronde,

qu'elle ne f ^ '^rs^main effl>ée, son pied sa tête bien atiacUêe, sa cheveux

fm.Malheureusemen,lebondae

était triste, s«.Pf'\,;n,'s étaient à eux étranges sauvaient tout, seuls une beauté.

— Je serais très bien avec quelques centimètres de plus, se dit-elle; j'en gagnerais deux ou trois avec des talonnettes. Il y a des appareils qui font grandir; j'en parlerai à mère. Ce qu'il me faut aussi, ce sont des jupes longues.

Le soir môme, elle exprima sa volonté.

— Je veux être habillée comme Monique, déclara-t-elle; avoir des robes qui ne laissent apercevoir que le petit bout de mes souliers.

— Cela ne t'ira pas.

— Mais cela me plaira, c'est assez.

— A ton âge...

— A mon âge, on est une grande fille. Il y en a qui se marient, à mon àgc.

Elle prit pour cette affirmation des mines cocasses qui mirent un frôle sourire sur les lèvres de M'"' Evrard.

— Petite folle, parle-t-on de mariage àseizt ans?

— Pourquoi pas? D'ailleurs, je n'ai plus seize ans, mais presque dix-sept. Et si l'occasion se présentait...

— Elle attendrait, voilà tout.

— L'occasion n'attend jamais; elle s'en va.

— Il en vient une autre... Tout cela, c'est discours en l'air. Prends ton ouvrage et assiedstoi près de moi. Monique a des lettres à écrire.

— A son André, à sa Françoise. Dis donc, mère, elle m'horripile de plus en plus, Monique Simonin. Si elle reste ici, cela finira mal.

— Que veux-tu dire?

— Tu fais semblant de ne pas comprendre, mais moi, je m'entends. Je sais très bien que jamais personne ne me remarquera auprès d'elle. Elle vous a un air... Il faut qu'elle s'en aille.

A tout propos et sans propos, celle discussion recommençait entre iNinelte et sa mère. ]yime Evrard avait beau rompre les chiens, le thème était repris sous une autre forme. Combien de temps pourrait-elle tenir tête à l'obstinée?

— Si tu renvoies Monique, disait Ninetle, je serai très gentille; je te ferai la lecture et te suivrai dans ton « exercice ».

M""' Evrard ne répondait plus; NiueUe, irritée, allait dans le jardin ruminer ses griefs et évaporer sa colère.

11 arriva que les \\6ies de la Ronciére rencontrèrent ceux du Ciijitelier; des saluts s'échangèrent. Puis une avarie étant survenue au manège qui fournissait l'arrosage dans le jardin des Paulusse, ils demandèrent à prendre l'eau au Chàlelier.

D'où visite pour solliciter l'autorisation, autre visite pour rendre grâce. Ninette lança étourdiment une invitation pour une excursion des enfants dans le parc, une pèche dans l'étang, ce qui chagrina Monique et fit froncer les sourcils à i\r'^« Evrard. Elle objecta son deuil, sa santé, mais les voisins, peu délicats, avaient saisi la halle au bond et refusèrent de comprendre. M"^» Evrard lit appel à toute sa longanimité de femme du monde pour ne pas opposer un refus catéuorique à ces projets extravagants. Elle se promit de lancer Ninette, mais les coups ne portaient pas sur l'indomptable, trop heureuse d'imposer sa volonté.

Ce fut l'invasion des liarbares, et Monifjue opposait une grâce un peu distante à l'exubérance générale.

— Une poseuse, conclut Uuspoli.

— Heureusement, [)ensait M'"*' Evrard, que ces gens encombrants vont disparaître avec les feuilles. Nous aurons un long répit, en admettant qu'ils reviennent l'année prochaine.

Hélas! ilss'implanlèrenl. Les Paulusse, dans leurs visites d\idieu, déclarèrent d'un air ra^i

LES RUINES FLEUUISSENT

qu'ils se plaisaient énormément à Olivet, aux portes (le Paris, la grande banlieue de la capitale. Ils louaient la Uonciére pour trois ans avec bail renouvelable. Ils y passeraient ks grandes vacances, les congés de Pâques et du jour de l'an; ils y viendraient souvent pour deux ou trois jours.

Pendant qu'ils énuméraient les agréments en perspective, M""*^ Evrard songeait à voyager pour fuir la tribu anlipatbique.

Mais Ninette ne le permettrait pas. Ce voisinage qui causait à sa mère une invincible répulsion était pour elle l'idéal. Le comte lui prodiguait de délicates attentions, la traitait en personne de conséquence, lui baisait la main, prenait licence de lui offrir des bonbons; il l'entretenait de ses affaires, affirmait-elle en amplifiant sa voix et arrondissant son gesle.

Il lui parlait de la haute situation que son titre lui permettrait d'occuper à la cour de Bulgarie. Quand il serait marié, il emmènerait sa femme dans son beau et curieux pays; elle serait la première dame du palais. La tsarine reporterait sur la jeune comtesse la bienveillance et la sympathie qu'elle témoignait au comte. Elle lui en avait donné plus d'une fois l'assurance en le pressant de choisir une épouse dans cette belle France où il s'était fixé.

— A mon prochain voyage, Mademoiselle Antonine, lui dit-il, je vous apporterai le portrait que me donna d'elle Sa Majesté, avec une flatteuse dédicace pour votre humble serviteur.

Ninette exultait. Le beau Ruspoli lui parlait de ces choses avec une complaisance pleine de sous-entendus. Cette comtesse choisie dans la belle France, cette dame d'honneur promue au titre d'amie d'une Majesté, est-ce que ce pour-

LES RUINES FLEUniSSENT 185

rait ôtre elle, Ninette, M"« Antonine Evrard If Pourquoi pas? Gela se passerait comme dans les romans, sa manne quotidienne. Un fiancé emporte sa liancée dans un monde éblouissant où les jours sont lissés de soie et d'or. En olle-mômo, elle décida :

— Je me marierai avec le comte Huspoli; c'est mon futur tlancé. J'aurai un titre ; je ferai mettre une couronne sur mon papier à lettres et sur mon auto. J'aurai des robes de cour quand je serai à Solia, un page pour tenir ma traine lorsque je ferai le plongeon devant le tsar et la tsarine des Bulgares.

Alors elle s'essayait devant sa glace à faire des révérences si profondes (jue, plus d'une fois, elle s'assit un i»ou ludemont sur le parquet — ce dont elle ne lira aucun présage.

Comtesse! Comtesse Ruspoli! et Moni(|ue, M"'»Noris! Mon mariage, un triomphe; le sien, une pitié... Il faudra que mère consente. Je voudrais bien voir (ju'elle dit non.

Ninette vivait un rêve glorieux..

— Toujours dans la lune, remanjuait Rosine. Elle rumine quelque chose... J'ai de la méfiance sur elle, (juand elle vous a ces airs-là, elle a (luelque idée du diable.

M"*° Evrard observait aussi les « distractions >) de sa tille, et Monique, comme Rosine, s'en inquiétait.

L'hiver fut exceptionnellement doux. Les hôtes de la Roncière profitèrent de tous les congés pour faire une visite au Ciiàlelier. Plusieurs fois. M'"' Evrard fit dire qu'elle était absente, ce qui amenait des scènes orageuses dont la pauvre mère sortait brisée. Elle devait ensuite faire amende honorable et accueillir ces voisins « indésirables >> avec un sourire

amène. Le regard impérieux de Ninette la contraignait à ce renoncement de ses goûts, à celte abdication de sa liberté, car il la menaçait d'un esclandre.

Des larmes intérieures l'étoufîaient en ces circonstances dont le drame se voilait sous des deliors d'urbanité. Elle redoutait sa pensée et tremblait de la lire dans les yeux de Monique, dont elle voyait parfois le regard glisser, avec une expression de dureté bien extraordinaire chez la douce fille, du comte Ruspoli à Ninette.

Lorsque la Roncière possédait ses hôtes, Monique était au supplice, tant elle avait peur d'une démarche inconsidérée de Ninette. Elle s'inquiétait de ses longues promenades dans le parc et de sa préférence pour le sentier embroussaillé qui longeait le mur. N'y avait-il pas assez d'allées agréables, de « vues » charmantes pour tenter une marcheuse, au lieu de ,. „ ce petit chemin rempli de ronces traînantes?

V ^ Elle-même, certain jour, s'y engagea et par-

vint à l'endroit où les débris amoncelés permettaient de regarder par- dessus le mur. Elle y trouva Ninette qui, entendant marcher derrière elle, se retourna et adressa à l'indiscrète un geste de menace.

— Qu'est-ce que tu fais ici ?

— Ce que tu fais toi-même, repartit tranquillement Monique. Je me promène.

— Je désire que tu te promènes ailleurs que dans mon chemin. Es-tu chargée de me surveiller?

— Ta mère s'inquiète de tes absences, et comme elle ne peut t'accompagner...

— Tu t'en charges.

— Ninette, écoute-moi.

Ninette bondit 3 ans le fourré et disparut.

LKS RUINES FLEURISSENT 187

Monique retourna alors vers la maison et vit la jeune Evrard y rentrer en courant. Le visage entlanuné, les yeux étincelants, celle-ci se précipita dans la cliainbre de sa mère à qui elle lan(;a des mots furieux.

— Est-ce toi (]ui as donné à Moniiiue l'ordre do m'espionner? Elle me suit partout. Est-elle envoyée par toi? Je no puis faire un pas hors de la maison sans la voir dans mon ombre.

— Tu exagères, rectifia M"'» Evrard. Moniiiue me quitte peu.

— Encore trop, puisqu'elle trouve le temps de contrôler ma conduite. Cela doit linir. Tu es prévenue depuis longtemps. Je ferai un coup si tu t'obstines à la garder.

— Un coup?... ball)Utia M*"* Evrard.

— Souviens-loi du couvent où je fus enfermée et de ce qui arriva. Je fais toujours ce que je dis. Cette fois-ci, je me jetterai dans l'étang. Tu donnes à l'étranuère la préft^rence à mon détriment. Je suis ta lllle unique, tu dois m'aimer uniquement. Renvoie l'autre.

La porte venait de s'ouvrir et Monique d'entendre les phrases désordonnées criées par Ninelte. Elle s'avança vers M'"' Evrard, accablée, (|ui leva sur elle un regard empreint de désolation.

— Tu sais mainlenant cequejepensede toi, lui jola iNinetle. Si tu as un peu de cœur, tu partiras.

— Dis-moi ce qui est arrivé, pria M'"« Evrard. Ninelte ricana.

— C'est moi qui vais raconter. M"« Simonin est jalouse parce que nos voisins me témoignent de la sympathie, jalouse surtout des égards du comte. En l'absence d'André, elle ne serait pas lâchée de Ilirler un peu, cela fait passer le

lempsquandle5M;6^^/i(?ar<estau bout du monde.

— Oh! Ninetle, qu'est-ce que tu oses dire?

— Ce que je pense. Bref, elle supposait que le comte, qui a choisi l'allée des sorbiers pour fumer ses cigarettes, serait de l'autre côté. Elle me trouva à cette place. Le comte est mon futur fiancé; nous nous marierons l'été prochain. Il m'emmènera à Sofia; j'irai à la cour.

jyjme Evrard fut effrayée de l'air exalté de Ninette, de ses paroles décousues... La pauvre enfant devenait-elle folle?

Elle exprima cette crainte :

— Folle! parce que je prétends épouser le comte Ruspoli qui me plaît, à qui je plais et qui m'a promis...

— Il t'a promis?...

\ji ' — Oui, et j'ai dit que je ne demandais pas

mieux.

^me Evrard faisait pitié à voir. La cruelle enfant poursuivit :

— Je me marierai avec lui; je veux être comtesse, et personne au monde ne m'en empêchera.

Elle avait lu des pages perverses où il est dit que l'amour mène le monde, qu'il excuse tout, justifie tout; que toute autorité fléchit devant lui, toute barrière se brise. S'il ne peut renverser les obstacles, il les tourne.

— Donc, conclut Ninette, toi, Mademoiselle Simonin, tu n'as qu'à te retirer. Toi ou moi. Que mère choisisse!

Elle jeta sur les deux femmes serrées l'une contre l'autre un regard farouche et s'élança hors de la chambre.

M"" Evrard se dressa en criant d'effroi, mais Monique, doucement, la fit se rasseoir.

— Mère, dit-elle, rassurez-vous, Ninette ne

fera rien d'irrémédiable avant votre décision. Je vais partir.

^(me i^vrard tressaillit.

— Il le faut; votre enfant reviendra peut-ôlre alors à des idées plus filiales.

Des yeux de la pauvre mère, sur ses joues llétries, des larmes coulaient comme d'une source intarissable. Le docteur lui avait dit : «Vous n'avez pas épuisé la source des larmes. » Qu'est-ce que lui réservait encore l'avenir? EUese voyait devant un trou lïre de douleur; elle s'elTrayait.

Elle sentait, à présent, dans son inconsolable peine, ce qu'était la tendre reconnaissance de Monique. Comment se passerait-elle de cette chère fille ? La lumière des beaux yeux mauves éclairait son existence solitaire et réchauffait son cœur glacé par l'inditTérence de sa propre enfant.

— Te quitter maintenant que j'ai recommencé à t'aimer, gômissait-elle. Il me semble que je vais perdre mon pauvre Pierre une seconde fois.

- Mère, il le faut. Soyons courageuses.

- Où iras-tu? Chez toi? Qu'est-ce qu'on dira de moi qui suis assez lâche... ?

— Si l'on parle, nous laisserons tomber: les mots s'envolent. Je no resterai pas dans ma petite maison; j'irai retrouver mes amies chez les Bénédictines.

Elle dit encore :

— Je viendrai vous voir; il faudra mettre auprès de vous une garde aimable et attentive, car vous ne pouvez vous contenter de Uosine, toute dévouée, mais peu entendue aux soins...

— Hion ne remplacera les liens... Monique, crois-tu (jue Ninelte parle sérieusement quand

elle dit qu'elle veut (épouser cet étranger?... Se marier à son âge! Je m'y opposerai.

— M^'^re, j'ai peur qu'elle ne soit poussée à aller jusqu'au bout. Cet homme m'a d^'îplu tout de suite. Il convoite la dot de Ninette.

— Il aura à compter avec moi et avec le tuteur.

Monique ne dit pas ce qu'elle pensait, que H^l la résistance de M""^ Evrard serait quantité

• négligeable aux yeux de Ninette. Quant au

tuteur, il laisserait aller les choses le plus tranquillement du monde. Après la mort de M. Aublin, le notaire de M""' Evrard avait été sollicité d'accepter cette charge, mais, parce qu'il redoutait des conflits avec sa cliente et une irascible pupille, il s'était débarrassé sur son premier clerc d'une tâche aussi difficile. Ninelle aura beau jeu avec ce brave homme, fervent amoureux de la paix.

L'implacable et rancunière jeune fille refusa de descendre. Elle dit à Rosine :

— Monte mon dîner; je ne reverrai mère que lorsque Monique sera partie.

— M^^" Monique s'en va ?

— Je l'ai chassée.

— Vous avez fait ça I Oh ! demoiselle Ninette, faut pas; faut pas. Le pauvre Monsieur qui l'aimait tant. Des choses pareilles, c'est injuste et ça porte malheur.

— Si tu la regrettes, suis-la.

Rosine se redressa avec une dignité touchante.

— Puisque vous oubliez que je vous ai bercée, il y a seize ans et plus, que j'ai supporté tous vos caprices, je m'en irais tout de suite, n'était la pauvre madame qui aura besoin de moi si la pauvre demoiselle la laisse à cause de vous.

Chacun l'aime et on la regrettera joliment. Vous, je vous aimais, quoique vous n'ayez pas toujours éb) .i^entille avec moi, mais après ce coup-là... C'est trop méchant tout de môme!

Ninotle, nhasoiirdie de cette audace, ne trouva une réplicjue que lorsque sa vieillehonne eut quitté la ch.niiltro. Alors elle éclata en cris de colère.

Cette dernière soii'ée fut bien triste pour ]^jme Evrard et Monique. Elles la passèrent à pleurer, assises l'une contre l'autre en lace du portrait de Pierre, que M'"*' Evrard avait fait placer dans sa chambre depuis le départ de son rep:retté compagnon. Le cœur de la veuve se brisait de regret; elle demandait tout bas pardon au cher mort de laisser s'éloigner l'enfant (ju'il avait aimée. Monique le priait comme on prie les amis de Dieu; elle le conjurait de soutenir sa pauvre femme dans la voie douloureuse puis(|u'elle-mème ne pourrait la consoler, quoiqu'elle eiU promis do ne jamais l'abandonner.

— Ce n'est pas ma faute, disait-elle en ellemême, tu le sais, père chéri. Je n'ai peur ni de la souflrance ni du travail; je supporterais toutes les rebulTades, mais ma présence ici entraînerait peut-être de grands malheurs. Veille sur Nineite, sur sa pauvre mère; implore pour elles la divine Bonté.

Le lendemain, elle quitta la maison qui avait ét«'^ son nid familial.

^m« Kvrard la regarda s'éloigner et lui envoya de loin un dernier baiser.

Quand M'"« Paulusse demand i à Ninette si sa sœur était souffrante :

— Ohl nullement, répondit la jeune fourbe en pinçant les lèvres et aiguisant son regard

I^lf,

194 LES RUINKS FLEURISSENT

sournois, elle est à Orléans. Notre maison est triste et ma pauvre mère réclame trop de soins. Monique est lasse... elle veut vivre auprès de la comtesse d'Ory, une très grande dame... Que voulez-vous? elle est indépendante, jouit de ses revenus et veut se distraire.

— Quelle ingr^ititudel

— . Hélas 1 soupira Ninette.

Monique à André.

Orléans.

Mon bien cher ami,

Vous savez combien la pauvre mère de Ninette a souffert depuis que mon père chéri nous a quittées, mais, à présent, sa peine dépasse tout ce que vous pourriez imaginer, et il ne m'est plus possible de lui prodiguer mes consolations et mes soins, car j'ai dû, pour obéir à un caprice fou de Ninette, pour éviter un pire malheur, quitter le Ghâtelier. J'habite avec la comtesse dans la nouvelle maison Saint- Joseph.

Ne vous emportez pas contre Ninette en plaintes exagérées, mon ami. Sa nature impulsive ne lui laisse qu'une demi-conscience; elle n'est pas plus capable de régler ses paroles que ses actes; il nous faut avoir de l'indulgence pour cette pauvre enfant. En souvenir de son père, ne l'accablez pas.

Je vous ai parlé dans mes précédentes lettres de ce Ruspoii qui a la figure d'un ange déchu et qui doit en avoir l'âme. J'ai tout de suite percé à jour son sournois manège, sa vile cupidité. La fourberie se lit dans ses yeux. Il n'aime pas Ninette, j'en suis sûre, et ce serait profaner les saintes tendresses que le supposer capable de les éprouver.

Il n'aime pas Ninette, mais il la sait richement dotée, et la frôle santé de sa mère lui donne l'idée de réaliser à bref délai ce qu'on appelle de ce mot odieux : les espérances.

J'ai essayé de défendre Ninette contre elle-même»

LES RUINES KLEUHISSENT 193

Elle s*est rebilTée et, sous la menace de se jeter dans l'ëtang, a obligé sa mère à me laisser partir. Vous pensez que si j'avais pu lutter encore je l'aurais fait pour tenir ma promesse à mon père bienaim(\ J'ai le cœur brist^ d'y maïKiuer, et la désolation de mère ajoute à mon chagrin.

André, elle s'est remise à m'aimer comme au temps où j'étais toute petite; jti l'ai retrouvée ma maman d'autrefois. Elle m'est rev( nue depuis qu'elle a senti s'écrouler l'édilico de joie construit par son amour materncd. Quelque chose qui était mort a ressuscité dans son cœur, et je me plaisais à penser (lue le bien-aimé défunt avait compassion d'elle, implorait Dieu pour elle et obtenait de f.iire fleurir sur les ruines de son grand bonheur la tleur des douces consolations. Hélas! c'est au moment où nous allions ^'oûter la joie de nous retrouver qu'il me faut m'éloigner, la laissant s'enliser dans la tristesse des innpalsables regrets. Nous nous écrivons souvent, Hosiiie vient m'en donner des nouvelles. Nous ne pouvons faire davantage.

André, plaignons-la de l'erreur de son amour, et pensez à elle avec douceur.

Je vois tous les jours ma chère amie Françoise, qui, à l'heure de la récréation, vient embrasser sa grand'mère. La régie autorise celte faveur que la libéralité de la comtesse expli(iue et juslilie. Le grand bien que les servantes du bon Dieu vont répandre autour d'elles mérite cette récompense.

Je prends part, aussi activement que me le permet mon ignorance, au travail de Mlle Durosel. Je donne des levons do coulure à nos futures | élites méuagôres et je leur apitrends en même temps l'Histoire sainte, dont ces pauvres enfants, venues en droite ligne des écoles publiques, ignoivnl le premier mot. J'aide aussi au dispensaire, et, sous ia direction de compétences autorisées, je prépare des remèdes simples; j'exécute les ordonnances faciles. La première fois qu'il m'a fallu panser un ulcère très vilain et se.tlant mauvais, je suis de-

LES RUINES FLEURISSENT i2.

LES RUINES ILELIRISSENT

venue toiilo blanche, niais j'ai aussitôt pensé à la soulîrance de la pauvre femme qui alteudc'jit de moi un peu de soulagement. Son air résigné m'a touchée au vif; j'ai e'« honte de ma délicat''sse. Alors j'ai saisi le tan»;'on de œton iinhibé c3Vau bouillie et j'ai enlevé la |)0!irriliire. li n'y h que le premier pas qui coûte. Me voilà en train de faire un bon apprentissage de la charité. Qu'elles sont adinirabh'S, ces femmes, e. heureuses! Parce qu'elles ont renoncé à tout, ei es sont combiées des joies surnaturelles.

N'allez pas croire, mon cher André, que ma vénération pour celles qui vont ju>qM'aux limites extrêmes de l'abnégaiion m'incita à les imitei-. Ma vertu est toute peiiie; elle n'a pas les ailes as>ez fortes pour me porter jusqu'aux cimes où s'épanouit la fiiur céleste de l'immolation totale de soi. Je suis très humaine et demande à la vie des biens qu'elles ont quittés, elles, les épouses du Christ. Elles méprisent tout ce qui prisse, et je tiens à vous, André, mou cher Qancé; elles ne pensent qu'aux pauvres, et je rêve un doux nid où nous élèverons dans la p!»Hé les chérubins que la divine bonté fera descendre du ciel chez nous.

Je ne vous parlais pas avant votre exil comme je vous écris à présent que nous sommes séparés, c'est que je ne voulais pas vous enlever votre courage et risquer de perdre le mien. Aujourd'hui, je laisse mon a(îection s'envoler vers vous pour qu'elle vous réconforte dans votre vie solitaire.

Non, ne craignez pas que les sublimes sacrifices que j'ai en exemples quotidiens détournent de vous mon âme qui tient à la vôtre par toutes les fibres de mon être. Pour arracher de moi votre souvenir, il faudrait m'arracher le cœur, et je mourrais. Croyez en moi comme je crois en vous.

Je vous ai dit que, dans l'exercice de la charité fraternelle, il n'y a que le premier pas qui coule. Lorsque vous serez de nouveau directeur de la manufacture, et moi votre femme, vous deman-

LKS RUINES FLEURISSENT 195

lierez à ce M. Uiiitarc, (|ui a succédé à uioii cher papa et qui est, paniît-il, très bon, d'installer da s une pièce un dispensaire et un service d'assistance pour ses ouvriers et ouvrières. Je les soignerai nioi-nième, car j'aurai acijuis l'expérience indispensable, ils ne bont pas si noiuttreu\ que cela risque d'entnîner une trop lourde charge. Je vois, par ce qui se fait ici, que des mensualités modestes y suflirainnt. Il y aurait aussi quelques berceaux gardt'S par nue vieille ouvrière, trouvant là ses invalides. Lf-s mères employées dans la manuiacture auraient un quart d'heure dans la matinée et un autre quart d'heure lans l'aprèsmidi pour allaiter leurs poupons. C'est (lilié d'obliger ces laborieuses à livrer leurs enfants à des nourrices qui les soignent plus mal que bien. Il meurt Iroj) d'enfants paice (]ue les mères travaillent. Nous tâcherons d'en sauver quelques-uns. Ct'la nous portera bonheur.

Au revoir, Andr*. Ce mot revoir est d'une incomparable douceur. Il évoque une si tendre espérance!

Monique était au dispensaire. Une aide vint lui dire:

— Quebju'un vous attend au parloir

La jeune inlirmière acheva le pansement d'un enfant blessé et se rendit vers la personne qui la demandait.

— Rosine! s'écria-l-elleloutdesuite inquiète. Ma mète est plus souffrante?

La vieille servante secoua la lôte.

— C'est ça et ce n'est pas ça, Mademoiselle Monique. Le fait est (jue la santé de Madame n'est guère fameuse, ce ijui n'est pas étonnant, car elle se fait un sang d'encre avec les mauvaisclés et les folies de la petite. Elle a besoin de vous causer. La demoiselle Ninelle n'est pas à la maison, faut proliler...

lîXi LES RUINES ILEUHISSE.NT

— OÙ esl-elle?

— Eli! à celle Uonciêredu diable. Elle y est toujours fourrée: quasiment elle y coucherait.

— Les vacances de Pâques sont finies; comment se fait-il que les voisins...?

— Les enfants sont retournés à leurs écoles, mais les dames sont restées. La petite s'est entichée de la sœur de ce comte de malheur. Mais Madame vous contera la chose; elle en a gros sur le cœur, allez, et ce n'est pas une pauvre bonne femme comme moi qui peut la consoler. C'est ce que je suis venue vous dire.

— Si Ni nette apprend que je suis allée au Gh atelier...

— Probable qu'elle tempêtera; on la laissera « s'ébruiter » ; nos oreilles y sont faites.

— Ses menaces font tant de mal à sa mère!

— Pourtant, ça n'est pas bien sérieux. Elle tient trop à sa peau pour faire des bêtises. Ce qu'elle en fait, c'est des frimes à seule fin d'effrayer Madame et de lui faire dire amen. Faudrait pas s'y laisser prendre, mais vous savez comment est Madame...

Monique alla chercher son chapeau, son manteau, prévenir qu'elle s'absentait pour l'aprèsmidi et partit avec Rosine.

]^jme Evrard guettait leur arrivée; elle avait soulevé le rideau de sa fenêtre et regardait l'entrée de la maison. Sa figure était si pâle, si fondue, si amenuisée, que la jeune fille, en l'apercevant, fut douloureusement émue.

— Voyez-la, dit Rosine, il n'y en a plus. Elle se mange les sangs, que c'est une pitié. Le pauvre Monsieur est bien îieureux d'être mort.

M°ae Evrard, en effet, n'était plus qu'une ombre. Ninette lui disait, sans réfléchir à la cruauté de ses paroles ;

M:S ruines FLEUniSSENT 107

— On te prend pour mon arriôre-grand'mêre quand on ne te connail pas.

Monique monta en counint. M*"" Evrard lendit les l)ras, et la jeune fille s'y jeta avec un cri dont tout l'être frêle f n'unit.

— Ma pauvre, ma chère mainan!

Kllcs restèrent un lon^^ monienl embrassées, et Monique sentait la pluie brûlante des larmes mouiller son visage et ses mains. Elle parla d'une voix tendre, reprenant le tutoiement de son enfance.

— Tu te rends malade; je t'en prie, calme-toi. Elle la fit asseoir, se mit sur un pouf, devant

elle, plaça sur les genoux frileux, malgré le soleil, une chaude fourrure, et câline :

— Là, nous sommes bien ainsi.

— Ahf Monique, si douce, pourquoi t'ai-je méconnue?

(îenliment, la jeune (111e leva la main pour arrêter les mots.

— Mère, c'est passé; nous nous sommes retrouvées...

— A (|uel prix? murmura M"'* Evrard; parmi quelles traverses? Je ne pouvais plus soulïrir seule, chérie; ma peine m'étoulfail; je t'ai appelée pour te c(»nlier mon chagrin, te demander un conseil.

— l^n conseil, à moi! se récria Monique. Je ne suis encore qu'une enfant...

— Tu es une femme, ma fille; tu as pleuré, et les larmes mûrissent les caractères. On acquiert la sagesse en souffrant.

Du bruit s'entendit dans le corridor. Monique tourna la tête il'un mouvement vif, comme e Tr;i\ée.

— Ce n'est (|ue llosine, dit M'"' Evrard. Ni net te est absente.

Le nom de sa fille serabla lui déchirer les lèvres; elle les essuya avec son mouchoir roulé en tampon et humide des larmes qu'elle avait versées depuis le malin.

— Ne me dites rien, mère chérie, insista Monique. Je devine...

— 11 y a des choses que tu ne peux deviner. Elle est à la Roncière.

Ces mots lurent prononcés avec une amertume indicible.

— On me vole ma fille, comprends-tu, Monique; je pourrais m'en aller d'ici, l'emmener loin, très loin, la pauvre folle... mais ces femmes nous suivront... Et puis, je me sens si peu capable de voyager... Je suis si malade... Aucun moyen de la reprendre... aucun moyen...

Le désarroi du cœur et de la pensée de M""® Evrard s'exprimait dans l'incohérence des mots qu'elle prononçait, en les coupant de pauses, car elle suffoquait, étouffée par les larmes qu'elle tentait de retenir.

— Aucun moyen, répéta-t-elle. Je me sens comme perdue dans un abîme affreux. Alors, je t'ai appelée...

— Pour que je lui parle? Hélas! mère, elle ne m'écoutera pas.

— Non, pour que tu m'écoutes, moi, le silence me tue.

Elle eut une courte défaillance. Monique se leva, mouilla uq linge dans de l'eau fraîche et baigna le front brûlant, mais ce furent surtout ses baisers sur le pauvre visage meurtri qui ranimèrent M"^" Evrard. Elle rouvrit les yeux; elle avait un regard terne, comme usé, et ne voyait qu'à travers un brouillard.

^ Parler à Ninette serait bien inutile. Je

LES lai.Nt:^ ILKLlllSSENT 11)9

me suis adressée à ces femmes, à leur cœur, à leur raison; je les ai môme menacées, car enfin ma li lie est encore à l'à^e «le l'obéissance.

J'écrivis à M"'° Paulusse el Fne plai^^nis que monenfantfiUattiréeàlnHonciéreettlélournée de moi; à M^^^Soroau, pour m'élonner que son frère eût ou!)lié la correction la i)lus élémentaire et parler de m;iriage à Ninelte avant de s'êlie ouvert à moi de ses intentions. Enlin.je leur exprimai ma volonté expresse de rompre les relations de voisinai^e. Les réponses sont dans le tiroir de mon bureau; lis-les.

M^"" Paulusse disait :

Madame, votre jeune fille vient à la Koncière de son plein gré. Elle nous arrive aux heures les

moins prévues. Sachant que ses visites fréqneutes n'ont pas votre agrément, j'ai linsardé desoljseivations amicales; elle s'euléte et je me résoudrai d'autant moins à user de vioience'pour lui fermer notre porte que nous l'aimous tous intiniment, cette chère petite.

Il nous est plus facile de rompre nos relations avec vous (|uc de rempécher de nous continuer les siennes. A moins de la séquestrer au Gliàtelier, je ne vois pas comment vous pourrez y arriver. Quant à moi, je me déclare impuissante. Veuillez croire à tous mes regrets.

M"^* Soreau s'appliquait d'abord à disculper Sun frère :

H est absolument incapable de l'acte imprudent et incorrect dont vous l'accusez. Madame. Il n'a point parlé de mariage à votre jeune fille. C'est elle (jui lui a demand»'^ s'il voulait Otre son futur fiîincè et l'épouser quand elle ne serait plus en deuil. L'idée lui parut plaisante; il répondit en riant (pi'il sérail enchanté et vous en pnrierail le moment venu.

Au fond, sous celte forme légère, s'exprimait

une vérité profonde, un sentiment sincère. Constantin est comme un grand fils pour moi; seule peut-ôtre je connais le tréfonds de cette nature chevaleresque qui en ferait pour la mûre la plus exigeante le gendre idéal. J'ai rêvé, il est vrai, pour lui et pour ma petite amie cet immense bonheur, mais je connais assez les bienséances pour n'avoir pas commis la faute dont vous me chargez gratuitement, dont vous me faites porter la peine imméritée. Nous n'irons plus au Ghâtelier, Madame; mon frère ne reviendra pas à la Roncière. J'espère que cette soumission à vos ordres vous donnera la preuve de notre loyauté et vous amènera à des résolutions moins intransigeantes. La fierté de mon bien cher frère saigne sous vos durs soupçons, mais jamais une plainte contre vous ne sortira de son noble cœur.

— J'ai signifié à Ninette ma rupture avec ce voisinage déplaisant, dit M™^ Evrard.

Monique attendit la fin de la phrase qui tarda et tomba lourde comme si une pierre écrasait le cœur de la pauvre mère.

— Elle a ri. '

Le silence se répandit alors dans la chambre; les deux femmes pleuraient sans bruit.

— Je ne sais plus, dit ensuite M"^* Evrard; ma pauvre tête est en plein désarroi. Sans doute, je peux opposer mon veto à toute velléité de mariage, et de longtemps Ninette ne sera pas légalement en droit de braver mon autorité de mère et de tutrice, mais elle arrivera autrement à ses fins.

]^me Evrard reprit après une petite pause :

— Accepterai-je de la marier à ce comte quand elle aura dix-huit ans?

— Mais, chère maman, il n'a pas encore fait de démarches positives; peut-être n'en fera-t-il jamais et trouvera-t-il d'ici là une dot plus

importante que celle de Ninelte. A votre place, je me renseignerais exactement sur ce Ruspoli afin d'être parée, comme ilisent les marins, (juand souillera le mauvais vent. Les Uuspoli ont un lieu d'origine; il faut paitir de là, relever leur piste et la suivre. Peut-être découvrira-t-on des choses énormes qui ramèneront la chère Ninetle à des idces plus sages. Son tuteur pouriail aller à Paris, en(|uôter à la légation qui enquêterait à son tour en Bulgarie. M'"' Evrard accepta ce conseil très sage, son angoisse en fut un peu apaisée. Le reste de la journée fut plus calme, et Monique quitta sa mère adoptive avant le retour de la vagabonde.

Il fallut peu de temps pour découvrir le nid des Ruspoli.

Ruspoli était un ruisseau infime coulant sous une croûte de lentilles vertes au milieu d'un hameau minable des environs de Karatepe. L'ancêtre, au temps de l'Hétérie, se mit au service de Ma moud II contre Ali, pacha de Janina. Il prit une part active aux massacres des villes grecques, se distingua surtout à Chios et à Candie. Ce fut l'origine de sa fortune. Après le traité d'Andrinople, il fut nommé hospodar d'un vilayet impoitant.

Il était le premier de sa lignée, ayant été trouvé un beau matin au bord du Ruspoli et élevé par la charité d'une pauvre paysanne.

Son fils se fit, de son propre chef, comte Ruspoli, car il était riche d'avoir pressuré jusqu'au sang les gens du vilayet. Son petittils, le père de Constantin, joua un rôle si louche à la mort d'Alexandre de Serbie que le roi Pierre l'exila et confisqua ses biens. Délesté de scrupules, cuirassé d'audace, il vint exercer à Paris des talents qui le faisaient appeler le roi des « Grecs ». Il mourut assez mystérieusement, laissant à ses deux enfants une « honnête aisance ». Sa fille Syra, aux yeux d'ondine, parut à Jean Soreau la compagne idéale de ses projets d'arriviste. Son fils reprit avec prudence la profession paternelle de faiseur de dupes. Il hérita de la

LES ni'INKS FLEURISSENT 203

royauté du tapis vert. Il se vantait impudeuiuient des inleulions bieuveillanlcs des Majeslt'S bulp^ares. Les portraits du Isar et de la tsai'ine venaient des galeiies île la rue de Rivoli; les dédicaces louan.ireuses d'un habile faussaire.

Dans ces ténèltres boueuses (''paissies par des coiuplicitésclii' renient payées, à la Légation et au pays natal, M"'^ Kviard ne put découvrir que ceci: haute situation de rhos[)odar, forlune de ses descend.inls jusqu'à la confiscation et l'exil.

Ce dernier point ne donnera it-i! pas à penser à Ninette? Dans ces conditions, qu'adviendrait-il de son rêve L-lorieux? Smilenient la fenuue d'un proscrit, nullement dawie d'honneur; la vie à Paris, non dans le faste du konak impérial.

M'"" Evrard espéra que, déchue de ses espérances orgueilleuses, la folle ouvrirait les ;yeux.

Vain espoir. Du temps passa sans amener aucune détente.

Ninette, encouragée par M"'^ Soreau qui lui transmettait, avec des paroles enflammées, le persévérant souvenir du comte, demeurait résolue à violenter la résolution de sa mère, à l'époque qu'elle avait en elle-même fixée.

Constantin, à bout d'expédienls pour empêcher les chiens d'aboyer, ainsi qu'il disait de ses créanciers, no laissait à sa snnur m (léve ni repos.

Souvent Monique revit M"'= Evrard, grâce à quoi celle-ci put ne pas mourir.

Tue joie inespéi ée survint.

Une lettre d'André.

204 LES nUINES 1 Lk:U HISSENT

André à Monique,

Montréal.

Me voici revenu en pays civilisé, ma bien chère Monique. Ohl c'est une chose extraordinaire, un bonheur inattendu.

ï/afTaire créée par M. Duparc aîné s'est développée de telle sorte depuis deux ans qu'il lui faut absolument un associé.

Monique, ne pâlissez pas, ne vous troublez pas, cet associé ne sera pas moi. Laissez-moi vous expliquer en détail le grand événement...

C'est donc une très, très grosse aiTaire, celle de M. Duparc; elle est partie pour le milliard, ce qui, en ce pays, est chose naturelle. Il appelle à la rescousse son frère et son neveu. Comprenez-vous, Monique? son frère et son neveu dont les affaires « à la papa » ne méritent pas de les cantonner dans un coin du vieux continent.

Je ne devais pas vous dire ces choses avant que tout ne fût réglé. C'est fait; me voilà délié du secret professionnel.

Ces messieurs liquident leurs maisons françaises; ils cèdent celle d'Orléans... devinez à qui, Monique, devinez. Je vous le donne en... en zéro, au fait, car vous avez déjà crié : « A André Noris, au cher André qui est fou de joie. » Oui, chère, chère amie, la fabrique est à nous. A nous, la douce vieille maison, ennoblie par le labeur de quatre générations et par une justice parfaite. A nous le jardin qui touche au cimetière où dorment les braves gens à qui nous succéderons. Vous aurez votre dispensaire, ma chérie, et votre crèche, et tout ce que vous voudrez. Vous n'aurez qu'à parler; \e patron sera trop heureux d'exaucer vos désirs.

Vous ne demandez pas les conditions de ce prodigieux marché, je vous les dis tout de même. Pour rémunérer l'eiïort que j'ai donné ici, et dont il est enchanté, M. Dtiparc me paye les trois années de mou engagement, quoique je n'en fasse que deux. M. Duparc jeune me réUocède les bâtiments indus-

LKS nUINES KI.KUniSSENT 20.J

Iriels et l'oulilla»;e pour 300 000 francs seuloment. Il estime que le b^Mu^lico (lu'il relironi d'un départ imiiK'diat vaut l'abaudou de la dilî.'reuce. il met le comble à sa iiieiiveillance en n'exigeant comptant que le tiers du prix de vente et laissant le reste entre mes mains comme fonds de roulement. Je m'acfjuitterai par annuitës à raison du quart des Ix'nélices. L'oncle Noris va redevenir le directeur de la manufacture. l*auvre cher vieux, quelle joie, (]uelle lierté!

Monique, ma cliôre Monique, c'est de vous, c'est par le cher disparu (jue m'arrive le bonheur. Et je ne veux pas dire la piospérilê matérielle qui vient à moi avant (jue je l'aie méritée. Mou bonheur, c'est vous, l'unit) ne, l.i toute bonne, vous à qui appartient le meilleur de moi. Je vous aiderai à réaliser le bien que vous n'vez. Quelle douce viel

Je vous surprendrai. Pour no pas vous donner de fausse joie si un événement im]>révu retardait mon départ, je ne vous dis pas quel jour je dois m'embaniucr ni sur quel bateau.

Une porte coclière s'ouvi'e sur une cour entourée de plates-bandes. Une double baie de lauriers et de coronilles en caisses conduii au perron élevé de cinq marches sur chacune desquelles, en des pots de faïence blanche et bleue, allei'nent des hortensias et des fuciisias. Vne draperie de bé^ionias tombe du faîte de la maison et s'écarte à Tendroil des fenêtres voilées de tulle blanc. Derrière, un jardin rustique aligne ses rectangles de légumes entre des bordures de fleurs éclatantes. Ce côté de la façade ^ est habillé de lierre et de vigne vierge qui,

à l'automne, mêle unepourpreroyaleauvelours ^i i vert sombre des vieux murs.

Un bois succède au jardin ; il paraît immense et il est petit ; on peut s'y ég.<rer et s'y perdre en tournant pour ainsi dire surplace, tant les allées sont habilement disposées.

C'est la maison de Monique.

La jeune fille s'y était rendue ce jour-là afin de présider à quelques rangements. Elle était dans le jardin, relisant la bienheureuse lettre d'André qu'elle avait reçue le matin.

Une ombre s'interposa entre elle et la clarté; un rire clair sonna à ses oreilles.

— André! vous! revenu!

Saisie, elle ne pouvait dire deux mots de suite.

— Ce n'est pas mon fantôme, c'est moimême; rassurez-vous, chère peiite amie.

Elle répétait:

— Voiisl celte lettre...

— A voyap:éavecmoi,surleméme paquebot.

C'était très ainiisant. Je vous avais pi'oiTris de vous sur[)ren(Jro et j'ai écrit au nionienl de m'embaniuer. Monique aimée, lue voici enli i de retour; nous ne nous(juillerons plus. Toute la vie ()Our élre heureux I

Elle' le reRaidait avidement, remplissant ses prunelles de cette chère vision. Il dit :

— J'ai changé, n'est-ce pas?

— Ti'ès peu.

— Vieilli. Voyez, j'ai des cheveux blancs aux tempes J'ai soulTerl, j'ai pâli du maïuiue de vous, Monique. Mais c'est fini. Je me suis arrêté à Oi'léans pour voir M. Diiparc et embrasser l'oncle. J ai couru au couvent; on m'a appris que vousétiezici ; me voilà. Ecoulezmoi, Monique, il s'aji;it à présent de rattraper le temps [)erdu; vous m'avez fait tort de deux ans de jt^inesse et de joie; je n'attendrai pas plus jiour vous épouser (jue les délais légaux. Nous nous mariei'ons dans (juinze jours.

— Dans (]uinze jours! s'exclama Moniiiue d'un ton de comique elïroi.

— Poun[uoi pasf C'est plus de temps qu'il n'en faut pour b'Uir un chef-d'œiivrede toilette. Le trousseau, la corbeille, le mobilier, bs accessoires, tout cela viendra après la noce. Nous aurons la vie devant nous, toute la vie. Ce que je veux à celle heure, c'est la joie d'être réunis sans de nouveaux relardements.

Elle ne put s'empêcher de rire et consentit à tout.

— Cérémonie très simple, dil-il; peu d'invitations; un lunch debout; un court voyage...

— A Lourdes, pria Monique.

— A Lourdes, un voyage d'actions de grâces, Puis la bonne existence de labeur commun, le bien réalisé de notre mieux, des jours paisibles et remplis.

La môme pensée leur fit tourner les yeux du côté où l'on apercevait les vertes frondaisons du Gbâtelier.

— Gbacun, dit André, a dans son lot une somme de joie et de peine. Pour les uns, le partage est fait de telle sorte qu'ils vivent sans mélange toute leur joie ou toute leur peine; pour d'autres, peines et joies alternent tout le long de l'existence comme les pions sur un damier. Acceptons tout d'un cœur égal.

Ils parlèrent ensuite de M'"« Evrard, de la vie affreusement bouleversée que lui faisait Ninette et se rendirent ensemble au Gbâtelier.

Le courrier qui avait apporté tant de bonlieur à Monique avait remis à M"'* Evrard la lettre qu'elle redoutait.

Deux fois en buit jours, M"'* Soreau avait tenté de forcer l'entrée de la maison strictement fermée. Elle avait écrit, ayant, disait-elle, à présenter une requête pressante. La mère de Ninette, devinant la nature de cette requête, \ avait répondu que sa santé lui faisait une loi impérieuse de ne recevoir aucune visite. i

Ge matin, le comte Ruspoli brûlait ses vais- ' seaux. Maniant l'ironie avec aisance, il sollicitait humblement et respectueusement la main de M^i* Evrard, qu'il aimait d'un grand amour et dont il promettait de faire la plus beureuse et la plus enviée des femmes. Il déplorait qu'un malentendu pénible eût distendu les rapports entre deux familles si bien faites pour se comprendre et s'estimer. Il avait refréné son empressement, contraint son cœur à patienter

jusqu'à pi'«''s le deuil lili;il de M"** Antonine. Il craignait aussi celle objeclion : la jeunesse de celle dont il avait fait sa tiancée idéale; mais elle avait dix-huit ans révolus depuis huit jours. Il terminait sur le mode lyrique par des protestations et des serments, jurait d'être pour M'"*' Evrard un lils dévoué et l'assurait de sa gratitude éternelle.

Que ne puis-je. Madame, écrivait-il, mo jeter à vos pieds, ouvrir mon cœur devant vous! Vous y liriez, comme daus un beau livre, tout ce que je sais si mal vous dire.

M"" Evrard avait posé la lettre sur une table devant elle, et, les yeux perdus sur des objets visibles pour elle seule, se tenait droite dans ion fauteuil, rigide, ses mains cireuses abandonnées sur ses genoux. N'eût été le léger cilleraent des paupières, on eût pu la croire morte.

Ninette fit irruption dans la pièce assombrie par les rideaux tirés l'un contre l'autre. Elle dit d'un ton sec :

— Tu as une lettre du comte; je le sais.

Sa mère ne répondant pas, la jeune fille saisit la feuille, s'approcha de la fenèlre, écarta les rideaux.

Le crissement des anneaux sur la tringle, la voix glapissante de Ninette tirèrent M'"« Evrard de l'espèce de léthargie qui l'en^courdissait.

Elle vit sa tille et prononça avec effort des mots de protestation contre cette lecture indiscrète, mais celle-ci n'écouta point et poursuivit jusqu'à la dernière ligne.

Elle remit la lettre sur la table et dit brièvement :

— Ta réponse? C'est oui, j'espère.

2iO LES RUINES FLEURISSENT

— C'est non.

Ninetle ricana.

— Je ne yeux pas te marier ayant trois ans, expliqua M'"" Evrard.

— Quand je serai hors de tutellel Lajeunefillesecampadansrattitude du défi.

— Tu changeras d'avis; je ne supporterai pas que, dans les publications de mariage, on accole à mon nom une épithète malsonnanle.

— Mjlsonnante? répéta M"'* Evrard qui ne comprenait pas.

— On ne lira pas en chaire, on n'affichera pas à la mairie que le comte Constantin Ruspoli épouse Antonine Evrard, fille majeure.

C'était puéril et grotesque, mais le Ion dont ces mots étaient jetés dans le silence de la chambre leur donnait un sens affligeant.

— Tu répondras aujourd'hui, intima Ninette, et ce sera oui. Mon fiancé viendra demai.n.

Elle se montrait décidée à ne tenir aucun compte de la décision formulée tout à l'heure.

— Oui, j'écrirai, répondit M°"® Evrard, mais ma réponse sera ce que j'ai dit. Cet homme n'est pas ton fiancé.

— Ne me pousse pas à bout.

— Ninette, ma petite fille, ne te surexcite pas ainsi. Je ne veux que ton bonheur. Si tu savais combien je t'aimel...

— Tu m'aimais quand tu faisais tout ce que je voulais. Tu as changé.

— Le cœur d'une mère ne change pas, ma chérie; je ne pense qu'à ton bien...

— Fais-moi comtesse.

— Le peu que je sais du comte me donne des craintes.

Ninette frappa du pied.

^ Billevesées, imaginations t Je VépoMHnii

— Et s'il n'est pas digne de toi?

— Il me plaît tel qu'il est. D'ailleurs, c'est moi, la fille d'un marchand de couvertures, qui ne suis pas dii-ne du petil-fils deChrysostome Uuspoli, liospodar...

— Le marchand do couvertures dont tu parles avec mépris fut un honnête homme; de cet hospodar, (jue savons-nous '?Mnetle, je suis à bout de forces et de courage; ne m'achève pas.

— Je ne me laisserai pas attendrir ni sacrifier. Tu sais que ce que je veux se réalise toujours.

— Ninette, Ninette, qu'y a-t-il donc dans ton cœur?

— La volonté ferme d'être comtesse Ruspoli. Ce fui à ce moment que Monique, enlr'ou-

vrant la porte, demanda :

— Puis-je entrer, mère?

Elle avait prié André d'attendre dans le corridor afin que le retour inattendu de l'exilé n'impressionnât pas .M'"° Evrard.

Elle hésita en a()ercevant Ninette, qu'elle n'avait pas revue depuis leur séparation violente.

— Tu peux entrer, dit la jeune Evrard. Nous n'avons plus rien à nous dire, mère et moi.

Elle sortit sans un regard vers la pauvre femme qui n'avait plus la force de se soutenir, et on l'entendit parler haut dans sa chambre et remuer les siè/es avec fracas.

Monique s'agenouilla devant sa mère adoptive.

— Monique, ma fille, ma seule fille!

L^'s mots moiir.iipiii sur les lèvre» blanches; c'élaieul comme de pelile^ipUiiiles.

212 LES nUlNKS FI.EUrUSSENT

— Ces scènes me tuent. Lis et juge. Elle veut que je consente; aide-moi à tenir...

Monique, en présence de cette affreuse détresse, n'osait plus parler de son bonheur. Elle lit l'épître du comte.

— Que penses-tu? demanda la voix brisée.

— Cet homme est habile et tenace.

— Il me prendra ma Ninette!

Le cœur des mères a des pardons sublimes. Celui de M™'' Evrard, déchiré par l'ingrate enfant, en parlait encore avec amour.

Elle insista :

— Je dois résister, n'est-ce pas? épuiser tous les moyens?...

Monique n'osa répondre. Résister était tellement inutile!

On entendit alors Ninette sortir de sa chambre en courant, puis un bruit de mots rapides dans le corridor. Sans le voir, la jeune fille s'était jetée sur André.

Le reconnaissant, elle cria :

— Vous? Vous êtes revenu d'Amérique? Ça n'a pas marché?

— Très bien, au contraire.

— Vous venez pour rester?

— Oui.

— Alors, vous allez vous marier? Moi aussi. Vous savez, sans doute...

— Oui, je sais qu'un étranger...

— N'en dites pas de mal. Je l'épouserai envers et contre tous.

Elle s'engouffra dans l'escalier, et, sautant deux marches à la fois, s'en alla dans le parc où elle débriderait sa colère.

— Avec qui donc parle Ninette? demanda i^jme Evrard.

— Chère mère, je n'osais pas, vous voyant

si affligée, vous apprendro ce qui arrive d'heureux.

— Pour toi?

— Oui, mère. André revient.

— N'élait-il pas parti pour trois ans?

— Si, mais M. Dupnrc pari lui-môme avec son Mis; il s'associe à l'alîaire de là-bas (|ui est énorme.

— La fabrique va donc de nouveau changer de maître?

— Mère, le désir de cher papa se réalisera. M. Duparc cède la maison à André.

^mo Evrard se redressa, galvanisée par rétonnante nouvelle.

— A André! Ah! Dieu daigne donc me pardonner!

Elle étreignit Monique avec une violence dont son épuisement semblait la rendre incapable et qui effraya la jeune lille.

— Il est là, dit-elle.

— Appelle-le, appelle-le. Pierre l'aimait comme un lils; je l'aimerai en souvenir de Pierre.

André accourut au signe de Monique.

11 est des sentiments qui ne s'expriment pas par d'ordinaires paroles. Qunnd Noris quitta le Chàlelier, lui, l'homme fort, s'essuyait les yeui.

Rien ne triompherait de rentétement de Nirif^tte, ni prières, ni remonlrauces, ni conseils.

M« Lorin, le notaire de la famille, confiait à Ariiiré que, s'il était le père de celle mécliaiile fille, il la placerait dans une maison de correction jusqu'à sa majorité.

lyjme Evrard écrivit, comme elle lavait dit, et M""* Soreau informa Ni nette que son frère, en galant homme, se relirait devant le mauvais vouloir de la mère de la chère enfant dont il avait rêvé de faire sa reine binn-aimée. Il lui f?arderait,àelle, unetendressequi ne finirait qu'avec sa vie ; il ne se consolernii jamais.

Ninelie reçut cette le tie en présence de sa mèie, la lut s^ns qu'aucun muscle de son visage ne bougeât, la posa ouvert-' sur la table, dit : « C'est bien ! » d'un ion tilacé, et, marchant comme une so nnambule, se relira dans sa chambre où elle s'enferma.

On eut beau l'appelerensuiie, elle ne répondit pas. Elle boudait. M"^« Evrard se mourait d'inquiéiude. Elle envoya Rosine regaider par la fenêtre donnant sur le balcon.

— Que fait-elle?

— Mademoiselle est assise devant sa table, elle tient sa tête comme ça.

La bonne mitses poings ferméssurses tempes.

— Elle pleure?

— Non, Madame.

Peu après, elle retourna observer la recluse volontaire.

— Elle n'a pas bougé.

Ninelle refusa de d(^jeuner et de dîner, ne se coucha pas et garda sa lampe allumée toute la nuit. Des rellets dansaient sur les a maniuises».

Le lendemain, ce fut la même rliose.

M'"» Evrard ne savait pas que Ninelte était une jeûneuse pour rire. La rus^e comédienne avait une réserve de gâteaux secs qui aidaient à sa tromperie.

Le soir, la mère, dévorée d^angoisse, se traîna jus(iu'à la porte de la chambre, muette, et implora :

— Je ne veux pas que tu meures, ma petite fille, ouvre-moi.

Ninelte ouvrit; ses yeux brillaient singulièrement pour une personne exténuée. Elle dit d'une voix triomphante :

— Enfin, tu cèdes; il était temps ! Ecris au comte.

Il accourut, exubérant, transporté d'allégresse.

Pour lui surtout il était temps. L'hallali allait sonner.

La soumission de M"'* Evrard fut complète.

M° Lorin prépara la rédaction du contrat. Constantin Iliispoli lui remit une liste de numéros de valeurs de tout repos, un portefeuille de père de famille : 3.")0 000 francs déposés à la Banque de France, récépissé joint aux titres.

L'honorable tabellion ne soupçonna pas une minute que ces titres étaient loués. Des agences interlopes pratiquent ce genre d'opérations ilélictueuses, mais fructueuses, car la commissioQ est énorme.

!216 LES UDINES FLEURISSENT

M* Lorin annonça au futur ^^endre de sa cliente que M"« Evrard apportait en dot 800 000 francs.

— Seulement ! se récria le désintéressé fiancé de Ninetle. M. Evrard a laissé, paraîtil, plus de 2 millions.

Le notaire, froissé de l'avidité manifestée par la remarque du comte, expliqua sèchement :

— Exactement 2 200 000 francs, mais il faut défalquer de ce total le Cliâtelier, que le lestamentdonneàM"'«Evrard,lesloO 000 francs du legs de M"° Simonin, les droits du fisc, en chiffres ronds, 600 000 francs. Il reste donc à partager, suivant la volonté du testateur, 1600 000 francs, soit 800 000 pour chaque légataire. Un beau denier.

— Insuffisant, car j'ai pris des engagements pour Tacquisition d'une part importante d'agent de change.

Il se garda bien d'expliquer qu'il s'agissait seulement de tripoter avec des coulissiers plus ou moins véreux. Il ne pouvait davantage avouer que son passif s'élevait à 250 000 francs, auxquels s'ajouterait la commission des litres à rendre le lendemain du mariage. La corbeille et l'installation engloutiraient des sommes exorbitantes. Non, vraiment, à moins d*un million, il ne pouvait donner suite...

— Mon apport pécuniaire est sérieux, mon nom et mou titre sont des valeurs.

Ninette soutint la môme thèse et emporta le consentement de sa mère. La cupidité de son futur eût dû lui ouvrir les yeux, froisser son cœur et susciter en elle des réflexions salutaires. 11 n'en fut rien.

200 000 francs ! Une misère, à peine une

LBS RUINES FLEURISSENT 217

goutte de fiel dans le calice de M""" Evrard. Elle donna le million. Il lui en resterait toujours assez.

Au point de vue strict du devoir et de la protection intelligente des intérêts de sa lille, elle aurait dû tenir bon, mais que demander à l'être désemparé que la vague ballotte ilo récif en récif?

— Ils la mettront sur la paille! disait amèrement André.

A quoi Monique répondait par le serment renouvelé dans son cœur de redoubler d'amour pour la mère sacrifiée.

Les préparatifs du mariage se firent par les soins actifs de M'"" Soreau, car M'"" Evrard était assez soulTrante pour garder la chambre. Ce n'était pas pour abattre l'exaltation de Ninette. Elle fut plutôt enchantée que tout se passât ainsi. M"'*' Soreau éîait jeune, co juetle, elle aimait les fanfreluches; M"'^ Evrard avait un goût vieillot, au dire de sa fille; elle ignorait les « dernières créations » et le « modem style ».

Monique, devenue M"^'* Norisdans l'intimité de la chapelle de l'évAché, habitait sa petite maison, afin de pouvoir plus facilement soigner sa mère adoptive. C'est dans ce nid paisible que, sa tache quotidienne achevée, André venait la retrouver.

M"'' Soreau obtint d'emmener Ninette ci Paris pour choisir le trousseau, la corbeille, le mobilier, l'appartement, essayer les toilettes, A peine si l'ingrate, durant les quinze jours passés iiors du Ghàtelier, eut une pensée pour celle dont le cœur saignait, dont la vie s'écoulait goutte à goutte.

Le comte voyait sa fiancée chez sa sœur, il

218 LES nUINES FLEUniSSENt

avait des manières melliflues, les mains pleines de cadeaux et des paroles cliannHjses. « Le prince des Mille eiunenuitswjdisaitM^^Soreau avec emphase.

— Vous èie> platée comme si vous aviez une fée pour marraine

Ninelle rei,aeilait amèrement les pompes nuptiales de la Madeleine, la paroisse de M°»« Soi eau. Pas de ^aste possible dans la modeste église d'Olivet. Elle y revint pourtant, mais son humeur exécrahle lit des ours qui précédèrent celui du mariage des heures d'a'-onie pour sa pauvre mère, qui ne vit pas son futur gendre avant la cérémonie; son refus puli se motivait par son extrême fatigue.

L'écho des discussions intimes avait traversé les murs du Châtelier. Des propos peu gracieux pour les futurs se chuchotaient de bouche à oreille. N'auraieni-ils pu attendre que M""* Evrard (ûi mieux portante? Tant de hâte était condamnable au premier chef. L,e jour du mariage, il pleuvaii à verse, ce qui n'empêcha pas l'affluence des curieux dans l'église ei sur la place.

M"*^ Evrard avait quitté ses crêpes de veuve, mais était tout en noir (juand même. Ceux qui la virent passer opinèrent :

— La pauvredamen'en a pas pourlonglemps. Elle avait fait cet effort pour couper les

ailes aux mauvais propos sur sa fille.

Entin, cette corvée douloureuse s'acheva. Après des adieux rapides, un baiser distrait de Ninette, une froide poignée de main du comte, le couple partit pour lEspagne; la mère abandonnée s'enferma dans une solitude absolue.

Le voyage de noces dura un mois, après

quoi les Ruspoli s'installèrent dans un fastuedx appart'Mnenl île l'avenue d'Anlin. La pend;iisonilBla(Téinaillèreroûla 10 000 francs. Les échos mondains des grands journaux en publièrent les merveilles et chantèrent les loiiari^^es do la « loiile gracieuse comtesse », « la hnîlaiile étoile apparue an ciel [)arisien ».

Niiielle hnvaii ces mensonges et s'exaltait jusqu'à l'ivresse.

D'ahord, elle avait exprimé sa déception de l'installiilion à Paris. Klle avait tant rêvé du koiiak impérial, des fêtes triomphantes où son litre lui assurait une place! C'est alors que Coiislariliii lui avait raoonié ce que M'" Soreau appelait une liéroique aventure. Il avait généreusement pris parti pour un pauvre diahie contre un puissant seigneur (|ui, de ce fait, lui avait voué une liaifie tenace. Oi', voilà i|ue l'omnipotent persoiina^re était devenu mirnstre eu ces derniers temps, d'où impossibilité pour Conslantin de reparaître à la cour et môme à Solia.

M.iis il croit à la justice immanente. Son ennemi ne sera pas toujours tout-puissant, et les portes du cher pays se rouvriront devant le comte Kuspoli. En atten lant, il va s'appliquer à gagner beaucoup d'argent et mènera là-bas, quand le souverain le rappellera, un train digne de son nom.

Niiielle se laissa prendre à cette ruse grossière ei fut tout à la joie.

La course du million ne serait pas longue. Constantin la prolongea par son habileté à retenir li chance dans son jeu. C'était un joueur fréiiéliiiue. et il avait hérité du roi des Grecs, son honorable père, le don spécial de faire des dupes.

Il connaissait aussi des gens habiles, calligraphes consommés, qui eussent imité l'écriture de Confucius et copièrent si bien celle de M"^' Evrard que Constantin se trouva en possession d'un pouvoir exactement fabriqué, il put alors emprunter sur la forlunedesa belle-mére, qui s'en allait du même pas vers la ruine et vers la mort.

Elle ne savait rien de Ninelte. Cette enfant chérie s'effaçait de sa vie, mais non de son cœur. M"'^ Evrard y pensait sans cesse.

— Pourvu qu'elle soit heureuse! disait-elle.

Monique ne pouvait que s'associer à celte prière, mais elle se remémorait le précepte divin :

Tes père et mère honoreras Afin de vivre longuement.

Non, Ninette n'était pas heureuse, ou plutôt elle ne l'était plus.

Quelques semaines d'enivrement : le voyage de noces; une saison de satisfactions vaniteuses: l'hiver qui suivit; puis le désenchantement, l'abandon, l'indifférence de l'époux. Délaissée par Ruspoli, qui n'avait voulu d'elle que sa dot, elle sentait monter en elle d'amères rancœurs.

Mais elle devait contenir ses révoltes, car elle s'était donné un maître implacable. Il avait dans les veines du sang du massacreur de Chios devenu hospodar au pays moldave et qui avait courbé toutes les tètes sous l'épouvante de sa tyrannie.

Des rages secouaient la jeune femme quand elle comparait hier et aujourd'hui, les promesses et les réalités. Elle, qui se flattait de dominer, était esclave, obligée de subir non

LES RUINRS FI.RURISSENT

seulement de dures paroles, mais des Iraiteiiients pires.

La première fois qu'il la frappa, elle tenta de fuir, mais il la reprit, et, depuis, elle resta; elle était domj)tée. Elle resta et n'aurait su dire ce qui la rivait à ce joug odieux. Klle ne savait pas que sa chaîne était son châtiment, {|u'elle n'éprouvait pas l'irrésistible besoin de se réfugier dans le cœur maternel parce (ju'elle avait tué en elle toute piété filiale, et que les larmes des mères retombent sur les enfants indignes, lourdes de la colère de Dieu.

2f£?' Liv

La vie de Ninette se disloque pendant que celle de Monique s'épanouit dans la paix.

Sa pensée cliiiritahle crée de la joie autour d'elle. Elle a un petit dispensaire, une modeste crèche, comme le lui avait prorais André. La beauté du labeur social et chrétien fleurit sous son sourire. Elle consacre à son œuvre de prédilection deux heures de sa matinée et pratique avec zèle les leçons qu'elle reçut chez les Bénédictines.

Le reste de son temps appartient à la vie familiale, à M™® Evrard, à André, au beau petit Pierre qui gigote sur une couverture en plein air. Il gazouille et rit aux anges; il n'a que six mois, mais c'est déjà un homme dans la pensée de sa mère qui a juré de l'élever pour le bien qu'il devra réaliser.

La vie d'autrefois continue. André revient à Olivet après sa tâche, comme y revenait M.Evrard. Il semble que l'âme du cher disparu obtient pour ceux qu'elle aima sur la terre les plus suaves bénédictions.

Le nom de Pierre que porte le chérubin fait vibrer dans le cœur de la pauvre femme des émotions à la fois tristes et douces.

Se recommencera-t-elle dans un petit enfant? Peut-être serait-ce le salut de Ninette...

Elle songe, elle songe, et elle pleure.

Un jour, un ami de Ruspoli vint l'avertir qu'une de ses victimes menace de porter

LES RUINES FLEURISSENT i^3

plainte. Le couple se fait conduire en auto à la fronlii'To he\^e.

Or, le lendemain de ce jour qui emportait Ninelle vers sa deslim'e, Ami ré, l)onleversé, montra à Monique le Journal du Loiret qui annonçait :

Terrible accident d'automobile. Imort. 2 blesses.

Eu voulant éviter une vache qui Ltirrait la loiite, une auto où se trouvaient le conite et la comtesse Ruspoli l)ult;i contre une grosse pierreetse retourna. Le ch;uilT«nir, projette dans un fossf^, est sérieusement blessé ; la comtesse, la poitrine déloncéi^ par ]• mot'Hir, est morlt» sur le coup ; le comte, les deux jambes broyées, est dans un état désespéré.

Le journal parlait avec émotion de cette mort tragiijue d'une Orléanaise.

La comtesse Ruspoli était la tille du regretté M. Evranl, décédé (lu.ilre ans aiipanivant. La malheureuse victime, mariée depuis deux ans, n'était âgée que de vingt ans.

Monique eut beau s'etTorcer de faire le silence autour (le M""' Evrard, des mots révélateurs lui arrivèrent. 11 fallut tout lui apprendre, et aussi l'infamie du comte (jui l'avait ruinée. Elle ne voulut pas dénoncer le faux et salir la mémoirede sa fille; son Ame saturée d'amertume ne pouvait plus soulTrir davantage.

Pour liquider la situation, on dut vendre le parc et les terres attenantes. La maison resta à la veuve avec 100 OOiJ francs, qu'elle refusa de mettre en viac:er.

— Il mefautsi peu pour vivre, expliqua-t-elle à Monique et à André. Après moi, vous ferez du Cliàlelier une maison de convalescence et de repos pour vos ouvriers malades. Le peu

que je laisserai aidera à établir celte œuvre. Pierre sera content.

C'est (Jonc au Châtelier que M'"* Kvrard acli<'*ve de vivre dans le tourment de sa pensée et de ses souvenirs douloureux.

De la place qu'elle a choisie, elle ne peul apercevoir le parc dévasté. Pour y établir une sucrerie, on défriche. Les arbres centenaires sont couchés sur le sol, comme des g»^ants vaincus. Le roulement des chariots trouble le calme de cette campagne lénifiante; bientôt, de tristes et salissantes fumées terniraient le ciel.

Ce soir, M""» Evrard est assise auprès du mince ruisseau dont le murmure étouffé la berce. Elle est prise dans un songe. Son regard traîne sur l'eau où se forment les images de ses joies perdues. Une branche d'acacia portant une fleur encore fraîche y est tombée. Elle va disparaître; elle va rejoindre le fleuve tout proche.

Autour de M'"* Evrard, des ruines et des tombes. C'est son œuvre. Sa coupable faiblesse a empoisonné la vie de Pierre, hâté sa fin, créé le malheur de sa fille et le sien propre. Une mère ne doit pas être faible dans l'exercice de son mandat sacré. L'abdication est plus qu'un crime.

Des larmes coulent des yeux affaiblis de la pauvre femme, mais elle pense à Monique, et son visage tourmenté se détend. La Providence pitoyable a fait fleurir sur les ruines une fleur suave : la tendre reconnaissance de la fille adoptive.

Et la pensée de M°"^ Evrard s'en va au fil de sa tristesse comme la fleur au fil de l'eau.

415-22 — Tmnr<ifi f mon YjUTr, 3 et 5, rue Bayard, ?Avii, S*.

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