‹ Les ruines hantéesChapitre 1 sur 15 · RUE DE L'OUEST · texte numérisé non relu

RUE DE L'OUEST

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Dix-huit mois après les événements que nous venons de raconter, c'est-à-dire vers la fin de janvier 1827, Bordeaux était en plein carnaval.

Le carnaval I ce mot qui, de nos jours, n'éveille chez Dous que des idées assez calmes, était, à cette époque-là, un véritable mot magique.

On savait s'amuser, rire, danser, et de bon cœur.

Aujourd'hui, on a remplacé cela par quelques maussades dîners où l'on s'égaie du bout des lèvres, où l'on mange du bout des dents.

Une des particularités de ce carnaval d'autrefois, c'est que dès le jour des Rois, les masques commençaient à circuler dans les rues, et il n'était pas incongru de se déguiser, de se masquer, pour aller s'ébaudir sur ]e cours de l'Intendance, même lorsqu'il n'y avait pas ba] masqué.

Mais le jour où nous reprenons notre récit était précisément un dimanche et l'on donnait un grand bal au théâtre.

De nos jours, il n'y a plus qu'un seul bal qui soit couru à Bordeaux, c'est le bal du jeudi gras.

i LA JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTB

Et encore y trouve-t-on cin<piânte habits hoirs oq iïiênlîe cinquante paletots pour un domino ou pour une pierrette. ^

En 1827, les bals masqués étaient dans toute leur gloire. On ne craignait pas de revêtir, pour s'y rendre, des costumes iiistoriques, et la meilleure société s'y rencontrait.

Rien n'était plus beau que le merveilleux escalier à révolution qui monte aux premières et aux secondes galeries.

Presque à chaque marche, des masques élégants, hommes ou femmes, échangeaient des propos qui, s'ils n'étaient pas toujours spirituels, se faisaient remarquer, au moins, par l'à-propos, la distinction et le bon goût.

On était loin encore de ces engueulements, qu'on nous pardonne cet horrible mot, qui font de nos jours le fond de toutes les rencontres de bal masqué.

Bref, hommes et femmes, déguisés et masqués, se pressaient ce soir-là sous les colonnades qui servent de vestibule, des deux côtés du grand escalier, à la fameuse saiîe des concerts.

Parmi les groupes les plus gais, il en était un qui occupait les dernières marches de l'escalier de gauche.

Presque exclusivement composé de jeunes gens déguisés pour la plupart en Grecs pallicares, ce qui était alors la grande mode, il renfermait deux dames, dont l'une était en Ecossaise, l'autre en Andalouse.

Enfin, au centre même du groupe, se trouvait une grande personne jeune et belle, à en juger par ce que son masque laissait voir de son visage.

Celle-ci était simplement vêtue en laitière.

C*était elle qui avait la parole et elle s'en servait assez agréablement ou, pour être plus juste, assez désagréablement, si l'on considère que plus d'un parmi ses auditeurs dissimulait mal la mauvaise humeur que provoquaient ci ez eux les saillies de la dame.

Ajoutons d'ailleurs qu'elle avait désigné chacun des jeunes gens par leur nom, mais tout en leur donnant du 170175 qui, alors, n'avait pas encore été remplacé par le tutoiement impertinent, pour ne pas dire malhûnnête, qui est en honneur aujourd'hui.

- Ce qui faisait îe grand succès de la laitière, c'est que personne ne la reconnaissait et que son incognito faisait

LU HVINBS HANtAss f

enrager les dix ou douze plastrons sur lesquels elle frappait sans pitié.

— Ne, me regardez pas de si près, monsieur d'Argelès, dit-elle tout à coup à un jeune homme de vingt et un ans... Ce n'est pas à moi que vous ferez croire que vous êtes myope. Réservez cela pour le conseil de revision qui vous a exempté de la conscription.

On éclata de rire.

— Mais, madame... voulut articuler rinfortuné M. d'Argelès.

— Vous voulez savoir qui je suis ?

— Pas autre chose.

' — Vous n'y réussirez pas.

p— Pourquoi ?

— Parce que vous ne me connaissez pas.

— Oh 1 fit un des Pallicares...

— Je vous l'assure, monsieur Saintac, dit la dame avec conviction.

Ce M. Saintac, qui était masqué, fut on ne peut plus surpris d'être reconnu.

— Et, par parenthèse, monsieur Saintac, je ne suis pas fâchée de vous voir. Comment va Mme Saintac ?

— Ma femme ?

— Elle-même. Y a-t-il longtemps que vous l'avez autorisée à revenir de vos terres de la Benauge, où vous prenez chaque année la précaution de l'enterrer pendant plus de six mois ?

— Que peut avoir à faire le nom de ma femme dans ce que nous disions ?

— Oh I rien, car c'est une sage et très charmante personne. Aussi tout le monde s'étonne-t-iî que vous soyez à son égard d'une jalousie qu'on dit féroce.

— Attrape I murmura un célibataire.

— Votre divination, aimable laitière, est ici en défaut, dit M. de Saintac, car je ne suis pas jaloux de ma femme et vous avez été mal renseignée.

— Vous vous flattez, mon cher monsieur.

— Comment l'entendez-vous ?

— Comme vous voudrez. Au surplus, laissez-moi vous dire, en manière de bon conseil, que vous devriez au moins avoir la pudeur de ne pas tromper Mme Saintac.

— Moi ?

s LA. JUIVE DD CHATEAU-TROMPETTE

— Qui, un beau jour, finira par se lasser de vous voir si féroce et si débauché...

~ Et alors ?

— Eî qui alors lancera prestement son bonnet par* dessus le premier moulin qu'elle rencontrera.

Saintac tressaillit.

— Et tenez, vous mériteriez bien qu'elle fût venue aa bai masqué.

A ces mots, Saintac regarda autour de lui avec une défiance pleine de précipitation.

Un éclat de rire partit de la bouche rose de la laitière, qui profita de l'occasion pour montrer de très jolies dents.

— Et il ose soutenir qu'il n'est pas jaloux î s'écria la jeune dame ; tenez, voulez-vous que je vous fasse voir votre femme ? ajouta-t-elle malicieusement.

— Je vous en prie, madame, répondit M. Saintac très ému, ne parlez pas ainsi.

— Vraiment ?

— Ou si vous savez quelque chose sur le compte de Mme Saintac, dites-le-moi. Je vous réponds qu'il n'y aura pas beaucoup de rieurs de son côté quand je l'aurai châtiée.

— Ah ! mon Dieu, quel Barbe-Bleue ! s'écria la laitière. Mais on n'est pas plus tragique.

— Madame !...

— Eh I monsieur, quand on est si peu disposé à supporter un quolibet, on se garde de venir au bal masqué.

— Même au bal masqué, madame, il ne devrait pas être permis de mettre en scène ma femme.

— Mais ce n'est pas votre femme que j'y ai mise, c'est votre vilain défaut de jalousie. Préférez-vous que je vous parle d'autre chose, que je fasse ici d'autres révélations ?

— Si cela ne touche pas à ma femme et, par conséquent, à mon honneur, je vous le promets.

— Ecoutez donc, messieurs.

— C'est une histoire ? demanda un jeune garçon blond qui portait toute sa barbe, chose fort rare à cette époque, el qui n'était pas déguisé.

— Oui, monsieur de Main-Hardye, oui, c'est une histoire,'et très intéressante.

— Nous vous écoutons. ^

— Il 3^ avait une fois, dans une grande ville du Midi...

LSS RUINES HANTÉES

— Mais alors c'est un conte ? interrompit Tancrède de Main-Hardye.

— Comme vous voudrez. Il y avait une fois dans une

— Vous venez de commettre une lâcheté (pag^ 14).

grande ville du Midi, célèbre par la générosité... de ses vins, une belle princesse pâle et brune qui n'était point sortie de l'épaule de Jupiter, mais qui faisait tourner tou- <•« les têtes à dix lieues à la ronde.

— Le commencement n'est pas mal.

— Oh ! ne vous pressez pas d'applaudir, riposta la lai tière, l'intérêt n'est pas encore noué. Nous y voici. Parmi les adorateurs de la séduisante princesse il y avait ua jeune seigneur adonné au commerce comme tous ses compatriotes. 11 n'était pas laid ; à certains jours on lui trouvait de l'esprit ; sa fortune était honnête et de plus elle avait été doublée et au delà, par un mariage de raison.

— Il était donc marié ? demanda d'Argelès.

— Tout ce qu'il y a de plus marié. Cela ne l'empêcha pas de solliciter de la belle princesse, qui était pourtant célèbre pour la rigidité de ses principes, de solliciter, dis-je, un rendez-vous.

— Eh 1 eh I

— Oui, un rendez-vous. Par malheur je ne me souviens pas du nom de la princesse. Attendez, cependant elle s'appelait... elle s'appelait... aidez-moi donc, monsieur Saintac.

— Moi, madame ? mais j'ignore absolument le premiei mot de ce conte charmant qui m'intéresse plus que tout autre.

• — Vous ne voulez pas m'aidcr ? nous trouverons cela tout à l'heure ; je continue. La princesse, fort scandalisée, pour ne pas dire irritée de l'insolence de son adorateur...

— Insolence est peut-être bien fort, dit M. Saintac qui voulait persifler, mais qui au fond était extrêmement vexé.

— Non, insolence n'est pas trop fort, je vous assure... du reste, peu importe. La jeune princesse résolut de tirer du jeune seigneur une vengeance éclatante.

« — Ah ! vous me prenez pour une drôlesse, monsieur, pensa-t-elle. Eh bien I nous allons voir. »

« La belle princesse, là-dessus, donna le rendez-vons demandé à son galant.

«t — Mais, lui dit-elle, mon cher monsieur, puisque je ne puis résister à l'amour que vous m'inspirez... »

— Madame, je vous en prie, cessez cette histoire, dit M- Saintac.

— . Commer-t ! elle ne vous intéresse plus, juste au moment où vous allez savoir comment le rendez-vous est accordé î Je me garderais bien de ne pas continuer.

LES RUINES HANTÉES It

Saintac mangeait ses gants et ses ongles avec.

La laitière continua :

« — J'accepte de vous voir ailleurs que chez moi, dit la princesse, mais vous me permettrez de prendre quelques précautions qui me paraissent indispensables.

a — Toutes les précautions que vous voudrez, divine Leauté I s'écria le jeune seigneur pantelant d'amour et ivre de joie.

a — Eh bien I écoutez-moi, lui dit la belle princesse. Je ne sais qu'un seul moment où je pourrai vous voir sans éveiller la surveillance qui m'entoure. Demain matin, soyez à la messe de cinq heures et demie à Saint-Bruno. A la fin de la messe, vous trouverez une voiture aux stores baissés dans la rue, vous y monterez, j'y serai. Vous me permettrez alors de vous conduire en un lieu où nous pourrons causer en sûreté. »

o Le jeune seigneur, dans son ivresse, voulut couvrir de baisers une main très jolie, mais la propriétaire de cette main l'arrêta en lui disant :

« — Pas encore, mon beau chevalier. >

— Qui que vous soyez, madame, s'écria Saintac, je vous prie de ne pas continuer.

— Ah ça I mon cher monsieur, de quoi vous mêlezvous ?

— Je me mêle...

— Est-ce vous qui êtes le jeune seigneur ? < — Je ne dis pas cela, mais...

— Si c'est vous... avouez-le, nous le dirons à Mme Saintac. Si ce n'est pas vous, ça ne vous regarde pas.

a Donc notre Amadis ne manqua pas, continua la laitière, de se trouver le lendemain matin à la messe de cinq heures et demie à Saint-Bruno.

« Il est fort paresseux, outre ses autres défauts, l'Amadis en question ; c'est pourquoi il 5t un sacrifice énorme à Tobjet de sa flam ne en se levant à cinq heures du matin pour ''lier à Pautre bout de Bordeaux chercher... Vous saurez quoi tout à l'ehuere.

— Vous conviendrez, madame, que rien n'est plus sot que cette histoire, dit Saintac.

— Jusqu'ici, oui, mais voici où cela prend des proportions plus gaies. Le jeune seigneur arriva donc la bouclais

enfarinée, avisa parfaitement bien le fiacre annoncé, monta dedans et y trouva une femme très encapuchonnée.

a Le fiacre partit au trot ; notre héros n'avait pas à s'inquiéter de la direction qu'il prenait, et il ne s'en inquiéta pas. Le jeune seigneur était trop farci d'amour pour s'occuper de semblables bagatelles.

« — Oh ! madame, disait-il d'une voix pénétrée, comment vous remercier ? »

« La dame, sans doute sous le coup d'une violente émotion, ne répondait rien.

« Le bel Amadis tenta de donner une idée de l'incendie qui lui dévorait le cœur, mais tout ce qu'il put obtenir, ce furent des soupirs étouffés et ces mots, dits d'une voix brisée :

a — Epargnez-moi.

a C'était, comme vous le pensez, dire à l'audacieux cavalier de ne rien craindre et de tout oser.

« Le fiacre, comme par un accord tacite avec le jeune seigneur, s'était mis au pas, et suivait une rue déserte. Le jour naissait.

« Dieu sait si l'Amadis fut entreprenant 1 II osait demander mille choses. On se défendait faiblement.

« — M'aimez-vous ? M'aimes-tu ?»

Il fallait voir avec quelles mines charmantes la gracieuse laitière racontait et accentuait son récit.

— M'airaez-vous ? reprit encore avec des contorsions comiques le masque impitoyable.

G La femme de plus en plus voilée gémissait quelques paroles entrecoupées qui ne voulaient dire ni oui ni non.

« Alors le jeune seigneur jugea que le moment était venu d'être osé jusqu'au larcin et il se décida à cueillir un baiser, un simple baiser sur les lèvres roses de la dame.

0 II s'élança et renoontra d'innombrables cloisons de tulle et de dentelles qui l'empêchèrent pour oette fois de mettre son projet à exécution.

« Vous pensez s'il se plaignit de la barbarie d'un calfeutrage pareil. On lui fit quelques concessions. Les voiles s'entr'ouvrirent et la figure de la dame apparut aux regards du jeune seigneur. Ce n'était pas du tout, mais du tout la belle princesse.

« Ah I messieurs, quelle colère ! vous ne vous en faites aucune idée.

— Madame, interrompit Saintac, cessez, ou... La laitière sans avoir l'air d'entendre continua :

— Le jeune homme oublia sa naissance et son éducation. Dans sa fureur il allait frapper la dame, lorsque celle-ci lui prit les deux bras et les lui serra si vigoureusement qu'il ne put conserver un doute. Ce n'était même pas une femme qu'il avait si ardemment courtisée. C'était un gaillard solide et capable de le corriger dans le cas où il aurait voulu faire le méchant.

Un éclat de rire général accueillit cette chute.

— Mais attendez, dit la dame, ce n'est pas fini.

— Madame, taisez-vous ! hurla Saintac d'une voix qui laissait deviner la plus orageuse colère.

— Vous devenez insolent, monsieur Saintac. Ce n'est jamais permis aux gens bien élevés, même dans un bal masqué.

— Qui vous a raconté cette histoire ?

— Ce n'est pas vous apparemment. C'est quelqu'un qui sans doute le savait bien.

— Oh ! madame, madame, vous me mettez hors de moi.

— Le jeune seigneur, reprit la laitière, voulut se pencher à la portière pour crier au cocher de revenir dans Bordeaux, et il ne fut pas peu surpris de voir une trentaine d'hommes en redingote qui suivaient nu-tête la voiture, et qui le regardèrent d'un air goguenard. J'avoue que la plaisanterie était un peu forte. Aussi le jeune seigneur...

— Vous venez, madame, dit Saintac d'une voix entrecoupée, de faire une mauvaise action et je saurai qui vous êtes.

— Vraiment ?

— Oui, madame, je vo;us l'assure.

— Et par quel moyen ?

— Par le plus simple de tous.

— Qui est ?... demanda la laitière.

— Qui est de vous démasquer.

Et faisant un pas en avant, M. Saintac étendit la main avec l'intention manifeste de toucher au masque de la femme qui venait de se moquer de lui.

La jeane femme se croyait parfaiteraenl à l'abri .çcws son

t4 lA JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTE

loup de velours, et elle ne soupçonnait pas qu'un des hommes qui l'entouraient fût assez mal élevé pour se permettre une pareille offense, même dans un moment de colère.

Aussi fut-elle réellement effrayée en voyant le mouvement de Saintac. Elle poussa un petit cri.

Mais cela n'empêcha pas le Bordelais mystifié de lui arracher son masque avec une brutalité révoltante.

Et ce fut fait si vite que pas un des jeunes gens qui entouraient la laitière n'eut le temps de s'opposer à la lâche action de Saintac.

Mais le premier moment de stupéfaction passé, Tancrède de Main-Hardye, notre ancienne connaissance, se dirigea vers l'auteur de cette cruelle inconvenance.

— Monsieur de Saintac ! lui dit-il.

— Quoi donc ?

— Vous venez de commettre une lâcheté.

— Je n'accepte de leçons de personne, monsieur, dit Saintac.

— Soit, mais moi j'en donne.

— Oh !

— Et les meilleures seront pour vous.

Tous ces petits événements s'étaient déroulés avec une incroyable rapidité.

Aussi Main-Hardye avait pris la défense de la dame, sans même avoir profité de l'acte brutal de Saintac, et sans même l'avoir regardée.

— Messieurs, messieurs, je vous prie, disait-elle pendant ce temps-là, pas de querelle, au nom du ciel !

Saintac avait gardé à la main le loup de velours. Tancrède de Main-Hardye le lui prit et, d'un mouvement où perçait le mépris, il lui effleura la joue.

— Je vous châtierai demain, monsieur, s'écria Saintac.

— A moins que je ne mette en action la réciproque, répliqua Tancrède qui se retourna et tendit le masque à la laitière. Mais alors il partagea l'étonnement général. Cette femme qu'il avait devant les yeux, il ne la connaissait pas. Celui qui l'avait insultée, pas plus que les autres jeunes gens, ne la connaissait davantage.

Elle était charmante, c'est tout ce qu'ils en savaient. Quant à son nom, nul n'aurait pu le dire.

— M. de Saintac aurait bien pu s'éviter une infamie en me croy Ht sur parole, dit-elle. Je lui avait affirmé qu'il n« me connaissait pas. Est-ce vrai ? quelqu'un parmi vous, messieurs, peut-il dire qui je suis ?

— Non, sans aucun doute, non, dit le jeune d'Argelès qui avait la prétention de connaître toutes les femmes de Bordeaux.

— J'aurais pu venir au bal masqué à visage découvert et vous intriguer ainsi. J'aurais peut-être bien fait, ajoutât-elle, j'aurais épargné au héros d'une aventure ridicule que vous avez entendue un acte de violence inconcevable.

Elle se leva.

C'était une femme de haute taille, élancée, gracieuse, portant à ravir sa toilette de laitière.

— Lequel de vous, messieurs, veut m'offrir son bras pour me conduire à ma voiture ?

Tous les jeunes gens s'avancèrent.

— Je vous demande pardon, messieurs, dit-elle, mais je suis bien forcée d'accepter celui de mon vaillant défenseur.

Et elle prit le bras de Tancrède.

Elle ne s'était pas remasquée, du reste, et personne, dans cette foule, ne semblait l'avoir jamais vue.

Elle allait descendre les premières marches de rcscalier où s'agitaient des centaines de masques, lorsqu'un bniit inaccoutumé se produisit au contrôle.

C'était tout une mascarade, composée, à en juger par la cohue qu'elle faisait à la porte, d'une centaine de personnages déguisés et masqués.

Devant, tout à fait devant, était une sorte de héraut déguisé en troubadour, mi-partie bleu et or. Sur sa tête était un armet dont le cimier disparaissait sous une véritable avalanche de plumes de toutes les couleurs.

Il portait avec une majesté comique une masse d'armes et une bannière.

— Quel singulier personnage I disait-on de toutes parts. Et l'on s'apprêtait à rire.

Celui-ci marchait à pas comptés, et à peine eut-il atteint le premier degré de l'escalier qu'il cria d'une voix retentissante :

■ — IMacc au seigneur Bouche-d'Enfer, mon maître, roi des menteurs et prince régnant de Montcrabeau.

Ce cri eut le don d'égayer les enfants de Gascogne. La plupart d'entre eux savaient en elTet qu'il existait à Montcrabeau, dans le Lot-et-Garonne, une espèce de magistrature burlesque dont le titulaire qu'on appelait le roi de<î menteurs, décernait des brevets grotesques, accordant à ceux qui les avaient sollicités le droit de travestir la vérité dans les cinq parties du monde.

C'était la Gascogne se moquant d'elle-même, et non sans esprit.

Quoi qu'il en soit, tout le monde se rangea pour laisser passer le cortège du roi des menteurs, et le héraut, à la seconde marche, cria plus fort que jamais :

— Place, place au roi mon maître Bouche-d'Enfer I".

La laitière que nous avons laissée sur le haut de l'escalier de gauche au bras de Tancrède de Main-Hardye, regarda d'abord entrer le singulier héraut du prince de Montcrabeau en souriant.

Mais dès qu'elle entendit sa voix elle ne put réprimer un tressaillement.

Tancrède sentant le bras nu de la jeune femme frémir sur le sien se retourna brusquement pour la regarder, et il ne fut pas peu surpris de la voir se masquer précipitamment.

Il eut le temps de s'apercevoir que la dame était devenue d'une pâleur mortelle.

— Oh I oh I dit-il à demi-voix, il paraît qu'à la cour du roi Bouche-d'Enfer il y a des gens plus heureux que moi.

— En quoi, monsieur ? demanda la laitière.

— Mais, si je ne me trompe, en ce qu'ils ont Thonneur de vous connaître.

— Votre supposition n'est pas suffisamment justifiée par ma précaution. Il peut y avoir, dans cette foule de masques, quelqu'un en effet qui serait peut-être surpris de me voir démasquée ici, et c'est pour éviter cela...

— Madame, ne vous justifiez pas, il n'en est pas besoin. J'ai l'honneur d'être votre chevalier, et je n'ignore pas que mon premier devoir est la discrétion surtout après l'acte incongru de cet imbécile de Saintac.

— Je vous remercie, monsieur, et je n'attendais pas

LES RUINES HANTÂES

moins de votre chevalerie. Seulement, voulez-vous être tout à fait aimable ? c

— Je veux tâcher, du moins.

Enfin, venait Sa Majesté Bouche d'Enfer /•' (page 18).

— Eh bien ! monsieur, ne restons pas en évidence.

— Comme il vous plaira.

— Seulement, reprit la jeune inconnue en remontant

i'esctiJîer, comme je ne veux pas vous priver du plaisir de voir cette mascarade qui paraît superbe, allons nous placer derrière la colonne que voilà, et nous pourrons admirer ensemble...

— Et sans danger, ajouta en souriant Tancrède, ^- ...Et sans danger, reprit la laitière gaiement, les splendeurs de la cour de Montcrabeau.

Le spectacle qui se déroulait maintenant sur le grand escalier méritait en effet d'être vu.

Après le héraut dont nous avons parlé venaient les gentilshommes de la chambre du roi des menteurs, dans des costumes à reflets changeants, images du mensonge selon toute apparence, puis les gardes du corps du prince, tous coiffés d'immenses blagues à tabac.

Ce dernier détail fit beaucoup d'effet, parce que les mots blague et blaguer étaient alors tout nouveaux.

Enfin venait Sa Majesté Bouche-d'Enfer I". Il était porté sur une espèce de pavois par quatre solides gaillards entièrement vêtus de rouge vif. Il n'y avait pas sur toute leur personne un seul point qui ne fût rouge. Leurs chaussures, leurs maillots, leurs justaucorps, leurs gants leurs masques, leurs cheveux, leur peau, leur coiffure, tout était rouge ou peint en rouge.

Le roi des menteurs, revêtu d'un justaucorps, d'une toquft et d'un manteau royal en drap d'or, était assis à la manière des Orientaux sur la plate-forme que portaient ces quatre hommes rouges.

Il était entièrement masqué, c'est-à-dire qu'il avait sur le visage non point un loup de soie ou de velours, mais un masque fort grotesque qui lui cachait toute la figure.

Aussitôt qu'il apparut, on lui adressa, de toute part, des apostrophes virulentes, des lazzis quelque peu salés, auxquels il répondit du reste avec bonne humeur et à-propos.

En entendant sa voix, la laitière ne put dissimuler un nouveau frisson, et murmura :

— C'est lui, c'est lui, quelle audace !

Le cortège avançait toujours. Le héraut, les gentîlshomr.ies de la chambre et une partie des gardes du corps s'étaient déjà engouffrés dans les couloirs des premières.

Le roi distribuait des brevets de menteur à tous ceux qui lui en faisaient la demande.

Quelqu'un qui eût observé attentivement ce personnage

LES RUINES HANtAeS 11

se fût aperçu qu*à difierentes reprises, il avait failli perdre l'équilibre et qu'il s'était vu forcé de s'étayef de ses deux mains. ^

Ce détail n'avait pas échappé à la laitière qui répétait tout haut :

— C'est lui I c'est lui !

— Pardon, belle dame, dit Tancrède, j'ai déjà fait profession de discrétion vis-à-vis de vous, mais il ne faudrait cependant pas trop exciter ma curiosité.

— Que voulez-vous dire ?

— Depuis cinq minutes vous avez répété plusieurs fois : C'est lui, c'est lui, quelle audace I

— Monsieur de Main-Haryde ? reprit la laitière.

— Madame ?

— On vous dit brave.

— Vous me flattez.

— On vous croit en outre extrêmement vigoureux.

— C'est possible.

— Trouveriez-vous dans le bal quatre ou cinq jeunes gens déterminés ?

— Quatre ou cinq, je l'espère, mais pas davantage.

— Allez les chercher, je vous attends ici.

Tancrède de plus en plus intrigué, comme on le pense, n'en obéit pas moins ponctuellement. Il se mit à la recherche de quelques amis sur lesquels il pouvait compter, et parmi eux nous trouvons M. Contran de Casterac, le fils d'un des quatre héros qui prêtèrent leur appui à la juive du Château-Trompette, Contran, jeune homme d'une force physique prodigieuse, et qui était arrivé depuis deux mois à peine.

— Nous voici à vos ordres, madame, dit Tancrède en présentant ses amis.

— Oh I oh ! vous m'amenez un véritable bataillon sacré, dit gaiement la jeune femme.

— Que faut-il faire ?

— Vous avez vu entrer le roi des menteurs.

— Oui.

— Eh bien, il faut le jeter à bas de son trône.

Cette proposition n'eut pas le succès qu'en attendait sans doute la très gracieuse laitière.

— Comment l'entendez-vous ? demanda Tancrède. Vouiez-vous que nous fassions une révolution, et qu-e nous trou-

vions dans le bal un plus hâbleur que lui, en faveur de qui nous le détrônerons ?

— Miiis pas du tout.

— Alors, madame, expliquez-vous ?

— Dans le but de savoir si je ne me trompe pas, et si rhorame qui vient d'entrer est bien celui que j'ai cru reconnaître, il serait nécessaire qu'une forte poussée fit chanceler ce monarque d'un jour. Alors vous verriez quelque chose qui vous semblerait bien particulier. .

— Est-ce curieux ?

— Très curieux.

— Alors, madame, malgré nos sentiments royalistes, et uniquement pour vous plaire, nous bousculerons Sa Majesté Bouche-d'Enfer, vous pouvez vous en rapporter à nous.

— Venez avec moi, rc;;rit la dame, je vous indiquerai le moment propice.

Les six jeunes gens et leur aimable guide s'engagèrent dans le corridor des secondes qui était peu encombré, et gagnèrent, pour descendre dans la salle, l'escalier tournant qui dessert tous les étages du théâtre.

Au moment où Tancrède, ses amis et la laitière arrivèrent dans la salle, le cortège du prince de Montcrabeau était dans toute sa splendeur. Les masques avaient fait la haie de chaque côté, et l'orchestre exécutait une marche solennelle au son de laquelle cette mascarade avançait majestueusement vers le fond du théâtre.

— Est-ce maintenant ? demanda Tancrède.

— Non, non, tout à l'heure, quand on sera moins occupé du roi et de sa suite.

La jeune femme comptait bten qu'une fois le premier succès de curiosité passé, la foule des serviteurs du roi des menteurs se confondrait dans la cohue générale.

— Au reste, ajoutait-elle mentalement, Endus n'est certainement pas venu ici uniquement pour se faire admirer. n doit y avoir quelque gi'osse opération sous jeu.

— ■ Tiens ! dit tout à coup Tancrède, mais je ne me trompe pas, c'est bien M. de Saintac qui accompagne la marche triomphale de Bouche-d'Enfer.

— En effet, dit la laitière.

— Ils se connaissent, sans doute, reprit le jeune Main- Hardye.

— Qui VOUS fait supposer cela ?

— - i^ esi que le roi se penche pour écouter fort coraplaisamment ledit M. de Saintac.

— L.e n est pourtant ni un blagueur, ni un bien Jovial personnage que ce monsieur.

— Messieurs, dit la laitière, écoutez bien mon conseil. A partir de ce jour, méfiez-vous de M. de Saintac.

— Eh I de quel air sinistre vous nous dites cela, gracieuse et inconnue laitière I On supposerait qu'à votre avis M. de Saintac est capable d'un crime.

— Je ne dis pas cela.

— Alors ?

— Mais tout homme qui a affaire, en plein bal masqué ou ailleurs, avec la personne qui s'est affublée de la royauté de Montcrabeau est un homme dangereux.

— Mais quelle est donc cette personne ?

— Je ne puis vous le dire. Seulement, veillez.

— Veillons sur quoi ?

— Sur vous-même.

— Mais nous n'avons rien à craindre du fameux Bouched'Enfer, ni de M. de Saintac.

— C'est une question.

— Comment ?

— Tout à l'heure, M. de Saintac m'a insultée, vous l'avez rabaissé. Je vous assure qu'il s'en souviendra.

— Eh bien ! nous nous battrons, dit Tancrède.

— Il ae se battra pas, répliqua la jeune femme.

— Oh ! oh I prétendriez-vous, belle dame, que le roi des menteurs se ferait l'exécuteur des vengeances de M. de Saintac.

-^ Qui sait ? Mais voici le moment favorable pour accomplir ce que vous m'avez promis.

— Les quatre porteurs du roi viennent de ce côté, en effet.

— Laissez-les s'approcher.

— Ce ne sera pas bien long.

— Puis, quand Bouche-d'Enfer sera à portée, élancezvous vers lui pour lui demander un brevet de menteur.

-— C'est tout ? :s

— Que l'un de vous le pousse rudement au moment où il s'y attendra le moins.

— Ce sera moi, dit Gontran de Casterac.

— SeuÎPment...

— Ah ! il y a un seulement.

— Oui, prenez garde à la colère des quatre portenrç. Lorsqu'ils verront leur monarque chaviré, ils pourraient bien vous faire un mauvais parti.

— Ceci nous regarde, dit simplement Tancrède.

— Vous voyez que rien n'est plus facile, reprit la laitière. Les gardes du corps et tout ce qui constituait le cortège du roi, tous ces gens-là se sont dispersés dans tous les sens. Allez, allez.

Bouche-d'Enfer, qui venait de quitter Saintac, se laissait porter en dodelinant de la tête, et témoignait, par ses gestes, du bonheur qu'il paraissait goûter.

A droite et à gauche, on lui adressait des apostrophes auxquelles il ne répondait plus, parce que sans doute il était fatigué.

Bien assis sur son espèce de palanquin, il avait mis ses mains au repos sur ses m'ollets croisés devant lui à la façon des Orientaux.

Ses jambes paraissaient nerveuses et fort bien faites. Tout à coup Tancrède et Gontran s'élancèrent en criant :

— Vive le roi I

Et le jeune Casterac ajouta :

— Un brevet, sire, un brevet.

Puis, sans dire gare, il bouscula un des porteurs et tendant la main, il poussa Bouche-d'Enfer, comme s'il eût commis une maladresse, mais avec une puissance à laquelle celui-ci ne put résister.

Alors les personnes qui se trouvaient à portée de voir cette scène furent témoins du spectacle le plus extraordinaire et le plus imprévu.

Le roi Bouche-d'Enfer I" tomba de son pavois, et la foule s'aperçut avec effroi qu'il était coupé en deux.

Ses jambes, en effet, étaient restées sur le palanquin toujours très philosophiquement croisées et, bien mieux, clouées à la plate-forme, sans aucun doute, tandis que le tronc, les bras et la tête, qui n'avaient pu résister à la poussée de Casterac, roulaient sur le plancher à la grande stur)éf action des quatre porteurs rouges.

Bouche-d'Enfer tomba d'assez haut, mais il tomba sur ses mains, comme un singe, et, pendant deux minutes, on

LES RUINIS HANTÉES 23

vit marcher ce singulier coriJi a travers les jambes des masques effrayés.

Le prince de Montcrabeau était un cul-de-jatlc.

Ajoutons que sans doute il avait eu des raisons spéciales pour se donner des jambes et pour venir les montrer au bai masque

Nous n'avons pas besoin de dire que le plu? étonné de tous, ce fut Contran de Casterac, et, après lui, Tancrède.

Ils regardèrent la laitière, qui leur fit un signe imperceptible qui signifiait qu'il fallait continuer à jouer son rôle.

Mais on ne s'occupait ni d'elle ni de ces compagnons. La foule était tout à l'inconcevable aventure qu'elle avait sous les yeux et qui se termina de la façon la plus prompte et la plus inattendue.

Le cul-de-jatte, en effet, poussa un cri particulier et aussitôt quatre coups de sifflet retentirent.

De tous les coins de la salle de nouveaux coups de sifflet exactement semblables aux premiers comme son et comaue modulation, se firent entendre.

— Qu'est-ce que tout cela ? demanda Tancrède.

— Veillez sur vos poches, dit la jeune femme.

— Eh I mon Dieu ! où sont passés tous ces hommes 7

— Je n*en sais, ma foi, rien du tout.

— Les quatre porteurs rouges viennent de s'évanouir comme des fantômes.

— Le cul-de-jâtte lui-même n'est plus là.

— Qui a vu le cul-de-jatte ? cria un des camarades de Tancrède.

— Soyez donc prudent, murmura la laitière.

— Que voulez-vous dire ?

— Ces hommes ne se soat pas évanouis, comme vous le croyez. Ils ont seulement opéré un changement de costume à vue. Regardez dans la salle il n'y a plus un seul garde du corps de Bouche-d'Enfer, pas un gentilhomme de sa chambre.

— C'est vrai.

— Le héraut qui était tant entouré a disparu.

— C'est encore vrai.

— Tout cela s'est exécuté aux quatre coups de sifflet que vous avez entendus. U^ n'ont eu qu'à relourner une partie de leur costume préparée d'avance pour ne plus ressembler du tout à ce qu'ils étaient.

24 LA jrrvs du chateau-tp.ompettb

— Mais le cul-de-jatte, le cul-de-jatle ?

— Il doit être sorti, lui, emporté par un des porteurs rouges. Les autres auront quitté le bal dans dix minutes, mais personne ne se doutera que ee sont eux qui viennent de partir.

— Vous me racontez là une féerie, madame.

— Mais pas le moins du monde. Du reste, ce que vous avez vu est bien plus extraordinaire que ce que je vous raconte.

— C'est vrai,

— Mais alors qui sont ces gens-là ?

— C'est ce que je ne puis vous dire.

— Vous le savez donc.

— Oui.

Pourquoi ne voulez-vous pas parler ?

— Parce qu'ici, non seulement les murs, mais tout a des oreilles.

— Et si nous allions ailleurs ?

— Bah 1

— Ah ! peut-être alors...

Par toute la suite du prince de Montcrabeai;, s'écria

Tancrèdc, je ne me suis jamais amusé à aucun bal masqué comme à celui-ci. Jamais, on peut l'affirmer, jamais homme n'a été plus intrigué que moi par une femme qui me connaît certainement, que j'ai vue et que moi je ne connais pas le moins du monde. Il faudrait finir dignement une nuit aussi bien commencée, et si madame voulait se fier à de galants chevaliers.

— Que feriez-vous ? demanda la laitière.

Nous lui demanderions de vouloir bien venir nous

aider à grignoter un chapon froid et des truffes chaudes que nous avions fait préparer sans nous douter que vous seriez sollicitée de les partager avec vos humbles serviteurs.

— Et ce chapon, ces truffes, où faut-il aller les chercher ?

Mais, simplement chez moi, madame.

— C'est bien, monsieur de Main-Hardye, j'accepte. Je vous connais assez pour me confier à votre loyauté.

Vous parlez d'or, madame.

Une condition, cependant, messieurs.

— Laquelle ?

— C'est que pas un de vous ne me fera la cou: Les jeunes gens restèrent muets.

— Cette condition est dure, madame, dit enfin Tan-

C'est en conduisant une armée indienne à la victoire qu'il fut tué (page 30).

crède, surtout pour ceux qui ont eu le plaisir de voir vos traits charmants.

— C'est un ultimatum, monsieur.

26 LA JUIVB DU CHATSAU-TaOMPETTB

— Nous ne $erions pas Français si nous ne le déplorions amèrement. Mais nous sommes cependant prêts à îe subir, eî non seulement vous serez respectée, ce dont vous n'aviez pas douté, mais même on ne vous dira pas le pluî petit mot d'amour.

— J'autorise les compliments, malgré tout, ajouta la dame en souriant.

— Alors, nous partons ? demanda Tancrède.

— Après ce que vous avez vu, le bal ne peut être que très fade ; nous partons, dit la laitière.

Tancrède lui offrit son bras de nouveau, et les quatre compagnons suivirent en devisant sur les événements de la soirée.

— En voilà bien d'une autre, dit le jeune Main-Hardye au moment où ils arrivaient au contrôle, on ne va pas pouvoir sortir. Seraient-ce les chevaliers du prince des menteurs qui obstruent ainsi les abords de l'escalier.

— Mais non, dit Gontran. Cela ressemble fort à une foule de gens excessivement irrités.

En effet, la plupart des personnages qui encombraient le contrôle gesticulaient avec beaucoup de vivacité. Au milieu du brouhaha qui faisait le fond de ce vacarme, on entendait de temps à autre des exclamations comme celle-ci :

— C'est une indignité î

— Jamais on n'a vu pareille infamie !

— Que fait donc la police ?

— La direction devrait bien savoir à qui elle ouvre portes.

Et les accès de colère redoublaient.

— Mais mon Dieu, qu'est-il donc arrivé ? demanda tout haut Gontran de Casterac.

— Ce qui est arrivé, monsieur, répondit un gros homme que la fureur étouffait, et qui était roug€ comme une pivoine, ce qui est arrivé ; il est arrivé qu€ la moitié dies personnes venues pour s'amuser au bal masqué viennent d'être indignement volées.

— Gomm.ent l'entendez-vous ? demanda Tancrède.

— Eh I comment diable voulez-vous que je l'entende ? Quand je dis volé, je dis volé. J'appelle un chat un chat, il me senble.

— Ne vous fâchez pas, monsieur.

— Vous en parlez bien à votre aise, répliqua l'homme en colère ; si on vous avait débarrassé de votre portefeuille, de Vos deux montres et même de votre mouchoir de poche, pour comble d'ironie, je ne sais [jas si vous seriez bien calmé ?

— Et tous ces gens qui se plaignent ?

— Volés comme moi. Le préfet... qui était dans sa loge.

— Volé ?

— Volé comme moi. Le commissaire de police !..,

— Lui aussi ?

— Volé comme moi.

— Alors, tous les assisants ont été dévalisés ?

— Tous ou à peu près. Et vous-même ?.

— Au fait, dit Tancrède !

Et il se fouilla.

— Non, Dieu merci, mes poches n'ont pas été visitées.

— Vous êtes bien heureux.

— Mais soupçonue-t-on quelqu'un ? Quels peuvent être les auteurs de ce méfait par trop audacieux ?

— Et qui voulez-vous que ce soit, sinon cette bande de malfaiteurs qui s'est introduite ici en portant en triomphe un cul-de-jatte maudit ?

— Il me paraît difficile, monsieur, fit observer Tancrède, que ce cul-de-jatte ait pu participer, de sa main, à la vaste opération qui vient d'avoir lieu.

— Ne discutez pas cela, dit la laitière à l'oreille de Tancrède.

— Soit, repartit le jeune homme qui s'était promis de se laisser guider par son intelligente compagne.

— C'est égal, voilà bien le coup d'audace le plus incroyable et le mieux réussi du monde, dit Gontran.

— Cela ne doit pas nous faire oublier le chapon, repli* qua Tancrède.

— Ni les trtifTes.

— Allons, perçons cette foule qui semble vouloir s'apaiser un peu.

. ^— J'ai là îtia voiture, dit lèi laitière, il vous suffira d'en prendre une autre pour gagner à nous tous votre logis, monsieur de Main-Hordye.

Lorsque Tancrède, les amis et celle qui avait accepté le souper avec tant -de laisser-aller furent installés devant

une table confortablement servie, la conversation revint naturellement sur les événements de la soirée.

Tancrède, Contran et les autres, qui s'étaient pendant trajet du théâtre chez Main-Hardye communiqué leurs Im pressions sur les singulières révélations de la dame ne manquèrent pas de demander de plus amples détails sur le prince de Montcrabeau.

— Vous me demandez là, messieurs, dit la dame, des choses que je ne puis vous révéler,

— Pourquoi ?

— Parce que je suis liée.

— Par un serment ? demanda Tancrède.

— Oui, par un serment.

— Cependant, madame, vous nous avez dit que vous connaissiez le prince de Montcrabeau, roi des menteurs.

— Je sais qui il est.

— Oh I mon Dieu, moi aussi, dit Contran.

— Vraiment l fit la jeune femme.

— Il n'est pas roi des menteurs, il est roi des voleurs.

— Ce cul-de-jatte I allons donc, c'est impossible I

— Cela doit être, pourtant, n'est-ce pas madame ?

— Veuillez, messieurs, ne pas me pousser sur ce sujet à regard duquel je vais être muette.

— Cependant, madame, vous nous aviez fait espérer qu'en honorant notre petit souper de votre présence...

— Je ne vous ai rien promis. Et, dois-je vous le dire, je suis venue un peu par curiosité et beaucoup par reconnaissance.

— Par reconnaissance ?

— Par curiosité ?

— Oui, par curiosité. C'est-à-dire pour voir de mes yeux un intérieur de garçon ; par reconnaissance, c'est-à-dire pour témoigner à M. Tancrède combien je lui sais gré d'avoir pris ma défense contre M. de Saintac.

— A propos de Saintac, que pouvait-il avoir de si intéressant à dire au cul-de- jatte que nous avons si bien culbuté ?

— Connaissez-vous beaucoup ce M. de Saintac ? demanda la laitière.

— Mais... dit Tancrède, beaucoup.

— Voudriez-vous me dire qui il est.

— C'est un créole de l'île Maurice, à ce que je crois. Ses

LES RUINBS HANTÉES 29

parents étaient originaires de Pondichéry, on affirme qu'il a, malgré la blancheur de son teint, du sang indien dans les veines.

— On dit cela ?

— Oui, madame, et ceux qui connaissent la violence de son caractère n'en seront pas surpris.

— Est-il brave ?

— A certains jours, comme les Espagnols. Mais il y a des moments où la plus mortelle injure ne pourrait le décider soit à se battre, soit même à se fâcher.

— C'est singulier.

— Extrêmement singulier... Ainsi, comme vous le disiez tout à l'heure, il se pourrait que Saintac ne me demande pas raison de mon intervention dans sa querelle avec vous. Et cependant je ne doute pas de son courage. Avec cela, il est d'une ténacité incroyable. On le dit peu scrupuleux sur le choix des moyens quand il s'est mis dans sa tête de réussir dans une entreprise. Enfin il est un peu avare, très avide et fort jaloux de sa femme, qu'il trompe comme vous avez l'air de le savoir beaucoup mieux que moi, madame.

— Sa femme ne vous est-elle pas un peu parente ?

— C'est la belle-sœur de mon frère.

— - Mademoiselle Hermine de Genouilhac.

— Oui, madame.

— Et elle est très malheureuse,

— On le dit.

— Elle est fort riche.

— Excessivement riche. Le vieux juif a laissé à elle et à ma belle-sœur Philippine des fortunes royales .

— ?^'y a-t-il pas eu en sa faveur une disposition pai'ticulière du testam.ent de Samuel ?

— Si, madame. Vous savez que le vieux brave homme que tout Bordeaux estimait possédait des richesses incalculables. Pendant la Révolution, on essaya bien de lui dérober la plus grosse part de sa fortune ; mais il fuL plus fin que tout le monde et ne perdit rien. Vous savez également qu'il était devenu très vieux et que, sur la fin de sa vie, ses dépensies annuelles atteignaient un chiffre très restreint, en sorte que ses immenses revenus se capitalisaient. Lorsqu'il mourut, il laissa à ses héritiers environ cent douze

millions, dont vingt-qnatre à Mifié dé Blossac qui vit en core et seize millions à chacune de ses petites-filles.

— MrJs cela ne fait que cinquante-six mill;ons, dit la laitière.

— Oui, madame.

— Juste la moitié de rhéritagè.

— Vous comptez à merveille.

— Et le reste, à qui l'a-t-il laissé ?

i — D'abord, il a donné six millions aux pauvres.

— Ce n'est pas mal ça.

— Puis Samuel avait été jeune... reprit Tancrède.

— Ceux qui l'ont vu ne s'en seraient guère douté.

— Jeune et marié.

— Oui. De sa femme, qui était charmante à ce qu'il paraît, il avait eu un fils.

— Oh I mais ceci est absolument nouveau.

— Pour vous, madame, sans doute. Ce fils, lorsqu'il eut atteint l'âge de quinze ans, — il savait déjà réfléchir, — se dit qu'il serait assez riche un jour, et avide d'aventures et de gloire il demanda à son père la permission d'entrer dans la marine. Samuel, qui avait un nombre considérable de navires, l'embarqua, selon son désir, sur un navire qui partait pour l'Inde.

« Le jeune homme, qui s'appelait David, arriva dans l'Extrême-Orient au moment même où Dupleix entamait contre les Anglais cette lutte gigantesque, dont on n'admire pas assez les péripéties, et qui aurait eu de si admirables résultats si la France eût été administrée à cette époque-là par des gens intelligents.

— Mais voilà un cours d'histoire...

— Pardon de m'être un peu égaré. Je reviens à mes moutons. Ce David se mit avec une ardeur incroyable au ««rvice de Dupleix qu'il aida de l'argent de son père.

— C'est un héros, alors ?

— Oui, madame, un véritable héros, car il fut un des plus intrépides compagnons de Dupleix. Il assista à vingt combats, et c'est en conduisant une armée indienne à la victoire qu'il fut tué par une balle anglaise. Dupleix le pleura.

— Nonj? voici un Deu loin de Saintac, à ce qu'il m*» semble, fit Gbs;erver Contran.

— Non, puisque nous parlons de son cousin.

— Bref ?

— P>rcf. David en mourant confiait à son père Samuel une jeune femme et un enfant qui ne vouluient pas quitter rinde dans les premiers temps, mais qui y furent bien forcés après* les revers et les persécutions que subit Dupieix.

« La femme de David était chrétienne et son enfant aussi, ns s'installèrent dans une propriété qu'ils avaient achetée en Italie, près de Naples, sous un ciel qui leur rappelait de loin le soleil des Indes.

« Chaque année, le jeune homme venait voir son aïeul et retournait ensuite auprès de sa mère, qui mourut jeune. Il se maria à son tour et mourut, laissant un fils qui, luimôme, à laissé un enfant âgé aujourd'hui de dix ans et tout à fait orphelin.

— Ah 1 je devine, fit la laitière.

— C'est à cet arrière-pet' ^-fils, qui en somme était son descendant direct, que le vieux Samuel a laissé les cinquante millions qui avaient éveillé la sollicitude de madame.

— N'y a-t-il pas une clause spéciale relative à ces cinquante millions dans le testament de Samuel ?

— Si, madame.

— Mais c'est la femme du notaire qui a reçu les dernières volontés du vieux Samuel, murmura Contran à l'oreille de son voisin.

— Et cette clause ?...

— Porte que si le petit-fils du petit-fils de Samuel venait à mourir, toute la fortune de cet enfant reviendrait à Mlle Hermine de Genouilhac.

— Aujourd'hui Mme de Saintac... ajouta la jeune femme.

— Parfaitement.

— Merci. C'est tout ce que je voulais savoir.

— Et n'avez-vous alors rien à nous apprendre en échange de ce que je viens de vous dire ? demanda Tancrède.

— Si.

— Parlez, madame.

— Elî bien ! je crois que M. de Saintac est en ce moment iéciftlcnient occupé à cherciier uij moyen pratique de

.Jre décéder d'une mort plus ou moins naturelle l'héritier

des cinquante millions, afin que sa femme en hérite d'abord, après quoi on verra.

— Savez-vous, madame, que l'accusation que vous portez contre M. de Saintac est des plus graves.

— J'en ai pesé l'importance avant de la formuler.

— Et vous supposez...

— Et je jurerais que celui qui est venu au bal masqué sous le manteau du prince de Montcrabeau est en relations suivies avec M. de Saintac.

— Ce chef de bandits ?

— Dans le but de faire disparaître...

— Ou assassiner, ajouta la dame, le descendant du compagnon de Dupleix.

— Savez-vous, madame, dit Tancrède, qu'en vous offrant de partager notre modeste souper, nous ne nous doutions guère de la gravité de" révélations que vous alliez nous faire et auxquelles il nous est impossible de croire.

— Ainsi, vous refusez d'admettre mes suppositions ?

— Oui ! absolument, répondit Tancrède, qui se crut en présence d'une simple farceuse de bal masqué.

— Pourquoi ? demanda la dame.

— Parce que vous avez juré de nous intriguer ce soi»' au bal masqué, et je dois constater que vous y avez complètement réussi. Mais cela ne veut pas dire que vous ayez raison de continuer à vous moquer de nous jusqu'ici, quoique, à vrai dire, le souper n'est que la suite naturelle de la mascarade.

— Vous avez tort de plaisanter.

— Bahl

— Voyons, reprit la laitière, Hermine de Genouilhac est-elle malheureuse en ménage ?

— Oh ! pour cela oui.

— M. de Saintac a-t-il, cette nuit, causé avec un personnage dont la qualité vous a été démontrée ?

— Oui.

— Et vous ne vous demandez pas comment je suis au courant des choses que vous avez bien voulu me confirmer jjar votre récit de tout à l'heure.

— Eh I mon Dieu, madame, ce que je vous ai dit n'est un mystère pour personne. Le testament du père Samuel a fait du bruit. Quant aux détails, il suffît que vous ayez eu

quelques bontés pour le notaire qui Ta rédigé ou pour son clerc...

— Pardon, monsieur, je vous arrête.

Ceux qui seraient (entés de se révolter contre lui, il les menace de les changer en animaux ridicules (page 43).

— Vous aurais-je olTensée ?

— Oui, et j*ajoute que je ne vous en ai jamais donné la droit.

Ces paroles furent dites avec une grande dignité et sur

un ton tel que Tancrède se repentit de s'être abandonné k quelques mots inconvenants.

— C'est vous, monsieur, reprit la jeune femme, qui agissez comme si nous étions encore au bal masqué et comme si vous n'aviez pas vu mon visage.

— Je vous demande pardon, madame.

— Monsieur de Main-Hardye, retenez bien ceci : je sais, sur M. de Saintac, des faits qui, révélés par moi ou par tout autre, plongeraient la famille de votre frère dans une profonde douleur. Je ne crois pas que ce soit le moment ni le jour, ni l'heure de les faire connaître.

.— Oh I mais, madame, vous finirez par m'effrayer.

— Je vous le dis seulement : Cet homme est capable de tout ; de dix infamies et de vingt crimes.

— Vous le connaissez donc bien ?

— Ne croyez pas, contina la jeune femme sans répondre à la question un peu insolente de Tancrède, ne croyez pas que ce soit le hasard qui m'ait mise en votre présence au giand bal. Je vous cherchais, je vous ai trouvé. L'invitation que vous m'avez adressée, je vous Tai presque arrachée sans que vous vous en aperçussiez. C'est ce que les escamoteurs appellent le tour de la carte forcée.

— Tancrède et ses amis écoutaient de toutes leurs oreilles.

— Quand je vous ai dit de réunir cinq ou six camarades sur le courage et sur la force physique desquels vous puis* siez compter, pensez-vous sérieusement que ce fût seulement pour faire tomber ce cul-de-jatte de son trône ? Vous avez bien vu que la poussée du premier venu aurait suffi.

Alors, quel était votre but ?

Je voulais vous avoir là, sous la main ce soir, dans

une maison sûre où je pusse vous dire ce que vous deviez savoir.

Si tout cela est vrai, madame, vous êtes une femme

de tête, dit Contran.

Ainsi, reprit è son tour Tancrède, la vie de François

David, le cousin de Mlle de Genouilhac, est en danger ?

— Oui.

— Et vous soutenez que ce danger vient de M. de Saintac ?

— J'ajoute que le même danger menacera Mme de Saintac quand le petit cousin sera mort

— M. de Saintac serait disposé à assassiner aussi sa femme ?

— Parfaitement bien.

— Ecoutez, madame. Ce que vous venez d'avancer là est grave. Vos paroles ont un air de vérité qui fait sur moi, je» l'avoue, une très vive impression. Mais cela ne peut suffire pour convaincre des hommes sérieux ; car nous ne sommes plus ici les jeunes fous du bal masqué, nous sommes cinq justiciers auxquels, si j'ai compris votre pensée, vous venez de dénoncer la parturition du crime.

— C'est cela.

— Et si je continue à vous comprendre, vous vous êtes dit : la justice, la police, accueilleraient mes révélations par le scepticisme le plus complet, eu égard à la position de fortune et à la situation du personnage que j'accuse.

« Il faut donc m'adresser à des hommes sans peur qui aient assez de temps à perdre pour surveiller cet homme, assez de richesses à eux tous pour lutter contre l'argent de M. de Saintac, s'il lui prenait la fantaisie d'en dépenser, et enfin assez de courage pour ne reculer devant rîen, pour ne se laisser arrêter par aucun danger.

— Vous m'avez très bien comprise. Voulez-vous être ces justiciers ?

— Avant de vous répondre, madame, dit Tancrède, qui fut obligé de calmer de la main l'empressement de ses •amis à accepter la tâche qu'on leur offrait et qui flattait leur amour-propre, en même temps qu'elle répondait au besoin d'aventures que tout homme éprouve entre vingt et trente ans, avant de vous répondre, voulez-vous me permettre quelques questions ?

— Je vous écoute.

— D'abord, madame, vous comprendrez qu'il ne peut plus être question entre nous de marivaudage, et surtout de la discrétion que nous nous étions imposée...

-— Lorsque vous avez cru être en présence d'une bonne fortune de bal masqué ?

— C'est tout à fait cela. Je prendrai donc la liberté de ous demander qui j'ai l'honneur de recevoir chez moi ?

— Je consens, monsieur, à répondre à votre question, ais vous me permettrez avant de vous demander...

38 LA JUIVB DU CHATEAU-TAOSiPETTS

— Votre parole d'hoDueur de ïi% révéler mon nom à

qui que ce soit.

— Oh I pour cela...

— Fût-ce à votre mère, fût-ce à votre fiancée si vous eE avez une, fût-ce enfin à votre maîtresse, dans le cas où il prendrait à celle-ci la fantaisie de vous interroger sur les faits dont vous serez sûrement les témoins et probable^ ment les héros.

— Cette précaution, madame, me semble un peu exa* gérée.

— Non, monsieur, dit la jeune femme. S'il m'était permis de tout vous dire, vous sauriez qu'une indiscrétion de votre part, qu'une maladresse de la mienne suffiraient pour couler la vie, non seulement à moi, mais à bien d'autres personnes.

— Cependant, madame, dit Contran de Castérac, vous conviendrez que dans la partie que nous allons engager et qui sera rude, si nous en croyons les menaces cachées que renferment vos paroles, vous conviendrez que nous serions exposés à jouer le rôle de naïfs, si nous ne savons avec qui nous marchons et pourquoi nous nous mettons en campagne.

— J'en conviens.

— Nous ne vous avons jamais vue. En revanche, vous nous connaissez très bien. Des hommes prudents pourraient, sans trop le craindre, voir un piège dans vos propositions.

— Un piège, messieurs ! s'écria la jeune femme, mais le compte vous donner des garanties de ma sincérité.

— Peu importe, tout cela est bien mystérieux, reprit avec obstination Tancrède de Main-Hardye.

— Enfin, messieurs, je ne puis vous livrer mon nom qu'à la condition que vous vous engagerez à le garder exclusivement pour vous.

— Mais ce n'est sans doute pas cela que vous appelez des garanties.

— Non.

— Veuillez tolérer, madame, que nous nous consultions avant de nous engager, dit Tancrède, dans une aventure qui nous tente par sa bizarrerie même, mais qui a des côtés fort graves pour ne pas dire plui.

•^ Çonaulteï-voutj m^wieuris

LKS RUINBS HANTiBS 37

Sauf Tancràde et Contran, les jeunes gens qui étaient là brûlaient d'envie d'accepter et ne comprenaient pas grand*cbose aux précautions que semblaient vouloir prendre leurs amis.

La délibération, par conséquent, ne fut pas très longue.

D'un signe, les trois amis de Tancrède laissèrent voir qu'ils consentaient, et leur physionomie marquait plutôt l'impatience que l'hésitation.

Contran, qui avait couru les grandes chasses à Touri gris dans le Canada, n'était pas homme à reculer. Il acquiesça à son tour, et enfin Tancrède reprit la parole en ces termes :

— Mes amis, madame, «ont d*avis de vous suivre dans la lutte que vous prétendes engager contre M. de Saintac et contre le roi des menteurs.

-— Et vous ?

— Moi, madame, j'ai pour principe de ne jamais laisser mes amis s'engager dans une bonne ou mauvaise entreprise sans les suivre.

— Je vous reconnais là tel que j'avais espéré vous trouver, monsieur de Main-Hardye.

— Je m'engage donc, reprit Tancrède, sur ma parole d'honneur, à ne jamais révéler votre nom à qui que ce soit.

— Je vous remercie.

— Avez-vous autre chose à me demander ?

— Quel que soit le lieu où vous me rencontrerez, vous aurez l'air de ne pas me connaître.

— Cela, je vous le promets aussi.

— C'est bien.

— Voici maintenant, continua Main-Hardye, M. Contran de Castérac qui prend le même engagement.

— Sur l'honneur, dit Castérac.

— Puis, c'est M. Bertrand de Budos.

— Je le jure aussi, reprit oeiui qu'on venait de nommer, de tout mon cœur.

— Vos ancêtres, monsieur, n'ont-ils pas été grands propriétaires dans le Bazadin ?

— En effet, madame, il existe même encore près de Sauterne un châtenn dont il ne reste, avec les quatre murs, que quelques tourelles, el qui porte mon nom.

38 LA JUIVE DU CHATEAU-TaOîkJPKïTK

< — Cest bien cela ; veuillez, monsieur de Main-Hardye, me présenter vos deux autres amis.

— Celui-ci, répondit Tancrède en désignant son voisin de droite, est un gaillard plein d'ardeur, mais dont vous et nous devons tempérer la fougue. Il s'appelle Malbessan.

— Malbessan tout court ?

— Oui, madame, répondit le Jeune homme. Je ne suis pas noble.

. — De nom ! riposta gracieusement la laitière. ' — Mais de cœur, dit Tancrède, il ne le cède à personne.

— Promettez-vous,..

— Sans hésiter, madame, 'dit Raymond Malbessan en étendant la main droite par un geste énergique et charmant à la fois.

— Enfin, voici Hector de Sainte-Hélène qui fait égale ment la même promesse.

— Oui, madame, ajouta Hector.

— Laissez-moi ajouter, continua Tancrède, que si nous étions trop peu nombreux dans certains cas pour entreprendre quelque expédition hasardée, j'ai encore deux amis qui m'en voudraient de ne pas les y associer.

— Et ces amis sont ?...

— M. Roland de Coarasse.

— Très bien.

— Et son frère Clovjs.

~ Encore mieux.

. — Je me porte garant pour eux de la discrétion que vous exigez, et je suis sûr que le secret sera aussi bieu gardé par eux que par nous.

— Je n'en doute pas, messieurs.

— Maintenant, madame, nous vous écoutons.

— Je m'appelle, messieurs, de rûon nom de fanjiilc, Clanche cadette Grandcœur.

— Etes-vous filie, femme ou veuve ?

— Je l'ignore.

— Quelle est cette plaisanterie ?

. — Attendez avant de vous récrier. J'ai été mariée ; mon mari m'a quittée depuis le premier jour de notre union et depuis je n'en ai jamais plus entendu parler.

•— Et ce mari se nuinmait ?..*

LHS RUINES HAXTÈES 39

— C'est ici, messieurs, qu'est le secret que je confie à votr» loyauté. Pour des raisons que vous saurez un jour, je me cache à tous depuis quinze mois. J'ai eu un moment de célébrité, et bien des gens m'ont courtisée.

— Vous êtes de Bordeaux ?

— Oui.

- Enfin, madame, votre mari ?

— Mon mari s'appelait et j'ose espérer qu'il s'appelle encore Jean-Marie Capdeville.

— Le grenadier I s'écria Tancrède.

— Oui.

— Celui qui fut enlevé par les bouchers ?

— Ccîui-ià même.

— Mais alors, madame, vous seriez la grande Cadichoane.

— Oui, messieurs.

— On vous disait partie pour les pays lointains,

— Js l'ai laissé croire et vous ne devez pas dissuader les gens qui l'affirmeraient devant vous. Si j'ai cessé mon métier de marchande, si depuis quinze mois je vis dans une retraite absolue, c'est que j'ai des raisons extrêmement puissantes pour agir ainsi. Et maintenant que vous savez qui je suis, voulez-vous encore marcher avec moi vers un but que nous n'atteindrons pas sans obstacles, sans dangers.

— Nous le voulons plus que jamais, madame, parce que votre nom suffit à nous rassurer. Nous croyons maintenant que nous ferons avec vous de noble et utile besogne.

— Merci, monsieur de Main-Hardj^e, votre confiance ne sera pas trompée

40 LA JUIVB DU CHATEAU-TROMPETTB

La conversation se porta pendant quelques minutes sur des sujets vagues et moins déterminés que les précédents ; puis elle revint à l'objet précis qui, désormais, intéressait tous nos personnages.

— Croyez-vous aux revenants ? demanda tout à coup la Jeune femme, que nous désignerons dorénavant, soit par son nom de Blanche, qui était celui sous lequel la connaissaient les quelques personnes en relation avec elle depuis sa mystérieuse retraite, soit par son nom de Cadichonne, qui servira de trait d'union entre le passé et l'époque où vont se dérouler les événements dramatiques dont nous avons entrepris le récit.

— Que nous demandez-vous là ? fit Tancrède,

— Je vous demande si vous croyez aux revenants.

— Sérieusement ?

— Très sérieusement.

— Pourquoi cette question ?

— Parce que, sans doute, je désirerais que vous y r^ pondissiez.

— Eh bien, alors, non, madame, nous ne croyons pas aux revenants, fantômes et autres loups-garous.

— Parlez au singulier, monsieur de Main-Hardye. El vous, monsieur de Castérac ?

— Mon Dieu, madame, je croirai, pour vous plaire, à tout ce que vous voudrez.

— Vous êtes fort aimable, mais... on s'est engagé à ne pas me faire la cour. Et vous, monsieur de Budos, croyezvous aux esprits ?

— Non, madame.

— Ni vous, monsieur de Sainte-Hélène ?

— Moi non plus.

— Moi, madame, dit M. Malbessan, je ne vous cacherai pas que je ne demande pas mieux que d'y croire.

— Vraiment.

— Et si vous avez quelque bonne histoire à nous raconter qui nous fasse bien frissonner, j'en serai enchanté. De tout temps J'ai ardemment désiré de voir des fantômes el je n'ai jamais pu.

- Vous êtes dans Terreur, monsieur Malbessan.

— Comment ?

— Vous en avez vu un ce soir.

— Où?

— Au grand bal.

— Et ce revenant ?

— C'est h prince de Montcrabeau.

- Le roi des menteurs ? demanda Malbessan.

- Le cul-de-jatte I

— Lui-même.

— Eh bien I franchement, madame, vous avouerez, reprit Malbessan, que pour la première fois que j'ai l'honneur d'apercevoir un revenant, je n'ai pas de chance.

— Pourquoi ?

— C'est qu'il est fort laid et que c'est tout au plus une moitié de fantôme.

— D'ailleurs, reprit Tancrède, pourquoi est-ce un revenant ? D'où vient-il ?

— Ecoutez-moi, messieurs. Cet homme a été mortellement blessé. J'ai assisté à son agonie ; je l'ai vu mourir. Le lendemain, on procéda à ses obsèques. Il fut enterré dans un coin du cimetière de la Chartreuse que je pourrai vous montrer. Son nom est inscrit sur sa tombe.

L\ JUIVE DU CHATEAU-TROifPBTTB

Ht un jour, trois mois «près celui où je Tavais vu tresser, je me suis trouvée face à face avec ce mort,

— Non, mais...

— Voyons, madame, dit Tancrède, la frayeur Vous égare.

— Allons donc ! Est-ce que j'ai î*air d'avoir peur ?

— Eh bien I monsieur, je vous propose quelque chosf.

— Parlez, madame.

— Cet homme a été marié. Sa femme se considère toujours comme veuve. Nous nous arrangerons pour les faire se trouver face à face, et vous verrez si elle ne le reconnaît pas.

— Alors, c'est qu'il n'est pas mort, dit Castérac.

— Probablement, appuya Malbessan avec un sourire.

— N'importe, il faut faire l'épreuve que nous demande Mme Grandcoeur, fit observer Tancrède.

— Comment s'appelait, de fion vivant, le maître voleur en question ? demanda Eudos.

— Joseph Dupin.

— Et comment se nomme actuellement son ombre 7

— L'homme que vous avez vu ce soir, que vous avez renversé, ses camarades et complices le désignent sous le sobriquet d'En-dus, dont il n'est pas difUcile de deviner !a signification.

— Ce nom-là, dit Malbessac, veut dire sans doute que celui qui le porte a été coupé en deux, en-dus en patois.

— Précisément.

— Les gens de sa bande connaissent-ils cette particularité de sa prétendue résurrection ?

— Oui, dit Cadicbonne, et je dois ajouter que la plupart d'entre eux, gens grossiers et d'esprit borné, y croient absolument. Il en a profité, en habile homme qu'il est, pour donner un autre sens à son nor^ d'En-dus ; cela lignifie, d'après lui, que jusqu'ici il a vécu en deux fois. Il laisse même sous-entendre qu'il pourra ressusciter pcwr une troisième existence.

— C'est donc un homme intelligent ?

— Très intelligent

— Et brave ?

— Oui, mais surtout doué d'une audace sans pareille, iî étonne tous les malandrins auxquels il commande par

ses conceptions et par l'habileté avec laquelle il les fait exécuter.

— Ceux qui seraient tentés de se révolter contre lui, il les menace de les changer en animaux ridicules, ou de les faire dévorer par une meute de chiens fantastiques.

Les brigands qui, nu fond, sont superstitieux, lèvent les épaules et feignent de ne pas croire à ce qu'il dit, mais en réalité, ils le redoutent à l'égal d'un démon et ses menaces les font frémir.

— Depuis quand est-il cul-de-jalte ?

— Depuis dix-huit mois.

— Il l'était à l'époque de... comment dire ? de sa première mort ? demanda Casterac en souriant.

— Oui.

— Alors, pourquoi n'est-il pas ressuscité avec ses deux jambes ?

— C'est une objection que lui fît un jour un de ses lieutenants.

— Et que trouva-t-il à répondre ?

— Que ses jambes ayant été réduites en poussière, il n*avait pu les retrouver. Et que, d'ailleurs, il était revenu au monde dans l'état où il était au moment de sa mort.

— Mais il trouva que le lieutenant avait beaucoup trop de pénétration, et il s'en débarrassa.

~— De quelle façon ?

— Je n'en sais rien. Il a disparu.

— Vous supposez, madame, que ce misérable n'hésiterait pas à tuer un homme.

< — J'en suis sûre.

— Ou du m.oins à le faire tuer ; car lui-même, impotent comme il l'est, ne doit pas être bien dangereux.

— Ne croyez pas cela. En-diis est le plus agile de sa bande. Il s'est habitué à se servir de ses mains pour marcher, car à la façon des clowns d'un cirque et de même qu'eux, il emploie ce moyen de locomotion. Il en est même arrivé à faire, par ce moyen, des trajets considérables, et dans un temps relativement très court.

-— Ceci est absohiment incroyable.

— Vous nous faites marcher de surprise en surprise, madame.

— Ainsi, lorsque vous l'avez fait tomber de son palanquin, au bal, si vous l'aviez suivi de l'œil, vous l'auriez vu

44 LA JCIVS DU CHATSAU-TKOMPETTE

courir sur ses mains sveo ia rapidité d'une souris à travers les jambes des masques qui l'eatouraient.

— Il est même probable qu'il s'est sauvé tout seul en quelque coin où ses plus fixîèles sont allés le joindre.

— Oui, m pis lorsqu'il part pour une expédition ?...

— Oh I alors, il monte une très belle jument entièrement noire, dont les yeux ont la propriété, ainsi que ceux des bêtes fauves, de briller dam la nuU comme des charbons ardents.

Cette circonstance a beaucoup contribué à affermir îa terreur superstitieuse qui entoure cet homme.

Sa jument noire passe pour une bête surnaturelle qui ne mourra que le lendemain. du jour où son maitre aura quitté définitivement ce monde.

— Et comment fait-il pour se tenir à cheval V dit Budos.

— Sans jambes ? ajouta Castérac.

— Il a le tronc assujetti avec des courroies à une selle de chaque côté de laquelle pendent des jambes très hie^ imitées, comme sur le palanquin. D'une main, il manie sa bête avec une aisance admirable, et l'on dirait, à le voir, le plus beau et le plus complet des cavaliers.

— Tout cela est, vraiment, bien extraordinaire.

— N'est-ce pas ?

— Oui.

— Eh bien, messieurs, aurez-vous le courage de vous hasarder dans le repaire de ce bandit ?

— Pourquoi pas ? dit Malbessan.

— Tout beau I s'écria Tancrède. Il faudrait d*abord savoir à combien de brigands commande ce personnage mystérieux.

— A une centaine environ.

— Alors, madame, vous convîendre?: qu'il ser?Jt imprudent à nous, à nous cinq, de nous attaquer à pareil nombre d'assassins.

— Attendez, Il faut ajouter que ces compagnons qu'il avait réunis ce soir par extraordinaire ne sont que très rarement avec lui. En temps normal, ils sont disséminés soit dans Bordeaux, soit dans la campagne, sur la route qui mène de la Bastide à Beaurech.

— Beaurech ! n'est-ce pas une commune située entre Cambes et Langoiran ?

LIS RUINVS HANTlftEA 45

*.» C'est cela même.

•— • Et SOD repaire 7

— Est à Beaurech même.

— A quel eudroit ? demanda Budos qui connaissait le pays.

— Aux deux tiers du chemin de Casiour, le plus poétique, le plus romantique, mais aussi le plus effrayant chemin de France,

— Oui, je sais.

— Vous savez ? Alors, vous devez avoir entendu parler de ruines qui sont à droite du chemin, sur le flanc abrupt du coteau.

— La tour des Chouettes ? dit Budos.

— C'est cela.

— Est-ce donc dans ces ruines, qui passent pour maudites à dix lieues à la ronde, qu'il a élu domicile ?

— Oui.

— Oe<îi est «n'e grande preuv« d'intelligence, car pour or ni pour argent les habitants du pays ne consentiraient à s'approcher de cet amas de pierres de plus d'un quart de lieue, remarqua encore Budos.

— Quand il veut organiser quelque mauvais coup et qu'il a besoin de tout son monde, reprit Cadichonne, il envoie un exprès à Bordeaux et ses hommes, en se raÎ3altant de nuit sur Beaurech, donnent le long de la route un signal ici, un autre plus loin, en sorte que les bandits so trouvent au grand complet dès le point du jour dans la tour des Chouettes.

— Et lorsqu'il n'a pas son monde avec lui ?

— Alors il n'est entouré que d'une douzaine de fidèles avec lesquels il se livre à une orgie perpétuelle.

Parmi ces douze gardes du corps, il en est deux qui sont dans ses secrets et qui l'aident à en imposer aux autres par une terreur superstitieuse.

— Mais, enfin, madame, comment expliquez-vous que cet homme qui a été mis en terre soit vivant ?

— Je ne l'explique pas.'

— Mais vous ne croyez pas non plus aux revenants t .— Non I

— Et pourtant

«^ Et pourtant je ne sais que vous dire à son sujet, i— Etes-Yous sûre que «oit bien I9 mêms individu t

— Oh 1 parfaitement sûre.

— Je voudrais bien voir cette tour aux Chouettes avant de rien entreprendre, dit Tancrède.

. — êi nous y allions aujourd'hui même, dit Malbessan.

— Encore trop d'ardeur, Malbessan.

— Pour cette fois, dit Cadichonne, c'est M. Malbessan qui vient d'ouvrir la plus sage motion.

— Bahl

— Oui. Veuillez suivre mon raisonnement. Les bandits, vous le savez, ont terminé leur aventureuse excursion au bal masqué en dévalisant tous ceux qui se trouvaient à leur portée, en dérobant les bourses, les portefeuilles, etc.

— C'est vrai.

— Eh bien î croyez-moi. C'est pour eux une trop bonne aubaine pour que la plupart ne soient pas allés aussitôt manger les produits de leur rapine dans les cabarets et les mauvais lieux.

« Endus n'aime pas beaucoup à voir ses camarades se griser et se compromettre ainsi, parce qu'il sait qu'avec dix mots d'un ivrogne la police peut trouver sa piste et le faire guillotiner, ce qui, sans aucun doute, mettrait fin à ses diverses existences et à ses exploits,

« Mais il est impuissant à empêcher des bandits à se livrer à l'orgie, et il tolère ce qu'il ne peut éviter.

— Ce qui est le cas de bien des gens.

^- Bref, reprit la jeune femme, on peut affirmer que toute la bande va dépenser dans les cabarets borgnes ce qu'elle a volé, en sorte que le cuî-de-jatte sera forcé, s'il veut regagner sa tanière avec quelques fidèles, de les attendre jusqu'à la nuit prochaine.

— Vous avez peut-être raison, dit Tancrède.

Au moment où Cadichonne allait reprendre la parole pour expliquer de nouveau à ses amis par quel moyen on pourrait sans danger explorer les ruines dans lesquelles elle affirmait que se cachaient les bandits, il arriva dans la salle à manger où se tenaient tous nos personnages quelque chose de réellement effrayant : on entendit tout à coup un grand bruit souterrain, puis dss voix lamentables poussèrent de sinistres gémissements.

— Qu'est-ce que cela ? se demandèrent les jeunes gens en se regardant d'un air inquiet.

On était dans cette salle à manger que nous avons eu

tSS RUINBS HANTiBS 47

Toccasion de décrire, lorsque nous avons parlé de la maison qu'habitaient les Main-Hardye et le3 Coarasse dans la rue des Temps-Passés, et qu'ils n'avaient pas quittée. On sait qu'aux murailles de cette salle à manger étaient appenducs des armes de toute sorte.

Tancrède, le premier, se leva et s'élança pour prendre une épée ou un pistolet. Ses amis l'imitèrent.

Cadichonne s'était dressée aussi, et, pâle, l'œil inquiet, elle regardait attentivement autour d'elle. On sentait qu'un cœur viril battait dans cette poitrine de femme, car elle ne tremblait pas.

— Messieurs, murmura-t-elle à voix basse, nous avooi été espionnés ; nous avons été suivis.

— Allons donc I

Les gémissements lugubres qu'on avait entendus redoublèrent, et tout à coup, comme à un signal et sans qu'on pût se rendre compte par quel moyen, toutes les bougies s'éteignirent en même temps.

Tancrède, ses amis et la jeune femme, se trouvèrent dans l'obscuritc.

A ce moment, il faut le dire, un soupçon traversa l'esprit de Main-Hardye.

— Si cette Cadichonne, pensa-t il, n'était qu'un instrument de ces bar^dits.

il se rapprocha à tâtons de son voisin. C'était Malbessan.

— Tâchez, mon cher ami, lu! dil-il à l'oreille, de vous rapprocher de cette femme, et ne la quittez pas.

Puis, à haute voix, il ajouta :

— Budos, gardez la porte d'entrée ; vous, Castérac, je vous confie la porte de la salle d'armes ; Sainte-Hélène prêtera main-forte à Budos. Malbessan est à son poste, je pense.

— Oui, répondit îe jeune homme.

— Moi, répondit Tancrède, je vais battre îe briquet.

On n'entendait plus rien que le bruit du fer sur la pierre à fusil. Tancrède s'escrimait à faire de la lumière ; mais il semblait que son amadou fût humide, tant il avait de peine à le faire prendra,

— Ah ! ça, est-ce que je serais ensorcelé ? dit le jeune homme tout haut.

— . Peut-être bien, répendit une voix mâle, qui ot'étalf

■S lA JUIVE DU CHATE.*>U-TROMPSTTe

ni celle de Castérac, ni celle de Budos, ni celle de Sainte- Hélène, ni celle de Malbessan.

— Qui a dit cela ? fit Tancrède.

Mais au même moment, son amadou se décida à prendre, et quelques secondes après on rallumait les lumières.

Dans la salle à manger, les choses étaient exactement dans le même état qu'avant l'extinction des bougies.

Seulement on entendait dans un coin un certain houloulement.

Chacun se tourna prestement du côté d'où venait le bruit, et l'on aperçut, non sans une profonde stupéfaction, quatre chouettes posées sur le fronton d'un buffet.

— Qu'est-ce que cela veut dire ? murmura Tancrède.

— C'est bien simple, probablement, dit Castérac,

— Comment I simple.

— Pendant votre absence, quelque mauvais plaisant de vos amis aura porté ici ces vilains oiseaux et les aura lâchés dans la salle à manger. Au premier moment, les chouettes, intimidées par la lumière, se sont tenues tranquilles.

Tancrède secouait la tête d'un air de doute.

— Puis, reprit Castérac, le bruit uniforme de notre conversation qui, vous le savez, pousse tous les oiseaux à chanter, leur a fait pousser des cris singuliers que nous aurons pris pour des gémissements, grâce aux dispositions d'esprit dans lesquelles nous avait mis la conversation de revenants et de voleurs à Iquelle nous nous livrions.

— Et les bougies ?

— Cela est plus simple encore. Les chouettes, attirées par la lumière, comme tous les aiseaux de nuit, se sont abattues sur la table, et, de leurs puissantes ailes, ont éteint notre lumière.

— Je ne crois pas trop à votre explication, monsieur de Castérac, dit Cadichonne.

— Pourquoi ?

— Eh I mon Dieu, monsieur, parce que je crains autre chose.

— Seraient-ce aussi les chouettes qui auraient laissé un papier dans mon assiette ? demanda Main-Hardje.

. — Un papier ? répéta Budos.

— Oui, un papier cacheté à mon adresse, écrit de la plus belle main du monde.

LES P.UINES HANTèg»

< — Oh I oh I ceci est plus fort.

— A moins que ce ne soit madame qui, pour continuer

i^ — lious n'avons pas de chances de réussir avec ce brouillard, dit le chef des gendarmes (page 59).

ses plaisanteries du bal masqué, comme je le disais tout à l'heure...

— Moi I rnoi I dit Cadichonne, mais vous ne voyez donc

pas que je suis plus épouvantée que vous de ce qui arrive, parce que j'y vois la main de l'homme que je redoute.

— Du reste, mon cher Tancrède, dit Castérac, lisez. Main-Hardye rompit le cachet et lut à haute voix c©

qui suit :

« M. Tancrède de Main-Hardye a tort de ne pas croire aux revenants. Il vient de voir qu*il ne leur est pas difâciîe de se manifester quand ils le jugent convenable. Si rintentioa de M. de Main-Hardye était de se rendre aujourd'hui même à îa tour des Chouettes, les mêmes revenants se feraient un véritable plaisir de le recevoir comme il le mérite, et de donner en son honneur une fête infernale. 9

— Et pas de signature, ajouta Tancrède,

— Allons, on se moque de nous.

— Ne serait-ce pas quelque coquin de domestique qui, nous ayant entendu parler de tout ce que nous avons dit« se serait amusé...

— Ne croyez pas cela, interrompit brusqiïemexiî Blanche Grandcœur, cette lettre vient de la bande d'Endus. C'esl une raillerie et un déÛ.

— Un défi î s*écria Tancrède en relevant fièrement la tête.

— Eh I ne le voyez-vous î?âs.

— Un déâ à moi, à nous ? J'irai alors à la tour des Chouettes.

— Âh I ah î ah î fit Malbessan. Et c*esl moi qu'on accuse d'être trop ardent et de me laisser aller à mon premier mouvement.

— Voyons, Tancrède, du calme s'il se peut, dit Caste» rac. Combien avez-vous de domestiques ici ?

— Trois.

— Qui sont ?

— Mon valet de chambre, une cuisinière, et une Jeune fille pour aider cette dernière.

— Il faut Aaire comparaître tout ce moadc-îài.

— Soit.

Tancrède, qui n'avait pas voulu que ses gens l'attendissent, leur avait ordonné de dresser la table en leur disani 2 Nous nous servirons nous-mêmes.

Puis il leur avait recommaudé de $t coucher «t de n#

LES RtJINES HANTISES 5Î

pas s*étonner s'ils entendaient les éclats de voix des soupeurs.

Il s'approcha donc d'un cordon de sonnette et se mit à carillonner à tour de bras.

Mais il eut beau agiter la fameuse sonnette, personne ne vint.

— Il faut que ce drôle de Bapîistin ait le sommeil fièrement lourd. Et il recommença à sonner. Mais ce fut toujours avec le même insuccès.

— Quand même votre Baptiste dormirait comme une pioche, il faudrait bien qu'il s'éveillât au carillon que vous faites, dit Contran.

— Que voulez-vous dire ?

— Que s'il ne s'éveille pas, c'est qu'il n'y est pas. > — Allons donc I

— Mais, mon cher, c'est limpide.

— Il faut s'en assurer.

Et Tancrède, se levant, marcha vers la porte.

■ — Tancrède, lui cîit Castérac, n'allez pas seul, attendezmoi. Il vaut mieux que nous soyons deux, après ce qui vient de se passer.

Contran et Main-Hardye montèrent prestement dans la chambre de Baptistin.

Le lit n'était pas même défait.

— Que vous disais~je ? fit Castérac.

^- Que pensez-vous ?

— Je pense que votre valet de chambre s'est dit : « Monsieur va au bai masqué ; il rentrera tard, et n'aura pas besoin de moi. Il me dit de me coucher. Mais qu'est-ce que cela peut lui faire, que je dorme ? Moi aussi, je vais aller m'amuser. Je serai de retour avant le jour, et monsieur ne s'apercevra de rien. »

— C'est bien possible, dit Tancrède, seulement je vais joliment le flanquer à la porte.

— Ah 1 pour ça, vous ferez très bien.

•— Voyons maintenant la cuisinière, reprit Main-Hardye.

— Est-ce que vous allez violer le chaste asile où elle ^ache ses robustes appas ?

— Sans crainte et sans remords, dit Tancrède.

Et il ouvrit sans façon la porte de la chambre de la cuisinière, r— Ursule, dit-il en entrant.

Oï; CHATBAU-TROWPST73B

Mais iï n'acheva pas. C'était inutïî^, Ursule n'y était pas plus que le valet de chambre.

— Bon I s*écria Gastérac an éclatant de rire. Et de deux I

— Je suis extrêmement surpris, dit Tancrède. Cette femme Qsi religieuse et très obéissante. Jamais elle ne s'est absentée sans permission. Je ne puis me figurer...

— L'exemple du valet de chambre.

— Ah I oui, mais ici, dit Tancrède, le lit est défait.

— C'est une précaution habile.

— Bien mieux, le lit est chaud. Il n'y a pas vingt minute? qu'Ursule l'a quitté.

— C'est vrai î dit Gastérac qui recommençait à redevenir sérieux.

— Je ne sais pas pourquoi je suis inquiet, fit Tancrède. Voyons maintenant la chambre de la jeune fille, de Marinette.

Tancrède, précédant Gastérac, monta un étage plus haut. Mais, arrivé au palier, il s'arrêta court.

— Qu'y a-t-il encore ?

— La chambre de Marinette est ouverte.

— Ah ! mon Dieu.

Ds entrèrent précipitamment»

.— Ici aussi le lit est défait.

— Et chaud, appuya Contran.

— Seulement, les draps et les couvertures sont tordus.

— Oui, on dirait... Ah bah î mon cher, tous vos domestiques sont allés faire ensemble quelque partie fine chea des amis. Il n'y a pas autre chose. Seulement votre maison est mal gardée.

— Taisez-vous, Marinette est incapable de sortir sans mon aveu.

— Quel âge a-t-eile ?

— Seize ans.

— Mon cher, il ne faut jamais dire d'une fillette dô seize ans qu'elle est incapable de quelque chose.

Tancrède ne répondit pas à cette parole un peu prétentieuse. Il continuait ses recherches.

— Tenez, voilà le iichu qu'elle portait hier, il est tout froissé.

— Eh I mon cher ami, fît à son tour Contran, voici qui est infiniment plus gi ave.

LBS BUl-MES HAKTSES 53

— Quoi donc V

— Et plus eflTrayant.

— Tenez, regardez sur le marbre blanc de cette com« mode.

— Où?

— Là, cette tache rouge,

— C/est du sang. Dieu me pardonne !

— Du sang, en effet, répéta Contran.

— Et là, de longs cheveux blonds arrachés par poignée. Il s*est passé ici quelque chose d'horrible.

— Et ce drôle de Baptistin qui n'était pas là !

— Cherchons, cherchons encore,

— Là, sur le palier, encore une goutte de sang. Et puis une autrr , et encore une autre sur Tescalier.

— Ils l'auront emportée, reprit Tancrède, ^.- Qui ?

— Sh î les bandits qui se sont moqués de nous et qui m'ont mis au défi.

— Oui, oui. Il y a dû y avoir une lutte terrible. De ses mains ens^^nglantées, la pauvre enfant s'est accrochée à cliaque barre de fer de la rampe, on en suit les traces jusqu'ici et plus bas.

— C'est épouvantable, cela, dit Tancrède. Vous ne l'avez jamais vue, cette enfant ?

— Non.

— Elle était charmante. Seize ans, blonde, adorable. Son air modeste ne trompait pas. Ses parents l'avaient confiée à Ursule. Pourvu que ces misérables ne me l'aient pas tuée.

— Après cela, dit Contran, peut-être vaudrait-il mieux pour elle d'être morte que...

Castérac n'acheva pas.

On venait d'entendre un sourd gémissement du côté d'un grenier où l'on serrait le bois,

— Q\y. est là ? demanda Tancrède d'une voix où perçaiî la colère.

Les gémissements redoublèrent.

— C'est une voix de femme, fit observer Contran.

— Est-ce vous, Mari nette ? demanda de nouveau Main- Hardye.

— Monsieur, c'est monsieur, s'écria en sortant de der- ^'^re un tas de bois une grosse femme à moitié nue.

— Ursule, dit Tancrède.

- — Sauve2-moî I moDsieiir, sriiivez-nous, criait la cuisinière qui paraissait être au comble de la terreur.

— Que faisiez-vous là ?

La malheureuse Ursule pouvait à peine parler.

— Où est Mari nette ? Qu'avez- vous fait de Marinette ?

— Oh ! monsieur I s'écria enfin la cuisinière. C'est épou* vaiîtabîe.

— Mais quoi ? quoi ?

— Ils étaient vingt au moins. Des monstres. Il y en avait un qui marchait sans jambes. C'était horrible.

— Qui croyez-vous que c'était ?

— Mais des démons, monsieur, des diables en personne,

— Vous êtes folîe.

— Ah ! si vous les aviez vus avec leurs figures noires.

— Mais Marinette.

-^ Marinette ! ah î mon Dieu ! c*est vrai, reprit la pauvre femme. Ils l'auront emportée,

— Emportée î

— Oui, j'ai entendu des cris, des cris perçants qui ont été étouffés aussitôt.

- — Ils Font bâillonnée, remarqua Casterac.

— C'est tout ce que vous savez ? demanda à Ursule Tancrède, qui semblait ne pas vouloir perdre de temps.

— Tout. C'est-à-dire...

— Il faut courir après ces bandits.

— Des bandits î répéta la cuisinière, mais ce sont des fantômes, monsieur, des revenants.

— Laissez-moi donc tranquille.

— Je les ai vus. Il y en avait qui portaient de grandes ailes de chauve-souris et ceux-là étaient grands, grands ; ils touchaient au plafond. D'autres étaient gros, ronds, ftvec des figures d'animaux. Ils dansaient autour de moi quand je me suis sauvée et je voyais des lumières à travers leur corp.s

— Oui \ oui I ils ont bien joué leur comédie, dit Tancrède. Ursule, habilîcz-vous, mettez lestement n'importe quoi sur vos épaules et suivez-nous dans la salle à mange.v.

La cuisinière obéit en claquant des dents, car sa frayeur n'était guère passée.

Pour revenir dans la salle à manger, Tancrède et son

hEU UDINES HANTKi;^; 55

ami descendaient l'escalier avec Ursule, qui s'était placée entre eux deux.

Arrivés dans le corridor qui conduisait à la porte de sortie, ils virent quelque chose de blanc qui semblait collé sur cette porte...

Tancrède s*en approcha.

— Allons, dit-il, nous sommes les victimes de la plus audacieuse agression dont on ait parlé depuis longtemps.

— Qu'est-ce que ce)a ? demanda Gontran.

— Un nouveau témoignage de Tinsolence de ces brigands.

~— M:^.is encore.

Tancrède éleva le flambeau qu'il portait à la main et dit :

— Tenez, lisez.

— Casterac s'î^pprocl?.^. :

Dans le bois de la porte était picinté on joli petit poignard à manche blanc, qui avait plutôt l'air d'un joyau que d'une arme. Ce poignard retenait une demi-feuille de beau papier blanc, gur laquelle avalent été tracés, d'une main ferme et hardie, les mets suivants :

« Le prince de Montcrabcau invite de nouveau M, de Main-Hardye et ses amis à lui faire l'honneur de le visiter dans son château de la tour des Chouettes. M. de Main- Hardye est autorisé de mener avec hû toute la police dô Bordeaux. On lui apprendra peut-être ce qu'est devenue sa jeune servante. »

— C'est par trop d'insolence.

— Et nous ne châtierons pas ces drôles I dit Casterac. Après tout ils ne sont pas plus redoutables qu'une demidouzaine d'ours gris et je me suis trouvé une fois en la compagnie de ces carnassiers dent pas un seul n'est resté vivant.

«— Rentrons dans la salle à manger.

■— Messieurs, reprît Tancrède en arrivant auprès de Ca» dichonne et de ses amis, Mme Grandcoeur ne s'éisit pas trompée. Nous avons été espionnés ou trahis. Ce qui est cei-tain, c'est que le cuî-de-,jatîe s'est introduit ici avec sa bande. C'est lui, nous n'en pouvons douter, qui, par un moyen dont l'explication nous échappe, a éteint nos bot?gl-fis et îâché dûns cett^ pièce les quatre oiseaux fuiièbrca que voiià*

56 LA JUIVB DU CHATEAU-TROMTETTB

— Vous en êtes sûr.

— Malheureusement ; H a commis d'autres méfaits, un crime.

— Un crime î répétèrent quatre voix.

— Oui, ma jeune servante Marinette a été prise dans son lit par ces misérables et malgré sa résistance, car il y a là-haut des traces non équivoques, malgré sa résistance, ils Font entraînée.

— Oh ! murmurèrent les quatre jeunes gens par une indicible colère.

— Ils ont dû la frapper cruellement pour vaincre cette résistance, reprit Main-Hardye, car nous avons vu des gouttes de sang sur la route que ces bandits ont dû suivre pour l'emporter.

— Mais comment se sont-ils introduits ici I votre maison est ccnstniite en forteresse.

— Un seul homme avait les clefs : c'est Baptistîn, dit Tancrède. Il faut que ce misérable soit leur complice oa qu'il ait été assassiné par eux.

— Que faire ?

— Comment, que faire ? Nous armer aussitôt et courir après ces bandits, prévenir la gendarmerie.

— Mauvais moyen à employer contre eux que la gendarmerie, dit Cadichonne,

— Pourquoi ?

— Parce qu'ils ne la redoutent pas.

— Je crains, madame, que vous ne considériez ces gens-là d'un esprit enclin à la superstition : je vous assure que si ces brigands ne redoutent pas la gendarmerie, les gendarmes ne les craignent pas non plus. Et s'il faut engager un combat avec eux, il y aura des cœurs plus fermes du côté des soldats de la loi que du côté des misérables qui poussent si loin leur audacieuse insolence. Du reste, tout cela est un question de nombre. On mettra deux cents hommes s'il le faut, mais on aura les malfaiteurs. Il ferait beau voir qu'en plein dix-neuvième siècle, en France, à quatre lieues d'une ville de cent mille âmes, une poignée de bandits pût tenir en échec toutes les forces de l'administration départementale.

— Je ne doute pas, monsieur, du courage et de l'ardeun des gendarmes, dit Cadichonne ; mais je crains que les brigands ne sachent se soustraire à leur poursuite et s'ils

VOUS invitent d'une façon si pressante à les aller visiter, c*est qu'ils sont bien disposés à ne pas vous attendre.

■ ^-y.i'jrnTi' — •-■-"•" 1

•— Dieu, I qu'elle est belle ! répéta celui qui avait parlé le premier (page 62).

— Il faut au moins en avoir le cœur net, dit Casterac.

— Et, sans désemparer, Tancrède et ses amis résolurent d informer la police de ce qui s'était pascié.

Tancrède alla même, sans dire un mol de Gadichonne qu'on avait reconduite chez elle, jusqu'à raconter au commissaire de police, puis au procureur du roi, ce qu'il avait appris sur En-dus et sa bande.

Mais tout cela était si extraordinaire que le procureur du roi accueillit ces révélations par un sourire d'incrédulité.

— Vous avez été abusé, monsieur, sans doute, dit-il...

— Par quoi ?

— Par quelque hallucination.

. — Vous oubliez, monsieur, que je n'étais pas seul.

— C'est vrai, mais vous conviendrez aussi qu'on ne vous a fait aucun mal et que vous pouvez avoir été la victime d'un mauvaise plaisanterie.

— Je l'ai d'abord cru comme vous, dit Tancrède ; mais j'avais une jeune servante qui a été enlevée, et dans sa chambre nous avons trouvé des taches de sang.

— Des taches de sang I répéta le magistrat, qui devint sérieux.

— Oui, monsieur.

— Et cette jeune fille a disparu.

— Après une lutte désespérée, sans doute, car à chaquô pas nous avons rencontré des traces de résistance.

— C'est bien, monsieur, je vais donner des ordres poui; que trente gendarmes partent aussitôt pour Beaurech.

— Pourrons-nous les accompagner ?

— Je n'y vois aucun inconvénient. Au contraire, puisque l'un de vous connaît le pays il pourra donner des indications utiles.

— En effet.

^— Il était déjà tard lorsque trente gendarmes à cheval, escortés de Main-Hardye et de ses amis, également à cheval, traversèrent le pont pour se rendre en toute hâte à Beaurech.

Il faisait une vilaine Journée. Un brouillard épais et froid enveloppait Bordeaux et menaçait de s'épaissir à mesure qu'on approcherait de la nuit.

Lorsque le petit escadron de cavaliers eut traversé la Bastide, ils entrèrent dans la campagne, où tout prit à leurs yeux, sous l'influence de la brume, une teinte grisâtre et «ni forme. On ne distinguait pas grand'chose à vingt x>as devant soi, et les gendarmes qui marchaient

LES RUINES HANTTéîSS 59

silencieusement à la queue du détachement ne distinguaient même pas l'officier qui causait avec Casterac, Budos ou Malbessan.

— Nous n'avons pas de ichances de réussir avec ce brouillard, dit le chef des gendarmes. Rien n*est plus favorable aux bandits qu'un pareil état de l'atmosphèrf.

Main-Hardye comprenait très bien cela, mais il était poussé par la coUre, par un besoin immédiat de vengeance et surtout par le désir d'arracher sa petite Marinette des griffes de ces monstres.

Les gendarmes avaient amené avec eux un jeune agent de police, dont la grande habileté, qui s'était révélée récemment en deux ou trois circonstances, pouvait leur être d'un grand secours.

Vers le milieu de la route, c'est-à-dire par le travers de Ouinsac, on entendit à diverses reprises quelques cris particuliers, auxquels les gendarmes ne prêtèrent d'abord aucune attention.

Puis, à mesure qu*on approchait de Beaurech, le cri des Chouettes devint extrêmement fréquent autour d'eux.

— Eh ! mon Dieu ! dit à demi-voix le jeune agent de police, toutes les chouettes du pays se sont donc donné rendez-vous dans ce canton ; depuis vingt minutes, je n'entends que cela.

— C'est vrai, dit l'officier. Cela prouve clairement que ce ne sont pas des chouettes.

— C'est ce que j'allais vous dire.

— Alors vous pensez, monsieur l'agent ?...

— Je pense que nous sommes entourés par les bandits, qui s'appellent les uns les autres et qui signalent notre passage.

— Vraiment ?

— J'en mettrais ma main au feu. Du reste, ces cris de chouettes se rapportent trc.s bien à tout ce qu'on sait d'eux et au nom même de leur repaire.

— Eh bien I tant mieux, dit l'officier, nous trouverons en face de nous autre chose que des fantômes.

— C'est égal, fit remarquer Budos, ce n'est pas gai de marcher ainsi sans rien voir, surtout quand on sait qu'on a des cnneïnis autour de soi.

— Il y a bien d'autres corvées qui ne sont pas gaies,

êO t=À JUÏVE DU CHATEAU-TROMPETÏS

remarqua l'officier, mais on ne s'en inquiète guère quand on est le soldat dévoué de la loi.

— Bien parlé, monsieur, dit Main-Hardya-

La nuit était venue, grâce au brouillard, bien avant j ijeurc.

Pendant que nos amis et les gendarmes gagnaient prudemment la tour des Chouettes, un bateau, remorqué à Taide d'un long câble par cinq ou six mariniers, remoBtait lentement la rivière entre Cambes et Beaurech.

Ce bateau était une espèce de chaland dans la forme de ceux que ^es marins du haut pays appellent des sapines et qu*on nomme des péniches sur les rivières du nord et du centre de la France.

A cette époque, le remorquage à vapeur n'existait pas, comme on pense, et tous ceux qui voulaient remonter la Garonne étaient obligés de haler eux-mêmes leur bâtiment ou de le faire haler par des chevaux.

La sapine qui nous occupe portait le nom de Grande- Cadichonne, ce qui était au moins une étrange coïncidence. Ceux qui tiraient péniblement sur le câble, à l'aide duquel ils la faisaient avancer, avaient tous le costume traditionnel des marins de rivière : un lourd pantalon sombre, une chemise de laine rouge, dont les pans flottaient, et un de ces chapeaux de toile ci -ée appelés sur-oit.

Quoique la besogne fût dure et que le courant pesâî sut le bateau, ces homme? étaient d'asf^^ez bonne humeur. Quel- «vTaes-uns charmaie::t i'ennui de la route en fredonnant dej

chansons plus ou moins immondes; les autres . échangeaient dea lazzis.

Trois au moins sur les six étaient sous Tempire d'une émotion alcoolique parfaitement caractérisée.

Sur le bateau, si dans la brume on avait pu l'apercevoir de la rive, on n'aurait vu que la silhouette d'un matelot placé au gouvernail.

Mais en pénétrant par un panneau dans une petite chambre habilement dissimulée à l'avant du bateau, on aurait assisté à un spectacle assez curieux et à une conversation plus curieuse encore.

Sur une couchette absoîumett semblable à celles qu'occupent les matelots à bord de tous les navires, était étendue une jeune Slle dont les tr^flts exprimaient, au milieu de l'engourdissement pevi naturei dans lequel elle semblait plongée, une îcMgu2 suprême.

Trois hommes assis autour d'uu baril dressé sur son fond causaient en buvant du rhum.

— Est-elle jolie ! disait l'un d'eux qui portait des vêtements taillés à la dernière mode et qai, par ses manières et son langage, semblait appartenir à la meilleure société,

— Ah 1 c'est un morceau de roi, répondit un deuxième personnage, que le lecteur, s'il l'avait vu, aurait reconnu tout de suite, car c'était le cul-de-jatte En-dus, qui n'avait pas encore quitté son pourpoint de prince de Monterabeau.

— Mais n'est-elîe pas blessée ? dit en se levant le premier interlocuteur. Là, sous ses cheveux, je vois du sang.

— En effet. C'est elle-même qui, en se débattant, s'est entr'ouvert le crâne. Mais, rassurez-vous, la boisson que je lui ai fait prendre, tout en l'endormant à mon gré, adoucira ses souffrances et demain il n'y paraîtra plus.

— Dieu I qu'elle est belle I répéta celui qui avait parlé le premier.

— Très belle, très belle, riposta En-dus, mais cette fois fivec une nuance d'impatience.

L'autre releva la tête, et ceîui des trois personnages qui n'avait encore rien dit laissa errer un faible sourire sur ses lèvres.

— Est-ce que ce témoignage d'admiration..,

— Me gêne ? acheva En-dus, ^ Oui.

ÏÇ;S RITNF.S HANXéES 6S

~- Non, monsieur de Sa^ntac, nou, il ce me gêne pas. Seulement je vous ferai observer que nous ^.ommes ici pour traiter d'une effaire très sérieuse ; et aepuis une demi-heure que vous êtes dans mon bateau, vous n'avez cessé de pousser des exclamations étrangères au but réel de notre entrevue.

M. de Saintac, car c'était bien lui, toisa le chef des brigands avec une certaine hauteur.

— Oh I ne prenons pas ces grands airs, s'il vous plaît, reprit En-dus, nous traitons ici de puissance è puissance. Vous avez une besogne difiicile à mener à bonne fin et il vous répugne de mettre la main à la pâte, n'est-ce pas cela ?

— Après '/

*~ Vous possédez le nerf de !a guerre, comme dit Figaro, et nous, nous sommes de ceux que vous croyex assez dépourvus de scrupules pour ne pas reculer devant...

En-dus s'arrêta.

*— Devant un crime, acheva brutalement, et cependant d'une voix très sympathique, le troisième personnage, qui n'avait pas encore ouvert la bouche.

Ce dernier interlocuteur était un jeune homme de fori bonne mine, à barbe blonde et très soyeuse.

Autant qu'on en pouvait juger, il était de haute taille, bien pris, un peu recherché dans sa toilette. Ses yeux "illaient d'un éclat très vif et l'on y lisait la résolution.

Une chose, cependant, déparait cet aimable ensemble : sa bouche. Elle était affreuse, très contournée. Le sourire seul lui rendait un peu de charme, aussi prsnait-il grand soin de la recouvrir de ses longues moustaches blondes très soignées» et de rire presque sans cesse.

— Sémillant a raison, reprit En-dus, pourquoi hésiter à appeler les choses par leur nom.

Saintsc garda le si^eoce.

— Donc, reprit le chef de bandits, vous ête* la tête, fiDus sommes les bras ; quelqu'un vous gêne, nous le sup- ' rimons.

Sa in tac resta muet,

— Dites donc, monsieur le Mirliflor, s'écria En-dus, visiblement contrarié de ce silence, est-ce que vous daignerez répondre ?

A ce mot de Mirliflor, qui, dans la bouche du brigand,

avait le sens d'une injure, Saintac se leva brusquement.

— Je n'entends pas, dit-il, que vous le preniez sur ce ton-là.

— Vraiment î dit le bandit en éclatant de rire.

— Non, insista Saintac en frappant du pied,' non je n'entends pas cela, drôle. Je vous payé et je vous paye grassement, c'est suffisant, je pense. De là à me traiter sur un pied d'égalité il y a loin, je vous le jure.

Le jeune homme que le prince de Montcrabeau avait désigné sous le nom de Sémillant s'était levé aussi en voyant Saintac le prendre sur ce ton. Quant à maître En-dus, il n'avait pu les imiter, et pour cause.

— Ne vous fâchez pas, monsieur, dit Sémillant d'une vois câline et avec son éternel sourire.

— Vous, je ne vous parle pas. Je sais bien, reprit Saintac, que vous êtes une espèce de garde du corps d'En-dus, mais cela ne m'effraye pas. Dieu merci, je ne suis pas manchot, et un homme ne me fait pas peur, ni même un homme et demi, ajoutf-t-il, en faisant allusion aux infirmités du chef de la bande.

Il faut le dire, M. de Saintac, en ce moment, était très crâne. On sentait que réellement il n'avait pas peur des deux hommes avec lesquels il se trouvait enfermé dans cette chambre de quelques pieds carrés.

— J'ai vu de près, reprit-il, des dangers plus grands que ceux que je cours en ce moment ; n'espérez pas m'intimider. Il vous faut de l'argent, j'en ai, je vous en donnerai beaucoup.

Les yeux du bandit étincelèrcnt à cette promesse.

— Mais, reprit Saintac, n'oubliez pas ceci : je n'obéis s. personne, c'est moi qui commande partout où je suis ; partout, entendez-vous bien, monsieur En-dus, et je crois qu'avant longtemps vous ne pourrez en douter.

En-dus, à son tour, se taisait.

— Je connais vos secrets mieux que vous-même.

— Oh I firent les bandits d'un air de doute.

— Mieux que vous, monsieur Joseph Dupin ; car dans les souterrains des ruines de Rouquez, par où vous com- • îuniquez avec la tour des Chouettes...

A ces mots, En-dus et Sémillant dressèrent l'oreille.

— Je connais, reprit Saintac, deux passages par où, quand je voudrai, j'introduirai tout un escadron de gendarmes.

On entendit la cLnlc d'an corps dans l'eau (page 77).

— Ce son^ là des menaces vaines, dit Sémillant.

— Libre à vous de penser ainsi, répliqua Saintac. EiQ-dus était resté sileTicicux. Seulement, par un mouvé*

ment presque impei ceptible, il s'était rapproché de îa couchette où sommeillait la Jeune fille.

Tout à coup, avec son agilité de chat, il s'élança sur le petit lit. Ce corps tronqué, qui semblait obéir uniquement aux mouvements des mains, ce corps tronqué s'appuya sur le corps inanimé de Marinettc. C'était quelque chose de hideux que le spectacle de ce rapprochement.

Une expression de fureur bestiale s'était peinte sur les traits du monstre.

Saintac, à cette vue, s'avança involontairement d'un pas.

— Qu'allez-vous faire ? s'écria-t-il.

— Ah l ah I Ceci vous émeut, ricana Joseph Dupin.

— Laissez cette jeune fille ! hurla Saintac hors de lui. C'est moi, reprit En-dus, qui suis le maître ici, et

cette enfant m'appartient. Je l'étranglerai donc sous vos yeux pour vous prouver que moi seul ai le pouvoir de commander ici.

Saintac s'élança vers le bandit,..

— Mais vous ne l'aimez donc pas I dit celui-ci, qui s'apprêtait à enfoncer ses ongles de tigre dans le col blanc de ia ravissante jeune fillette.

Le danger que courait Marinette suffit à calmer le mari d'Hermine. D se rassit et dit, d'une voix où perçait la violence dont ce tempérament était pétri :

— Soit, laissez cette enfant et parlez, commandez, faites ce que vous voudrez, je vous écoule.

-«. Ah I ah ! vous voilà plus maniable,

Je vous écoute, répéta Saintac sur an ton d'autorité

qui en imposa aux bandits malgré eux.

Si je vous ai compris, commença le prince de Mont

crabeau, il y a au monde un obstacle à voire bonheur, à votre fortune ou à votre ambition,

^ Oui.

— Cet obstacle est un enfrait

— Un adolescent bientôt.

^ Riche ?

— Prodigieusement riche.

Bien. Si cet enfant on ce jeune hoiïJirfe meurt, v-ouî^

en héritez.

— Non. pas moi.

- Mme de Saintac, alors.

. Oui.

A ce nom de Mme de Saîntac, celui qu'on appelait Seirillant leva sur 1« mari un regard dans lequel un obser- V '!r attentif eût deviné de l'envie, de la haine et peutt;. e triîclque chose de plus.

— Si je ne ma trompe, reprit En-dus, cet enfant se nomme David.

— Précisément.

— Et c'est un des héritiers du juif Samuel.

— Birn n'est plus exact.

— n iL-ut faire disparaître ce jeune David.

— Oui, répondit Saintac,

— Par quel moyen ?

— Cela r ; me regarde pas, c'est votre affaire.

— Et combien donnez-vous pour mener à bonne fia c^te utile entreprise ? demanda en gouaillant le terrible bandit.

— Fixez vous-même la somme que vous voulez, répondit Saintac sur le ton d'une suprême indifférence.

En-dus, qui s'attendait à être marchandé, dit :

— Un million.

Le jeune Bordelais releva à peine les yeux et répondit :

— Un million, soit.

Cette réponse laconique fit faire un soubresaut au corps mutilé d'En-dus. îl soupçonna un piège.

— Quelle garantie m'offrez-vous ? demanda-t-il.

— Je vous donne cent mille francs d'arrhes, répliqua Saintac.

— C'est bien, dit En-dus, complètement satisfait. Il y a ^jlaisir de travailler pour vous. Maintenant entendons-nous bien. Il faut que ce jeune David disparaisse,

— Oh 1 non.

— Comment non ?

— Non, il ne faut pas qu'il disparaisse.

— Que faut-il donc alors ?

— Il faut qu'il meure.

— C'est la même chose.

— Eh ! non, ce n'est pas la même chose. Vous me faites vraiment hausser les épaules, tant vous êtes peu intelligent.

£n-dus ne se formalisa pas. Le million, les cent mille francs d'arrhes et surtout l'air d'autorité qu'affectait Saintac, tout cela l'avait réduit au rôle à l'idée duquel il se révoltait tout à l'heure, au rôle d'obéissant serviteur.

68 Là JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTE

~~ A votre tour, dit le chef ûc& malfaiteurs, expliquez* vous.

— Connaissez-vous les lois ? demanda Saintac,

— Oui.

— Lesquelles J

— Principalement le Code pénal, répondit En-diii ea souriant.

— Et le Code civil 1

— Pas beaucoup.

— Si vous le connaissiez, vous sauriez, que ■:. David, pour que ma femme puisse «n hériter, ne doit pas disparaître.

— Ah I

— Il doit mourir, mourir au su de tout ïe monde. Qu'il trépasse de sa mort naturelle ou qu'il succombe à une mort violente, il faut que son décès «oit constaté par les autorités civiles.

— Et s'il disparaissait âteulement ? demanda Sémillant. — ' On déclarerait simplement son absence et l'on serait

obligé d'attendre dix ou onze ans avant d'être envoyé en possession de son héritage.

*^ Ah I je comprends, dit En-du$.

/ — C'est heureux.

— Seulement, reprit le bandit, la besogne est bien plus difficile.

. — En quoi ?

>-- En ce que la mort violente d'un homme, quelgue précaution qu'on prenne, peut laisser des trâces. ~ C'est possible.

— Et il est toujours des gens assez indiscrets pour chercher à savoir à qui il faut imputer cette mort.

— Eh bien ? demanda froidement Saintac.

— Eh bien I la police pourrait bien découvrir quelque chose et, de fil ea aiguille, remonter jusqu'aux auteurs de ce crime.

— C'est vrai, maïs c'est à vous à vous arranger de façon à ce que la police n'y voie que du feu.

— Comment ?

— Mais, mon cher monsieur, c'est votre métier, ce n'est pas le mien.

— Possible, reprit En-dus. Cependant, si, par hasard, j'étais arrêté et qu'on me fît parler, vous seriez person-

nellement Intéressé à ce que votre nom ne fût pas prononcé.

— Cela veut dire ?

— Que vous seriez notre complice, après tout, et que vous vous dégagez bien lestement de votre responsabilité. Cela m'étonne d'autant plus, que vous avez, j'en suis certain, quelque moyen ingénieux à nouj recommander plus spécialement pour arriver à notre but.

— Soit. Ce jeune homme, cet enfant a un goût très prononcé pour les longues promenades en voiture,

— Bien.

— Ses chevaux sont des bêtes très fougueuses...

— Cela suffit, interrompit En-dus. On fera entrer chez lui, en qualité de garçon d'écurie, un homme à nous, et, quelques jours après, il arrivera un accident.

— Quelle sorte d'accident ? demanda Saintac.

— Les chevaux s'emporteront et... vous devinez le reste.

— A peu près. Mais si Ton découvre que les chevaux ont pris un breuvage excitant ou qu'on leur a enduit îo croupe de substances corrosives, on voudra savoir queî sera l'auteur de ce méfait.

£n-dus réfléchit un moment. Puis il se frappa le front.

— Ne pourrait-on pas, dit-il, faire retomber les soupçons sur quelqu'un qui vous gênerait.

Saintac sourit imperceptiblement.

^- Sur un Main-Fîardye, par exemple.

— Non, non, dit Saintac, sur quelque autre personne.

— Que voulez-vous dire ?

— J'aimerais assez faire d'une pierre deux coups,

— Parlez,

— Si le jeune David venait à mourir de mort violente, on rechercherait alors quels sont ceux qui pouvaient avoir intérêt à sa mort.

— Oui, mais je ne comprends plus bien.

— Pourquoi ?

— Parce que c'est vous qui avez intérêt à la mort de David.

— Vous vous trompez.

~ Comment I je me trompe, s'écria En-dus en éclatant de rire.

— Certairement.

— Vous allez m'apprendre en quoi je me trompe, alors.

70 LA JUIVS DU CÎTATEAU-TROMPSTTI

— Mais, en ce que ce n*est pas moi le moins du monde qui hérite de M. David.

— Mais alors... fit le bandit, qui n'osa pas achever.

— C'est ma femme.

— Ah î murmura En-dus, qui hésitait à comprendre. Ce chef de malfaiteurs était vraiment épouvanté par ce

qu'il entrevoyait dans l'esprit de son interlocuteur.

— En effet, dit Sémillant, dont la figure s'illumina d'une expression indéfinissable, c'est Mme Saintac qui hérite.

-— Et puis ? fît En-dus.

— Et puis, rien n'est plus simple, reprit Sémillant. La justice, si nous savons nous y prendre, aura de bonnes raisons pour croire que Mme Saintac, avide des biens de M. David, l'a aidé à passer dans l'autre monde.

Saintac n'ouvrait pas la bouche. En-dus le regardait, presque effrayé.

— Cette supposition, d'ailleurs, ne peut pas être admise une minute, continua le jeune bandit, qui ne riait plus et dont l'œil ardent s'était posé sur Saintac ; aussi espéronsnous que Mme de Saintac sortira blanche comme neige de cette accusation.

— A moins, cependant, ajouta Saintac, qu'on ait accumulé contre elle tant de probabilités qu'elle ne puisse se soustraire à cette grave responsabilité.

Les monstres eux-mêmes aiment leurs femelles. £n-dus fut réellement épouvanté de ce qu'il entendait.

Mais il songea au million, et bientôt il se remit de son émotion.

— Expliquons-nous catégoriquement, dit-iL .— A votre aise, murmura Saintac.

^— Vous voulez dire qu'il faudra dresser autour de Mme de Saintac tant d'embûches, tant de circonstances accusatrices, que l'opinion publique elle-même, qui la vénère, finisse par l'accuser, la maudire...

— Et la condamner avant les juges...

— Qui n'y manqueront pas, ajouta le bandit. Ah I par ma foi, monsieur de Saintac, vous êtes un homme beaucoup plus fort que moi.

— Vous me flattez, dit Saintac dédaigneux.

— Non, vraiment.

j — Mais, reprit le mari d'Hermine en désignant Sémillant, vous avez là un camarade qui me paraît tout parti-

culièremenl intelligent. Si «^ou^ m*en croyez, vous lui donnerez de ravançement.

— Encore plu:> ialclii...... ^^c ta ne crois, pensa Se-

aiilîant, qui reprit soc sourire aimable.

— Voire plaij, rnoasieur, continua En-dus, est excellent Mais il comporte une infinité de détails auxquels nous devrons songer quelque temps, II ne faut rien abandonner au hasard dans de semblables entreprises et nous ne pourrons commencer rien de sérieus avant cinq ou six semaines...

— Le temps de tendre la toile d'araignée à laquelle se prendra Mme de Saintac, ajouta Sémillant.

— Je ne suis pas très pressé, remarqua Saintac.

— Alors, où vous reverrai-je ?

— A la Tour des Chouettes.

— Quand ?

— Dans quinze jours.

-^ C'est convenu. Mais faites-moi prévenir du jour et de l'heure de votre visite, parce que l'un ou l'autre de mes fidèles pourrait bien vous envoyer, comme par mégarde, une balle dans la tête s'il vous prenait pour un curieux.

— Ne vous inquiétez pas de cela.

— Mais, au contraire, je m'en inquiète beaucoup, touj représentez pour moi un joli million.

— Ne vous inquiétez pas, vous dis-je. Je serai à vos côtés, dans le grand souterrain de Bouquey avant qu'aucun de vos hommes se doute de ma présence daxu le pays.

En-dus le regarda avec de grands yeux.

— C'est ainsi, reprit froidement Saintac

Le jeune Sémillant souriait de plus belle. Saintac reprit la parole au bout de quelques minutes :

— Eu-dus, dit-il d'un ton de commandement.

— Que désirez- vous ? demanda le bandit, qui parut sortir d'un rêve.

— Où sommes-nous ?

— Bien près du pont de Beaurech.

— Ce n'est pas probable»

' — Pourquoi ?

— Parce que...

Saintac s*arrêla court et parut prêter une oreille attentive.

— Rien encore, dit-il.

Puis, reprenant la conversation :

— Ce n'est pas pour rien, dit-il que j*ai ordonné à vos hommes de chanter sans cesse en tirant le bateau sur le chemin de halage.

— Ah!

— Leur chant est pour quelqu'un que j'ai apposté un signal auquel il répondra par un autre signal... Ecoutez.

On garda le silence.

— N'entendez-vous pas résonner la corne des vendangeurs ? demanda le mari d'Hermine.

— Si, répondit Sémillant, c'est bien cela que je viens d'entendre.

£n-dus ne dit mot.

— Oui ! oui I reprit Saintac, je l'entends distinctement maintenant, faites-moi mettre à terre, En-dus.

. — Je suis à vos ordres.

— Vous vous rappellerez notre conversation d'aujourd'hui ?

— Certes I fit le bandit.

— Vous n'en oublierez aucun détail ?

— Je ne crois pas.

— Dans quinze jours vous recevrez ma visite.

— C'est convenu. Sémillant va vous conduire sur la berge.

On ne se salua pas. Les politesses entre pareilles gens étaient choses complètement inutiles.

Seulement, au moment où Saintac allait monter sur le pont du bateau par une petite échelle fort roide, il s'approcha de la couchette et prit Marinette dans ses bras.

— Que faites-vous ?

— Je l'emporte, parbleu !

— Où donc ?

— Maître En-dus, vous êtes bien curieux.

— Mais I...

— Vous ai-je payé l'expédition de cette nuit ? ~ Oui.

— Eh bien ! ne vous occupez pas du reste. Vous avez un défaut qui finira par vous porter malheur ; vous êtes trop eccîia à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas.

En parlant ainsi, Saintac, qui était évidemment doué d'une force physique très grande, avait enlevé comme une plume l'enfant endormie.

*— Qu*y cht-iî pour votre service, demanda en patois un petit homme très âgé (page 82).

Chargé de ce fardeau, il descendit dans le canot i l'aide duquel Sémillant allait le conduire à terre. — A revoir, En-dus, dit-il à demi-voix.

74 LA JVIVT, J>V OHArP.AU»TROÎÎP>:TTK

— A revoir, monsl«i7r, dit 1« cuî-de-jatte, qui de s«s mains s'était hissé jusque sur le rebord du bateau.

— Je pousse 1 demanda Sémillant- ' — Pouss«, lui dit Saintac.

ï!n deux coups d'aviroc l'embarcation gagna le bord, et Saintac en descendit portant toujours la jeune fille dans ses bras.

A peine avait-il fait quelques pas sur le chemin de halage qu'il sifflotta d'une certaine manière, et aussitôt un homme d'une taille très élevée et d'une corpulence développée s'approcha de lui et lai adressa quelques paroles dans un langage inconnu.

Saintac répondit dans le même jargon. Le colossiS prit à son tour la ieime f?ll^ e*. l'cropoî-ta comme une plume.

•Les deux hommes et Tenfant qu'ils enlevaient disparurent bientôt dans le brouillard.

^ Sémillant revint à force de rames è bord du bateau où rattendâit En-dns.

Quand celui-ci vit son camarade de retour, il cria aux bandits qui remorquaient la sapine :

— ■ Et maintenant, un peu plus "ite que ça, n'est-ce pas ?

Les hommes halèrent vigoureusement sur la corde et, sous cette impulsion, le bateau d'En-dus prit une marche plus accélérée.

En-dus et Sémillant s'assirent côte à côte sur l'avant et se mirent à causer.

On devine gisement que îe sujet de leur conversation ne fut autre que la visite de M, de Saintac et les paroles qu'il avait prononcées.

Les deux bandits tombèrent d'accord que le mari d'Hermine les avait stupéfiés l'un et l'autre.

Ils causaient è voix basse pour que l'homme qui se tenait k la barre ne les entendît pas,

— Il est plus fort que nous, disait En-dus, et il m'a intin.ldé.

— Ça s'est bien vu, tu es joliment maladroit

— Moi, maladroit !

— ' Mais, certainement,

— Ah ça t blanc bec,

— Bien l tu vas te fâcher. Tu es tror> orgueilleux, mon cher En-duî. Qu'est-ce que ç^ pouvait te faire que C€

LES RUINES HANTÉBS 75

particulier eût Tair d*être le maître et voulût te commander.

— Mais...

— Moi, je l'ai trouvé bien bête de monter sur ses grands chevaux à cette occasion. Tu aurais bien dû être plus spirituel que lui.

— Mais pourquoi ?

— Parce que nous Taurions fait bavarder et nous aurions su bien des choses qu'il nous a cachées.

— Lesquelles ?

— ' Mais, entre autres, quels sont les souterrains qu'il connaît pour pénétrer dans la Tour des Chouettes.

— Bah ! c'est sans importance. Et il s'est moqué de nous.

— Non, il ne s'est pas moqué de nous. Mais nous pouvons nous moquer de lui.

— Comment ?

— Il t'a dit ce qu'il attend de nous ?

— Faire mourir le David et de telle façon que Mme de Saintac soit accusée de ce crime.

— Oui.

— En sorte que lui qui a un fils âgé de deux ans sera nommé tuteur et mangera cette fortune" si bon lui semble.

— Qu'est-ce que ça nous fait ?

— Comment ! qu'est-ce que ça nous fait ?

— Puisque nous avons le million.

— Ah ! ça, il te suffît à toi d'un million ?

— Il y a bien des gens qui se contenteraient à moins.

— Tu n'es pas né pour les grandes entreprises, mon pauvre En-dus. Tu sais te moquer admirablement de la police ; tu la joues par-dessous jambe, sans plaisanterie, mais tu ne comprends rien à ton métier ni aux sérieuses opérations.

— Allons ! tu vas me faire la leçon.

— Eh I non. Mais je ne peux m'empêcher de penser que ce fameux millioa qui te fait ouvrir de si grands yeux, il ne te le donnera peut-être pas.

— Comment ?

— Parbleu I tu toucheras bien cent mille francs d'arrhes. Mais qui te dit qu'une fois le coup fait, il ne te plantera pas là.

76 LA JUIVE mi CHÂTEAU-mOMPETTB

^ Ohl

— Et d'ailleurs quand même îî îe îe donnerait, qu'est-ce que c'est que ça pour un homme qui héritera d'une soixantaine de millions.

— Le jeune David est-il aussi riche que ç^ ?

— Non, mais il y a aussi la fortune de Mme de Saintac.

— C'est vrai^ dit En-dus, les yeux allumés par la convoitise.

~ C'est une affaire, reprit Sémillant, qui devrait nous rapporter ciî^q millions.

— Mais nous avons accepté maintenant.

— Oh I ce n'est pas ça qui m'embarrasse.

— Tu as donc une idée *?

^ — Et une fameuse !

<— ' YoyoGs-la.

— n faut combiner nos affaires tout simplement de façon à compromettre Mme de Saintac. Mais garder dans nos mains la preuve qu'elle est innocente, et que c'est son mari qui aura fait le coup.

— - En effet, l'idée vaut la peine d'être étudiée.

— Lorsque le petit sera mort et que la justice se mettra en campagne, nous demanderons nos cinq millions à Saintac.

— Et s'il refuse ?

— Nous irons porter à sa femme et à la justice les pièces qui établiront l'intention du Saintac de faire passer sa femme pour une misérable. Le service que nous lui rendrons alors vaudra bien cinq millions.

— Brave Sémillant, dit En-du5 d'un air bonhomme en frappant sur l'épaule de son jeune camarade, &ais-tu que tu es extrêmement intelligent ?

— Je le sais.

— Et que je ne regrette pas de t'avoir nommé premier lieutenant. J'avoue même que je me conduisais comme un imbécile dans cette affaire. Ce million m'avait aveuglé.

— ' Tu ne pensais sans doute pas qu'il t'en restera peu lorsqu'il faudra récompenser, et grassement, la plupart de ceux qui serviront dans cette affaire.

— Tu as encore raison ^ mon petit Sémillant, quand je me retirerai, c'est à toi que je donnerai îe commandement de la troupe. Je t'apprendrai par la même occasion les

moyena mystérieux qu« j'emploi* pour me faire obéir et respecter.

Le jeune banditj à ces mots^ ne put s*empêcher de sourire.

En-dus, lui, devenait peu à peu communicatif. Tout à coup, après quelques autres propos dans lesquels il avait laissé paraître pour son lieutenant une confiance familière :

— Eh I dit-il en riant de bon cœur, il y aurait bien encore un autre moyen d« devenir tout de suite le chef de la bande.

— El lequel ? demanda 1« Jeune homme sur le même ton de bonne humeur.

— Mais ce serait simplement...

En-dus s'arrêta. Il craignait d*en dire trop...

— Achève, dit Sémillant.

— Bah I tu es brave et un ami, reprit En-dus, je peux bien faire cette plaisanterie.

— Quelle plaisanterie ?

— Si tu voulais devenir chef de la bande, tu n'aurais qvJà me poignarder.

— Ahl

— A me jeter dans la Garoc-u^.

— Tiens 1

— Et comme je n'ai jamais pu parvenir à nager sans mes jambes...

— Et que d'ailleurs dans ce brouillard tu aurais quelque peine à trouver le bord.

— Je me noierais infailliblement.

— Sais-tu, dit tranquillement Sémillant à son tour, que tu viens de me donner un« idée excellente...

En-dus éclata de rire.

— Et que je vais la mettre à exécution.

Le chef des bandits, toujours riant, pensa que Sémillant continuait la plaisanterie et se tourna vers lui. Mais, au nême moment, il reçut en pleine poitrine un coup de i>oignard magistralement appliqué.

— Je profite de te» leçons, mon maître, dit le jeune bandit.

En-dus poussa un soupir étouffé et chancela. Sémillsjat le poussa simplement.

On enlendlt 1* chute d'un corps dans l'eau, et le silence

ne fut interrompu que par les han I que poussaient les faux mariniers en tirant sur leur corde.

Le matelot qui était à la barre avait entendu la chute d'En-dus. Il cria de sa place :

— Quelqu'un est-il tombé à l'eau ?

— Je n« sais pas, répondit Sémillant.

^ Où est En-dus ?

. — Il était là il y a une minute, répondit le jeune bandit, t — Il n'y est donc plus.

— Je n'en sais rien, répliqua Sémillant. En-dus I Endus I se mit à appeler celui qui venait de l'assassiner.

— Eh bien I il ne répond pas ?

— Non, par ma foi.

— Alors, c'est lui, ajouta le marinier, qui est tombé à l'eau.

— On cria alors aux hommes de s'arrêter. Sémillant, avec un empressement et une ardeur incroyables, sauta dans l'embarcation et se mit à parcourir la rivière dans tous les sens en appelant son chef. Mais, comme on pense, il iMî le trouva pas.

Au bout d'une demi-heure de recherches inutiles, le lieutenant désespéré en apparence remonta sur la sapine.

— Mais, comm-ent ceJi est-il arrivé ? demanda l'un des hommes qui traînaient le bateau.

— Est-ce que je sais ? répondit le jeune brigand. J'étais dans la chambre lorsque j'ai entendu Mathieu me demander si quelqu'un était tombé à l'eau, et je n'ai plus vu £n-dus.

Il se sera noyé.

— En-dus ne se noie pas, déclara solennellement et effrontément Sémillant ; les différents tours de passe-passe auxquels le cul-de-jatte avait habitué ses hommes semblaient justifier les propres paroles du meurtrier.

— Qui sait, reprit celui-ci, qui sait si le capitaine n'a pas eu besoin de disparaître pendant quelques jours. Vous n'ignorez pas qu'il n'a pas toujours la précaution de nous mettre au courant de ses affaires.

— C'est vrai.

I — Je venais de bavarder avec lui. Il n'avait <j€rtainement pas l'intention de se suicider.

— » Parbleu I dirent en chœur les bandits.

— Il aura eu besoin d'aller à terre. Je l'ai toujours

soupe ,.t^ . . «T.our«tt««, dit Sémiîlant d'un ton

badin qui r*i»surji ios oiaiiaiteurs,

l — Ob ! c'tcvî blea «ûr qa'il n*«st paa tombé à l'eav par (hasard, rem<r!^ua U mênii^ Mathicii qu'on venait de nom- "zner.

— Cela a« doit pas «nîpècher d^a faire aoa aJBPaires et cotre devoir, reprit 'e iienten.mt Où «ommes-nous ici ?

— Au fort Marciiâis.

— C'est bien, il faut mouiller alors.

On entendit Tancrc tomber dans la rivière.

— Et maintenant, me.s enfants, dit Sémiîlant k demivoix, dispersez-vous, et que dans une heure tout le monde «oit à la Tour des Chouettes.

80 lA JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTB

ÎV

Les gendarmes et ceux qui les avaient accompagnés venaient d'entrer par la grande route dans le bourg d© Beaurech.

— Ici, dit Main-Hardy€. C*est Budos qui va nous guider, puisqu'il connaît le pays.

— Je connais le chemin de Cossour.

— Seulement ?

— Oui.

— Vous n'avez jamais vu la Tour des Chouettes alors ? demanda le jeune agent de police.

— J'ai aperçu une fois en hiver, à travers les arbres, une espèoe de donjon qui est à droite du chemin.

— Ce doit être cela.

— Mais je ne saurais vous y conduire. Il doit y avoir des sentiers fort durs 'à escalader.

— n fau* prendre un habitant du pays pour guide, dit l'officier de gendarmerie.

— Si l'on en trouve.

— Mais, parbleu l nous prendrons le premier veno.

LB8 RUINES HA^réx*

— Je doute, fit l'agent de police, qu'aucun d*eux coc^ mte à nous conduire.

Pourquoi ?

Castévac courait grand risque de ne pas en apprendre davantage (page 89).

' — D'abord, parce que ces pauvres gens doivent êtr« ftou» l'empir« de la terreur qu'inspirent le* bandits dani tous les environs.

— Et ensuit* ?

Z2 î^. .JD1¥.?8 UV CEAT£AU-THOMP«rfS

— Ensuite, parce que voici 1« nuit tout à fait tombée et que» daiLS ce brouillard, sa peuc sera plus grande encore.

— Bah ! bah I

— Ajoutez à cela, mon lieutenantc dit dors Maîn-Hardye, que si nous forçons un des paysans à nous guicer, rien ne ïui sera plus facile que de nous échapper et de nous laisser dans le plus grand embarras.

— D'autant plus que nous n'y verrons pas plus loin que notre nez.

— Je ferai allumer des torchas.

— Ce serait une imprudenci? insigne.

— Une imprudence I

— Oui, car chaque îuem* servirait de point de mire aux bandits qui pourraient bien qou« envoyer des coups de iusil.

— Vous pensez qu'ils iraient jusque-là ?

— On les dit audacieux, déterminés et capable* de tout.

— Je ne veux pourtant pas avoir fait ces quatre lieues pour rien, dit roflicier. On rirait bien à Bordeaui de nous voir revenir non seulement bredouilles, mais encore sans avoir rien fait pour dénicher le gibier.

— Je suis ici pour vous obéir. Ordonnez, lieutenant, reprit l'agent, nous marcherons.

— Eh bien, frappons à la première porte, et demandons à celui qui nous répondra de nous conduire à la tour.

— Soit.

On frappa, en effet, à une maison basse qui faisait jus> tement face au grand portail de Téglise.

— Qui va là ? demanda une voix de rintérieur.

— Oh ! oh I c'est bien singulier, dit Main-Hardye.

— Quoi donc ? demanda Malbessan.

— On dirait que c'est la voix de Saintac.

— Je n'osais pas le dire, répondit à voix basse Malbes^ San, mais cela m'a fait ce même effet.

— Qui va là ? reprit la même voix.

— Ouvrez, au nom de la loi, dit l'officier. La porte fut enirebailleé.

— Qu'y a-t-ii pour votre service ? demanda en patois un pet'l homme très âgé, qui se montra sur le seuil, et qui n'était pas évidemment celui ^ a?sit parlé Is »re« ^^ier.

LSS RUINES HANTl&ES 83

, ^. Nous voudrions trouTer dans le village un homme qui consentît à nous conduire à la Tour d-es Chouettes.

— Ah I ma foi 1 mes bons messieurs, vous avez du bonheur.

\ — En «îuoi ?

U- En ce que voujs avez frappé à la seule maison oè Toti voudra vous guider.

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