‹ Les ruines hantéesChapitre 8 sur 15 · X.L.T* itOiAiia »àfki>li*ES iSZi · texte numérisé non relu

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A îa suite des événeirîents qui s'étaient accomplis dans le souterrain et que nous avons minutieusement racontes, tous les acteurs de ce drame, sauf, bien entendu, Simon ol Saturnin, qui étaient restés parfaitement écrasés soa3 i'énornie rocher que l'explosion de la mine avait détaelle, tous les acteurs de ce drame, disons-nous, étaient rentrés à Bordeaux.

Comme par une convention tacite, ni En-dus, ni Saîntac, n'avaient jugé à propos de révéler la véritable position sociale de Sémillant. Le premier chef des bandits avait conçu pour lui une admiration qui lui avait fermé la bouche.

— Ce gaillard-là, s'était-il dit, ira bien et, après tout, c'est mon élève. J'ai été bien bête de lui donner l'idée de me poignarder et je n'ai eu que c^ que je méritais.

Puis, après réflexion, il ajouta mentalement :

— D'ailleurs, le vojl'à lancé dans un monde d'où il ne consentira pas à sortir, maintenant, pour revenir vivre de notre vie indépendante, mais trop inquiète. En sorte que je reviendrai, quand je voudrai, le chef réel de îa troupe.

Quant à Saintac, il sentait bien qu'une dénonciation d^

£î part entraîneriit les indiscrétions de Sémillant et que oela pourrait »e terminer fort mal, pour lui comme pour le bandit.

Et puis, il avait été pris d'une haine farouche contre Jean-Marie, contre ce grenadier qui l'avait insulté, avili, humilié devant Muihar, devant le séid« qui l« vénérait à régal d'uo dieu.

Il comprenai: que, traité ainsi par un homme de rien, par un soldat jadis voué au dernier supplice, il ne pouvait que perdre de son influence et de son iutorité sur ce serviteur fidèle, mais imbu de certaines idées autocratiques.

Aussi ne songeait-il qu'à fte venger de Capdeviîle en rentrant à Bordeaux.

— Oh 1 pour celui-là, dit-il à Muihar, je ne prendrai pas des mitaines pour informer l'autorité militaire qu'elle îe trouvera au gîte quand elle voudra.

— Ce sera peut-être une imprudence.

— NoE, non.

— A votre place, reprit Mulhuar, je n'aurais pas hésité à lui offrir aussitôt un combat,..

. — Un duel avec cet homme.

' — C'est un soldat.

— Tu es fou, Mulha»-, dit Saintac, qui lentait bien quei son garde du corps perdait peu à peu de ton dévouement et de son respect.

— Et d'ailleurs, sa femme vous accusera d'avoir voulu l'assassiner.

— Il me sera bien facile de démontrer que soc accusation ne peut avoir le sens commun. Tu diras avec moi que nous avons reconnu le grenadier, que nous avons voulu le poursuivre, et que sa femme s'étant interposée, est tombée dans l'oubliette dont nous ne soupçonnions pas l'existence ni l'un ni l'autre. Il n'y a pas un tribunal qui ne croie cette version, d'autant plus que la Cadichonne et soa mari ne doivent pas être en odeur de sainteté auprès des magistrats.

— Vous avez peut-être raison, sahîle, dit Muihar.

— Demain, le général aura des nouvelles de son grenadier.

Après ce bout de conversation, il y eut un moment de silence. Puis Saintac reprit ia parole :

Que p«nses-tii de l'état d« David ?

Je le crois perdu, répondit Mulhar.

Bah ! perdu pour une brûlure.

Le docteur Brulatour,

— Uiye brûlure qui lui couvre toute la poîtrrne et qci Ta S€ changer en plaie affreuse, vu le temps qui s'est écoulé depuis l'accident jusqu'à ce qu'il ait eu un médecin è sa disposition.

830 LA SVIVE DU CfiATE.\C"TnOMPEm

— Je ne le crois pas si mal qae ccia.

— Vous parlez ainsi parce que vous avez peur.

— Peur de quoi ?

Peur que Mme de Saintse ne meure avant lui et

comme bien des gens qui croient éloigner le* mauvais sorls en en prévoyant de pire*, vous...

-— Tu as trop d'esprit, Mulliar, dit Saintac «n interrompant son serviteur avec un sourire.

La vérité, c'est que le jeune David était en effet trè.'i» mal Main-Hardye, Budos et les autres, à pein« sortis des souterrains, avaient dû s'occuper d'un moyen de locomotion doux, à l'aide duquel on transporterait 1« vaillant enfant à Bordeaux.

Après quelques instants de recherches, on dut renoncer à trouver une voiture, le pays ne renfermant que deux oa trois berlingots héréditaires, dont les ressorts réfractaires criaient comme des damnés à chaque cahot, sans préjudice des secousses qu'ils imprimaient aux imprudents habitants du véhicule.

— Messieurs, dit Castérac, quand on eut constaté l'inacité des recherches, il faut employer les grands moyens.

— Parbleu ! dit David qui avait reprit la force de rire, malgré ses souffrances, les grands moyens sont les moyens '.'S plus hauts. Perchez-moi sur mon cheval et je vous assure que j'aurai le courage de m'y tenir jusqu'à Bordeaux.

— - Où vous arriveriez dévoré par la fièvre et dix fois plus dangereusement malade que vous ne l'êtes. Non, jeune homme, non, pas de folie, dit Malbessan.

— Messieurs, dit alors Sémillant qui commençait à reprendre son aplomb, je propose de mettre M. David sur une civière.

— C'est une idée.

^ Et H cous sera facile de trouver quatre robustes ? aysans qui, moyennant finances, porteront aotrc ami sur ijurs épaules jusqu'à Bordeaux.

Ce programme fut suivi de point en pofnt

Il était six heures du soir lorsque le cortège arriva à là Bastid^e. Là, pour ne pas se donner en spectacle et surtout pour éviter les réflexions et les inventions plu» 00 moins saugrenues de la foule, on prit une voiture dans jaquelle David fut installé et conduit à ion domicile.

M pauvre enfant souffrait crueilècngatl:.

I/excitation du combat, la fièvre, qui l'avaient soulrnu pendant quelque temps, avai-enl fait place à un abattemenl, à une prostralion des plus terribles.

Ce fui à ce moment qu'on devina à quel point il était en danger.

— Budos, dit Castérac, allez en avant chercher le docteur Brulatour, et faites qu'il se trouve chez David au moment où nous arriverons.

— Le croyez-vous plus mal ?

— Je le croiri très mal, â coup sûr.

Sur cette réponse, Budos piqua des deux et se dirigea vers la place du Champ-de-Mars, où demeurait le docteur.

Quand ?>1. Brulaiour vit la p'aie affreuse que la brûlure de la poudre avait faite, il demanda de quelle façon cet événement s'était produit.

Il fallut raconter comment M. de Samazan avait cru pouvoir emmener cet enfant avec lui pour une expédition aventureuse et par trop chevaleresque contre des bandits.

— Et vous n'avez pas pesé la responsabilité sous laquelle vous alliez vous placer, monsieur ?

Sémillant jou?.i{ la confusion eî gardai! le silence.

— Vraiment, reprit le docteur, vous auriez eu îe coupable projet de vous défaire de cet enfant, que vous n'auriez pas agi autrement. Eî prenez garde, M. David est bien riche et il y a de grands intérêts placés sur sa tête.

— Monsieur, un pareil soupçon... dit Sémillant.

— Vous avez tout fait pour le provoquer, répondit le docteur en colère.

Sémillant se redressa et dit impudemment :

— Vous avez peut-être raison et les apparences sont contre mol. Cela m'apprendra à me laisser gagner par les câUnerles de mes ârnis. S'il ne fallait que ma vie peur racheter le mal...

— Et que vouleî-vcus que sens en f>a>stnns de votre vie ? dit le docteur. C'est celle de ©et enfant qu'il faut sauver.

Et sans s'occuper davantage de ce qu'on pouvait dir« autour de lui. lî commença un premier pansement et se relira.

Le soir, loi-spri! vint faii'^ sa visite à Hermine, il ne

832 LA JUIVl DU CHATEAU-TROMPETTl

cacha pas h Saintac, qu'il regardait dans le blanc des yeux, l'état de David.

— Est-il vraiment si dangereusement malade ?

— Eh ! oui, monsieur, ce *era un miracle si nous le* th*ons de là. ]

— Mais aussi, dit Saintac, quelle néfaste idée de s^cn aller avec ce M. de Samazan couri/ les souterrains peuplés de bandits.

— Vous y étiez bien, dit M. Brulatour à brûle-pourpoint.

— Oh I moi...

— Vous î interrompît le docteur, vous aviez peut-être des raisons spéciales de ne pas craindre les brigands.

— Que voulez-vous dire ? Vous allez ra'expliquer tout de suite vos paroles.

— Je n'expliquerai rien du tout. J'ai la conviction que vous me comprenez. Malheureusement et heureusement pour vous, je n'ai que des convictions. Si j'avais des preuves...

— Des preuves de quoi ?

— Nous perdrons notre temps, monsieur, dit le docteur, moi à vous accuser, vous à vous défendre, et j'ai tort puisque, comme je viens de le dire, je ne puis rien prouver. Voyons la malade.

n prit le bras d'Hermine, lui tâta le pouls et dit : -- Cela ne va pas plus mal.

— Alors, il y 8 du mieux ?

— Non. La maladie reste ctationnaîre. Cela peut durer quarante-huit heures, au bout desquelles une crise viendra décider du sort de Mme de Saintac.

Il fit une nouvelle ordonnance.

— Je ne vois pas, dit-il, quand il eut signé le papier destiné au pharmacien, je ne vois pas une jeune fille qui était venue pour veiller la malade.

— Elle est dan* le cabinel voisin où un !uî a dressé un lit, répondit Philippine. Je Vtil forcé* à se coucher pour qu'elle fût reposée à un« heure du matfn, moment o^ ell-e prendra la veillée.

— Vous avez bif-n fait d'agir ainsi, ma chère^ enfant, dît le docteur à Philippine.

Marinette, à qui l'on avait fait la proposition de se coucher pendant la première partie de la nuit, avait en effet accepté «v«c tiaprassement cette comMnslsoa, parc*

tlW BinXNKS ilAKT*£a 85m

qu'elle espérait «e 50u:jtraire air.sî ssux regards de Saintac, au moins jusqu'au moment où Hermine aurait recouvré sa raison el pourrait la protéger. , ,, ^

Lorsque le docteur fut parti, Saintac se hâta de rentrer dans sa chambre. U sonna et Mulhar parut.

— Tu avais raison, lui dit le sahiJe, David est au plus

-^ Je n'en doutais pas, moi. Je me connais en blessures, répondit l'hindou.

— Alors, laissons faire la nature, et peut-êtr« nous servira-t-elle mieux que nous ne l'-.jurion* fait nous-même.

— Ne vous y fiez pas, répondit Mulhar. La nature ne se fait pas la complice des hommes.

— Oh ! tu es bien sentencieux aujourd'hui.

— D'ailleurs, reprit l'hindou,. Mme Hermine est plus malade que lui.,

— Oui te l'a dit ?

— Le vieux imédecin qui m'a regardé de travers.

— Toi aussi.

Oci vhoi aussi, dit le sévde de Saintac avec un sourire froid Et' puis je n'ai pas besoin du médecin pour savoir ce qui peut arriver. La brûlure de David peut le tuer, mais il est probable qu'il vivra encore assez longtemps avec son mal. Il souffrira le martyre, mais il peut vivre^ six mois, tandis que la fièvre cérébrale de madame peut 1 emporter en quelques heures.

Tu me donnes les sueurs froides.

— Sahiîe, vous avez voulu être trop malin et vous aimez troD les moyens tortueux.

— Tu as peut-être raison. Il faut en finir tout de suite et puisque les événements m'ont fait la partie belle, sachons profiter.

Oue voulez-vous dire ?

- D'abord, mon cher Mulhar, il faudrait sauver ma , femme.

Le médecin est bien désespéré.

Oui, mais toi ?

- Moi?

- Je me sûuviejîs qu'autrefois, la-bas dans mon I .vaume, tu étais renommé pour les secrets médicinaux que t'avaient laissés tes ancctres.

334 L4 JUIVB DU CHATEAU-TROMrRTTI

— Or, ces maladies du cerveau sont fréquentes dans noire pays, ajouta Saintac. Tu dois avoir quelque baume ou onguent, à l'aide duquel on guérit les Oèvres cérébrales.

— Si j'étais dans l'Inde, je ne dis pas, mais ici.

— Ici, ne peux-tu pas te procurer ce qu'il faut ?

— C'est bien difficile. Je ne sais pas très bien les noms français des plantes.

— Tu trouveras bien quelque sovant qui pourra te les apprendre. Oh I mon Dieu ! moi-même, grâce à l'éducation européenne que j'ai reçue, ne pourrais-je pas t'aider ?

— Essayons, sahile, je veux bien.

— Mettons-nous à l'œuvre, tout de suite.

— Mais, ne craignez-vous pas, demanda -Muîhar, que nous n'arrivions un peu tord. Madame est dans un état désespéré.

— Non, une crise se produira bientôt, mais pas avant trente-six ou quarante-huit heures. D'ici là, tu as le temps de trouver tes herbages et de préparer ta drogue.

— Soit.

— Mais avant, tu iras accomplir une petite mission.

— Laquelle ?

— Tu iras chez Samazan ou Sémillant, comme tu voudras, et tu lui diras que je compte le trouver chez lui demain à une heure précise.

— Ce sera fait.

— Ensuite, tu te mettras à la recherche de tes végétaux, tu sauveras Hermine.

— Si je peux.

— Tu la sauveras et nous donnerons ainsi à David le temps de mourir. Quand celui-ci aura rejoint ses aïeux, nous verrons. Cela regarde le fameux Samazan.

Mulhar, qui n'aimait pas les paroles inutiles, salua son seigneur à la mode indienne et se retira.

Le lendemain, à une heure, les deux complices se trouvaient de nouveau face à face.

— Avouez, mons Sémillant, dit Saintac, que vous n'svez qu'à moitié gagné la somme énorme que je vous ai compté» l'autre jour.

— Au contraire, cher monsieur, dit Sémillant, les événements se sont succédés de telle façon que vous hériterez p^o^p.bler^G^.t du jen»ne Pavid toiTt îïDÎarç)??.ni?nt, et

|s» mort sera attribuée k une imprudence, k une folie, mais pas à autre chose.

— J'hériterai ! j'hériterai I dit Saintac, vous parlez d'or, mais poiiil si ma femme meurt avant cet enfaul.

— Oh I pour cela, mon cher monsieur, il ne faut vous en prendre qu'à vuus-mème.

— Que dites-vous I

— Ce que tout le monde se répète sous le m«nte8«,

— Et que dit-on ? ptécisez, s'il vous plaît.

— On dit que la maladie de votre femme n*est point ,venue toute seule.

Peut-être aurez-vous été espionné par quelque domestique ou bien quelqu'un a-t-i) entendu, sans le vouloir, quelque chose ; toujours est-il qu'on vous accuse d'avoir provoqué le mal terrible qui dévore votre femme, et cela, dans une scène de violence dont on ne connaît pas les détails.

— Ah ! cela se dit ?

— Dans toute la ville.

— Eh bien j je ferai taire les bavards,

— Comment ?

— En guérissant moi-même ma femme,

— Vous êtes donc médecin ?

— Non, n.ais j'ai appris jiidis à Pondichéry quelques secrets d'un vieux Mogoi, et parmi ces secrets il en est un qui s'applique à la maladie d'Hermine.

— Vous sauverez votre femme 1 répéta Sémillant. Je ne comprends plus. Je vous avais proposé un plan très bien conçu et à l'aide duqi^el tout se serait passé sans qu'un seul magistryt eût le droit de mettre te nez dans vos affaires. Mais vous êtes pressé ; croyant que David serait mort le soir même, vous vous êtes arrangé de façon à mettre votre femme dans un état alarmant. Et maintenant vous voulez la guérir.

— Oui, pour faire taire les méchantes langues.

— Et pour qu'elle ne meure pas avant David. Maïs cela m'est bien égal. Seulement, quand David sera mort, vous serez obligé de recommencer sur nouveaux frais.

--- Alors, mon cher S mazan, dit Saintac, nous exécu- ' ms simplement le plan que vous avez conçu. Je ferai la cour à voire femme.

— Varfaitemeut,

— Aussi parfaitement que je le pourrai, appuya Sémillant avec son mauvais sourire.

Saintac ne parut pas froissé de cette douteuse plaisanterie et y répondit par un autre sourire non moins équivoque.

— Et, reprit îe bandit, le jour où David sera mort, le jour où vous serez sûr d'empocher les cinquante ou soixante millions du jeune tiomme.

— Ce jour-là ! dit Saintac avec une flamme sombre dans le regard...

— Ce jour-là, IMnterrompit Sémillant, vous me surprendrez en conversation criminelle avec Mme de Saintac.

— Et alors...

— Et alors, avec un pistolet à deux coups, dont l'un des canons sera chargé à poudre- seulement, vous nous brûlerez la cervelle à tous les deux.

— C'est convenu de nouveau.

— Seulement, reprit Samazan, n'allez pas vous tromper et me servir la balle, à moi qui n'attends que la poudre.

— Oh ! ne craignez rien.

— Ce qui me rassure, c'est que votre intérêt exige que vous tuiez votre femme la première.

— Il faudra d'abord vous introduire chez moi.

— Bien entendu. Mais c'est vous, je pense, qui m'y conduirez.

— Oui.

— Quand ?

— Lorsque Mme de Saintac commencera à être en étal de recevoir des visites.

— Et quand pensez-vous que ce moment-là arrive î

— Dame 1 je n'en sais trop rien. Cela dépendra beaucoup de l'effet que produiront mes drogue^ sur la tête dô Mme de Saintac.

— Au reste, dit Sémillant, je ne suis pas pressé.

— Je vous recommande, dit Saintac, de ne pas trop vous laisser aller dans la conversation, le jour où vous verrez ma femme souvent.

— Qu'entendez-vous par là ?

— Je veux dire que je crains que vos habitudes de langage relâché ne se fassent jour malgré vous, qu'on ne vous trouve mal élevé pour un gentilhomme et que l'on finisse par vouloir connaître l'origine de votre noblesse.

LES RUINll RAMTiSa

— Ma noblesse I dit Sémillant. Demain allt Mra autbea-

tique.

— Allons donc I

On aurait pu le voir, sa face noire éclairée par les charbons ardeMs (page 340).

— Croyez-vous donc qu'il soit si difficile de se faira faire des parchemins? Avec la somme que. vous m'avez comptée, j'ai déj^ entamé des négociations pour l'acqui-

sHîon d'un majorât, «f H Urvê «3« S«niaian t« sortir de l'obscurité où Tevait laissée le mauvais état des finances de se.H maîtres. De plui j'ai trouvé un artiste, habile calli" graphe, qui prouvera, clair comme eau de roche, que mes aïeux étaient aux croisades, tout comme les vôtres, monsieur de Sainîac.

Le sahile ne put s'empêcher de rîrc.

— Ainsi, reprit-il, c'est convenu ?

— Vous vous préparerez i bien jouer votre rôle.

— Et vous verre2 quel merveilleux comédien je put» f??re. Du reste, mes émoluments valent la peine qu'on se donne quelque mal pour les gagner. Cinq millions 1

— Cinq millions, sur lesquels vous déduirez, s'il vous plaît, la somme de trois cent mille francs que vous avez déjà touchés.

— C'est trop juste. Mettons donc quatre millions sept cent mille francs et n'en parlons plus.

Les deux sinistres associés se quittèrent.

Saintac retourna chez lui et Sémillant se rendit auprès des amis qu'il avait su se faire, et dans la société desquels il plaisait par son esprit et ses allures un peu débraillées.

Le sahile trouva Mnlhar installé dans sa chimbre.

— Eh bien ! lui demanda Saintac, as-tu trouvé ?

— Oui. Chez le premier herboriste que j'ai rencontré yii\ trouvé mon afîaire. Voilà, ajouta-t-il en montrant un nelit paquet.

— Que vas-tu faire, maintenant ?

— Je vais faire bouillir cela pendant huit heures d'borîo|:»e et qunnd ce sera réduit en une espèce de pâte très dense, je m'en servirai pour en couvrir la tête de la ma hÛQ comme d'une calotte.

— Et combien de temps faut-il pour que le remède fasse son eilet ? demanda Saintac.

— Si je réussis, répondit l'Hindou, Mme de Saintac sera hors de danger douze heures après l'application de mon em{)lâîre.

— Et si tu ne réussis pas ?

— Elle mourra quarante-huit heures après le moment où on l'aura débarrassée de cette calotte,

— Elle mourra |

— Sûrement,

Mais sals>tu bien qa« to» remède» peut nous mettre

LSS RUINES lUNTÂKS 339

dans un embarras plus grand que celui dont nous Toulons «ortir.

— Seulement, pour vous rassurer, je vous apprendrai que sur dix niabîlcs on en sauve neuf au rî.oiiis,

— Combien as-tu employé de fois c» remède ?

— Environ soixante fois.

— Et combien as-tu perdu de malades ?

— Deux.

, — Ah I alors je suis tranquille. Et puis si tes plantes ke font pas l'elFet que nous attendons, nous en serons quittes pour utiliser sagement les quarante-huit heuj-^s et aider la nature à achever le jeune David.

Sur ces cyniques paroles, Mulhar se mit à Toeuvre. Le sahile s'enferma soigneusement dans sa chambre avec lui.

— A quoi bon ces précautions ? demanda l'Hindou.

— Je ne tiens pas à être dérangé pendant que tu feras ta cuisine.

— Oh I les domestiques ne viennent guère chez vous sans y être appelés.

— J'aime mieux être sur de mon affaire. Fort heureusement nous sommes encore en hiver, ce qui est un prétexte suffisant pour faire du feu.

— Mais il nous manque un pot quelconque,

— Pourquoi faire ?

— Pour faire bouillir mes plantes.

— Prends celui dans lequel tu m'as apporté de Teau chaude, ce matin.

— C'est vrai, avons-nous assez d'eau ? demanda encore Mulhar en visitant un broc et le pot à l'eau.

— Je le pense.

— Ce sera juste, mais cela suffira.

Et Mulhar se mit aussitôt à l'œuvre, fî prit les plantes qu'il avait apportées, mit leurs tiges à nu, c'est-à-dire qu'il enleva soigneusement toutes les feuilles qui y adhéraient et jeta dans le petit pot plein d'eau ces tiges seulement

— Tu ne prends pas les feuilles ? demanda Saintac.

— Non. C'est la moelle des tiges qui doit faire la pommade dont j'ai besoin. Du reste, voilà qui est fait.

« Maintenant, je vais faire bouillir cela jusqu'à ce soir. Ce ne serait pas trop des cinq ou six litres d'eau que nous civons et qui devront se réduire à rien par l'ébuîlition. Combien de temos cela doif-z] rester devant le feu '?

aA yUîVlS BU CSATBAU-TmOXFlTT»

— Huit ou dix heures.

— Bien. Il est trois heures. Cela nous mènera jusqu'à

minuit.

— Ou une heure du matin.

— Soit I nous attendrons même jusqu'à deux heures pour aller dans la chambre de ma femme.

— Ah ! l'heure n'y fait rien.

— Tu crois cela, toi. Mais je suis trop soupçonné, trop surveillé en ce moment, pour ne pas accomplir notre médication dans le plus profond mystère.

— Ck)mme vous voudrez.

— A deux heures, mon estimable belle-sœur aura été prendre un peu de repos, et ma femme ne sera plus veillée que par cette femme que j'ai entr'aperçue.

— Et celle-là ne s'étonnera pas de vous voir pénétrer chez madame à cette heure tardive ?

— Pas le moins du monde. Tandis que Philippine, dont l'esprit est prévenu, pourrait croire que nous venons pour attenter aux jours de sa sœur.

— Vous avez peut-être raison.

— Maintenant, fais ta cuisine, moi, ji vais me reposer, car je suis brisé par la fatigue.

Saintac s'étendit sur son lit et Mulhar se mit à souffler! le feu avec une lenteur méthodique.

(Le jour tomba. L'Hindou n'alluma pas la moindre lampe.

On aurait pu le voir, sa face noire éclairée par les charbons ardents et les yeux attachés sur son pot qui ne cessa de bouillir que lorsque la provision d'eau fut tarie.

Il était environ minuit et quart lorsque le remède fut prêt au gré de l'Hindou.

Il prit alors un mouchoir qu'il tailla sans façon et ft rétoire duquel il donna une forme ronde.

Puis, prenant avec les doigts la matière blanchâtre et gluante qui était restée au fond du vase, il l'étendit soigneusement sur la batiste.

Quand cela fut fait :

— Sahile, dit-il, tout est prêt.

Saintac sauta à bas de son lit.

— Ton emplâtre doit-U être appliqué tout chaud ? demanda-t-lL

-^ NoUg au co]Rtr«if&

— Eh bien î alors, laisse-le refroidir et attendons jusqu'à deux heures.

Lorsque deux heures sonnèrent, Mulhar sortit de la chambre de «on maître pour s'assurer que tout le monde dormait dans la maison.

— Il n'y a d'éveillé, dit-il quand il revint, que la vieille Catherine qui surveille les tisanes à la cuisine.

— Sans compter la jeune fille qui veille ma femme. C'est le moment, Mulhar. Allons.

Les deux hommes se glissèrent dans un couloir et curent bientôt gagné la chambre d'Hermine.

Grâce à l'habileté de sauvage avec laquelle Mulhar sut ouvrir la porte, ils s'introduisirent chez Mme de Saintac, dans le silence le plus parfait, si bien que Marinetle qui était assise, un peu somnolente au pied du lit, ne les entendit même pas venir.

Leurs pas étouffés par l'épaisseur du tapis ne retentirent pas et ils se trouvèrent derrière la jeune fille, sans que celle-ci eût entendu le moindre bruit.

Alors Saintac se montra.

Wandeshah, en l'apercevant tout à coup, se leva effrayée et un' petit cri lui déchira la gorge.

— Monsieur de Saintac, murmura-t-elle.

Le iahiJt jeta un regard sur l'enfant, que la tremblotante îumièr» de la veilleuse éclairait et reconnut celle qu'il aimait éperdum«nt

— Vv'andeshah ! fît-il 4 »oa tour, cloué sur place par rétonnement. '

La jeune fille et Saintac se regardèrent une minute. La première tremblait de tous ses membres, le second laissait voir dans ses yeux le rayonnement d'un triomphe inespéré.

Quant à Mulhar, qui avait aussi reconnu la princesse, i1^ s'inclina prrïfondément et resta daii» cette postur* pleine 4'bumllité Jniqu'au moment où Saintac reprit î» puroîe.

Celui-ci comprit tout l'avantage que lui donnait la présence de Wandeshah chez sa femme.

— Ce serait une faute, se dit-il, d'effrayer encore cett« enfant. Il faut qu'elle soit rassurée par mon attitude et qu'elle ne craigne pas de rester ici. Par elle j'apprendrai en quel lieu on la cache et on pourra me i înlever ensuit®, j« *îittrii la retroBiv«r.

Ce fut donc avec les marques du plus profond respect et d'une certaine indifférence qu'il prit la parole à voix basse.

— Mademoiselle, dit-il, je ne pouvais dormir. L'état de ma femme m'inquiète eu delà de tout ce que je puis dire. Tout en songeant, je me suis rappelé que jadis j'avais eppris dans J'inde à soigner les malades et je viens...

— Malheureux I dit Marinette avec un tremblement dans la voix.

— Que signifie ? fit Saintac.

— Vous n'approcherez pas de ce lit, reprit la jeune fille, en se dressant devant Saintac avec un regard qui disait clairement ce qu'elle craignait.

L'obstacle que le sahile avait cru, écarter en venant nuitamment chez sa femme se dressait ainsi devant lui.

— Je ne sais, dit Saintac qui se possédait, je ne sais, mademoiselle, quel est le sentiment qui vous pousse à me parler ainsi.

— Mme de Saintac est ma bienfaitrice, dit Wandeshali. Mulhar et son maître, sur cette réponse, n'hésitèrent pas

à croire que si Hermine avait été instruite de bien des choses, c'était par Marinette.

— Remettez-vous, mademoiselle, reprit Saintac. Il est probable que l'obscurité, la longue veillée et une légère frayeur vous ont troublé l'esprit. J

— Si vous approchez de ce lit, j'appelle, dit Wandeshah.

— Appelez, si bon vous semble, fit Saintac. Il est étrange que vous vous croyiez autorisée à me traiter en ejînemi devant ce lit de douleur, où repose la femme qui porte mon nom.

Marinette fut frappée par ces paroles.

— Qui donc, reprit le sahile d'une voix sévère, pourrait m'empêcber de donner s ma femme les soins que je crois nécessaires pour la sauver du mal qui la dévore ?

— Le médecin a interdit de rien faire jusqu'à sa prooîiaine visite, hasarda la jeune fille, qui sentait bien que sa position était fausse.

— Eh l que m'importe le médecin. Allons, Muîîiar, applique ton remède, dit Saintac.

Marinette se plaça devant le lit, et voulut étendre leà bras pour s'opposer à l'action de l'Hindou.

— Allons, mon enfant, dit Saintac, laissez-nous faire.

LBl nviKis HAHTliaS 343

Et lui prenant sanî façon le» d«ux miin» :

— Vous m'en voulez, dit-il, 09 ce qui «'est déjô passé entre nous, el vous me croyei capable des plus grands crimes. Je vous jure pourtant que je me repens du mal que j'ai pu faire, et que je vous en demande pardon.

Wandcshah haussa le* épaule».

Et puis, si je voulais commettre quelque mauvaise

action, ne i^eriez-vous pas un témoin dangereux et n'aurais-je pas pris «oin de vous éloigner ?

Marinette réQéctiit un instant et murmura :

— Peut-être.

Puis elle resta un mom«nt «Uencieus», après quoi elle «jouta :

— Si vous n« ven€z ici que pour faire une bonne action, vous ne devez pas craindre d'appliquer votre remède devant un autre témoin que moi. Je vais réveiller Mma de Main-Hardye,

— Ne faites pas cela, c'est inutile.

— Si, si, reprit l'enfant qui s'obstinait. Saintac commençait k perdre patience.

— Mais, malheureuse, dit-il enfin, vous oubliez que j# puis vous plonger dans un étal léthargique lemblable à celui dans lequel vous avez été une fois déjà.

Marinette, à cette menace, frémit.

— Si je venais ici accomplir quelque noir» action. Je oe vous permettrais pas d'ea conaaitre toutes les péripéties.

La pauvre enfant sa lat. Elle tramblait à l'idée qu'elle pouvait «e trouver inanimée, i la merci d» «et homme qu'elle redoutait è l'énal d'un monstre.

Sa résistance était vaincue.

Mulhar, qui était un observateur, t'en aperçut d'un feoup d'œil et s'approcha du lit d'Hermine.

La jeune femme avait eu dans h éoirèo 13a accès d« délire très violeot, après lequel elle était kinnbé?. afTsissé?' ««r «es oreillers.

Anéantie, ello était là, n'ayant aucune idé« de ci' qui ?f: passait autoar d'elle, respirant péniblement et les paupières h demi-fermées, plus par la fatigua et son éts^ comateux que par le sommeil.

— Sahile, dit Muihar, v«uillea8 m'al46r^ »^ Qîie faut-il fair* t

i lui

344 LA JUIVE DU CHATEAU-TROMPgTT»

-~ Soulever madaon* d« façon à ce que j« puisse ôter son bonnet.

Est-ce ainsi ? dit le lahile en prenant délicatement

Hermine par-dessous les épaules et la forçant à se mettre presque sur son séant.

C'est bien cela, attendez.

Avec une rare dextérité, Mulhar ôta le bonnet d'Hermine^ Les blonds cheveux de la charmante femme, que le docteur BruJatour se proposait de couper, étaient rassemblés ca nattes épaisses sur le derrière de la tête.

Mulhar enleva le peigne d'écaillé et la luxuriante chevelure se répandit comme un manteau d'or sur les épaules de la mfiiade.

— Hâte-toi, dit Saîntac, qui ne «e sentait pas à son aise.

— n ne me faut plus qu'une minute.

— N'importe, fais vile.

Mulhar avait laissé son remède sur un guéridon. Il revint le prendre et, avec des précautions dont on n'aurait pas cru ce gaillard-là capable, il appliqua son emplâtre sur le sommet de la tête en s'inquiétant surtout de faire adhérer la matière aux cheveux.

— Voilà qui est fait, dit-il.

— Je puis la laisser se recoucher ? demanda Saintac.

— Pas encore. Il faut lui remettre son bonnet. Wandeshah avait assisté terrifiée à ce pansement qui

lui semblait être quelque effroyable sortilège.

La figure de cet Hindou, avec ses yeux profonds et ardents, le regard faux ei froid de Sainîac, la demi-obscurité dans laquelle se mouvaient les personnages en présence ; tout cela donnait à cette scène une apparence des plus fantastiques.

— Laissez madame retomber sur son oreiller. Saintac remit doucement la tête d'Hermine sur le tra

versin et poussa un soupir de soulagement.

!1 n'était pas fait pour être garde-malade, ce cruel sau

— Dans combien d'heures le remède aura-t-rl fait so

e'Tet ?

" Entre dix heures et demie, répondit Mulhar, il y aur ;. ,: inieux sensible.

— Et si elle doit étrt «ittvée 7

T.FS RUINES HANTAbS

Si elle doit être sauvée, elle recouvrera sa conn^iissance vers trois heures et nous saurons dans la soirée s'il y a encore du danger

Celle-ci s'est rendue à la grotte de Champcenets (page 35S).

— Alors, nous n'avons plus rien à faire ici ? demanda Saintac.

. — Biea.

— Vous •▼#■ «ntcndlts, inftdemoi»ell«, reprit le sahile. Ne vous tvUez pas, dans un tèle maladroit, de vouloir défaire ce que noui aroni fait. Vous tueriez votre bienfaitrice, et moi je d§ vous le pardonnerais jamais.

Le sahile prononça ee« derniers mots avec un tel aCcenl de sincérité que la j«une fille resta convaincue de la vérité de its paroles.

Du reste, les deux horamei n'attendirent pas sa réponse. Os se retirèrent aussitôt et Marinette entendit Mulhar dire à son maître :

>- Elle va dormir pecdAnf huit heur«s du sommeil le plus calme.

C'était vrai.

Quelques instants après U départ des deux hommes, Wandeshah entendit Hermine pousser comme un soupir de soulagement, puis à ce soupir succéda le bruit de sa respiration calme et régulière.

Puis le reste de la nuit, la malade le passa dans un repos si complet que la jeune fille fut bien forcée de convenir que Mtilhar e1 ton maître bvai*»nt soulagé Mme de Saintac.

Jvorsque arriva l'heure i laq\iclle Philippine, reposée, vint reprendre sa plac?- auprès de sa sœur, Marinette se demanda si elle avertirait Mme de Main-Hardye de ce qui s'était passé.

— Après tout, se dît-cll«, ils na m'ont même pas commandé de garder le silence sur ce qu'ils ont fait. S'ils m'avaient dit de me taire, j'aurais parlé. A plus forte raison dois-je le faire puisqu'ils ne m'ont rien dit»

Et elle conta to«f à Philippine.

— Mais, mon anfant, dit la Jeun* femme effrayée, il fallait m'appeler.

— Ces messieurs s'y «ont oppo«é«.

— N'importe.

— Et puis qu'aunez-vous pu faire de plus que moi ? .— Nous aurions crié, nous aurions fait renir du monde.

— Hélas I madame, tout le personnel de cette maison, à ce que je crois, tremble devant 1« maître. Nous aurions été impuissantes.

— Peut-être, dit Philippine qui s'exaltfit.

— Et, d'ailleurs, le remède est vraiment sérieux. Pour «ette fois, au moins, M. dt Saintac a'a pas m^nti.

»-« Htjrmine va doa£ xm*u.% f

— Beaucoup mi-eux. Bile a dormi tout* la matinée, elle dort encore.

— Allons, dit Philippine, le remords aura touché ce cœur dur et il a peut-être racheté cette nuit bien des fiî.utes.

La matinée s'écoula.

Vers midi Hermine se réveilla. Elle jeta autour d'elle un regard étonn., regarda Marinette d'abord, puis sa sœur et resta un moment silencieuse, comme si elle eût cherché quelque chose dans sa mémoire.

Enfm elle ouvrit la bouche et dit en s'adressant à la jeune iille :

— Vous I Je vous connais. Qui êtes-vous ?

— Je suis Marinette.

— Marinette I répéta-t-elle, comme si elle eût cherché dans sa mémoire, Marinette I non, je ne sais pas. Oh 1 que j*ai bien dormi 1

Puis, se tournant vers Philippine :

— Et vous, madame, qui êtes-vous ?

— Je suis ta sœur, mon Hermine chérie, s'cJcria Mme de Maia-Hardye, qui était étonnée de voir un mieux si sensible.

— Ma sœur ! répéta Mme de Saintac.

Puis elle baissa la voix, dit encore : « Ma soeur », se laissa aller sur son oreiller, referma les yeux et se rendormit.

Ce nouveau sommeil dura trois heures.

Quand elle se réveilla de nouveau, elle reconnut d'abord Philippine et lui dit :

— Que s'est-il donc passé ?

— Tu as été soutirante.

— Oh ! oui, je sais. Bien malade même. Eh î bonjour, ma pauvre Marinette, y a-t-il longtemps que vous êtes là ?

Mais la jeune fille, sans répondre, s'écria :

— Oh ! quel bonheur, madame, vous êtes enSa revenue à la santé.

Et il y avait des larmes de joie dans Faccent de Marinette.

Le docteur Brulatour, qui était venu dans la matinée, 1 1 qui avait éié agréable;nent surpris de voir qu'Hermine dormait, le docteur Brulatour revint dans la soirée, et à

son grand ébahisiement, il constata que la malade était à peu près hors de danger.

— Mais qui a fait ce miracle? demanda-t-il à Marinette. Ce sont peut-être vos prières ?

— Non, monsieur, c'est un remède que M. de Saintac a donné à sa femme, répondit la jeune fille.

— M. de Saintac 1 répéta le docteur abasourdi.

Mon mari? s'écria Hermine, chez qui la mémoire

revenait.

— Oui, madame.

— Mais ce n'est pas possible, reprit Hermine.

— Je vous assure que si, madame. C'est cette nuit qu'il est venu ici avec son domestique noir.

-^ Et vous Pavez laissé faire.

— j'ai voulu crier, appeler. Il m'a parlé de ses droits et je n'ai osé rien dire.

— Je m'y perds, dit le docteur, dont les soupçons n'étaient pas éteints.

Quant à Hermine, elle commençait à se souvenir de tout. Elle se rappelait la terrible scène dans laquelle elle avait été si cruellement traitée, et le bien-être qu'elle ressentait lui fit penser que son mari, accablé par le remords, avait voulu réparer sa faute.

D'ailleurs, elle n'était pas encore en état de penser longuement à cela et elle ne voulut pas se fatiguer.

Quand Saintac vint à son tour s'informer de l'étal de ja femme, il la trouva éveillée et tout étonnée de sa guérison.

Il sourit.

— Est-ce vraiment à vous que je dois mon salut ? lui demanda Hermine.

— Oui, madame, à moi et à Mulhar, à ce monstre. Mme de Saintac ne releva pas le mot et se contenta

de dire :

— Je vous remercie.

Mais le docteur, se tournant ^ers le sahile, lui demanda : ^— Quel diable de remède nvez-vous donc employé ?

— Je n'en sais trop rien, répondit Saintac. C'est Muîhar, qui était dans son pays un grand médecin, à ce qu'il paraît, et qui a composé un onguent, grâce auquel le délire est parti et le repos est revenu.

— Mais cet ouguent, de quoi est-il composé ?

iMn KUXNKS HANTiies 349

— Vous le demanderez k Mulhar. Ou bien vous l'analyterez vous-même, car Hermine l'a encore sur la tête.

— Vralmenl ? demanda Mme de Saiutac.

— Oui.

— Je ne sens rien.

— Il est collé À vos cheveux. Mais rassurez-vous, ma chère, cela no peut nuire en rien à la Lcauiô de voire chevelure.

Le docteur Brulatour parvint à enlever un peu de l*emplâfre et l'emporta, non, cependant, sans avoir recommandé de ne pas fatijçuer la malade par trop de visites,

'Mais la recommandation du docteur était inutile, car le mal d'Hermine s'en alla presque aussi vite qu'il était venu, et deux jours après, par un vrai miracle, elle était en étal de manger un blanc de volaille eî même dv faire quelques pas dans sa chambre.

Dès qu'elle fut tout à fait hors de danger, Marinette voulut prendre congé d'elle.

Mais Hermine la retint et lui dit :

— Non, mon enfant, ne me quittez pas encore.

La pauvrette n'osait dire les raisons qui lui faisaient redouter de rester dans cette maison, mais elle tremblait que M. de Saintae ne sortît à un moment donné de Ja réserve qu'il s'était imposée et elle insista.

— Ma chérie, lui dit Hermine, faites-moi encore l*aumône de quelques journées. Je suis sûre que vos bons soins et votre gracieuse présence ont fait fuir la mort, qui déjà me tendait les bras. Restez encore avec moi pendant une semaine.

Marinette ne devait pas résister.

Du reste, elle pouvait croire que Saîntac avait renonce à ses projets sur elle, car il la traitait avec le plus gr?nd respr-ct, mais en même temps du ton de la. plus parfaite îndifTé renée.

Et, de plus, il faisait étalage de senMmenîs de plus en plus tendres pour Hermine, qui, cependant, np s*y laissait pas prendre et se tenait de plus en plus sur ses gardes.

L'effroi qne lui inspirait son mari était même la r?'--", pour laquelle elle avait voulu garder auprès Marinette.

EUe ne se doutait guère qu'en agissant ainsi qUq ex?!?-

çait le vœu le plus ardent du sahile. Celui-ci était devenu en eOet fou d'amour.

La seule présence de Wandeshah suffisait à le rendre heureux, et ce qu'il redoutait par-dessus tout, c'était de voir arriver le moment où elle quitterait la maison.

Mais il dissimulait et cachait sa passion «ous lea dehora les plus froids.

C'était à peine s'il levait les yeux sur la jeune fille lorsqu'il pénétrait dans les appartements d'Hermine, mais; quand il pouvait la contempler sans qu'elle l'aperçût, il reistait lon^emps en extase devant Tohjet de son amoui; ins&nsé.

LES RUINES HANTÉBS S51

La convalescence d*Hermîn« fut très prompte. Ati bout

d'une semaine, elle était en état de recevoir ses amiSj et les jeunes gens que nous connaissons vinrent tour à tour la féliciter et lui présenter des hommages.

Un jour qu'elle se trouvait seule avec Casterac, ceiuî-ci crut pouvoir entamer un chapitre délicat.

Ce fut du reste Hermine qui, la première.. le mit ^uv a voie en lui disant :

— Eh bien I mon cher Gontran, êtcv-vous toujours Persuadé que M. de Saintac veut se débarrasser de moi ?'

— Votre question m'embarrasse beaucoup, répondit-il. - Pouî-quoi ? demanda la jeune f^xmne.

35S l'A fOITB DU CHATBAU-TBOMFKTTB

Parce que, dam mon Ame, j« crois qu'en effet M. de

Saintac n'a pas abandonné tes projets... ^ Ah 1

— Et que, d'autr« part, la conduite qu'il a tenue pendant ▼otrc dernière maladie semble prouver qu'il vous aime.

,— . Expliquez-vous mieux, dit Hermint en souriant •». Volontiers.

<-> Je ne veux pas, reprit Contran, m'occuper des bnilti iingullers qui se sont sourdement répandus...

— Quels bruits ?

^ Faut-il tout vous dire î »- Tout.

•— Eh bien ! on affirmait que votre fièvre cérébral*:

itait venue è la suite d'une scène violente, à la fin de laquelle M. de Saintac se serait livré à des sévices d'une extrême brutalité.

.— Ah ! on a dit cela ?

~ Oui. Et je ne vous cacherai pas que lorsque j'ai trouvé votre mari dans les souterraini de Rouquey, où, d'ailleurs, il a porté secours comme nous au jeune David, j'ai été très surpris qu'il ne fût pas k votre chevet. Car l'événement qui a failli coûter la vie h votre jeune cousin a eu lieu, vous vous le rappelez, le lendemain même du Jour où vous avez été mise au lit, privée de connaissance.

<»-r Je crois que oui.

— Un moment même, j'ai cru que Saintac était là bien plus pour assister k la mort de David que pour le protéger.

. — Dans quel but ?

— Ah 1 ceci est encore une idé« que j'ai eue, mais quo je ne puis dira, parce qu« ce serait peut-être aller trop loin.

— Bref 7 * — Bref, madame, je ne suis pas encore bien sûr qu#

yotre mari n'ait pas eu l'intention de se défaire de vous.

— Et de David ?

— Oui.

^— Mais alors, tn l'accusant, il faudrait accuser aussi

M. de Samazan.

— Je D'y verrais aucun inconvénient.

to- Et pourtant M. de Samazaa m'a sauvé la vie.

LES RUINES RANTéE»

•— C'est U ce qui me trouble et me déroute. — V>€ plus, il est certain que M. de Saintac ra*a radi* caîcmrîîit guérie de ma lièvre cérébrale.

Vous êtes libre (page 375).

— On raffirrae.

' — Comment alors expliqueriez-vous cela ?

•— rvïoa Dieu, madame, je no î'cïxplî^'.îo pas. Je ■::.?

is c:î

354 lA JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTE

défianoe seulement et mon instinct me dit qu'il y a là un gros danger pour vous.

— Et que faire alors contre ce danger ?

Voilà le difficile. M. de Saintac vous a^^il donné

matière de plaider en séparatlion contre lui.

Hermine hésita à répondre.

Oh I madame, parlez franchement, dit Casterac. Vous

savez avec quel discret dévouement nous sommes attachés à vous et aux vôtres. Vous pouvez être assurée que pas une de vos paroles ne sera rapportée à qui que ce soit.

Eh bien ! oui, dit Hermine, je puis demander ma

téparation.

^ Pour CAttit 4« sériées graves ?

^ Qui.

— Mais vous aves des témoins î Hermine regarda Casterac.

I — Ma parole ne suffirait donc pas ?

— Hélas I non, madame.

t— Alors n'y songeons pas. Cela s'est passé sans témoins.

— H ne vous reste donc plus qu'une chose k faire si vous redoutez les entreprises de votre mari.

— Quoi donc T

— Prouvez, reprit Casterac, prouvez que M. de Saintac o'est pas M. de Saintac, et demandez la nullité de votre mariage.

— Et mon enfant, malheureux !

— Qui pourrait vous faire un crime, à vous d'avoir été trompée, à lui d'être le fils d*un imposteur. D'ailleurs, M. de Saintac est prince, roi détrôné, que saîs-je ?

— Si vous saviez comme j'ai de la peine à vous croire. ' — C'est pourtant l'exacte vérité. Mais parlons d'autre

chose ; aussi bien vous ne devez pas prendre un parti à la légère, et il vous faut réfléchir longuement à^ ce que vous entreprendrez.

: — De quoi donc voulez-vous que nous parlions ?

»— De cette jeune fille.

. — De la princesse ? demanda Hermine en souriant,

— Oui. Comment se fait-U qu'on ait eu l'imprudence de l'envoyer chez vous ?

— C'est la supérieure de son couvent qui a cra devoir la faire venir auprès de moi pour me soigner pendant ma miladi^^

►— Elle n'est pas en sûreté ici.

— Vous le croyez sérieusement ?

— Très »érieusi;inenl. J'ai même des raisons de perifîer que SaiiUac, outre Ica intérêts d'ambition qui le guident, est porté vers cette enfant par une passiun réelle.

— IJ l'aime ?

— Je le crois. madam«, et si je vous le dis, c'est que je soupçonne que vous-même n'avez plus même de l'estime pour votre mari.

— N'allez-vous pas un peu loin, monsieur de Casterac ?

— Si vous le croyez, madame, rappelez-moi aux convenances.

Hermine garda un silence signiâcalif, puis au bout de quelques instants elle reprit :

— Je vous trouve bien ardent à accuser M. de Saintac.

— Que voulez-vous dire ?

— Ëst-ce que vous-même vous n'auriez pas conçu pour celte enfant, pour cette fameuse princesse...

— De l'amour ?

— Dame 1

— Moi, madame, raoî amoureux de Marine-fte ?

— Elle est fille de roi, s'il fniit vous en croire.

— Oh ! madame, si je l'aimais, si je la croyais iiîîne de mon amour, peu m'importerait qu'elle fCil princesse ou laveuse de vaisselle, je vous assure que je saurais la conquérir...

— Mais... Interrompit Hermine d'une façon inîerrogative, avec une nuance d'émotion dans la voix.

— Mais, reprii Gontran, je n'aime point Marinette ou Wandeshah, comme vous voudrez l'appeler,

— Tant pis pour vous, monsieur l'indifférent.

— Hélas l madame, je ne suis pas si indifTérenl.

— En vérité.

— J'ai aussi mon secret, et ce secret c'csi un a.ii^u'prr.fond, irrémédiable pour une noble dame, qiù n'en o jam?;!.s rien su et qui n'en saura probablemanJ iaraai.« davantage.

— M.ols vous êîes un chevalier des anciens teroDS.

— Ne rip7 pas fie cela, madame. J'en souffre trop pour permettre qu'on m« plaisante à ce sujet.

— C'est à ce point là ! dit Hermine avec une émoHoiî un peu plus vive qu'elle n'aurait voulu le laisser paraUre.

355 lA JUIVB DU CHATEAU-TROMPETTB

Mais ne peut-on savoir comment se nomm« l'objet de cette flamme discrète et mystérieuse ?

— Non, madame.

Comment, mon ami, vous me refusez cette confidence.

Sans hésiter, madame, je refuse, au moins pour le

moment. Mais il n'est pai» question d« moi, ii s'agit de vous. Prenez garde à votre mari,

— El que peut-il ?

— Gomment ! quand vous m'avez presque avoué qu'il vous a maltraitée, au point que vous avez failli en mourir, vous me demandez ce qu'il peut ! Tenez, voulez-vous que je vous dise le fond de ma pensée, il vous a guérie parce

ja'il avait un intérêt moral et matériel à 1« faire.

— Allons donc I

— Parce qu'il a cru que vous pouviez user de ce que DUS saviez, et vous lui en avez assez dit pour qu'il se >rDe en éveil. En perdant son nom de Saintac, si vous vies le courage de le démasquer, il perdrait le titre de t'irs mari et ainsi n'aurait plus aucun droit à être le tuteur is votre fils dans le cas contraire où vous viendriez à

onrir après avoir hérité...

En ce moment, une personne entra dans le salon. Gon-

an qui, fort heureusement, parlait à voix bass«, s'arrêta aet.

Mais c'était simplement Marinette.

 la vue de Casterac, la jeune fille accoumt gaiement vers lui et lui demanda de ses nouvelles.

Après les premiers compliments, Marinette dit à Hermine :

— Je venais, madame, vous demander si vous pouviez recevoir un monsieur qui est là.

— Quelle est cette personne ?

*— ?rî. de Samazan.

< — Faites entrer, dit Hermine.

Et comme Marinette se retournait pour aller chercher Sémillant, Aime de Saintac lui dit :

— Et vous viendrez vous asseoir auprès de moi pendant ue ce monsieur sera ici ; vous n'êtes pas de trop.

— Comme il vous plaira, madame.

Marinette introduisit le bandit qui se présenta, du reste, avec infiniment de bonne grâce. Il prit ua air modeste <îamme il coavenait à quelqu'aa q\ii a fait une sottise.

tXS AUDKSS HÀN'TÉfiS 957

Cette tottiie, d'âilleuri, ii# Urda pas à être mise *ur ie tapis par Casterac, qui commençait à douter des excellentes intentions du fameux Samazan.

Après quelques paroles banales, Gontran lui demanda :

— Comment diable, monsieur de Samazan, cette idée do chevalier errant a-t-elU pu vous venir à l'esprit V

— Hé I ce D*est pas moi qui l'ai eue.

— C'est donc David ?

*— Luî-mêm«. Vous souvenez-vous, madame, du }our où

j'«us rbonneur de vous voir pour la première fois ?

— David était là, dit Hermine.

— Oui, et tout en causant, je racontai que dans mon enfance je m'amusais à chevaucher avec une armure, et le chef orné d'un casque à plume.

— En effet, je me souviens de cela.

— Mes paroles enflammèrent l'imagination de votre petit cousin et il me pria de lui prêter des livres de chevalerie.

— Ce que vous avez fait.

— Je n'y vis aucun inconvénient. Mais peu à peu il se monta la tête et il en vint «à être véritablement obsédé par le désir de courir les aventures. Il me demanda si je voudrais l'accompagner.

— Et quelle fut votre réponse ? demanda Gontran.

— Elle fut nette. Je refusai sans ambages. Ensuite, je lui représentai qu'il était fou, que la civilisation avait changé le roulement des choses et que les chevaliers errants seraient aujourd'hui enfermés dans une maison de fous.

— C'est fort bien.

— David, alors, m'assura qu'il ne s'agissait point de se mettre en campagne pour chercher des aventures quelconques, mais qu'il voulait tenter une expédition contre En-dus et sa bande.

— Quelle folie I

— Je lui représentai non seulement le danger qu'il courait, mais l'inutilité d'une entreprise pareille, rien n'y fit.

« — J'en sais assez, me dit-il, pour trouver le repaire des bandits et si vous ne voulez pas m'accompagner, j'irai seul.

— H était fort capable de le faire, dit Hermine.

— C'est ce dont je m'aperçus, et voilà pourquoi je me décidai à l'accompagner. Vous savez le reste.

■^o'j' IJi /î;ïVK du ClIATEAU-TROMPETTB

Sémillant avait débité son récit, mélange curieux de vérités et de mensonges, avec une aisance toute particul ièr<î.

Ce qu'il venait de raconter était fori plausible, ni Contran ai Hermine n'hésitèrent à le croire.

>1i.rin(^{te était i estee iitiimibile. écoutant ce que disait CLf homme e1 assez étonnée de ce qu'elle entendait. La voix de Sémillant produisait sur elle un elVet singulier.

Ciftle voix, elle l'avait entendue à plusieurs reprises diiFérentes et toujours dans des circonstances graves.

Aussi, quand le bandit eut fini son petit discours, eîle

va sur lui son regard, et Sémillant qui n'avait jusque-îà

as fait attention à elle, Sémillant fut ébloui par la profu-

ion de lumière qui sembla s'échapper des yeux de la

jeune fille.

— Dieu î qu'elle est belle ! pensa-t-U.

Mais 11 avait de l'empire sur lui-même, ce misérable, et '.] çu{ dissimuler l'impression que venait de faire sur son trtp la vue de Wandesbah.

~ Mais à propos des souterrains de Beaurech, reprit nnazan tout à coup, vous savez, sans doute, monsieur J.? Casîerac, ce qui se passe.

— Quoi donc ?

— î,e grenadier Jean-Marie ?

^ Eh bien ?

^— fî a été arrêté.

- — Comment arrêté.

— Oui, hier dans la journée. Î3 paraît que la police savait, depuis quelque temps, où elle le trouverait, mais elle voulait faire d'une pierre deux coups et prendre sa femme en même temps.

— Et comment cela s*est-il passé ?

— Un agent a suivi Cadicbonne, dans la nuit de dimanche 3 lundi. Celle-ci s'est rendue à la grotte de Cbampceaets, où il y avait, paraît-il, une entrée des souterrains.

— En eifet, dit Casterac.

<— Ah î vous saviez cela ? demanda Sémillant.

*~ Oui. Continuez.

«~ On dit qu*aj moment où elle se faisait ouvrir la fïorte mystérieuse, par laquelle elle s'introduisait dans ]p. «acbeîle de son mari, elle a été saisie et bâillonnée.

•^ Pauvre femms.

*^ Puû d'autres afeots qui étaient cachéj dans les environs sont survenus et ont opéré des perquisitions, à la suite desquelles le malheureux Capdeville a été ramené à Bordeaux.

— Pour êtrt livré à la justice, probablement 7

— Selon toute apparence.

Contran resta un moment silencieux. Puis tout à coup il releva la têt«,

— Savez-vous bien une chose, monsieur de Samazan ?

— laquelle ?

— C'est qu'il va peser sur nous, k la suite de cette arrestation, une responsabilité des plus lourdes.

— Que voulez-vous dire ?

— Personne au monde ne connaissait la retraite de Jean-Marie.

— Ahj

— Un hasard tout 'à fait imprévu nous a révélé ce secret à MM. de Main-Hardye, Bu dos, Malbessan et moi.

— Cela fait bien du monde pour garder un secret.

— Tous ces messieurs et moi-même, nous nous sommes engagés, sur l'honneur, à ne rien dire à qui que ce soit de ce que nous avions vu, dit Contran, sur un ton extrêmement raide.

— Oh 1 alors, fit Sémillant, qui comprit que ses plaisanteries auraient peu de chances d'être goûtées.

— Eh bien I monsieur, reprit Casterac, voilà que Capdeville a été trahi. Lorsque vous et David couriez le danger, auquel vous avez échappé par miracle, Jean-Marie s'est porté à votre secours avec nous.

— En effet, je Tai vu,

— Ce serait donc «oa acte de générosité qui lui aurait coûté si cher ?

— Qu'entendez-vous par là 7

— Combien étions-nous dan^ les souterrains ?

— n y avait d'abord ce cul-de-jatt«.

— Oh I celui-là n'ira dénoncer ptfionne et pour cause.

— Il y avait ensuite, continua Sémillant, vous. M, Budos. Contran, impatienté, l'interrompit.

— Il y avait M. de Saintac, son domestique indien et Tous-même, monsieur de Samazan.

— C'est exact, répondit Sémillant

'"'Ji XA iViVE DU CHATEAU-TROMPETrS

— Eh bien I monsieur, il y a queîqu^nn, sur C€S trois dernières personnes, qui a dénoncé Capdeville.

— C'est bien possible, dit le jeune brigand.

— Et ce n'est pas vous ?

— Mon Dieu, monsieur, dit Sémillant, après une pareille question, j'aurais bien le droit de me mettre en colère...

Contran fît un geste d'indiîTérence.

— ...El de ne pas vous répondre, continua Sama^ean,

— Qui ne dit mot, consent, remarqua Oontran,

— Pas toujours. En tout cas, moi, je vous affirma» que si personne n'avait plus que moi dénoncé le grenadier, il serait encore dans sa cachette, où il pourrai! atteindre les limites de l'extrême vieillesse sans qu'on vienne le déranger.

— Vous m'en donnez votre parole d'honneur.

— Je vous la donne.

— Alors, c'est ou M. d« Saintac ou ce Mulhar qui ont trah! le grenadier.

~ il faut savoir, monsieur, dit Sémillant, nous sommes trop intéressés à cela pour ne pas nous en occuper.

— Vous avt'z raison. J'interrogerai M. de Saintac.

^ — Ne vaudrait-il pas mieux, remarqua le bandit, s'informer de cela auprès de la police elle-même ?

— C'est que je ne connais personne.

— Tarn pis, car lorsqu'on aurait su queJ était le délateur, celui-ci aurait eu beau nier.

— Je verrai mes amis et nous prendrons une résolution.

— Et maintenant, demanda Hermine, qui avait gardé le silence pendant l'échange de ces propos aigres-doux entre Sémillant et Casterac, et maintenant, qu-e va-t-on faire à ce pauvre grenadier ?

— Mais, madame, selon toute apparence, on va l'exécuter.

— Comment l encore I

On ne put s'empêcher de sourire à cette naïve exclamation. Rermine, elle-même, ne réprima pas un petit accès de gaieté.

— C'est vrai, ajouta-t-elle, il semble que déjà ce malheureux ait subi îe dernier supplice. H serait bien plus humain de lui tenir compte de l'adresse avec laquelle il s'était *auvé...

c ^ C'osî-tVdîre, interrompit Contran, que la police, oa

LES RUIN'ES lUNTéES

rlutAt Tantorité militaire, aurait nii^ux fait de ne pas juj mettre la main dessus et de ne pas réveiller cette vieille histoire.

U* icsiereni te pendant à causer lonylempt, dawt une douct intin^ité {page 382).

— Pourtant, s'il y t eu délation...

Alors, il eût été bien plu» habile d« faire prévenir

Jean-Marie qui se serait mis à Tabri et de punir le délateur, fffi lai prouve» et qu'il s'était moqué de la juslic^?.

— Nous en dissertons bien à notre aise, dit Hermine. — • Et Cadiciionne, que peut-on lui faire ? demanda Marinette, en levant ses grands yeux sur Sémillant.

— Cadichonne l mais elle sera probablemeat traduite en police correctionnelle, sous raccutsatiofi d'avoir favorisé l'évasion de «on amoureux.

— Qui est devenu son mari quelques heures après sa délivrance, dit Casterac.

— Oui, c'est vrai, je Tai entendu dire.

— Alors, reprit Hermine, il ne sera pas exécuté tout de suite.

— Pourquoi donc 7

— Parce qu'il sera probablement âMifné comm« complice dans le procès de sa femme.

— C'est vrai.

— Et cela peut durer plusieurs jouri.

— ' En effet.

— Qui sait s'il ne pourra pa« se sauver une seconde fois pendant ce temps-U ?

— Et puis, dit Marinette, il me paraît impossible qu'on ose traîner au supplice, après dix-huit moû, un homme dont la faute, en *omnie, était légère et qui avait bien gagné sa liberté.

— Vous avez raison ma fille. Le général nt pourra faire autrement que de solliciter la grâce du grenadier.

— L'obtiendra-t-il ?

En ce moment, M. de Saintao entra dans le salon où se tenaient les personnes dont nous venons de raconter la conversation.

Sémillant qui, depuis quelques minutes, dévorait des yeux Wand^shah, prit, en le voyant entrer, un air de Tranquille Indifférence,

Casterac, lui, qui avait ftir Saîutac èes Idées »rrêté€s,

It une phj'sionom.te das plus raîdes et garda le iîleneê!

Bref. î'entré« du mari d'Hermine jet» dans la petite iOciéU ce qu'on est communén>ent eonv^nu d'appeler uù froid.

Marinette devint très pâle. Ce détail n'échappa point s Sémîlî^nt, qui jeta au Sahile un regard exempt de ce awirire qui adoucissait tant sa 'physionomie.

Hans ce rejiard. il y avait bien é^s ssenaces.

' — Comment vous trouvez- vous, ma chère ? demanda Saintac à Hermine.

— Je vais aussi bien que possible.

— TanI mieux. Messieurs, je suis votre icrvitêur. Les jeunes gens s'inclinèrent.

Saintac ne dit rien à VVandeshah, sur laquelle i] §t contenta de jeter un coup d'œil plein de sombres flammes.

Le jeune bandit s'en aperçut et ne put réprimer un frémissement. La jeune 611e, en effet, avait produit una très vive impression «tjr Sémillant.

Cett'C figure, d'une pâleur mate et un peu bronzée, ces grands yeux noirs, dans lesquels on voyait pour ainsi dire son âme, cette merveilleuse chevelure de cheveux cendrés avec des teint«s chaudes, tout cela avait séduit le drôle, qui se sentait envahi par un sentiment dont il D*avai1 jamais, jusqu'à ce jour, ressenti les atteintes.

— Est-il vrai, demanda Saintac à brûle-pourpoint, qii« le fameux grenadier Jean-Marie ait été trouvé et arrêté ?

— Très vrai, répondit Sémillant.

— Ah l fit le Sahile avec un sourire, voilà un gailUrd qui n*a pas de chance. Son affaire est claire.

— Pardon, monsieur de Saintac, dit Casterac, je voudrais vous adresser une question.

— Parlez. De quoi s'agît-il ?

— Il s'agit de ce grenadier ; lors de l'événement qui a mis le jeune David dans l'état pitoyable où il sa trouve, nous avons trouvé le grenadier dans la «outerralB.

— C'est vrai.

— Nous étions l€« seuls à savoir son secret.

— Les seuls I Pourquoi ?

' — Parce qu'il me Ta dit.

— Bref?

— Bref, i) a été dénoncé, et c*e9l ponr vans comme ponf D3US, une question d'honrreur de savoir qui a pu corn- U3eître cette* infamie de livrer k la mort un homme qui était iRt-^r&ssant au plus haut degré.

— Je ne suis pas de voire avis, dit Saîntac. Ce raîlitaîre, qui a mérité le dernier supplice, ne m'inspire pas le moindre inlértt. Qu'il vive ou qu'il meure, cela m'es* ^■^— égal.

— Voire réponse m'étonne,

— En quoi ^

3f 1 LA JUIVE DU CHATIAU-TROMPETTS

En ce que vous êtes plus qu'un autre soupçonnable,

si je puis parler ainsi, d'avoir contribué tu malheur qui le frappe.

— Je ne vous comprends pas.

— Je vais être plus clair. Dans un bal masqué, récemment, sa femm€ vous a dit devant témoins des choses qui vous étaient fort désagréables.

-— Eh bien ?

— Eh bien I on pourrait croire, «t notez bien que je ne fais là qu'une supposition gratuite, on pourrait croire que vous avez voulu vous venger de cette femme en vendant son mari.

— Monsieur, ce soupçon î

— . Je ne vous dis pas, monsieur, que je vous soupçonne, il faut bien me comprendre. Je dis que des gens malintentionnés pourraient vous soupçonner et que vous ne devez pas rester sous le coup d'une pareille accusation sans en faire justice.

— Mais comment ?

— En fournissant les preuves que vous n'avei pai mis la main k cette misérable besogne.

— Quelles preuves pourrais-je donner ? Vous en parlez bien à. votre aise. Il me semble, à moi, qu'au contraire ce sont mes accusateurs qui divront baser leur dire sur des preuves. Qu'ils formulent une accusation et je me défendrai.

— Soit. Au reste» ce n'est pas moi qui vous accuse, dit Casterac.

— Pour en finir avec ce sujet, reprit Saiatac, permettezmoi de m'étonner que vous ayez choisi le salon de Mme de Saintac... de Mme de Saintac encore malade, pour tenir de pareils propos.

Casterac qui sentait la colère lui monter aux dents et qui se rappelait e© qu'avait raconté Cadîchonne touchant la tentative de meurtre dont elle avait été victime, Casterac se contint pourtant, et après avoir jeté à Hermine un ?egard des plus singuliers^ û prît le parti de garder î« ''•<^nce.

— Ah ! pensa-t-iî, si ce n'était pas pour cette chère

Time qui, après tout, porte le nom de ce drôle.

Un silence assez embarrassant suivit ettit explication.

LIS RtJIHKa HAMiriAltf M'S

Mais il fut interrompu, fort heiireusôment, par l'entrée assez brusque de Mi/!har dans le salon.

IJ fallait qu'il y eût quelque chose de grave pour que l*Hindou, après la défense formelle qui lui avait été fai'rc», se permît d'entrr^r chez Hermine.

— Encore oet homme I dit-elle en 1« voyant.

— Pardonnez-moi, madame, fît Mulhai* en s'încïmanl, pardonnez-moi d'enfreindre la consigne que vous m'avez donnée, mais il y a péril en la demeure.

— Qu« signifie ? demanda Saintac.

— Maître, ce sont des hommes de loi qui vous demandent.

— Des hommes de loi ?

— Gui. •

— Faites-les entrer ici, Mulhar obéit.

Trois hommes vêtus d'une façon quelque peu étriquée «e présentèrent à la porta du salon où ils s'arrêtèrent.

Tous les trois mirent le chapeau à la main et l'un d'eux -se déboutonnant laissa voir une écharpe.

— Lequ-el de vous, messieurs, demanda celui-ci, est M. de Saintac.

— C'est moi, monsieur.

— Veuillez me suivre, monsieur.

— Vous m'arrêtez ! s'écria le Sahile avec explosion. Hermine s'était l€vée toute droi-e. Casterac, médiocrement étonné, attendait quelques mots de plus.

Quant à Sémillant, il n'était pas à son aise. lî connaissait assez Saintac pour savoir qu'il n'hésiterait pas à perdre le bandit si cela pouvait avoir una influence sur son propre salut.

Seule, Marinett* «ut dans le cœur comme un soulagement.

Le commissaire de police répondit :

— Non, monsieur, non, je n« voua arrête pas, la justice n'a pu croire à l'accusation qui a été formulée contre vous.

— Et quelle est cette accusation.

— Une femme prétend que vous avez voulu l'assassiner,

— Quelle folie ?

— Le juge d'inglructioD avaal ûs pr«adr§ iti mesures'

"f,^ TA J^t rV« DU CMATKAU-TP.OMPETTB

contre votre liberté désir© vous entendre et m'a chargé de venir vous prier d^ passer dans son cabinet.

— Alors, pourquoi cet appareil ? pourquoi ces deux horamcis et cette écharpe solennelle ?

— J'ai mh raon écharpe, parce que vos domestiques m*on1 fort cnaJ reçu et que j'ai été forcé de décliner mes qualités,

— Mes domestiques ont eu tort, monsieur. Le commissaire de police fit un pas en avant et dit en j

^'adressant à Hermine : i

— Rassurez-vous, madame. C'est une simple formalité que M. de Saintac va remplir. Le magistrat qui l'attend est convaincu qu*il n*y a dans cette accusation qu'un moyen employé pî^r la demoiselle Cadichonne pour gagner du temps.

— Ne parlez-vous pas de Mme de Capdeville, demanda Casterac.

~ En effet, elle prend ce titre,

— Et e\]e en a le droit, car elle est mariée.

— A ri'.sli.se, oui.

— Qu'importe, si elle est mariée ?

— La !oi ne reconnaît pas cette union, dit le commissaire. D'ailleurs, je ne suis pas ici pour discuter ce fait,

^ais bien pour prier M. de Saintac de venir avec moi.

— Je vous suis, messieurs, Mulhar, fais atteler. ■- Nous avons une voilure, dit le commissaire.

— Soit, monsieur.

Et Saintac, après «voir salué les hôtes de sa fc');me, . ivrfha d'un pas ferme vers la porte. Arrivé là, il &e tourna vers Casterac et lui dit :

- Vous aviez raison, monsieur, il ne faut jamais dédai-

er une accusation d'où qu'elle parte.

Et M sortit.

~ Que peut-il lui arriver ? demanda Hermine dès qu'il fut sorti.

— Oh I rien, madame, dît Casterac.

— Eh I ne voyez-vous pas, ajouta Sémillant, que c'est îjne invention de la grande Cadichonne. pour intéresser te public à son sort et, comme l'a dit le commissaire, pour «fîîgner du temps.

Le \\w,i: d'instruction croit si peu aux dires de la femnie ,1 gîeaadier qu'il se contente de mander votre mari cîaii.î

ijss fttnrii VAKTiSii 367

son cabinet pour avoir avec lui une explication qui sera terminée dans un quart d'heure.

Hermine resta silencieuse.

— Avec votre permission, madame, je vais me retirer, ajouta le bandit et j'irai de ce pas aux abords du palais de justice pour attendre M. de Saintac.

Sémillant jeta un regard passionné sur Wandeshah qui leva les ^eux sur lui à ce moment et qui rougit jusqu'aux cheveux.

— Tiens î tiens I pensa le bandit. Ce serait un singulier bonheur que de pkire à cette enfant qui sera pour moi la source d'une fortune inespérée.

n salua Mme de Saintac, s'inclina devant Marinette avec le plus gracieux respect, et sortit.

— Maintenant que nous sommes seuls, dit Casterac.

— Seuls 1 fit Hermine en regardant Marinette.

— Mademoiselle fait cause commune avec nous, reprît Contran.

— Soit, parlez.

— Votre mari, j'en suis sûr, a trempé dans le crime qu'on lui impute.

— Vous en êtes sûr ?

— Oui.

— La Cadichonne nous a raconté cela bien avant qu'il ne fût question de trouver Jean-Marie dans le souterrain de Rouqaey.

— Ah?

— Que comptez-vous faire ? demanda encore Casterac.

— Votre question m'embarrasse beaucoup.

— Vous savez que cet homme ne s'appelle pas Saintac ?

— Vous me l'avez affirmé, toujours.

— Si c'est un criminel, et je crains qu'il n'en soit un, ne devriez-vous pas prendre les devants tt demander la nullité du mariage ?

— Encore !

— Oui, encore, madame, parce que je pense qu'il vaut mieux, pour vous, rester dans cette singulière position de n'être ni fille, ni femme, ni veuve, plutôt que d'être la femme d'un homme flétri par les lois.

— Mais, sur quoi baserai-je ma demande ?

'— Sur le* propos tenus par Saintisfl lui-même, propos

S68 LA njvm dv chatiau-trompbttïs

que j'aî entcndiw et que je suis prêt k lépéter devant les ribunaux.

— Mon cher ami, vous n« songez pas à une chose, c'est que je vais être ensuite dans la plus fausse dea positions.

— Ne craignez pas cela.

— Que deviendrai-je ?

— Vous voua remarierpi avec un honnête homm«.

— Et qui voudra de moi, après un pareil scandali? ?

— Ne vou:^ inquiétez pas de cela. Je sais ies jeunes gens qui seront fiers de vous conduire à l'autel et de dcx'iner un nom à votre fils.

Marin ette écoutait tout cela sans y comprendre un mot.

— Vous voyez, reprit Casterac, dans quelle position s'est placé Sainlac. Rompez carrément et brusquement avec lui, sans quoi vous serea eîitraînée dans sa chute.

— Madame I s'écria une femme de chambre en se précipitant dans le salon.

-- Et qu'y a-t-i] donc ? demanda Hermine très ennuyée d'être ainsi dérangje. Le feu est-il dans la maison, pour entrer ici comme une folle sans y avoir été appelée ?

— C'esî que c'est si extraordinaire.

' — Enfin, qu'est-ce ?

— On vient pour arrêter Mulhar î

— En bien î laissez-le arrêt'^r.

La caruériste s'en retourna fort surprise.

— Vous le voyez, madame^ tout tourne contre Saîntac. Avec lui on y a mis des formes. Av«c son Hindou on procède vigoureusement.

— Laissez-moi, le temps de réfléchir, au moins.

— îî faut sîors réfléchir vite.

— Oh ! vous savez bien que la justice est boiteuse et li'elîe n'est jamais bien pressée.

— Mais c'est à vouj à prendre l'initiative qui doit vous sauver.

~ Ecoutez. 3e suis encore convalescente. îî me faut au moins encore trois jours pour être tout à fait bien»

— C'est vrai.

— Diîns trois jours j'aurai pris un parti.

— C'est p;^rfait.

-— E1 si le me décide h agir contre mon mari je me

?€:t).r,»r3i au.=-,sitAf chez ma mère, d'où partiront les cccu^ tîons que vous soutiendrez,

st 1

li— De toutes mes forces.

Quant à vous, Marinette, je vous croîs intéressée à his garder le secret.

f^fj^-A-S?:;

^:k.- «"-i^^-^tiîu

ÎCcie conversalion avait lieu dons une espèce de charrette, sur laquelle on ramenait les deux prisonniers (p. 386).

— Oh I ne craignez rîsn, raadame.

— D'ailleurs, j'ai la plus entière confiance en vous. Caslerac, après ces paroles, prit congé d'Hermine et dff

UL JUIV» DU CKATSAT7«*«01«PBTTB

Marinette. S*a y avait eu quelque intérêt, il âur*it rem que que cette dernièi-e était rêveuse.

Mais quoiqu'il eût sauvé la jeune fille des griffes Mulhar ce n'était pas elle qui lui faisait éprouver un S( timent quelconque.

Ï42S RUINES HANj..r-3

Pendant ce temps, Sémillant, très fiévrenx, »« proraeail dans la rue du Hâ et attendait que Saintac sortît de he2 le juge d'instruction.

— Pourvu, pensait-il, que ce monsieur ne se laisse pas neître dedans ou enguirlander par les paroles mielleuses u juge.

c C'esl qu'un fois parti à faire des aveux il ne a'arrêeraif peut-être plus, €l j'ai intérêt à ce qu'il ne soit pas »avard.

- Ah I s'il ne devait compromettre que lui, cela me

erail bien égal. Grnce à ses trois cent mille francs, je suis

mon aise et j'ai de quoi prétendre à de hautes destinées.

a Cette petite princesse indienne est vraiment adorable.

Famais je ne me suis senti troublé en présence d'un femme,

omme lorsqu'elle a levé ses yeux sur moi. »

373 1.4 JLÎVE nu CKATEAU'TROIfPSTT»

Ici, 1« bandit laissa échapper un ricanement.

— Eh I quoi, reprit-il, je serais épris de ^cette enfani 1 Sémillant amoureux I ce serait nouveau et drôle.

« Est-ce que j'ai le droit et le temps d'être amoureu? ? c Et pourtant, ce serait un bonheur à nui autre comparable que celui qui ferait de cette petite fille ma femnr, ma vraie femme.

II réfléchit un instant.

— Le plan que j'avais ébauché l'autre jour devant Sainttc n'était pas déjà si bête, dit-il à demi-voix.

« Et pourquoi ne le mettrais-je pas k exécution. Sairtac est un homme perdu. Il n'a pas la tète organisée pour les grandes conceptions.

« Si je l'abandonnais, si, pendant qu'on fait donner à Wandeshah une éducation soignée, je me rendais à la cour de son père, si je lui disais tout ce que je sais I

« Il me semble que l'enfant m'a jeté un regard, dans lequel il y avait beaucoup d'étonncment et pas du tout de haine, au contraire peut-être.

a Allons, M. Sémillant, vous êtes un fat, ma parole d'honneur ! »

Comme il en était là de son monologue, il vit tout d'un coup sortir du palais ds justice Saintac, qui marcha droit devant lui.

Le sahile, qui avait gardé son calme, ne se hâta pas marcher à la rencontre de «on complice, mais dès qu'i Teut rejoint :

— Vous avez bien fait de venir m'attendre. J'ai beaucoup de choses à vous dire.

— Alors, causons.

— Oh I pas dans la rue. Vous m'avez appris à être prudent et nous avons besoin de l'être plus que jamais.

Ils se dirigèrent vers un café où ils parvinrent à s'isoler dans un coin.

— Eh bien I demanda Sémillant, que vous a dit le juge d'instruction ?

— Ce qu'il m'a dit, je l'avais prévu.

— Ah I

— Aussi y ai-je répondu victorieusement. i

— Votre innocence est prouvée ?

»— Si elle n'est prouvée, on ne peut pas davantage éta-

oitj

de] l'ilf

b|ir ma culpabilité. La femme Capdeville a €U beau m*accùser, j« lui ai démontré qu'elle s'était trompée.

— Trompée.

— Oui. Si j'avais dit qu'elle m'accusait injustement, cllK aurait pu produira le témoignage de Main-Hardye, de Casterac et des autres, à qui elle avait raconté son aventure, bien avant de soupçonner qu« «on mari pût être arrêté.

— Enfin, tout est pour le mieux.

— Oui, et pourtant je ne suis pas tranquille,

— Que c-raignez-vous ?

— Tout. Il me semble qUe mes combinaisons s'ccrouïenl autour de moi, que mes projets avortent ; que ma femme va me demander mon vrai nom. J« suis inquiet, j'ai des pressentiments.

— Seriez-vous superstitieux ?

— Non. Mais pourquoi a-t-on arrêté Mulhar ?

— Il est donc en prison ? demanda Sémillant, qui était parti quand on avait annoncé l'arrestation de l'Hindou €bez Mme de Saintac.

— Oui, et de quoi peut-on l'accuser, sinon du même crime que moi ?

— En effet.

— Et puisque l'on me croit innocent, pourquoi ne le relâche-t-on pas aussi ?

— Ce n'est pas, je pense, pour m« confier votre désespoir et vos terreurs chimériques, dit Sémillant, que vous m'avez conduit ici.

— Non, c'est pour vous dire qu'il faut agir vite,

— Qu'entendez-vous par là ?

— Je veux quitter la France au plus tôt.

— Avec Wandeshab ?

— Oui. n faut donc que tout ce que nous avons préparé soit exécuté,

— Vous voulea dir« que je dois m« préparer k jouer mon rôle dans la comédie de l'adultère que j'ai imagiz>é«.

— Oui.

— Mais David n'est pas mort.

— Ne vous inquiétez p^s de cela. Si Mulhar sort dt prison, oe ne sera pas long, je vous assure. Et puis, il ne faut pas vous imaginer que Mme de Saintac va voui

saater au cou. H faut lui donner le temps de s'habituer à Vidée saugrenue qu'elle pourrait vous aim«r. Sémillant gardait le silence.

— Ecoutez, dll-il enfin, je suis fort hésitant.

— Hésitant I Pourquoi ?

— Parce que Mme de Sainlac m'intéresse et que je recule devant l'idée de lui tendre ce piège infâme.

— Vous avez des scrupules 1 s'écria Saintac étonné.

— Et pourquoi pas ?

— Monsieur de Samazan a de« scrupules, voilà du nouveau.

— Et puis, je n'avais jamais rêvé qu'une modeste aisance, je l'ai, je suis plus que content.

— Il faudrait donc que je fisse ma besogne moi-même ?

— Oui, tenez, cela vaudrait infiniment mieux.

— Samazan, vous vous moquez de moi.

— Mais pas du tout. J'ai des projets ; moi ausîi, je veux quitter la France et me mettre à l'abri des poursuites qui pourraient être exercées contre moi.

— Mais vous n'y pensez pas, mon cher.

— Si fait, j'y ai beaucoup pensé.

— Vous perdez cinq millions.

— Non, quatre millions sept cent mille francs seulement.

— Cinq millions I Sémillant, reprit Saintac d'une voix contenue, mais avec l'accent du tentateur, ne savez-vous pas ce que c'est que cinq millions. Cela fait deux cent cinquante mille francs de rente. C'est-à-dire tous les plaisirs è votre portée, toutes les joies. Qui résiste à ce Sésame, ouvre-toi qui s'ap^jelle l'argent. Personne et rien.

<s Cinq millions,' c'est-à-dire la puissance, la grandeur, la considération. Je vous croyais ambitieux ?

— Je l'étais.

— Et vous ne Têtes plus ?

^ Non.

-^ Vous êtes îe premier homwe qt!Î refuse une pareille

somme. Vous pourriez quitter la France avec cinq mîiliocs aussi bien qu'qver trois cent mille francs eî aller vous installer quelque part où vous seriez le roi du pays. Avec votre esprit, votre intelligence, votre fortune, vous pourriez prétendre aux plus hautes destinées.

— J'y prétends bien, pensa Sémillant.

Saintac continua à parier, et peu à peu il se fit écouter du drôle. Celui-ci, en effet, n'aurait pas été l'incorrigible bandit que noua connaissons, s'il n'eût été vaincu par cet argument : cinq millions, c'eM le plaisir tans Un et la puissance presque sans bornes pour un homme sans scrupules.

Quand It sahile eut fini de parler. Sémillant garda le iilence.

— Voyons, décidez-vous, lui dit Saintac.

— C'est que...

— Attendez, dit le sahile en se levant brusquement.

— Qu'y a-t-il ?

Sans répondre, Saintac courut à la porte du café, l'ouvrit et s'élança dans la rue. Au bout d'un instant, il revenait avec Mulhar.

— On t'a donc lâché ?

— Chii.

— Après t'avoir interrogé 1 ^ Oui.

^- Sur quoi ?

• — Sur la tentatÎTe de meurtre.

— Et qu'as-tu répondu ?

I — Ce que vous m'aviez dit l'autre jour. < — Ils t'ont cru ?

— Parbleu, fis ont comparé mes réponses aux vôtres.

— El comme elles concordaient...

— Ds m'ont dit : vous êtes libre. Mais c'est égal, maître, tout cela se gâte et si vous voulez me croire, vous agirez prudemment en terminant d'une façon ou d'une autre toutes vos affaires.

— C'est ce que je disais à Samazan. Mais tu ne sais pas une chose, M. de Samazan ne veut plus nous prêter son concours.

— Je n'ai pas dit cela.

••:- Pourtant...

— J'ai dît que j'hésitais.

— Eh bien I n'hésitez plus et terminous tout en huit jours. Toi, Mulhar, tu te chargeras de David.

— C'est inutile, répondit l'Hindou.

— Pourqjoi ? Est-ce que toi aussi tu aurais des remords ?

— Non, répliqua Mulhar en souriant.

376 LA. JurvE DU château-trompette

— Alors, pourquoi est-ce inutik ? | 1 — Parce que David e&l au plus maL

— Qui te l'a dit ?

I— Un de ses domestiqiîea»

.— Quand ?

•— Ce matin même.

♦— Il y a donc eu des compliCaJons ?

— Non, mais le mal a suivi aon cours. On pensait qu'il ne passerait pas la joTirnée.

-- Il faut savoir tout de stiite ce qu'il en est, dit Sainlac eu se levant.

Il jeta sur la table une pièce de monnaie destinée à pay<:r des consommations auxquelles on n'avait pas touché, el sortit suivi de Sémillant et de Mulhar.

Lorsqu'ils arrivèrent sur l'Intendance, ils croisèrent 1« docteur Brulatour qui s'en allait d'un air bourru.

— Voilà un heureux hasard I pensa Saintac. Et abordant le vieux et habile médecin :

— Docteur, lui dit-il, t!st-il vrai que le pauvre David soit plus malade ?

— Gela est si vrai qu'il vient de mourir.

— Il est mort I s'écria le sahile en jouant la douleur. Mais le père Brulatour se connaissait en désespoir.

— Oh l dit-il brutalement, gardez pour d'autres, mon sieur de Saintac, cette physionomie navrée. Vous héritei de cinquante millions et je vous connais assez pour savoir que vous êtes enchanté de la mort de mon client.

Saintac allait riposter.

Mais le docteur lui tourna le dos et s'en alla de soE pas solennel, laissant flotter les pans de sa douillette puce au vent du soir.

— Eh bien ! demanda Sémillaot qui s'était tenu à l'écari avec l'Hindou.

— Eh bien ! c'était vrai.

•^ David est très mal i

— Mieux que ça.

*«- A l'agonie ?

•— ^fîeux que ça.

^^ Il est donc mort ?

— Oui. monsieur de Samazan, et, vous Te voyez, il n'^^ a plus qu'un seul obstacle qui vous sépare des cinq mil lions qui vous ont été proœî».

LES RUINES HANTlkES 877

Sémillant hésita une minute.

— Soil, dit-il enfin, je consens à me mêler de cette dernière ail aire, mais que ce soit mené roniieiiiCiU, -.u je vous abandonne.

— Ne craignez rien, cher ami, je sois aussi pressé que vous, dit Saintac.

^^78 LA JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTl

A partir de ce jour. Sémillant fut des plus assidus auprès de Mme de Saintac.

Comme la jeune femme accueillait avec joie toutes les visitas qui lui faisaient passer son temps agréablement et qui avaient, en outre, l'avantage de ne pas l'exposer à rester seule avec son mari, Saraazan fut très bien accueilli et ses assiduités vues d'un bon œil.

Le drôle ne manquait pas d'une .certaine gaieté.

Parfois même, il avait fait des saillies fort amusantes, et i'on ne s'ennuyait pas quand il était là.

IJiS RUINES HANTii£:î 379

De ton côté, Saintac se montrait rarement. D voulaii laisser le champ libre à son associé.

Mais ceiui-ci en profitait d'une façon qui aurait été médiocrement agréable au sahiie si celui-ci avait su ce qui se passait.

Le bandit ne négligegil, certes, pas une occasion de faire sa cour à Mme de Saintac, et en queiques circonstances il avait été assez osé pour que Casterac s'en aperçût.

Aussi, Contran ne manquait-il pas une seule après-midi de venir, lui aussi, causer dans le salon d'Hermine.

Mais si ce dernier eût été plus clairvoyant, il eût bien vu autre chose.

Un jour que Sémillant avait accablé Mme de Saintac de compliments et qu'il avait lâché de ces mots à double entente qui font la joie des amoureux, Contran ne piU s'empêcher de laisser paraître sa mauvaise humeur.

— Ne trouvez-vous pas, madame, dit-il à Hermine quand Samazan fui parti, ne trouvez-vous pas que ce M. de Samazan le prend avec vous sur un ton de familiarité et de Jiberlé qui choque.

— Mais non, mon cher Contran,

— Moi qui ne suis pas intéressé à la chose, dit Casterac avec effort, je ne m'explique pas ses allures dégagées.

— Je crois que vous exagérez.

— Non, non, je vois bien ce que je vois.

— - Est-ce que, par hasard, vous seriez jaloux ? demanda Hermine, moitié souriante, moitié sérieuse.

— Jaloux ! moi 1 et à quel titre, jus-te Dieu I s'écria Contran.

— Mais au même titre que tous ces jaloux qui n^ s'inquiètent généralement pas d'avoir une patente ou un droit à leur jalousie.

— Vous avez tort de plaisanter sur ce sujet

— Eh ! mon ami, je plaisante parce qu'il y a une choss qui vous crève les yeux et que vous ne voyez pas.

— Laqut'lîe ?

. C'est que M. de Samazan est vraiment amoureux.

— Quand je vous le disais.

— Mais pas de moi.

-- Et de qui donc ?

- Combien y a-î-il de femmes dans ce salon ? Mab je n'en vois qu'une.

fgi Lit ÏLIVB OU eBATEAU-TROMPETTt

Vous ét«i impertinent pour uœ princesse ^i voui

doit tant.

— Marinette !

— La princesse Wandeshah, s'il vous plaît.

— Samazan l'aime ?

*— Il en est fou.

— . Vous m'étoncez extraordinairemeut,

— Mais, mon ami, il faut êtrt aveugk pour ne pas s'apercevoir de cela. Et à ce propos. Je voulais vous demander de vous informer d« ce M. de Samazan.

— M'informer de quoi ?

— De sa famille, de »es antécédent*, de* mille choses qu'il faut savoir lorsqu'on v«ut marier un* jeune fille à un jeune homme.

— Quoi I vous songeriez.

— Pourquoi pas. Si M. de Samazan est bon gentilhomme, s'il • mené jusqu'à ce jour une conduite régulière. Bref, s'il est dans les conditions requises pour un futur époux.

— Mais n'avions-nous pas projeté de renvoyer la princesse à son père ?

^ Si.

►— Eh bien î ce mariage...

.— Ce mariage déléguera tous nos droits à M. de Samazan. Nous ne trouverons que difficilement un marin ou un voyageur qui consente à s'exposer aux dangers que comporte la mission que nous lui voudrions confier. Tandis que M. de Samazan, qui me paraît un personnage aventureux, pourra conduire sa femme à sa famille et lui rendre la splendeur à laquelle elle a droit.

^- Tout cela est fort bien, mais Wandeshah I

^ Eh bien ?

<— Elle n'aime pas Samazan.

t— Qui vous l'A dit ?

— Comment, vous croyez.

— - Je ne crois pas, j'en suis presque sûre,

^ Oh l

^— Ne poussez pas de soupirs. C'est un fait certain. Et après tout, que trouvez-vous d'étonnant à cela 7 M. de Samazan n'est pas trop mal tourné. H a une grasse gaieté et un esprit assez vif.

' — C'est w^i, vous avez raison.

' — Que de fois, reprit Hermine, je les ai surpris échangeant dos regards pleins de langueur.

— Ils en sont déjà là ?

— Oh ! n'allez pas croire que cette enfant, qui est charmante et qui est très vertueuse en même temps ait commis la moindre imprudence. Pas le moins du monde.

— Mais alors ?

— Et ne savez-vous pas que les yeux parlent souvent à rinsù de leurs propriétaires. Samazan, lui, sail ce qu'il fait. Mais elle, la pauvre enfant, est entraînée par son cœur et elle ne s'est peut-être pas aperçue du chemin qu'elle a fait "dans le royaume du tendre.

— Tout cela est fort bien, mais ce ne sont que des probabilités.

— n me semble enfin, ajouta Mme de Salntac, qu'aujourd'hui j'ai surpris entre eux un serrement de main.

— Vraiment î

— Oui. Vous savez comment cela se passe. Sous prétexte d'admirer la tapisserie, on tâte l'étoffe, les mains se rapprochent. Bref, on se les serre avec passion, silencieusement, délicieusement.

— Et vous avez vu cela ?

— J'en aurais douté si je ne m'étais aperçue que la pauvre Marin ette est devenue rouge comme une cerise.

— Pauvre enfant I

— Rougeur qui, du reste, semble prouver qu'elle se trouvait à pareille fête pour la première fois.

— Enfin, vau5 ne voyez aucun inconvénient à les marier ?

— Aucun.

— Et vous pensez que si M. de Samazan est de temps À autre plus gracieux avec vous que ne le désireraient vos amis, c'est pour vous attendrir et gagner vos bonnes grâces pour le jour où il se déclarera ?

— Pas autre chose.

— Dieu le veuille, madame.

~ De quel air lugubre vous me dites cela.

— Eh ! mon Dieu non, je ne suis pas lugubre, je suis ln([ulet.

— Pour qui ?

— Pour vous.

Toujours donc, dit Hermine, qui malgi'é elle devenait sérieuse.

Depuis un instant, en effet, et malgré cette conversation si éloignée de tout sentiment tendre, il s*échangeai> enre Hermine et Contran comme un courant magnétique.

Elle se souvenait de ce qu'il lui avait dit, quelques jour; auparavant, d'un amour sans espoir et dont l'objet m pouvait être même nommé.

Elle faisait presque malgré elk une comparaison entre ia nature loyale, ardente, généreuse de Gontran et le tempérament froid, calculateur, égoïste, hypocrite de son mari.

Et alors dans son cœur il y avait comme un «oupir muet qui aurait pu figurer au chapitre des regrets.

Mais, d'autre part, elle était trop honnête femm« pour s'abandonner même une minute à ses coupables pensées, et elle chasM bien loin d'ell-e ce sentiment qui se faisait jour ponr la première fois.

Quant à Gontran, il n'osait pas s'avouer 6 lui-même quels étaient sies désirs, quelles étaient ses espérances.

Ils restèrent cependant à causer longtemps dans une douce intimité.

Le jour tombait lentement, et, dans cette demî-obscurité, leurs voix étaient devenues plus graves, leurs paroles plus languissantes.

îl ne fut pas un seul moment question d'amour entre eux, mais quelqu'un qui les eu! observés n'eût pas eu d« peine à deviner ce qui se passait au fond de leur âme et combien de passion tumultueuse se cachait sous la banalité apparente de leur conversation.

Pour leur malheur, du reste, qu^^lqu'un les épia et ne fui pas médiocrement enchanté de la découverte qu'il venait de faire.

Ce quelqu'un n'était autre que l'odieux Miilhar.

On p»eut se faire une idée de l'ardeur avec laquelle il se mil à la recherche de Saîntac pour lui faire part de ce qu'il avali dpvîrté.

Msî«! le si^hile était sorti.

En revanche, \fnlhar eut la chance de se trouver nez à ne7 dans le vestibule avec Samazan, qui avait été invité à dîner rbe? Mmt* de Snintac,

— ■ Je voudrais vous dire un mot, murinurart-jl.

.— Eh bien, attends, dit SémUlant sur le même ton. Et, à haute voix, il lui demanda un renseignement tel que Mulhar lui dit :

— Si monsieur veut me suivre, je le conduirai dans la chambre de M. de Saintac, où monsieur trouvera ce qu'il désire.

— Soit, dit Samazan.

Quand ils furent dans la chambre du maître de la maison, Mulhar, parlant toujours à voix basse, par surcroit de précaution, dit à Sémillant :

— Il y a du nouveau.

— Quoi donc ?

— Vous connaissez M. ût Gastérac ?

— Parfaitement.

■■ — Il est amoureux de madame,

— Allons donc 1

— J'en suis sûr.

— Mais comment as-tu appris cela 7

— Ce soir, en passant devant le salon, il faisait déjà nuit. M. de Casterac et madame étaient sans lumière. Ils causaient.

— Eh bien ?

— J'ai entendu quelques mots.

— D'amour ?

— Non, mais à îa façon dont ils se parlaient, il ne faut pas être un grand clerc pour deviner que ces deux personnes s'aiment.

— Sapristi, Mulhar, que tu as été bête dans ta fidélité \k ton maître, dit Sémillant.

' — Pourquoi ?

— Parce que tu es dix fois plus intelligent que lui et que, si tu étais resté dans ton pays, où tu aurais pu uti- User tes facultés, tu serais devenu un grand homme indien.

l Mulhar ne répandit rien.

j D'ailleurs, presque au même intant, Saintac arriva dans r sa chambre, où il ne fut pas peu surpris de trouver Mulhar "et Sémillant.

Il fronça même le sourcil et dit :

— Je n'aime pas les conciliabules tenus ici.

— Pourquoi ?

— Si quelqu'un entendait le quart de ce que vous dites, i tout serait perdu.

384 LA jcrvu du chateatj-trompette

— Ne craignez rien, sahile, nous n'avons rien dit q puisse compromettre quelqu'un ou quelque chose. î

— Ce que vous aviez à vous raconter était donc bit' important ?

— Mais assez, comme vous allez pouvoir en juger.

— Parlez vite, car on va se mettre à table, et il ne fai pas faire attendis M. de Casterac, dont le regard inquis teur vous surveille, Sémillant, autant que moi.

— C'est précisément de M. de Casterac qu'il s'agit.

— Ah l

— Oui. nous avons fait une grande découverte.

— Laquelle ?

— Le sire Contran aime Mme de Saintac.

— Lui I s'écria le sahile avec une sorte de rugissemen

— Oui, lui.

— Alors, malheur à l'un de nous.

— Allons. bor> ! von? pnvolljî jaloux d'une femme qu vous n'avez jamais aimée. Soyez donc un homme et songe à utiliser cette situation inespérée, dit Sémillant.

— Qu'entendez-vous par là ?

— J'entends que la besogne va devenir une chose ej trêmenjent facile.

— Comment ?

— Jusqu'ici, à ce qu'il y a lieu de croire, les deux amoi reux ne se sont rien dit qui puisse être blâmé par le plu sévère des censeurs.

Mais, un de ces soirs, il faudra bien que leur cœur parli Je m'arrangerai de façon à \qs laisser seuls chaque joui et vous, vous veillerez.

— C'est, ma foi, une excellente idée.

— Qu'une seule fois M. de Casterac s'oublie jusqu' tomber aux genoux de votre femme, et en voilç» assez pou que vous puissiez dénouer la situation à l'aide de voir pistolet.

Et puis, se disait Sémillant en aparté, j'aime mieux çs M. de Saintac n'aurait qu'à se tromper, volontairement, e à rnp hiff roiflf. ?nns or^texte di^ ^v.er s? ^emnio. rc •JO'^ni une manière fort adroît<> de me payer mes cinq millions

— Vous êtev; un homme précieux.* Samazan, dit Sainîac qui n'était peut-être pas fâché de se venger de Casterac

Ce^ p'^roles ^chanpées. on se rendit au salon. Aussitôt que sointac et Samazan y furent entrés, le valet de chambre annonça :

Et il alla se planter contre le poteau (page 404)

— Mada'iie est servie.

Puis, l'on se mil à table, et Saintac fut ton! le temps du lîner d'une gaîlé folle. Jamais on ne l'avait vu comm^

ela.

386 LA JUIVK DU CHATEAU-TROMPETTK

Jugez donc : sa femme allait être mise le lendemain en possession des biens de David et lui-même comptait hériter de sa femme avant huit jours.

n y avait pourtant une ombre à ce tableau. 11 s*indignait,| malgré lui, à l'idée de payer cihq millions à Sémillant.' Mais ces mouvements d'avarice n'avaient que peu de durée et il reprenait tôt sa gai té.

Pendant que ces événements se passaient et que d'autres plus graves, comme on vient de le voir, se préparaient, Jean-Marie et Cadicbonne étaient en prison.

Ainsi que l'avait dit Casterac, le sort du grenadier était décidé et il n'y avait pas à y revenir. Mais on faisait un procès à sa femme et l'on avait retardé l'exécution de Capdeviîle pour qu'il fût jugé comme complice, formalité un peu puérile mais nécessaire.

Jean-Marie, lui, était à bout de forces.

n ne chercbait plus à lutter.

Lorsqu'on l'avait arrêté, il était tombé dans un état de prostration indicible.

Sa femme avait essayé, mais en vain, de le remonter.

— Sois homme, du courage, lui avait-elle dit.

— Ma foi non, avait-il répondu, Je n*en ai plus. — ' Un dernier effort.

— Je suis vaincu, ma pauvre Cadicbonne, je me rends.

— Qui sait si tu ne te sauveras pas encore ?

— Peu m'importe. C'est trop de désespoir. J'ai lutté pendant deux ans. J'ai couru les plus grands dangers, j*ai supporté une captivité cruelle. Et il faut maintenant recommencer à défendre ma vie. Elle n'en vaut pas la peine.

— Ne parle pas ainsi.

— Et comment veux-tu que je parle ?

— Souvienvtoi de ce que j'ai tenté, de ce que j*ai réussi, et dîs-toî bien que rien n'est impossible.

Jean-Marie se tut II n'avait plus d'espérance.

Cette conversation avait lieu dans une espèce de charrette sur îaquplle on ramenait les deux prisonniers s Bordeaux.

Quand «^e ^^licule arriva au fort du Hâ, il fallut se séparer. Jean-Marie embrassa tendrement sa femme, et ils ne se revirent plus que devant le juge d'instruction.

Cadicbonne était une femme trop énergique pour s'abandonner au désespoir.

Elle voulut lutter jusqu'au bout et, avec cet instinct de la justice qu'ont les âmes nobles, elle sut faire surgir de tous côtés des témoins favorjjbles.

Elle fit assigner principalement Je curé de Bègles et celui du nouveau Soulac.

Quand le vénérable pasteur qui avait consacré le mariage reliî^ipux de Cadichonne et de Jean-Mnrie se présenta devant le magistrat avec &a couronne de cheveux blancs, il fit une vive iiupi'ession sur le jeune juge.

Les vertus qu'il avait pratiquées, sa réputation de sainteté, tout, jusqu'à sa modestie, donnait un poids considérable à ses paroles. Il demanda comment on n'avait pas craint de ressusciter une si vieille affaire et parla de clémence en des termes tels que ceux qui l'entendirent fondirent en larmes.

Mais il était trop tard pour reculer.

On avait fait la sottise d'arrêter Jean-Marie, il fallait aller jusqu'au bout.

Le curé de Soulac obtint de Jean-Marie qu'il signât un nouveau recours en grâce, le premier ayant été rejeté dans des circonstances tout à fait différentes.

Puis, le brave homme partit pour Paris.

— Tant que la réponse à ce placet ne s€ra pas revenue à Bordeaux avec moi, se disait-il, Jean-Marie vivra et espérera.

Enfin, Cadichonne n'avait même pas renoncé à punir Saintac des infamies qu'il avait commises.

Chaque fois qu'elle comparaissait devant le juge d'instruction, elle l'accusait, non seulement d'avoir voulu l'assassiner, elle, la Cadichonne, mais encore d'avoir contribué volontairement à l'accident du jeune David et d'avoir traité sa femme avec la derrière violence.

A force d'insister, elle avait fini par ébranler le juge qui, on l'a vu, fît venir Saintac.

Le sahiîe fui c^^nfronté avec CadichoRne. Il sortit triomphant de c^tte épreuve.

hv surlendemain, elle revînt à la charge. '

-^ Vous voyez bien, (lit alors le jôune magistrat, vos %ccusationr, n'ont pas le sens commun.

— Et moi je soutiens que cet homme ment *— Pourtant...

388 LA JUIVE DU cù>^A..A..-j..c- .^i.iiK ^

— Faites venir M. de Main-Hardye, M. de Casterae, M. de Budos, M. Malbessan.

— Pourquoi faire ?

~ Pour leur demander si je ne leur ai pas parlé de cette tentative d'assassinat avant qu'il fût question d'arrêter mon mari.

— A vous entendre, il faudrait que j'interrogeasse toute

la ville. , ' u ^

— Eh î monsieur, cela serait peu de chose si au bout de vos peines il v avait la vie d'un innocent !

Cadichonne prononça cette phrase avec une incomparable majesté.

Le juge d'instruction fut frappé par ces paroles. Cependanl. i] subissait, comme bien d'autres l'auraient subie à sa piace, l'influence de la position de Saintac.

— Mais quel intérêt, reprit-il, aurait eu M. de Saintac ?

— La satisfaction de sa vengeance.

Oh I ma chère, un homme bien élevé ne commet pas

un crime pour satisfaire une rancune.

— Mon Dieu ! s'écria alors la Cadichonne, je ne trouverai donc rien qui puisse vous convaincre !

— Mais pourquoi tenez-vous tant à faire condamner M. de Saintac ?

— C'est que si Ton faiè grâce à ce noble...

— Eh bien ?

— On sera bien forcé de faire grâce à mon marî. ' — Pas trop mal raisonné.

Ah I tenez ! s'écria Cadichonne comme si elle eût

été frappée par un trait de lumière, il y a moyen de savoir la vérité, d'avoir la preuve que M. de Saintac est îe dernier des misérables.

— Lequel ?

— Vous avez entendu parler du brigand ^-Dus ?

— Parbleu.

— Si je vous le livrais ?

— Vous savez 06 il est ?

— Je le sais.

A cette réponse, le j^Jge eut un ébloui ssement, Msttre

la maîn sur ce bandit redouté, que ses chefs cherchaient en vain depuis si longtemps, c'était un coup de maître qui le désignerait à l'attention du ministre et qui lui promettait les plus hautes destinées.

LES RUIXES HANTÉES S89

•— Et VOUS me diriez... ?

•— Je vous le dirai, à une condition.

— Des conditions I fit le jeune magistrat d'un air scandalisé, de vous à moi... I

-— Eh I laissez donc, dit Cadichonne, je vous fais votre avenir avec quelques mots et vous le marchandez ?

Décidément, cette femme était plus forte que lui. D *(îmbla réfléchir un moment, prit un air extrêmement bienveillant et dit :

— Voyons cette condition.

' — Si je vous dis où vous trouverez En-dus. vous vous engagerez sur votre parole d'honneur à déclarer à vos chefs, à tout le monde et à En-dus lui-même que vous devez cette révélation à M. de Saintac.

— Mais on ne me croira pas.

— Pourquc; ?

— Parce que M. de Saintac ignore le lieu de la retraite du bandit.

— Il l'ignore si peu que MM. de Budos, de Casterac et les autres l'ont vu dans le souterrain, le jour de l'attentat contre David, et il causait avec En-dus.

— Vraiment ?

■■ — Du reste, vous devez vous souvenir du bal masqué où la bande du Cul-de-jatte fit cette rafle de montres, de bourses et de foulards dont on a parlé si longtemps.

— Oui.

— Eh bien, ce fut pour venir causer avec M. de Saintac qu'En-dus, déguisé en prince de Montcrabeau, vint au bal dans le brillant cortège que vous savez.

— Savez-vous que la précision de vos réponses... Mais dites-moi où est En-dus.

— Engagez-vous d'abord à lui dire que c'est M. de Saintac qui le livre.

— Je vous le promets.

— Sur votre parole d'honneur.

— Sur ma parole d'honneur.

Cadichonne entra alors dans les explications nécessaires pour qu'on trouvât le chef des bandits.

Le juge avait pris des notes lui-même.

Quand la jeune femme eut fini.

■ — Maintenant, voulez-vous me dire ce que vous attendez de cette arrestation ?

Je crois qu'En dus sera furieux.

— Moi aussi.

n voudra savoir qui Ta livré.

— Naturellenient. .

— Vous lui ferez dire que c'est M. de Saintac.

Si Gadichonne avait su que Sémillant s'était glissé dans îe monde et y faisait son chemin, elle aurait ajouté au nom de Saintac celui de Samazan, mais elle ignorait totalement la transformation du jeune bandit.

— Et ensuite ? demanda le juge. jg

— Ensuite, c'est bien simple. .^||

— Voyons.

Quand En-dus apprendra qu'il a été tram par cet

homme iî entrera dans une violente colère.

— Vraisemblablement.

— Et il jugera que si M. de Saintac a parlé, il pourra parler lui-même, et alors je crois que vous en apprendre* de belles.

— Sur M. de Saintac ?

— Lui-même.

— Avec les preuves à Tappui ?

— Avec les preuves, dit Cadichonne hardiment.

— Ah 1 si vous me trompez, vous vous exposez à dea punitions bien sévères.

— Je ne le crains pas.

— Très bien, votre interrogatoire est fini pour aujourd'hui.

La pauvre Cadichonne se retira et revînt en prison, un peu plus confiante néanmoins dans l'issue de «on procès et dans l'avenir qu'elle ne l'était le matin.

Et pourtant, ce que son amour conjugal et «on énergie naturelle lui avaient suggéré allait se retourner contre elle-même.

Saintac, le jour où il avait été mandé chez le juge d'instruction, avait eu trop peur pour ne pas essayer de se mettre à l'abri, pour l'avenir, de semblable aventure.

Aussi, dès le lendemain, s'était-il informé de l'adresse du greffier du juge d'instruction et lui avait-iJ fait une visite.

Nous n'avons pas besoin de peindre la surprise du greffier en voyant entrer M. de Saintac dans son modeste logis

Oc dernier n'hésita pas à «ntainor la coaversation «ur le sujet qui ramenait.

— Monsieur, lui dit-il, vous avez vu hier que, fur les dénonciations de la femme de ce soldat, j'ai été conduit devant le inagistrat insrtacteur ?

— Oui, monsieur.

— On m'a même fait l'injure de me forcer à me défendre contre des accusations imbéciles.

— Mais vous les avez réduites k néant.

— C'est déjà trop qu'un magistrat ait pu accueillir une pareille dénonciation.

— C'était son devoir.

— Soit, mais...

— Pardon, monsieur, interrompit le greffier, seriezvous assez bon pour me dire ce que vous attendez de moi, car je vais être forcé de sortir pour me rendre au Palais.

— Voici, monsieur. Hier, j'ai été tellement ému en comparaissant devant le juge, qu'un magistrat plus sévère aurait pu me croire coupable. Je sais que j'ai des ennemis et qu'ils peuvent tenter encore contre moi les plus cruelles machinations.

— Eh bien ?

— Eh bien, je ne voudrais pas être pris au dépourvu par leurs calomnies.

— Bref ?

— Bref, si quelqu'un disait contre moi quelque nouvelle infamie, je vous serais bien reconnaissant de me le faire savoir.

— Mais, monsieur, s'écria le greffier, vous me proposez tout simplement de trahir des secrets que je me suis engagé à garder par serment.

— Croyez bien, répondit Saintac, que je saurai reconnaître.

— Mais c'est une tentative de corruption.

- Saintac vit qu'il fallait frapper un grand coup ou voir sa démarche tourner contre lui.

— Permettez-moi, dit-il, de vous offrir ces vingt-cinq mille francs.

— Vingt-cinq mille francs, dit le greffier en avançant d'un pas et en tendant machinalement la main pour les prendre.

Le pauvre diable gagnait quinze cents francs par an ;

392 lA JUIVH DU CHATEAU-TROMrSTTS

on lui ofFrail douze cents francs de rente. Il fut vaincu. Ce ne fut pourtant pas sans un rude combat intérieur, mais enfin il finit par dire :

— Ne craignez rien, monsieur, vous serez tenu au courant de tout.

Et sans oser regarder celui qui venait de le corrompre, il prit son chapeau et dit :

— Il faut que j'aille au Palais.

Puis, tout effaré, il s'échappa, sans même songer à fermer sa porte, laissant Saintac tout stupéfait à îa vus d'un homme qui était si épouvanté de s'être vendu.

Le sahile ue put retenir un sourire de dédain et s'en alla à son tour.

Ce fut le leuiieniain que Cadichonne, pour sauver son mari, pour se sauver elle-même, révéla au juge d'instruction la cachette d'En-dus, et quelques heures après, Saintac était averti du nouveau danger qui le menaçait.

— C'est très bien, dit le mari d'Hermine au greffier ;quand pensez- vous que la police soit envoyée pour s'emparer du bandit.

— Mais, demain matin. '\

— A quelle heure.

— Au petit jour.

— Je vous remercie.

— Il n'y a pas de quoi, répondit 1« malheureux, «vec un accent indicible.

— Continuez à me servir, reprit le !fahi΀ et je saurai encore reconnaître vos bons soins.

L'homme ne répondit pas. Il s'en alla silencieux.

Quant à Saintac, il alla louer un cheval, partit en toute hâte pour Beaurech, y arriva à la nuit closr et se rendit aussitôt dans le souterrain.

Dès qu'il fut dans les parages où il soupçonnai! qu'Endus devait se trouver, il l'appela de toutes ses forces.

Le Cul-de-jatte ne tarda pas à répondre.

— Mon garçon, lui dit Saintac, il faut déguerpir d'IcL •^ Pourquoi ?

« — Mais parce que vous n'y êtes plus en sûreté, fc— Oh I fit le bandit d'un air de doute, t— Vous avez été livré.

»— Bah ! par qui ?

6~- Par Cadichonne,

- Par Cadîchonne, c'est impossible.

- C'est pourtant vrai.

- Ne sernit-ce pas plutôt par vous ?

Un grand cri répondit à sa détonation (page 407).

Si je vous avais Uvré, me cerais-Je dérangé pour venir vous avertir ?

— C'est vrai.

— Et puis n'ai-je pas tout intérêt à ce que vous na tombiez jamais dans les mains de U justice ?

— C'est encore possible.

— Alors, vous alieic i'uir ?

— Ma foi, non.

— Vraiment ?

— C'est comme je vous le dis.

— Mais pourquoi ?

— Parce que la police aura beau faire, elle ne me trouvera pas.

— Vaus vous vantez.

— Non, non. Il y a ici vingt cachettes où personne au monde ne pourra m« dénicher.

— Vous allez donc attendre les agents.

— Très tranquillement.

— A votr« aise, vous êtes averti.

— Si je sortais d'ici je ne tarderais pas à être pris au premier piège venu, tandis que les agents pourront fouiller les souterrains pendant un mois sans m« trouver.

— Vous en êtes sûr.

— Absolument.

— C'es-t que j'ai nn grand intérêt à ce qu'on ne s'empare pas de vous.

— Qu'est-ce que cela veut dire ?

— Cela veut dire que si je croyais qu'on pût vous prendre j'aimerais mieux...

Saintac s'arrêta.

— Vous «imeriei mieux vous débarrasser de moi tout de fuite ?

— Vous êtes très înteMigent, En-dus.

^ Eh bien, essaye?, dit le bandit en disparaissant tout è coup.

Saintac fui ujî peu fnterioqué par ftfttte retrait» subite.

— Où êtes-vous, En-dus t

— Ici, répondit la voix du brigand qui te tenait à distance et hors de vue dans roh?eurilé.

— N« voyez-vous pas que j'ai voulu plaisanter.

— Possible, mais si vous faites un pas vers moi, vous .Ites mort. Je vous vois très bien et vous ne savez pas où je suis.

Saintac n'insista pas et, comme au fond il était perswsdé

qu'En-dus ne se laisserait pas prendre par la police, au moins autant que possible, il tourna le dos et dit :

— Pour vous prouver que je vous crois, je m'en vais, En-dus.

— El vous faites bien.

Trois jours après, le sahile, Mulbar et Sémillant se réunirent pour s'entendre sur ce qui leur restait à faire.

— Le moment approche, dit Samazan.

— Est-ce que Casterac a fait l'aveu de son amour.

— Je crois que oui, dit le bandit.

— C'est bien.

— Il ne s'agit plus que de profiter du moment favorable.

— Je n'y manquerai pas, dit Saintac.

— Chaqu>e soir, je les laisse seuls dans le salon et ils doivent échanger de bien tendres propos.

Ce que Sémillant se gardnit bien de dire, c'est qu'il était, lui, éperdument épris de Marinette.

Profitant de la latitude que lui laissait Hermine, car Mme de Saintac croyait à la pureté des sentiments de celui qui passait à ses yeux pour un gentilhomme, Sémilîant avait fait du chemin dans le cœur de Wandesbah.

La pauvre jeune fille, séduite par la tournure du bandit, par son sourire gracieux et par ses allures bon enfant, s'était abandonnée tout entière à ce sentiment si nouveau pour elle.

De même que Sémillant, elle avait recherché les occasions de se trouver seule avec lui. Qunnd elk passait dans un corridor et qu'elle avait la joie de le rencontrer, elle se laissait presser doucement la main.

Parfois même, le drôle fut plus audacieux et il essaya de cueillir un baiser. Ce ne fut que bien faiblement qu'elle résista.

Puis, la première fois que, par un hasard imprévu, ils restèrent en tête-à-tête. Sémillant lut parla mariage, lui olTril sa msîn. et oîa dans lea termf^s î©s plus respectueux.

Au reste, il était siîicf're le misfrablr».

Vv'andeshflh, qui n'avait rien rêvé de paroîl et q»! ^*&{i d'une înnocenc? parfaite, ne se sc-anTlallsa pr.s de ce projet. Elle sentait bîen qu'elle aurait dA parler r]p son amour à Hermine, mais elle était si heureuse qu'elle craignait de perdre une partie de son bonheur en le confiant à' qui aue ce soit.

396 JJi JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTB

Bref, le bandit était totalement maître du cœur de sa victime, lorsque le moment de la catastrophe finale arriva.

— Comme j'aurai roulé ce grand seigneur, pensait-il. Quand il aura tué sa femme, il sera arrclé, car il faut

que la justice ait son tour. Le jury l'acquittera, mais il restera en prison jusqu'aux assises, et pendant ce tempslà je partirai pour l'inde avec la femme qu'il adore. C'est charmant.

Dès le lendemain, il s'aboucha de nouveau avec Saintac et lui dit :

— L'heure va sonner.

— Oui.

— Ce sera pour ce soir ou pour demain.

— Peut-être. Il m'est venu une idé«.

— Laquelle ?

— Nous sommes au printemps. Si je proposais à ma fx^mme et à Casterac, ainsi qu'à vous d'aller passer quelques jours à ma campagne de Bassen».

— Pourquoi faire ?

— Ils y auront les coudéej plus franches. Ils seraient moins sous les yeux des domestiques, dit Saintac.

— Peut-être.

— Et ils se livreront plus naturellement. '

— C'est la première idée heureuse que vous avez eue. Mais avant de partir pour cette dernière expédition, je veux vous demander quelqut chos*.

— Quoi donc ?

— L'exécution de votre promesse. Faites-moi pour quatre millions sept cent mille francs de billets.

— Oh I oh I TOUS êtes bien pressé.

— Ecoutez, David est mort. Je vous ai suggéré les moyens d'en finir avec votre femme, U faut vous exécuter.

— Mais I...

— . S4 vous hésitez, je vai* tout dire à Casterac.

A cette menace, Saintac *» rendit. Du reste, îa fortune de David était encore plus considérable qu'on ne l'avait supposa et cette perte de cinq millions n'amoindrissait pas le moins du monde la somme sur laquelle Saintac avait compté.

Il fil donc séance tenante quarante-sept lettres de change de cent mille francs chacune et les doûna à Sémillant qui les mit aussitôt en sûretés

LtS ÏIUINES HANT*IiS t'27

Le soir, Castérac, Sémillant, Main-Hardye étaient dans le salon lorsque Saintac dit à sa femme :

— Ne pensez-vous pas, ma chère amie, maintenant que vous voilà à p-eu près bien, que quelques jours de campagne achèveraient votre convalescence ?

— Mais... fit Hermine, assez élonnét de la bonne grâc« avec laquelle son mari s'inquiétait de sa santé.

— • Nous somm«s en plein printemps, il fait déjà un temps magnifique, nous pourrions aller passer une quinzaine sur notre domaine de Bassens.

— Comme vous voudrez, mon ami, dit Hermine.

— Messieurs, si vous n'avez rien d« mieux à faire ? reprit Saintac.

Les jeunes gens firent un geste poli.

— Vous serez de la partie. Je ne V€ux pas que ma femme se sépare de la petite cour de fidèles qui l'aident à passer le t^mps. Monsieur de Castérac, nous comptons sur vous.

— Vous êtes bien aimable, répondit Gontran.

— Et sur vous, monsieur de Samazan.

— Oh I moi, j'accepte sans hésiter, dit Sémillant. Après tout je suis un paysan et j'ai la nostalgie des arbres.

— Monsieur de Main-Hardye nous fera-t-il aussi l'honneur ?...

— Mon Dieu, monsieur, vous êtes bien bon,

— Et vous acceptez ?

— J'irai vous voir souvent et vous demander à dîner.

— Fort bien.

Quand nous serons installés, ma chère Hermine, vous ferez venir votre charmante sœur et son mari. Si Mlle Marinette veut vous accompagner, ajouta Saintac, elle est libre.

Wandeshah rougit et eut l'air de consulter Mme de Saintac, mais au fond elle ne désirait que d'être invitée depuis que Sémillant avait si carrément promis d'y aller.

— Vous viendrez avec nous, mon enfant, dit Hermine.

— Je suis à vos ordres, madame, répondit la jeune fille avec un sourire de joie qui la rendit si belle que Saintac eut un éclair de concupiscence dans les yeux.

— Et pour ne pas laisser au mauvais temps le loisir de nous jouer quelque vilain tour, nous partirons demain.

398 LA JUIVE DU CKATEAU-TROMPETTB

dit Saintac, à moins que quelqu'un y vo΀ un inconvénient.

Tout le monde fut du même avis, et le départ fut fixé au lendemain.

Vingt-quatre heures après, tous ceux qui jouent un vCÂt dans le terrible dénoCiment de cette kiiitoire étaient installés à Basse^is.

LES RUINES HANTAkS $99

Huit jours entiers s'écoulèrent pendant lesquels aticun événemf^ni saillant ne se produisit.

Sainlac, avec une patience de tigre, guettait le moment favorable pour accomplir son funeste dessein.

Mais il ne pouvait, sous aucun prétexte, le mettre à exécution, car la conduite de Castérac et de sa femme était des plus correctes.

Un lundi soir Main-Hardye vint, selon sa promesse, dîner à Bassens.

La conduite de Saintac envers sa femme, ses attentions, tout ce qu'il faisait pour lui plaire, au moins en apparence, avaient écarté les fâcheux soupçons sou» le poids desquels le sahile avait failli succomber.

Aussi la plupart des jeunes gens étaient-ils revenus à des sentiments presque bienveillants envers lui. C'est ce qui explique la présence de Tancrède et celle de Castérac qui n'avaient, jusqu'ici, que très peu assidûment fréquenté sa maison.

Lorsque Main-Hardye arriva tout le monde s'avança ver.% lui et on lui demanda selon l'usage î

400 LA JUIVE DU CHATBAU-TROMPETTl

— Quoi de nouveau ?

— Que se passe-t-i] donc à Bordeaux ? Et caetera, et csetera.

— Mesdames et messieurs, dit Tancrède, j'ai dans mon sac une histoire terrible et touchante à vous raconter.

— Ah I firent tous les auditeurs avec un mouvement d*ais«.

— Nous vous écoutons»

— Eh 1 non, pas maintenant, dit Tancrède, je vous réserve cela pour le dîner.

— A propos, dit Saintac, n'est-ce pas aujourd'hui qu'on devait exécuter k grenadier Jean-Marie ?

— En etlet, dit Sémillant.

— Oui, appuya Tancrède, et c'est l'histoire de cette exécution que je vous réserve.

— Dans ce cas, mon cher Tancrède, dit Hermine, vous garderez votre récit pour ces messieurs. Nous ne sommes pas friandes, nous, d'entendre raconter de pareilles horreurs.

— C'est horrible, reprit Tancrède en regardant Saintac, mais je vous assure que c'est très intéressant. Du reste, si vous ne voulez pas entendre, vous n'écouterez pas.

On se mit à table.

Quand on eut mangé le potage et calmé les impatiences de l'appétit, grâce aux premiers plats, Tancrède prit la parole.

— Voici l'histoire de l'exécution du grenadier Capdeville, dit-il.

— Main-Hardye parle de oe supplice bien gaiement, pensa Saintac, je n'aime pas ça.

— Mesdames et messieurs, reprit Maîn-ITardye, aujourd'hui à midi précis, toute la garnison a été mi^p sur pied pour accompagner le pauvre Jean-Marie au jardin public où l'exécution devait avoir lieu.

— Il me semble que l'on s'est bien pressé, dit Castérac. > — Comment ?

— Jean-Marie avait formé un recours en grâce que le curé de Soulac avait emporté à Paris.

— C'est vrai.

— Eh bien, la réponse à ce pourvoi était-elle donc arrivée ?

UIS RUINES HANTEES 401

»— Oui, hier soir, par le télégraphe.

— El le roi l'avait repoussé ?

— Oui.

— Alors on était bien pre&sé d'en finir pour s'être servi Bu lélcgraphe en pareille circonstance.

— Lntln, continuez, dit Saintac à Tancrède.

— DoHC on se souvenait de l'audace avec laquelle les bouchers avaient jadis enlevtf le condamné et l'on avait pis toutes les précautions nécessaires pour que pareil fait ne se renouvelât pas.

— Naturellement, fit Saintac.

— Le cortège, comme la première fois, passa par la place Di\uphii!e, le cours de l'Intendance, la place de la Comédie.

— Nous coHHaissans \e chemin, abrégez.

— La foule, qui était au moins aussi considérable que la première fois, était morne et désolée. Dans les yeux de presque tous les assistants, il y avait des larmes.

Jean-Marie, lui, était ferme et dédaigneux comme il y • dix-huit rHois, Il s'avançait avec un sourire hautain. On aurai} dit qu'il se trouvait plus grand que les événements. Je ae sais pas conifnent les anciens marchaient à la mort, mais à coup sûr, ils ne devaient pas y aller d'un air plus crâne.

QuaRd le peloton qui escortait Jean-Marie dépa.ssa la iBaisoB Gobineau, la foule, très émue, se mit comme le jour de Tévasioii i crier grâce.

Mai» cette fois ce n'était plus avec un accent de cornmandement, c'était avec uh accent de profonde et douloureuse pitié.

En ce «aomeat même arrivait par le Chapeau-Rouge la malle-postff de Paris.

Dans k briska s« trouvaient deux prêtres qu'on rcconnul aussitôt, (tétaient te curé de Soulac et celui de Bègles. car le vieux prêtre avait voulu, lui aussi, aller intercéder auprès du rei pour son pénitent d'un jour, pour celui qu'il avait uni i Cadichonne.

On salua les deux ecclésiastiques qui regnrdaienl d'un air étonné cette foule et ce déplacemeal de force militaire.

Muis la malle-poste tourna dans la nie Sainte-Cathe-

402 IJI 3Vïr«, S>li CHATBAU-TKOMPRTT&

rine, puis dans la me Porte Dijeaux et s'arrêta à la

posle.

Les deux prêtres en descendirent. Une voiture se trouvait Jà par liasard ; ils y nioatèrent et dirent au cocher :

— Au fort du Hâ.

Quand ils arrivèrent au fort du Hâ ils demandcren: aussitôt à voir Mme Cadichonne Capdeville. On les conduisit auprès de la malheureuse femme qui, en les apercevant, se jeta à leurs genoux en s'écriant :

— Ah ! messieurs, messieurs, vous n'avez donc pas pu le sauver ?

— Que voulez-vous dire ? s'écrièrent en même tercp* les deux prêtres.

— Le roi a refusé sa grâce I

— Au contraire, nous l'apportons. Le télégraphe ne Ta-t-il pas annoncé ? sa grâce et la vôtre aussi.

Cadichonne poussa un cri terrible.

— Ils vont le tuer tout de même I dit-elle en suffoquant.

— Où?

— Là-bas, au jardin public.

— C'est donc le cortège de son supplice que nous avons rencontré ? demanda le curé de Soulac abasourdi.

— Oui, oui.

— Mais comment donc a-t-on compris notre dépêche?

— Il ne s'agit pas de nous inquiéter de cela, mon ami, dit le vieux curé de Bègles, tâchons plutôt de sauver ce malheureux.

— Oui, courez.

— Venez avec nous, direat î«« prêtres, .vous êtes libre. Ils montèrent tous les trois dans la voiture qui partit

au grand galop.

Le cortège, cependant, était arrivé au jardin public. Pendant la dernière partie du parcours, la marche des soldats avait été plus difficile parée que la foule était p^us compacte et qu'elle opposait une résistance passive.

Enfin le lugubre peloton qui entourait le condamné franchit la grille du jardin et entra.

Comme il n'y avait personne dans le jardin la marche des soldats devint plus facile.

Toute la garnison était rangée sur trois côtés. Capdeville fut amené devant le fataj? poteeo. là, on lui lu? «s a^n-

trnce, puis raumùnier qui l'accompagnait lui donna le Christ à baiser, et l'embrassa de tout sou cœur en sanglotant.

Tout le monde était très ému.

— Je crois bien, dit Hermine, qui écoulait de toutes $es oreilles.

Dans la foule, collée aux barreaux de la grille, iJ n'y «ivait plus un cri, plus un mot. C'était un silence de mort

Alors, un soldat s'approcha de Jean-Marie pour lui bander les yeux.

— Non, dit-il d'une voix ferme. Je suis un soldat, je verrai sans pâlir la mort en face. Je veux commander le feu.

Et M alla se planter contre îe poteau, et croisa ses bras sur sa poitrine.

En ce moment une voiture arriva à fond de train sur le cours du jardin public.

Du fond de cette voiture sortaient des cris répétés qu'on ne distingua pas d'abord, mais peu à peu on entendit :

— Arrêtez I arrêtez I

La foule, qui devinait un dénoûment heureux, s'écartait pour laisser passer le fiacre.

Une des portes du jardin était ouverte. Malgré les soldats qui la gardaient, le cocher eut la présence d'esprit d'y précipiter ses chevaux.

Alors ce fut de tous côtés des cris immenses.

— Grâce I arrêtez I arrêtez I criait tout le monde.

En voyant cette voiture à la portière de laquelle se penchait un prêtre à cheveux blancs, le général fît un signe.

Les fusils, dont les canons étaient déjà dirigés vers la poitrine du condamné, se relevèrent.

La voiture fut en un clin d'œil près du poteau.

Cadichonne, sautant la première à terre, s'écria :

— C'est la grâce I la grâce î

Puis, elle s'élança à corps perdu sur Jean-Marie qu'elle étreignit de toutes ses forces et s'évanouit.

— Est-il vrai, monsieur le curé, demanda le général, que vous apportez la grâce du condamné ?

— Oui, général, la voici.

404 LA jriva dit ckateao-tmomfsttb

— Eh I bien, tant mieux, monsieur Tabbé, dit le vieux soldat.

— Mais comment n*av€z-vous pas sursis à l'exécution en recevant notre dépèche d'hier ?

— La dépêche par le télégraphe ?

— Oui.

•^ Mais elle disait textuellernent que le roi avait repoussé le pourvoi.

— Elle disait le contraire, affirma le curé de Souîac.

— Vraiment I

Le général montrait la dépêche, ainsi conçue :

— Sans aucun doute.

— Alors, le télégraphiste s'est trompé, car je l'ai sur moi et vous allez en juger vous-même.

« Pourvoi en grâce de Jean-Marie pas accepté. »

— Mais, c'est abominable, dit le vieux curé, de se tromper ainsi. Nous avions écrit pourvoi accepta.

« Pourquoi aurions-nous envoyé une dépêche si nous avions cr- un si fatul doni.uenu'nt à annoncer ? »

— Enfin, dit le général, tout est bien qui finit bien. Qu'on fasse venir Jean-Marie.

Le grenadier fut amené devant le général.

— Mon garçon, voilà la seconde fois que tu reviens de n. Mais aujourd'hui c'est pour tout de bon. Le roi te t grâce et même, dans tes lettres de gi'âcc, il y a queîis mots aimables pour ta femme à qui on devait bien

ia.

Tu es libre pour le moment.

Seulement tiens-toi h la disposition du conseil de guerre

:^r accomplir les formalités nécessaires.

— Ai-je besoin, ajouta Tancrède au milieu de l'émotion 'avait provoquée son récit, ai-je besoin de vous dire

que Bordeaux est ce soîr sens dessus dessous, qu'on y crie : Vive le roi ! à tue-tête et que la félicité la plus pure règne sur le chef-lieu de la Gironde. Jamais on n'avait vu tant de ^^V'^ benreux.

Hermine, Marinelte et quelques dam.es du voisinage qui étaient venues dîner chez Saintac pleuraient de joie.

Sémillant regardait le sahile d'un air goguenard. Mais celui-ci avait pris son parti de l'aventure et avait l'esprit s'en féliciter avec tout le monde.

Le lendemain fut une journé« pluvieuse *t froide. Sain-

tac annonça qu'il irait à Bordeaux et que probablemeni il ne renlrerail que deux jours plus tard.

La journée ne fut pas trè^ gaie.

Sémillant et Marinelte en profitèrent pour se dire cei riens qui sont si doux aux amoureux. Ils furent heureux, tout à fait heureux pour la première fois en ce jour.

Hermine et Castérac, ce dernier plus réservé que jamais, s'étaient promenés ensemble pendant une éclaircie. Malgré ses efforts le secret de Contran lui avait échappé.

Non pas qu'il eût dit positivement à Hermine : je vous aim€, mais il ne fallait pas être très clairvoyant pour deviner ce qu'éprouvait le jeunt homme.

Le dîner, auquel manquaient M. de Saintac et Main- Hardye, ne fut pas gai.

Caslérac avait ses humeur» noires. Hermine elle-mêm« était tourmentée, impatiente.

D'autre part M. de Samazan sentait qu'il y avait quelque chose de terrible dans l'air.

Il avait décidé que Saintac reviendrait c« soir-là même pour commettre le crime prémédité. Et quoique le droit fût bien corrompu, il se sentait ému à l'approche du moment fatal.

Néanmoins, le misérable tenait à gagner son argent. Toute la soirée après le dîner, il prit soin d'éviter Mme de Saintac et Castérac. fl voulait les laisser ensemble.

C'est pourquoi il finit par »e retirer dtns un petit salon où il n'y avait pas de lumière et où il entraîna Wandeshahî

Là, ma foi, son amour lui fit oublier le drame qui allait se jouer et il se jeta aux genoux de ta bien-almée à qui il fit ses plus beaux serments.

Cependant Saintac revenait. Il avait attendu la nuit afin que personne ne le vît dans les chemins. Il était enchanté de la pluie parce que nul nt devait se trouver dehors e;! 1« voir lorsqu'il entrerait chez lui par une porte dérobée.

Dix heures sonnaient à la vieille église de R»ssens lorsque le Sahile s'introduisait dans sa maison. Quelqu'un qui l'eût vu eût été épouvanté. îl avait un air sinistre et dans ses yeux brillait b plus sombre flamme.

Il savait où s-e tenaient ordinairement Hermine et Castérac lorsque le soir ils causaient mélancoliquement.

Avec une prudence de chat-tigre il se glissa dans les appartements sombre» H «'approcha de la pièce où se

40ft lA JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTE

trouvaient sans doute ceux qu'il allait frapper. Son cœur eut un soubresaut quand U entendit parler derrière la porte.

— Ils sont là, dit-il.

Et tirant de sa poche un pistole^t à deux coups, chargé à balle forcée, il s'apprêta à ouvrir la porte. En ce moment il entendit parler de nouveau.

— C'est bien la voix de ma femme, dit-il.

Mais brusquement la porte s'ouvrit. Saintac eut à peine le temps de se jeter dans l'ombre.

Hermine et Contran passèrent devant lui.

Cet assassin était encore jaloux. Il faillit se trahir. Mais il parvînt à se contenir et les laissa passer.

ils ouvrirent une autre porte et entrèrent dans le petit salon où tout à l'heure étai-eint venus Samazsia et Wandeshah.

Alors Saintac se dit :

— Je les tiens.

En effet, à travers la porte, il entendit comme un murmure.

— C'est le moment, reprit-il.

Et avec cette patience féroce dont il avait donné tant de preuves, il commença è ouvrir la porte sans bruit.

Il était si habile dans cet art qu'au bout d'une minute il pouvait voir dans la chambre.

Ils étaient là sans lumière.

Elle assise sur ua canapé, lui à genoux.

— Je ne pouvais en espérer davantage, se dit-il.

Et il continua à ouvrir la porte pour pouvoir passer.

A ce moment, la lune voilée par une épaisse brume jeta une sourde lueur sur le ^oupe qu'avait devant lui ce misérable.

Il fit trois pas assourdis par le tapis. Du reste, les p.moureux étaient plongés dans une extase, ils ne l'ectecdir^nt pas.

Mflîs quel réveil I

S^înf-îîc appuya î«nf<^T«?î!t \é canom de sn« pîstolet sur le dos du jeune homme entre les deux épaules et au moment où celui-ci, étonné, allaîl se retourner il fît feu.

Un grand cri répondît à sa détonation.

— C'est ainsi que je punis l'adultère, s'écria Saintac d'une voix mélodramatique.

LES IXUINES HANTÉES ^

Le jeune homme était tombé comme une masse saiu proférer un^ seule parole. La jeune femme, au contraire, s'était dressée et avait porté la main à sa poitrine.

Dans la maison quel émoi I on accourut de toutes parts avec des flambeaux. Mulhar un d^s premiers.

Mais quelle ne fut pas la stupéfiiclion de Saintac lorsqu'à ses pieds, se tordant dans les convulsions de l'agonie, il reconnut Wandeshah et un peu plus loin Sémillant mort.

Le misérable s'était trompé.

Hermine et Contran, en passant dans le petit salon, avaient laissé ensemble l'Indienne et Samazan qui avait fait la demande ce jour-là même, et Saintac venait les tuer.

Quand il s'aperçut de son erreur il devint fou de rage €t s'élança dehors.

Un instant après on entendit une nouvelle détonation, le sahile venait de se faire justic-e.

Wandeshah qu'on avait espéré sauver mourut deux jours après sans avoir pu reprendre entièrement connaissance.

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