‹ Les ruines hantéesChapitre 2 sur 15 · Comment · texte numérisé non relu

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4~ Tous les habitants de Beaurech sont des p^^ltrons qui croient aux histoires de revenants qu'on raconte sur la tour, et pas un n'oserait s'y aventurer, si ce n'est moi.

— Vous V

— iMoi ou mon fils. C'est que, voyez-vous, mes bons messieurs, nous avons été soldats l'un et l'autre.

— Soldats ?

— Oui I moi, sous la République, et mon fils, sous Louis XVÎII.

— Enfin, vous consentez.

— C'est->à-dire que mon fils consent.

— C'est bien, où est-il ?

— Le voilà.

Et le petit vieillard poussa devant l'officier un être gigantesque dont la figure avait une expression de niaiserie et de bestialité trop extraordinaire pour ne pas être un peu forcée.

A l'aspect de ce géant, l'officier ne put s'empêcher de dire :

— Je comprends qu'avec une carrure comme celle-là, on n'ait pas peur des revenants.

Le paysan regardait les gendarmes en dessous, comm« s'il eût été occupé à les compter.

Pendant ce colloque, Main-FIardye et ses amis étaient descendus de cheval pour battre la semelle, car ils avaienî cruellement froid aux pieds.

De la porte entr'ouverte jaillissait un rayon de îamièr* qui frappait en plein les gendarmes et qui éclarait sur un petit espace la route sèche sur laquelle piétinait tout le monde.

Tout à coup, Tancrède, qui avait examiné le colos^ el qui ne le trouvait pas de son goût, eut le regard attira par quelque chose qui brillait à ses pieds.

U se baissa vivement pour ramasser cet objet, lorsque

f) i î:>à JGÎVig DU CHATEAXJ-TROMPIÎTÏS;

le géant y mit, eomme par mégarde, It pied dessus et l'écrasa sans rémission.

— Eh I dites donc, Tancien troupier, ôtez-vous donc de là, lui dit alors Tancrède.

— Pourquoi ça ?

— Parce que vous avez brisé avec votre pied d'éléphant une chose que je voulais ramasser.

— Ote-toi donc, Bertrand, dit le vieillard d'une voix mi^llpuse. Le paysan gigantesque eut Tair de n'avoir pas entendu.

L'officier alors poussa son cheval vers lui en lui disant :

— Prenez garde, mon ami.

Bertrand fut bien forcé de »c retirer. Tancrède se baissa et ramassa un petit objet en or, mais qui n'avait plus iTu'une forme incertaine.

^ Il l'examina attentivement et finit par dire tout haut :

— C'est bien cela, je suis sûr que c'est cela ?

— Quoi donc ? demanda l'agent de police. Main-Hardye allait répondre, lorsqu'il vit braqués sur

lui les yeux ardents de l'éinorme personnage dont il commençait à se défier,

— Ce que j'ai à vous révéler, lieutenant, c'est assez important, mais je ne voudrais le dire que devant vous et l'agent que voici.

— Mettons-nous un peu à l'écart, dît l'officier.

— Voilà qui est fait, ajouta peu après l'agent de police t nous vous écoutons :

— Les bandits ont dû passer par ici, dit rapidement Tancrède.

— Qui vous le fait supposer ?

— Je viens de trouver îà, sur la route, une Croix d'or à la Jeannette que j'avais donnée à ma jeune servante pour ses étrennes.

— C'est ce que ce grand imbécile a écrasé 7

— Oui, et je le soupçonne jolimient de l'avoir fait exprès.

— Vraiment.

— Oui, De plus, il me paraît trop niais.

— C'est ce que j'allais vous dire, ajouta Tagenl

— Soyons prudents avec un homme qui doit être d'une force herculéenne et qui peut nous livrer aux bandits commandés pai: En-dus, îe*gu«l» msX arrÎYés déjà d^m

lits I

leur repaire, si j'en croîs c« témoignage de l«iir passage.

— Ce qu'il y a de certain, c'est que Marinette est passée par ici, de gré ou de force, et peut-être est-ce elle qui a laissé tomber cette croix, pour qu'on puisse suivre sa trace.

Après ces (juelques paroles, on" revînt vers la maison.

— Nous avons absolument besoin d'un guide, dit l'officier en s'adressant au vieux paysan, mais ton fils a vraiment l'air trop bête pour que nous acceptions ses services. C'est toi qui nous giuderas.

— Moi ?

'— . Oui. Qu'as-tu à objecter 7

— • Objecter ? je ne sais pas ce que c'est, et Je n'objecta pas, mais j'ai de forts rhumatismes, et cela ne me fera pas de bien d'aller courir la côte dans le brouillard.

— Et crois-tu que cela me fera du bien, à moi ? riposta l'officier.

— Je ne dis pas ça, mais si vous vouliez prendre mon fils.

— Ah, çà I vous faites bien des manières l'un et l'autre. Est-ce que par hasard vous seriez de complicité avec les brigands ?

— Nous 7

~- Oui, vous.

Le géant resta morne et silencieux.

• — Et pourquoi pensez-vous cela ? demanda tranquillement le vieux paysan.

— Parce que je n'ai jamais vu des gens si pleins de façons : Gendarmes, cernez la maison, et arrêtez-moi ces gaillards-là.

Il y eut un moment de stupeur chez les deux hommes. On entendit un bruit singulier dans la maison. Puis, celui qui passait pour le fils s'avança et dit :

— Vous avez tort de vous mettre en colère, mon offi> cier, nous ne refusons, mon père ni moi, de vous conduire à l'endroit où vous voulez aller, .vous pouvez nou« faire arrêter, du reste, nous nous garderons bien d'oppo» »er aucune résistance,

— Ah I ah I vous vous radoucissez, votre pèr« esi-U de votre avis 7

— Oui, répondît le vieillard.

-- C'est bien. Alors, marchons et tî voua voyei: quel)qu«t

chose briller k vos pieds, ayez soîn de ne pas marcher dessus comme tout à l'heure.

— On tâchera, mon lieutenant, répondit avec humilité le colosse, qui décidément avait Tair bi«ii moins niais qu'on ne l'avait cm.

~ Passez devant Tun et l'autre. Gendarmes, pied à Serre.

Les gendarmes à ce coramsndeirrent descendirent de cheval. On mit les bêtes à l'écurie chez le curé qui, précisément, avait un vaste hangar pouvant servir à cette destination, et Ton repartit à pied à travers des chemins un peu défoncés.

Mais cette route bourbeuse était une merveille à côté des ornières, fondrières et trous qu'on rencontra lorsqu'on s'engagea dans le chemin de Cossour.

Si cette voie singulier* est la plus pittoresque du monde, elle est aussi en hiver la plus désagréable qu'on puisse imaginer pour des piétons qui n'y voient pas clair.

A chaque pas, ce sont des rochers qui surgissent comme les degrés d'un gigantesque escalier, et il faut parfois lever le pied à une hauteur de trente à quarante centimètres pour escalader cet obstacle.

Ajoutez à cela que le chemin de Cossour, qui rappelle très bien l'ancienne France, est encaissé entre deux rideaux de lierres, d'herbes parasites, de lianes et d'arbres enchevêtrés comme dans une forêt vierge.

îi en résultait que l'obscurité était devenue plus profonde. Un moment, î'of licier craignit de voir ses hommes se perdre et eut l'idée de leur commander de se tenir par la main.

Nous ne savons pourquoi il ne prit pas cette précaution. Mais ce qui est sûr c'est que lorsque les deux guides eurent c '.traîné les gendarmes et les cinq jeunes hommes hors du clvemin on commença à s'appeler de tous les côtés.

Côs hommes avaient la conscience des dangers qu'ils ieouratent

Toute cette troupe de gens qui se savaient à quelques pas les uns des autres n'avaient plus aucune cohésion.

Il arriva même un moment où ils furent pris, tous, de îa peur de se séparer du gros des gendarmes. Ils firent des efforts pour se grouper, et appelèrent les guides qui !eur répondirent, à droite, à gauche, devant et derrière

LES RUINES HANTéBS 87

eux, comme s'ils se fussent multipliés, ce qui ne contribua pas peu à augmerxter la confusion.

— Sacrebleu î dit l'officier, tous ces serins-là vont «<> séparer el ne se retrouveront plus.

L'épouvantable brouillard s'épaississait encore.

— Mon lieutenant, dit à voix basse un maréchal des logis chef, nous sommes trahis.

— Trahis I comment ?

— N'entendez-vous pas chaque fois qu'un homme appelle qu'on lui répond d'un point différent. Or, les guides devraient être ensemble, et ce sont sans doute les bandits qui nous entourent dont nous entendons le» voix destinées à nous égarer.

— C'est vrai. Rappelons notre monde sur-le-champ. L'officier des gendarmes, qui ovait une voix puissante,

formula un commandement par suite duquel ceux qui l'entendirent se replièrent immédiatement sur lui.

Mais il y avait eu assez de désordre pour que neuf hommes, parmi lesquels on comptait Contran de Castérac et Budos ne reparussent point.

Contran, un peu emporté par son ardeur et guidé par Budos qui venait de reconnaître les lieux, avait monté la côte par un petit sentier. Il allait atteindre les ruines, lorsque quelqu'un qu'il crut être le juide lui cria :

— Où diable allez-vous par là, monsieur ? obliquez à gauche» vous marchez droit à un précipice.

Castérac s'écria :

— Peste I voici un avis salutaire. Merci, mon garçon, du bon conseil, Budos, venez-vous, votre mémoire est en défaut.

Mais Budos ne répondit pas à cette interpellation. lï n'était plus aux côtés de Contran.

Celui-ci s'inquiéta d'abord :

— Budos I Budos I cria-t-il.

Le silence seul lui répondit. Pais, comme il s'était rerah à appeler de toutes ses forces, il entendit tout à fait è sa gauche quelque chose comme une réponse à sob appsi, et il se dirigea de ce côté.

Mais il ne retrouva pas son ami. Seulement, après «Toîr passé dans un petit bois de pins, il se trouva sur un che- Tiin, quelque chose comme un large sentier qu'il se mi« i suivre.

g g LA JUIVE Dî; CïLi.TEAU-TROMPETT»

ïje ses compagnons il n'avait aucune nouvelle, et il n'entendait rien qui pût lui indiquer dans quelle direction ils se trouvaient.

— Bon ! me Toilà perdu cette fois et bien perdu. Si cet officier avait seulement l'idée de fair« fair» une décharge générale, il saurait de quel côté il faut marcher.

Malheureusement, le chef des gendarmes que l'absence de ses sept soldats et des deux jeunes gens rendait furieux, ne pensa pas à employer ce moyen.

— Ce qui m'arrivc n'est pas drôle, pensait Castérac. Je cherchais des av-entures, et me voilà enseveli dans un brouillard dont il me sera impossible de me tirer avant demain. Belle perspective que celle de passer la nuit tout entière à errer sans savoir où je suis I

Sans compter que j'ejitends autour de moi des bruits qui semblent prouver que je suis suivi, épié et que les bandits sont à mes trousses. Il faut d'abord échapper à ce danger.

Et, sans hésitation, Castérac s'engagea dans les vignes, au hasard, franchissant les obstacles qui se dressaient devant lui, descendant parfois dans un ravin, escaladant plus tard la crête du coteau.

C'était un plan fort sage, et quelque familiarisés que fussent, les camarades d'En-dus avec le pays, ils n'y voyaient pas mieux que les autres dans cette effroyable obscurité, «t ils finirent par perdre la trace de Gontran qui, n'entendant plus rien de suspect, s'arrêta pour reprendre haleine.

îl venait de s'appuyer à un noyer, en s'épongeant le front, lorsqu'il fut de nouveau mis en éveil par un bruit de voix.

C'étaient deux hommes qui causaient tout haut en marnliant. Cette conversation, qui ne dénotait pas chez ceux qiiï la tenaient l'intention de se cacher, fit croire d'abord à Gontran qjie le hasard l'avait ramené du côté des gendarmes.

Hais le danger qu'il venait de courir l'avait rendu pruiTiRt Avaut de témoigner sa présence en ce lieu, û voulut éc^ut«îr pour savoir $*îl n'avait pas à »ef côtés quelquei €<nnemi.

Et voici ce qu'il entendit :

)— Marchez donc plus à gauche, Sahile, vous savez bien!

LSS RUINUS HANTléiSS âo

quo la rivière esl là, «t qu'un faux pas peut vous y faire tomber.

— Tu as raison.

— Et puis, modérez votre impatience, nous arriverons à temps.

— Je Tespère, répondit celui qu'on avait appeîé Saliile, mais n'oublie pas que ma femme revient ce soir mêni • de Sainte-Groix-du-Mont et que je veux être à Bordeaux pour la recevoir.

— Nous avons le temps, Saîiilc, il n'est pas encore sept heures, et d'ailleurs nous entendrons passer la voiture de madame, qui est bien reconnaissabîe au son des grelots d'argent d-e ses chevaux. Aussitôt qu'elle aura dépassé le bourg, nous monterons à cheval, cl rien ne sera plus facile que d'arriver à Bordeaux une heure avant Mme ds Saiutac.

— Ne prononce jamais ce nom tout haut.

— €'est vrai, Sahiîe, je vous demande pardon.

Ces paroles avaient produit chez Casîérac des impressions subites et différentes qui s'étaient succédé dans son esprit avec la plus grande rapidité. D'abord, il avait senti ses cheveux se dresser sur sa tête à cette idée qu'en faisant un pas de plus il aurait pu aller tomber dans la rivière et s'enfoncer dans la vas« si dangereuse eu cet endroit.

Puis, il oublia bien vite cela lorsqu'il entendit ceS homme qu'on appelait Sahile parler de sa femme et surtoutt lorsqu'il apprit que cette femme était Mme de Saintac, c'est-à-dire Hermine de Grenouillac, la petite-fille de la comtesse Sarah,

Quel était donc ce nouveau mystère ?

Castérac courait grand risque de ne pas en apprendre davantage, car les deux voix s'éloignaient, et la conversation devenait moins distincte, lorsque tout à coup M. de Saintac reprit :

— Parbleu, nous jouons d* bonheur, et j® ne me croyais pas si près de la maison. As-tu la clef ?

— La voilà.

— Ouvrons doucement pour ne pas l'effrayer au cas où elle ne serait plus en léthargie, reprit Saintac.

Contran entendit le grincement d'une serrure, puis le bruit d'une porte qu'on referme avec quelque précaution.

90 I^ JUIVR DU CHATEAU-TROMPRTTB

n &e dirigea en toute hât€ du côté où il pensait trouver la maisK)n, et il fut assez heureux pour Tatteindre sans trop de maladreiise.

Usant de la plus grande prudence, Castérac fit le tour de cette maison, espèce de demeure de paysan, n*ayant qu'un rez-de-chaussée et ne pouvant contenir plus d'une pièce.

Les deux hommes avaient allumé une lumière. Le volet qui fermait l'unique fenêtre de ce misérable logis était, très heureusement pour Gontran, tout \à fait vermoulu, et déjà l'un des coins avait été réduit en miettes ou emporté par quelque accident, en sorte que du dehors le jeune homme pouvait voir ce qui se passait dans la petite chambre,

a n'y avait point de lit, tout l'ameublement consistait en une table, deux chaises informes et un vaste fauteuil en velours d'Utrecht, dont le luxe jurait singulièrement avec l'aspect misérable de ce qui l'entourait.

Dans ce fauteuil était assise ou, pour mieux dire, étendue, une jeune fille d'une merveilleuse beauté.

Autant qu'on en pouvait juger, elle était de taille moyenne, mais admirablement faite.

Ses cheveux, quoique blonds, étaient un peu crépus et avaient des reflets de feu.

Ses grands yeux, d'un noir sombre, étaient grands ouverts, et cependant, à son immobilité, il était facile de voir cru'elle avait été plongée dans quelque sommeil extraordinaire par un narcotique puissant.

Les tons chauds de sa peau, très brune, contrastaient de la façon la plus étonnante avec la nuance de &es cheveux ; cela redoublait même le charme de sa personne déjà bien charmante. Sa bouche cntr'ouverte laissait voir des dentSj admirables perles, enchâssées dans le corail de &es lèvres, ,

Les deux hommes étaient restés à la contempler, Gontran ne s'était pas trompé : l'un des deux était bien M, de Saintac, l'autre, quoique vêtu à l'européenne, paraissait appartenir au type le plus pur de la race des Hindous de l'intérieur qui, à cette époque, n'étaient pas encore tous soumis par l'Angleterre. Il avait la face plutôt bistrée que noire, les traits anguleux, les cheveux lisses ; et tu îîarbe ne manquait pas d'une certaine grâce.

LES RUINES HANTélES 91

— Aio5i, c'est cli^, dit ce dernier en prenamt un* attitude de respect et d'humilité.

M. de Saintac, à cette question, ûl un signe de tête afflrmatif.

Castérac pensa qu'il avait devant les yeux la petite Marinette, à laquelle d'ailleurs il trouva un petit air sauvage tout particulier. Il combinait déjà un plan destiné à rendre la liberté ià la jeune fllk, lorsque ce qui se passa dans la petite maison et ce qu'il entendit vinrent lui donner à penser qu'il s'était grossièrement trompé.

En effet, M. de Saintac jeta sur le corps inanimé de la jeune personne une espèce de manteau de sole couleur de feu, au centre duquel étaient brodés d^ signes étranges et dit :

— C'est la princesse Wandeshah, mon cher Mulhar.

A ces mots et surtout, à ce qu'il sembla au je^une Contran, à l'aspect du manteau, l'îndiea se prosterna devant la jeune fille en prononçant des paroles mystérieuses qui parurent faire aussi une vive impression sur M. de Saintac, car il s'inclina, avec toutes lej marquées de la vénlÈration, devant l'enfant endormie.

iMulhar se releva bientôt.

I— Quand se réveillera-t-eUe ? demanda-t-il.

i — Dans une heure, probablement,

' — Alors, vous pouvez me dire, Sahile, commejît vous l'avez retrouvée.

— Il faut que je te dise d'abord comment nous l'avions perdue, répondit Saintac.

On juge si Gontran, stupéfait, écoutait de toutes ses oreilles.

Saintac reprit :

« — Wandeshah, tu le sais, était encore une enfant a la mamelle lorsqu'elle disparut du palais de son père, le noble rajah de Rizapore.

— Elle avait à peu près onze mois.

« — Oui. On l'avait confiée aux soins d'une nourrice, qui appartenait elle-même à la première noblesse du royaume.

— La nourrice Khatildane 7

~ C'est cela. Tu n'as rien oublié, Mulhar, tu es un serviteur précieux et fidèle.

»— Fidèle^ toujours, répondit l'Hindou.

g2 tA lîJIVB »U CHATIÏAU-TROλRTTa

€ " Cett« Khatildane avait été mise en relation, on ûc sait comment, avec des prêtres chrétiens, des missionnaires catholiques qui s'étaient introduits dans le pays et qui cherchaient k y faire des prosélytes.

« En fait de religion, ajouta Saintac en manière de réflexion, on trouve toujours des gens prêts à abjurer la 3eur et à adopter celle qu'on leur offre. Ce fut le cas de Khatildane.

— Elle a donc commis cette apostasie I demanda Mulhar SUT un ton de terreur scandalisée.

« — « Oui. Elle abandonna le culte de Brama pour celui du Christ et de la vierge mère, elle qui avait été prêtresse de Siva pendant dix ans.

L'Hindou, à ces mots, leva les yeux au ciel d'un air désespéré.

c — Quand elle eut renié notre religion, reprit Saintac... »

A ces mots, Casterac ne put s'empêcher de -marmoter :

•— . Maïs cet animal de Saintac n'est donc pas chrétien? - « — Khatildane, continua celui-ci, devint une des catholiques les plus ferventes. Elle était intelligente, mais un peu portée au fanatisme et elle se mit à faire des prosélytes.

« Puis un jour qu'elle contemplait la petite princesse Wandeshah, qui lui souriait et à laquelle elle venait de donner son lait, il lui vint à la pensée que cette enfant qu'elle aimait tant serait damnée d'après la loi des chrétiens, et cette idée se mit à la tourmenter. »

Mulhar témoignait de plus en plus son étonnement,

M — Khatildane avait fait convertir, secrètement, toute sa famille au catholicisme. Son mari, ses enfants, une de ses sœurs pratiquaient avec ardeur la religion nouvelle et bien souvent, dans les conversations de ïa famille, il était question de Wandeshah et des moyens qu'on pourrait employer pour la convertir, elle aussi, sans lui demander^ son avis, bien entendu.

« C'est ce qui arriva : Khatildane fît baptiser eesse...

•— Mais de qui tenez-vous tous ces détails, Sahiîe ?

« — D'un missionnaire, qui, du reste, n'approuva pas toutes les actions de la nourrice,

*— ContinueSr.

la priai

L£S RUINES liA2HTt.liS 93

« — Quand Wandeshah fut baptisée, Khatildane frémit à la pensée de se séparer de son enfant adoptif et de la rendre aux femmes du palais, aux serviteurs du rajah qui ne pouvaient manquer de l'élever dans la religion de tes pères.

« Avoir tout fait pour arracher, d'après elle, cette princesse à l'idolâtrie et la rendre aux faux dieux, c'eût été trop douloureux à son sens. »

Mulhar levait les bras au ciel.

« — Khatildane était bien coupable, elle ne tarda pas à le devenir davantage. Elle forma k projet d'enlever iWandeshah à son père, à son peupk, de la faire grandir Ht de l'élever dans la foi chrétienne...

, — Misérable I murmura l'Hindou.

«( — Et enfin, ajouta Saintac, de ne la rendre à ses sujets que lorsqu'elle serait grande, c'est-tà-dire fermement attachéiî à sa nouvelle religion.

c De cette façon, disait-elle au inissionnaire qui m*a tout raconté, de cette façon, la princesse introduira la religion du Christ dans »es Etats et l'aidera à se répandre par son exemple et ses vertus. En peu de temps, tout le royaume de Rizapore sera sous l'-^mpire du vrai Dieu I

« Dans son fanatisme, Khatildane mûrit son projet et ne tarda pas à le mettre à exécution. Elle se décida à partir pour l'Europe avec toute sa famille. Après avoir entassé des richesses nombreuses dans des coffres qui étaient partis en avant, elle fréta un navire, y embarqua tout ce qu'elle put secrètement emporter et cela lui fut facile, car tu sais que la frontière de Rizapore est à une demijournée de la mer.

a Quand tout fut prêt, une nuit, son mari, sa sœur, ses enfants, ses domestiques, — ceux-ci ne se doutaient de rien, — partirent à dos d'éléphant pour la côte, où ils arrivèrent vers quatre heures du matin. Une barque les porta sur le navire qui mit aussitôt à la voile.

— Ainsi, dit Mulhar, pour soustraire la princesse, au culte de ce que Khatildane appelait les faux dieux, elle Ta arrachée au rang qui l'attendait et Ta réduite à la domesticité ?

« — Attends un peu ; Khatildane, quoique chrétienne, était restée fidèle à son pays et dévouée à ses compatriotes, La seule chose qui lui dérangeât la cervelle était le désir

vi LA JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTE

immense de ne pas exposer celle dont elle croyait avoir ^auvé rame pour jamais, à retomber dans sa prétendue

idolâtrie.

« Mais €ll5 avait la ferme intention de faire élever 3 a ^rincesse d'une façon royale. Son plan était, d'abord, d'aUer à Rorae où elle présenterait son nourrisson au pape qui lui aurait choisi un pensionnat, dans lequel elle aurait reçu les principes d'une éducation toute chrétienne.

« Puis elle comptait faire voyager Wandeshah dans toute l'Europe, lui faire étudier les institutions de tous les peuples de l'Occident et la metti*e à même d'apporter à ses sujets, en remontant sur le trône, non seulement une religion que la nourrice considérait comme la seule qu'on puisse pratiquer, mais encore des principes et des idées de civilisation qui ne pouvaient manquer de produire des merveilles avec un peuple nouvellement converti et par conséquent très ardent.

« Tu m'as bien compris.

»— Oui, répondit Mulhar.

« — Khatildane partit avec tout son monde et la traversée fut heureuse pendant près de quatre mois.

a. Mais un jour, au moment d'entrer dans la Mcditcrra-

ie par le détroit de Gibraltar, la nourrice et les siens

.irent assaillis par un ouragan tellement épouvantable

qu'en quelques heures tout espoir de sauver le bâtiment

dut être abandonné.

« C'est ici, cependant, que Khatildane montra, malgré '?ut, sa fidélité et son courage.

« Le nsvire faisant eau de toutes parts, le capitaine fit mettre à la mer la seule embarcation qui lui restât. C'était un canot où il y avait de la place pour six personnes au plus. Khatildane s'y installa avec la princesse, deux rameurs et ce qu'elle avait de plus précieux ; quoiqu'elle ai- M bien ses enfants, elle n'hésita pas à les abandonner.

« — Réjouissez-vous, leur dit-elle en se séparant d'eux, ¥ous allez m'attendre dans le sein de Dieu. Moi je fais mon devoir et je sauve la princesse, qui doit sauver à

Il tour et régénérer notre beau pays. »

Eu entendant tout cela, Gasterac croyait rêver.

« — Le navire, reprit Saintac, sombra presque sous les f -;ux de la nourrice.

« Elle lu le signe de la croix et offrit à Dieu ses dou-

LES RUINES HANTi£S Û5

leurs d*épou&e et d« mère en expialîoû de ce qu'elle croyait être 6es péchés, pui»; elle serra i'eiiiaut daus ses bras avec exaltation, toute fière de l'avoir sauvée.

« La tempête continua, mais en s'amoiizdrissant. Pendant deux jours et deur nuits Te canot roula sur les énormes lames de l'Océan, au hasard.

< Ce qui m'étonna dans cette aventure, c'est que les deux matelots n'aient pas tué Khaliidane et l'enfant pour s'emparer des richesses contenues dans Its coffres qu'on avait embarqués avec eux.

*— Peut-être, dit Mulhar, en îgnoraient-lîs ]a valeur.

« — Peut-être, répliqua Saintac. Quoi qu'il en soit, les naufragés furent recueillis par un navire du port de Bordeaux, au moment où une nouvelle tempête se déchaînait sur la mer. Le sauvetage de la princesse et de Khatildane se fit dans des conditions extrêmemect difficiles. On procéda d'abord à l'embarquement de l'enfant, puis de la nourrice, et au moment où Ton allait faire monter sur le pont les richesses que contenait le canot, celui-ci, assailli par une vague énorme, chavira, entraînant avec lui les deux matelots qui le montaient

« On parvint néanmoins à sauver los deux hommes, mais les coffres bourrés de diamants, de pierres fines et d'objets précieux furent engloutis à jamais au fond de la mer.

« Quand Khatildane arriva à Bordeaux, elle raconta son histoire à tous ceux qu'elle crut capables de s'intéres&er au sort de la princesse, et notamment aux prêtres catholiques. Mais ceux-ci la prirent sans doute pour une intrigante, car ils n'ajoutèrent pas foi à ses paroles.

« Désespérée, la coupable nourrice tomba dans la plus profonde misère, et naturellement Wandeshah souffrit autant qu'elle.

— Malheureuse princesse î dit Mulhar.

< — Les souffrances physiques et morales qu'endura Khatildane altérèrent bientôt sa santé et, un beau matin, la misérable mourut.

« Quand elle se sentît près de l'agonie, elle fit venir auprès d'elle une femme du peuple qui avait eu des bontés pour elle et lui raconta tout au long son histoire, en lui faisant promettre de tout tenter pour rendre à la princesse et son trône et son rang.

0g LA JUIVE DU CHATEAU-TROlfPETT»

« Maïs la brave Bordelaise à qui, jusqu'à ce jour, Khatildane n'avait jamais rien dit de tout cela, ne crut pas un mot de cette hi&toire»

« Elle pensa que la vieille Indienne, comme on l'appelait, avait déjà le délire et que ce dramatique récit était un-e imagination produite par les approches de la mort.

« Cela ne Fempêcha pas de faire ensevelir la nourries et de prendre à sa charge l'enfant, qui grandit et devint belle, mais qui s'éleva tant hien que mai et finit par être mise en condition à l'âge de seize ans.

— Personne ne «e doutait "à Rizapor* d« Ce qu'était devenue Wandeshah ? demanda l'Hindou.

— P.ersonn€.

— Je sais, reprit Mulhar, qu'à !'époqu« »« sa disparition on raconta une histoire mystérieuse dans laquelle !a déesse Siva jouait un rôle...

— Oui. Et il est heureux qu'on ait donné au peuple ces raisons, qui permettront de rendra à "Wandeshah la haute position à laquelle elle était destinée.

— • Mais. Sabik, comment avei-vous lu que t'était là notre jeune souveraine ?

— Tu sais, reprit Saintac, qu'à peu près quatre ans près la mystérieuse disparition de la princesse de Rizaore, j'avais alors vingt-deux ans, mes Etats furent cn-

.ahis par un aventurier.

^ Djelli.

^ Oui, Djelli, le bâtard de mon aïeul, le fils d'une bayaère. Ce misérable s'était fait un parti sur mes frontièds. J'étais jeune, sans guide, entouré de courtisans qui se prosternaient à mes pieds pour un rien. .Te riais, on riait ; j'étais triste, on se 'lamentait. J'en suis écœuré guand j'y pense. Il ne s'est pas trouvé un homme à ce moment-là pour me dire : Prince, ce n'est pas en vivant dans la dissipation et les plaisirs qu'on élève ton pays et que l'on conquiert un peu de gloire.

— Pardon, Sahile, fit Mulhar avec une fainnilité qui laissait percer comme un reproche.

— Ouï, tu as raison. Toi muI as voulu m'ouvrir les yeux et m'éelair«r.

WJ

«- Jd «tvAÎis que Dj^^lli avait autour de lui de nombreux partisans. Je savais que vos folies, vos prodigalités, indisposaient contre vous le peuple, qui ne manquerai!

Ne proférez pas un mot / et vous êtes sauvée (page 104),

pas d'accueillir avec faveur tout prétendant, pourvu qu'il fût de sang royal.

— Et, après tout, il était de sang royal, mon ennemi.

— Oui.

— Je frémis, quand je p«nse que* c'est beaucoup p«s ma faute que des maux iunombrableii ont assailli 1« peuple que je devais rendre heureux. D est inutile de rappeler c« qu'il advint. Je fus abandonné par mes soldats.

— Oui, mais à mes côtés vous vous êtes battu comme ttn lion, avec la poignée de serviteurs qui vous était resté* fidèle, et votre peuple sut au moins que le souverain qu'il perdait était le plus brave des Hindous»

— Cela ne m'empêaba pas de quitter le cîi&mp de bataille setil ou presque seul,

f— Avec moi, Sahile.

— Oui, avec toi, Mulhar, qui ne m'avais jjimais flatté et qui ne m'abandonnas pas dans la mauvaise fortune ; avec toi qui sus remonter mon courag® el me prouver que tout espoir n'était pas pardu.

« Nous nous déguisâmes en fakir* et nous gagnâmes Bomba}' à travers mille dangers.

— LA, nous échangeâmes, dès la première nuit, nos costumes sordides contre des vêtements européens...

— Et, reprit Saintac, nous nous: embarquâmfcs aussitôt pour TEurope. Le* Anglais étaient nos ennemis jurés ; nous allâmes nous installer en France, J'appris la langue en peu de temps, puis je vin* à Bordeaux où tu me proieur&s des papiers en règle.

— A partir de ce moment, Sahile, votre conduite a été et tous points marquée au sceau de la plus admirable prudence. Jamais vous n'avez commis une faute. Vous n'avez pas faibli un seul jour...

— Oui, je me souvenais de te* leçons. Aussi quand, sous le nom de Saintac, je vis la possibilité d'épouser b plus riche héritière de Bordeaux, je n'hésitai pas.

« Ce qu'il me fallait, à moi, c'était ime fortune immense, une fortune colossale. Mlle de Genouilhac était lîche à plusieurs dizaines dt millions^ et, de plus, pouvait, en cas de mort d'un sieur David, devenir bien plus riche encore ; c'est ce que je cherchais.

« Dans quelque temps, je peux te Je dire aujourd'hui, iians quelque temps, tout se terminera selon nos vceux.

»— Vraiment.

*-i Oui. Mes dernières disposition» sont priseiR

mmi Et alors 7 ,

' — Alors, ma f«mmc héritera de David, mol j'hériterai de ma femme et je me trouverai à la tête d'une fortune qui me permettra de revenir dans mon pays.

— Enfin I

— Oui, dans un an, i 'espère, nous serons partis poui l'Inde,

— Brama vous entende.

— Pour comble de bonheur, j'ai retrouvé la princesse Wandeshah. Mon premier soin en arrivant dans la péninsule indienne sera de la ramener à son peuple, qui croira voir dans son retour un miracle dont je saurai profiter.

— Comment ? demanda Mulhar.

— Mais tout simplement en épousant, s'il se peut, la jeune femme que j'aurai sauvée et en lui demandant une armée pour aller chasser Djelli l'usurpateur.

— Bien.

— L'infortune m'a suffisamment instruit pour que je sache garder mon trône, si j'ai le bonheur, comme j'y compte, de le reconquérir.

— Mais vous ne dites pas, Sahile, comment vous avez retrouvé la (princesse.

a — Oh I d'une façon bien simple. Ma femme occupe très souvent une pervwnne assez âgée qui vient aider ncs domestiques. Un soir, comme cette femme dînait à l'office avec mes gens, l'un d'eux, le cocher, je crois, lui dit à brûle-pourpoint : — Est-il vrai, Eulalie, que la petite que nous avons souvent vue et que vous ameniez ici n'est pas votre fille. — C'est vrai, répondit-elle.

« — Qui est-elle donc ?

« A ces mots, Eulalie raconta en riant l'histoire que lui avait autrefois confiée Khatildane, et nos domestiques s'amusèrent beaucoup de ce récit.

a II n'était pas un d'eux qui ne crût que la dame iadienne était tout à fait folle.

« Par un hasard assez singulier, je me trouvai précisément, ce soir-là, dans une petite pièce attenant à l'ofiice et d'où je pus tout entendre.

- — Heureusement I fît Mulhar.

« — .Te ne puis te dire l'émotion qui s'erapai-a de moi lorsque je compris toute l'importance de ma découverte et le parti que je pouvais en tirer. Je n'hésitai pas. Aussitôt, je m'informai de ce que pouvait être devenue l'^fanl

JOO l'A XUIVB DU CHATKAU-TROÎtfPE'rîîï

dont il avait été qudiliou «î i'Appri* ♦ju'elie était «ervante comme celle qui passait pour «a mère.

.— Une si grande princesse tombée en aervitud* I s'écria Mulhar avec les signes de la plus vive indignation.

c Je m'arrangeai pour la voir et Je reconnus eheis

elle k« principaux eigne* qui distinguent ta famille : la peau preique blanche et les cheveux blonds, dont oq parie tant danf Tlnde.

c D'autres indications et certains détails de pîiytioaomie ne me permirent pas de douter qu'elle fût îndienue* J'avais devant moi Wandeshah.

>~ Etait-ellg... respectable ?

« Un modèle de toutes les vertus. Je voulu* lui révéler ses hautes destinées €t je parvins à me ménager ua entretien avec elle. Mais au premier moî que je hasardai, elle s'effaroucha et me dit qu'elle n'était pas la dup» de mes inventions :

< — . Vous voulez, m* dit-elle, m'entrataer à l'aide de cette histoire saugrenue hors des chemins que Dieu et mon devoir m'ont tracés. Apprenez, monsieur, que je suis une honnête fille et que Je resterai honaête quelle que soit ma condition.

c Cela dit, elle me fuitta et retourna à son modeste labeur.

U était pourtant indispensable qu-e vous deveniez

son protecteur et qu'ell-e finît par savoir qui elle était.

< C'est pour c®la que j'ai employé les grands moyen^s.

(La nuit dernière, elle a "été enlevée par des gens ; la voilà.

— Quel est ce narcotique à l'aide duquel on l'a endormie ?

Je ii*en sais rien. C'est le chef des bandits qui s'était

chargé de me la livrer qui le lui a administré. D'après ce qu'il m'a dit, elle va se réveiller d'un moment à l'autre.

11 y eiît un moment dt silence.

Pendant ce temps, on entendit tinter la elocbe de l'horloge de la paroisse, qui sonna neuf heures. Gasterac se demandait quelle conduite il devait tenir dans les circonstances plus qu'extraordinaires où il se trouvait placé.

D ne m'est pis permis de douter, pensa-t-il, que de

Sâinlac, c« prince indie», ce p>€rsonnage mystérieux, dont ie •omprends maintenant bien des actions, ne veuille *e iéb&rr?.&ser €« ï>tMé et çïiuîlt^ ds «a femme, dans un

LK9 AfJKNBS RANTÉSta 101

but d'amhition que je n'ai pas à «zaminer. Que «lois- je iair« ? tuer cet homme à rinâtaat même et préveair ainsi de grands malheurs ? ou bien...

Dans la maisonnette, Saintac venait d« reprendre la parole.

— Je jure, dit-il en étendant la main vers l'étoffe de soie qu'il avait jetée sur la jeune fille, je jure par l'étendard sacré de ma race, seul débris que j'aie conservé des splendeurs d'autrefois, de rendre à WandesiLah son trône et sa famille.

— Et j'y aiderai, ajouta simplement Mulhar.

En oe moment, la porte s'ouvrit. Un homme entra, c'était le bandit que nous avons eritrevu et qui s'était si résolument aiTraochi de la tutelle de son capitaine, c'était Sémillant, en un mot.

A sa vue, Saintac fit un pas en avant^ et lui dit avec brutalité :

— Que venez-vous faire ici ? qui von» a appelé ? qui vous a permis ?

L'autre continua d'avancer et laissa percer un sourire an peu irritant.

— Il y a du nouveau, répondit-îL . — Ne pouviez-vous attendre...

— Pour vous en informer ? interrompit SémiUant.

— Oui.

— Vous allez en juger.

— Je vous écoute, mais faites vite, mademoifelle va s'éveiller.

— Mademoiselle I répéta Sémillant d'un ton moqueur, peste ! ce n'est pas pour longtemps, alors.

— Silence I fit Saintac avec une autorité sans pareille. Je vous ai déjà dit que je n'entendais pas être traité par vous sur un pied d'égalité. Que ce soit la dernière fols que vous me forciez à vous le répéter ]

— Soit.

— Et maintenant parkz vite.

— En-dus est mort.

— Le cul-de-jatte ?

— • Lui-même.

— Quand donc ? Ah I je devine, ce sont les gendarmes «ui auront forcé votre repaire, et votre chef se sera fait tuer.

igS LA Smvn DU chatkau-trompktti

Vous vous trompez. Le* gendarme* a'ont rien forcé

du tout. Ils sont même repartis poui- le bourg, où ils comptent passer la nuit pour rallier leurs compagnons que aous avons égarés.

^ Ces détails «ont inutile». Commuât En-du$ €«t-il mort

*— Il s'€sl noyé.

^ Abl

»— • Quelques minutes aprèa votr« départ, il «st tombé du bateau. Et comm« il n* pouvait nager, il a disparu dans îe courant. Nous avons tout fait pour le retrouver, mais inutilement.

Saintac regarda fixement le bandit.

— Oseriez-vous affirmer qu'on n'a pas un peu aidé îe hasard dans cette fâcheuse circonstance ?

Sémillant haussa les épaules.

— En-dus vieillissait, dii-il. Ce n'était plus Thommc que nous avions connu.

— Vraiment ?

— Vous aves pu vous en convaincre vous-même ce soir ; il a été malndroit à deux ou trois reprises.

•— C'est vrai.

— Il n'est donc pas bien étonnant qu'il soit mort, reprît Sémillant (de son vrai nom Eusèbe Caraman) avec son perpétuel et infernal sourire.

— Et pourquoi avez-vous tenu à m'apprsmdre, au milieu de la nuit, cett^ nouvelle si fâcheuse ?

— Mais pour vous demander S'i les conventions faites avec En-dus tiendront toujours avec son successeur.

— Cela dépend de ce successeur.

.— Comment l'entendez-vous ?

= — Je veux dire que je maintiendrai, ou que j'annulerai mes propositions, quand je connaîtrai le nom de ce successeur.

~ Ce successeur, le nouveau capitaine, c'est moi.

— Fort bien. J'ai promis que je serai dans quinze jourj au souterrain de Rouquey, vous pouvez m'y attendre.

Sémillant allait ouvrir la bouche, lorsque la jeune femme fit un mouvement.

Cette fois, Casterac, intéressé au plus haut degré, fit un pas en avant et appliqua sou œil à la fente du volet.

Saintac, en voyant remuer celle qu'il appelait la prin-

Î.KS RUINKS HANTftfiS 1C3

cess-c, 56 tourna vivement vers te jeune bandit et lui dit :

— Sortez.

— Oii I oh î vous n'êtes pas extrêmement poli, fit Sémillant.

— il s'agit bien de cela, répliqua Saintac, sortez, vous dis-je, si vous ne voulez pas qu'il voui arrive malheur et que votre troupe cliange deux fois de capitaine dans la même nuit.

— Bon I des menaces.

On devinait que Wandcshah allait ouvrir les yeux. L'impatience gagnait Saintac.

— Mulhar, dit-iî, jette cet homme à la porte. L'Hindou bondit avec une telle rapidité que Sémillant

il 'eut pas le temps de se mettre en garde. Il fut saisi à brasle-corps et porté dehors en un clin d'oeil. Mulhar avait déployé, dans cette circonstance, une telle, force physique que Sémillant ne résista même pas.

Mais, au moment même où Mulhar accomplissait ce toiu* de force, la jeune fille avait ouvert les yeux et s'était levée du fauteuil qu'elle occupait.

Elle était vraiment d'une beauté indiscutable, quoique très étrange.

Encore sous l'empire du narcotique auquel elle avait dû le long sommeil dont elle sortait, la pauvre enfant ne paraissait pas avoir recou'^Té ses sens.

Elle jeta autour d'elle un long regard interrogateur, puis «es yeux se portèrent sur îe mari d'Hermine Genouilhac.

— Monsieur de Saintac 1 s'écria-t-elle. Je comprends tout.

. Et la terreur lui rendant sans doute la présence d'esprit et la force, elle s'élança vers la porte ouverte par laquelle l'Hindou venait de disparaître avec Sémillant.

— Princesse, s'écria Saintac.

Et il voulut la retenir, mais il arriva trop tard. Prompte comme une gazelle de son pays, la jeune Indienne avait' franchi le seuil et s'était enfoncée dans la nuit et le brouillard.

~ Mulhar ! Mulhar î dit Saintac arrête la princesse.

Wandeshah, instinctivement, se sentant chassée par cet homme., av^it fait un crochet et venait de tourner auîoiir de la maison»

10$ LA JUIVl DU CKATKÀU-TROMPETTl

— Au diabî« le brouillard I s'écria Mulhar, e*cst bien inutiU de lui courir après maiHtenant.

Gaiterac, très surpris de ce dénoucmeat imprévu^ jugea â propos de te reculer précipitamment pour ne pas se trouver dass le rayon de% recherches ds THiadou. Mais en s'éloignant da la maison, il «e trouva sur le chemin que parcourait la jeune femm», et celle-ci s« jeta presque dans ses bras.

Soit qu^ells devisât, par îsstiact, qu'elle venait d« trouver un protecteur inatteadu, soit qu'elle eût perdu la têt© et qu'elle invoquât, daas «on désespoir, le premier v«nu, elle lui dit :

— Sauvez-moi, sauvcz-mcî.

Casterac, sans perdre uns minute en hésitations, lui dit à voix basse :

— Ne proférez pas ua mot, et vous êtes sauvée.

Puis la prenant dans ses bras, il s'éloigna hâtivement, se dirigeant vers les coteaux et se fiant à Dieu pour éloigner de lui et de celle qu'il portait tous les dangers de cette triste nuit.

La princesse Waadeshah, ou du moins celle que Saintas «t «on compagnon avaient appelés ainsi, n'avait pas prononcé une parole depuis que Gontran lui avait recommandé d'être muette.

Elle comprenait que «on silence était sa plus grande chance de saîut.

Mais Mulhar, qui avait été fanatisé par la vue de la Jeune femme et surtout par le récit que venait de lui fairo son seigneur et maître, Mulhar, malgré le pou d'espoir qu'il avait de faire des recherches inutiles au milieu du brouillard, ne s'en était pas moins mis à la poursuite de la fugitive.

— Est-ce que tu renoncerais à la retrouver, lui avait dit Saintac.

— Non, Sahiîe, non, je n« renonce pas, mais ce sera difflcile. Je suis sûr qu'elle a pris par derrière de la maison. S'il faisait nuit ordinaire,., ce ne «erait pas long.

— Puis-je t'aidcr ?

— Oui. Prenez la route, «I marchez jusqu'au pré qui est à cent pas d'ici.

*— Pourquoi ?

OM Parce que la prîaeesse a dû ti'ouver une muraiîlô

tBS aUINlS HANTEES

a«viiBt elle et que c'est 1« «"«ul cbemin qu'elle puisse prendre.

^ Et toi ?

Casîérac^ ivre de colère, $*était élancé au miliea des bandits (pafê 111).

— Moi je vais aller droit là la muraille et je la wiivra! en forçant Wandeshah à fuir devant moi. De cett« façoxs^ fjle »era forcée 4« «e jeter de votre côté.

Ï06 LA JL'IVE DU CHATE.VU-TnOMPETTS

Quelque rapide qu'eût été ce colloque, il avait cependant fourni à Gontran le temps de gagner du terrain. Ce Jeune homme, élevé dans les forêts du. Canada, était d*une force physique rare. Le poids dé la jeiîn^ fille k gênait à peine pour courir.

— Madame ou mademoiselle, lui avait-il dît, veuillez être assez bonne pour passer votre hras autour de moD cou, afin que je puisse vous emporter plus facilement.

La jeune femme, confiante, avait obéi sans dire un mot.

— Bien, ajouta Casterac, maintenant, de l'autre main, relevez et tenez vos jupes dans lesquelles j« pourrais m'entraver.

Cela fut fait encore.

Mais selon la préNision de THmâou, Gontran était venu se butter contre une muraille assez haute*

— Allons bon^ un mur, maintenant.

H réfléchit un moment.

— Voyons, mademoiselle, il faut franchir oe mur. C'est notre seul espoir de salut.

La princesse fit un signe d'acquiescement. Mais déji on entendait les pas de THindou qui îe rapprochait. Quelque légère que fût la marche ds Miiîhar, il foulait au:: pieds, de temps à autre, quelque brindille de bois movï qui craquait en se cassant.

— Trop tard ! dit Casterac. Vos ennemis connaîssaîenî ce mur et ils savent que vous deviez être forcée de le suivre pour vous échaper.

— Que faire, mon Dieu */ dît là voix basso la jeune personne.

— D'abord, nous cacher et laisser pas^r l'Hindou ou son satané maître.

Et, sans attendre de réponse, il Rf sept ou huit pas en arrière avec des précautions infinies, puis il se tint coi,

Mulhar arriva à l'endroit où ils s'étaient arrêtés. Avec l'instinct de la bête fauve, il sembla deviner que celle qu'il cherchait avrât stationné là, car il se baissa, tâta ^« terre et dit :

— Je sah sur la piste.

Pois il continu?, son chemin en toute bMe.

Quand il jugea que l'Hindou s'était suffisamment éloigné, Casterac fit quelques pas en avant et dit à la jeune lîlîe, d'une voix à peine perceptible :

LES RUINES HANTEES Î07

»— iMademoiselle, vous allez mettre vos d€ux picfls d&ns mes deux mains. Je vous élèverai ainsi jusqu^à la hautes? de la crête du mur, oà vous prendrex la peine de voei asseoir.

— Bienj répondit Wandeshah.

Et, sans faire une réflexion, elî« exécuta la petite zbê» nœuvre indiquée.

Casterae Tenleva avec une vigueur peu commune. Sic s'aidait de ses mains.

— J'y suis, dit-elle bientôt à voix basse.

Franchir la muTaille, paur Contran, était an exercice de gymnastique des plus vulgaires. Aussi fut-il bientôt, ksi aussi, è cheval sur le faite, ei de là il aida la jeune fUI^ à descendre de l'autre côté.

— Tout va bien, dit-il quand elle fut en bas, et il aanlA à son tour.

Ah î s'il avait fait jour ou même une nuit plut clair*, il eût frémi en voyant le danger qu'il venait de courir.

Il avait sauté en effet dans une vigne, dont les échaUt pointus se dressaient dans le brouillard, et ce fut par qb miracle d'heureuse chance qu'il tomba entre deux pid^ de vigne.

Le ciel le protégeait.

— Maintenant, fuyons vite, dit-il.

Et il reprit dans ^s bras la jeune personne, qui éftif sous l'empire d'une émotion extraordinaire et bien îéfî» time.

Mulhar avait entendu un peu de bruit et son oreiîîe éê sauvage venait de deviner que c'était par là qu'il falkif continuer les recherches.

Il revint donc sur ses pas, en criant cette foia à pleins poumons :

— Par ici, Sahile, par ici.

^— Va, va, avait répondu la voix de Saintac, je te stâ^ Eperonné par ce danger renaissant, Castérac fuyait

avec une grande vitesse. Aussi ne tarda-t-il pas à urTtf€m

sur une route.

C'était le grand chemin de Bordeaux- Au Mu on ente;»-

dait le roulement d'une voiture qui s'avançait avec m»0

grande rapidité.

— Qu'entends-je ? demanda Gontran.

— C'est une chaise de poste, dit WandeshaK,

iOg LA JUIVE DU CHAYEAU-TRUMPEï'Tlt

■'- Ne distlngues-vous pas It bruit de grelotf ?

— En effet.

— A kur «on «rgentln, je reconniiLi l'attelage anoonct par cet Hindou.

— Que voulez-vous dire ?

— Dans cette Toiture qui s'avance se trouve Mme Hermine de Saintac.

— Vraiment I

— C'est le ci^l qui vous protège en nous envoyant ce secours inespéré.

— Que comptez-voîis donc faire 7

— Je connais Idiue de Saintac, et je veux vous conâer à elle.

— Y pensez-vous ?

« — Non seulement j'y pense, mais c'est le «euî moyen de vous sauver. Que deviendrions-nous tous les deux dans cette nuit affreuse ? où irions-nous ? Je n'ai pas dormi depuis près de quarante-huit heures, me» forces peuvent me trahir. Laissez-moi faire.

— Je me fie à vous. Monsieur.

— Venez alors.

La jeune femme marchait maintenant. Elle avait ap« puyé son bras tremblant sur le bras de Contran et le suivait aussi rapidement qu'elle le pouvait. < — Je crois que vos persécuteurs ont perdu nos traces, •— Quelle nuit I quelle nuit \ murmura la pauvre enfant. Pourquoi m'a-t-on conduite ici ? Ce Monsieur d© Saintac ! Qui jamais aurait cru ?...

— Vous ne savez pas pourquoi il vous a fait enlever. '^— Non.

W-* Alors, j'aurai bien des choses à vous apprendre, et 3'irai demain chez Mme de Saintac pour vous voir.

— Mais je n'aurai pas besoin de rester chez Mme d<» Saintac.

— Et où irlez-votTR 7 •— Chez mon maître.

— Votre maître ! répéta Castérac qu? .^e souvînt alors que Sahîle et Mulhar avaient dit, en effet, que la princesse

tait servante. Quel est votre maître ?

— M. de Main-Rardye le jeune.

»— Maïs alors, dîl Gontrain, vous êtes Marinette. -- Oui, Monsieur. Est*ce que vous me connaisse» f

»— Non, mou «ufant, j« a« vous connaissais pas, mais c'est pour vou;s arracher k vos râvlssetirs que Je sois venu dan» ce pays avec Tancrède d« Main-Hardye, av«c d'autres jeunes gens de ses amis et des gendarmes.

. — Ah 1 Monsieur, que je vous remercie 1

— C'est le hasard qu'il faut remercier, mon enfant Jq fse suis perdu dans le brouillard et, par «ne bonne fortune que je bénis maintenant, j'ai été conduit auprès d© la maiioii où l'on voua avait enfermée. J'ai même entendu et vu des choses bien sinipilières qu'il faudra qu« vous sachiez.

— Quoi donc ?

Gontran n'eut pas le temps d-e répondra : la voiture aux grelots d'argent était tout près d'eus.

— . Postillon, cria Gontran d'une voix puissante, arrêtez.

A cette injonction, le postillon, ais lieu d'obéir, cingla un vigoureux coup de fouet au porteur «t passa comm« un® flèche.

Mais, au même instant, on entendit un coup de feu, et réquipage, après avoir ralenti sa marche, s'arrêta définitivement.

— Qu'est-ce que cela veut dire ? murmura Castérad, «s entraînant Marinette vers la voiture.

On entendit un certain brouhaha, puis un pîétiuemeiil et quelque chone comme un cri étouffé.

— J'ai peur, dit Marinette.

Gontran ne fit pas attention à cett« parole. H s'appro» cha de la portière.

— C'est bien Madame de Saîntac que j*4i l'honneur #• saluer, dit-il, en mettant son chapeau A la main.

— Oui, Monsieur, qui êtes-vous ? dit une folx é9 iêmxom tin peu treînblânte. Ah I c'est M. de Caste rac.

— £b ! d'où sort celui-là, demanda brutalement on grand diable, «tssest mal vêtu, qui porta la main an ^iolilnî de Gontran.

Eb échange d« cette familiarité, le grand diaJbk reçut un prodigieux coup de poing dans reitanue et slla ê'kUt!^ kr sur Ta terre humide.

->- Voyons les torches ! où sont Im lorelKHi 7 trîm wm fpt«tr4 lii^ividu avac le ton 4*4A» cefUilii «eâoritC

110 LA JUIVE DU CHATEÀU-TROMPETTB

— Ailumez-les, et faites descendre la poulette du berlingot.

Gontran était de plus en plus stupéfait ; que se passait-il ? Un moment, il avait cru que c*était à sa demande que la voiture s*était arrêtée. Mais maintenant, à la lueur des lanternes, il voyait des hommes armés qui tenaient les chevaux par la bride. D'autres individus entouraient la chaise de poste. On distinguait de temps à autre quelque parok grossière ou un juron.

Marinette qui n'avait pas lâché son bras frissonnait,

— Visitez les coffres î reprit la voix qui avait demandé les torches.

Gontran ne pouvait plus douter. Mme de Saintac était îa victime d'une atfaque à main armée sur la grande route, crime qui était beaucoup plus commun à cette époque qu'on ne se k figure généralement aujourd'hui.

Les torches résineuses allumées en grand nombre jetaient leur lumière fumeuse sur une certaine quantité de malfaiteurs. On fouillait dans les coffres, on commençait même à brutaliser Mme de Saintac. C'était tout à fait une scène de brigandage.

Hermine ne voulait pas descendre de sa voiture. Le brigand qui semblait commander aux autres prit une torche et, s'approchant de la portière, éclaira le visage de Mme de Saintac, au risque de mettre le feu aux tentures du carrosse.

' — Elle est jolie, parbleu, dit-il.

»— Voici du vin fin, dit un bandit qui vidait un coffre.

•— Et ici, ajouta un second, voiJà quatre sacs d'écus.

>— Oh I oh I mais cV^t une excellente rencontre que nous faisons là, et si En-dus vivait encore il serait joliment content.

Gontran ne savait quel parti prendre. Se ruer seul contre les brigands, il l'eût tenté sans doute, s'il n'avait pas eu Mariette à ses côtés. D'autre part, il espérait que les voleurs se contenteraient de piller la voiture, et pour Mme de Saintac une petite perte d'argent n'avait aucune Importance.

Mais quand il vit le chef de ces misérables regarder Hermine sous le nez, il sentit le rouge lui monter au visage, et il fut sur le point de sauter à la gorge du malanérin.

LS8 nVIMM &&2ni]D3 îlt

— Allons, la belle, descendez, reprit îS^lui-ci. n faut voir si dans les coussins sur lesquels vous êtes assise, U n*y a pas quelques billets de banque de cachés.

Bt sans précautions, le misérable prit Hermine au poiouet. Celle-ci ne poussa pas un cri, mais elle résista.

— Ah I ah I reprit I* bandit, nous faisons des façoos. Le sang monta k la tête d« Gontran. Il oublia Mari-

oette, il ne songea plus qu'il était entouré de malfaiteurs, il tira de iia poche les deux pistolets qu'il avait apportée jKOur prendre part à l'expédition des gendarmes...

Le bandit força Mme de Saintac de sauter à terre et iui dit :

— Nous verrons, tout à l'heure, i la tour des Chouettes, si tu feras la récalcitrante.

Cet ignoble propos n'était pa» achevé qu'un coup d« .A retentissait et que Gontran criait d'une voix de tonnerre :

— On ne touche pas à Mme de Saintac.

Le bandit avait été atteint. La balle, sans U blesser bien grièvement, lui avait brisé la clavicule. Il poiissa un cri d<e douleur et un rugissement de rage.

Castérac, ivre de colère, s'était élarfbé au milieu des bandits, et repoussant ceux qui s'étaient trop rapproché* de la voiture, il fit têt© à ces misérables et braqua sur eux un second pistolet. ,

Mme de Saintac s'étiiit rejetée vivement dans le fond de la voiture, pendant que les brigands étonnés reculaient devant l'attaque imprévue de Gontran.

Mais leur stupeur ne fut pas de longue durée. Fort heureusement ils étaient fort gênés par le brouillard, et ils ne pouvaient guère »e servir de leurs armes à feu qu'à bout portant. En quelques secondes, ils se groupèrent, et les plus hardis se rapprochèrent du preux défenseur d'Hermine.

Les torches éclairaient assez ^al cette scène, mais enfln elles l'éclairaient assez pour que Gontras pût distinguer les coups qui lui étaient portés.

Il essaya trois ou quatre coupa de fudi qnl a« 'l'atteignirent pas.

— Enfin, quel «si cet indivldv ? demandèrent ^«Iques ▼oix.

112 Ï.A iVirs DU CHATEAU-THOMPKTTl

— Que V€Ut-îl ?

— Ce que je veux, dit Castérac d'une voix vibrante et avec un accent d'autorité indicible, c'est que vous laissiez aller cette voiture et ceux qu'ell-e porte.

— Et l'argent aussi ? demanda une voix railleuse. ^— Et l'argent aussi I appuya Gontran.

li y eut un éclat de rire, mais il manquait de convietion.

— Ce n'est ni avec des fusils ni avec des pistolets que vous viendrez k bout de ©et individu, dit l'un des bandits, c'est avec vos couteaux.

— Oui, oui, aux couteaux, répètèpeni les autres.

— Cela vous coûtera cher, s'écria Castérac. J'ai «ncor« quatre coups à tirer et vous pouvez être sûrs que quatre de vous y resteront.

Dans une foule d'assaillants, les plus ardents sont souvent un peu refroidis par cette pensée qu'ils peuvent payer pour les autres. La réponse de Gontran fit hésiter les brigands.

Néanmoins ceux qui étaient derrière et qui comptaient bien ne pas être des quatre auxquels était réservée un® balle hurlèrent de nouveau.

— Aux couteaux I aux couteaux !

Et cette fois, moitié de gré, moitié poussés par leuri camarades, ceux qui étaient devant s'avancèrent tur k jeune Canadien.

Gontran était perdu. H en avait l'intime conviction^ mais il ne bougea pas d'une semelle. Mme de Saintac, très effrayée, fri.^sonnait à l'idée du danger que courait Bon défenseur.

Un cri de fureur partît de toutes ces poitrines de vo« leurs et des lames aiguës se levèrent sur Gontran, qui se baissa rapidement et, faisant une trouée, renversa quatre ou cinq de ses ennemis.

Puis, tout à coup, on entendit ces mots prononcés paît «ne voix puissante :

— Qu'y a-t-il ? que faites-vous là ?

Gontran croyant qu'il lui arrivait un secours inattendu et providentiel s'écria :

— Il y a qu'on assassine Mme de Saîntad. *«- Madame de Saintac I répéta !La voij.

LES Tit-JNES H\NT#F5

Et Von distingua le bruit de coups vigoureusement appliqués sur des épaules humaines.

Marinette est princesse, princesse Wandeshah, princesse de Bitapore (page 124).

— Arrière, drôles, arrière, reprit le sauveur qui venait de survenir, qui vous a permis ?..v GoBtran s'était relevé.

— Par ici, monsieur, j)ar Ici, dlt-iî^ k gros de Ces misérables est à gauche.

Sans répondra, k nonveaiî venu bousculait les bandits, les chassait avec une puissance incroyable. En sorte que deux minutes après, il n'y en uvait plus an seul autour de la voiture.

Alors, dans robscurité, celui qui venait d'accomplir cet exploit s'approcha de la portière et dit :

— Rassurez-vous, madame, tout danger «st passé.

— C'est singulier, remarqua Castéryc, il me sembla que je connais cette voix.

Il se rapprocha de îa portière pour essayer de voir la personne à qui il devait la vie, mais les torches étaient parties avec les bandits et il ne put distinguer la physionomie de ce sauveur.

— Je suis assez heureux, madame, reprit cet homme qui, sans contredit, devait être jeune et hardi, je suis assez heureux pour avoir mis en fuite ces malfaiteurs et même pour vous rendra votre argent qu'ils ont oublié d'emporter,

— Je vous remercie, monsieur, et Je a*ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir vous témoigner ma reconnaissance autrement que par mes protestations. Mai» j'espère que vous voudrez bien me dir« à qiii je dois l'éminent service...

-- Je me nomme de Samtzan.

— Je n'oublierai pas ce nom, je vous assure, monsieur, tt si, comme je l'espère, vous venez k Bordeaux, croyea bien que M. de Saintac sera heureux de joindre «es remerciements aux miens.

— Vous êtes mille fois tiop bonne, madame, et je n'aurai garde de ne pas apprécier, comme il faut, la faveur que vous me faites en m'autorîsant à me présenter chea vous.

-— M. de Castérac n'cst-il pas là ? demanda Hermine. -~ Pardon, madame, me voilà, dit Contran.

— Ah î pensa Samazan ou, pour mieux <iire, Sémillant, car le lecteur l'a déjà reconnu. Ah î c'est M. de Castérac que j'ai arraché À une mort certaine. Comment »e trouve-t-iî ici ? serait-il trop bien avec Mme de Stintac?

— Moi îicwa plws, dit Oontraa, mol non pl'^JSy Monsieur ie Sêmastn, Je iii'ôsfcliftrs4 f««, Je le î«r«, m %trvi^ fis*

LRS RUINES ha:,'t4ss 115

vous venez de me rendre et à quelque h«ure que vous ayez besoin de mon bras, vous pourrez venir frapper à ma porte.

— Je ne refuse pas, monsieur, répondit Sémillant. Je sais que vous êtes très brave et je ne puis qu'être honoré de Famitié que vous semblez m'offrir.

— Par quel hasard, monsieur Contran, demanda Mme de Salntac, vous êtes-vous trouvé si à propos sur ce grand chemin pour me porter un secours si efficace et dont je vous remercie aussi ?

— Tout cela, madame, est une histoire trop longue pour être racontée ici.

— Vraiment !

— Et puis, la prudence exige que vous vous hâtiez de continuer votre route.

— Vous avez raisoa.

— Mais avant que vous repartiez, j'ai un service à vous demander,

— Lequel ?

— Celui de prendre avec vous dans votre voilure une jeune fllîe que je vous amenais, car j'avais reconnu lt3s grelots d'argent de votre équipage, lorsque vous avez été arrêtée.

— Et cette jeune fille, où est-elle ?

— Ici, madame, la voilà. Pendant toute cette bagarre, elle s*est tenue à mes côtés, et c'est un miracle qu'elle n'ait pas été blessée.

— Mais quelle est cette jeune fille ?

— C'est une enfant dont je vous raconterai 1 histoire demain si vous voulez me faire l'honneur de me recevoir. En attendant, je vous affirme que je ne vous l'aurais pas amenée si je n'avais su qu'elle est infiniment respectable.

— Soit, montez, mademoiselle.

Castérae se rapprocha de Mme de Sainfac quand Marînette ou Wandeshah eut pris place à son côté et lui dit à voix basse :

— En arrivant à Bordeaux, cachez cette jeune fille chez vous et que personne, pas même M. de Saintac, ne sache sa présence jusqu'à l'heure où j'aurai l'honneur d'aile» vous voir.

— Mais pourquoi tout ce mystère ?

' — Je ne puis vous expliquer cela ici. Je vous demande

ce service au aoio dt ceux qiie ïîîoa père rendit autrefoii à madame la comtesse de Blossac.

— Ce sera fait, répondit Hermine. Mais, j'y pense, pourquoi ne rentreriez-vous pas à Bordeaux avec nous ?

— Je ne le puis. Je ne suis pas seul, portez-moi seulement jusqu'au bourg de Besurech.

— Avec plaisir. Monsieur de SamaMîi ne veut-il pa« accepter aussi une place ?

— Je le ferais, madame, si Je ne savais que vous n'avez plus lien à craindre des bandits et ce ne serait que pour vous protéger encore. Mais je demeure à deux pas d'ici et je vous remercie.

— Alors, au revoir, monsieur.

— Vous êtes mille fois bonne, madame, «au r«voîr. Sur l'ordre de Mme de Saintac la voiture repartit au

grand trot.

A ce moment même, M. de Saintac et Mulhar, qui s'étaient perdus en courant après la princesse, entendirent tinter les clochettes d'argent des chevaux.

— C'est la voiture de madame, dit Mulhar.

— Oui.

— Alors, Sahile, courons à nos chevaux, et partons vite.

— Au diable Mme de Saintac, reprit Sahile ; eille ne me trouvera pas à son arrivée, voilà tout, mais je ne veux pas quitter ce pays avant d'avoir retrouvé Wandeshah, qui s'est sans doute blottie dans quelque vigne, et qui sera facile à dénicher au grand jour.

Le lendemain, le bruit de la mort d'En-dus se répandît À Bordeaux, dans le monde de la police et de la magistrature.

Sémillant, en homme habile, d-"?' y faire croire, ce qui était assez difficile à cause des transformations multiples du bandit.

Bien plus, il fit raconter partout, par des hommes à lui, que la bande, jadis commandée par le cul-de-jatte, après avoir, comm€ dernier exploit, arrêté la voiture de Mme de Saintac, s'était dispersée, la plupart de ceux qui la composaient ne voulant pas obéir aux nouveaux' chefs qui s'étaient proposés.

Cette dernière rumeur, quoique très vrais CTiiblable, était :\u.s5rv de tous points. Sémillant avait été accepté comme apitaine, et avait prouvé qu'iJ était capable de ccm-^^ nander.

Au reste, les bandits se tinrent tranquilles pendant Drès d'un mois, et la police crut en être délivrée. Mais, sur le cas d'En-dus, e^^f^, finit par être .plus sceptique, parce que toutes les recherches pour troc ver le corps du cul-de- jatte dans la Garonne restèrent sshis résultat.

118 LA JUIVE DU CHATEAU-TROMPEtW

Mais ceci n'a qu'an inléret secondaire dans le moment. Le lecteur vaudra bien nous suivre chez Mm« de Saintte où, selon sa promesse, Contran de Casterac «e présenta vers trois heures de Taprès-midi.

— Je ne vous cacherai pas, cher monsieur Contran, lui dit Hermine en lui offrant un «iège, que je vous attendais avec une certaine impatience.

— Pourquoi donc. Madame ?

-— Parce que Je suis on ne peut plus intriguée. ' — Intriguée ?

— Oui ; trouveriez-vous par hasard qu'il est naturel d'être arrêtée par des brigands sur une grande route, comme au temps des routiers et malandrins, et d'être défendue et délivrée par vous ?

— Par moi et par M. de Samazan.

— C'est vrai I Aviez-vous déjà entendu parler de M. de Samazan ?

— Jamais, je l'avoue.

^- Ni moi non plus, dit Hermine.

— Mais cela n'a, de mon côté, rien de bien étonnant, puisque j'arrive des pays barbares, et que je ne suis guère au courant de l'armoriai de France.

— Du reste, peu importe ; il a vaillamment combattu pour cous.

— Et je lui en sais un gré infini.

— Mais, reprit madame de Saintac, tout cela n'est qu'un des côtés du mj^stère. Etes-vous venu pour me donner la clef de l'autre partie de ce drame aussi noir qu'imprévu.

Hermine, en causant ainsi, laissait percer sa bonne humeur.

— Ne riez pas trop, madame.

— Comment I Monsieur Contran, ne pas rire I que me dites-vous là ? moi qui ai renvoyé, pour recevoir vous et vos confidences, toute la cohue des gens empesés qui venaient me féliciter d'avoir échappé aux bandlits d'Endus. Ne pas rire ? Mais je vais regretter leurs solennelles condoléances et les histoires de voleur qu'ils racontaint si mal.

— Ecoutez-moi, madame.

— Volontiers ; mais d'abord, dites-moi, pourquoi don6 ra'aveZ'Vous affublée de cette petite fille qui n'est autre que la servante de Tancrède ? et pourquoi m'avez-vous

tant recommanà'^ de n« montrer à personne cette curiosité ?

—- Madame, j'ai appris d?>pn3S hier des choses terribles. Cessez de railler, je vous prio, et ne perdons pas un temps précieux.

— Oh ! oh ! vous devenez bien colennel aussi.

— Madame de Saintac, vous courez un grand danger, et votre ^ie est menacée.

— Ma vie ! s'écria Hermine qui souriait encore.

— Je veux croire, reprit Gontran, que l'attentat de cette nuit n*était pas dans le programme de ceux qui vous veulent mal de mort ?

^ — Mais quels sont-ils ceux qui me veulent mal de morH ?

^ — Parmi les choses que j'ai apprises, il en est de si invraisemblables que je n'ose pas encore y croire, et c'est pourquoi je ne puis prononcer ces noms,

— Mais, quelle est la nature des dangers que je cours ?

— Hélas 1 je n'en sais rien. Seulement, tenez-vous sur vos gardes. Dans votre propre maison, des ennemis peuvent se lever contre vous, même parmi ceux que vous croyez incapables seulement d'une indélicatesse, et qui sont capables d'un crime.

— Dans ma maison ? Ah î ça î mon ami, vous allez m'eflfrayer.

— Je l'espère I

— Ftes-vous singulier. Pourquoi îï'espérez-vous ?

— Parce que vous serez sur vos gardes. Malheureusement, comme je viens d'avoir l'honneur de l'ous le dire, je ne sais encore par quel moyen votre ennemi et ses complices essayeront de vous frapper.

— Mon ennemi î Je n'en ai donc qu'un ?

— Je le crois.

--- Et c'est parmi les miens, ou du moins parmi ceux qui m'entourent, si je vrn«; ai compris, qu'il me faut chercher ce persécuteur ?

— Oui, madame.

Vous ne voulez pas me le nommer ?

— Je ne le puis.

-^ Il fjiut donc que je devine ? vos paroles me fon! penser que celui qui en veut à mes jours est parmi mes domestiqu-cft... ou mes parents.

Gontran resta silencieux.

%29 LA JlîîVS DU CHATEÂU-TROHjPïSTTÏ

.— Je ne sais pas quel €st celui de mes parents qui pourrait avoir intérêt à ma mort.

Vous comptes peut-être sans les passions, «a-ns ram»

bîtion, sans des secrets qui ne tous ont jamais été ré*

Ihs.

~— Mais enfin. Monsieur de Casîérac, répliqua Hermine, en devenant sérieuse cette fois, je finirais par croire que vous accusez mon mari.

Mme de Saintac regarda Gontran dans les yeux en pro' noaçant ces dernières paroles. Celui-ci détourna «on regard et ne répondit pas.

n y eut un moment de silence très embarrassant. Her* mine se leva.

— Monsieur de Castérac, dit-elle, je ne me rends pas compte du motif qui vous a poussé à formuler une semblable accusation.

^ — Madame !

— • Veuillez m*écouter.

Gontran, qui s'était levé aussi, »e rassit. Hermine J'imîta.

— Depuis quelque temps, il est vrai, je n*ai pas à me louer de M. de Saintac, qui m*a presque abandonnée et qui paraît ne plus m'airaer.

— Oh î madame, il ne s'agit pas de cela, et je 6uppos« que vous m'estimez assez pour croire que je ne me serais pas mêlé de vos discussions de ménage si je n'étais sûr, sûr, entendez-vons bien, que vous courez un grand danger, et que ce danger vient de votre mari.

— Encore ?

'— Mon père, madame, ne marchanda pas, jadis, le secours de son bras et de son épée à Mm.e la comtesse de Eîossac. Bien souvent il m'a raconté cette époque de sa vie, en me disant que t'était celle dont il se souvenait evec le plus de plaisir. Et il ajoutait toujours :

« N'oubliez pas, mon fils, que je dois à Mme de Blocsac d'avoir été un gentilhomme utiJe au moins une fois dans ma vie, et tout le monde ne peut en dire autant.

€ N'oubliez pa« non plus que c'est, grâce à la générosité du vieux Samuel, que nous avons pu nous établir au Cajnada et y faire «ane grande fortune. Si jamais les enfants ou les petits-emfants de Sarah ont besoin de votre courage ou de voire inteliigence, vous devez tout quitter pour vous porter à leur cecours.

LES RUINES HANTÉE3 Î2l

— Je remercie, pour ma part, M. votre père de ces bonnes paroles, mais...

Eh bien, madame, il y a un homme qui vous a

épousée, qui ne s'appelle pas M. de Sainiac, qui n'est pas Français, et qui veut votre mort. Je viens vous dire : Pr€n€z garde à cet homme.

Gontran fut interrompu par le plus joyeux éclat de rire qu'il eût entendu depuis* longtemps.

— Comment dites-vous cela ? mon mari no s'appells pas M. de Saintac, il n'est pas Français... Ah ça I vous voulez vous moquer de moi, et quoi que nous soyons eu plein carnaval...

. — Ce que j'ai l'honneur de vous dire est très exact, .— Soit, récapitulons, dit Hermine en riant •— Vous regretterez cette gaieté.

I — Mon mari n'est pas Français ?

i — Non, madame.

— A la rigueur, cela peut se soutenir, puisqu'il est ni quelque part dans l'océan Indien.

— Où ?

. — Mais à Pondichéry, je crois.

^ Bien I

— Il ne s'appelle pas M. de Saintac. Savez-vous qu« dans tout ce que vous m'avez appris, c'est ce que je trouva de plus effrayant I S'il ne s'appelle pas de Saintac, comment le nomme-t-on ? Ah I mon Dieu, mon ami, et moimême, voilà que je ne sais plus qui je suis. On va me désigner sous le nom de Mme Chose ; vous me consternez. Voyons, Monsieur Gontran, qui vous a fait ces contej bleus ?

— Ce ne sont pas des contes.

— Mais, attendez donc, j'y pense. Etes-vous sûr que M. de Saintac soit mon mari ?

— C'est horrible à dire, madame, mais, la loi à la main, non, vous n'êtes pas la femme de cet homme, car il y • eu erreur ou tromperie sur la personne...

— Ah I pardon, monsieur de Castérac, dit Hermin« très sévère, en voilà assez sur ce sujet.

— Soit, madame, je me tais, mais cela a« m'empêchera pas de veiller sur vous.

—-Oh! pour cela, je vous te permets, à conditioa cependant que vos folies, .^

J22 L.'. - ÛU CHATEAU-TROMPETTS

Eh î madame, ces folies, reprit Gontran impatienté, je ies ai entendues de la bouche même dt votre mari.

„ Ou ? Quand ?

^ A Beaurech, cette nuit, quelques instants avant d'avoir l'honneur de vous être utile.

— A Beaurech 1 cette nuit, mais cela n'a pas le sens commun.

— Comme vous voudreZc

Ou reste, mon cher monsieur Gontran, puisque vous

êtes en train de me raconter ces choses fantastiques, qui, je Tavoue, sont plus inattendues et plus pittoresques que les discours des bonnes dames de Bordeaux, veuillez mettre le comble à vos bontés en me disant tout ce que vous savez.

Je sais, madame, que M. de Saintac est un prince

dépossédé.

Eh î mais, mon ami, cette nouvelle inattendue n'est

pas sans charme, me voilà du coup princesse et princesse souveraine.

— Pour !e moment, oui, madame.

— Et comment s'appelle, de son vrai nom, mon royal époux» demanda Hermine, qui était redevenue plus gaie que jamais.

— Je l'ignore, madame, mais il était avec un Hindou ui ne lui parlait pas une seule fois sans lui donner le

litre de sahile, ce qui veut dire : seigneur ou monseigneur.

C'est bien dommage que vous n'ayez pas appris sur

quelle partie de l'Inde il a le droit de régner.

^ Sur laquelle il a régné, même.

— Comment ! mon mari a régné ? mais c'est admirable. Je vais lui demander avec instance de se mettre en campagne pour reconquérir le trône de nos aïeux.

— C'est bien son intention, madame, et il ne vous a épousée que parce que vous étiez assez riche pour qu'il pût espérer d'être un jour maître des trésors nécessaire* à exécuter son projet.

— Et moi, il ne m'emmènerait pas ?

. - Non.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il veut en épouser une autre.

Cette dernière phrase de Gontran rendit sérieuse Mme de Saintac un moment. Il est difficile à une femme, même

LKS RVXKXS OAUT^SS i2S

très rieuse, d'ent«adr« parler de sa mort probable sans être un peu intimidée.

Cependant Hermine reprit son louriie*

— El cette autre ?

— Que voulez-vous dire, madame 7

— Cette autre, la connaissez-vous ?

— Oui.

— . Quelle est-elle ?

— C'est la princesse Wândeshah de Rizapore.

— Oh I oh I voilà un nom qui ne manque pas de couleur locale. Peste I la princesse... Comment dites-vaui cela ?

— Wandeshah de Rizapore.

r— Ce doit être alors quelque horrible morictude. •— Non, madame.

— Est-ce que, par hasard, vous Tturies vue aussi ? demanda vivement madame de Saintac.

— Oui, madame.

— Oh î mais vous êtea un homme tout à fait précieux, fit Hermine en se laissant aller à un nouvel accès de gaieté.

— Et cette princeise est-elle jolie au moins ? — Très jolie.

' — Jeune ?

— Seize ans.

— Eh I eh I je ne pourrai paa lutter costre tant de Jeunesse. EUe est venue en Franct, cette princesse ?

— Oui, madame, à Bordeaux.

— Et peut-on avoir, comme vous, le bonheur ineffable de la voir ?

— Vous l'avez vue.

— Quand ?

— Cette nuit et ce matin.

^ — Non, je vous assure.

— C'est moi qui vous demande pardon. Vous Tavei vue, car cette princesse, qui d'ailleurs ignore encore qui elle est, cette princesse est venue avec vous cette nuit et elle est sans doute cachée ici, comme vous me ravies prorais.

— Marinette î s*écria Mme de Saintac en pouffant d<i rire.

— Oui, madame, Marîncttt I

124 LA ^C CHATSATJ'TROMFETTS

— Marînetle est princesse, princesse Wandeshah, princesse de Ri^.apore.

Et ïà-dessus Hermine se renversa dans son fauteuil et se laissa aller à la gaieté la plus folle. Elle se pâmait littéralement de rire.

Comme on doit aisément se le ligurer, Casterac faisait uiauvaise mine à cette hilarité.

Il était même très froissé de îa façon dont Mme de Sain» tac accueillait ses déclarations.

— Je vois, madame, dit-il, qu'il serait naïf de ma part d'insister sur le sujet dont je viens die vous entretenir.

— Ah î mon pauvre monsieur Contran, on a iibusé de ce que vous arriviez du Canada pour vous faire croire cette singulière histoire.

— Madame l

— Oh l je vous demande pardon, mais c'est vraiment trop fou.

— Est-ce que l'enlèvement de Marinette par des voleurs aurait aussi fait partie de cette comédie ?

— Mais probablement.

— C'est pourquoi, sans doute, cette enfant a été blessée, maltraitée par les bandits.

— Blessée ?

— Oui, madame.

— Mais vous ne m'avez pas dit ce qu'ils en ont fait de cette princesse.

— C'est facile. Ils l'ont livrée k M. de Saintac, lequel î'a endiOrmie à i'aide d'un narcotique et l'a transportée à Beaurech où un hasard miraculeux m'a mis en mesure d© voir et d'entendre tout ce que je vous raconte.

— Ainsi, M. de Saintac...

— Croyez-vous, madame, que la justice aurait dérangé trente gendarmes si elle n'avait pas cru que l'enlèvement de Marinette ne fût sérieux ?

— C'est égal, mon ami, c'est impossible.

— Soit donc, madame. Je vous laisse à votre avcugle- .lent. Lorsque les malheurs que je voils annonce fondront jr votre tête...

— Oh I quel Jérémie vous faites, mon cher monsieur Contran.

— Vous vous souviendrez que je ne me trompais pas. Maintenant, madame, il ne me reste plus qu'à vous saluer

LES RUIKBS IUKTé£S 12:

rcspectucusemeût eî à vous demander de me confier la jeune fille,

— Marinetle '/

— Oui, madame.

— Elle est à roifice.

— Oh I madame, quelle imprud/ence !

— Mais, mon ami, c'est une servante.

— Qu'importe ! s'il y a des intérêts graves à faire ce que je vous avais demandé. Ah 1 madame, je crains bien que lorsque la lutte sera engagée...

— Quelle lutte ?

— Celle dans laquelle vouâ périrez si moi et mes amis ne veillons sur vous.

— Ah ! ah ! que craignez-vous ?

— Je crains bien que par votre légèreté et vos imprudences vous ne paralysiez tous les efforts de ceux qui combattront votre combat.

— Amen, dit en riant Hermine.

— Voulez-vous être assea bonae pour sonner, je vous en prie, madame...

- — Pourquoi faire ?

-— Pour demander qu'on fasse monter Marinette, que je vais emmener avec moi.

Mme de Saintae tira le cordon d*uûe sonnette, un valet de pied se présenta :

— Voyez, dit Hermine, si la jeune fille qui tsi arrivée avec moi, cette nuit, est en bas.

— Je peux dire à madame qu'elle n*y est plus, répondit le domestique.

— Ah ! Et où est-elle donc ?

— Elle est partie il y a une demi-heure.

Contran était de plus en plus froissé de tout ce qui se passait. Ce fut lui qui reprit la parole :

— M. de Saintae est-il arrivé ? demanda-t-il.

A cette question le domestique interrogea de l'œil Mme *?£ Saintae pour savoir s'il devait y répondre.

— Dites à M. de Casterac si M. de Saintae est arrivé.

— - Non, dit le valetj monsieur n'est pas de retour.

— C'est bien I

Quand le dioraestique eut refermé la porte, Contran se ?C;va et dit :

— Je vais prendre congé de vous, madame.

126 LA JUIVB DU CHATSAU-TROMPETTB

— Vous avez Tair tout mortifié, mon ami.

— On U serait à moins. Cette nuit j'ai eu le bonheur de vous rendre un service.

— Un grand service.

— Je vous demande en échange de faire une chose bien simple, et vous vous hâtez de n'en pas tenir compte. Tenez, madame, je ne puis m'en aller, ^elque colère que je sois contre vous, je ne puis m'en aller sans vous demandci; encore quelque chose.

— Malgré la désinvolture avec laquelle je m« moque de mes promesses ?

— Oui, madame, malgré cela, dit Gontran qui était devenu très pâle et très sérieux.

— Parlez.

— Donnez-moi cette fois, par exemple, votre parole d'honneur de faire ce que je vais vous dire.

— Oh 1 oh 1 voyons, d'abord, je n'engage pas ma parole comme cela.

— Eh bien, madame, veuillez me promettre de ne pas dire un mot de ce que je vous ai appris aujourd'hui à M. de Saintac avant quinze jours.

— Gela me sera d'autant plus facile, répondit Hermine, que je ne vois M. de Saintac que très rarement.

— M'en donnez-vous votre parole d'honneur ?

— Je vous la donne.

— Vous ne lui parlerez pas de ce qui s*est passé à Beaurech ?

— Non.

— Ni de Marinette ?

— Je vous le promets.

— Je vous remercie, madame, et j'emporte votre parole dans laquelle j'ai foi. Avant quinze jours, vous m'appellerez à votre secours.

Cela dit, Gontran prit congé. Vingt minutes plus tard il rivait chez Tancrède de Main-Hardj'c et apprenait que hirinette venait de rentrer.

Mme de Saîntac, quoi qu'elle en eût, b« vit pas partir Gasterac sans être frappée de 3a pâleur et de son air sérieux.

Elle resta un moment plongée dans ses réflexions, le menton dans sa main, songeant à tout ce que venait ds lui dire Gontran et ne riant plus.

Combien de temps resta-l-eîle dians cet état de demitorpeur ? n serait difficile de le dire. Toujours esl-il qu'elle en fut tirée par le bruit d'une porte qui s'ouvrait.

Elle leva les yeux et vit entrer M. de Saintac.

Celui-ci avait une sombre physionomie. Ses yeux qui étaient ordinairement très vifs, et dont il prenait soin d'apaiser la tlamme, ses yeux lançaient, malgré lui sans doute, ûes éclairs.

Dès qu'il vit le regard de sa femme attaché sur lui, ti fit un effort visible pour se donner un air indifférend.

— Bonjour, chère amie, dit-il,

•^ Bonjour, monsieur.

Î28 s-A juïVe du chateau-trcmpettb

— Ob I déjà un gros mot.

— îl vous étonne ? d^emanda HermiÊ«.

*— Mais oui.

*— Ah I fit simpîem«at Mme Û9 Ssintac. îl y eut un silence.

- — Auriez-vous quclqise grosse tsaii^ à me reprocher ? demanda le Sahile.

— Mon Dieu, monsieur, répondit Hermine, vouiî appellerez cela comme vous voudrez, mais il est au moins surprenant que vous ne vous soyez pas trouvé là quand je suis arrivée.

-" Cela m'a été absolument impossible.

»— Et peut-on vous demander pourquoi î« *— Parce que J'ai été retenu.

*— Où donc ?

— Mais chez un ami, M. de Casterac...

Hermine regarda son mari qui ne broncha pas. Mais elle devina qu'il mentait et, pour la première fois, elle pensa sérieusement aux révélations de Gontran.

— Vous avez donc passé toute la nuit chez M. de Casterac ?

— Et une partie de la matinée, ajouta Saintac qui ne se doutait guère de ce que Casterac avait raconté à sa femme.

— A quoi faire, bon Dieu ?

— Je vais vous avouer une faute que J'ai commise cette nuit pour la première et probablement pour la dernière fois.

— Oh ! je ne vous demande pas de confession.

— Je n'aurai donc que plus de mérite à la faire, reprit Saintac.

— Si vous y tenez, vous pouvez parler, alors, dit Hermine.

— J'ai joué.

^ Vous ?

— Moi ! cela vous étonne ?

— Extraordinairement.

M. de Saintac jouissait d'une réputation d'avarice parfaitement établie, et sa femme savait qu'il ne l'avait pas volée. Aussi fut-elle très surprise de cette déclaration qu'elle commençait à soupçonner d'être fausse.

. — Et avez- vous perdu ?

•-«- Non, j'ai gagné.

- - Alors, qui vous retenait ? ne saviez-vous pas que je devais être ici vers minuit ?

Elle lança, rapidement, sa lettre au feu (page 135).

''i'.Vili,'."-.

— Seriez-vous le seul dans Bordeaux à ignorer que j'ai été la victime d'une attaque de grand chemin ?

130 LA JUIVB DU CHATEAU-TROMPETT»

— Vous I fil Saintac réellemeiil étonné.

— Oui, monsieur, oui, moi.

— - A quel endroit ?

— Un peu avant le bourg de Beaurech.

— A quelle heure ? *

— A neuf heures et demie environ, . — Allons donc I c'est impossible.

— Vous dites ?

Saintac se mordit les lèvres. Il venait de se trahir, pour ainsi dire, et cette maladresse n'échappa pas à Hermine.

— Non seulement c'est possible, mais c'est sûr, repritelle. Tout Bordeaux le sait depuis ce matin, et il faut que la partie que vous jouiez fût bien intéressante pour que ce bruit ne soit pas parvenu jusqu'à vous.

— Je vous l'ai dit : je gagnais.

— Eh bien, après ?

Après ? Je ne pouvais quitter la partie avec un bénéfice très considérable. Il y allait de ma délicatesse.

Hermine, qui savait à quoi s'en tenir sur ce chapitre, leva sur son mari de grands yeux étonnés.

■^ Je gagnais huit cent mille francs à M. Martin.

— Mais il ne les a pas.

-^- Si, seulement c'est tout ce qu'il possède. J'ai voulu m'arranger die façon à ce qu'il regagnât une partie de son avoir.

— C'est bien invraisemblable.

— Et alors je lui ai proposé de jouer contre dix mille francs un domestique hindou que je désire prendre à mon service depuis longtemps et qu'il n'a jamais voulu me céder.

Mme de Saintac tressaillit.

Il aurait préféré jouer une petite maison de campagne qu'il possède dans l'Entre-deux-Mers. El vous avez demandé le domestique ?

— OuL Je l'ai même gagné.

— - Ah I

— Nous avons ensuite continué la partie en jouant vingt mille francs contre la maison de campagne.

— Et vous avez continué à être heureux ?

— Non, M. Martin a tout regagné.

— Jusqu'au domestique hindou ?

. — Ah ! non. J'ai voulu le garder et c'est là mon seul bénéfice. Vous le verrez, cet Indien. Il est superbe.

— Et comment se nomme-t-il ?

— Mulhar.

— A quoi peut-il servir ?

— Mais à mille choses. Il fera très bien eur le siège de notre voiture, soit comme cocher, soit comme valet de pied.

— Comme valet de pied, je le veux bien, dit Mme de Saintac, mais comme cocher, je m'y oppose. Ces sauvages ont une façon de traiter les chevaux qui peut amener quelque malheur, et je ne veux pas que, vous ou moi, courions quelque danger parce que vous aurez gagné un Hindou à l'écarté.

— Nous n'en ferons, ma chère amie, que ce que vous voudrez.

— Merci, dit Hermine en quittant son fauteuil et en venant se placer devant la fenêtre, d'où elle jeta un coup d'œil dians la rue, tout en tambourinant de ses ongles roses un pas redoublé sur les vitres.

Au moment même où elle regardait la chaussée, arrivait, sur un superbe cheval noir, un beau cavalier vêtu à la dernière mode qui fit pirouetter gracieusement sa monture, de façon à se montrer de face à Hermine.

Mme de Saintac regarda le jeune homme qu'elle trouva fort bien, et le cheval qu'elle trouva encore mieux.

Puis elle n'y fit plus attention.

Cependant le cavalier continuait à faire caracoler sa bête dans le but évident d'attirer l'attention de quelqu'un, et comme il regardait avec obstination les fenêtres d'Hermine, celle-ci jugea convenable de venir reprendre sa place au coin du feu.

Puis, tout à coup, elle se figura que ce cavalier n'était autre que le sauveur auquel elle avait dû la nuit précédente de pouvoir continuer sa route et d'échapper aux bandits.

— Connaissez-vous M. de Samazan ? demanda-t-elle tout à coup à son mari.

— Qu'est-ce que c'est que ça, M. de Samazan ?

— M. de Samazan est un gentilhomme qui a eu assez d'esprit pour se trouver sur le grand chemin où les bandits m'avaient arrêtée.

— Ah I Et qu'a-1-ii fait ?

132 XA JUIVB DU CHATEAU-TROMPETTB

— Il les a mis en fuite, tout simplement.

— Mais c'est un héros, alors, dit Saintac qui, malgré son ferme désir de se débarrasser de sa femm«, en était jaloux comme un Indien.

— Ce n'est peut-être pas un héros, mais, à coup sûr, c'est un homme d'un courage assuré.

— Et qu*a-t-il demandié, ce monsieur de Samazan, en échange de son exploit ?

— Rien. Mais je l'ai prié de nous honorer d'une visite, car je suis persuadée que vous tiendrez à remercier celui qui a sauvé la vie de votre femme.

— Mais, chère amie, vous avez bien fait. Et il me tarde certainement de voir ce cavalier errant. Au fait, ajouta-l-ll, vous ne m'avez pas conté les péripéties de cet événement extraordinaire.

— Je suis prête à vous faire cette narration, si vous voulez bien l'écouter.

— Parlez, ma chère, dit Saintac, mais auparavant laissezmoi m'installer commodément dans ce fauteuil; m'y voici. Je vous écoute.

Hermine alors raconta l'attentat dont elle avait été victime. Elle mentionna, bien entendu, l'intervention de €asterac, que tout Bordeaux connaissait, et que Saintac aurait certainement apprise par quelque autre voie, mais elle eut bien soin de ne pas parler die Marinette.

Quand elle eut fini, Saintac se leva tranquillement, tira de sa poche un long cigare, l'alluma fiegmatiquement à l'aide d'un tison, et dit :

— Cette aventure, qui s'est si heureusement terminée, madame, et qui d'ailleurs a un petit côté romanesque, lequel ne doit pas vous déplaire, cette aventure doit contenir pour vous en enseignement.

— Et lequel ?

— C'est que l'on ne doit pas voyager de nuit quand oJi passe dans un pays notoirement infesté de bandits et qu'on a dans sa voiture de l'argent et des valeurs.

— C'est sur votre conseil que j'ai agi de la sorte.

— Vous avez raison, mais je n'éprouve aucun embarras à reconnaître que j'ai eu tort

c Quant à M. de Samazan, ajouta-t-il, je m'informerai, je le verrai, je le remercierai. Il est inutile qu'il vienne chez vous, riiadaniec

.— Pourquoi donc ?

— Parce que je ie trouve trop intéressant.

— Hermine, à cette parole brutale, se leva, haussa les épaules, et quitta le salon où resta Saintac.

Dès que la jeune femme fut seule dans sa chambre, elle 6e dit :

— Mon mari a menti.

Puis, au bout d'un instant :

— J'ai beau faire, reprit-elle, je ne puis m'empêcher d'être inquiète en songeant à cet Hindou que M. de Saintac veut introduire chez moi comme une menace.

« Est-ce que vraiment Gontran ne se serait rien exagéré? Il faut le savoir et le savoir sans plus tarder. »

Elle s'assit devant un petit secrétaire, prit une feuille de papier et écrivit.

Elle s'adressait à son beau-frère, Godefroy de Main- Hardye, et le priait de s'informer pour savoir si î,î. de Saintac avait réellement joué avec M. Martin et s'il avait gagné l'Hindou.

Au moment où elle achevait, son mari, qui était resté peu de temps dans le salon, vint dans sa chambre, et voyant qu'elle faisait brûler de la cire pour cacheter sa lettre, il lui demanda d'un ton qu'il essayait de rendre indifierent :

— Vous voilà, ma chère, en grande correspondance.

— En petite correspondance tout au plus, répondit-elle.

— Et pour qui, ce poulet ?

— Mais pour ma sœur.

^ Ah 1

— Cela n'éveille pas votre jalousie ?

— Non.

— Merci, vous êtes bien aimable.

Hermine, qui recommandait expressément à Godefroy de brûler sa lettre, et qui le priait de n'en parler à âme qui vive, ne se sentait pas à son aise.

Craignant que son mari ne voulût en connaître le contenu, elle était allée au-devant du danger et, sur un ton railleur, elle avait laissé croire qu'elle était prête à la lui montrer.

Saintac s'était contenté d'observer attentivement Fépitre, et quand sa femme la retourna pour en écrire la suscription, il suivit sa main de l'œil.

134 LA JUIVB DU CIIATEAU"TR0]M;PETTB

Hermine traça d'une main dégagé Tadresse suivante

Madame de Main-Hardye,

Cours d'Albret, 43,

Bordeaux*

— Très bien, dit alors Saintac. Je dois voir Godefroy tout à l'heure, donnez-moi votre lettre, je la lui remettrai.

Hermine, sans répondre, se leva lentement et le regardant sans hésitation dans les yeux :

— Voilà donc, lui dit-elle, comment vous n'êtes pas Jaloux ?

— Que voulez-vous dire ?

— Quoique vous me compreniez très bien, je n'hésite pas à répondre à votre question. Tout à l'heure, je vous ai offert de vous faire lire ma lettre ; je me montrais ainsi épouse soumise et confiante ; vous n'avez pas cru devoir accepter ma proposition. Mais comme vous doutez de mes paroles et qu'au fond vous désirez savoir ce que j'écris, vous me demandez de porter cette missive à mon beaufrère.

— Oui, ensuite.

— Ensuite, je suis sûre que vous ne résisterez pas à la tentation de la lire.

— Peut-être bien, dit cyniquement Saintac.

— Eh bien I moi, maintenant je ne veux plus.

— Vraiment î pourquoi donc ?

-— Mais parce que vos procédés m'offensent, me blessent.

— Ce n'est que ça ?

— Pas autre chose. Du reste, à mon sens, quand un homme brise le cachet d'une lettre qui n'est pas pour lui, il est plus coupable que le voleur qui force un coffre-fort.

— Oh ! oh ! ceci est nouveau.

— Oui, car le coffre-fort ne se défend pas, dit Hermine qui s'échauffait.

— Savez-vous que vous êtes très belle, quand vous vous mettez en colère.

—. Il c'y a que les sauvages, reprit Hermine en s'aDimanî

fie plus en plus, qui ne connaissent pas ces règles si simics et si respectées des peuples civilisés.

— Où voulez-vous en venir ?

— A ceci : que vous ne porterez pas cette lettre, et que, par conséquent, vous ne la lirez pas.

— Ah ! prenez garde, ma chère amie.

— A quoi ?

— Tout à rheure je ne tenais pas à savoir ce que contenait votre poulet. Mais, si vous le prenez sur ce ton vous me donnerez envie de l'ouvrir réellement.

— Cette envie alors ne sera pas satisfaite,

— Vraiment ?

— Je vous en réponds.

— Ne vous avancez pas trop.

. — Ah I je sais que vous êtes violent et brutal, mais je ne vous crains pas, vous le savez. Et pour vous prouver que vous ne lirez pas ce que j'écris à ma sœur... voyez.

Et avant que Saintac ait pu s'opposer à ce qu'elle voulait faire, elle lença rapidement sa lettre au feu.

Le petit carré de papier tomba au beau milieu d'un véritable brasier, et fut consumé avant même que Saintac ait eu la pensée de prendre les pincettes pour retirer du feu répitre, objet de la querelle.

Saintac, en voyant flamber le papier, se mordit les lèvres et ébaucha un mouvement plein de violence.

Mais sa femme n'y prit pas garde. En revanche elle ne put dissimuler un petit sourire de triomphe.

Son œil gai semblait dire :

— *■ Ma ruse a réussi. Ma querelle d'Allemand m'a permis de soustraire à la curiosité de mon mari cette compromettante lettre. A la violence, j'ai opposé la ruse : je suis dans mon droit.

Puis pendant que Saintac se mettait à arpeuter la chambre d'Hermine, en frappant du talon sur le tapis, la jeune femme se dirigea résolument vers un cordon de sonnette qu'elle tira non sans vigueur.

— Que faites-vous ? lui demanda son mari.

— Vous le voyez, je sonne.

— Que désirez-vous ?

— Vous allez le savoir.

On frappa discrètement à la porte et, sur un mot d'autorisation, le domestique appelé par la sonnette entra. A sa

vue Hermine qui avait pris un petit air révolté, fit, malgré elle, un pas en arrière. Saintac eut comme an sourire intérieur.

Ce domestique qui faisait un pareil effet, c'était Mulhar.

Ses yeux ardents s'attachèrent sur Hermine qui frissonna, et lorsqu'il demanda :

— Madame a sonné ?

Elle frémit à l'audition de cette voix gutturale et sinistre.

Cependant elle eut assez d'empire pour se remettre aussitôt et dit :

^ — Qui êtes-vous ?

— Je suis le nouveau domestique de M. de Saintac.

— Qui vous a autorisé à vous présenter quand c'est moi qui sonne ?

— J'ignorais...

— Assez... dit Hermine et elle sonna de nouveau, puis elle ajouta : Retirez-vous.

Mulhar, un peu confus, malgré son fanatisme et son audace, s'inclina et sortit.

— Je ne vous fais pas mon compliment sur ce nègre, dit Hermine à son mari.

— Mais, ma "chère, répliqua Saintac comme s'il eût été froissé, Mulhar n'est pas un nègre.

. — Vraiment ?

— C'est un Hindou de pure race.

— Enfin il est noir, il est hideux, il ne m'inspire que la répulsion et le dégoût.

— C'est à ce point ?

— Oui, et je vous serais reconnaissante de vouloir bien le tenir aussi loin de moi que possible. Le moins que je l'apercevrai sera le mieux.

— Madame a sonné ? vint dire à son tour une camériste.

— Oui, et une autre fois ne laissez pas à d'autres, surtout à cô montre que j'ai vu tout à l'heure, le soin d« venir prendre mes ordres,

— Bien, madame.

,— Dites qu'on attelle.

« Vous sortez, chère amie ? demanda Saintac.

*- Oui.

.— Et peut-on sans indiscrétion vous demander ?...

*- Où je vais ? Je vais chez ma sœur, madame Godefroy

LES PUINES HANTEES

de Main-Hardye, pour lui dire de vive voix ce que mi lettre contenait, puisque vous m'avez forcée à la brûler. — Ne m'accusez par, de cet autodafé, ma ch.ère. Car j'en

^^M^lJ

A cette lïvenace, Sémillant s'arrêtn et attendit (page 150).

suis encore à rae demander pourquoi vous avez pris la mouche avec tant d'impétuosité tout k l'heure. Saintac faisait contre mauvaise fortune bon cœur, et

133 LA JTJIYS DU CHATEAU-TPOMPETTS

essayait de laisser croire qu'il n'avait jamais eu de mauvaises intentions. Mais Hermine était trop inquiète désormais pour se laisser prendre à des paroles plus ou moins doucereuses.

— La voiture de madame est attelée, revint dire la femme de chambre.

— C'est bien.

— En un tour de main, Hermine eut mis un chapeau et jeté une rnante sur ses épaules.

— Je ne vous offre pas de vous accompagner, dit en raillant son mari.

— Ah î vous ne me gênez pas, venez, si vous voulez. Saintac était trop soupçonneux pour ne pas deviner que

sa femme l'avait joué, et qu'elle avait quelque confidence importante à faire à sa sœur. Mais il savait aussi que suivre Hermine serait le plus sûr moyen de l'empêcher de partir, et il se dit qu'après tout, en s'y prenant adroitement, il obtiendrait de Philippine ce qu'il avait intérêt à apprendre.

— Non, ma chère amie, répondît-il. Et, dussiez-vou» m'appeler tjTan, je vous laisserai aller seule.

Hermine ne ju?ea pas à propos de relever ces dernières paroles. Elle descendit et monta en voiture.

Au moment où le lourd carrosse franchissait avec fracas la porte cochère de l'hôtel Saintac, situé place Dauphin e, le cavalier qui avait déjà attiré l'attention et la jeune femme repassait sur son beau cheval noir.

H fit faire quelques courbettes fort gracieuses à sa monture et, s'étanl placé de face, il salua avec un sourire.

Hermine lui répondit par une froide inclination de tête et passa,

— Ce doit être, pensa-t-elle, M. de Samazan. Seulement il me paraît assez mal élevé. Avant de venir caracoler devant mon hôtel et de prendre ces airs de soupirant, il aurait bien dû m.e faire au moins une visite.

Cela dit, elle n'y pensa plus, et n'eut qu'un désir : arriver vite chez sa sœur.

Le trajet d'ailleurs n'était pas long et, quelques minutes après, elle entrait dans le salon de Philippine.

La femme de Godefroy était restée la douce et sympathique personne que nous avons connue. C'était la plus charmante femme d'intérieur que l'on puisse rêver, et de

LES RUINES HANTéES ISf

Main-Hardye se considérait, avec un tel trésor, comme le plus heureux des époux et des pères.

Autour de Philippine et se roulant sur le tapis éiaient trois gentils enfants, dont rainé, qui s'appelait Clodion comme son grand-père, avait sept ans.

A l'aspect de sa tante, il laissa tomber sa petite lœur qui chevauchait sur son dos, et courut embrasser Hermine. Le plus jeune des bambins, qui venait d'atteindre ses trente mois, était fort occupé à déchirer un livre que sa mère lui avait confié.

— Bonjour, Hermine, ma chérie, dit Philippine.

— Bonjour, ma sœur.

— Eh 1 comme tu as des couleurs, on dirait que tu as eu quelque contrariété.

— Oui, et non.

-- Dis-moi tout, alors.

— - Où est Godefroy ?

— Il travai]le dans la bibliothèque.

— - Fais-le venir, je te prie.

— Tout de suite ?

— Tout de suite.

— Mais qu'y a-t41 donc ? demanda la douce Philippine.

— Tu vas le savoir, car il est inutile de sonner un domestique, voici Godefroy.

— Eh I eh ! c'est la charmante Hermine, notre divine petite sœur, la très belle madame de Saintac.

— Godefroy, mon ami, dit la jeune femme, gardez vos litanies pour un autre jour et écoutez-moi.

— Oh I oh I c'est donc grave.

— Très grave.

— Je suis tout oreille.

. Il faut d^abord que vous me promettiez une chose.

Tout ce que vous voudrez, petite sœur.

— C'est que mon mari ne saura jamais... jamais, entendez-vous, ce que je suis venue faire aujourd'hui chez vous.

— C'est juré, dit Godefroy, qui n'avait pas une sympathie bien vive pour Saintac.

Tu n'oublieras pas cela. Philippine, et tu me le promets aussi ?

Je te le promets de tout mon cœur.

^ Eh bien ! mon cher Godefroy, je voudrais savoir si

Hû LA JUIVE DU CHATBAU-TROMPETTB

mon mari, qui mi*a raconté tout à l'heure une longue histoire de jeu, dans laquelle il a joué le rôle le plus désintéressé...

— C'est bien invraisemblable.

— ■ Je voudrais savoir s'il a réellement joué. -— . Avec qui ?

— Avec M. Martin de l'He-Maurice.

— Celui qui a des domestiques de toutes les couleurs 7

— Celui-là même.

— Et quand aurait-il joué ? demandia Godefroy.

— La nuit dernière.

— Cela me paraît improbable, -dit Main-Hardye. — • Ah ! et pourquoi ?

— Parce que M. Martin se proposait, précisément, d'aller dans le Blayais et qu'il devait partir hier.

— Mais est-il réellement parti ?

— C'est ce que je saurai en bien peu de temps.

— Quand pouvez-vous me renseigner ?

— Mon Dieu, chère petite sœur, si vous voulez bien rester avec Philippine quelques minutes, je vais aller, de mon pied léger, chez M. Martin.

— Non, ne faites pas cela,

— Pourquoi ?

— Parce que mon mari pourrait y aller aussi pour prier et dit M. Martin de confirmer ce mensonge, et, s'il vous rencontrait, il devinerait peuNêtre que c'est moi qui vous ai envoyé, ce que je ne veux pas.

— Vous êtes pleine de précaution. Il faut que ce soit de plus en plus grave.

— Informez-vous. Envoyez quelqu'un que mon mari ne connaisse pas,

— Rien n'est plus facile. J'ai à ma porte un brave ouvrier du port, malade, ennuyé, qui ne sera pas fâché de gagner vingt sous pour faire une commission. Je vais renvoyer et lui donner mes instructions.

Godefroy sortit pendant quelques minutes.

— Notre homme est parti, dit-il quand il revint. Je lui ai bien recommandé de s'informer si M. Martin est parti hier ou aujourd'hui.

— C'est parfait, je vous remercie.

— Saintac serait-il donc devenu joueur î

IBS RUÎNIKÎI HAMTéai 141

— Je ne le -crois pi\%, et je tiens à le prendre en flagrant délit de mensonge.

— Est-ce que son intention serait de vous faire croire qu'il a perdu pour vous extorquer de l'argent ?

— Non, au contraire, il prétend qu'il a gagné.

— Eh bien ?

— ^!ais c'est précisément ce qu'il a gagné qui m'elTraie.

— Qu'est-ce dlonc, mon Dieu I un crocodile vivant ?

— Pas tout à fait. Il a introduit à l'hôtel une espèce de singe avec des yeux sinistres...

— Un singe ?

— Ou quelque chose d'approchant. Il appelle cela un Hindou, et ça répond au nom de Mulhar. C'est noir et hideux.

— Enfin, c'est un domestique ?

— Oui, un des domestiques de M. Martin, répondit Hermine. Et même je vous serais bien reconnaissante de vous informer si ce M. Martin avait réellement ce Mulhar parmi ses gens.

— Parbleu, ma chère enfant, cet Hindou vous inquiète donc ?

— 11 me fait peur.

— Folle !

— Folle tant que vous voudrez, mais croj^ez bien que si mes terreurs n'avaient pas été éveillées par autre chose^ je ne me serais guère préoccupée de ce personnage.

— Vos terreurs ? autre chose ? voyons, Hermine, courezvous un danger ?

— Je ne puis rien vous dire encore. Lorsque le moment sera venu de réclamer votre aide, votre secours, vous pouvez être certain que vous serez le premier à qui je m'adresserai.

— Tout cela est bien mystérieux.

— Je ne veux pas me laisser aller à des soupçons chimériques, c'est pourquoi Je veux avoir des preuves avant de parler.

a En attendant, faites-moi la faveur de vous informer à propos de ce Mulhar.

— Je vous le promets. Vous serez renseignée d«nôîn matin.

En ce moment, on vint annoncer à Godefroy qu messager était d?. retour.

142 LA JUîVS DU CHATEAU-TROMPETTB

— Que vous &-t-on répondu ? demanda Godefroy.

— Que M. Martin est parti pour Etauliers depuis avanthier.

— Merci, mon ami, dit Hermine en donnant au brave iiomme une grosse pièce.

Ceîui-ci se retira.

— Je ne me trompais pas, dit Hermine.

-— Vous ne pouvez nous en dire plus long ? reprit Godefroy.

— Non. Ce secret n*est pas à moi seule. Mais retenez bien ceci, mon ami, il y va de ma vie.

— De ta vie ? s'écria Philippine en se levant brusquement pour envelopper sa sœur de ses bras, comme si elle eût voulu la protéger.

— Oui.

— Je sais, Hermine, dit Main-Hardye, que vous ne vous effrayez pas facilement et que si vous parlez ainsi, il doit y avoir du danger autour de vous, mais vous ne devriez rien nous cacher. Dans ces circonstances, une heure de retard peut provoquer un malheur.

— Mon cher Godefroy, c'est le secret de M. Gontran.

— De Casterac ?

— Oui.

— Comment se trouve-t-il mêlé à cette affaire ?

— Il vous i'cxpiiquera iui-mème, s'il le juge à propos.

Pendant qu'Hermine cherchait h voir clair autour d'elle, pour se garantir des périls que lui avait signalés Contran, Saintac s'en allait faire un tour en ville et promener devant un café où l'on trouvait chaque jour à la même heure la fine fleur dies jeunes gens de Bordeaux.

Au moment où le mari d'Hermine arrivait à cet endroit qui était situé sur un emplacement occupé aujourd'hui par plusieurs maisons des allées die Tourny, il fut accosté par un jeune homme des plus élégants qui lui dit :

— Monsieur de Saintac veut-il me permettre de lui présenter mes hommages ?...

Sainta'c recula d'un pas et examina son interlocuteur.

— Vous devez vous tromper ? dit-il.

-— Pourquoi ne seriez-vous pas M. de Saintac.

. — Si ; mais je n'ai pas l'honneur de vous connaître.

— Allons donc ! monsieur, je ne vous fais pas l'injure de vous croire.

— Eh l attendez donc.

>— Vous brûlez.

— Comment I c'est vous ?

— Moi-même.

— Dans ce costum* t

— Est-ce que je le porte mal ?

— Non, ma foi, mais je ne puis cacher ma surprise* Vous avez l'audace ?

— Il n*y a que les timides et les maladroits à qui il arrive malheur.

— Est-ce que vous auriez quelque chose à me dire ? demanda Salntac.

— Oui, monsieur. Sans cela, je ne me serais pas permis de vous arrêter et de vous déranger.

— Venez donc un peu par ici alors, monsieur... Ah çà ! comment vous nomme-t-on dans le monde ?

— Georges de Samazan.

— Samazan ? Mais c'est vous alors qui avez défendu ma femme.

— Contre mes propres handits, oui, monsieur.

— Ah I Et pourquoi ne l'avez-vous pas laissée aux mains de ces drôles qui auraient pu, par raégarde...

— Lui loger une balle dans la poitrine ? Saintac garda le silence.

— Je l'ai arrachée des mains d'e mes hommes, parce que Mme de Saintac n'a pas encore hérité du jeune David et que, si elle mourait avant lui, il y aurait matière à procès.

— Je vous avais bien jugé, vous êtes un homme intelligent, dit Saintac.

— Je le crois, et si vous voulez prendre la peine de me suivre...

— Où donc ?

— Mais jusque sur les pelouses du jardin public.

— Pourquoi faire ?

— Pour causer.

— Ne vaudrait-il pas mieux entrer quelque part ?

— Monsieur de Saintac, les murs ont des oreilles ; mais je ne sache pas qu'on ait jamais entendu une conversation tenue en plein champ. Au jardin public nous serons en mesure de voir les personnes qui nous approcheront, et nous ne dirons alors que ce ^ue nous voudrons qu'elles entendent.

— C'est que... dit Saintac en hésitant.

— Oh I je vois ce que c'est. Vous craignez d*être vu avec moi. Rassurez-vous. Je suis connu en vilb sous le nom de Samazan, et il y a une centaine de personnes qui me croient meilleur gentilhomme que vous-même.

LBS RUINES UANTÉBS

— Allons au jardin public, alors.

— Et vous verrez qu'il n*y a rien de tel que de causer

Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, le lourd

marteau de fer de la monumentale porte de l'hôtel de

Saintac annonça un visiteur (page 156).

en plein air quand on ne veut pas être entendu. C'est là seulement que les paroles s'envolent réellement, verba volant.

116 LA JUIVE DU CHATBAU-T1ROMPETT28

— Vous avez fait vos humanités 1 demanda Saintac étonné.

— Peut-être.

Les deux causeurs franchissaient à ce moment même la porte de fer du jardin public.

Quand ils eurent fait quelques pas sur l'herbe épaisse qui couvrait alors le terrain on .ragé de magnifiques tilleuls, dont on a fait depuis le Jardin des Plantes, Saintac s'arrêta et croisant ses bras sur sa poitrine demanda à Sémillant :

— Que diable pouvez-vous me vouloir ?

— Vous parler de la grande affaire.

— Mais ne dois-je pas aller dans une quinzaine vous donner des ordres.

— Monsieur, dit Sémillant, depuis qu'En-dus est mort, je suis devenu, comme vous le savez, le chef de sa troupe.

— Oui, vous m'avez dit cela hier soir.

— Or, En-dtis avait sa façon de procéder ; moi, j'ai la mienne.

— Que signifie cet aphorisme ?

— Cela veut dire, monsieur, que nous sommes en un siècle où tout a progressé d'une façon extraordinaire. On parle en ce moment d'établir des routes sur lesquelles de nombreuses voitures marcheront sans le secours de chevaux. Cela s'appelle déjà le chemin de fer.

— Quel rapport cela peut-il avoir avec nos affaires ?

— Vous allez voir.

— Je crains. Monsieur Sémillant... commença SaintaC.

— Pardon 1 M. de Samazan, s'il vous plaît.

— iBah I entre nous ?

— Aimeriez-vous que je vous appelasse Sahile. Saintac tressaillit. Il regarda son interlocuteur en face

et lui dit :

— Je ne sais, Monsieur de Samazan, si vous avez tout mon secret, ou si vous n'en possédez qu'une des manifestations extérieures, mais je vous engage à le garder soigneusement, il y va de votre vie.

— Ma vie est à moi. Monsieur de Saintac, et j'y tiens trop pour ne pas avoir appris à la défendre.

— Vous êtes averti, reprit le mari d'Hermine sur un ton de parfaite indifférence, continuez. Je vous écoute.

LES RUINES HANTIÊES 147

Eh bien I monsieur, j'ai résolu de faire faire, moi

aussi, de notables progrès à la profession que j'exerce.

— Ah!

— Oui, Monsieur de Saintac. Ne trouvez-vous pas que \Ies moyens employés jusqu'à ce jour, et dont En-dus était

►rodigue, sont bien usés ?

— Peut-être.

V- En-dus, en sa qualité de cul-de- jatte et par conséquent d'être faible, aimait assez les coups de force. -V Et vous ?

— Moi, monsieur, je ne les crains pas ; mais je les dédaigne. Quand on est réellement fort, c'est avec des moyens nouveaux qu'on opère. On se lance sous un nom suffisamment ronflant dans la société, on la coudoie, on en fait partie. Si l'on sait se poser en homme discret, on ne se gêne pas avec vous, et vous apprenez les secrets des familles. Avec cela, on peut aller loin et bien plus sûrement qu'en exerçant sur les grandes routes.

Saintac regardait Sémillant avec une certaine admiration.

— Notre profession, reprit le bandit, va évidemment subir une transformation ; les gendarmes finiront par avoir le dernier mot avec les brigands. Ceux qui sout doués de quelque intelligence...

— Comme vous ?

— Comme moi, doivent chercher à établir leur base d'opération au sein même dô <a société qu'ils veulent exploiter.

— C'est pour cela que vous êtes M. de Samazan.

— Oh ! mais ne vous y trompez pas. Il ne faut pas agir avec trop de précipitation. Je n'ai pp^s licencié m;i troupe et, si j'opère ici, je n'en garde pas moins mon influence sur la tour des Chouettes et le château de Rouquey.

— J'allais vous dire tout à l'heure, monsieur de Samazan, que je vous trouvais un peu bavard.

— Et vous aviez tort : parce que tout ce que je vous dis là n'est que la préface nécessaire de ce que j'ai à voua dire.

— Parlez donc.

— Depuis hier, j'ai beaucoup réfléchi à la propositioQ que vous aviez faite à En-dus et, à force d'y penser..»

148 LA JUIVE Dt' CHATEAU-TROMPETTl

— Vous avez acquis, interrompit Saintac, la conviction -^ :e, dans cette circonstance, il valait mieux employer les moyens de la nouvelle école que vous vous proposez de fonder ?

— Vous avez deviné. Plus de ces violences maladroites «.ai attirent la justice. Ourdir une bonne trame, et y envelopper tous ceux qu'on veut punir ou dont on veut se

'éfaire, à la bonne heure I

— Je ne vous cache pas, dit Saintac, que je préfère n'avoir pas à me mêler à votre monde et que, si nous pouvons parvenir au même but par des procédés... comment dirai-je ?

— Des procédés de bonne compagnie ? interrompe Sémillant.

— Soit, par des procédés de bonne compagnie, j'aimerais mieux cela.

— Eh bien, le plan est tout trouvé.

— Quel plan ?

— Celui à l'aide duquel je vous débarrasserai seul, sans qu'il soit besoin de mettre un tiers dans la confidence, du jeune David d'abord, de votre femme ensuite.

Saintac s'arrêta, et adressa au bandit une interrogation muette.

— Ecoutez-moi, dit celui-ci. H n'y a qu'un homme dans Bordeaux qui connaisse ma profession. €et homme, c'est vous.

— Et vos camarades ?

— Oh I sur tous ceux-là il n'y en a pas cinq qui seraient capables de me reconnaître dans ce costume.

— Du reste, cela m'est égal.

— Il faut donc, reprit Sémillant, il^ faut que, grâce à jUs, je sois réellement M. de Samazan.

— Comment, grâce à moi ?

— C'est-à-dire que vous me présenterez dans la société, dans les cercles.

Saintac écoutait.

— Chez vous, ajouta le bandit.

Sémillant, tout en causant ainsi, agitait une petite canne avec laquelle il frappait sur ses bottes de l'air le plus dandy, le plus dégagé du monde.

— C'est qu'il a réellement fort bon air, pensait le sahiîe. -- Qu'en ditis-you5 ? damanda Sémillant

LES RUINES HANTéES Î49

— Permettez, mon cher, répondit Saintac ; Ce que ^ous inci proposez là mérite réilcxion.

— Tout mérite réflexion, tout, remarqua Samazan.

— Je vous ai promis une somme pour accomplir uno besogne déterminée, mais je ne veux pas vous introduire parmi les honnêtes gens que je connais, pour les livrer à vos entreprises, à vos attentats.

— Bon l les gros mots, maintenant. Je vois qu'il faut mettre les points sur les i.

— Peut-être.

— Je veux donc être piésenté au jeune David, à ses tuteurs, à ceux qui relèvent, le dirigent.

— Pourquoi ?

— D*abord pour le voir...

— Oui, mais ?...

— Puis ensuite pour entamer l'œuvre. Croyez-vous qu'il me sera bien difficile, à moi qui ai rendu un service signalé à Mme de Saintac, de gagner la confiance do M. Davidi et de ceux qui l'entourent ?

— On ne sait pas.

— Je ne demande pas plus de huit jours pour devenir le familier de la maison et pour que David ne puisse plus se passer de moi.

— Bien, que ferez-vous alors ?

— Je commencerai par l'exposer à un grave danger auquel j'aurai soin de l'arracher.

— Pour pouvoir ensuite le rendre victime d'un péril plus réel ?

— Vous avez deviné.

— ^ Ce n'était pas difficile.

— Il est clair, reprit Sémillant, que si M. David se tue au cours d'une partie de cheval qu'il fera en compagnie, on ne pourra accuser, même de négligence, celui qui, dans une autre circonstance, lui aura sauvé la vie.

— En effet, cela n*est pas maladroit.

— Une fois Davidi mort ?

— Le reste me regarde, dit Saintac.

— Ah I vous avez décidément trouvé un moyen d^écarter Mme de Saintac ?

— Non, mais je le trouverai.

— Ah I j'eii ai un, moi.

-^ Vous ?

150 lA JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTE

— Mais c'est pour celui-là surtout qu'il me faut votre appui, et, pardonnez le mot, toutes les apparences de votre amitié.

— Voyons I

— J'ai protégé votre femme contre les bandits.

— Vous me l'avez déjà dit.

— Elle m'a invité à me présenter chez elle.

— Je sais cela. Elle me l'a dit, et je lui ai annoncé que je ne vous recevrais pas.

— Vous avez fait une bêtise.

— Mais, Sémillant I fit Saintac vexé.

— Prenez donc l'habitude de ne pas vous fâcher avec un complice pour quelques paroles un peu dégagées des formules de la politesse banale.

— Drôle I murmura le sahile.

— Je disais donc que vous aviez fait une bêtise, parce qu'il faut que je voie Mme de Saintac.

— Mais si je ne veux pas ?

— Eh I tonnerre I reprit le bandit, commencez par écouter ce qu'on vous propose, et vous parlerez après.

Saintac se mordit les lèvres et garda le silence.

— Je sais bien que vous êtes jaloux, mais c'est précisément là-dessus que j'ai compté pour que votre femme soit tuée sans que la justice puisse demander à qui que ce soit compte de sa mort.

— On ne joue pas avec ma jalousie I dit Saintac d'un air sombre.

— Alors que le diable vous emporte, gardez votre million, votre cousin David, votre femme, et laissez-moi tranquille, s'écria Sémillant impatienté.

Et sans plus de façon, le jeune bandit tourna le dos à Saintac, puis s'en alla en sifflotant.

— Ce maraud, se dit le m.ari d'Hermine, a mon secret. Sémillant s'éloignait d'un pas délibéré sans retourner la

tête.

— . Monsieur de Samazan I cria Saintac. L'autre eut l'air de n'avoir pas entendu.

— Monsieur de Samazan, répéta de sahile, préférezvous que je vous appelle d'un autre nom ?

A cette menace. Sémillant s'arrêta et attendit. Saintac, malgré son orgueil, fit quelques pas au-devaat âa jeune homme et lui dit ;

— Considérez mes dernières paroles comme non avenues et continuez.

— Soit. Mais vous ne parlerez ni de vos scrupules ni de votre jalousie que lorsque j'aurai lîni.

— Je m'y engage.

— C'est bien alors, je reprends : aTijourd'hui plutôt que demain, demain plutôt qu'après, vous me présenterez à Mme de Saintac.

— Moi-même.

— Vous-même. Puisque vous lui avea défendu de me recevoir, il faut bien que vous répariez votre maladresse.

— Et si Mme de Saintac, qui commence à se défier de moi, répondit le sahiîe, vous prend en grippe, par ce seul fait que je vous aurai présenté, et refuse à son tour de vous laisser continuer vos visites ?

— Avez-vous remarqué, demanda Sémillant, quelque symptôme qui puisse vous faire croire ?...

— Oui.

— Lequel ?

— J'ai pris à mon service un domestique Hindou.

— Ah I cette espèce de gorille qui s'est jeté sur moi la nuit dernière ?

— Oui.

— II a des muscles d'acier, cet animal-là.

— Dès que Mme de Suintac a vu Mulhar, elle l'a reça comme un misérable et lui a enjoint de ne jamais se présenter devant elle.

— Cela n'a rien d'étonnant. Il est horrible, votre Mulhar, et ce n'est pas une figure à réjouir les yeux d'une jolie femme. Voulez-vous un conseil ?

— Dites toujours.

— Gardez votre Mulhar, puisque vous en avez besoin pour des besognes qui ne me regardent pas, mais ne le mêlez pas à nos opérations, et faites que Mme de Saintac ne le voie jamais. Quant à la question de présentation, .si vous craignez de me nuire dans l'esprit de votre femme en vous en chargeant, il y a un moyen bien .simple de tout arranger ; ce soir, en rentrant, dites-lui simplement : J'ai rencontré M. de Samazan dont j'ai fait la connaissance. C'est un charmant garçon, qui m'a demandé la permission de vous présenter ses devoirs et je pense que vons Id

Saintac écoutait toujours.

— Maintenant, il faut que vous sachiez tout, et j'arrive à la partie de mon plan qui va tous faire bondir.

— Voyons.

— Je ferai la cour à votre femme.

— Vous ?

— Moi, et cela dès demain, dès le premier moment où je me trouverai avec elle.

— Vous vous moquez ?

— Non, je vous jure.

— Alors, brisons là.

— Mais sacrebleu, vous n'aimez pas votre femme 1

— C'est vrai.

— Vous voulez vous en défaire ?

— Oui.

— Eh bien I alors, qu'est-ce que ça peut vous faire qu'on la courtise.

— Elle est à moi, cela suffit, répondit le prince indien avec un regard plein de sauvage furie. Du reste, ajouta-t-il, je ce perdrai pas mon temps à vous expliquer cet état de mon cœur, vous n'y comprendriez rien.

— Et puis, ça m'est bien égal, dit Sémillant, car, après tout, moi je a'aime pas Mme de Saintac. Si je me propose de lui faire la cour, c'est uniquement pour vous procurer ie moyen...

— Ah I mais je crois que je commence à comprendlre.

— Allons donc I

— Achevez, Monsieur de Samazan.

— Que Mme de Saintac écoute, ou n'écoute pas mes tendres propos, je trouverai toujours un moment où je me jetterai à ses pieds avec des paroles de flamme.

— Je serai là.

— Oui, caché.

'. — Avec un pistolet ?

— Avec l'arme que vous voudrez. Je la prendrai par la taille, je lui dirai que je l'adore.

— Et moi ? dit Saintac dont les yeux flamboyaient.

— Vous ? vous surviendrez juste à ce moment. Vous constaterez le flagrant délit et vous tuerez l'infidèle.

— C'est assez adroitement machiné, fit Saintac en souriant.

^- Quant à moi, continua Sémillant, je prendrai la pou-

dre d'escampette, et vous me tirerez dessus avec un pistolet chargé à poudre, je reconnaîtrai le flagrant délit, et vous serez acquitté à Tunanimité.

Saintac laissa errer sur ses lèvres un sourire méchant. Il pensait que le bandit était bien imprudent de se fier ainsi à un complice et de consentir à recevoir un coup de pistolet dans lequel, après tout, on pouvait avoir oublié une balle.

— Je les tuerai tous les deux, se dit simplement le sahile. Ce Sémillant est vraiment bien intelligent, mais je le perdrai sans regrets. Et puis ce sera plus naturel.

Mais de son côté le bandit, lui, se promettait bien de ne pas s'exposer gratuitement à quelque méchante aventure.

— Quand je serai dans la place, se disait-il, je me conduirai selon les circonstances. Si Mme de Saintac est plus... généreuse que son mari, je verrai ce qu'il me restera à faire.

Ainsi, l'un et l'autre faisaient leurs restrictions mentales et, en réalité, la lutte allait s'engager bien plus entre Saintac et Sémillant qu'entre les riches héritiers du vieux Samuel et l'avide prince indien.

Sémillant avait tenu cette conversation avec une désinvolture des plus complètes. ïl avait parlé des crimes qu'il se proposait de commettre sur le ton léger et dégagé d'uij marchand qui discute et traite une affaire.

Pas une fois son visage n'avait trahi le moindre embarras. C'était bien le bandit sans scrupules, sans crainte et sans remords, tel qu'il le fallait à Saintac.

En revanche, celui-ci avait laissé percer de temps â autre quelques hésitations. Ces ténébreuses trames i'étonnaient un peu, quoique sa nature asiatique se prêtât admirablement à ces sinistres machinations.

— Dites-moi, maintenant, reprit le bandit, ce que vous pensez de mon plan.

— Je le trouve ingénieux.

— Ingénieux seulement ?

— Il est également pratique.

— Très bien ; mais l'acceptez-vous ?

— Il me faudrait réfléchir.

••- Ah I oui ; perdre du temps.

— Perniettez, je ne suis pas encore -familiansé avec jutes ces idées.

— Allons donc ! vous feriez mieux de jouer franc jeu vec moi, acceptez-vous, oui ou non ?

Le bandit saviiil bien qu'en mettant Saintac au pi'cd du jur il le forcerait à se déclarer.

— Pour moi, reprit-il, je n'ai pas nue cette seule affaire n perspective et il faudrait vous décider, dans un sens Li dans l'autre, pour que je dresse mes batteries ou que j m'occupe d'autre chose.

— Vous ête^ bien pressant.

— Les affaires sont les affaires. Un seul moi, oui ou non.

— Eh bien I oui.

— Très bien. Quand pourrai-je me présenter chez Mme de Saintac.

— Ne préférez-vous pas vous lier, avant, avec nioa ^ une parent ?

— M. David ? non.

— Pourquoi ?

— Je préférerais entrer dans son intimité par le canal de Mme de Saintac ; ce serait plus naturel et cela éioigr.era, d'autant mieux, les soupçons qu'en tout état de c:\use nous pourrions les faire retomber sur votre femme

nous y étions forcés.

— Comme il vous plaira.

— Alors, j'aurai l'honneur de me présenter demain chez Tme de Saintac ?

— C'est convenu.

— Et c'est toujours un million que je toucherai après l'accomplissement de notre programme.

— Un million, oui, dit Saintac, qui pensait bien s'afanchir de cette échéance en tuant roide Sémillant, quand

il le surprendrait aux pieds de sa femme.

— Préparez-moi un peu les voies, i— Ce soir même.

« — Et au revoir.

Saintac quitta son complice et rentra chez lui.

— Savez-vous, chère amie, dit-il à Hermine, au moment où il déployait sa serviette pour dîner, savez-vous qui j'ai eu le bonheur de rencontrer au milieu de quelques amis communs ?

— - Mais non.

— M. de Samazan.

— Ah ! fit Hermine, quelle espèce d'homme est-ce ?

— Il m'a fait l'elFet d'un bon jeune homme. Et c'e.l avec une timidité amusant-e qu'il m'a demandé la permission de venir vous présenter ses hommages.

— A quoi vous avez répondu que c'était inutile...

— Non, au contraire, je l'ai prié de vous venir visiter. Si jamais celui-là vous fait la cour, il m'étonnera bien.

Hermine resta silencieuse.

Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, le lourd marteau de fer de la monumentale porte de l'hôtel de Saintac annonça un visiteur à Hermine, qui avait tiré au clair tous les mensonges de son mari, et qui cherchait un moyen de confier le soin de sa défense à Castérac. sans éveiller la défiance de son jaloux.

Comme un domestique entr'ouvrait la porte du salon où elle se tenait, elle lui demanda assez brusquement :

— Qu'est-ce ?

' — Un monsieur qui fait demander à madame si eUe peut le recevoir.

. — Quel est ce monsieur ?

. — Je ne l'ai jamais vu ici.

A cette réponse, Hermine fît un geste d'impatience, comme si elle eût été ennuyée qu'on vînt l'arracher à ses rêveries, à ses plans de défense en un pareil moment.

— Mais ce monsieur a un nom, je pense, et il est fort probable qu'il ne veut pas le cacher.*

s— En effet, madame.

LES RUINES t5 VNTÉES ^

•— Dites vite, alors.

— Il se nomme M. de Samazan. Que faut-il lui réror dre ?

— Faites-le entrer. ^

Le domestique se retira pour revenir quelques inslanl après, suivi de Sémillant qu'il annonça sous le nom d Samazan,

Le bandit avait adoplé une tenue irréprochable. Le plus sévère des petits maîtres n*aurait trouvé rien à re-dire à sa toilette. Elle élait vraiment parfaite.

n portait un pantalon de nuance indécise, mais sombre; c'était la dernière mode. A une époque où presque tout le monde avait encore la culotte courte et les bottes, une pareille tenue était faite pour être remarquée. Le haut de son costume se composait d'un gilet de couleur claire, à fleurs, d'un spencer et d'une espèce de pardessus à col gigantesque. Sa chemise à jabot était d'une éclatante blancheur et sa cravate à plusieurs tours lui donnait cet air un peu roide qui était reconnu comme le dernier mot de lîi distinction.

Il portait à la main un chapeau à la forme évasée et aux bords prodigieusement, on pourrait dire effrontément, retroussés ; un chapeaa à la Bolivar.

Hermine, en le voyant, se souleva de la bergère où elle était à moitié étendue, et alla vers lui.

— Je vous remercie, monsieur, lui dlt-eîîe, de n'avoir pas oublié que je voulais vous témoigner ma gratitude pour votre généreuse conduite d'avant-hier.

— Je n'aurais eu garde, madame, de ne pas profiio;' de la gracieuse autorisation que vous m'aviez donnée r me présenter chez vous. Un hasard heureux m'a mis hi en présence de M. de Saintac, qui a été vraiment, dan:? ce qu'il appelle sa reconnaissance, plus chaleureux qii; ne le méritait la petite écIia'.i:ïou.rée dont vcus voulez 'ne . vous souvenir.

— Ah l M. de Saintac a été aimable avec vous ? -— Oui, madame.

— Il faudra que je l'en remercie.

— C'est même lui , qui m'a prié de ne pas tarder h vous venir voir, et voilà ce qui explique la promptitude avec laauelle j'ai usé de cette faveur.

Sémillant débitait tout cela avec une aisance admir.'>ble.

158 LA. JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTl

Son chapeau d'une main, son stic de l'autre, il se dandinait «n face d'Hermine de Tair d'un homme un peu timide qui cherche à se donner une contenance.

Pour effacer le caractère un peu dur de sa bouche, il souriait presque sans interruption.

— Veuillez vous donner la peine de vous asseoir, monsieur, lui dit Hermine en montrant un siège.

Sémillant obéit.

— Je comptais, monsieur, vous voir aujourd'hui.

— Vraiment, madame ?

— Oui ; iM. de Saintac m'avait annoncé votre visite. Je n'aurais même pas été étonnée de vous recevoir hier.

— Pourquoi donc ?

— Parce que c'est vous, à ce que je crois, qui êtes passé devant l'hôtel sur un cheval noir.

— En effet, et vous m'avez fait la faveur de vous en apercevoir ?

— J'ai pensé alors que vous montriez bien peu d'empressement à venir savoir de mes nouvelles et qu'il eût été peut-être plus aimable à vous de ne monter à cheval qu'après être venu.

Hermine n'était pas fâchée de donner, sous cette l'orme courtoise, une petite leçon au prétendu gentilhomme. Celui-ci, du reste, ne manqua pas de s'apercevoir qu'il avait commis une bévue et il tâcha de la réparer en disant :

— Vous me pardonnerez peut-être, madame, quand vous saurez que j'arrivais à Bordeaux à. ce moment-là même.

D'abord, monsieur, je n'ai rien à vous pardonner,

car vous étiez libre même de ne pas venir me voir sans manquer aux lois de la bienséance, mais alors il eût mieux valu ne pas passer deux fois devant chez moi.

Madame, dit Sémillant d'un air confus, je vous

demande pardon.

Vous demeurez du côté de Beaurech ? demanda à

brûle-pourpoint Hermine.

— Non, madame.

— Mais il me semble que l'autre soir vous m'avez dit que vous étiez à deux pas de chez vous.

— En effet, madame, j'ai commis ce mensonge.

— Un mensonge, dans quel but ?

•— yous n'aviez plus besoin de mes services, et la route

LES RUINES HANTéES îoU

était sûre jusqu*à Bordeaux ; je ne voulais, d'ailkurs, pas accepter la proposition que vous veniez de me faire de monter dans votre voiture.

— Je ne comprends pas du tout.

— Mon Dieu, madame, la vérité est difficile à dire.

— Pourquoi ?

— Mais, répondit Sémillant en accentuant son sourire, parce que...

— Parce que, répondit Hermine, est une raison qu« les jolies femmes seules ont k droit d'employer.

— Je n'en ai pas d'autre.

— Si vous avez des secrets, monsieur de Samazan, croyez bi^u que j« ne serai pas assez indiscrète pour vouloir vous les arracher ; mettons que je n'ai rien dit, el soye:« persuadé que je n'en pense pas davantage.

Hermine eut l'air de croire que Samazan se trouvait à Beaurech en rendez-vous galant. Cela ne faisait pas l'af» faire du bandit. Aussi se hâta-t-il de reprendre la parole.

— Je crois, madame, que vous me faites l'honneur de rae prendre pour le héros de quelque aimable aventure. Je vous assure qu'il n'en était rien.

— Mais alors, monsieur, comment vous traiivîez-vous là?

— Ah I c'est ce que je né puis dire.

— Ordinairement, on ne se trouve pas pour son plaisir, pour se promener, sur une grande route, à dix heures du soir, pendant qu'il fait un brouillard à couper au couteau el lorsque le pays est parcouru par une bande de malfaiteurs.

— Mais, madame, M. de Casterac y était bien en même temps que moi.

— Oui, vous avez raison. Aussi M. de Casterac m'a-t-il appris ce qu'il était allé faire dans ce terrible pays.

— Et, reprit Sémillant en rougissant réellement, car c'était décidément un habile comédien, et si vous étiez la dernière personne à qui je puisse dire pourquoi j'étais là.

— Que voulez-vous dire ?

Sémillant garda un silence embarrassé.

— Oh 1 reprit en éclatant de rire Mme de Saintac, la bonne bouffonnerie ! vous voudriez peut-être me persuader que vous m'aimez.

— Madame I fit le bandit en simulant le paroxysme de la confusion.

— Dieu I que vous êtes drôle I En homme timide que vous êtes, sans doute, vous vous étiez rendu là mystérieusement pour me voir passer au milieu de la nuit et par cette brume. Vous vouliez jeter sur moi un regard... désintéressé et mourir, n'est-ce pas ?

Et Hermine riait de tout son cœur.

— Voyons, monsieur de Samazan, pardonnez-moi ma gaieté, mais vous avouerez qu'elle est bien justifiée. Je no veux pas connaître vos secrets, seulement vous seriez bien aimable aussi de ne pas vous moquer de moi.

Cette hilarité, cette façon joyeuse de recevoir la première confidence du bandit ne déplaisait pas à Samazan.

— La glace est rompue toujours, se disait-il. Maintenant, je puis aller de l'avant.

Sémillant qui, malgré son sourire éternel, savait admirablement prendre cet air de timidité un peu gauche dont avait parlé Saintac, Sémillant se fit aussitôt une physionomie confuse.

Hermine riait toujours.

Enfin il sembla reprendre un peu d'aplomb et dit à sa gracieuse interlocutrice :

— Me pardonnerez-vous, madame, si je vous dis la vérité ?

— Laquelle ? demanda malicieusement Mme de Saintac.

— La vraie.

— Je vous pardonnerai d'autant plus volontiers que je devine là-dessous quelque histoire qui piquera ma curiosité.

— Je retiens votre promesse, et je vais parler, madame. J'avoue donc que ce n'est pas le hasard qui m'a conduit auprès de vous, lors de l'attaque des brigands.

— Ah I vous voyez.

— Je savais, reprit Sémillant, sur un ton de plus en plus craintif, je savais que vous deviez revenir ce s©ir-îà de vos terres.

' — Vraiment. Et qui vous l'avait dit ?

LES RUINES HÀNT^BS

'^ Doîs-je continuer à no vouf rien cacher ?

— Mais, certainement.

^■^ Eh bien I padamt. sachez quo parmi les jeunes gens

Samuel David

de Bordeaux et des environs on s'occupe beaucoup de vous.

*- De moi?

io2 LA JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTE

— Oui. On vous plaint.

— Eh I mon Dieu I quelle est donc la cause de cette grande pitié ?

— Tout le monde craint que vous ne soyez pas heu reuse.

— Cela ne regarde que moi.

— Et, continua M. de Samazan, quand on pense à votre si admirable beauté, à la grâce touchante qui vous enveloppe...

— Monsieur de Samazan l dit Hermine en regardant sévèrement son visiteur.

— Vous m'avez ordonné, madame, de vous dire toute la vérité, je vous la dis.

Mme de Saintac eut bien envie de sourire, mais elle dut s'en garder.

— Du reste, ce que je vous disais, madame, est nécessaire à l'intelligence de ce qu'il me reste à vous conter.

— Vos compliments «ont-ils finis ?

— Oui.

— Alors, continuez.

— Vous avez donc, dans Bordeaux, un véritable parti qui vous plaint, qui vous aime. La plupart de ceux que compte dans ses rangs ce parti se feraient tuer pour vous, comme jadis les Toulousains pour la belle Pauîe, et je suis de ce parti.

Tout cela, monsieur de Samazan, est de la dernier

galanterie, mais ça ne me dit pas du tout comment voua vous êtes trouvé à Beauroch, ce qui était, je crois, le but de vos révélations et l'objet de ma curiosité.

Eh bien I madame, parmi ceux qui vous aiment, or

regrettait votre absence, quoiqu'elle n'ait pas été de longu durée.

-— En effet, je n'ai quitté Bordeaux que pendant bH j>jurs.

Nous apprîmes avec grande Joie que vous alliez re

venir et alors moi qui, indigne, n'ai qu'un seul désir, vouî être utile, je suis parti pour me trouver sur votre chemin^ espérant que le ciel me fournirait l'occasion de vous ren dre quelque signalé service.

Hermine écoutait.

LES RUINES HANTÉES lOo

— Et VOUS voyez, madame, que le ciel a été assez aimable pour ne pas tromper mon espérance.

— Monsieur de Saraazan, je vous prie de cesser ce jeu.

— Vous appelez cela un jeu, madame.

~ Oui.

— Vous êtes cruelle.

— Ne parlons plus de cela, s'il vous plaît, reprit Mme de Saintac résolument.

■— Oh I je vous obéirai, madame, je vous obéirai aveuglément. Jamais, à l'avenir, jamais il ne sortira de ma bouche une phrase, un mot, un soupir, qui se rapporte au malheureux état de mon cœur. Je suis trop heureux, si vous consentez à vous rappeler votre promesse de me pardonner mon involontaire offense.

— Je vous en prie, monsieur, cessez de tenir un pareil langage.

— Mais dites-moi que vous me pardonnez.

— Eh bien, je vous pardonne.

Samazan sut alors parler de mille autres choses avec une très grande aisance, et il fut assez habile pour dépouiller tout à fait sa timidité quand il tint une conversation où son cœur n'était plus en jeu.

Hermine le trouva même gai, spirituel, de bonne cornpagnie et s'amusa de quelques-unes de ses saillies.

Il allait prendre congé lorsque la porte du salon s'ouvrit et un domestique annonça :

— M. David.

— Par ma foi, pensa le bandit, je joue de bonheur aujourd'hui.

C'était, en effet, le jeune David, l'enfant plus de cinquante fois millionnaire, qui venait rendre visite à sa cousine.

n entra.

Samuel Davil (on lui avait donné le nom de son aïciil), Samuel David était à cet âge où l'on n'est déjà plus un enfant et où l'on n'est pas encore un jeune homn^e.

Il allait avoir quatorze ans.

^ C'était un garçon de haute taille pour son âge, à la physionomie intelligente et sympathique, aux yeux résolus et confiants, au sourire gai. On le sentait vigoureux à la souplesse de sa démarche et il aimait, démesurément tous les exercices du corps. '

164 LA JUIVE DU CHATFAU-TROMPHTTE

— Bonjour, ma cousine, dit-il en entrant.

— Bonjour, mon cher Samuel, lui répondit Hermine. Mais, tout à coup, le jeune David aperçut Sémillant

et dit :

— Ah 1 pardon, madame, je vous croyais seule.

Cela prouvait que l'enfant était entré un jjeu comme un petit fou qu'il était.

— Veuillez me permettre, monsieur de Sâmazan, de vous présenter mon jeune cousin, M. Samuel David ; Samuel, M. de Samazan I

— Si je ne me trompe, dit Sémillant, j'ai l'honneur de parler à un archi-millionnaire.

— Oh I monsieur, je vous en prie, dit le jeune Samuel, ne me parlez pas de mes millions.

— Je vous assure...

— C'est incroyable que je ne puisse faire un pas «ans entendre autour de moi vanter mes richesses. Eh I mon Dieu, oui, je suis riche. Bien mieux, je ne désire pas être pauvre, mais ce n'est pas une raison pour m'en écraser perpétuellement.

— Monsieur, lui répondit Samazan en souriant, je vous demande pardon de vous avoir parlé de votre argent el croyez bien que cela ne m'arrivera plus. Je ne suis pas, moi non plus, un dédaigneux des biens de ce monde, maif j'estime que l'amitié et bien d'autres sentiments, san^ compter l'amour, valent souvent mieux que la foriune.

— Ah I que vous avez raison, dit Hermine, quand or vous choie ou qu'on vou::'dit un mot aimable, sait-on ja mais, quand on est riche, si l'on entend la vérité !

Pour moi, reprit Sémillant, j'estime qu'un homme n(

vaut que par ses qualités personnelles. Je ne suis pas pau vre, Dieu merci, mais j'estimerais fort peu quelqu'un qu croirait m'être agréîible en me parlant toujours de moi argent. En retour, je me considère comme l'égal du plu puissant capitaliste du monde, et jamais, si nous avion un différend» je ne consentirais à lui céder sous auciij prétexte.

— Prenez garde, dit Hermine, cela ressemble à de l'ei têtement.

Tout ce que venait de dire Sémillant n'était ni bien traordinaire ni bien fort ; néanmoins les quelques mol sonores qu'il avait mêlés à ses dernières Dhrases firent un

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