LA PROTECTION
‘“ Le commerce va mal, l’industrie est en souffrance, j'en conviens, disait M. Cartwright à la session de 1875, nrais. nous n’y pouvons rien. Le gouvernement ne peut pas plus porter remède à cet état de choses qu’une mouche ne pourrait faire tourner une roue de voiture en battant des ailes. M. MacKenzie s’est exprimé dans le même sens, en répondant à l'opposition qui lui demandait de protéger nos industries. À la dernière session, le ministre des finances ajoutait en s'adressant à l’opposition : Vous êtes protectionnistes ; nous sommes libres échangistes ; la question économique est le champ de bataille que nous choisissons pour les prochaines élections. Le pays prononcera entre nous. C'était poser franchemeni la question.
Sir John et l'opposition ont accepté le défi et proposé à la Chambre une motion qui est la contradiction des opinions du gouvernement. Celui-ci soutient qu'aucune loi ne pourrait venir au secours de notre industrie, La motion de Sir John déclare qu’une législation bien entendue, un tarif sagement établi peut rendre de grands services à nos industries, Voici la motion de Sir John discutée en Chambre à la dernière SeSsssion :
Que cette Chambre est d'opinion que le bien-être du Canada nécessite:
l'adoption d’nne politique nationale qui, par un remodèlement du tarif, favorise les industries manufacturières, agricoles et minières du Canada ; que cette politique retiendra au Canada ceux de nos compatriotes qui sont obligés de s’expatrier pour aller chercher à l'étranger un travail qu'on leur refuse chez eux et rendra la prospérité à nos industries, aujourd'hui tellement en souffrance ; qu’elle empêchera le Canada d'être un marché à pèrte; qu'elle activera le commerce entre les diverses provinces, et en établissant une réciprocité avec nos voisins, tout en ménageant les intérèts du Canada, amènera bientôt la réciprocité commerciale,
On sait que le gouvernement exerçant une grande pression sur ses amis a fait rejeter cette motion. [l est bon d'ajouter que la majorité de la députatton de Québec s’est rangée du côté de cette motion.
Ea politique économique que reflète la motion de Sir John est celle de la grande majorité du pays. En 1872, le parti national ne demanda rien de plus, rien de moins pendant les élections. Ses écrivains, ses orateurs ne cessaient alors de reclamer une plus grande protection pour nos industries. Ils sont encore de cetavis. M. MacKenzie est libre échangiste et il n’est pas permis chez les libéraux de penser autrement que M MacKenzie; il a donc fallu lui sacrifier les intérêts de: notre province.
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Les deux principaux journalistes rouges de l’époque, les seuls Journalistes sérieux que le parti libéral aït compté dans ses rangs, MM. Beausoleil et David étaient des protectionnistes avancés. Le premier n’a-t-il pas dit dans sa brochure : Réforme du tarif canadien. Le gouvernement doit prohiber l'importation de tous les objets de manufactures étrangères qui pourront étre fabriqués dans le pays. Jamais nous ne sommes allés aussi loin. M. David s’est exprimé avec non moins d'énergie. Leurs orateurs ont parlé comme eux et voilà les hommes qui sont devenus libres-échangistes. MM. Jet'é, Devlin, Charlton qui avaient les années précédentes voté pour nous donner la protection, se sont démentis cette année. Comment compter sur des hommes qui, à la voix d’un chef, sacrifient leurs principes du jour au lendemain ?
Ils ont bien mal choisi leur temps pour opérer leur volteface. Pendant que MM Jetté, David, Beausoleil et autres, demandaient une augmentation de droits sur les marchandises étrangères, nos manufactures étaient prospères et les Américains ne leur avaient pas encore déclaré une guerre à mort. Aujourd'hui tout est changé, nos industries qui ne peuvent rien exporter chez les Américains, ont à lutter contre ceux-ci qui innondent nos marchés dans le but avoué de nous reudre leurs clients bon gré malgré en donnant le coup de mort à nos manufactures. Et c'est ce moment que les libéraux ont choisi pour devenir libres-échangistes !
Nous sommes arrivés à un point où les théories économiques doivent céder le pas aux faits, à l'évidence. Il ne s'agit pas de libre-change ni de protection autant que de l’avenir de notre pays. Placés à côté des Etats-Unis, nous devons, nous peuple de 4 millions, être affecté par la conduite de peuple de 40 millions. Sa politique commerciale influe sur la nôtre. S'il nous ouvre ses marchés, nous n'avons qu’à lui rendre la pa-. reille ; s’il nous les ferme, il nous faut, dans une certaine mesure, en faire autant du moins pour ce que nous pouvons produire à aussi bon marché que lui. C'est cependant le con-
-traire qui a lieu. Les Américains nous inondent de leurs
marchandises et nous empèchent d'exporter les produits semblables chez eux. Comme le disait Sir John à Bury l'été dernier, ‘ Nous devons désirer des relations commerciales étendues avec les Etats-Unis, mais s'ils ne veulent pas nous accorder la réciprocité commerciale, ayons la réciprocité du tarif. Comment pouvons-nous espérer cette réciprocité commerciale dans l’état actuel des Choses? Nous laissons nos marchés libres aux Américains, [ls ont ce qu'ils veulent sans sacrifice pourquoi nous donnerait-il un traité qui ne leur
procurerait que des avantages dont ils jouissent aujourd'hui. ‘Qu'on leur ferme nos marchés et nous les verrons se montrer plus conciliants.
En attendant que les grits veuillent comprendre cette poli- ‘tique intelligente qui s'impose à l’esprit par sa simplicité, les Américains n'ayant que de faibles droits à payer, nous inondent du surplus de leurs marchandises vendues à vil prix pour réduire nos manufactures à l'impuissance. Ils prennent une importance de plus en plus considérable dans ce pays comme le démontre les chiffres des importations et des exportations -que nous relevons dans le dernier Rapport du commerce et de Ja navigation, page vii :
Exportations aux E.-U. Importations des E.-U. LOTS sscesrcsssres die 42,072,000 snsodése 47,735,000 1874 ns no ven tone 36 2 14 000 COTE 94,283,000 197 susscsos sos00e 501600 29,911,000 see 0et 50,905,000
FORD rase saut era 51:933,000 see 46.000,000 OT Tisessiitseseatortesss 25,775,000 esse 51,712,000
Ces chiffres devraient ouvrir les yeux du plus aveugle de ‘nos hommes politiques. Nos importations des Etats-Unis augmentent et nos exportations diminuent. En 1873, nos importations sont de 42 millions et nos importations de 47 mil lions, une différence de 5 millions. En 1877, nous exportons pour 25 millious et importons pour 51 millions. différence 26 millions. D'un autre côté, nos importations de la Grande Bretagne diminuent en mème temps que celles des Etats-Unis augmentent,
Citons encore quelques chiffres :
Grande-Bretagne. Etats-Unis.
LEE EN ENE 68,000,000 seonoo0e 47,000,000 LOTT oossusse socovd vvoe 0 39,000,000 se so 0 tds 51,000,900
La Grande-Bretagne est libre échangiste et la Répub'ique “voisine protectionniste ; après cela, on nous dit que la protec- ‘ion tue ceux qui s’en servent,
Après avoir étudié ces chiffres, comment ne pas trouver que 4e consul de Toronto avait raison lorsqu'il écrivait ce qui suit à ‘son gouvernement en 1876 :
(Tiré de l'American Exporter.)
Le Consul des Etats-Unis à Toronto a envoyé au département d'état un rapport sur le commerce de Toronto avec les Etats-Unis. Le Consul dit ‘que;en ce qui regarde le commerce, Ontario est comme un des Etats de d'Union. Il déclare que l’on y importe de plus en plus des produits de d'industrie américaine. Le Consul! pense qu'à l’avenir, Ontario devra Æ<ompter sur les Etats-Unis pour toutes marchandises venant des manu-
d'hui.
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factures, attendu qu'il est maintenant impossible d'établir dans cette province des manufactures capables de lutter contre celles des Etats- Unis, ce que peu de manufactures étrangères peuvent faire. Les importations d'Oitario pendant l’année 1875 formaient une valeur de 42 millions. Dans ce montant des importations américaines figur nt pour ?6 millions et celles de la Grande-Bretagne pour 15 milhons. Les exportations de cette province pendant la même période s'élevaient à 13 millions, soit environ 8 millions que ce qu’elle importe des Eiats-Unis,.
Citons encore M. Beausoleil pour montrer combien les rouges ont varié sur cette question.
‘“ Nous croyons avoir suffisamment établi que la création d’une forte industrie aurait pour effet d'augmenter la produc tion et de nous rendre jusqu’à un certain point indépendants des peuples étrangers ; de fournir un travail rémunérateur à une foule de Canadiens, qui resteraient au pays au lieu d’émigrer, d'augment-r en Conséquence la consommation et, en créant une forte demande pour tous les produits du sol et de la ferme, de leur donner plus de valeur. |
‘€ [Il reste à répondre aux objections.
‘{o En imposant des droits élevés sur les articles de fabrication étrangère, disent les partisans du libre échange, vous augmentez d'autant leur valeur. Dès que des manufactures seront établies, elles auront le monopole du marché, et ne manqueront pas ne maintenir les prix au point le plus élevé, n'ayant à redouter aucune concurrence extérieure.
‘ Ce raisonnement est vrai en partie, et faux sous les autres rapports.
‘Si, en parlant d’un tarif protecteur, il était question de frapper de droits élevés tous les articles de provenance étrangère, sans aucune distinction entre ceux que le Canada peut produire et ceux qui ne sont possibles que sous d’autres climats, il est certain que le prix de : s derniers augmenterait de tout le montant du droit de doua..
‘“ Mais personne ne songe à rien de pareil; partout la distinction est rigoureusement maintenue. Et dans ce cas les principes et les faits sont d'accord pour contredire les adversa res de la protection.
‘Il n’y a qu'à considérer pour un moment les avantages de la production indigène sur l'importation pour s'en Convaincre.
‘ L'acheteur de marchandises importées doit réfléchir qu'il paie le fret, l'assurance, la commission, les frais de voyage et d'emballage, en outre du droit de douane. Cela forme certainement une proportion très élevée dans le prix des objets.
‘ La marchandise indigène n’est soumise à aucune de ces charges onéreuses, et quand bien même les frais de revient seraient plus élevés la compensation s'établirait toute seule.
‘ Cette supériorité naturelle est fortifiée par la concurrence, mère féconde du bon marché.
‘“ Dés que l’industrie manufacturière devient profitable et assurée, les capitaux s’y engagent avec énergie sur tous les points d’un pays. Une émulation salutaire règne entre les fabricants, et c'est à qui donnerait le meilleur article au plus bas prix.
‘“ Ceci n'est pas une théorie de fantaisie. Elle est appuyée sur des faits.
Avant que les chaussures importées fussent frappées d’un droit de 15 p. 100 ad valorem, le marché canadien était sous le contrôle des fabricants américains qui en étaient devenus les seuls fournisseurs. Avec la protection les choses changèrent de face. Des manufactures s’élevèrent rapidement à Montréal, à Québec, et dans d’autres parties du pays. Aujourd'hui l'importation est insignifiante, mais des milliers de familles trouvent une occupation lucrative et honorable, tandis qu’en aucun pays du monde on peut se chausser à si bas prix.
‘Voilà des faits qu’ancun sophisme ne pourra détruire et qui démontrent clairement ce que vaut la protection.
Ce n’est pas le seul avantage que le pays à retiré de cette taxe. L'industrie de la préparation du cuir a pris des développements proportionnés à l'importance qu’obtenait la fabrication des chaussures.
‘ Des tanneries considérables ont été érigées. Elles Ionnent de l'ouvrage à de nombreux ouvriers, tandis que la nécessité de construire les usines, d'habiller, de nourrir et d'abriter cette population fournit du travail au maçon, au charpentier, au tailleur, à l'ingénieur et augmente la demande des produits agricoles.” {Reforme du tarif Canadien.)
Les opinions de MM. Beausoleil, David n'étaient pas isolées. MM. Joly (sa lettre aux communes) Laurier, Richard étaient des protectionnistes avancés.