LE PIEGE
Quand, dans une ville comme Bordeaux, une personne nussi riche que Mme de Saintac tombe malade d'une laçon mystérieuse, cet événemeut ne tarde pas à faire le s^ujel de toutes les conversations.
On parla donc d'Hermine et de son mal dans tous les endroits possibles, et môme dans le couvent où Ton avait placé Marinette, qui considérait Mme de Saintac comme sa bienfaitrice.
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Main Hardye, et tons ceux qui s'étaient occupés de la jeune fille, n'avaient pas jugé à propos de mettre la supci-ieure du couvent au courant des mystères découverts par Casterac.
Il eût été maladroit de laisser connaître à la digne femme ce que Mme de Saintac avait à reprocher à son mari. C'était surtout une question de haute convenance, qui avait empêché la jeune femme de laisser même soupçonner quelque chose.
Aussi, dès que le bruit se répandit que Mme de Saintac était très dangereusement malade, la supérieure fit appeler Marinette et lui dit :
~ Ma chère enfant, Je viens de recevoir une mauvaise nouvelle.
La jeune tille crut tout d'abord qu'on allait lui annoncer que son éducation ne pouvait se continuer dans la maison et elle se prit à trembler, car elle se trouvait très heureuse depuis son entrée au couvent.
~ Quelle mauvaise nouvelle, ma mère ? demanda-t-elle avec anxiété.
— Je viens d'apprendre qu'une grande dame, qui vous veut beaucoup de bien...
— Mme de Sé^intac ? s'écria Wandeshah.
— Oui, mon enfant, que Mme de Saintac est très dangereusement malade.
— Ah ! mon Dieu î
-— Elle a, paraît-il, fait une chute.
— Chez elle ?
— Oui, chez elle, dans SOD salon, en présence de soi mari, dit la siîpérieure.
~ Son mari était là ? demanda Marinette, visiblemeii effrayée.
— Oui. Et, à la suite de cet événement, elle a été prij par une violente fièvre cérébrale qui met ses jours ei danger.
~ Pauvre .Mme de Saintac I
*— En ces circonstances, mon enfant, reprît la supérieure, il vous reste à accomplir un devoir que je n'ai pas besoin de vous inoiqner.
Ce programme fut suivi de point en point (page 330)-
— Je suis prête, ma mère, dit Marinetts qui, cependant, îraignait de comprendre.
— Unu de nos sœurs va vous conduire cIîcz votre bienfaitrice.
322 LA JUIVE DU CHATEAU-TROMPErT»
— Moi ?
— Oui, vous, mon enfant En quoi cela peut-il vous étonner ?
La jeune fille ne répondit pas.
— Vous êtes d'un âge où vos soins délicats peuvent être| d'un grand secours pour une pauvre malade.
Marinette ouvrit la bouche et dit :
— Mais, ma mère...
Puis elle s*arrêta.
Elle venait de comprendre qixe si Mme de Saîntac n'avaîi
pas révélé à la supérieure les raisons qui devaient la tenii cachée aux yeux du sahile, ce n'était pas à elle à U dire.
— Quoi donc, ma fille ?
— Rien, ma mère.
— Allez dans votre chambre, mon enfant ; babillez^ vous, et dans une demi-heure vous vous rendrez chea Mme de Saintac où, à mon avis, vous resterez tout U temps que durera la maladie de cette excellente dame.
Ceci se passait i^e jour même où Sémillant et D&vii étaient à Beaurech, où le dernier devait périr,
Marinette s'habilla promptement, puis elle quitta, li cœur gros, cet asile où on l'avait si bien cachée.
Une voiture la transporta chez Hermine, où elle fu introduite, ainsi que la sœur.
La malade avait un délire aigu. Il est inutile d'ajoutei qu'elle ne vit même pas Marinette, et que celle-ci fi épouvantée des ravages que le mal avait faits en si pei de temps.
Lorsqu'elle entra dans la chambre d'Hermine, le do< teur Brulatour s'y trouvait et suivait, d'un œil inquiet, U progrès de la maladie.
— Qui ètes-vous ? lui demanda-t-il d*une voix brusqa<
— Je suis la protégée de Mme de Saintac.
— Que venez-vous faire ici ?
K— Je viens pour la soigner.
— Et vous faites bien, repartit le docteur, car, dai cette maison, on croirait que tout le monde s'est donné mot pour laisser cette pauvre femme sans secours.
— Dites-moi ce qu'il faut faire.
Le docteur Brulatour lui expliqua, en peu de mots,
qu'elle aurait à donner à boire k Mme de Saintac.
L«S RUINES SANTÉK9 923
Puis, l'attirant dans un coin de la chambre :
— Mon enfant, lui dit-il, aimez-vous bien Mme de Saintnc ?
— Oh I oui, répondit-elle avec un geste expressif.
— Eh bien I rcpril-il à voix basse, veillez bien sur elle.
— Je ferai tout ce que je pourrai.
— Autant que vos forces vous le permettront, restez toujours à ses côtés, et retenez bien ceci, quand son mari viendra, surveillez-le. Je le soupçonne de n'être pas étranger au mal qui dévore la malheureuse dame.
— Et moi, j'en suis sûre, murmura Wandeshah en laissant briller dans ses yeux magnifiques un sombre éclair.
— Que voulez-vous dire ?
— Je ne puis pas m*expliquer davantage.
— Même devant un médecin ?
— Même devant vous. Car ce secret n'est pas seulement le mien.
— Soi, vous avez compris ma recommandation ?
— Oui.
— Voici Tordonnance que je viens de rédiger. Vous savez la manière de l'appliquer. Je vais vous laisser et je reviendrai ce soir.
Le docteur prit son chapeau aux larges bords, qui le faisait reconnaître de si loin, endossa sa longue douillette et se retira.
Au bout de quelques instants, la religieuse qui avait accompagné Marinette se retira également et la jeune fill«» resta seule.
Dans les premières minutes, elle tenta de se faire reconnaître de Mme de Saintac, mais tous ses efforts furent vains.
Alors elle fut prise d'une peur terrible.
— Pourvu, pensait-eilc, que ce misérable M. de Saintac, en me trouvant ici, ne veuille pas encore m'enîever... oh ! j'aurais dû tout dire à la supérieure ou au médecin.
Heureusement, il lui vint un secours sur lequel elle ne iBomptait pas.
Vers trois heures arriva Philippine, la sœur de Mme de taintac.
fils 9,y»X% été ii ahuri psr 1« prétendu accident qu'on
324 lA JUIVE DU CHATEAU-THOMPIÎTTE
n'avait pas songe à faire prévenir même les membres de la famille de Blossac.
C'était par son mari Godefroy que la jeune femme avait appris dans quel état se trouvait sa sœur et elle n'avait pris que le temps de jeter un manteau sur ses épaules et d'embrasser ses enfants, avant de se rendre à l'hôtel de la place Dauphine.
Elle trouva là Marinette qui lui expliqua sa présence en deux mots.
— C'est bien, mon enfant, dit Philippine, je suis enchantée que la reconnaissance vous attache à ma sœur. Nous la soignerons à nous deux, nous ne la quitterons pas jusqu'à ce qu'elle soit i^uêrie, et elle n*aura pas à attendre des soiîis mercenaires.
— Il faudrait faire quelques conventious, dit Marinette, pour nous relayer auprès d'elle.
— Oui, mon enfant. On dre&sera un Ht dans le cabinet de toilette que voici, et, à tour de rôle, nous irons nous y reposer.
— Comme vous voudrez, madame*
— Comment va-t-eile 'i
— Depuis quelques minutes, elle est plus calme.
— Ah I
— Mais îe docteur est bien inquiet.
— Qu'a-t-il dit ?
— Rien. Seulement, sa figure parlait pour lui. Quand je suis arrivée, il était là, et Mme votre sœur avait le délire.
— Est-ce qu*elle dort ?
— Je ne crois pas.
— Alors, je puis lui parler, lui révéler ma présence, lu dire que nous allons bien la soigner.
— Oh ! c'est inutile, madame.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle est hors d'état de vous voir et de voui entendre.
— Pauvre sœur l pauvre sœur I mais comment cela e» il arrivé ?
— Chut I fit ifarinette à voix basse, îe docteur a n commandé de ne pas la laisser seule avec son mari.
— Vraiment. C'est le docteur Bruiatour qui vous a cela V
lAS BUXNES HAKIT^S S2S
— Ou?, madame.
— Et que croit-il donc ?
— Je ne sais, répondit la jeune fille embarrassée. Philippine n'insista pas.
Elle fît ses préparatifs pour s'installer et envoya chez elle avertir qu'elle ne rentrerait pas.
Godefroy vint visiter sa belle-sœur quelques instants après. On le laissa entrer, quoique la consigne du docteur fût de ne permettre à personne de parler à la malade.
— Où est Saintac ? demanda-t-il à la femme de chambre.
— On n'a pas vu monsieur depuis ce matin, répondit cette fille.
— Ah ! fit Godefroy, qui. dit à sa femme, quand la servante fut sortie : c'est, au moins, bien singulier.
-^ En effet. Est-ce que le docteur Brulatour saurait quelque chose de plus que tout le monde ?
— C'est ce que nous verrons.
Vers le soir, c'est-à-dire vers cinq heures et demie environ, Saintac arriva.
Il se dirigea aussitôt vers îa chambre d'Hermine et y trouva les deux femmes. Seulement, comme Marinetle î'éîaii mise en prières et était agenouillée devant un prie- Dit'U, la face tournée vers un crucifix suspendu à la [nuraille, dans l'ombre, il ne la reconnut pas.
— Bonjour, chère sœur, dit-il à Philippine, comment ira la pauvre malade ?
Mme de Main-Hardye eut bien envie de lui répondre que îela n'avait guère l'air de l'inquiéter, mais elle était timide ie sa nature, et se contenta de dire :
— Elle né va pas bien.
— Qu'a dit le docteur ?
— Il est inquiet.
— Oh ! mais il faut qu'il la sauve, dit-il avec Taccent ie 1d plus profonde conviction.
Philippine regarda son beau-frère. Le visage de celui-ci respirait la plus ardente bonne foi et en effet il était sincère.
David n'était pas mort, l'intérêt du sahile était désormais que sa femme vécût, du moins jusqu'à nouvel ordre.
— Quelle est cette personne ? demanda-t-il en montrant Marinetle.
— Une jeune fille qui est venue pour veiller Hermine.
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Saintac ne se; doutait guère qu'il avait devant lui cett Vancieshah tant cherchée, tant désirée, et que les obsts cîes accumules lui avaient fait aimer, aimer ai^demmen^
Ah î s'il i'eûi su.
Mais, de son côté. Marinelte dont la prière avait éié in terrompue et qui écoutait en frémissant celte voix redou tée, Marineite semblait se plongi ses oraisous.