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■ I- Jédi-Koulle!er onlss 7 toipaîala.
Geneviève Tarréte devant Paris. On lui tue des milliers d'hommes près d'Orléans et dans les champs catalauniques aux environs de Chàlons. Ses armées fondent comme la neige. Ce sauvage qui, au milieu des dépouilles de TAsic , au milieu des merveilles du luxe et des arts foulées à ses pieds, vivait de chair de cheval et buvait dans des coupes de bois , meurt suffoqué de vin , de colère et de sang. Avant la débâcle qui suivit sa chute, les Turcs, branche de la famille des Huns , s'étaient arrêtés sur les monts Altaï, oii ils vivaient soumis à la domination tartare. Lassés de ce joug, ils slnsurgèrent et se donnèrent un chef qui chassa le monarque et se mit à sa place avec le titre de khan y ou prince souverain.
Voilà donc un empire turc établi en Tartarie. Il s'étendait dans l'est jusqu'à la Chine, et da là, sur la lisière de l'Inde et de la Perse , jusqu'au lac Mœotis et aux frontières de Tempire romain. Après une durée de deux cent onze ans , à la suite de nombreux démêlés avec les Perses et de déchirements intérieurs, cet empire se désagrège , et les Turcs errent de nouveau sans patrie.
Il y avait plus d'un siècle qu'un conducteur de chameaux , une espèce de facteur arabe , Mohammed ou Mahomet , s'était avisé de se dire inspiré. Tenant d'une main le cimeterre, de l'autre le Coran, charte religieuse qu'il prétendait avoir écrite sous la dictée de Dieu même, il ralliait à sa parole les hommes avides du merv illeux, prêts à subhr le joug de l'idée qui s'impose avec audace. Bientôt toutes les tribus reconnaissaient sa loi,, et l'empire des califes était fondé en même temps que l'islamisme , qui devait le maintenir et l'accroître.
Mahomet le prophète se courba eomma un simple chamelies sous la faux de la mort, et ses dépouilles furent disputées de même que l'avaient été celles d'Alexandre. De puissants compétiteurs prétendirent au titre de calife^ qui signifie vjcat'ra ou successeur du prophète. La fin de tous les conquérants est le signal d'afl[reuses curées. A chaque instant le sceptre, ramassé par des mains avides dans le sang ou il est tombé , passe de dynastie en dynastie. Quatorze princes de celle des Ommiades avaient, dans la durée d'un siècle, porté la couronne, qui était en même temps une tiare. Damas était le siège de leur gouvernement. Abdallah \^^ , surnommé Saffah , descendant d'Abbas, cousin de Mahomet, avait formé le projet de rétablir dans la possession du califat la tribu d'Hachem. Sous prétexte de fête, il réunit d^ns la cour de marbre de son palais quatre-vingt-douze princes ommiades. A un signal , de toutes les issues sortent des soldats armés de lourdes massues. Tombant à l'improviste sur ces hommes sans défense , ils les assomment jusqu'au dernier. Par ordre d'Abdallah , on rapproche les morts et les mourants , on les recouvre de nattes et de tapis brochés d'or. Sur ce plancher «loelleux , tandii
mait les royaumes d'Arméûie, d'Assyrie, de Médie, de Babylonie, ces •ruches de peuples , ces villes aux cent portes sur les murs desquelles roulaient les chars et défilaient les armées, ces palais géants dont les dalles de porphjre voyaient traîner le manteau d'Assur et la robe de Sémiramis.
L'Egypte avait élevé ses pyramides et creusé ses syringes, alors que la Grèce elle-même n'était qu'un pays obscur. En Syrie, Tyr et Sidon avaient accaparé presque tout le commerce de l'époque. La Palestine était destinée à devenir à jamais célèbre comme le théâtre de la vie et de la mort de l'Homme-Dieu.
^ L'origine du peuple ottoman qui devait, de par la conquête, occuper ces florissantes contrées, remonte aux temps les plus voisins de la naissance du monde. Selon ses historiens, il descendrait de Turc, l'aîné des huit fils de Japhet, fondateur de la race tartare. Ses ancêtres les plus authentiques sont les Hiong-Nou^ ou les Huns ^ dont les tribus errantes occupaient les plaines immenses du nord de la Chine. Les anciens confondaient sous la dénomination générale de Scythes tous les peuples de l'Asie septentrionale, et il serait assez curieux que, comme paraissent l'établir certains documents historiques, les Turcs et les Russes, prêts aujourd'hui à s'exterminer mutuellement, fussent^ comme des frères, sortis du même berceau.
Un fait non moins remarquable, c'est que les Hongrois, qui ont porté de si rudes coups à l'empire ottoman , appartiendraient également à la même souche. En effet , des tribus turques habitèrent les côtes de la mer d'Azof et les plaines situées entre le Don et le Dnieper. Séparées du corps de la nation par ces flots de barbares qui sortaient incessamment du Nord et marchaient pour conquérir une place au soleil , elles se retirèrent devant ces invasions en passant le Dniester et le Danube jusqu'à ce qu'elles fussent arrivées dans la grande Moravie, aujourd'hui la Hongrie et la Transylvanie, où elles se Axèrent en s'incorporant aux habitants autochthones.
Vers Tan 1200 avant Jésus-Christ , les Huns établirent leur premier empire : il comprenait toute la Tartarie asiatique. Les princes qui le gouvernaient, n'ayant pas su gouverner leur famille, furent affligés de dissensions domestiques dont eurent à souftrir leurs sujets (44.1-468) . H en résulta uneguerre civile, dont lesChinois, plus aguerris alors qu'aujourd'hui , profitèrent pour se débarrasser de ce turbulent voisinage. Dispersés, les Huns se répandirent sur le globe, cherchant à leur tour à déloger d'autres peuples. Une partie envahit TEurope et y fonda un nouvel empire, qui s'éleva au plus haut degré de puis* sance soug Attila, le Fléau de Dieu. Avec la rapidité de l'incendie, ce conquérant ravage la Thrace , TAchaïe , la Macédoine , force l'emp^ reur Théodose à lui payer tribut , et pénètre dans les Gaules. Sainte
fieneviëve Tarréte devant Paris. On lui tue des milliers d'hommes près d'Orléans et dans les champs catalauniques aux environs de Chà- Ions. Ses armées fondent comme la neige. Ce sauvage qui, au milieu des dépouilles de TÂsie , au milieu des merveilles du luxe et des arts foulées à ses pieds, vivait de chair de cheval et buvait dans des coupes de bois , meurt suffoqué de vin , de colère et de sang. Avant la dé« bâcle qui suivit sa chute, les Turcs, branche de la famille des Huns , s'étaient arrêtés sur les monts Altaï, où ils vivaient soumis à la domination tartare. Lassés de ce joug, ils s*insurgèrent et se donnèrent un chef qui chassa le monarque et se mit à sa place avec le titre de khan j ou prince souverain.
Voilà donc un empire turc établi en Tartarie. Il s'étendait dans Test jusqu'à la Chine, et de là, sur la lisière de l'Inde et de la Perse , jusqu'au lac Mœotis et aux frontières de l'empire romain. Après une durée de deux cent onze ans , à la suite de nombreux démêlés avec les Perses et de déchirements intérieurs, cet empire se désagrège , et les Turcs errent de nouveau sans patrie.
Il y avait plus d'un siècle qu'un conducteur de chameaux , une espèce de facteur arabe , Mohammed ou Mahomet , s'était avisé de se dire inspiré. Tenant d'une main le cimeterre, de Tautre le Coran, charte religieuse qu'il prétendait avoir écrite sous la dictée de Dieu même, il ralliait à sa parole les hommes avides du merv illeux, prêts à subir le joug de l'idée qui s'impose avec audace. Bientôt toutes les tribus reconnaissaient sa loi„ et l'empire des califes était fondé en même temps que l'islamisme , qui devait le maintenir et l'accroître.
Mahomet le prophète se courba comme un simple chamelles sous la faux de la mort, et ses dépouilles furent disputées de même que l'avaient été celles d'Alexandre. De puissants compétiteurs prétendirent au titre de calife^ qui signifie vîcotVe ou successeur du prophète. La fin de tous les conquérants est le signal d'affreuses curées. A chaque instant le sceptre, ramassé par des mains avides dans le sang où il est tombé , passe de dynastie en dynastie. Quatorze princes de celle des Ommiades avaient, dans la durée d'un siècle, porté la couronne, qui était en même temps une tiare. Damas était le siège de leur gouvernement. Abdallah I^^* , surnommé Saffah , descendant d'Abbas, cousin de Mahomet, avait formé le projet de rétablir dans la possession du califat la tribu d'Hachem. Sous prétexte de fête , il réunit d^ns la cour de marbre de son palais quatre-vingt-douze princes ommiades. A un signal, de toutes les issues sortent des soldats armés de lourdes massues. Tombant à l'improviste sur ces hommes sans défense , ils les assomment jusqu'au dernier. Par ordre d'Abdallah, on rapproche les morts et les mourants, on les recouvre de nattes et de tapis brochés d'or. Sur ce plancher moelleux , tandis
que la fête éclate en fanfares et en lumières , des femmes demi-nues, des aimées, commencent leurs danses voluptueuses, et par intervalles, dans le silence des instruments, on entend le râle des malheureux qui expirent. Telle fut la scène qui fit passer le pouvoir dans^la famille des Abbassides. Elle le conserva pendant 523 ans; trente-sept de * îes membres se succédèrent sur le trône, ayant parfois à défendre leur légitimité contre d'aspirants usurpateurs. Bagdad était le siège de leur empire, qui comprenait l'Arménie , la Syrie , la Perse , l'Arabie , l'Egypte , et une partie de l'Inde. On voit que les successeurs du conducteur de chameaux n'avaient pas entièrement perdu leur temps. Ils touchaient à l'Atlas et aux Pyrénées , tandis que derrière ces Pyrénées , Abdérame, un enfant , échappé seul au massacre ordonné par Abdallah , voyait descendre sur son front une couronne et devenait (756) le premier des califes ommiades qui, non sans gloire, régnèrent pendant trois siècles en Espagne.
Vers l'an 868 , un corps considérable de. jeunes Turcs chassés de leur pays, pris à la guerre ou vendus dans le commerce, fut enrôlé BU service des califes abbassides : c'était une garde du corps destinée à veiller sur le souverain et à tenir en respect les factions domestiques. Le remède ne tarda pas à devenir pire que le mal. Exagérant les droits qu'on lui laissait prendre, cette garde privilégiée domina le chef de l'État, qui redoutait ses fréquentes rébellions. Insensiblement , les Turcs s'emparèrent du gouvernement, du commandement des armées et des provinces et usurpèrent tous les emplois. Parvenus au ministère, ils escaladèrent le trône en renversant les fils de ceux qui leur avaient donné asile. •
Parmi les familles turques qui érigèrent en souverainetés si leur profit les provinces de l'empire des califes , les plus puissantes furent, en Egypte, les Toulonides; en Perse, les Samanides et les Ghaznévides. Vers le milieu du xi© siècle, les Turcs envahirent l'empire romain d'Orient et s'emparèrent de l'Asie-Mineure. Ils firent également la conquête de la Palestine. Les pèlerinages des chrétiens vers le saint sépulcre se trouvèrent interrompus, ce qui motiva les croisades dans le but de chasser les infidèles des lieux oii mourut le Sauveur. Après deux siècles de combats, les colonnes chrétiennes qui avaient été établies en Orient par les croisés furent détruites, et la Palestine retomba tout entière sous le joug musulman.
Othman ou Osman I«r, fils d'Orthogrul, est le véritable fondateur de la monarchie ottomane. Décoré du titre de généralissime des armées du sultan, il profita de la force qu'il avait en main pour s'arroger la souveraineté des provinces dont le gouvernement lui avait été confié. A l'imitation de la plupart des usurpateurs, il prit le ciel pour complice , et un chék ou religieux, qui voulait lui faire épouser sa
fille, supposa une vision céleste dans laquelle étaient prophétisées à la nouvelle dynastie de glorieuses destinées. Ainsi consacrée, la puissance d'Osman s'établit avec éclat, et les Turcs, poussant la flatterie jusqu'à prendre le nom du nouveau prince , ne voulurent plus être appelés qu'Osmanlis.
Les successeurs d'Osman continuent ses conquêtes. Orcan s'empare de Nicée et de Nicomédie ; sous son règne, les Osmanlis passent l'Hellespontet s'établissent en Européen 1356.
Amurat 1er se rend maître de toute la Thrace à l'exception d'un faible rayon autour de Constantinople, Il établit le siège de l'empire à Andrinople, crée la dignité de grand vizir, fait des lois très-sages pour le gouvernement de ses États, institue les janissaires, et rompt, en 1382, par le gain de la bataille de Cassovie, la ligue des armées chrétiennes qui voulaient forcer les Turcs à repasser en Asie.
Bajaze.t !«' achève la conquête de l'Asie-Mineure, et détruit ou soumet les descendants des émirs qui avaient pSrtagé avec Osman I^r les dépouilles d'Aladin, dernier sultan de la dynastie des Seljoucides. La Macédoine , la Thessalie et une partie de l'ancienne Grèce reconnaissent son pouvoir. L» victoire deNicopolis fait échouer une nouvelle croisade des chrétiens d'Europe contre les musulmans. A ce moment, Timour-Leng, plus connu sous le nom de Tamerlan, promenait par le monde «es hordes affamées de pillage. Il jnenace Bajazet , qui lui fait ombre. Les deux foudres de guerre se rencontrent dans les plaines d'Angora. Bajazet conduisait 200,000 hommes, mais Tamerlan en avait 400,000 1 Le nombre l'enjporta ; le monarque turc fut battu et fait prisonnier (iWî}.
Dans l'histoire des nations , la Turquie présente un phénomène unique : la série brillante des dix premiers souverains, qui tous, sans exception, coopèrent par leurs exemples et par leurs efforts personnels à la gloire et à l'agrandissement de cet empire.
Ainsi Mahomet I»r, qui avait h réparer les malheurs de la défaite de Bajazet, ne faillit pas à cette tâche, quoiqu'il eût à combattre ses propres frères. Il sauva l'empire déchiré par des guerres intestines, menacé par les chrétiens, ébranlé de toutes parts, et mourut après avoir tout consolidé.
Amurat II assiège en vain Constantinople et Belgrade, mais il s'empare des forts grecs du Pont-Euxin, ainsi que de la Grèce et d'une partie de la Morée. Il contraint la Bosnie à lui payer tribut, et, par la victoire de Varna, remportée contre 1er jeune et imprudent Ladislas, roi de Pologne et de Hongrie, il assure définitivement ses conquêtes.
A ses États Mahomet II ajoute Constantinople ; il donne le coup de mort à l'empire. d'Orient. Au pouvoir de ce conquérant se soumettent l'empire de Trébisonde, la Caramanie, la Bosnie, la Valachie, l'Âlba-
nie.il chasse les Génois de la Crimée, les Vénitiens de Tile de Négrepont, débarque des troupes en Italie, s'empare d*Otrante et porte l'effroi dans toute la chrétienté. Cependant il faisait fleurir dans son empire les sciences et les arts, qu'il cultivait lui-même avec succès. Sa mort arriva en iiSl.
Entraîné par les guerres intérieures que lui suscita Zizim ou Gem, son frère, qui lui disputait le trône, Bajazet II fit peu pour l'agrandissement de l'empire ottoman. Cependant ses flottes battirent celles de Venise, jusqu'alors reine de la mer. Les places de Lépante, Modon et Coron dans la Morée, se soumirent à son autorité. Un corps d'armée ottoman, débarqué dans le Frioul à la sollicitation de Ludovic Sforce, duc de Milan, y fit une diversion utile en faveur de ce prince contre les Vénitiens et Louis XII, roi de France.
Sélim I«f , devenu empereur en 1512, après avoir fait déposer et empoisonner Bajazet II, son père, fut le plus grand conquérant de la dynastie ottomane. Victorieux à la bataille de Tchaldiran, contre le shah Ismaël, souverain de la Perse, il soumit l'Arménie et le Diarbeckir. La bataille de Bury, qu'il gagna contre Gauri, Soudan d'Egypte, lui valut la couquète de toute la Syrie. A Matarée, les cavaliers circasses Mamelouks, qui avaient vaincu d'abord la cavalerie ottomane, furent défaits et mis en déroute par les janissaires. Cette victoire assura la soumission de l'Egypte, et fit disparaître le fantôme de calife fatimite, dont l'ombre de puissance, réduite à un vain titre, ne servait qu'à sanctionner les opérations des soudans électifs qui gouvernaient l'Egypte et la Syrie.
Sélim 1er, qui faisait trembler ses ministres autant que ses enner mis, et à qui ses cruautés valurent le nom de Yavus ou féroce, avait formé le projet de s'emparer de la Perse. Il l'aurait exécuté si la mort ne Teût pas surpris en 1520, au bout de neuf ans de règne.
Soliman I®% dit le Sage et le Magnifique, commença son règne par la conquête de Belgrade. Il soumit l'île de Rhodes, envahit la Hongrie, gagna la bataille de Mohatz, et fit proclamer Jean Zapoli roi de Hongrie, comme successeur de Louis II, tué dans ce combat. 11 porta ses ravages jusqu'à Vienne, qu'il assiégea. La Moldavie se soumit volontairement à son autorité. Les royaumes de la côte africaine, dite Barbarie, le reconnurent pour leur maître. Ses flottes, victorieuses dans l'Archipel, l'Adriatiqut^, la mer Rouge, portent jusque dans rinde les ravages de la guerre. Plus éclairé que ses fanatiques ancêtres, il cherche des alliés parmi les princes chrétiens et seconde par politique François I" contre Charles-Quint. Législateur aussi bien que guerrier, il porte la lumière dans l'obscure et confuse législation de ses vastes États. Son célèbre recueil de canounSf ou règlements, est un modèle de concision et de clarté. Dans l'espace de quarante-six ans
que dura son règne, il afifermit ses conquêtes et celles de ses aïeux , dota son pays d'institutions fécondes, et y maintint la prospérité. Cette époque peut être considérée comme Tapogée de la gloire et de la puissance des Osmanlis.
Aucun des successeurs de Soliman P' ne s'éleva au même point de grandeur. Pendant près d'un siècle après la mort de ce grand empereur , le courage des janissaires, les divisions des princes chrétiens , permirent aux Turcs de conserver la Hongrie, de conquérir quelques îles et de menacer de nouveau la ville de Vienne. Mais, dès le règne de Sélim II, fils de Soliman, Tempire ottoman s'affaiblit. La décadence commença par la marine. En 1571, la bataille navale de Lépante détruisit la puissance maritime des Turcs, qui ne se releva pas de ce coup funeste. Sélim II mourut en 1574<.
Les astrologues, les femmes et les eunuques occupèrent Amurat III, fils de Sélim II. Il dédaigna la gloire militaire et ne commanda jamais les armées. Méprisé par les janissaires, il ne parvint à les calmer, dans dix révoltes successives, qu'en leur distribuant de l'argent et en leur livrant ses plus fidèles serviteurs. Ce fut sous le règne de ce prince que les ulémas commencèrent à exercer avec succès leur influence politique. Les janissaires, las d'un prince aussi cruel que lâche, secondèrent ces prêtres, afin de légitimer, par la sanction des ministres de la religion, leurs mouvements séditieux.
Mahomet III, fils d'Amurat III, commença 6on règne, en 1595, par faire périr dix-neuf de ses frères. Barbare envers sa famille, il le fut envers ses ministres et ses sujets, et vécut sans cesse dans la dé« fiance et dans la crainte. Sous ce monarque, les Ottomans, qui avaient toujours été agresseurs, commencèrent à être attaqués par les Impériaux. Ces derniers assiégèrent et reprirent Gran. Le grand vizir, Sinan-Pacha, fut battu par un simple prince de Transylvanie. Les Turcs ne possédèrent bientôt plus en Hongrie que quelques places fortes. La bataille indécise de Careste,dans laquelle Mahomet III prit la fuite avant de connaître le dénoùment de l'action, compléta les désastres de ce règne.
Contrairement à l'usage, Ahmet P% en montant sur le trône, en 1602, épargna son frère. Malheureusement ce bon sentiment fut gâté par une faiblesse de caractère qui livra le prince aux plaisirs du harem, oii il oublia le soin de son empire. Profitant des circonstances, le sophi de Perse, Abbas le Grand, attaqua la Turquie, défit le grand vizir Cicala, reprit Bagdad, l'Irack-Agémi, et tout ce que Soliman avait enlevé aux Persans.
Mustapha P', frète d'Ahmed, était imbécile et presque fou. Les Osmanlis en eurent honte^ et le déposèrent au bout de quatre mois de règne, en 1618. Le jeune Osman II, son successeur, fougueux,
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étourdi et avare, entreprît contre les Polonais, malgré l'avis de tout son divan, une guerre que ses mauvaises dispositions rendirent malheureuse. Ayant mécontenté les janissaires par ses reproches, et en leur refusant les gratifications promises, il eut l'imprudence d'annoncer qu'il allait opposer à celte milice séditieuse une autre milice tirée de la province d'Egypte. Cette déclaration fut son arrêt de mort. On l'abreuva d'humiliations, et le cordon de soie termina ses jours.
Tiré de nouveau de captivité en 1621, Mustapha I*' reparut sur le trône. L'infortune n'avait pu l'éclairer. Inepte et «ruel plus encore que la première fois, il fut déposé en 1622, renfermé dans une tour du sérail, et bientôt étranglé.
Frère de l'infortuné Osman II, Amurat IV avait reçu de la nature des passions fougueuses servies par une vigueur physique peu commune. Sa force et sa valeur lui acquirent l'estime des soldats, que firent trembler sa vigilance et sa cruauté. 11 fit le siège de Bagdad et massacra 30,000 Persans. Aussi grand guerrier que les premiers empereurs de sa dynastie, il n'eut aucune de leurs vertus. Devant son sceptre de fer se prosternèrent humblement les ulémas, dont il avait , malgré leUr inviolabilité prétendue, fait étrangler les principaux chefs. Par ses exploits, il se serait distingué de la série honteuse des sultans dégénérés, si ses débauches ne l'y avaient fait rentrer. Il mourut épuisé à trente et un ans.
Dans le pouvoir suprême, Ibrahim I*', frère d' Amurat, ne vit que la liberté de s'abandonner à tous les plaisirs. Pour satisfaire sa lubricité capricieuse, il ne craignit pas de faire enlever de vive force la fille du grand mufti. Naguère courbés devant Amurat , les janissaires et les ulémas se levèrent contre son efféminé successeur , le déposèrent en 16il>8 et le firent périr par le lacet.
Cet événement mérite que nous nous y arrêtions, parce qu'il fut le résultat d'un soulèvement presque parlementaire. Le récit que nous allons en donner est traduit littéralement du tome second des Annales ottomaneSj rédigées par Nayma Moustapha EfiTendi, historiographe de l'empire. 11 montre le gouvernement turc*sous un aspect inconnu en France. Quelques mots de préambule sont nécessaires :
Ibrahim était dans la vingt-troisième année de son âge et la dixseptième de sa détention , lorsqu'il fut appelé au trône en 1640. Dans sa prison , il avait vu deux de ses frères périr victimes de la jalousie d'Amurat , leur aîné.
L'horreur de ce spectacle, celle de la solitude et l'incertitude de son sort, influèrent tellement sur la santé et la raison de ce jeune prince qu'il fut toujours sujet à perdre l'une et l'autre. La flatterie et la superstition ignorèrent la cause de ces accidents. Us furent attribués aux esprits malfaisants, qu'il fallut exorciser, et le crédule Ibrahim s'en-
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toura de santons, moines imposteurs qui abusèrent de sa confiance et le déshonorèrent aux yeux de ses peuples.
Exaltés par le génie ardent d'Amurat, habitués à marcher sans cesse de victoire'en victoire, les Turcs virent avec dédain l'inaction que leur annonçait le faible début d'Ibrahim; mais ce frêle rejeton était le dernier de la famille ottomane , et , comme tel , il devenait précieux aux croyants. Aussi le premier soin des grands de l'empire fut-il d'engager Ibrahim à donner des héritiers à la couronne. Dans ce but, ils lui présentèrent à l'envi les plus belles esclaves.
De tout temps, les sultans ont formé de ces esclaves leurs harems plutôt que de contracter des alliances avec les autres princes musulmans ou des mariages avec des filles de leurs propres sujets. L'économie et la politique s'accordent pour motiver la préférence constamment donnée à des odalisques étrangères et sans appui. Notifiée seulement au moment où elles deviennent mères, leur union n'occasionne, jusqu-'à cette .époque, aucune de ces réjouissances publiques, plus onéreuses aux peuples en Orient que partout ailleurs, et leur répudiation est sans conséquence.
Par dérogation à cet usage immémorial , Ibrahim voulut faire célébrer ses noces. Elles avaient déjà été sept fois répétées, et ses sultanes khassékiy c'est-à-dire appropriées à la personne impériale, indépendamment de leurs traitements considérables assignés sur les finances de l'État, avaient pour apanage les plus riches provinces, dont les pachas n'étaient plus que les fermiers.
Toutes ces maisons distinctes étaient cependant réunies dans le sérail, et elles y avaient porté le faste à un degré sans exemple. Pour le soutenir, il fallait chaque jour de nouvelles ressources. Le trésor de l'empire et les richesses immenses entassées depuis deux siècles dans la cassette de l'empereur étaient épuisés. On ihit aux enchères, et souvent on vendit à deux titulaires à la fois, les gouvernements, les charges militaires et les emplois même de judicature.
Ces emplois sont exclusivement réservés aux ulémas. Dans son acception générique et collective, ce mot signifie en arabe les savants, mais il s'applique spécialement aux gens de loi. C'est un corps d'autant plus puissant, en Turquie, qu'il y représente le clergé en même temps que les cours de justice. Par le fait, le pouvoir législatif réside dans les ulémas. Leur ressort , qui comprend toutes les matières , canoniques, civiles ettiriminelles, s'étend sur toutes les grandes questions politiques. Une déclaration de guerre, la signature d'un traité, doivent être revêtues de la sanction dû mufti. Ce chef suprême de la loi gouverne sa compagnie d'après des règles constitutionnelles qui ne lui permettent di'avancer les postulants aux grandes magistratures que graduellement, et à mesure qu'ils ont été employés dans les judica-
turcs inférieures. La faveur avait troublé cet ordre immuable et indisposé les ulémas contre le sultan.
Depuis longtemps les cipaies ne recevaient plus leur solde; celle des janissaires était arriérée de sept quartiers. Tous les oflScicrs qui avaient vieilli ou s'étaient distingués dans le service étaient oubliés dans les promotions.
Le capitan-pacha avait été battu par les Vénitiens , qui bloquaient
le canal de Constantinople. La flottille neutre qui s'y était réfugiée
n'était occupée qu'au charroi des étoffes et des bijoux apportés à l'entrée
de ce détroit sur des navires neutres retenus par les vents contraires.
Le grand vizir Cara- Mou stapha- Pacha avait sacrifié toutes ses épargnes au besoin de l'État. Il osa un jour vanter son économie à son maître. En récompense, il fut mis à mort et remplacé par un autre ministre, qui, peu de mois après, eut le même sort, quoique ayant mené une conduite diamétralement opposée. Yardar^Ali-Pacha, beyberley d'Ânatolie, refusa de payer une contribution arbitraire qu'exigeait le sultan. Sa tête tut abattue, et, pendant vingt jours, exposée sur les murs du sérail.
Ces traits d'injustice et d'inhumanité ne portaient encore que sur des individus attachés au service ou à la solde du Grand Seigneur et réputés ses esclaves. Le peuple en murmurait à peine; mais il n'en fut pas de même lorsqu'il vit violer les' propriétés des particuliers vivant de leur patrimoine, de leur industrie ou de leur commerce. A l'occasion de son huitième mariage, le sultan avait ordonné au defterdar, ou contrôleur général, de meubler un nouveau palais situé à THippodrome, où il voulait passer la lune de miel avec sa huitième khasséki. Cette affaire semblait être l'objet unique de l'attention de la Porte. Nuit et jour le grand vizir Ahmed et le defterdar étaient dans les marchés. Sous promesse verbale de payer, on y enleva tout ce qu'on crut pouvoir flatter le goût du Grand Seigneur. Quelques marchands osèrent proposer des conditions; on enfonça leurs magasins, et ils furent eux-mêmes très-maltraités. Ces voies de faitsufBrent pour susciter une émeute. Les boutiques furent fermées, ainsi que les portesde là ville, et ne se rouvrirent qu'après que lasûreté publique eut été bien raffermie.
Laissons^ maintenant parler l'historiographe :
CI Aux plus riches étoffes, aux pierres précieuses elles-mêmes, Ibrahim préférait la martre zibeline. Ce goût provenait d'un faible qu'il avait pour les contes. Mise en possession de l'oreille du prince, une bohémienne, qui narrait avec une grâce exquise, l'amusait ou l'endormait chaque soir du récit de ses féeries. C'était toujours quelque empereur de la Chine dont les habits, les appartements, tout le palais^ en un mot, n'était que martre zibeline. L'imagination d'Ibrahim, échauffée par ce genre extraordinaire de magnificence, se complut à réaliser la
fiction. Il inventa un habillement complet de cette fourrure fevorite, qui se joignait avec des boutons de diamant. Pour son sérail , il lui fallut un meuble de la même pelleterie. Tous les grands de la Porte et les ulémas eurent ordre de fournir en nature une certaine quantité des plus belles peaux de martre.
Boktachy Mouslehuddin, Cara-Tchiaouck et Cara-Mourad, quatre agas vétérans des janissaires, furent compris au nombre des contribuables. Cara-Mourad arriva de Candie, oii Tarmée, oubliée par le gouvernement, était dans la plus grande souffrance. Un commis du defterdar vint lui présenter l'exploit. Mourad ne voulut pas même le lire, et il en demanda le contenu au porteur. Celui-ci lui dit qu*il était question de deux pelisses de martre zibeline, de douze onces d'ambre et d'une somme en espèces auxquelles il avait été taxé,
« Rapporte à ton maître, répondit Mourad, que je reviens du camp, que je sais à peme le nom des choses qu'il me demande, et que je n'ai à donner que de la poudre et des balles, d
Cette menace, articulée publiquement par l'un des généraux les plus considérés, annonçait à Ahmed- Pacha que le mécontentement était à son comble et qu'il ne tarderait pas à éclater; mais, enivré de sa fortune, le premier ministre ne vit, dans le langage audacieux de Cara-Mourad , que les mauvaises intentions de cet aga et de ses collègues. Il crut qu'il lui serait facile de détruire d'aussi faibles ennemis et s'imagina en avoir trouvé le moyen.
Ahmed faisait épouser à son fils la riche héritière de Cara-Moustapha-Pacha, âgée de huit ans. Il invita aux fêtes qu'il donnait à cette occasion, dans un jardin àTopcapis, Mouslehuddin, Cara-Tchiaouck, Boktach et Cara-Mourad. Ceux-ci soupçonnèrent le piège, mais ils dédaignèrent de le craindre avant de l'avoir entièrement découvert, et ils se bornèrent à renforcer ]£ur suite d'un détachement de janissaires. Admis chez le grand vizir, ils étaient tranquillement assis dans un belvédère séparé, lorsqu'un inconnu les prévint du projet formé contre eux par Ahmed-Pacha.
« C'est ce que nous r.Hendions, x> dit Mourad en se levant, pour rendre le vizir responsable de tous les événements.
Sortis brusquement du festin, ces agas rassemblèrent dans la mos« quée appelée Orta-Dgiani tous les capitaines et les anciens de la milice, «t ils jurèrent unanimement la perte d'Ahmed.
Le lendemain, les janissaires armés marchèrent en ordre de bataille
la mos [uée du sultan Mehemmed-Mourad. Aga fut dépêché au mufti pour l'engager à réunir le corps des ulémas à celui de Tihfanterie. Ce pontife, après avoir invité circulairement tous les gens de loi à se rendre à la mosquée, s'y transporta le premier. Il fut bientôt suivi par les caziakérès tant en exercice que retirés , par les moUas,
les c^dis, les'professeurs et par tous les candidats; partagés eh deux ailes autour du mufti, ilsbordèrentla haie jusqu'à laporte latérale du temple.
Les généraux, les colonels et les capitaines remplissaient les sofas qui sont du côté de la grande porte, tandis que les soldats, debout et les bras croisés sur Testomac, gardaient la nef , le vestibule et une grande partie de la place.
On délibéra d'abord s'il convenait d'admettre à cette assemblée les cipaies. Cara-Mourad ne le voulait pas ; mais les plus sages opinèrent que, s'agissant de la chose publique , il fallait convoquer également tous les états. Cet avis prévalut; la cavalerie fut appelée et conduite à la mosquée par ses commandants.
On fit ensuite sommer Ahmed de venir au rendez- vous-général pour présider les états; mais le grand vizir s'était déjà évadé de son palais, et le tchiaouck-bachi ou chef des huissiers, chargé de cette mission, ne reparut plus.
On attendait son retour, lorsque survint un officier de l'intérieur pour demander, de-la part de Sa Hautesse, quel pouvait ôtre le sujet de cet attroupement séditieux et pour en ordonner la dissolution. « C'est un congrès légal , répondit le mufti , et il ne rompra ses séances que lorsqu'il se sera fait justice. Que le Grand Seigneur nous livre son ministre! »
Cara-Tchiaouck proposa ensuite à l'assemblée d'aller à l'Orta-Dgiami . Cette mosquée, placée au centre des casernes, était un point de ralliement plus favorable, et l'armée pouvait au besoin déployer un front dans la place voisine.
On y courut, et chacun s'y rangea dans le même ordre. Le choix d'un vizir fut le premier objet discuté, et tous les suffrages furent pour Méhemmed. Ce pacha octogénaire , après avoir gouverné plusieurs provinces et les finances de l'empire, avait mérité le surnom de Mévlévy (saint) par la vie monastique qu'il menait depuis longtemps. On eut de la peine à le faire sortir de son couvent et à l'amener à la mosquée; dès qu'il y fut aperçu , tous les janissaires lui baisèrent la main et le proclamèrent grand vizir.
Ces acclamations furent interrompues par un second message de Sa Hautesse. Taoukchi Moustapha-Pacha, l'un des principaux courtisans de ce prince, était venu réitérer les premiers ordres et appeler au sérail le mufti et Mévlévy-Méhemmed. Celui-ci fut le seul docile à. cette invitation ; et ses instructions , dictées par l'assemblée , furent que Sa Hautesse consignerait son sceau au porteur, et livrerait Àhmed- Pacha au peuple.
Méhemmed remplit en tremblant cette commission. Le Gr^id Seigneur l'écouta froidement, lui remit le sceau impérial, le revêtit de la pelisse d'honneur et lui dit :
« Voilà Ahmed déposé ; il est mon gendre, et je ne le livrerai pas. Je demande sa grâce à mes sujets, et je l'attends de toi. »
De retour à rOrta*Dgiami , le nouveau vizir s'empressa de rendre les paroles de son maître. Elles furent huées, et il fut obligé de reprendre le chemin du sérail et d'y redemander Ahmed.
Il balbutia en effet les instances de la milice et des ulémas.
« Périssent, ajouta-t-il, cent vizirs comme Ahmed et moi pour assurer la tranquillité de Votre Hautesse I »
Aces mots, l'empereur ne put contenir son indignation, et son premier mouvement fut si violent que Méhemmed en porta longtemps les marques. Ce vieillard , accablé de honte et de douleur, se retira dans son palais et envoya pour toute réponse au mufti le sceau et la pelisse d'honneur.
Boltach et Mouslehuddin furent détachés pour rapporter à Méhemmed ces attributs de sa place. Ils parvinrent difScilement à les lui faire reprendre et à le reconduire à la mosquée. Cet incident y avait aigri les esprits ; on ne se contentait plus de la mort d'Ahmed, on avait résolu la destitution de l'empereur, et il avait été écrit au nom de l'assemblée à la sultane mère Kiossem, au bostandgy-bachy et à l'eunuque blanc, qui commande à la porte intérieure, pour recommander plus particulièrement à leur vigilance la vie des jeunes princes commis à leur garde.
Mustapha-Pacha, grand écuyer de l'empire, vint signifier aux rebelles d'évacuer le temple du Seigneur ou de s'attendre à être passés au fil de l'épée. Cet avis comminatoire ne fit que raffermir l'assemblée dans sa dernière résolution , à laquelle plusieurs de ses membres n'avaient accédé qu'avec répugnance.
Codgia-Amaout , l'un des plus notables , aborda fièrement l'émissaire du Grand Seigneur.
« S'il est encore empereur, lui di^il , qu'il retrouve son vizir, qu'il paraisse lui-même et qu'il tienne un divan général I On ne mérite pas de régner lorsqu'on est aussi insensible quMl l'est. » « Sans doute, reprit Mouslehuddin, c\:.t l'apathie d'Ibrahim qui seule a occasionné la crise actuelle de l'État. Il en a confié les rênes à un tyran qui, ne connaissant d'autre divinité que ses coffres-forts, a mis les lois en oubli , le trésor au pillage, les places aux enchères et l'empire à deux doigts de sa perte. La Bosnie est à la merci des Allemands, l'escadre vénitienne bloque le canal ; cette capitale, assiégée par terre et par mer, est despotiquement gouvernée par des femmes, et le sultan reste immobile? Mais , Mustapha , n'as-tu pas de reproches, à te faire sur tous ces points? M'es-tu point le commissaire envoyé en dernier lieu aux Dardanelles?
— Oui , c'est ma faute, répondit l'écuyer. J'ai tout vu et tout dissi-
mule. Ahmed m'avait imposé silence; mais je le romprai aujourd'hui, si l'assemblée m'ordonne dé parler à notre mattre.
— Dis-lui donc , repartit Mouslehuddin , que son peuple exige trois choses de lui : l'abolition de la vénalité des charges, le bannissement de toutes ses khassekis et l'extradition d'Ahmed. »
Instruit des démarches des factieux , ce vizir avait pris la fuite , et dans sa disgrâce n'avait trouvé ni un ami ni un asile. Personne n'osait receler un aussi dangereux dépôt. Madgy-Behram fut le seul qui s'en chargea, mais le perfide ne tarda pas à violer l'hospitalité et à remettre Ahmed à son successeur.
Ce dernier va au-devant de son prisonnier, l'embrasse et lui persuade qu'il serait encore possible de conjurer l'orage par une déclaration sincère de ses biens. Ahmed en dresse lui-même l'état, qui s'élevait à quatre millions cinq cent mille livres. À cette note il joint vingt et une mille livres qu'il avait sur lui en or. Cette restitution douloureuse augmentant le besoin qu'il avait de se reposer, il s'étend sur le sofa. A peine venait- il de fermer l'œil que le bourreau Cara-Aly le réveille et lui annonce que Méhemmed l'attend à VOrta-Dgiami, oii il doit être auprès de l'armée son intercesseur et son avocat. Descendu à la cour, Ahmed est entraîné dans Técurie. On l'étrangle. Son corps, chargé sur un cheval, est porté à l'Hippodrome et jeté sous le platane de cette place.
Les commandants de l'infanterie et de la cavalerie n'ignoraient pas les préparatifs de guerre qui avaient été faits dans le sérail. Pour éviter toute surprise, ils s'étaient déterminés à passer la nuit dans la mosquée. Les ulémas avaient pris leurs quartiers dans les casernes des janissaires. Dès que parut le jour, cette milice fut mise sous les armes et marcha vers la mosquée du sultan Ahmed. Traversant l'Hippodrome, les agas affectèrent de faire le tour du platane pour que les soldats découvrissent Je corps du vizir exposé sous cet arbre. Le mufti formait Tarrière-garde ; Méhemmed fermait la marche.
Aussitôt que ce pacha eut pris sa place dans l'assemblée , il envoya au Grand Seigneur Behaû-Effendi, ci-devant mollah de la Mecque^ pour témoigner à Sa Hautesse le désir que son peuple avait de la voir. Devant cette proposition le sultan resta muet. Son silence obstiné décida Behaû à se retirer, et ses commettants, à qui il en rendit compte, à accélérer l'exécution de leurs desseins.
Ils députèrent deux autres effendis à la sultane mère Kiossem pour lui faire savoir que le vœu général était que son fils Ibrahim déposâtla couronne et que l'aîné de ses enfants fût amené à la mosquée, afin qu'on pût procéder à son inauguration.
La Validé trouva seulement la seconde demande contraire à l'usage reçu pour l'installation des empereurs ottomans , et elle invita l'as-
semblée à se rendre au sérail, lieu consacré à cette auguste cérénionie.
La réponse de la sultane avait été prévue, et comme Ton savait que les bostandgis se proposaient de défendre Teqtrée du palais impérial, on avait cru devoir dans Tintervalle sonder les dispositions personnelles de Zulficar-Aga , colonel de ces jardiniers enrégimentés. Zéirekzadi, ancien mollah de Médine, lui avait déclaré que le Grand Seigneur devait être détrôné, que le mufti en avait prononcé la sentence juridique ; que Tunique moyen de faire cesser le désordre était de laisser ouvertes les portes du sérail; que, dans le cas contraire, on détruirait jusqu'au nom de bostandgi , et que ces derniers auraient à se reprocher leur propre malheur et le sang musulman dont ils auraient inutilement provoqué Teffusion.
Effrayé , Zulficar accompagna l'émissaire à la mosquée. A l'assemblée il donna l'assurance la plus formelle de son entière déférence à ses erdres. Toutes les difficultés ainsi aplanies, les deux corps s'ébranlèrent en colonnes vers le sérail. Les bostandgis introduisirent dans les premières cours tous ceux qui voulurent y entrer ; mais il n'y eut que les principaux officiers de la milice et de la justice qui se permirent de pénétrer jusqu'aux galeries du harem.
La sultane mère parut, couverte d'un voile noir. Elle s'adressa d'abord aux agas et leur reprocha d'avoir été les auteurs de la rébellion, quoique tous ils dussent leur fortune à la bienfaisance de la maison ottomane.
Mouslehuddin, blanchi sous le harnois et dans les intrigues, prit la parole :
« Sultane, s'écria-t -il, personne de nous ne peut disconvenir de ses obligations envers la Sublime Porte. Moi surtout qui me suis présenté pour la première fois à son seuil ne possédant en tout qu'un manteau rouge d'étoffe de laine la plus grossière, comment pourrais-je me rappeler ici tous les bienfaits dont mes maîtres m'ont successivement comblé pendant ma carrière de plus de soixante ans? Mais c'est notre reconnaissance pour cette auguste maison qui nous rend insupportable l'idée de sa destruction prochaine. Plût au ciel que je n'eusse pas survécu à sa splendeur 1 Me convient-il en effet de parler le premier sur un objet aussi délicat? Après tout, que me reste-t-il à désirer? Grades, honneurs, récompenses pécuniaires, j'ai tout obtenu, et j'ai renoncé à tout pour ne m'occuper désormais qu'à de ferventes prières pour la prospérité de l'empire. Mais je suis musulman, et je ne peux voir sans effroi un empereur qui a déserté la foi de ses pères et méconnaît la voix de l'équité et de la raison. Depuis qu'il ne donne accès auprès de sa personne qu'à des hommes corrompus , l'État est désespéré. Les infidèles , que savaient contenir ses aïeux , ont pénétré en Bosnie, jusque dans nos foyers. Leur flotte domine sur l'Hellespont.
Nos tranchées danls Tile de Candie sont comblées. Partout les vrais croyants combattent avec désavantage, et notre sultan, qui se plaît à tout ignorer, ne songe qu'au plaisir et aux moyens d'en perpétuer la durée I Voilà nos ulémas. A eux de faire parler la loi sur ce qui nous reste à faire pour tirer les mahométans de Tabtme I Grâce à la divine Providence, ce sérail renferme un prince digne du trône; nous ne sortirons pas d'ici qu'il n'ait été mis en possession de la couronne. Nous vous conjurons, sultane, de céder au vœu de la nation et d'obtempérer avec elle à la noble justice. »
La Validé voulait paraître remplir les devoirs que lui imposait ce nom. Quoiqu'elle eût des griefs contre son fik et qu'elle fut de connivence avec les rebelles, elle leur opposa le degré d'apparente résistance qui , en la mettant elle-même à couvert de l'odieux du complot , ne faisait qu'en mieux assurer Teffet. Aux officiers de l'armée elle représenta que l'inconduite du sultan ne devait être imputée qu'à leur lâche silence; que, loin de s'être réunis pour lui remontrer ses torts, pas un d'eux n'avait en présence de son fils ouvert un avis utile; qu'il était aussi injuste qu'absurde de le condamner d'emblée et sans avoir tenté la voix des conciliations; qu'où avait encore le temps d'engager ce prince à écarter de sa personne tous les méchants dont la suggestion pernicieuse l'avait induit en erreur, et à former un conseil permanent de ses ministres et de ses cours de justice pour statuer définitivement sur la distribution des places et sur l'emploi des fonds de rÉtat, et elle se rendait garante de Tattention^scrupuleuse d'Ibrahim à suivre à l'avenir un plan aussi salutaire.
Mouslehuddin répondit qu'un pareil espoir était chimérique , et il rapporta en preuves tout ce qu'il avait dit. Tour à tour le mufti et Abdulaziz-Effendi vinrent à l'appui de l'orateur militaire. Enfin , Maméfi, ancien caziasker d'Anatolie, s'avança vers la sultane, et, lui donnant le titre flatteur sous lequel les musulmans désignent Aïché , femme du prophète :
« Mère des fidèles, lui dit-il, le peuple de Dieu est à vos genoux, et il attend de votre tendresse pour lui qne vous mettiez la dernière main à l'œuvre méritoire de son salut. Sa situation demande les remèdes les plus prompts. Assailli de tous côtés, il nourrit dans son sein des ennemis bien plus dangereux que ceux du dehors : la vénalité des charges, la confiscation arbitraire, un relâchement dans le dogme , dans la discipline, dans tous les ressorts de l'administration, consument ses forces. L'empereur, l'ombre du Très-Haut sur la terre, Tempereur, qui devrait être l'égide de sa nation , en est devenu le tyran. Il n'est pas de moyens dont chaque jour on ne se serve sous son nom pour exprimer la sueur et le sang de ses sujets. L'avidité de ses favoris , les fantaisies de ses khassékis absorbent presque aussitôt ce suc précieux,
inutile au corps qui Ta produit. Il n*est pas employé à la défense des frontières mais il sert d'aliment au\ passions insatiables du Grand Seigneur et de sa cour. Ce prince ne connaît le dégoût et la fatigue que lorsqu'il s'agit d'affaires ou de lois. Le son de ses flûtes et de ses guitares trouble le muezzin de Sainte-Sophie et ne lui permet pas même d'appeler les musulmans aux cinq prières. Quel téméraire mortel oserait interrompre cette musique voluptueuse pour proférer une parole amère? Vous-même ^ sultane, qui avez tant de droit sur son cœur, avez-vous jamais pu donner un conseil à votre fils? En un mot , les peuples excédés d'impositions, les marchés publics forcés et saccagés, des mahométans irréprochables exécutés sans formes judiciaires, des personnes sans naissance, sans mérite et sans mœurs, élevées aux premières dignités, la prédominance sur les Ottomans, des femmes , des nègres et des eunuques, voilà le règne d'Ibrahim I II est temps qu'il prenne fin. »
La Validé convint tacitement de ces faits ; mais elle persista à les rejeter sur les mauvais conseils, et elle proposa de s'en tenir à requérir le Grand Seigneur de renvoyer sa cour actuelle et de choisir dans la partie saine de la nation de nouveaux administrateurs.
Haméfi prétendit que la triste expérience du passé interdirait à jamais aux lumières et à la vertu l'approche d'Ibrahim. Il rappela la mort tragique de Cara-Mustafa , ce ministre d'Amurat IV , qui avait pris Bagdad et qui, sous les deux règnes, avait gardé pendant cinq ans le vizirat. Il insista plus encore sur celle de l'amiral Yousouf, surnommé le Conquérant de la Canée, et il finit par Ténumération de tant de pachas zélés pour le bien public, et mis à mort pour avoir cherché À résister au torrent de la corruption.
Cédant par degrés à tous ces arguments, l'artificieuse sultane n'objecta plus que l'extrême jeunesse du prince qu'on voulait substituer à Ibrahim. Haméfi trouva sur-le-champ la solution de cette difficulté ; il cita l'opinion reçue parmi les sectateurs d'Abou-Haméfi , celui des quatre imans ou docteurs aux principes duquel les Turcs donnent la préférence. Cette opinion est qu'un souverain dont l'esprit est aliéné, quoique parvenu à sa majorité, est incapable de régner, tandis qu'un princemineur, doué d'une saine raison, peut être reconnu pour sultan. « Ce dernier cas est souvent arrivé , reprit Haméfi , et l'on n'a jamais eu à se repentir d'avoir adopté cette méthode. Le grand vizir, au nom de son maître et pupille , régente l'empire et tout rentre dans l'ordre. Mère des vrais croyants, cessez de vous opposer au bonheur desOttomans ethâtez-vous de nous montrer notre nouvel empereur î»
La sultane Kiossem s'éclipsa tout à' coup. On éleva un trône dans la seconde cour. La Validé reparut aussitôt , tenant par la main Je sultan Mahomet ; ses ofiSciers le placèrent sur le trône aux acclama-
fions de toute rassemblée. Le mufti , le grand vizir , les caziaskers, tous les grands de la Porte et les commandants des troupes lui baisèrent le bout de la manche. On ne permit point aux autres ulémas de s'approcher, dans la crainte d'effaroucher le prince, qui n'avait encore que sept ans. Ce court cérémonial achevé, et la garde de la personne impériale plus spécialement recommandée à la sultane mère et à Zulficar-Aga, on passa aux appartements d'Ibrahim.
Le bostandgy-bachiy le sélictar ou porte-épée du Grand Seigneur et le tchiohadar-aga, autre officier de l'intérieur, annoncèrent à leur [ancien maître le sujet de cette visite extraordinaire.
<x Quelle audace I leur cria Ibrahim ; ne stKs-je donc pas votre empereur ?
— Non, vous ne l'êtes plus, repartit Abdulaziz, et vous ne méritez plus de Tétrel »
Tous les assistants furent offensés de cette réponse insolente, mais personne ne pensa à imposer silence à ce téméraire légiste, et il s'oublia à un tel point qu'on craindrait de souiller l'histoire en conservant ici tout ce qu'il se permit de dire à son souverain.
Les officiers de l'intérieur cherchaient à calmer Ibrahim, et ils lui représentaient respectueusement qu'il devait apprécier les bonnes intentions de son peuple et de ses ulémas, qui ne voulaient le décharger du fardeau de la royauté que pour sa tranquillité personnelle et pour le salut de l'empire.
Ces douces insinuations ne faisaient qu'allumer la colère du sultan, et il accablait d'invectives les différents interlocuteurs qui se relevaient pour l'amener à une abdication volontaire ; mais Abdulaziz,le plus acharné de tous, fit une critique sanglante de toute la conduite du prince, et il en conclut que son califat était proscrit par la loi.
Ibrahim, jetant dans ce moment un regard de détresse sur l'aga des janissaires :
(( Ingrat I lui dit-il , ne t'aurai-je confié le commandement de ma milice que pour que tu m'abandonnes lâchement dans cette circonstance essentielle ?
— Je suis, répondit ce général, votre créature et votre esclave; mais que dois-je faire ? Vos sujets sont réunis contre vous. Seul,pourrais-je m'opposer à tous ? Si je me déclarais pour vous, vos soldats, loin d'imiter mon exemple, me mettraient en pièces, et quel avantage retireriez- vous de ma mort? »
L'empereur, s'adressant ensuite au mufti, Abdurrahin, lui dit; <( Tu conspires aussi contre moi ; mais n'est-ce pas moi qui t'ai placé à la tête de mes ulémas ?
— Non, répliqua Teffendi, ce n'est pas toi qui m'as fait mufti ; je ne tiens cette place que de Dieu. »
La prétention était aussi nouvelle que la manière insultante dont elle était énoncée. Ibrahim en resta interdit un moment, et ne reprit la parole que pour charger l'assemblée d'imprécations. Le sélictar et le tchiohadar-aga, voyant que le temps s'écoulait en vains débats, se glissèrent sous les aisselles du prince et lui persuadèrent de les suivre.
Après avoir interrompu plusieurs fois sa marche pour renouveler ses justifications ou ses reproches, il parvint enfin à la porte de sa prison.
<2'était un édifice en briques , très-étroit, n'ayant d'autre jour que celui qu'il recevait d'en haut, par une lucarne grillée. On avait pratiqué, d'un côté, une espèce de fenêtre d'un demi-pied carré, qui ne s'ouvrait que pour recevoir la nourriture, et se refermait aussitôt avec un volet de fer. On avait introduit dans ce cachot deux vieilles esclaves et les meublesdu plus strict nécessaire.
Ibrahim leva les mains au ciel et prédit , en entrant dans ce lieu, qu'il ne faisait qu'y devancer bien d'autres sultans qui, par une suite de l'impunité de cet attentat, subiraient le même sort que lui. On ferma la porte de la prison, on y attacha un cadenas, et les deux serrures furent plombées. La révolution était consommée en cinquante heures. Chacun se retira, et les boutiques, ainsi que les portes de la ville, furent rouvertes.
Sur le bruit qu'on fit répandre le lendemain que le prisonnier s'était évadé , le grand vizir et le mufti firent une descente d'experts sur les lieux , et n'en sortirent qu'après avoir fait maçonner la porte et la lucarne.
Privé de la lumière, Ibrahim redoubla ses gémissements. Ils étaient entendus par ses pages et par tous les gens de sa maison, qui avaient des raisons de le regretter. Ce sentiment, joint à celui de la pitié, que la nouveauté et la surprise d'un grand événement peuvent assoupir et non pas éteindre dans le cœur de l'homme, après avoir été concentré dans le sérail, gagnait de proche en proche tous les états. Les progrès rapides de ces dispositions populaires en faveur d'Ibrahim effrayèrent d'autant plus Abdurrahim et Méhemmed-Pacha qu'ils avaient eu lieu de suspecter celles des cipaies»
Ce premier ministre et ce mufti convoquèrent les ulémas, les' officiers de la Porte et ceux de la milice. Ils posèrent en fait que leur existence commune et le rétablissement du bon ordre ne pouvaient être assurés» que par la mort d'Ibrahim. Ils traitèrent ensuite la question de droit, elle fut libellée de la manière suivante :
« Est-il permis de destituer et de faire mourir un empereur qui , û ayant écarté des emplois civils et militaires les personnes capables ff de les remplir, ne les a donnés qu'à des gens ineptes, et, par
« ce système destructeur, a jeté le monde dans le désordre et la cona fusion?
Tous les ulémas consultés signèrent TaflSrmative, et le mufti ajouta en arabe cette sentence extraite textuellement des anciens casuistes :
« Lorsqu'il se trouve deux califes à la fois, tuez-en un. »
L'arrêt prononcé, on ne pensa plus qu'à Texécuter. Le chef de la loi, à la tète de sa compagnie, le grand vizir, Taga des janissaires et tous les commandants de ce corps se rendirent au sérail. Leur apparition suffit pour mettre en fuite le troupeau fidèle de Tintérieur. Personne n'osa s'approcher de la prison. Le premier ministre et le mufti furent obligés d'employer leurs propres domestiques à en briser les portes avec des haches.
Chaque coup retentissait sur le cœur d'Ibrahim. On entendait œ prince infortuné s'agiter au fond de son cachot, crier vengeance au ciel et implorer contre ses oppresseurs le secours de ses fidèles sujets. Ceux-ci reconnaissaient encore la voix de leur maître, et ses cris portaient dans leur àme le désespoir dont ils étaient l'expression. L'émotion devenait générale, et jusqu'au bourreau Cara-Aly , que le vizir avait mené à sa suite, s'était éloigné pour dérober ses larmes.
Méhemmed sentit la nécessité de presser le dénoûment dé cette scène- tragique. Jl courut lui-même après Cara-Aly , et ce ne fut qu'à force de coups qu'il l'entraîna dans la^prison. Le mufti y entra le troisième, suivi d'un second exécuteur.
Ibrahim, tenant le Coran, dit à Abdurrahim :
a Yousouf-Pacha m'avait conseillé de te faire périr , parce qu'il te connaissait pour un séditieux et un impie. Je ne l'ai pas fait, et ma sotte clémence me coûte la vie. Voilà le livre de Dieu , produis-moi le passage sacré qui l'autorise à me la ravir. »
11 allait poursuivre, lorsque Cara-Aly et son compagnon, pressés par le vizir, serrèrent le lacet qu'ils lui avaient passé au cou et le suffoquèrent.
Son corps, porté aussitôt dans une des cours du sérail, fut lavé par le précepteur et l'iman de ce prince, et, après la prière d'usage, il fut enseveli dans le tombeau de sultan Mustapha, situé près la porte de Sainte-Sophie. »
Ainsi se termine le récit du rédacteur des Annales de Vempire ottoman. On voit que ce recueil est écrit avec une certaine indépendance gui a lieu d'étonner sous un gouvernement absolu.
Au commencement du règne suivant, furent cruellement châtiés presque tous les complices du meurtre d'Ibrahim. Son fils, sultan Méhemmed, les fit périr l'un après l'autre, en commençant par son aïeule, la sultane Kiossenii.
Il est à remarquer que, par une étrange coïncidence, le même évé^
nement a eu lieu presque à la même époque dans deux gouvernements diamétralement opposés : tandis que, par une décision légale, les ulémas condamnaient à mort le sultan Ibrahim, le procès de Charles !«' était déjà entamé par le parlement d'Angleterre. L'intervalle qui sépare les exécutions respectives de ces deux souverains n'est que du 19 août 1648 au 30 janvier de Tannée suivante.
Au récit de la mort d'Ibrahim nous avons donné plus de place que ne semble le comporter le cadre de cet ouvrage. Les raisons en ont été déduites plus haut. Il fallait faire connaître les mœurs politiques de la Turquie. Nous arrêterons ici notre résumé de l'histoire de ce pays pour esquisser rapidement celle de la Russie jusqu'à la même époque, et continuer ensuite de suivre parallèlement les événements chez les deux peuples.
L'empire des autocraies commence par une république. -^ Novgorod la Grande. '^ Rurik , le Pharamond des Russes. — Oleg. — Première armée russe devant Constantinople. — La princesse Olga embrasse le christianisme, qu'elle ne peut imposer à sa nation. —Les douze fils de Vladimir le Grand s'exterminent. — Henri !«', roi de France, épouse une princesse russe. — Invasion de Gcngis-Khan. — Domination des Nogols. — Ivan III en délivre son pays , profite des dissensions de ses voisins pour s'approprier leurs États et crée la politique astucieuse à laquelle les tzars sont restés fidèles. — - lyan IV, le Terrible et le Massacreur. — Guerres ci viles. — Les faui Démé«ri us. — Michel fonde la dynastie des Romanof, encore régnante. —Accroissements successifs de Tempire russe.
Au sommet des fastes historiques de la Russie on ne trouve aucune de ces fictions lumineuses et riantes rassemblées autour du berceau des peuples d'Orient. Ici , tout est triste j morne et glacé. Dans ces froids brouillards, on n'aperçoit d'abord que les ours de la Finlande et les loups de la Sibérie. Lorsque l'homme s'y montre, c'est à 'état sauvage et carnassier. De loin on ne le distingue guère delà bête de proie.
Étrange vicissitude des choses humaines I Dans ce pays oii s'est établi le gouvernement le plus despotique du globe , florissait autre-
fois une république. Gouvernée par des magistrats librement élus , Novgorod, la plus ancienne ville de Russie, s*était enrichie par un vasta commerce, et ses relations s'étendaient, au x« siècle , jusqu'à Gonstantinople. En même temps elle avait conquis une telle réputation militaire que parmi les peuples Ton disait : a Qui oserait s'attaquer à Dieu et à Novgorod la Grande?»
Personne ne Tosa. Ce furent les républicains qui tuèrent la république. L'ambition des chefs guerriers fit naître les factions; les factions amenèrent la guerre civile. Le parti vaincu appela l'étranger.
L'immortel fabuliste suppose que le cheval, poursuivi par les hyènes et les chacals , implore la protection de Thomme. L'homme lui met un frein , s'élance sur son dos , perce de sa lance les féroces ennemis. « Merci, lui dit le cheval, et séparons-nous ! — ÎNon pas, répond l'homme ; je vois combien tu peux m'être utile. Tu as un frein, garde-le I »
Ainsi de Novgorod : Rurik , un chef de hordes , lui met sur la poitrine son talon de fer. Les républicains s'insurgent; mais à chacune de leurs rébellions la pression augmente. Perdant enfin leur énergie , ils cessent de s'agiter. La puissance despotique est fondée. La série des monarques commence. Rurik est le Pharamond des Russes.
Lorsque fut bâtie par les Slaves* la ville de Novgorod, les eaux n'avaient pas encore abandonné le sol sur lequel est fondée Saint- Pétersbourg , et les barques grossières des barbares voguaient à l'endroit oii s'élève actuellement le palais des tzars. Sous le féroce Ivan IV , Novgorod essaya de se soulever. La trahison la fit tomber entre lès mains de l'empereur. Les habitants furent exterminés. Le massacre dura cinq semaines sans interruption. Toute la contrée fut dévastée. Aujourd'hui, Novgorod, dont le nom seul inspire encore aux Russes une sorte de religieux respect , n'est plus qu'un pauvre et niôme village.
Rurik meurt, et comme successeur îl ne laisse qu'un enfant de quatre ans. Mais à côté du jeune Igor est son oncle Oleg. Dévoré de la soif des conquêtes, Oleg s'efforce d'agrandir l'héritage de son pupille. Tout tombe sous son pouvoir. Les villes qui lui résistent sont trûlées. C'était bientôt fait. Des poutres équarries , grossièrement assemblées , dont on bouchait les joints avec de la mousse, telles étaient alors les maisons.
En 904 , sous le règne de Léon le Philosophe , Oleg parut devant les murs de Constantinople avec 80,000 combattants. Épouvanté , Léon , après avoir en vain tenté d'enjpoisonner toute l'armée russe , acheta la paix au prix de sommes immenses. Oleg se retira en ravageant. Rapportés par lui , l'or, les vins exquis , les riches étoffes , les fruits délicieux de la Grèce , allumèrent en Rus^e ce désir de l'Orient
qui n'a fait que s'accroître, et qui, à l'heure qu'il est, excite une nouvelle conflagration.
Igor continue les exploits d'Oleg. Toujours attiré vers l'Orient, il dévaste la Paphlagonie, le Pont, la Bithynie. Les Drévaliens, auxquels il avait ravi la liberté, lui tendent une embuscade, oii il périt massacré avec tous les siens.
Ce prince avait aussi laissé un enfant au berceau . Sa veuve, la belle Olga , saisit d'une main virile les rênes du gouvernement. S'étant rendue à ConstalGitinopIe pour s'y faire chrétienne, elle prit au baptême le nom d'Hélène. Des historiens pensent'que ce voyage et cette conversion n'avaient pour but que de multiplier et d'assurer les relations commerciales que ses sujets entretenaient avec la capitale de l'empire grec. On voit que les convoitises de la Russie datent de loin*
Belliqueux comme son père, Sviatoslaf, fils dlgor, range sous sa domination les contrées méridionales de la Russie comprises entre le Tanaïs et le Borysthène , la Chersonèse Taurique et la Hongrie. Allié de l'empereur Nicéphore Phocas, il entreprend, à son instigation, une expédition contre les Bulgares. La victoire ayant favorisé ses armes , il garde pour lui les provinces conquises, puis il répand l'épouvante dans la Thrace et la Macédoine. Mais , cette fois , la civilisation triomphe de la barbarie. Les habiles combinaisons des généraux grecs font éprouver auxUusses un échec qui les contraint d'ajourner tous leurs projets de conquête de ce côté.
Échappé, honteux , à ce désastre avec quelques guerriers, Sviatoslaf né .peut ramener cette faible troupe. Elle est exterminée par les Petchénèques. Le prince lui-même périt, et son crâne, orné d'un cercle d'or, sert de coupe au chef vainqueur.
Les enfants de Sviatoslaf, ne tombant pas d'accord pour partager son héritage , ont recours aux armes l'un contre l'autre. Jaropolk assassine Oleg. Vladimir égorge Jaropolk, et réunit sous ses lois toutes les contrées soumises par son père. Dans l'histoire de Russie Vladimir est surnommé le Grand. Il porte également le titre de sainte parce qu'il est le premier souverain de cet empire qui ait solidement établi dans ses États la foi chrétienne.
Quoique le schisme de Photius eût alors éclaté, les doctrines schismatiques n'avaient pas encore entièrement prévalu dans l'Église grecque , et le patriarche par qui fut consacré le premier métropolite de Russie reconnaissait la supériorité spirituelle de Rome , en sorte que , d'abord, les Russes convertis au christianisme furent de communion avec les Latins.
Une guerre d'extermination entre les douze 'fils de Vladimir le Grand suivît le trépas de ce prince. Jaroslaf, l'un d'eux, qui s'était révolté contre son père, l'emporta sur ses frères, les massacra,
s'appropria leurs États. 11 propagea dans sod empire la religion chrétienne. Touché du sort de ses oncles Jaropolk et Oleg, morts au sein de ridolàtrie, il ordonna que leurs ossements fussent déterrés et purifiés par le baptême.
Voulant attacher la Russie au siège de Rome , le pape mit ce pays en relation avec la France. Il en résulta un mariage entre Henri I*% roi de France , et Anne, seconde fille de Jaroslaf. Par elle quelques gouttes de sang russe coulèrent encore dans les veines de nos derniers rots. Anne, en effet, fut mère de Philippe 1er ^t quadrisaïeule de Louis IX , auteur de la maison de Bourbon par Robert son sixième fils.
Jaroslaf passe pour le premier législateur de la Russie. Malgré ses lumières supérieures à son siècle, il ne sut pas se soustraire à la funeste coutume de démembrer l'empire ; ses cinq fils s'entre-détruisirent.
Les princes qui leur succèdent sont jetés dans un moule uniforme de sauvage férocité. Tournons à la hâte ces pages tachées de sang des annales moscovites , et arrivons à la deuxième époque de l'histoire russe, celle de l'invasion des enfants de Gengiskan et de la domination des Mogols.
Temushdin , khan des Mogols , jeune mais déjà célèbre par ses exploits, avait rêvé la conquête de la terre. Il s'entendit avec un prêtre de sa nation. Au milieu de rassemblée des sages , ce prêtre, vénérable par son âge et sa grande réputation de sainteté , se leva et dit : a Mes frères, le grand Dieu du ciel m'est apparu dans une vision. Assis sur son trône de feu , entouré des intelligences célestes , il jugeait , invisible pour elles, les nations périssables. Je Tai entendu donner l'empire du monde à notre prince Temushdin et le proclamer roi des rois { DschingiS'Khanl). » Aussitôt l'assemblée se lève, et les guerriers jurent de suivre partout le roi des rois.
Fier de son nouveau titre, Gengiskan sort de ses déserts et marche vers la Chine*, dont il anéantit les armées. Après avoir dispersé b^OyOGO hommes que lui opposait Mohammed , sultan de Khowaresnie , il s'empare de la Perse et d'une grande partie de l'Indostan^ puis il pénètre dans la Russie. Après sa mort, ses fils achèvent de soumettre cet empire ; mais ils lui laissent ses princes , auxquels ils imposent tribut.
Établie au commencement du xiii<^ siècle, la domination mogole en Russie ne finit que vers le milieu du xy*. Dans cet intervalle de trois cents ans , on voit des princes sans noblesse et sans courage poursuivre avec férocité un pouvoir avili et réclamer tour à tour l'intervention du khan des Mogols , arbitre cupide et dédaigneux qui se joue de leur ambitieuse faiblesse.
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Avec le règne d*Ivan III commence une ère nouvelle. Oubliée de TEurope dans ses honteuses ténèbres, la Russie va rentrer sur la scène du monde. Profitant des velléités d'orgueil national qui commencent à se msmifester, Ivan refuse le tribut au khan des Mogols, et, après huit ans d'une guerre acharnée, il rend Tindépendance à son pays. Ce monarque consomme Tasservissement de Novgorod la Grande, et ajoute à son empire des territoires considérables. A la horde mogole il oppose Talliance des Tartares de Crimée , aux Lithuaniens celle des princes de Moldavie et de Valachie , de Mathias Corvin , le Hongrois , et de Maximilien d'Autriche. Il divisait Plescof et Novgorod , qui ne pouvaient lur résister qu'en faisant cause commune. Empruntée aux souverains de Byzance , cette politique astucieuse devint la règle politique de la Russie. Ivan avait obtenu du pape la main de Sophie Paléologue, réfugiée à Rome , et il avait placé dans ses armes le double aigle de Tempire grec.
C'est à partir de ce moment qu'il devient intéressant d'étudier les progrès de la Russie , qui , par l'absorption d'une foule de peuples païens et rabaissement des Tartares, prélude à ses immenses destinées. État héréditaire , le grand-duché de Moscou devait prévaloir sur les États électifs de Pologne et de Livonie. C'est ce qui arriva.
Ivan IV, premier tzar, fut surnommé par les Russies le Terrible, et par les étrangers le Tyran. Agé de quatorze ans , il étendit à la fois sur ses sujets le sceptre du souverain et la griffe du tigre. En 1545 , il établit la milice des strélitz, devenue depuis si fameuse. L'homme de génie alternait en lui avec la béte fauve. Ce qu'il fit périr d'individus de tout rang, de tout sexe, de tout âge, est incalculable. De ses courtisans il avait fait des bourreaux. De sa propre main il égorgeait et coupait en morceaux, sans nul motif, hommes, femmes et en&nts. Dans ces horribles expéditions il se faisait aider par son fils. Après avoir crevé les yeux à une multitude de ses semblables, en avoir empalé un grand nombre , en avoir brûlé dans des cages de fer une quantité considérable, il s'occupait d'art, de sciences , d'industrie. En attirant d'Allemagne et d'Italie, par l'appât des récompenses et des honneurs, des savants, des artistes, des architectes, des ouvriers habiles, il préparait la route que suivit depuis , non pas avec plus d'habileté , mais dans des circonstances plus favorables , Pierre I^'', surnommé le Grand. Il rédigea, conjointement avec les députés de la noblesse, un recueil de lois intitulé : Manusl des juges j et ouvrit au commerce de nouvelles communications. Dès cette époque le blé de Russie était l'objet de nombreuses transactions avec diverses contrées de l'Europe, et même avec la France.
Vers la fin du règne d'Ivan, un bandit souillé de crimes , Jermak Timofoov^, l'un des atamans ou chefs des Cosaques du Don, pénètre
en Sibérie et subjugue avec 1,500 soldats ces contrées jusqu'alors îuconuues. Il fait hommage de sa conquête au tzar^ qui le comble d*honneurs et de richesses. Ces deux scélérats se donnent publique-^ ment Taccolade.
En 1583, les Turcs ayant mis le siège devant Vienne, la Russie prend parti pour TAutriche, et, à la paix de Carlowitz, trouVe moyen de se faire céder Azof par l'empire ottoman. Le nivellement des rangs opéré par la main de fer d'Ivan le Terrible prépare rétablissement de ce pouvoir absolu qui doit donner à l'empire moscovite une si grande influence.
De 158& à 1613, la Russie fut en proie à des guerres civiles que fit naître la débile minorité de Fédor, fils d'Ivan. Boris Goudonof monte sur le trône au prix d'un assassinat , et s'y maintient par des cruautés. Il assujettit les paysans russes au servage de la glèbe. Sous son règne une famine horrible désole la Russie. Cent vingt-sept mille cadavres sX)nt entassés sans sépulture dans les rues de Moscou. Une série d'imposteurs, se donnant tour à tour pour le prince Dmitri ou Démétrius, échappé, disaient-ils, aux assassins que lui avait envoyés Ivan , apparaissent, et, parles dissensions qu'ils excitent, mettent 1 empire à feu et à sang. On ne sait ce qu'on doit le plus admirer, l'audace de ces aventuriers ou la stupidité du peuple que trompe tant de fois un si grossier mensonge. Les ennemis de la Russie espéraient son démembrement et se préparaient à la curée, lorsqu'un boucher, nommé Konna Minnin , ralluma dans l'âme de ses concitoyens la flamme du patriotisme. A son instigation, les Russes élèvent au corn-, mandement un brave guerrier, Pojarski , et ce chef , honnête homme, chose rare, les sauve de Tinva^on. La patrie délivrée, Pojarski et les généreux citoyens qui l'ont secondé vont chercher au monastère de Kostroma un enfant , Mikaêl Feodorowitch Jousief ou Michel Romanof , fils du boïarin Fedor Nikitich , que Boris Goudonof avait contraint à se faire moine. Les états assemblés à Moscou donnent la couronne à Michel , qui devient chef de la dynastie encore régnante des Romanof. Ce prince n'était pas d'origine russe ; il descendait d'une famille prussienne établie en Russie depuis le xiv® siècle. Il s'occupa de remettre un peu d'ordre?dans l'État , et ses successeurs continuèrent sa tâche. Fédor, l'un d'eux , fit avec quelques succès la guerre aux Turcs; mais la paix conclue en 1681 lui permit d'accomplir des réformes législatives qui furent ses plus belles victoires.
Au milieu des guerres comme au sein de la paix, dans les circonstances fâcheuses comme dans les moments favorables , par les armes ou par les intrigues, les princes russes, cruels ou bienfaisants, législateurs ou guerriers, n'avaient jamais cessé de veiller à l'agrandissement de leurs États,
Semblable à l'un de ces grands fleuves d'Amérique qui roulent à travers les plaines et dont les eaux ne sont pas contenues , la Russie étend toujours ses rivages et incessamment recule ses limites. Placé au nord de l'Europe et comme à cheval sur la limite de ce continent et de l'Asie, le colosse moscovite menace à la fois les deux parties du monde. C'est un tableau curieux que celui des accroissements successifs du territoire de l'empire. Lorsque monta sur le trône en 1476 Ivan î^^y que la Russie considère comme le restaurateur de son indépendance , ses États, composés des pays qui forment aujourd'hui les gouvernements de Moscou, de Wladimir, de Nijni-Novgorod , de Kalouga, de?aroslaw,<le Voronetz, d'Olonetz , de Kostronca et de Vologda, avaient une étendue de 18,208 milles géographiques. Il y ajouta les territoires de la république de Novgorod , de la principauté de Tver, de celles de Pleskow, de Tschernigoff et Severesk, et à sa mort, en 1505, l'empire s'était accru de 24,238 milles.
Par l'adjonction de la province d'Archangel et de la principauté de 3molensk, Vassili porte cette étendue à 37,217 milles.
Sous Ivan IV, de 1535 à 1584 , les conquêtes sont plus rapides ; Casan devient province russe. Ce vaste État comprenait les pays formant actuellement les gouvernements de Casan, de Ponsa, de Simbirsk, de Perm et de Viœtka. Astracan , une partie du Caucase , Saratov, Je reste des États des khans de Kaptschak et d' Astracan tombent au pouvoir de la Russie. L'ataman Jermak Timofoow fait hommage au tzar de la partie de la Sibérie qu'il a découverte et qui comprenait tous les pays situés entre Tlrtisch , l'Oby et l'Anabaro. Ivan mort, l'étendue de l'empire est de 144,040 milles.
De 1584 à 1598, Féodor 1er obtient par traités l'Ingrie et la Carélie, étend en Sibérie ses possessions jusqu'au lacRaïkal ^t au fleuve Jenyseï, soumet Orembourg et l'empire du Touran. Il laisse en mourant la Russie grande de 156,414 milles.
De 1598 à 16H, c'est l'époque des guerres civiles, des faux Démétrius, de l'antitzar Wladislas. Pendant ces troubles, le roi de Pologne s'empare de Smolensk, et le roi de Suède prend la ville et le territoire de Novgorod, ce qui réduit l'empire à 147,936 milles.
Mais Michel I®"^ Romanof monte sur le trône en 1617 et passe une convention avec la Suède qui lui rend Novgorod en échange de l'Ingrie, de la Carélie et de Kelœholm, qu elle s'était laissé prendre. La guerre avec la Pologne se termine par la cession des provinces de Smolensk, de ïschernigow et de Seversk, ce qui détermine Wladislas à renoncer au trône de Russie, objet de ses ardentes convoitises. Les Joukagirs, le^Rourates, les Tongouzes et d'autres peuples de Sibérie se mettent sous la protection de la Russie. A l'exception de son ex^ trémité laj>lus septentrionale et de la presqu'île de KamtschadLa, l'im-
mense pays situé entre rAnabaro,le lenisei, l'Oby et l'Océan oriental^ passe sous la domination russe.
En mourant Tan 1645 , le tzar Michel laisse à son fils un empire dont rétendue est de 237,933 milles.
Sous le tzar Alexis , de 1645 à 1676, les Cosaques soulevés rentrent sous l'obéissance. Toute la Petite-Russie , ainsi que les riches provinces de Charkov,-de Tambov,d'Orel,deRiocsan,d'Ecatherinoslav ou l'Ckraine sont absorbées. Le tzar fait une paix honorable avec la Pologne, qu'il contraint à rendre à la Russie les provinces de Kief , de Smolensk, de Seversk et de Tschernigof.
A la mort d'Alexis , l'étendue de l'-empire est de 267^16 milles , auxquels , de 1676 à 1682 , sous Féodor II , l'incorporation de la Nouvelle-Zemble ajoute 4,255 milles.
Nous voici arrivés à Pierre !«' dit le Grand. Nous nous arrêterons plus longtemps au règne de ce prince , fondateur de l'agrandissement de la Russie en Orient. La Turquie va se trouver mêlée aux événements.
Deux concurrents au trône de Russie. — Révolte des strélitz. — Régence de Sophie.
— Anarchie en Turquie.— Nouvelle révolte des strélitz.— Pierre !•' devient maître du pouvoir. — Ses réformes et ses innovations. — Son échec devant Azof. — Victoire et triomphe. — Voyages de Pierre I*'. — Insurrection à Moscou. — Châtiment et supplices. — L'empereur-bourreau. — Massacre des strélitz. — Abolition de la barbe et du patriarcat. — Pierre chef spirituel de l'empire. — Le pape bafoué.
— Bals et assemblées.— Un mariage de nains. — Saint-Pétersbourg s'élève du sein des marais. — Le tzar épouse la Finlandaise Catherine. —Les Russes battus par les Turcs. — Pierre fait condamner à mort son fils Alexis. — Expédition malheureuse. — Provinces volées à la Perse. — L'épouse du tzar le trahit. — Mort de Pierre l«r. Résumé des nombreux accroissements de la Russie. — Testament politique de Pierre !«' dit le Grand.
En 1682 9 à la mort de Fédor , les suffrages de la nation russe se trouvèrent partagés entre les deux princes ses frères. Le droit d'aînesse appelait au trône If an V, mais c'était une organisation man-
quée , un de ces êtres chétifs d'esprit , faibles de corps , à la merci de tout ce qui les entoure. On le jugea incapable de régner, et Pierre, né de la seconde épouse d'Alexis , fut appelé au trône. Encore dans Textréme jeunesse , rien en lui ne décelait un de ces hommes dont le génie devance l'âge. En réalité , le gouvernement passait entre les mains de sa mère, Natalie, fille de Kirib Nariskin, ministre sous les deux règnes précédents.
A peine en possession du pouvoir , Natalie vit s'élever contre elle une rivale redoutable. D'un premier mariage , Alexis , son époux , avait eu une fille, nommée Sophie. Cette princesse ne put, sans une indignation concentrée , supporter la déchéance d'Ivan , son frère. Elle fomenta parmi les strélitz l'esprit de révolte. Répandu par elle , le bruit que les Narisi^in avaient assassiné Ivan , remplit Moscou de séditieuses clameurs. Les farouches et turbulents prétoriens s'assemblent en fureur et traînent des canons contre le Kremlin. En vain se montre à leurs yeux , la main dans la main de son frère , le prinee dont ils prétendent venger la mort, leur rage n'est assouvie que lorsqu'ils ont détruit tout ce qui de près ou de loin tient aux Nariskin 9 lorsqu'ils ont massacré assez de nobles, assez de riches boyards pour qu'un opulent butin soit le fruit de leur sanglante expédition. Comme les soldats ont commis tous ces meurtres au nom du jeune Ivan et de son frère, ils les proclament tzars tous deux sous la tutelle de Sophie, à laquelle sont remises les rênes de l'État. Son but rempli , cette princesse brise les dangereux instruments de son ambition, et, sous prétexte de conspiration , fait périr dans les sup« plice les principaux chefs des strélitz.
La tranquillité rétablie , l'active Sophie s'occupe , conjointement avec l'habile ministre Golitzin , de la tâche que vont désormais se transmettre tous les souverains russes , l'extension indéfinie de l'empire.
En Turquie, de violents orages s'étaient déchaînés sous la minorité de Mahomet IV y fils de ce sultan Ibrahim dont nous avons , dans un précédent chapitre , raconté la fin tragique. Le sérail divisé était devenu un foyer d'intrigues et de crimes. L'aïeule du sultan fiit étranglée par sa fille. Dans les provinces, les pachas se révoltèrent. Six vizirs furent déposés et périrent. Unis pour demander l'exil ou la mort des ministres, les janissaires et les spahis s'exterminèrent pour partager leurs dépouilles. Enfin , Mahomet IV, parvenu à Tàge de 15 ans, sortit de tutelle , et choisit pour grand vizir Mahomet Kuprola.
Le nouveau ministre était un homme d'honneur et d'énergie. Inflexible envers les fauteurs de troubles , il châtia les pachas rebelles , transféra le siège de l'empire à Andrlnople afin d'éloigner Maho-
met IV d'une population séditieuse, et, pour occuper les janissaires et les spahis, déclara la guerre à F Autriche.
Déjà chassées de Vienne par Sobieski , les armées turques vinrent de nouveau mettre le siège devant cette capitale. L'empereur Léopold demanda contre elles des secours à la Russie. Quoique la Porte fût son ennemie naturelle , le gouvernement moscovite mit un prix h la rupture du traité qui depuis vingt ans le liait avee elle. Ce prix fut de se faire assurer la possession des pays sur lesquels la Pologne conservait des prétentions. Entre TAutriche et la Russie fut conclu, le 6 mai 1686 , un traité dans lequel les tzars furent reconnus souverains à perpétuité de Kief , de Tchernigof et de Smolensk. Ainsi était acquis à l'empire moscovite tout le territoire situé depuis Tchernigof et Novgorod-Severk , jusqu'à la Petite -Russie inclusivement et contre la rive gauche du Dnieper. Une autre clause du traité fut l'alliance offensive et défensive de la Russie avec la cour de Vienne , la Pologne et la république de Venise, contre les Ottomans.
A la suite d'une expédition malheureuse en Crimée , Golitzin, reçu par sa souveraine comme un triomphateur, fut en butte aux sarcasmes du jeune Pierre et de ses amis. Sophie et Golitzin résolurent d'abattre cette tête insolente. Les principaux officiers de strélitz entrèrent dans cette conjuration. Devant l'orage Pierre se retira dans le couvent fortifié de la Trinité. Là , rassemblant les jeunes nobles dont il avait conquis Tamitié par des projets de réforme , appelant les chefs strélitz restés fidèles à sa cause , il se forme une intrépide escorte avec laquelle il se montre subitement. Le peuple, que sub^jugue toute hardiesse, l'acclame et se tourne contre les révoltés. Le jeune tzar marche en triomphateur au Kremlin. Sophie exilée se retire dans la partie la plus inhabitable de la Russie , et Pierre , devenu par la mort d'Ivan , en 1693 , maître absolu de l'empire , commence ses étonnantes innovations.
Pour Taccomplissement de ses projets, il se fait aider par desétrangers, notamment par deux Français, Lefort et Gordon : il transforme en soldats des jeunes gens, fils des boyards ou des officiers de sa maison ; il les habille et les exerce à la mode allemande, et, voulant donner l'exemple delà discipline, il commence par se faire tambour, puis caporal dans celte compagnie pour s'élever en passant successivement par tous les grades. Ainsi furent créés deux régiments formant un total de 5,000 hommes et destinés par le jeune tzar à composer sa garde.
Une frégate anglaise hors de service, et depuis longtemps abandonnée dapsun port de Russie, sert au tzar de modèle pour se construire une flotte. En attirant dans ses États des ouvriers hollandais, il réussit Il lancer à la mer un assez ^rand nombre de bâtiments et se déclare
amiral de cette première flotte avec laquelle il entreprend de poursuivre la guerre qu'il a trouvée commencée contre l'empire ottoman. Dès Tan 1695 , ces vaisseaux, quoique grossiers et mal manoeuvres, flottaient dans la mer Noire. Attaqués à la fois alors dans la Morée, dans la Hongrie et du côté de la Pologne, les Turcs paraissaient au tzar des ennemis faciles à soumettre. Il réunit toutes ses forces contre Âzof , ville maritime située à l'extrémité occidentale de la mer de Zabache ou merd'Azof, désignée par les anciens sous le nom de Palus Meotides. Mais devant cette place forte, défendue par un officier aussi éclairé que brave, échouèrent les efforts du tzar, qui dut se retirer en abandonnant 30,000 cadavres. Furieux de cette défaite , il revint l'année suivante avec des forces plus considérables et mieux organisées. Après une résistance béroïque, Azof se rendit.
Pierre fut si glorieux de cette victoire, qu'il se décerna les honneurs du triomphe. Des captifs enchaînés suivaient le char du vainqueur. L'officier par qui la ville avait été défendue figurait dans le cortège près d'une potence ambulante, à laquelle il fut ensuite pendu après avoir subi le supplice de la roue, dont Pierre fit par lui l'essai. La première médaille frappée en Russie fut destinée à perpétuer la mémoire de cette expédition. Elle portait Teffigie du tzar avec ces mots en exergue : Pierre i*»^, empereur , toujours auguste^ formule empruntée aax Romains.
A cette époque , Pierre prit la singulière résolution de s'éloigner pendant quelques années de ses États, afin d'apprendre, en voyageant, la meilleure manière de les gouverner. Ayant étouffé un complot dont ses réformes brutalement accomplies étaient le motif, il organisa une régence composée des principaux boyards, et partit, léger de bagages, comme un simple particulier. Outre l'instruction qu'il prétendait chercher, il voulait se renseigner aussi sur les moyens de défense des pays dont il méditait la conquête. Il essaya de pénétrer dans la citadelle de Riga et d'examiner le plan des fortifications ; le gouverneur eut la sage fermeté de le faire éconduire.
A Kœnigsberg, le tzar fit la débauche avec l'Électeur, prince imprudent dont les prodigalités ruinaient son pays. Dans une orgie , Pierre se précipita sur son ami Lefort pour le percer de son épée. Revenu à la raison, il s'écria : «Misérable que je suis, je veux réformer ma nation et ne peux me réformer moi-même I »
En Hollande, le voyageur couronné se fait inscrire au nombre des compagnons charpentiers. Afin de mieux se vulgariser , il change son nom en celui de Pètre Mikailof , la terminaison of étant en Russie afliectée au peuple, tandis que la terminaison itch désigne la noblesse. Mêlé aux ouvriers, travaillant, mangeant et surtout s'enivrant avec eux, vêtu d'habits semblables aux leurs et qu'il raccommodait lui-
même, il apprenait la construction des navires. Malheureusement, il s'emportait parfois jusqu'à frapper de sa hache ses compagnons de labeur, et son rang lui assurait l'impunité. Étudiant tour à tour les métiers et les sciences , il s'exerça même dans l'art du dentiste, et pour lui plaire, ses courtisans furent contraints d'abandonner à son davier novice quelques-unes de leurs plus belles dents.
Tout cela ne lui suffisant pas, Pierre, qui visait à l'universalité, eut la prétention de briller comme danseur élégant. Tandis qu'il figurait à Vienne dans des bals donnés en sou honneur, un orage se formait contre lui dans ses États. Les partisans des anciens usages, qu'il avait froissés par ses brusques et intempestives innovations, se réunirent aux chefs de la religion, aux anciens boyards, aux strélitz turbulents, pour le déclarer déchu du trône. Les révoltés furent massacrés par les troupes des généraux étrangers Chein et Gordon, mais la défaite des partis ne fit qu'accroître leur exaspération; l'insurrection s'étendit et devint formidable.
A la nouvelle de ce qui se passe, Pierre revient comme la foudre et décrète l'extermination des insurgés. L'épée, la hache , la roue qu'il affectionne, ne peuvent suffire contre les coupables. Sans distinction d'âge, de sexe, de condition, on les jette vivants dans d'immenses fosses qui se referment sur eux. A ce supplice le tzar préside , et, du tranchant de son épée, il coupe le visage des infortunés qui s'obstinent à ne pas nommer leurs complices. Lui-même il fait l'ofiîce de bourreau. A son ordre, ses courtisans l'imitent. Le français Lefort est le seul qui repousse énergiquement ce sanglant office.
Selon le rapport de Printz, grand maréchal de la cour de Prusse et ambassadeur en Russie, dans un banquet donné aux nobles bourreaux, le czar fit amener de prison une vingtaine de strélitz. A chaque grand verre d'eau-de-vie qu'il vidait, il abattait une tête. 11 ne craignit pas de proposer à l'ambassadeur d'exercer comme lui son adresse; mais ce divertissement ne fut pas du goût du grand maréchal , qui préféra quitter cette table souillée de vin et de sang.
Autour de Moscou fut dressée une forêt de gibets. Plus de 2,000 corps s'y balancèrent sous des nuées de corbeaux. La ville était transformée en un atelier de supplices. Le sang coulait dans ses ruisseaux, et jusqu'à ses portes les ours et les loups venaient se repaître de cadavres.
Ce fut encore le français Lefort qui eut la gloire d'arrêter cette boucherie, en faisant entendre à l'empereur que tous ces hommes qui mouraient avec une héroïque constance pouvaient s'apercevoir qu'il valait mieux défendre sa vie que de se la laisser arracher. Les massacres furent suspendus, mais pendant tout l'hiver les corps roidis par le froid
s'entre-choquèrent aux gibets; le printemps suivant en débarrassa seul les yeux des malheureux Moscovites. *
Les strélitz cessèrent d'exister comme milice; leur nom fut même proscrit. Pierre profita de la terreur qu'il excitait pour supprimer par un édit la barbe que les Russes portaient longue, et pour remplacer par rhabit étriqué des Allemands Fantique vêtement national. A ces usages consacrés d'une nation originaire d'Asie il ne put toucher sans susciter des résistances qu'il brisa par de nouveaux supplices.
Une des plus importantes réformes accomplies par Pierre l^^ fut l'abolition du patriarcat et la réunion de la suprématie ecclésiastique à la dignité impériale. Sans cesse occupés de l'accroissement de leur pouvoir temporel , les patriarches empiétaient sur l'autorité des tzars. Il y avait, en Russie, une fête annuelle à laquelle le souverain assistait, tête nue, conduisant par la bride un cheval sur lequel était monté le patriarche. Pierre l'abolit. Aux évêques il ôta d'abord le droit du glaive, qu'ils s'étaient arrogé. Le patriarche Adrien étant mort , le czar déclara qu'il n'aurait pas de successeur.
En 1721, Pierre promulgua des règlements ecclésiastiques, et, pour les faire exécuter, établit un synode dont tous les membres devaient prononcer un serment ainsi formulé : « Je jure d'être fidèle et obéis- (c sant serviteur et sujet de mon naturel et véritable souverain , ainsi <x que des augustes successeurs qu'il lui plaira de se nommer en vertu a de son pouvoir incontestable. Je reconnais qu'il est le juge suprême ce du collège spirituel. Par le Dieu qui voit tout, je jure que j'entends « et que j'explique ce serment dans toute la force et le sens que pré- « sentent les paroles à ceux qui le lisent ou l'écoutent. »
Un jour qu'on lisait à Pierre I" un chapitre du Spectateur anglais oîi se trouve un parallèle entre lui et Louis XIV, il dit , après l'avoir entendu : « Je ne crois pas mériter la, préférence qu'on me donne sur ce monarque, mais j'ai été assez heureux pour lui être supérieur dans un point essentiel : j'ai forcé mon clergé à l'obéissance et à la paix. Louis XIV s'est laissé subjuguer par lie sien. »
L'auteur des massacres de Moscou n'avait pas d'expressions assez virulentes pour stigmatiser les dragonnades des Cévennes.
Regardant le célibat des moines comme contraire au bien de ses États, dont la population, mise en coupe ^eglée par ses princes, avait besoin de s'accroître, Pierre ordonna qu'on n'entrerait dans les cloîtres qu'à cinquante ans, et défendit qu'on y reçût, à quelque âge que ce fût, un homme revêtu d'une charge publique. Aujourd'hui ce règlement n'est plus observé, mais, comme alors, tout prêtre russe est dans Tobligation de se marier.
Pendant le séjour de Pierre à Paris, quelques docteurs de Sorbonne, entre autres l'abbé Boursier, lui proposèrent divers moyens de réunir
rÉglis6 russe avee VÉglise latine; cette tentative n'aboutit pas. De retour dans ses États, le tzar fit du pape le héroa d'une fêle burlesque. A sa cour vivait un pauvre fou nommé Zotof , qui avait été son mattre d'écriture. Il le créa pape pour rire. Intronisé en grande eéréiponie par des boufions ivres, le pape Zotof fut harangué par quatre Mgues. Il créa des cardinaux et marcha en procession à leur tête. Cette grotesque cérémonie, qui se perpétua pendant longtemps, était ToccasioB des plus ignobles débauches. Pierre, du reste^'laîssa à chacun la liberté d'adorer Dieu selon sa conscience et admit indifféremment aux fonctions publiques les chrétiens de toute secte. Les jésuHes seuls lui étaient odieux ; il les expulsa par un édit d'avril i718. Il est à remarquer» dit Meinera en son Bisioire de la Réfwrm^Hon , que la Russie est le seul État chrétien oii la religion n'ait causé que quelques désordres , et jamais de guerres civiles.
Dana le but d'adoucir les mo&urs et de raseéréner la nation, h laquelle sa manière d'agir ne pouvait guère fournir d'idées riantes, Pierre donnait des fêtes et décrétait la joie comme les tribuns de 93 décrétaient l'enthousiasme. Des ukases enjoignaient au public de venir, sous peine de châtiment , prendre part aux réiouissanees de la cour.
Un de ces ukases , daté de 1719 , réglemente les assemblées ou réunions que Pierre avait ordonné aux riches de tenir cbes eux. En voiei les dispositions :
« I. Quiconque désire tenir chez lui une assemblée, devra en instruire le public par une affiche apposée à la porte de sa maison.
« II. L^assemblée ne commencera pas avant quatre ou cinq heures de l'après-midi. Elle devra être terminée à dix heures.
« III. Le mattre de la maison n'est tenu ni de venir à la rencontre de ses hôtes , n) de les reconduire chez eux, ni de se donner aucune peine en les recevant; mais il doit veiller à oe que les appartements soient convenablement éclairés, garnis de sièges en nombre suffisant, et à ee que les rafraîchissements ne manquent pas.
« lY. Dans ces assemblées, chacun doit être libre de venir àTheure qui lui convient 9 de s'a3seoir, de se promener ou déjouer à sa volonté.
« y. Dans ces assemblées, peuvent se réunir toutes les personnes de haut rang, la noblesse, les négociants les plus éminents, les mai-' très constructeurs de vaisseaux et les employés de chanoelleries. Ils ont la faculté d'amener avec eux leurs femmes et leurs enfants.
« YI. Afin qu'aucune gêne n'existe entre les invités , leurs domes^ tiques se tiendront dans une salle séparée.
« YII. Ceux qui contreviendront aux présentes dispositions seront contraints à vider la coupe de l'Aigle. »
GeHI^tmifi de VAigU était on bol contenant près d'une peinte d'eaud^^iè qu'il fallait avaler d*un trait.
A la fin du xYii* stèele et au comnaenoement du xyui'» les nains étaient en grande faveur dans toutes les cours de rEurope» surtout dans celle de Russie. Pour satisfaire ce goût étrange, des parents torturaient leurs enfaots de nnanière k les empêcher de se développer. Il prit un jour fantaisie à Pierre de divertir le duc et la duchesse de Courlande par une noee de nains. À cet effet, il convoqua tous ces avortons existant à Saint'-Pétersbourg et à Moscou, par un idiase dont voie! le texte :
« Tous les nains mâles ot femelles habitant aujourd'hui Saint«>Pétersbonrg et Moscou , dans les maisons des boyards et des autres seigneurs , devront se réunir et se rendre à Saint-Pétersbourg le 25 août. A cette occasion, leurs maîtres seront tenus de leur donner le costume suivant : aux mâles, demi-cafetan et courte pointe de couleurs vives, en faon état, avec ornement de boutons et de galons d'or; épée, chapeau à trois cornes, bons bas et bons souliers.
« Les femmes et les filles doivent être vêtues de tuniques courtes et langues à l'allemande, avec des fontanges. Il faut que leur coifflire soit conveaaUe et s'harmonie parfaitement avec leur costume. Dne notice rédigée par un homme compétent accompagnera chaque nain, eà faisant connaître le titre et le rang du seigneur qui l'^nveie.
« A SatotrPétersbowg» le 19 août 1710. »
Du reste, Pierre i*' accomplit un grand nombre de réformes et d'in* novations véritablement utiles et conduites avec plus de modération et de discernement. U serabt trop long de les énumérer. Hevenoûs à la marche des événements en ce qui concerne l'Orient.
Les rapides conquêtes du tzar sur les rives de la mer Noire arrachèrent, en 1711 , au sultan Achmet III « une déclaration de guerre contre la Russie. Avant de partir pour cette caAipagne, Pierre, moins imprudent, confie la régence à des hommes dont la fermeté et le dénouement lui sont connus. Il avait triomphé de la nature en élevant sur des marais léthiferes une métropole puissante* C'était , il est vrai , au prix d'une eftVayante consommation d'hommes, et la disette seule en avait emporté eent mille presque au môme instant oii Louis XIV engloutissait dan» .les fondations de Versailles des milliers d'ouvriers. Quoi qu'il en soil, le tsar avait fait de Pétersbourg la capitale. Il la quitta pour aller à Mosoou célébrer son mariage avec Catherine, jeune Livonienoe prise buit ans auparavant à Marienbourg et dont les charlAee et surtout l'esfirii exercèrent toajonra sni" lui une vive influence. Voulant justifier cette favew éetataiite , l'épousée partage les fatigues guerrières de son époux et ae montre à cheval près de lui à la tète des troupes, charmées de Sa grâce et de son courage.
Malgré la rapidité de sa marche , le tzar ne peut arriver assez tôt pour empêcher les Turcs de passer le Pruth à Yassi. Le vizir Baltagi Méhemet coupe subitement toute communication entre les deux corps d'armée de son ennemi, enferme cette armée dans des marais impraticables, lui coupe la retraite, et la tient sous le feu de quarante batteries qui ne cessent de la foudroyer. Pierre prend la fuite avec les débris de ses troupes.
Le résultat de cette campagne est le traité de Falksen, qui stipule la restitution de Tangarog et d'Âzof , et détruit les projets du tzar. Mais la ténacité était le fond de son caractère. Ayant échoué dans sa tentative de tourner une des extrémités du Caucase , il l'entreprit du c6té opposé et abandonna la mer d' Azof pour s'oocuper avec plus d'activité de la mer Caspienne. En 1717, il -envoya 1e prince Alexandre Bekovitsch en ambassade auprès du khan de Khiva. L'escorte de ce messager de paix se composait de quelques milliers d'hommes avec lesquels il avait ordre de s'emparer des mines qu'on supposait exister dans le pays du prince auprès duquel il était accrédité. Trop faibles pour opposer à cette trahison une résistance ouverte, les habitants de Khiva eurent recours à la dissimulation. Prétextant l'impossibilité de ournir des vivres à une aussi grande masse de soldats réunis sur un même point, ils obtinrent du diplomate conquérant la répartition de son armée en petits détachements cantonnés pour l'hiver dans des villages éloignés les uns des autres. A un signal donné , les paysans et les soldats tombèrent sur ces troupes disséminées et les exterminèrent jusqu'au dernier soldat.
Pierre venait de faire condamner à mort son fils Alexis , coupable
de s'opposer à ses réformes. Selon l'historien Lamberty, il avait été
ui-mème, dans l'ombre, l'exécuteur de l'arrêt. Pour faire diversion
à cette tragédie, il poursuivit la guerre contre la Suède, oii il brûla
60 villages , et tourna vers la Perse des regards ardents de convoitise.
Profitant de la débllfté de cet empire sous un descendant dégénéré des Sapor et des Chosroès, la Porte s'était emparée <le toutes ses provinces occidentales, depuis le pied du Caucase jusqu'aux rives du Passitigris. 20,000 Legguis ravageaient les plaines du Shirvan. Du haut de leurs rocs inaccessibles , les montagnards du Caucase descendaient comme des torrents defeu et portaient partout la désolation.
Sous prétexte de secourir le shah contre les bandits, le tzar part à la tête d'une armée de 50,000 hommes. 22,000 hommes d'infanterie et 3,000 matelots , exercés au service de débarquement , traversent la mer Caspienne sur 442 vaisseaux. On repousse les Lesguis indisciplinés. Le Caucase est franchi. Derbend envoie ses clefs. Aux environs d'Astracan , le défaut de munitions arrête le conquérant.
Cependant la Perse soutenait contre les Afghans une lutte malheu-
reuse. Entre les mains de ces redoutables ennemis, le shah tomba prisonnier; son fils, le prince Tamazb, saisitle pouvoir, recommença la guerre, et sollicita Tappui de la Russie. Ïsmaël-Beg, ambassadeur* du nouveau souverain, conclut avec Pierre un traité par lequel il s'obligeait , pour son maître , à céder à l'empire ottoman , non-seulement le Daghestan et le Ghilan, que déjà le tzar occupait, mais encore les provinces de Mazanderan et d'Astrabad , ainsi que Samakhi , possédé par les Turcs , mais dont voulait s'emparer la Russie. En retour de ces immenses cessions de territoire, Pierre s'engageait à diriger contre les ennemis du shah des forces suffisantes. 11 ne remplit aucune des conditions du traité, mais il s'assura la jouissance des avantages que lui en conféraient les stipulations. Il se vit ainsi possesseur de tout le rivage de la mer Caspienne, objet de ses longs désirs, de toutes les provinces produisant la soie dont il voulait s'assurer le monopole , et des seuls pays sur lesquels le shah pouvait compter pour résister aux Afghans. Mal inspirée, la Porte réclama sa part dans le démembrement de l'empire persan, que la saine politique lui conseillait de soutenir et de relever. Deux fois la guerre fut sur le point d'éclater entre elle et la Russie. L'Autriche déclara que, si le sultan attaquait le tzar, elle se verrait obligée de défendre ce dernier. Aveuglée ^ur les véritables intérêts de l'Europe, la France intervint également , par son ambassadeur, en faveur de l'autocrate , qui resta maître des provinces mal acquises.
Tous ses vœux comblés, Pierre rentre triomphant dans ses États. Le déshonneur l'attendait auprès de son foyer. Cette femme, que de la fange il avait appelée à l'éclat du diadème, le trahissait pour le jeune Moens de la Croix. Pierre, k qui le doute n'est plus permis, propose à l'impératrice une promenade. Dans un traîneau rapide, il la conduit, silencieux près d'elle, au milieu d'une steppe glacée. Là, sur un pal, elle voit la tète livide de son amant. Peu de temps après, en janvier 1725, le tzar, âgé de 53 ans, expirait à la suite d'horribles souffrances causées , selon les. uns , par une mâtladte , fruit de ses débauches, selon les autres, par un poison vicient que lui aurait versé Catherine, de complicité avec Menzikoff, ee ,garçoa pâtissier devenu ministre.
Pour ne pas perdre de vue le but de notre ouvrage, résumons les pas d'envahissement faits par la Russie sous ce barbare de génie , que nous laissons à d'autres le soin de juger.
En 1696, la Russie prend possession du KamtschatksT. Pour s'ouvrir la navigation de la mer Noire, Pierre attaque la Turquie, et lui enlève le port d'Azof avec son territoire, définitivement cédés à la Russie, en" 1699, par la paix de Passarovitz. En 1710, les îles Aléoutiennes, Kouriles et autres sont rendues tributaires de l'empire. Aux
traités de Stockholm et de Nystadt, et après la mort de CbarlesXIU la Russie gagne sur la Suède la Livonie, TEsthonlej Tlngrie, la Carélie et une partie de la Finlande. La navigation de la Baltique lui est ouverte. Pierre donne une importance réelle au port d'Arcbajagel, $ur la mer Blanche , et s'empare de Derbent, sur la mer Caspienne* Ainsi la Russie s'est fait jour jusqu'aux trois mers qui la bornent. Les pro* vinces de Daghestan, de Schervan, de Ghilan , de Mazanderan et d'Asterabad sont enlevées à la Perse. Le commerce par caravanes avec la Chine est inauguré. A la mort de Pierre , Tempire compte 280,379 milles géographiques.
Comme testament politique, Pierre laissa un plan de domination universelle, dont l'original est déposé dans les archives du palais de Peterhof, près de Saint-Pétersbourg, et qui, jusqu'à ce jour, n'a cessé de servir aux tzars de règle de conduite.
Voici cette pièce curieuse :
Après un préambule dans lequel il invoque la sainte Trinité et le grand Dieu , qui Ta, dit-il, constamment éclairé de son esprit divin , Pierre déclare que, dans les desseins de la Providence, les hommes polaires sont destinés à régénérer le monde épuisé. 11 prophétisa que la Russie, qu'il a trouvée rivière, qu'il a laissée fleuve, deviendra océan, et débordera sur les continents pour les fertiliser de son limon. Il recommande enfin à ses successeurs d'avoir constamment lea yeux fixés sur les enseignements dont suit la teneur :
a L Entretenir la nation russienne dans un état de guerre continuelle, pour tenir le soldat aguerri et toujours en haleine; ne le laisser reposer que pour améliorer les finances de l'État, refaire les armées , et choisir les moments opportuns pour l'attaque ; faire ainsi servir la paix à la guerre et la guerre à la paix, dans l'intérêt, de l'agrandissement et de la prospérité croissante de la Russie.
« IL Appeler par tous les moyens possibles , de chez les peuples les plus instruits de l'Euro^ile, des capitaines pendant la guerre et des savants pendant la paix, pour faire profiter la Russie des avantages des autres pays , sans lui faire rien perdre des siens propres.
« III. Prendre part en toute occasion aux affaires et démêlés quelconques de| l'Europe , et surtout à ceux de l'Allemagne qui , plus rapprochée, intéresse plus directement.
« IV. Diviser la Pologne en y entretenant le trouble et les jalousies continuelles ; gagner les puissants à prix d'or; influepcer les diètes, les corrompre afin d'avoir action sur le3 élections des rois ; y faire nommer ses partisans, lies protéger ; y faire entrer les troupes russiennes et y séjourner jusqu'à l'occasion d'y demeurer tout à fait. Si les puissances voisines opposent des difficultés, les apaiser momen-
tanémeDt en loorcelaot le pays jusqu'à ce qu'on puisse repreudre ce qui aura été donué.
c( y. Prendre le plus qu'on pourra à la Suède et savoir se faire attaquer par elle pour avoir prétexte de la subjuguer» Pour cela, Tisoler du Daaemark et le Danemark de la Suède , et entretenir avec soin leurs rivalités.
a VI. Prendre toujours les épouses des princes russes parmi les princesses d'Allemagne, pour multiplier les alliances de famille, rapprocher les intérêts et unir d'elle-même TÂlIemagne à notre cause en y multipliant notre influence.
« YII, Rechercher de préféreuce Talliance de TAugleterre pour le commerce, comme étant la puissance qui a le plus besoin de nous pour sa marine et qui peut être la plus utile au développement de la nôtre; échanger nos bois et autres productions contre son or, et établir entre ses marchands, ses matelots et les nôtres des rapports continuas qui formeront ceux de ce pays à la navigation et au conunerce»
« VIII • S'étendre sans rel&obe vers le nord le long de la Baltique, ainsi que vers le sud le long de la mer Noire.
H IX* AppUOGBEA tE VIM P0SSI9LE PS GONSTANTlAoPLB BT DES
Ii^DES* Celui qui y régnera sera le vrai souverain du monde. En conséquence, susciter des guerres cootinuflles tantôt au Turc, tantôt & la Perse ; établir des chantiers sur la mer Noire, s'emparer peu à peu de cette mer, ainsi que de la Baltiquet ce qui est un douUe point nécessaire à la réussite du projet; biter la dficadûnee de k Perse ; pénétrer jusqu'au golfe Persique; rétablir, si c'est possible^ par la Syrie, l'ancien commerce du Levant, et avancer jusqu'aux Indes, qui sont l'entrepôt du monde.
c( Une fois là, on pourra se passer de l'or de l'Angleterre.
« X. Rechercher et entretenir avec soin l'alliance de l'A^utriche ; appuyer en apparence ses idées de royauté futpr^.çur l'Allemagne, et exciter contre elle, par-dessous main, la j^ousiejdes. princes. Tâcher de faire réclamer les secours de la. Russie par leS| fujasou par les autres et exercer sur le pays une espèce de prpteçl^ion qui prépare la domination future «
« XI. Intéresser la maison d'Autriche à chasser le Turc de l'Europe et neutraliser ses jalousies lors de la conquête de Constantinople, soit en lui suscitant une guerre avec les anciens États de l'Europe, soit en lui donnant une portion de la conquête qu'on lui reprendra plus tard.
« XIL S'attacbu ▲ «iONUk ADvouâ nu soi tob» t» Gascs néoMS on acuisaujiQusa qui waï réiwidtt» soit dMa k Hoiifrie^ soit dans le Midi de la Pulogn^; m fmé \mt CMtre, leur appui, et ÉTiULin
I/âVANCE une prédominance CNITEBSELLE PAR UNE SORTE DE ROYAUTÉ
ET DE SUPRÉMATIE SACERDOTALE : 06 seront autant d'amis qu'on aura chez chacun de ses ennemis.
cf XIÏI. La Suède démembrée, la Perse vaincue, la Pologne subjuguée, la Turquie conquise, nos armées réunies, la mer Noire et la mer Baltique gardées par nos vaisseaux, il faut alors proposer, séparément et très-secrètement, d'abord à la cour de Versailles, puis à celle de Vienne, de partager avec elles Tempire de Tunivers.
« Si Tune des deux accepte, ce qui est immanquable en flattant leur ambition et leur amour-propre , se servir d'elle pour écraser l'autre, puis écraser à son tour celle qui demeurera, en engageant avec elle une lutte qui ne saurait être douteuse, la Russie possédant déjà en propre tout l'Orient et une grande partie de l'Europe.
« XIV. Si, ce qui n'est pas probable, chacune d'elles refusait l'ofire de la Russie, il faudrait savoir leur susciter des querelles et les faire s'épuiser l'une par l'autre. Alors, profitant d'un moment décisif, la Russie ferait fondre ses troupes, rassemblées d'avance, sur l'Allemagne, en même temps que deux flottes considérables partiraient l'une de la mer d'Azof et l'autre du port d'Archangel, chargées de hordes asiatiques, sous le convoi des flottes armées de la mer Noire et de la mer Baltique, s'avançant par la Méditerranée et par l'Océan, elles inonderaient la France d'un côté , tandis.que l'Allemagne le serait de l'autre, et ces deux contrées vaincues, le reste de l'Europe passerait facilement et sans coup férir sous le joug.
« Ainsi peut et doit être subjuguée l'Europe 1 »
Quatre femmes continuent Pierre !•'. Catherine l'«. — Anne Petrowna .— Elisabeth.
— Assassinat de Pierre III. — Catherine dit le Grand. — Nouvelles guerres contre les Turcs. — Conquête de la Crimée. — Traité de Kaïoardji. —Souwaroff. —Traité de Jassy. — Partages de la Pologne. — Paul I«'. — Sélim UI. — Les Français en Egypte. — Paul I«' assassiné. — Alexandre. — Révolte des janissaires. — Sélim étranglé. — Mustapha étranglé. — Traité deBucharest. — Insurrection d^la Grèce.
— La Turquie novice en diplomatie. — Traité d'Andrinople. — Anéantissement de la nationalité polonaise. — Mort d'Alexandre. — Nicolas lui succède. — Nouveau Coup d'œil sur la marche envahissante de la Russie.
Après la mort naturelle ou violente de Pierre I«r, le trône de Russie fut successivement occupé par des femmes viriles et des princes e£féininés. Presque toutes les impératrices avilirent la couronne par les
plus honteux excès, et, selon leurs nouveaux caprices, donnèrent au peuple des tyrans dans la personne de leurs favoris.
Un crime abrégea, croit-on , les jours de Catherine, qui ne régna que deux ans. Voici comment l'historien Yillebois résume le règne de cette princesse :
m Je dirai qu'elle gouvernâmes peuples avec plus de douceur que son mari, tout en suivant ses règles etmcucimes de gouvernement; qu'elle montra un rare courage et une valeur peif commune dans les perr sonnes de son sexe ; qu'elle se plaisait dans le bruit des armes et dans la vie des camps, où elle a\'ait toujours accompagné le tzar; que peu de personnes piquaient un cheval avec plus de grâce qu'elle; que, par un goût extraordinaire pour la navigation et la marine, elle se donnait, presque tous les dimanches «et fêtes , le spectacle d'un combat naval ; qu'elle visitait souvent les arsenaux et les ateliers de son amirauté, et qu'en 1726, si son conseil ne s'y fôt opposé fiM'mellement, elle eut monté sur sa flotte pour aller en personne combattre celles d'Angleterre et de Danemark combinées, qui étaient venues arrogamment mouiller dans la rade de Revel, sous prétexte de pacifier les affaires du Nord. »
Cette princesse, qui ne savait ni lire ni écrire, n'ignorait pas l'art d'aimer. En deux ans , elle donna publiquement deux successeurs à l'infortuné Moens de la Croix, qui lui avait donné plus que sa vie, son honneur, car devant le tribunal chargé de le juger, il s'était, quoique innocent, accusé de malversations entraînant la peine capitale.
Sous lerègne d'Anne Petrowna, ou plutôt sous celui de Biren, paysan de Courlande , qui succéda dans le lit de cette princesse au célèbre maréchal de Saxe, la Russie, après plusieurs campagnes contre les Tartares et les Turcs, se vit réduite, en 17iM), au sacrifice de toutes ses conquêtes sur la mer Noire, sur les Palus Méotides et sur le Pont- Euxin. Elle futégalement obligée de céder au fameux Thomas Khouli- Khan, qui ravageait l'Asie, les provinces de Perse conquises à grands renforts d'hommes et d'argent par Pierre I«»".
Cependant, en 1731, la petite et la moyenne horde des Kirghis- Kaisacks s'étaient soumises à l'empire moscovite, qui, en 1738, s'accrut de l'extrémité septentrionale de la Sibérie récemment découverte, en sorte qu'à la mort d'Anne Petrowna, l'étendue de la- Russie était de 325,567 milles géographiques.
Sous la faible et voluptueuse Elisabeth , se perpétua l'ère du favoritisme et des conspirations de palais. Cette princesse, qui mettait en évidence ses amants, tenait secret son mariage avec un obscur maître de chapelle. Elle avait une crainte superstitieuse de tout ce qui rappelle l'idée de la mort, ce qui fit que, pendant son règne, il y eut moins de meurtres et d'exécutions. Elle se contentait de faire, sous
ipielqod prétexte 5 admiaistrer le knout aux femmes qui avaient le malheur de la sur(>asaeî ea beauté. C'est ainsi que la charmante et sfûrituelle madameLapoukhin, exposée nue aux regardsde la populace, eut le corps dédiiré par le terrible instrument de torture. On coupa ensuite la langue à cette infortunée, qui fut jetée au fond de la Sibérie.
Elisabeth, que le synode des prêtres russes avait déclarée chef suprême de la religion, mourut épuisée par ses débauches. A Tempire son règne ajouta la peovibce de KLymmenegard , cédée par la Suède à la suite d'une eampagne malheureuse pour cette puissance.
Après avoir déposé , puis fait k la fois empoisonner et étrangler Pierre III, soa débile époux, qui avait suecédé à Elisabeth, Catherine II s'occupa de réaliser le âoubleproiet que couvait son ambition : le démembrement delà Pologne et Tagrandissement de la Russie vers rOrient
En 1778, fut accomplie la grande iniquité du xviu® siècle. Des rois se partagèrent un peuple G<Mnme on se partage un troupeau. Dans le dépècement de la Pologne, la Russie s'adjugea une partie de la Lithuanie, les provinces de Mohilew et de Witepsk , et gagna 1,800,000 sujets. Ce scandaleux traité prépara l'anéantissement politique de la nation polonaise.
Les Russes, ayant massacré par surprise dans la petite ville deBalta une garnison ottomane, le sultan Musts4)ba leur déclara la guerre. Après des alternatives de revers et de mem$ , l'armée de la tzarine battit les Tudcs sar les bords du Dniester, prit Choczim , et , pénétrant en Moldavie et en Valadûe, s'empiura des villes de Jassy» de Gallatsch et de Sucharesk
En même temps, partaient des ports de la Baltique deux escadres russes destinées ^ l'une à insurg:er la Morée, l'autre à &Mrcer les Dardanelles. L'impératrice .annonçait haiitement l'intention de faire de Constantinople le siège de son empire, devenu le {dus vaste et le plus puissant de l'univ^s. L'insurrection fut étouffée^n Grèce par le pacha de Bosnie; mais les deux escadres russes avaient pu opérer leur jwction. Dans la iiaie de Tehaemé, elles livrèrent à la flotte ottomane un combat acharné. Criblés de boulets, les deux vaisseaux amiraux s'engloutirent en même temps. Des brûlots s'attachèrent aux vingt-iquatre bâtiments turcs ^ qui Iaus, aaas exception, furent dévorés par les flammes. La nouvelle de ce grand désastre plcnigea le divan dans la consternation ; les Russes auraient pu profiter de ee moment de stupeur pour &mcbir le déiroit mal dé&ndu psr des forts à moitié ruinés et venir sous les murs du sérail dicter leurs eondîtions; mais une rivalité eatce les deux cookmttidaiita de kur flotte sauva l'empire otto^ man. L'un do 0» amica«ix , r£coesais Elpbiittloa« brisaide dépit son vaisseau sur un écueil et retourna en Angleterre. Quoique stérile, o^tte
victoire navate causa la plus graadç joie à Catherine» dont les lourds vaisseaux avaient excité le sourire de TEurope, Elle doubla l'éclat de cette action navale par Tingénieuse simplicité de la réeompefise* Chaque officier, chaque marin, chaque soldat, mcHité sur les vaisseaux russes reçut, avec le droit de la porter, une médaille sur laquelle on lisait d'un côté Tchesmé^ et de l'autre : J'y étai&. Malgré la révolte de la Syrie et de l'Egypte qui leur donnait de belles chances, les Russes restèrent dans l'inaction de ce côté. Une de leurs armées tenta d'en* vahir par la Géorgie les provinces s siatiques soumises à la domina* tion turque, mais elle fut repoussée par le pacha de Trébisonde, et Ton dut renoncer à ce dessein gigantesque.
La conquête de la Crimée, accomplie en 1771 an milieu de la paix, par une trahison et au prix du massai^e de 30,000 Tartares, fiH l'un des plus remarquables événements du ràgnede Catherine. A cette contrée qu'elle v^aait de désoler, elle restitua son antique beau nom de Tauride* Klle voulut y faire un voyage, et son fotori Potemkia établit des deux côtés du Dnieper, sur le passage de son oigoeilleuse maîtresse, une sorte de décoration d'opéra représentant des viUages habités par de joyeuses populations, et sur les derniers plans des villes aux somptueux édifices. Cette &ntasmagùrie évoquée dans un pays misérable coûta plusieurs millions.
Sous Ifi sultan Abdul-Hamid, la guerre de Turquie recommença. 300,000 hommes composant l'armée ottomane furent défaits par le général Romantzoff, sur la rWe gauche du Danube. Les vaincus se ré* fugiàrent dans la ville de Bender, qui se signala par une héroïque dé* fense. U fallut faire le siège de chaque maison. Les spabîs 9 portant en evoupe leurs fenames et leurs enfants, sortirent de la ville, tombèrent sur le camp russe et y firent un grand carnage. L'artillerie les dispersa. Pouf ne pas rester en proie à la brutalité des vainqueurs, les femmes se firent égorger par leurs maris.. Au siège de Bender , la Russie perdit 20,000 soldats.
Le résultat de cette dim^^ne fut le traité sigué à Kajinardîi, dans la tente de Romantaoff, le 10 juillet iTlk. La Porte reconnut l'indé* pendwce de la Crmaée, réservée ea réalité à l'aiabitioa de Catherine qui commençait l'application de ce système de faire déclarer indépen* dants les États qu'elle ne pouvait conquérir, afia d'y exciter ensuite des troubles et de les englober. La Russie obtint la libre navigation de la mer Noire et de l'Bellespont, la possession assurée d'Azof, de Tangarof et d'autres places importantes, avec un corollaire de trente-cinq millions» d'indemnité. Elle restitua la Moldavie et la Valachie, en exi** géant toutefois que les habitants fussent maintenus dans toutes leurs dignités et possessions, et que son ambassadeur fût autorisé à leur swvir auprès du divan d'organe et de défenseur. BUe stipula en mAme
temps une amnistie pour tous les Grecs, mettant ainsi en pratique un autre système, celui du Proteetoratj recommandé dans le testament de* Pierre le Grand, systènie qui est Torigine de la guerre actuelle entre la Russie et la Porte.
En 1T79 , la paix entre les empires russe et ottoman faillit être de nouveau troublée. Les Turcs étaient irrités de ce que la Crimée leur eût été soustraite et du patronage que la Russie s'arrogeait sur la Moldavie et la Valachie. Grâce à la médiation de la France, la guerre n'eut pas lieu, et une convention, conclue à Constantinople, ratifia les principales dispositions du traité de Kaïnardji. *
Cependant Catherine intriguait secrètement pour intéresser les grandes puissances d'Europe à la dislocation de Vempire ottoman. Elle offrit à la France la possession deTÉgyptepour prix de sa coopération à ce démembrement. Cette proposition ne fut pas acceptée. Tout étant préparé, Potemkin, resté ministre , donna l'ordre à l'ambassadeur russe à Constantinople :de n'épargner au divan aucune des humiliations qui devaient rendre la guerre inévitable. Elle fut en effet déclarée. Au début de cette campagne, en 1787, se distingua le fameux Souwaroff qui, dans un corps chétif et souffreteux, alliait à une grande bravoure une horrible férocité. Roumiantsoff s'empara de Koczim sur le Dnieper. L'empereur d'Autriche loseph II , qui avait souscrit aux projets de Catherine, prit Sobach d'assaut, tandis que ses généraux se rendaient maîtres de Doubitza. Sur la mer Noire , les Turcs combattirent avec l'énergie du désespoir; mais, mal commandés, ils perdirent 57 vaisseaux. Les équipages des bâtiments qui s'étaient échoués pour échapper au désastre furent massacrés par Souwaroff. En 1789, Bender tomba entre les mains des Russes. L!année suivante, ils attaquèrent Ismaïl. Ayant reçu l'ordre de prendre la ville en trois jours, Souwaroff donna deux fois de suite l'assaut. Deux fois il fut repoussé. Une troisième fois il s'élança sur ces remparts, au pied desquels étaient étendus 15,000 Russes. La place, emportée enfin, fat livrée à la rage du soldat. 35,000 Turcs y périrent, et Souwaroff put se baigner dans le sang. Le butin fut immense. On transporta en Russie les débris de la population qu'avait épargnés la lassitude du soldat.
En 1791, Repnin, qui avait remplacé Potemkin , prit Bobada, ville riche et commerçante de la Bulgarie, et, à Motzin, dispersa uue.armée turque de 40,000 hommes. Tant de malheurs imposaient à la Turquie la nécessité de demander la paix. Elle n'était guère moins nécessaire à la Russie, dont les finances étaient épuisées et que menaçaient l'Angleterre et la Prusse. Un traité définitif fut conclu en 1792 à Jassy. La Russie avança ses frontières jusqu'au Dniester, ouvrant ainsi lamer Noire à ses provinces polonaises. La Porte lui garantissait le royaume
de Géorgie et les pays voisins y promettait de lui obtenir dans le Caucase les mêmes avantages, confirmait les anciens droits et privilèges des principales villes de la Yalachie et de la Moldavie, et déclarait valables toutes les stipulations précédentes. Ce résultat avait coûté 200,000 hommes à la Russie et 100,000 à TAutriche, son alliée.
Deux ans après, de concert avec rAutriche et la Prusse, Catherine consomma le destruction du royaume de Pologne. On connaît la sublime résistance de ce peuple de héros. Devant ces pages brûlantes e^ douloureuses de l'histoire , quel cœur n'a senti s'accélérer ses battements? Des paysans armés de faux faisaient la moisson de la mortet renversaient des bataillons. Mais que peuvent contre le nombre les miracles du patriotisme? Atteint d'une balle, Thaddeus Kosciusko s'écria en tombant : Finis Poloniœ! Tout était fini en effet. Maître de Varsovie, Souwaroff y faisait des cadavres. 20,000 personnes furent égorgées, et, comme à Ismaïl , l'arrière garde russe piétina littéralement dans le sang« Dans le partage qui suivit, la Russie obtint tout ce qui resfait à la Pologne de la Lithuanie jusqu'au Niémen, aux limites des palatinats de Brzesc et de Nowogrodek, et de là au Bug; elle acquit de même la plus grande partie de la Samogitie avec toute la Courlande et la Semigalle; elle eut en outre le pays de Chelm, dépendant de la Petite-Pologne et le restant de la Volhynie, en tout, 2,000 lieues carrées.
Par le démembrement de la Pologne, fut renversée la barrière que les traités d'Oliva et de Moscou, base du système politique du Nord » avaient élevée entre la Russie, l'Autriche et la Prusse. Antérieurement séparées par de vastes provinces , ces trois puissances se trouvèrent dès lors par leur territoire en contact immédiat.
Enorgueillie de tant de succès, Yautocratice méditait une expédition contre la France pour y étouffer la république , envahissait le Daghestan et préparait la conquête de la Perse. Enfin elle pensait plus que jamais à expulser d'Europe les Osmanlis. L'Autriche et l'Angleterre devaient l'aider dans ces nouveaux plans. Le 6 novembre 1796, le coup de foudre d'une apoplexie anéantit tous ces projets. Catherine dite le Grand avait cessé d'exister.
Ainsi finit cette princesse que des écrivains comblés dé ses présents ont nommée la Sémiramis du Nord et dont le règne ne fut qu'une série de débordements honteux, alternant avec des crimes et quelques actions d'éclat. De son palais, disent les historiens contemporains, elle avait fait l'asile de désordres dont la Rome avilie et dégénérée offre seul l'exemple. Selon Castera, elle avait un sérail d'hommes, un Parc-aux-Cerfs masculin , et près d'elle Potemkin remplissait des fonctions analogues à celles que vers la même époque la Dubarry s'était conférées près de Louis XY. Plus d'une fois Catherine dirigea
le char de l'État dans la bone et dans te sang ; tandis qu^elIe s*occupait à satiefeire son ambition, elle laissa la famipe et la peste décimer ses sujets. Le spectacle de cette conr dissolue exerça sur les mœurs nationales la plus funeste influence, et la corruption acheva la ruine morale de ce malheureux peuple , auquel ses princes s'attachaient à donner seulement un vernis superficiel de civilisation qui pût briller aux yeux de TEurope.
Les orages à travers lesquels nous avons passé ont fait tomber de nos yeux bien des illusions. Aujourd'hui le titre de Grand , accolé à des noms souverains, n*excite que médiocrement notre enthousiasme. Catherine s'imaginait que , par des dons aux dispensateurs de la renommée, elle achèterait d'avance le témoignage de l'histoire. Elle se trompait. A des juges prévenus succèdent d^autres juges que le temps a rendus impartiaux, et souvent Tarrét des contemporains est cassé par la postérité.
Le règne de C^herine II portaFétendue de la Russie à336,d&& milles géographiques.
Les succès de la république française contre la coalition engagèrent, en 1796, la Porte Ottomane à faire cause commune avec son ancienne et fidèle alliée, et à repousser les prétentions de la Russie. Paul lor, qui avait succédé h Catherine , demandait en effet le libre passage des Dardanelles pour ses vaisseaux, une nouvelle indemnité etTexpulsion des Français et des Polonais de toutes les provinces de la Turquie. L'ambassadeur du sofl de Perse sollicitait alors du divan des secours contre les Russes qui dévastaient cet empire. L'expédition d*Égypte en 1798 détruisit la cordiale entente qui existait entre la Porte et la France. S'imaginant que ce formidable armement, dont le but échappait à la pénétration, pouvait être destiné à soulever la Mo- . rée, le sultan Sélim III se hâta de signer la paix avec la Russie et de s*unir à la coalition ; conjointement avec ses nouveaux alliés , il fit évaeuer l'Egypte par les débris de Tarmée française, que l'assassinat de Kléber avait laissée sans dh^ection.
Profitant de ta douceur de caractère qui portait le sultan Sélim à se maintenir en bon accord avec toutes les puissances, la Russie s^avait^ çait , s'avançait toujours , par un mouvement lent mais continu , vers Gonstantinople. Sans qu'on y eût pensé le moins du monde, il se H*ouva qu'en 180<^ elle s'était emparàe du fort d'Anacria sur les rives du Phase, et qu'elle avait construit une autre forteresse sur le Ponl^^ Euxin. Dès lors^ établie entre la mer Noire et la mer Caspienne, eDe menaçait à la fois la Perse et la Turquie d'Asie. A la veille de faire la guerre à la France, elle proposa au Grand Seigneur un traité d'alliance offensive et défensive, à la signature duquel elle mit la condition suivante : Tous U$ sujets musulmans professant la religion grecque
neront désormais placés sous la protection immédiate de la Russie, de sorte que toutes les fois qu'ils seront molestés^ la Porte sera tenue de faire droit aux réclamaXions delà cour de Saint-Pétersbourg.
 la lecture de cette phrase, le sultan Sélim, voyant enfin dévoilés les projets de cette puissance usurpatrice, qui depuis deux siècles grandissait comme le mauvais génie de TOrient, ne put, assure- t-on, retenir ses larmes et s'écria : « Bel empire des croyants, paradis de la terre, c'est fait de toi I »
Les membres du divan qui n'étaient pas vendus à la Russie s'assemblèrent autour de leur souverain en déclarant que, plutôt que de signer ce honteux traité, il fallait s'ensevelir sous les ruines de Starn* boul. Cependant les choses étaient arrivées en Turquie à un tel état , que la résistance n'était pas possible, et la révolte du pacha de Trébisonde augmentait les perplexités du divan. Mais à ce moment , Napoléon victorieux venait d'entrer dans la capitale de TÂutriche. Contraint de marcher au secours de son allié, Alexandre, qui avait remplacé iur le trône de Russie Paul 1<^% son père, assassiné, conclut avec la Porte une nouvelle trêve de huit aiinées sur les bases du traité de
£n 1807, la Turquie refusa de faire partie de la quatrième coalition contre la France. Une armée russe de 35,000 hommes entra en Molda ie. L'Autriche soutint ce mouvement, et une flotte anglaise, forçant ViS> Dardanelles, brûla l'escadre turque mouillée devant Gallipoli. Avôc rai(b il 5 l'ambassadeur français, le général Sébastiaui, le sultan opposa une énergique résistance, et lamiral Duckworth fut contraint de se retirer.
Agissant vigoureusement sous l'impulsion du général français, Tarmée ottomane expulsait les Russes, et déjà la Valachie était reconquise, lorsque Constantinople fut le théâtre d'insurrections successives dont le contre-coup agita tout l'empire.
Prince éclairé, Sélim III préludait aux réformes que devaient accomplir Mahmoud II^ son successeur, et le sAltan actuel , Abdul-Medjid. Comprenant que, pour se donner un point d'appui dans cette courageuse entreprise , il devait commencer par réorganisA* la force militaire, il créa une milice nouvelle, exercée à l'européenne par des instructeurs français. Cette troupe ayant battu les Albanais soulevés , la jalousie des janissaires éclata. A caui^e de son amitié pour la France, Sélim était odieux aux puissances rivales. Elles excitèrent par leurs agents les passions populaires, qu'un mufti fanatique acheva de déchaîner. Sélim fut déposé, puis étranglé. Le même sort fut subi par Mustapha IV, son successeur, par l'ordre duquel avait été accompli le meurtre ; mais avec Mahmoud II monta sur le trône la vengeance qui devait plus tard, le 13 juin 1826, anéantir les janissaires.
Pendant quinze mois, ces sanglantes péripéties furent comme une fièvre de l^empire ottoman , et laissèrent le champ libre aux Russes, qui reprirent la Valachie et s'établirent solidement dans les provinces danubiennes.
En 1809,1a guerre se ralluma. Âpres avoir essuyé quelques revers, les Turcs gagnèrent une bataille dans laquelle 10,000 Russes tombèrent sous le sabre des janissaires et des Albanais. Cet échec obligea le prince Bagration, commandant Tarmée moscovite, à évacuer la Bulgarie.
Les opérations recommencèrent au printemps de Tannée suivante, et les Russes pénétrèrent jusqu'à Schumla, ville située à l'entrée du mont Balkan, autrefois mont Hémus et, par sa position, regardée comme les Thermopyles de la Turquie. En effet, Schumla se trouve former le point d'intersection des routes de Roustchouk, SUistrie, Ismaïl, Varna, et des autres ports de la mer Noire. A la suite de ces revers, la Porte signa, en 1812, le traité de Bucharest, confirmant en masse les conventions précédentes. Cependant elle avait alors beau jeu contre la Russie, qui retirait à la hâte les principales divisions de son armée, pour les opposer à l'invasion de Napoléon victorieux. Mais dans les négociations, le turban ne savait opposer aux manœuvres cauteleuses de son adversaire qu'une candeur à laquelle Napoléon donnait un autre nom.
Dans tous ses traités avec la Porte, la Russie s'était montrée jalouse à l'excès de maintenir le principe de son droit de protection sur les Grecs , ses coreligionnaires. Nous avons vu que dès le temps de Catherine le Grandy des tentatives avaient été faites pour soulever le Péloponèse et la Morée. Les ferments déposés alors au sein de la nation grecque s'y étaient lentement développés. En 1821, eut lieu l'explosion^ et Alexandre Ypsilanti lança son manifeste contre la Porte. Nous n'essaierons pas de raconter cet épisode des antiales européennes. Ces choses-là sont dans la mémoire de tout le monde. Après avoir tantôt épousé, tantôt déserté la cause des Grecs, le tzar Alexandre fut emporté par le typhus. Le grand-duc Nicolas, qui lui succéda, signa, le 6 juillet 1827, conjointement avec la France et l'Angleterre, le traité de Londres par lequel la Grèce fut définitivement détachée de l'empire ottoman.
Quelques mois après, en février 1828, la Russie termina par le traité de Turkmantschaï la guerre que, sous un mauvais prétexte, elle faisait à Tempire persan. En protestant, selon son habitude, contre tout désir d'agrandissement, elle prétendit que les limites des deux États devaient être fixées d'une manière stable par la ligne de l'Araxe, et^ en conséquence, elle se fit céder les riches provinces d'Erivan et de Nukchivan,sanscomptercinquantemillionsqu'Blleexigea pour ses frais*
Par le traité de Turkmantschaï, la Perse s'engageait formellement à n'entretenir aucune marine sur la mer Caspienne. Déjà en 1814., le traité de Gulistan avait assuré à la Russie le privilège exclusif de posséder des vaisseaux sur cette mer.
Parvenu de ce côté à ses fins, Nicolas se tourna de nouveau vers la Porte, fit naître un casus belli et se mit lui-même à la tête d'une armée formidable avec laquelle il ouvrit la campagne.
Dans cette guerre, les plus funestes revers furent essuyés par la Turquie. Le divan se vit obligé de signer le traité d'Andrinople par lequel Nicolas obtint Anapa et Poti , une étendue considérable des côtes de la mer Noire, une partie du pachalick d'Akhilska, les forteresses d'Akhilska et d'Akhilkhillaki,et les îles formées par les bouches du Danube. Le tzar exigea la destruction de la forteresse turque de Georgiewa et l'abandon de la rive droite du Danube à la distance de quelques lieues de ce fleuve. Il essaya d'établir une séparation entre la Moldavie, la Valachie et la Turquie à l'aide de règlements sanitaires faits pour lier ces principautés à la Russie; il éloigna des provinces turques l'Asie des milliers de familles arméniennes qu'il fit passer sur son territoire comme il avait fait peu de temps avant en Perse. Des districts entiers restèrent sans population, et dans cette émigration forcée, les routes se trouvaient jonchées de cadavres de femmes, d'enfants^ de vieillards, tués par la fatigue et la maladie.
Aff'ranchie par le traité d'Andrinople de la guerre avec la Tiirquie, la Russie employa l'argent qu'elle venait de se faire donner, toujours comme indemnité, à préparer la conquête de la principauté de Khiva , sur les bords orientaux de la mer Caspienne. Elle avait réuni à cet effet à Orembourg une armée qu'elle fut obligée d'employer contre la Pologne, où venait d'éclater une terrible insurrection.
Jusqu'à ce que la Pologne eût été entièrement dévorée par l'ogre insatiable auquel l'abandonna la lâcheté de l'Europe, la Turquie n'entendit pas parler de son éternelle rivale. Mais bientôt une révolution ébranla l'empire ottoman. Le pacha d Egypte, Méhémet Ali, s'était révolté et avait envahi la Syrie et une partie de l'Asie-Mineure. La Russie offrit son appui intéressé au divan qui, ne pouvant tirer des autres puissances européennes aucun secours, se vit forcé de l'accepter. La flotte moscovite franchit les Dardanelles et pour la première fois vogua dans le Bosphore. Mais la Russie laissa aux puissances, qui se virent obligées d'intervenir, le soin d'imposer des limites au pacha victorieux. Une fois le péril écarté, elle retira son armée et sa flotte, et par le traité d*Dnkiar-Skelessi, elle extorqua le prix de son assistance illusoire. Ce traité créa une alliance offensive et défensive, par laquelle la Turquie se trouvait dans l'obligation de fournir des secours maté; riels à la Russie si celle-^i se trouvait attaquée, et la Russie à son tour
se chargeait de protéger à l'avenir la Turquie contre tous ses ennemis. Par un article secret ou plutôt additionnel, la Turquie , au lieu de secours militaires à fournir à la Russie, s'engageait à fermer aux vaisseaux de guerre étrangers le passage des Dardan^-lles. Le traité d'Unkiar-Skelessi procurait virtuellement à la Russie un protectorat surTempire ottoman.
Mous terminerons ici le résumé rétrospectif nécessaire pour Tintelligence de la crise actuelle. Les mouvements politiques qui depuis le traité d'Unkiar-Skelessi ont, sous le nom de question d*Orient, excité Tattention de l'Europe, ne conservent pas assez d'importance pour que^ dans un ouvrage d'un cadre aussi restreint, il soit utile de s'y arrêter.
Avant d'entrer au cœur des événements qui se passent sous nos yeux, retournons-nous une fois encore et essayons d'embrasser d'un coup d'œil les agrandissements successifs de la Russie.
Ivan lei*, grand-duc de Moscou^ peut être regardé comme le fondateur de l'empire russe, qui, à sa mort, avait une étendue de i8,'20â milles géographiques.
Ses successeurs , Ivan II, Pierre I^^^ et Catherine II, portèrent le territoire à 329,31 5 milles.
Depuis cette époque la Russie n'a cessé de s'étendre. Les acquisitions qu'elle a faites sur la Suède sont plus cousidérablesque tout ce qui reste de cet ancien royaume; celles sur la Pologne égalent en étendue tout l'empire d Autriche; le territoire ravi à la Turquie en Europe équivaut à toutes les possessions de la Prusse, moins les provinces rhénanes; les conquêtes russes sur la Turquie en Asie égalent en dit mension les petits États de l'Allemagne, les provinces rhénanes de la Prusse, la Belgique et la Hollande réunies; les pays arrachés à la Perse approchent de l'étendue de l'Angleterre; ceux acquis en Tartarie renfermeraient la Turquie d'Europe, la Grèce, l'Italie et l'Espagne; enfin, tout ce qu'elle s'est approprié dans le cours de soixantequatre années, dejpujs i772, surpasse en étendue et en importance son empire entier en Europe avant cette époque. En deux tiers de siècle elle a poussé ses frontières de trois cents lieues vers Vienne, Berlin, Dresde, Munich et Paris; elle s'est rapprochée de cent soixante-dix lieues de Constantinople ;.elle s'est emparée de la capitale de la Pologne et, en fortifiant l'île d'Aland , elle s'est établie à peu de distance de la capitale delà Suède dont, à Tavéncment de Pierre l^'^ elle se trouvait éloignée de plus de cent lieues. Elle s'est avancée enfin de près de quatre cents lieues vers les Indes ainsi que vers la capitale de la Perse, et par la Tartarie elle touche immédiatement à la Chine.
Ces conquêtes, poursuivies avec la plus incroyable ténacité par les armes ou par les intrigues, ne sont-elles pas une preuve de l'authen-
ticité du testament politique de Pierre l^^^? Ne font-elles pas craindre la réalisation de cette domination universelle à laquelle seule pourrait s'opposer Tunion sincère et cordiale des nations civilisées?
La question des lieux saints. — Elle n'est qu*un prétexte aux envahissements de la Russie. — État actuel de la Palestine. — La mer Morte. — Les villes maudites. — La vallée de Josaphat. — Nazareth. — Le féroce Bibars. — Le mystère de T Incarnation. — La crèche de Bethléem. — Le Thabor. — Le Jourdain — Les saules. — Super flumina Ba^y'onis. — Tibériade. — Cana et Teau changée en vin. — Jaffa.
— L'arche de Noé.— Hirdm et Salomon.— Jérusalem. — Le saint sépulcre. — L*évêque du ft'u.— Là ruine de Jérusalem sous Titus.— Les prophéties.— Les signes célestes. — La ville sainte au pouvoir des infidèles.— Les croisades.— Le royaume de Jérusalem — Les pèlerinages. — Historique des faits d'où découle le droit des Latins sur le saint sépulcre. — Curieux firrnan du sultan Osman, fils d*Acmat.— Mauvaise foi des Grecs.— Incendie du baint sépulcre.— Vol de l'étoile des mages.
— Mgr Valerga , patriarche latin actuel de Jérusalem. — Court résumé de la question.
La question des lieux saints , le protectorat : voilà le double prétexte dont la Russie se sert pour essayer de voiler, dans la crise actuelle, ses projets d'envahissement. Nous allons exposer aussi lucidement que possible ces questions embrouillées à dessein et faire, pour ainsi dire, toucher au doigt et à l'œil Toriglne du différend dont s'émeuvent les puissances européennes.
Enclavée entre la Méditerranée, l'Arabie et les pachaliks d'Acre et de Damas, la Palestine, aujourd'hui au pouvoir des Turcs, et faisant partie de la Syrie, contient tous les lieux oit se sont passés les principales scènes de la vie de Jésus-Christ, oii se sont accomplis les grands mystères de la religion chrétienne. Elle renferme la mer Morte, où ont été englouties les villes maudites; la vallée de Josaphat, oii seront jugés tous les hommes, oii se fera entendre le terrible signal , tuba mirum spargens sonum; la vallée de Josaphat, vaste nécropole où, de tous les points du globe, les Juifs viennent apporter les ossements de leurs frères, et mille petites localités qui portent de grands noms.
C'est d*abord Nazareth , où Tange Gabriel vint annoncer à Marie qu'elle serait mère d'un Dieu.
Nazareth, dit dans une de ses lettres Mgr Valerga, patriarche actuel de Jérusalem , dont le zèle pour le troupeau confié à ses soins est infatigable, Nazareth, ville autrefois sans gloire et sans souvenirs, ville qui , selon l'énergique expression de Nathanaêl , n'avait produit rien qui vaille, n'est devenue célèbre dans les fastes de la religion (Jue par l'incarnation du Verbe et par le séjour du Christ et de sa mère. L'impératrice sainte Hélène y fit élever une magnifique église , plusieurs fois détruite par les musulmans, et dont celle qu'on voit aujourd'hui n'occupe qu'une partie. Au temps des croisades, Nazareth reprit une certaine importance; elle eut, à cette époque, un archevêque dépendant du patriarche de Jérusalem, et devint la métropole de plusieurs cités aujourd'hui disparues. Vers le milieu du xiii» siècle, un esclave syrien, Bibars, s'éleva par sa valeur, ses talents et surtout par ses crimes , à la dignité de sultan des mamelouks. La Syrie était alors disputée à la fois par les Tartares et par les chrétiens. Bibars chassa les Tartares, réduisit les chrétiens à s'enfermer dans Saint- Jean-d'Acre, renversa, en 1263, la maison qui passait pour avoir été habitée par la Vierge Marie, et détruisit la grotte où, selon la tradition, s'était opéré le n\ystère de l'Incarnation. Dès lors Nazareth ne fut plus qu'un amas de ruines, surtout depuis la translation miraculeuse de la sainte case en Dalmatie, le 10 mai 1291 , puis de Bauniza à Becanati,et enfin, quatre ans après, à Lorette. Bibars était mort empoisonné en 1277. Ses exploits l'ont fait surnommer par les musulmans AboU'Foutouh ou père de la victoire.
A la prière des franciscains et du consul que la France entretenait à Saida, autrefois Sidon, Fakkerdin permit, en 1620, à ces religieux de restaurer à Nazareth l'église et le couvent; cependant ce n'est que plus tard que ces deux édifices furent reconstruits dans l'état où on les voit actuellement. Aujourd'hui comme par le passé, les Latins ont la possession exclusive de ce sanctuaire , dont jamais cependant l'entrée n'est refusée aux pèlerins des communions dissidentes.
Nazareth s'élève en espèce de gradins sur les flancs sinueux d'une colline blanchâtre, située au sud-ouest d'un bassin qui va se perdre d'une manière un peu abrupte dans la plaine d'Esdrelon ou de Mageddo. Les maisons, bâties irrégulièrement, n'ont rien de remarquable. Les principales rues de cette bourgade serpentent, montent et descendent sur les rampes de la montagne^ percée'd'un assez grand nombre de grottes naturelles. 11 n'y a de constructions importantes que le couvent et l'église ; les autres lieux de dévotion n'ont rien qui les distingue.
L'églisC; un peu irrégulière, renferme le lieu où était bâtie la mai«
son de la mère de Dieu et la grotte attenante à cette habitation. La tradition constante et invariable du pays veut que ce soit dans cette même grotte que Marie conçut , comme dit saint Bernard , par son humilité, après avoir plu par sa virginité : Yirginate plaçait y humilitàteconcepit. Au-dessous du chœur, se trouve la chapelle souterraine, au fond de laquelle s'élève Tautel qui rappelle Tincarnation du Fils de Dieu. On lit, gravées sur le marbre du pavé, ces divines paroles : Verbum caro hic factum est.
Puis, c'est Bethléem, avec le touchant souvenir de son étable, puis leThabor, qui se dresse vers le ciel comme un autel sublime, élevé de 1,800 pieds au-dessus de la Méditerranée, isolé de tous côtés, si ce n'est vers le nord, oîi il touche par sa racine aux riantes montagnes de la Galilée, le Thaboroii le Père éternel fit retentir sur son fils transfiguré aux yeux de ses disciples éblouis cette voix solennelle : Ipsum audite!
Du sommet du Thabor, on contemple le lac argenté de Tibériade, le fleuve sacré du Jourdain, l'immense plaine d'Esdrelon, le grand et le petit Hermon, les montagnes de Gelboë, les chaînes bleuâtres de la Samarie^ Naïm, Endor,Cana et tant d'autres lieux célèbres dans l'histoire évangélique.
Le regard embrasse la route que suivirent les tribus emmenées captives; Ton distingue quelques descendants de ces saules aux branches desquels les Israélites suspendaient leurs harpes muettes, et Ton se remémore les mélancoliques paroles du beau cantique : Super flumina Baby lonis
Assis sur les bords de TEuphrate, Un lendre souvenir augmenta nos douleurs; Nous pensions à Sion dans celle terre ingrate, Et nos yeuY, malgré non?, laissaient tomber des pleurs.
Nous suspendîiiies nos cylharès Aux saules qui bordaient ces rivage déserts, Et les cris importuns de nos vainqueurs barbares A nos tribus en deuil demandaient des concerts.
« Chantez, disaient-ils, vos cantiques ! ■
Répétez-nous^ces airs si vantés autrefois, Ces beaux airs que Sion, sous de vastes portiques, Dans les jours de sa gloire entendit tant de fois! »
Comment, au sein de l'esclavage, Pourrions-nous de Sion faire entendre les chants?
Au milieu d'un peuple sauvage ' Redire du Seigneur les cantiques touchants?
Souviens-toi de ce jour (Palarmei, Seigneur, où « par leur joie et leurs cris triomphants, Les cruels fils d*Edom, insultant à nos larmes, S applaudissaient des maux de tes tristes enfants 1
n Détruirez, détruisez leur race! »
Griatenl-ils aux vainqueurs de carnage fumants ; tf De leurs remparts détruits ne laissez nulle trace ; Ahéantissez-en jusques aux fondements ! »
Objets des vengeances célestes, Que les mères en sang, sous leurs toits embrasés, Expirent de douleur en contemplant les restes De leurs tendres enfants sur la pierre écrasés!
cité sainte, ô ma patrie, Chère Jérusalem dont je suis exilé!
Si ton image échappe à mon ftme attendrie, Si jamais loin de toi mon cœur est consolé,
Que ma main, tout à coup séchée, Ne puisse plus vers loi s*étendre désormais, À mon palais brûlant que ma langue attachée Dans mes plus doux transport ne te nomme jamais !
A Tibériade, il existe un hospice desservi par les franciscains. Un seul père demeure dans cette ville pour garder Téglise consacrée à saint Pierre. C'est là, d'après la tradition invariable du pays, que le Sauveur, après sa résurrection, confia au prince des apôtres la conduite et le gouvernement de son Église. Il n'y a qu'une seule famille latine, avec quinze familles grecques catholiques, à peu près 600 musulmans et plus de 1 ,300 Juifs. On sait que ces derniers affectionnent le séjour de Tibériade, qu'ils regardent comme une ville sacrée. Après la ruine de Jérusalem par le fils de Vespasien , les 'plus grands docteurs de la nation se retirèrent à Tibériade, oii plus tard ils donnèrent naissance au texte talmudique. Parmi ces Juifs on compte beaucoup d'Allemands.
Cana est actuellement un misérable village que distinguent encore les ruines assez imposantes de l'église bâtie autrefois pour honorer le premier miracle de Jésus-Christ. L'apôtre saint Simon était de Cana.
C'est à Bethléem que se trouve le principal noyau de la population catholique de la Palestine. La population de Bethléem est de 3,965 âmes, savoir : 2,000 Latins, 1,500 Grecs, 360 musulmans, et 115 Arméniens schismatiques. Pour se maintenir dans leur$ droits et privilèges, les habitants vivent en bonne harmonie entre eux, et font alliance avec les Arabes et surtout avec la tribu des Béthulienset celle d'Abou-
Goch, qui ne manquent jamais de leur porter secours au besoin.
Joppé ou Jaffa est le rendez-vous des pèlerins, de quelque côté qu'ils viennent, soit pour entrer en terre sainte, soit pour en sortir. Cest rtiiver, mais surtout aux fêtes de Pâques, que les pèlerins arrivent en foule en Palestine de toutes les contrées de TOrient. Ces pèlerins sont principalement des Grecs de la Russie, de la Grèce, de TArohipel et des côtes de Syrie, des Arméniens, des Syriens, des Copbtes, des Nestoriens,des Maronites et des Abyssins. lisse mettent en route, selon leur éloignement , en janvier ou en février, et ils arrivent , les uns par la voie de terre, les autres sur de mauvais bàtiifaents où ils sont entassés presque comme les nègres qu'on transporte dans les colonies. Ce ne sont pas seulement des hommes, mais des familles entières qui font ces longs pèlerinages. Des femmes, des filles, des enfants, des vieillards, s'exposent aux mauvais temps, aux privations sans nombre , aux exactions d'une population dont le gouvernement turc n'a pu encore adoucir le fanatisme. Les pèlerins se réunissent par troupes nombreuses , emportent avec eux leurs provisions, leurs nattes, leurs lits, ]eui*s ustensiles de cuisine, qu'ils chargent sur des chameaux, des ânes et des mulets , tandis qu'eux-mêmes cheminent à pied, faisant de petites journées, couchant en plein air et contents de supporter tant de fatigues pour vénérer les lieux saints.
Le nombre des chrétiens qui traversent annuellement les murs de Jafia ne s'élève pas à moins de 12,000. Cette cité, l'une des plus anciennes du monde , puisque quelques auteurs en placent l'origine avant le déluge, a éprouvé les plus grandes vicissitudes et a été témoin des événements les plus tragiques et les plus saisissants. Selon une ancienne tradition, Noé aurait construit à Joppé l'arche qui le sauva lui et sa famille ; Hiram envoyait à JafTa les cèdres que Salomon lui avait demandés pour la construction du premier temple élevé à la gloire de Jehova ; Jonas , rebelle à la voix du Seigneur, s'embarqua dans le port de cette antique cité, oii, plusieurs siècles après, les généreux Machabées eurent à pleurer la mort de plus de deux cents de leurs frères tombés sous le glaive de la trahison.
Joppé fut l'une des premières villes de la Palestine à recevoir la lumière delà foi chrétienne, qu'y porta saint Pierre. Le prince des apôtres y ressuscita Tabith et y eut une vision qui lui fit connaître que les gentils étaient appelés à la connaissance de TÉvangile. Les serviteurs de Corneille y trouvèrent l'apôtre chez Simon le corroyeur. C'est , dit-on , sur l'emplacement de la demeure de ce même Simon que s'élève aujourd'hui une' église de médiocre grandeur, desservie par des religieux espagnols de l'ordre de Saint-François. A l'époque des croisades , saint Louis fortifia Jaffa , et ce fut dans cette ville que ce roi reçut la nouvelle de la mort de la reine Blanche, sa
niëre, Tune des gloires les plus pures de lliistoire de France.
Depuis que la peste a disparu des côtes de Syrie, Jaffa reprend une certaine importance sous le rapport commercial , bien que les bâtiments ^ même ceux d'un faible tonnage, ne puissent pénétrer dans le port , qui est petit et presque entièrement comblé. L'exportation des grains et des huiles prend chaque jour plus de développement. La population de cette ville, estimée à 40,690 âmes , s'est considérablement accrue ces dernières années et tend à augmenter encore , surtout la portion chrétienne , et plus particulièrement les Maronites qui viennent, des montagnes du Liban , s'établir à Jaffa et aux environs, pour se livrer à la culture des jardins et des terres, qui sont d'une admirable fertilité. Il n'est peut-être pas au monde , dit monseigneur Yalerga , de contrée qui se prête mieux aux colonies agricoles que les spacieuses et magnifiques plaines de Saron , d'Esdrelon , de Saint- Jean-d'Acre, de Jéricho et de toute la vallée du Jourdain. Ces solitudes, presque totalement abandonnées , seraient capables de nourrir plus de quatre millions d'hommes.
Jaffa compte une population de 10,690 habitants , savoir : 8,84-0 musulmans, 450 Latins et Maronites, 300 Grecs catholiques ou melchites, iOO Arméniens et Juifs , 1,000 Grecs schismatiques. Quatre sœurs de Saint-Joseph font l'école à soixante-dix filles grandes et petites , latines, maronites, grecques melchites , juives et même musulmanes.
Nous ne croyons pas devoir parler de l'épisode des fastes napo' léoniens dont a été le théâtre la ville-de Jaffa. Gros, le grand artiste 9 mort de désespoir, a fixé sur la toile d'une manière impérissable ce souvenir qui vit dans la mémoire de tous.
Jérusalem est la plus importante des villes saintes. Au temps des croisades, elle fut la capitale d'un royaume éphémère, qui porta son nom, et dont le trône fut occupé par des princes français. Aujourd'hui, les maisons de Jérusalem sont, dit Chateaubriand, de lourdes masses carrées , fort basses , sans cheminées et sans fenêtres; elles se terminent en terrasses aplaties ou en dômes, et elles ressemblent à des prisons ou à des sépulcres. Tout serait à l'œil d^un niveau égal , si les clochers des églises, les minarets des mosquées, les cimes de quelques cyprès et les buissons de nopals ne rompaient l'uniformité du plan. A la vue de ces maisons de pierres renfermées dans un paysage de pierres, on se demande si ce ne sont pas là les monuments confu$ d'un cimetière au milieu d'un désert? Entrez dans la ville, rien ne vous consolera de la tristesse extérieure; vous vous égarez dans de petites rues non pavées qui montent et qui descendent sur un sol inégal, et vous marchez dans des flots de poussière ou parmi des cailloux roulants. Des toiles jetées d'une maison à l'autre augmentent l'obscurité de ce labyrinthe ; des bazars voûtés et infectes achèvent
d'àter la lumière à la ville désolée: quelques chétives boutiques n*é* talent aux yeux que la misère , et souvent même ces boutiques sont fermées dans la crainte du passage d'un cadi.
Jérusalem renferme 15,250 habitants , savoir : près de 7,000 Juifs , 4,900 musulmans, non compris les 1,500 âmes de Siloë en dehors des murs; 2,000 Grecs schismatiques , 1,000 catholiques latins, 50 à 60 Cophtes, 50 Grecs melcbites et WO Arméniens schismatiques. Quant aux Juifs, il en est un grand nombre qui viennent des différents pays de l'Europe , pour terminer leurs jours dans la cité de David et reposer, après leur mort, auprès des cendres de leurs pères. Ceux là sont placés sous la protection des divers consuls établis à Jérusalem. Les Juifs n'ont que trois synagogues , dont une pour les caraïtes ou purs, Juifs qui rejettent les commentaires de la tradition et du Talmud, pour s'en tenir au texte littéral de la Bible, qu'ils interprètent exclusivement d'après les règles de la grammaire.
Le saint sépulcre est une petite église en marbre, située sous l'immense coupole de la grande basilique qui porte son nom. Cet étroit sanctuaire est divisé en deux parties inégales; d'abord, la chapelle de l'Ange , en entrant : elle a dix pieds de long et autant de large; au milieu est une pierre élevée, qui marque la place oii était l'ange , lorsqu'il annonça aux saintes femmes la résurrection du Sauveur : Surrexit^ non est hic. Vient ensuite l'autre compartiment, plus petit que le premier ; il est lui-même divisé en deux parties , l'une oii se tiennent les pèlerins (elle n'en peut recevoir que quatre à la fois, au plus); l'autre occupée par le marbre qui couvre l'espace où le corps du Sauveur fut déposé dans le sépulcre. Autour de ce marbre règne un petit gradin oii sont allumés un grand nombre de cierges. Toute l'étendue de la voûte est remplie par une multitude de lampes, qui se touchent comme les doigts de la main et qui brûlent sans cesse. On répand de temps à autre sur le tombeau une eau de senteur trèsagréable. Presque tout le jour et toute la nuit, ce lieu saint est occupé comme il suit : dès que les Turcs ouvrent l'église , la foule des pèlerins vient y satisfaire sa dévotion , et couvrir de baisers cette pierre plus précieuse que l'or aux yeux d'un chrétien qui a la foi. Quand le concours des visiteurs est considérable , on ne peut s'y arrêter qu'un instanT. Là vous entendez sans c^sse des prières en des langues qui vous sont inconnues. Quand l'église est fermée, sur le soir, les offices selon les différents rites continuent simultanément ou tour à tour; catholiques, schismatiques grecs, schismatiques russes, schismatiques arméniens DU cophtes, chacun remplit son ministère dans la partie du temple ou dans les chapelles qui lui appartiennent. Ces offices sont chantés et très-longs. On peut aisément s'imaginer le bruit qui résulte de ces accents discordants et confus, quand plusieurs rites se trouvent
rfficier ea même temps, et surtout quand le son puissant de l'orgue' des religieux latins vient couvrir et étouffer toutes les voix.
Le clergé grec de Jérusalem se compose d'un patriarche,. qui réside le plus souvent à Constantinople, et de six évoques portant différents titres. L'un d'eux est vulgairement connu sous le nom d'évêqtie du feu, parce que c'est lui qui accomplit, le samedi saint, la cérémonie du feu sacré. Voici en quoi consiste cette pratique :
L'évêque, presque entièrement dépouillé de ses habits, est porté avec enthousiasme sur les bras de ses sectaires. On le jette dans la petite chapelle de l'Ange : la porte se ferme aussitôt, afin que personne, bien entendu/, ne puisse voir comment se fait le miracle. Des trous latéraux se trouvent placés à l'entrée de cette chapelle : c'est par l'un de ces trous que le thaumaturge , ou plutôt le comédien , glisse bientôt un flambeau qu'il vient d'allumer sans effort dans la solitude oii on l'a jeté. A peine le flambeau a-t*il paru , que l'on crie de toutes parts au miracle; chacun s'empresse d'allumer son cierge au flambeau miraculeux , ou à quelqu'un de ceux qui ont été allumés. On agite ces cierges; on se les passe muluellement sous le visage et autour du corps, pour constater la céleste origine de cette flamme qui ne cause aucun dommage. Bientôt des milliers de cierges jettent autant de fumée que de lumière; la fumée s'épaissit; l'air se décompose; on se trouve mal , on crie , on veut sortir du temple; les efforts que l'on fait pour cela rendent bientôt Tissue impraticable; on tombe, on meurt; les plus courageux montent sur les cadavres, et arrivent presque expirants sur la grande place qui précède la basilique.
Les Grecs possèdent à Jérusalem treize couvents avec autant d'églises plus ou moins grandes, indépendamment des sanctuaires communs aux différentes communions. Trois de ces monastères sont habités par une cinquantaine de religieuses grecques ; elles ne sont pas cloîtrées, et ne se livrent ni à l'éducation ni aux œuvres publiques de charité. Dans huit autres couvents on reçoit les pèlerins des deux sexes. Leur nombre , au temps de Pâques , s'élève à cinq mille environ. Les Grecs ont cédé aux Russes les deux couvents de Saint- Miphel et de Saint- Tadr os : le premier sert d'habitation à l'archimandrite et aux pèlerins moscovites; le second est affecté aux femmes.
Les Arméniens ont à Jérusalem un patriarche, deux évêques, trente-cinq moines, trente clercs inférieurs , un séminaire , une dizaine de religieuses, une imprimerie et le magnifique et immense couvent de Saint-Jacques, oiisont reçus les pèlerins de cette nation.
L'historien juif Josèphe a retracé le tableau de la destruction de Jérusalem et de la dispersion des Israélites, l'an 'ÎO de Tère chrétienne. On sait que cette catastrophe avait été annoncée *par les prophètes et pré- * dite par Jésus-Christ.
Quelques jours avant sa mort, le Fils de Dieu, sortant de Jérusalem , fut entouré de ses disciples qui lui firent remarquer la structure du temple, chef-d'œuvre d'architecture et de magnificence. Il leur dit : « Vous voyez tous ces bâtiments; je vous le dis, ils seront tellement détruits, qu'il n'y restera pas pierre sur pierre. »
Une autre fois, étant arrivé près de Jérusalem et jetant les yeux du côté de la ville, Jésus pleura sur elle en disant : « Ah I si tu connaissais au moins, en ce jour qui t'est encore donné, ce qui peut te procurer la paix; mais tout cela est caché à tes yeux. Aussi, viendra-til pour toi des jours où tes ennemis t'environneront de tranchées. Ils t'enfermeront et te serreront de toutes parts. Ils raseront tes murs et te détruiront entièrement , toi et tes enfants qui sont dans tes murs, et ils ne laisseront pas pierre sur pierre. )>
Plus tard , il ajoutait : <c Ce paya sera accablé de maux et la colère de Dieu pèsera sur ce peuple. Us seront passés au fil de Tépée ; on les emmènera captifs dans toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds des gentils. »
Le Sauveur du monde avait annoncé qu'avant de visiter l'infidèle Jésusalem, il ferait paraître des signes au firmament, qu'il y aurait des . tremblements de terre, des pestes, des famines, etc. La plupart de ces signes parurent vers cette époque. Lu plus mémorable famine de ce temps-là fut celle qui, l'an 62, avait désolé, sous le règne de Claude, les provinces les plus fertiles de l'empire romain. Sénèque parle d'un furieux tremblement de terre qui eut lieu en Campanie, Tan 6% et d'un autre qui, en 63, jeta l'épouvante dans la Macédoine etl'Achaïe. Peu de temps avant la chute de Jérusalem, la ville de Smyrne, les îles de Crète, de Samos et de Chio ressentirent de violentes secousses qui répandirent la consternation dans tout l'Orient.
Voici maintenant les signes au firmament:
« Une comète qui avait la figure d'une épée, dit l'historien Josèphe, parut sur Jérusalem durant une année entière. Avant que la guerre fût commencée, le peuple s'élant assemblé le 8 du mois d'avril, pour célébrer la fête de Pâques, on vit à la neuvième heure de la nuit (à 3 heures du matin), pendant une demi-heure, autour de l'autel et du temple, une si grande lumière que l'on aurait cru qu'il faisait jour. Les ignorants regardèrent ce prodige comme d un heureux augure; mais ceux qui étaient instruits dans les choses saintes le considérèrent comme un présage de ce qui arriva depuis. Loi s de la même fête, une vache que l'on menait pour -être immolée fit un agneau au milieu du temple.
« Environ à la sixième heure de la nuit, la porte du temple qui regardait l'orient, et qui était d'airain et si pesante que vingt hommes pouvaient à peine la fermer, s'ouvrit d'elle-même , quoiqu'elle fût fer-
- es —
niée avec de grosses serrures , des barres de fer et des verrous. Les gardes du temple en donnèrent avis au magistrat, qui s'y rendit et ne trouva point dé peine à la faire fermer. Un peu après la fête appelée Xilophoria, le î^7 mai, avant le coucher du soleil, on aperçut en Tair dans toute cette contrée des chariots pleins de gens armés qui entouraient des villes fantastiques. Le jour delà fête de-la Pentecôte, les sacrificateurs qui passaient la nuit dans Tintérieur du temple, pour célébrer l'office divin, entendirent du bruit, et bientôt après une voix qui répéta plusieurs fois : Sortons dHci / »
Ces détails sont confirmés par Tacite :
a II arriva alors des prodiges que ce peuple superstitieux et cependant si éloigné de toute religion n'osait conjurer ni par des sacrifices ni par des vœux. On vit au ciel des armées s'entrechoquer et des armes brillantes. Le temple fut éclairé subitement par un feu descendu des nuées. Les portes de ce temple s'ouvrirent et l'on entendit une voix qui annonçait que les dieux en sortaient, en disant : Les dieux s'en vont I Ce n'était pas une voix humaine qui parlait ainsi , et des tremblements se firent sentir du côté d*oii elle partait. »
Dans l'espace de sept ans, il périt , dans la guerre que les Juifs soutinrent contre les Romains, 1,339,690 personnes. À son retour de Syrie , Titus repassa près de Jérusalem et ne put s'empêcher de verser des larmes sur cette ville quJil avait détruite. Quoique attt^rrés par la ruine de la -ville sainte, les Juifs se consolèrent par l'idée de la rebâtir un jour. Us comptèrent même de là leurs années, et appelèrent cette époque l'ère de la désolation.
Mais quittons la nuit du passé oii nous a, malgré nous, entraîné le fantôme de Jérusalem, et reprenons notre récit.
Le droit de la France au protectorat sur le Calvaire et sur le divin tombeau remonte à l'époque oii les clefs de l'église du Saint-Sépulcre furent envoyées à Charlemagne. Combien de fois depuis cette époque, dit M. Poujoulat, la^Palestine chrétienne est venue nous invoquer, et que de révolutions, quels événements immenses se sont accomplis entre l'Occident et l'Orient I Dès le ix® siècle, Hélie, patriarche de Jérusalem, sollicite notre pitié, nous parle de la pauvreté de ses frères et nous dit que l'huile manque aux lampes du saint tombeau. À la fin du xe siècle, un pape français, Gerbert, qui occupa le siège de saint Pierre sous le nom de Sylvestre II, publiait une lettre oii l'Église de Jérusalem s'adressait à l'Église universelle en termes touchants: « Pourquoi, lui disait-elle, n'aurais'-je pas confiance en vous, mer- « veille du monde, si vous reconnaissez que je vous appartiens î Quoi- « que je sois maintenant renversée, l'univers me doit beaucoup ; j'ai « possédé les oracles des prophètes et des patriarches ; les apôtres , « ces lumières du monde, sont sortis de mon sein; le Rédempteur de
a Tunivers est venu de moi. » Les plaintes montent et grandissent ; rislamisme gagne de proche en proche , et l'explosion des croisades, à la tête desquelles marche glorieusement la France, fait voir à Tuni-^ vers une longue suite d'événements prodigieux. Le sens profbnd de ces guerres héroïques est aujourd'hui connu de tous; il fallait empêcher que l'Europe ne devînt musulmane, et, grâce à l'intrépide initiative de notre nation, la civilisation triompha. Notre épée fonda un royaume français à Jérusalem, comme elle fonda un empire française Constantinople; des princes français occupèrent pendant quatre-vingts ans le trône de David et de Salomon.
A cette époque-là, certes , les lieux saints étaient bien à nous ; nous avions payé du plus pur de notre sang cette glorieuse possession. En 1187, lorsque Jérusalem tomba au pouvoir de Saladin, les conseillers les plus zélés pour Tislamisme lui proposèrent de détruire les sanctuaires vénérés, de faire passer la charrue sur le sol de l'église du Saint- Sépulcre, afin de mettre un terme, disaient-ils, aux pèlerinages chrétiens et à la pieuse ambition des Francs ; mais d'autres reconnurent que cette destruction ne servirait à rien et que, quand même la terre serait jointe au ciel, les nations chrétiennes iie cesseraient pas d'accourir à Jérusalem. Saladin respecta les sanctuaires et permit à quatre prêtres latins de desservir Téglise du Saint-Sépulcre sans payer tribut. Dans les négociations qui suivirent entre Saladin et nos princes, on stipula le libre exercice de la religion chrétienne dans les lieux saints, et le sultan vainqueur donna V église du Saint- Sépulcre au roi de Jérusalem, le roi dépouillé; il lui octroyait aussi la faculté d'entretenir des prêtres francs autour du divin tombeau.
Après Saladin, d'autres sultans, tels que Akmed-Chàh , en 1212, Omar, en 1213, Akmed-Acheref, en 1277, Akmed-Barcout, en 1310, avaient déclaré les Latins possesseurs légitimes des sanctuaires qu'ils occupaient; il prit cependant fantaisie à un sultan, en 134'2, de contester aux Francs la propriété des lieux révérés : que fit alors Robert d'Anjou? C'était un an avant sa mort; il racheta pour de l'argent les lieux saints, dans un contrat passé avec le prince musulman. Le pape Clément VI l'en glorifia dans une bulle. Il est fait mention de ce contrat dans les brevets des chevaliers du Saint- Sépulcre.
Dans tout ce qui précède, il n'est question que des Latins. Ce ne fut qu'au xvie siècle que les Grecs manifestèrent des prétentions sur les lieux saints. En 1517, après la conquête de Jérusalem par le sultan Sélim, les Géorgiens, en possession delamoitiédu Calvaire, demandèrent au prince de les maintenir dans cette situation. Les Géorgiens étaient pauvres ; ils vendirent aux Grecs, à prix d'argent, leur moitié du Gol. gotha. C'est de là que datent les prétendus droits de ces derniers. Mais les véritables droits, les droits des Latins, furent depuis, comme
avant, reconnus et confirmés, non-seulement par des finnans , mais par les traités les plus solennels, notamment par celui de 1535. Le firman rendu par Osman en faveur de Louis XIII, et qui se trouve dans la relation de l'envoyé Deshayes, est d'une telle importance que, malgré son étendue, nous croyons devoir le reproduire intégralement :
« L'empereur Osman, fils de l'empereur Acmat, toujours victorieux.
« Moy, qui suis par les infinies grâces du Tout-Puissant Créateur, et par l'abondance des miracles du chef de ses prophètes , empereur des victorieux empereurs, distributeur des couronnes aux plus grands princes de la terre, serviteur des deux très-sacrées et très-augustes villes, belles entre toutes celles du monde, Mecque et Hédine, protecteur de la saincte Hiérusalem, seigneur de la plus grande partie de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique , conquise avec notre victorieuse épée ; à sçavoir des pays et royaumes de la Grèce, de Thémisvar, de Bosna, de Seget, de Natolie, de Caramanie , d*Égypte et de tous les pays des Parthes, Curdes et Géorgiens, de la Porte de Fer, des pays du prince des petits Tartares, de Cypre, de Diarbéquir, d'Alep, d'Erserum, de Damas, de Babylone, de Balzara, des Arables, d'Abech, de Thunis, de Tripoly de Barbarie et de tant d'autres pays, isles, destroits, passages, peuples, familles, générations, et de tant de milliers de millions de valeureux soldats qui reposent sous l'obéissance et justice de moy, qui suis l'empereur Osman, fils de l'empereur Acmat, de l'empereur Mahomet, de l'empereur Amurat, de l'empereur Selim et de l'empei-eur Soliman, par la grâce de Dieu, recours des plus grands princes du monde et refuge des plus honorables empereurs.
« Au bénin prince et approuvé seigneur, distributeur des éminentes dignités de son obéy et honoré, et à ce destiné par l'immense miséricorde divine, le bascha Férouc, qui auparavant fut bey de Naplouse, et maintenant a pour son entretènement la principauté de Hiérusalem, la félicité duquel Dieu conserve! et' au révérend seigneur, sage et juste juge, fontaine de la vraie prudence, oracle de la justice et de la vérité, héritier de la doctrine des prophètes, et, à ce destiné par l'immense miséricorde divine^ . le seigneur Moulacady, de Hiérusalem, la doctrine duqueLaugmentel étant arrivé ce mien sacré et impérial seing, vous saurez que rempereur de France m*a fait entendre que, de toute ancienneté, les prêtres et religieux francs qui servent les églises et lieux de dévotion qui sont tant dans la ville de Hiérusalem qu'aux environs, comme aussi les pèlerins qui vont les visiter, avoient accoustumé de n^estre point inquiétés et de vivre en pleine liberté, confor^ mément aux impériales capitulations qui sont entre nous, et que mesme de toute ancienneté ils sont en possession de l'église de Bethléem: car, encore que par le passé ils ayent permis 'à la nation arménienne et aux autres nations chréstiennes d'avoir une chapelle en la-
dite église de Bethléem pour y faire leurs prières selon leurs usages, si est-ce qu'ils se sont toujours réservé à eux la grotte où Jésus est nay (à qui soit honneur et gloire !), laquelle est au-dessus de l'église: et, quoique par plusieurs fois les autres natiohs chrestiennes leur en ayent voulu débattre la possession , il a toujours esté jugé qu'il n'y avoit que les religieux francs qui eussent droit à l'église de bethléem et qui pussent célébrer la messe ou liturgie en ladite grotte, ni moins y allumer des lampes; et que, si les autres nations chrestiennes y avoient des chapelles , célébroient leur messe ou liturgie dans ladite grotte, ce n'estoit que par permission des religieux francs : ce qui appert par plusieurs commandements des sultans d'Egypte, qui depuis la conqueste du pays ont esté confirmez au temps que régnoit l'heureuse mémoire de mon miséricordieux ayeul sultan Soliman (qui soit en gloire I) et approuvez par plusieurs cadis.
(( Mais que, nonobstant cela, la nation arménienne a, depuis quelque temps , d'authorité privée et avec violence, fait attacher deux lampes dans la grotte oii Jésus est nay, et que leur évesque Grégoire et leur interprète Codaverdy prétendent y avoir droit, et ensuite de ce d'en garder les clefs entre leurs mains pour y entrer quand bon leur semblera aftn d'y célébrer leur messe ou liturgie , et que mesme, par le moyen de quelques faux témoins qu'ils ont corrompus , ils y ont eu des cogets ou attestations des moulacadis de Hiérusalem , et , conformément à iceux, ont pris un impérial commandement dont ils se prévalent contre les religieux francs , et leur veulent troubler leur juridiction et particulière possession , en célébrant leur messe ou liturgie dans ladite grotte sans leur en demander la permission , et que la dite nation arménienne prétend d'estre participante au gouvernement et en la possession de Téglise où est enfermé le sépulchre, qui est appelé par les chrestiens le sépulchre de Jésus.
« Et encore que de toute ancienneté les religieux francs ayent accoutumé, en faisant leur oraison et procession en ladite église, d'allumer deux cierges auprès de la pierre appelée la Pierre de VOnctiorif ce qui a de tout temps esté défendu à toutes les autres nations chrestiennes , nonobstant la nation arménienne dit à présent avoir droit d'y en allumer, puisque le gardien qui estoit auparavant leur en a donné la permission. Davantage encore que de temps immémorial les religieux francs soyent en possession du sépulchre de la bienheureuse Vierge , et que par charité seulement ils ayent donné des oratoires ou chapelles en l'église dudit sépulchre aux nations chrestiennes pour y faire leurs oraisons selon leur usage , sans leur avoir jamais voulu permettre de célébrer leur messe ou liturgie dans ledit sépulchre ; ce nonobstant la nation arménienne depuis quelques jours , ne se contentant pas de l'oratoire ou chapelle qu'elle a en ladite église ,
prétend de célébrer la messe dans ledit sépulchre , et inquiéter par ce moyen la possession des religieux francs : partant , afin que les églises et lieux que les religieux francs possèdent d'ancienneté juridiquement , conformément aux capitulations et titres qu'ils ont entre leurs mains, soyent de nouveau rendus , et qu'ils ne soyent plus troublez en leur possession par les Arméniens et autres nations cbrestiennes.
« Non-seulement l'empereur de France nous en a requis par lettres, mais encore son ambassadeur nous en a prié en son nom ; de manière que , ayant égard à la supplication qui nous en a esté faite en mon sublime trosne , et que l'empereur de France a tousjours esté sincère amy de mes ayeuls et bisayeuls , et semblablement avec mon eminente Porte , la requeste a esté de mon impérial consentement. C'est pourquoi , afm que tous les lieux qui d'ancienneté estoient en la possession et au gouvernement des religieux francs leur soient derechef rendus et consignez en leurs mains, et que ceux qui voudroient brouiller et inquiéter à l'avenir les dits religieux en soient détournez etempeschez, mon impérial commandement est intervenu. Il commande qu'à l'arrivée de ce mien haut et impérial commandement , accompagné d'entre les chaoux de ma souveraine Porte , de l'honorable parmy ses semblables , Ysouph (le bonheur duquel croisse), vousfaciez, selon le contenu en iceluy> que les églises et lieux de dévotion de la ville de Hiérusalem et des environs , qui de toute ancienneté souloient estre tenus et possédez par les religieux francs , leur soient restituez et rendus , et les en faciez jouir de la mesme sorte et manière qu'ils ont fait par le passé, et empeschiez qu'ils ne soient molestez, fâchez ne troublez par les Arméniens et par les autres nations chrestiennes.
« Et mesme vous procurerez que les lampes et chandelles que les Arméniens ont, puis naguères, mis en Bethléem et en la pierre de l'Onction , soient ostées ; et à aucun vous ne concéderez chose quelconque contre la coustume de ces églises , qui anciennement estoient en la possession des relîgîeuî francs, et ne permettrez qu il y ait difficulté ou contradiction, Commandant après très-expressément à la nation arménienne et aux autres nations chrestiennes de ne s'entremettre plus en aucune façon imaginable aux' églises et lieux de dévotion qui leur appartenoîent d'ancrefetteté :'à sçavôir, en la grotte de Bethléem où Jésus est nay, et à son sépulchre ; ensemble à l'entrée de là sénultore de la Vierge , et encore en divers lieux , auxquels les religieux fk'ancs de temps ancien souloient avoir leurs oratoires et monuments, auxquels vous ne permettrez en aucune façon que les Arméniens et aiitres chrestiens célèbrent leur messe ou liturgie ; et ceux qui voudront faire difficulté , vous les retiendrez et empescberez ; et encore
ceux, lesquels soit Arméniens ou d'autres nations , qui ne se contenteront, mais chercheront et voudront contredire à ce mien impérial commandement pour raison des lieux qui appartiennent aux nations franques , prétendant d'avoir en leurs mains escritures et impérial commandement, bien qu'ainsi fust , ne laisserez pourtant d'obéyrà ce mien impérial commandement, et aurez soin que, comme les lieux susdits estoient au commencement en la possession et au gouvernement des religieux francs , ils le soient encore maintenant. Après qu'à votre diligence les lampes et chandelles que les Arméniens y avoient mises , en soient ostées; semblablement encore , après que vous les aurez empeschez de célébrer la messe aux oratoires des religieux francs , vous n'écouterez plus leur débat. Ains les renvoyerez , et les écritures de deux parties, en ma souveraine Porte , afin que leurs procès soient veuz et décidez en mon très-juste et très-noble divan , en la présence de mon grand vizir et de mes casiasquiers y selon la sacrée justice.
« Et le susdit Grégoire , évesque des Arméniens , et Caudaverdy^ son interprète y ayant esté cause de quelques scandales , pour avoir dit plusieurs paroles indécentes contre J'honneur des religieux francs , vous ferez que ledit Gaudaverdy, interprète ^ ne sMngère plus en cela , et vous commanderez audit évesque qu'en toute façon il demeure en son devoir, sans user de choses à lui indécentes; mais au cas qu'ils y retournent , et que cela vienne derechef en mon impériale cognoissance , vous en serez bien repris , l'évesque sera démis de son évesché, et ledit Gaudaverdy sera baniiy. Partant, vous userez de grande diligence , et prendrez bien garde qu'aucune chose ne soit faite contre ce mien souverain et impérial commandement , lequel , après avoir leu y vous consignerez es mains des religieux francs , et ajouterez foy à ce mien sacré et impérial seing.
« Escrit à Daoust-Bascha-lez-Constantinople, à la my-Iune de Gui Maaziel Ahïr, l'année du prophète mille trente ( qui est l'année du Christ mille six cent vingt çt un , le sixième de may). »
Malgré ce firman si clair, si positif, les Grecs ne .cessèrent d'intriguer pour faire triompher leurs prétentions. En lG3i, sous le règne de Mourad IV, ils profitèrent d'une crise. qui. éclata pour s'emparer du berceau du Sauveur, ainsi que de l'église de Bethléem et de la pierre de l'Qnction, Deux ans après, le sultan cassa le firman qui lui avait été surpris en leur faveur, et rétablit les. choses dans l'état où elles étaient auparavant.
Dans les capitulations de 1673 et de 1740, la Porte s'obligeait formellement à conserver aux catholiques tous les sanctuaires qui, à cette époque, étaient en leur possession. L'article 33 de ces traités est ainsi conçu : « Les religieux francs qui, suivant l'ancienne coutume, sonj
« établis au dedans et au dehors de la ville de Jérusalem , et dans a l'église du Saint-Sépulcre, ne seront point inquiétés pour les lieux de a Visitation (sanctuaires} qu'ils habitent et qui sont entre leurs mains, a comme par ci-devant, sans qu'ils puissent être inquiétés à cet égard, « non plus que par des prétentions d'imposition. »
Ces capitulations, du reste, n'ont jamais cessé d'être en vigueur; la Porte Ottomane en a de tout temps proclamé le maintien, comme elle le déclarait encore au mois de juin 1851 , dans une note officielle adressée au gouvernement français. Cette note porte en termes exprès : « Toujours fidèle à son ancien et constant usage d'exécuter avec une « sincérité et une loyauté parfaites les traités conclus avec les puis- « sances amies, le gouvernement impérial n'éprouve aucune espèce « d'hésitation à déclarer de nouveau que tous les articles du traité « de 17^10, qui n'ont pas été modifiés par un traité postérieur, de- « meurent en vigueur. »
Cependant les Grecs restèrent fidèles à leur système d'obtenir par ruse et par surprise des concessions dont ils se faisaient des droits, et depuis lors ils empiétèrent toujours sur les privilèges des catholiques. (K En 1808 , dit M. le vicomte de Marcellus , l'incendie du saint sépulcre fut pour les schismatiques un prétexte à faire valoir des prétentions nouvelles. Ils obtinrent de la Sublime Porte le droit de rebâtir les coupoles, et ce droit , les Latins ne pouvaient le leur disputer, puisque les ressources des couvents étaient alors complètement épuisées. Les Grecs reconstruisirent ainsi le dôme du saint sépulcre que les flammes avaient consumé en entier, et s'autorisèrent de ce fait pour réclamer de nombreuses prérogatives. Leur architecte se fit alors une maligne joie de détruire les tombeaux de Godefroy, de Baudoin et des rois de Jérusalem, conservés sous une voûte latérale du temple; il en dispersa les débris ou il les fit entrer dans les constructions de la nouvelle coupole. »
Le gouvernement français, auquel le clergé avait eu recours, fit, en 1802, restituer aux Latins la. grotte de Gethsémani, et, en 1812, déclara que les travaux de reqonstructipn ou de réparation effectués par les Grecs dans l'église du Saint-Sépulcre ne préjudiciaient en rien aux droits des Latins^ ^niJLHO et. 18^1, il noua des négociations avec la Russie pour assurer désor0)ais aux catholiques une situation normale et respectée. Néajiinoins les Grecs continuèrent leurs usurpations. Us n'épargnèrent pas aux catholiques les outrages; et, en 1846, ils s'emparèrent de l'étoile d'argent, souvenir de celle qui apparut aux Mages. Cette étoileportait une ioscrii^ion latine consacrant l'antiquité des droits des Latins, et^ malgré un firman rendu en 184^pour en ordonner la restitution, les schismatiques refusèrent de la rendre.
Les catholiques arrivèrent à n'avoir plus dans Téglise du Saint-Sépulcre que deux chapelles.
« Eu 1847, dit Mgr Valerga, lorsque je vins prendre possession du patriarcat de Jérusalem, que Rome dans sa haute sagesse avait jugé nécessaire et opportun de rétablir, je fus singulièrement frappé des usurpations et empiétements que le schisme et Thérésie avaient consommés à Jérusalem. Nous avions été violemment expulsés de sanctuaires dont la possession exclusive nous avait été garantie par les capitulations ; dans d'autres, nous n'avions conservé qu'une participation qui allait s'amoindrissant d'année en année. Avec ce système d'empiétements continus, il était facile de prévoir l'époque oii les catholiques seraient entièrement et irrévocablement dépouillés de leurs titres les mieux établis sur les plus augustes monuments de notre rédemption. Touché de cet état de choses, fort de notre droit et plein de confiance dans le Seigneur, je résolus de tenter quelques efforts pour conserver ce qui nous restait , et revendiquer la possession de ce qui nous avait été injustement enlevé. »
Appuyées par le souverain pontife, les doléances du patriarche furent entendues. Par les soins du gouvernement français, des négociations ftirent ouvertes à Constantinople pour faire restituer aux Latins les sanctuaires usurpés parles Grecs. Les traités de 1673 et de 1740 furent invoqués. La Porte créa une commission mixte qui, après examen des pièces, conclut en faveur des Latins. Le représentant du patriarche grec refusa de signer le rapport, et, déplaçant les bases de la dis»cussion, parla de conclure une transaction. Les traités étaient formels; néanmoins, comme derrière le patriarche se projetait l'ombre menaçante de Nicolas, le divan rédigea un projet de transaction qu'anéantit une lettre autographe du tzar au sultan.
Depuis lors Taffaire ne cessa de se traîner à travers les négociations, les subterfuges et toutes les roueries qui constituent la science de l'école diplomatique, fidèle à Taxiôme de son apôtre Talleyrand : La langm et la plume sont fhWs pour déguiser la pensée.
Pour nous résumer, voici te feit'bîen sîhiple d'oîi ont découlé tous les incidents et toutes les complications : '
« Dès la séparation des deux ÉgKses, iiit^l. Xavier Eyma, les Latins se soat considérés comme Jwssesséuts exr'liisifs des sanctuaires que les Grecs, devenus sujets otlomans,leur ont disputés. Les Latins en appelèrent alors à la protection étrangère, et François I" obtint la première capitulation qui est encore aujourd'hui la basc.de toutes les stipulations politiques de la Turquie , et qui reconnut aux chrétiens latins la possession des sanctuaires, laquelle fut ratifiée de nouveau dans le traité de 1740. »
Voilà en quoi consiste tout le protectorat de la France à Jérusalem.
Dans le premier traité pas plus que dans le second, les sanctuaires que les Latins doivent posséder exclusivement ou en communauté avec les autres rites chrétiens n'étant désignés , des disputes continuelles s'élevaient à ce sujet, et, comme il arrive pour les procès ordinaires, ces différends se vidaient quelquefois sur les lieux mêmes par des actes du tribunal local et plus souvent à Constantinople par des fîrmans qu*on donnait à Fun ou l'autre rite ; bien des fois cependant les Grecs sujets de la Porte avaient réussi à obtenir des avantages sur leurs rivaux.
11 est d'usage en Turquie, à chaque avènement des souverains, de renouveler tous les firmans qui concernent les possessions ou les privilèges des individus ou des communautés ; les Grecs ont ainsi reçu le dernier firman du sultan actuel , qui confirme leurs possessions à Jérusalem. Voilà en quoi consistent les immunités séculaires des Grecs dont on parle dans toutes les pièces diplomatiques de la Russie.
Sans vivre précisément en bonne intelligence, les représentants des deux rites n'avaient pas encore trouvé l'occasion de manifester trop bruyamment leurs antipathies. Une circonstance y donna lieu : ce fut la disparition de l'étoile des saints lieux.
Dans la grotte oii Jésus-Christ est né, il y a deux sanctuaires aussi vénérés l'un que l'autre : l'un est le lieu oii Jésus est venu au monde; l'autre est l'endroit oii se trouvait la crèche qui a servi à l'Enfant-Dieu de premier berceau. Le premier est entre les mains des Grecs, le second entre celles des Latins. Une étoile en argent avec une inscription ' latine se trouvait suspendue, depuis un temps immémorial, au-dessus du lieu de la nativité. La présence de cette étoile dans cet endroit, que les Latins-prétendaient leur appartenir dans l'origine , était une espèce de consolation pour la perte qu'ils avaient faite du sanctuaire même.
Lorsque ce symbole fut enlevé par une main inconnue, les latins jetèrent les hauts cris. Poi^^* eux, ce n'était pas seulement un vol, mais une preuve irrécusable de l'usurpation des moines grecs. Ils réclamèrent la protection çl^ la. France , comme dépositaire de leurs intérêts, et le procès fut ouvert, non pas sur ce fait même , mais sur la généralité de la que^ti^n.. Si, à cette époque, les Grecs et les Latins avaient voulu consentir..^ pe que l'on a fait depuis, c'est-à-dire à ce qu'une étoile pweille fut mise, par la Porte, à la place de celle qui avait été dérobée, on aurait pu, sans doute, éviter tant de pçines et tant de scandale.
Les Latins, accusant les Grecs de cet enlèvement, voulaient absolument faire constater le vol pour avoir ainsi une preuve des différentes usurpations dont ils accusaient le clergé grec, et en obtenir réparation. Les Grecs de leur côté, tout en avouant l'existence primitive de
rétoile, accusaient les Latins d'avoir commis le vol et ne consentaient point à ce qu'elle fut remise en place. Cette accusation était inadmissible; car personne ne peut voler ce qui lui appartient, et, puisque les Grecs admettaient Texistence de Tétoile avant le vol , ils ne pouvaient avoir aucune raison valable pour en empêcher la réinstallation.
A cette époque, la France réclama par son ambassadeur et demanda en même temps le droit pour les catholiques latins de réparer la coupole du saint sépulcre.
Le tombeau de Jésus étant le sanctuaire le plus vénéré de toute la chrétienté, la rivalité des deux rites s'y heurtait de front, et les Latins ne pouvaient souffrir l'entière possession de ce sanctuaire par les Grecs, qui tiennent en propriété exclusive l'endroit même où se trouvent le tombeau et la petite coupole qui le couvre.
La grande coupole , détériorée par le temps, exigeait quelques réparations ; les Grecs en augmentaient, de leurs propres mains, les dégâts pour rendre la restauration indispensable , dans l'espoir d'en obtenir le privilège et de cpnsacrer de nouveau, d'une manière solennelle, leur possession exclusive. Ils invoquaient à l'appui dé leur prétention le précédent dont nous avons parlé plus haut, et un firmau qu'ils possédaient depuis plusieurs années et qui les autorisait à entreprendre seuls la réparation.
Les Latins , d*un autre côté, s'y opposaient formellement, et nonseulement ils voulaient exécuter les réparations par eux-mêmes, mais ils demandaient aussi le rétablissement de toutes les inscriptions latines qui avaient existé avant l'incendie, ainsi que la démolition de tout ce qui avait été ajouté à cette époque par les Grecs.
Pour trancher la difficulté , le gouvernement ottoman proposa de faire les réparations à ses frais, mais on y vit d'abord une profanation, et l'affaire resta longtemps en suspens.
La lutte durait encore au moment de l'arrivée à Constantinople du prince Menschikoff , représentant du vieux parti russe , du parti de la barbarie qui obéît à ses instincts de hôrcïe et veut se précipiter vers les pays du soleil. Par l'organe de son envoyé, le tzar ressuscita vcette prétention dont nous avons parlé dans un précédent chapitre, de protéger l'église grecque en Turquie contré la 'Potte elle-même. C'est ce protectorat étendu sur l'empire ottoman quî dessilla les yeux du sultan Séllm et lui fit verser des larmes à ràspect des malheurs dont était menacé son pays. Ce protectorat , la Russie veut le renouveler. Le divan, qui sait ce que l'ogre moscovite appelle jprofég'cr, ne veut pas de sertibtobles conditions. De là le cams belli.
La question du protectorat. — Ce que c*esl que l'Église gréco-russe. — Les premiers dieux russes. — La Faim, la Peste, la Mort — Eole en Russie — Le loup Fenris,
— Histoires terribles. — • Les dieux aimables. —Les Ho u$talki*,^lji reine Mab. — La Russie convertie.—Un dieu noyé.— Comment la Russie s'est séparée de Rome.
— Points de doctrine qui marquent la différence de, l'Église grecque d'avec l'Église latine. — Commont rEgUse russa se détache de Constantinople. — Pierre !«' confisque le patriarcat à son profit. — Saint Nicolas, patron de la Russie; ce que signifie son nom. — La religion gréco-russe, lettre Bans esprit. — Les saints fustigés. — Nicolas et les processions. — Les popes ivrognes. — Une histoire de carême. -^ Les conversions knoutées. -^ La parabole du banquet. — I^e CompcUe inirarey prétexte de toutes les persécutions religieuses. — Les gens qu'on protège malgré eux. — Adresse de l'Église grecque au sultan Abdul-Medjid.— Statistique religieuse de Constantinople. — Résumé.
On a vu ce que c'était en réalité que la question des lieux saints. Il n est pas inutile de faire connaître l'Église au nom de laquelle l'empereur Nicolas prétend exercer un protectorat dominateur sur tous les membres de la communion grecque qui se trouvent en Turquie.
En 867 , le patriarche byzantin Ignace , qui vivait avec Rome en parfaite harmonie, envoya des missionnaires en Russie pour travailler h la vigne du Seigneur chez ce peuple idolâtre. Ces ouvriers religieux eurent d'abord peu de succès , quoique la princesse Olga , mue , comme nous l'avons dit, par un motif quelque peu mondain, eût montré du haut du trône la croix à ses sujets. À riexemplc des peuples d'Orient, les Slaives ou Scandinaves' aVareîit divinise toutes les forces, tous
les phénomènes de la nature. 'Maïs feômme la nature pour eux était une mère rude et terrible, leurs fictions, loin d'être riantes comme celles du Midi, avafent wn 'eafÉtCtè'fe farouche et mélancolique. Lçs Russes y tenaient eepîeiM^nt Beaucoup, parce que Thomme s'attache plus par la douleur que par le plaisir,' et que les grandes et puissantes émotions ont sôufeéle ^rî^iliég'e de le captiver.
Ainsi le peuple moscovite adobaîtla faim , la peste et la mort; îl avait pour dieux les ^ents de tempêté,' Miatjel, Sawjots et Winga^. rÉolo russe : ces noms s'ont restés aiix grands courants d'atmosphow qui régnent encore dans ce pays. Le plus commun et le plus faii)le.,. c'est le raiatjel; vient ensuite le samjots, beaucoup plus dangereux; il sûuffle.en automne et en hiver, et est ordinairement accompagné d^
neige. Malheur au voyageur qui se trouve en ce moment en rase campagne! les flocons de neige tombent avec une telle violence, qu'on est obligé de fermer les yeux; les chevaux refusent d'avancer, quand même on les fouetterait jusqu'au sang. Le meilleur moyen de salut est encore de se coucher à plat ventre et de laisser tomber la neige , sans cela le vent vous saisit et vous roule comme il ferait d'une plume. Mais le samjots, quelque terrible qu'il soit, n'est rien auprès du winga, qui règne plus particulièrement dans les districts méridionaux de la Russie. On peut échapper à la fureur du samjots en se réfugiant dans une habitation voisine ; une caravane , en se serrant et en formant un carré avec les charriots, peut lui résister; mais au winga rien ne résiste. Heureusement, des signes infaillibles annoncent plusieurs jours d'avance son approche; alors personne ne met le pied dehors, pas m^e dans les environs , et on protège sa maison en Tétayant avec d'énormes poutres en bois. On voit des hordes de chevaux sauvages fuir avec la vitesse de l'éclair, et les troupeaux de bœufs et de moutons viennent chercher un abri dans les villages. Une neige glacée est comme le prélude de la tempête qui s'approche ; elle tombe drue et serrée , de sorte que la fuite est impossible.- Échappe-t-on à ce précurseur de la tempête , il est difficile de faire face aux tourbillons et aux coups de vent qui arrivent en seconde ligne de bataille et qui entraînent tous les objets comme des pailles fraj<ile8. Quand ces vents ont ainsi soufflé plusieurs jours durant , arrive l'ouragan proprement* dit, le winga, qui déracine les forêts, enlève les sapins les plus élevés et les transporte à plusieurs verstes de distance , abat les granges et les étables, arrache la toiture des maisons, renverse les clochers, en sorte que le canton oii le winga a séjourné ressemble à un territoire ravagé par la guerre et par l'incendie; les bestiaux gisent inanimés à côté des arbres abattus et des maisons en ruine. La tempête sévît quelquefois pendant une semaine^ ne laissant après elle que la dévastation et la mort. IV^ais ce fléw n'apparaît que rarement, une fois -dans l'espace d'une dizaine d'aniîéç|ç..
C^étaît ensuite Vhorrible loup Fmris , pevçonniTioation de ces loups efflanqués, sanguinaires ^ qui tray^r^ent . pgtr troupes, comme des flèches de mort, les steppes désolées4 i ..
« Il y a une quinzaine de jours, 4» t. le Morning Ad^értiseTy cité par la Patrie du 20 août dernier, un paysan russe- &e trouvait de l'autre côté dti If ruth avec sa femme et ^es quatre enfents» Un troupeau de loups leur donna la chasse; malgré la vitesse des chevaux , il devenait imposSibTô d'échapper à leur attaque. Pour les arrêter, le paysan leur jeta successivement ses quatre enfants l'un après l'autre. Grâce à ce barbare sacrifice, le paysan et sa femme purent gagner le village le plus voisin. La mère dénonça [sur-le-champ son mari aux au-
torités. L'affaire vient d'être jugée et le paysan a été acquitté. »
Voici une histoire plus terrible :
Un paysan, employé comme intendant (ouprawitel) au service d'un boyard , était au moment d'épouser une jeune paysanne. Le jour du mariage , de grand matin , la mère partit pour aller chercher sa fille » demeurant, à six lieues de là, chez une de ses tantes. Cette distance n'est rien en Russie, oh les traîneaux volent sur la neige solidifiée. Par une fatale imprudence, la mère emmena ses deux enfants, un jeune garçon de cinq à six ans , une petite fille encore à la mamelle. Le voyage commença heureusement. Les loups n'approchèrent pas du traîneau , qu'emportait un cheval vigoureux. Mais au retour....
Comme un assez grand nombre de ses compatriotes, le paysan était doué de la faculté télescopique dite seconde vue. Il travaillait paisiblement. Tout à coup il tressaille, Son regard devient fixe , et acquiert la translucidité. Devant lui se montre une plaine unie et blanche. Un point noir paraît à l'horizon : ce point grossit, s'avance... c'est un traîneau. Dans le traîneau est une femme avec deux enfants et une charmante fille. La jeune fille est Olga, la fiancée du paysan. Il la contemple, et la voit pâlir. Il regarde la mère; elle a la terreur sur la figure. Sa bouche est ouverte comme si elle jetait des cris. Le paysan concentre son attention; il voit, horreur I une bande de loups maigres, affamés, la langue pendante, les yeux en feu. Ils poursuivent le traîneau , sautant , se culbutant , se dépassant comme s'ils luttaient de vitesse. Le cheval noir, le poil hérissé, la crinière droite , les naseaux fumants 9 le poitrail couvert de flocons d'écume, fuit comme le vent. Les loups gagnent du terrain; souâ leurs pattes vole la neige; sans cesse augmente leur nombre; ils touchent au traîneau; leur haleine brûle les enfants. Un instant de plus... mais la mère leur a jeté la petite fille.... Les loups s'arrêtent haletants; un trou se fait dans la neige, qui rougit. Les loups repartent plus avides , la gueule teinte de sang. Leurs pattes se posent sur le traîneau. Le lâche amour de la vie étouffe la voix de la nature... la mère jette son second enfant.
Le douloureux sacrifice est inutile encore. Éperdue , la mère pousse sa fille, la belle fiancée du paysan. Cette proie arrête plus longtemps les loups. Mordu au flanc ^ le cheval redouble de vitesse, et sort enfin de la steppe.
Bientôt un traîneau à moitié brisé sq lance dans la cour de la ferme. Le cheval s'abat et expire. Le paysan était là, debout, près d'un billot de bois , une hache à la main. Quand parut la malheureuse femme , il lui dit : J'ai vu I et il lui montra le billot. Elle y plaça docilement la tête, qu'il abattit d'un coup.
Ce paysan a été aussi acquitté par les juges.
Au lieu de Mars et de Bellone , les Russes primitifs vénéraient
Piroun et Swetùvidy dont les autels ruisselaient de sang humain, Bakrouny le dieu du carnage, assis sur un trône de crânes et tenant pou^ sceptre un tibia. Dans leur Olympe, oii grondaient d^éternels orages, ces dieux féroces passaient leur temps à se livrer des combats dont les bumains ressentaient le contre-coup par des tempêtes.
Cependant des divinités moins sauvages venaient se mêler, pour les adoucir, à ces sombres croyances. Friga^ la fée des brouillards, apparaissait, sereine, à la pâle clarté des aurores boréales; Kopralo, la Cérès slave, veillait aux productions de la terre;' Lada et Lelia remplaçaient Vénus et TAmour; Didalia présidait, comme Lucine, aux accouchements. Les Domovic Doukhi étaient les esprits domestiques, les Lâres,^ les génies titulaires du foyer : les Russes les révèrent encore. Enfin , les Roussalkis, nymphes des eaux et des forêts, naïades et dryades, brillantes d'une impérissable jeunesse, les Roussalkis à la longue chevelure d*émeraude , se jouaient dans les eaux limpides ou se balançaient mollement sur les branches flexibles des arbres toujours verts. D'autres fées, personnifiant les feux follets, affectionnaient le voisinage des marais dans lesquels leurs dangereuses agaceries attiraient l'imprudent voyageur : leur reine était proche parente de la reine Mab :
G*est Mab la souveraine, Mab aux cheveux dorés, Dont le pied courbe à peine] L*herbe fine des prés.
Une religion abstraite dans ses dogmes , austère dans ses prescriptions, pouvait difiicilement triompher de ce polythéisme qui parlait à rimagination et flattait les instincts sanguinaires d'une nation barbare.
En 980, Vladimir, dit le Grand, mécontent de son dieuPéroun^^qui l'avait laissé battre par ses ennemis, exprima le désir de changer de religion. Diverses croyances se disputèrent un néophyte aussi célèbre et aussi puissant; un pape méme^ disent plu$ie)U'a historiens , lui envoya des ambassadeurs. L'Église d'Orient dut à la msûesté de ses édifices, à la pompe de ses cérémonies, la pvéSk^rm du monarque. Il fit la guerre à l'empire grec pour obtenir des instructions , des prêtres, le baptême. On lui eût donné le tout avec empressement^ mais dans les idées du barbare , demander ce qu'il pouvait arracher de force , était une action indigne d'un héros. L'évéque grec Kkerson, des mains duquel Vladimir reçut l'eau régénératrice, reconnaissait, comme on Ta vu dans notre second chapitre, la suprématie spirituelle de Rome , de sorte que ja croyance que le, nouveau converti imposa à ses sujets était la foi catholique , apostolique et romaine.
En possession d'un nouveau culte , Vladimir exerça contre le dieu Péroun une terrible vengeance. La statue en bois de la redoutable divinité fut attachée à la queue d'un cheval indompté et traînée jusqu'au Borysthène. Pendant le trajet, douze soldats vigoureux, arniés d'énormes gourdins, frappaient à coups redoublés sur le dieu dégradé, qui fut ensuite lancé dans le fleuve. Péroun se laissa tranquillement noyer à Kief ; mais à Novgorod il manifesta son indignation par des prodiges dont le souvenir s'est -perpétué, au moyen de certaines fêtes, presque jusqu'à nos jours. i
Les papes firent tous leurs efforts pour retenir dans le gîron de l'Église le peuple converti. Mais l'hérésie s'attachait à cette proie. En 1048, le patriarche Cerularius fit définitiveméht triompher l'Église grecque, et le schisme fut consommé. Cependant le saint-siége ne perdit pas subitement son influence. L'Église moscovite semblait avoir à cœur de puiser aux sources de saint Pierre la pureté des dogmes, les règles de la discipline canonique et les splendeurs de la foi. En 1075, le grand-duc Isaslaf, premier du nom» autrement dit Bémétrius, dépouillé par ses frères de la souveraineté de Kief, envoya son fils au pape pour réclamer son intervention. Le souverain pontife était alors ce fameux Hildebrand ou Grégoire YIII , devant la tiare duquel devaient s'abaisser les couronnes de tous les monarques. À la prière qui lui était faite, Grégoire répondit par le bref suivant adressé solennellement à Isaslaf:
« Votre fils étant à Rome pour adorer les reliques des apôtres, nous a déclaré qu'il désirait recevoir de nous la souveraineté de la Russie comme un présent de l'apôtre saint Pierre, et en nous faisant le serment de fidélité. Il nous a certifié que vous étiez d'accord avec lui pour cette démarche. Nous avons cru qu'il était juste de nous rendre à sa prière et de lui donner vos États, après votre mort, de la part de saint Pierre. »
En même temps le pape écrivit au roi de Pologne Roleslas , qui avait trempé dahs la spoliation d'Isa$laf, pour lui enjoindre de rendre tout cequMl avait pris sur l^.Ru^çie, parée que cet État appartenait désormais au saint-siége.
Tombés sous le j.oug,4es, Tairtares, les Russes ayant perdu toute force d'âme, ne purent résister 4 l'influence des pontifes qui leur venaient de Constantinopje. A la fin du blv^ siècle , le lien qui les retenait au saint-siége fut définitivement rompu.
L'Église grecque, à laquelle se ralliaient les Russes, diffère de l'Église latine par les points suivants : les Grecs communient avec du pain levé au lieu de pain azyme ou sans levain; ils ne croient pas k l'infaillibilité du pape; ils n'admettent pas le purgatoire; ils lïefont
procéder le Saint-Esprit que du Père, au lieu de le faire procéder du Père et du Fils.
(( Séparée de Rome, dit M. Léouzon-Leduc dans son remarquable ouvrage sur la question russe, FÉglise moscovite voulut aussi s'affranchir de Constantinople ; en d'autres termes, elle voulut se donner un patriarche qui fût national et indépendant. Ceci réclamait le consentement et rintervention du patriarche byzantin.
<K Voici l6 moyen dont on se servit pour les obtenir :
« A cette époque, c'est-à-dire en 1572, le siège patriarcal de Constantinople était livré à d'imprudentes rivalités. Jérémie II, prélat d'une foi douteuse, inclinant tantôt vers le schisme de Photius, tantôt vers rhérésie de Luther, Jérémie II l'occupa le premier. Il en fut renversé par Métrophane, lequel dut à son tour céder sa place à Pachomius, puis à Tbéolept, deux évoques simoniaques. Le règne de ces derniers fut court. Jérémie II les supplanta de nouveau, et, au moyen d'une pension de cinq cents ducats qu'il fit à chacun, il obtint d'eux l'engagement de cesser toute concurrence.
« Un prélat qui achète si bien les autres doit savoir au besoin se vendre lui-même. Telle est la réflexion que fit le grand-duc de Moscovie ou plutôt Boris Godounoff, son favori et son ministre. Il invita donc Jérémie à se rendre à Moscou, et lui promit tout l'or qu'il pourrait désirer, s'il voulait conférer la dignité patriarcale à Job, nouvellement élu métropolitain de la ville sainte.
« Jérémie n'eut garde de refuser; il apparut à Moscou dans toute la pompe de sa dignité sacrée , et c'est lui qui, en sacrant le patriarche national de l'Église russe, fut censé lui inspirer cet esprit de force et de sagesse qui devait coitstitaer désormais cette Église dans son indépendance propre et l'affiranchir de l'antique tutelle. Merveilleux esprit, en effet, que celui de Jérémie II, et Wén propre surtout à fonder cette orthodoxie dont la Russie se fait aujourd'hui un titre d'influence I
« Cependant le marché' du patriarche de Constantinople fut loin d'être ratifié par ses eonfrèresd^Orlent. Dàn^ un synode qu il convoqua à cet effet, lors de son retour àlsa^ttiétifopblfe, la' plupart des évêques se déclarèrent contre lui; il ne fallut rien moins' pour les mettre à la raison que l'intervention -^e l'ambassadeur #u^rând-duc de Russie lui-même et les efforts insidieuH de Mélétiusv phtriaréhè d'Antio- , che , gagné d'avance à la causie de Boris Godbùnofr.' D'il reste, l'année suivante, Jérémie étant mort, le gmud-^duc attîk^a encore à prix d'or dans les murs de Moscou Théophile, son Successeur, qui confirma * pour la seconde et dernière fois la récente institution.
a Telle fut l'origine du pçttriarcat moscovite. Au bout d'un siècle il fut aboli p^ Fierre 1^ Grande mais quel éclat jeta-t-il durant cet inter-
valle sur TÉglise orthodoxe? Comme ils en avaient fait les frais , les grands-ducs s'en attribuèrent naturellement les bénéfices ; ils en disposèrent suivant leur caprice. Tous ces souverains que Tempereur Nicolas appelle aujourd'hui ses glorieux ancêtres ne reconnurent en effet au patriarche de Moscou d'autres immunités que l'honneur de servir d'instrument à leur despotisme et la faculté de se mouvoir au gré de leurs ukases. »
Pierre s'adjugea l'autorité spirituelle comme un moyen de parvenir à ses fins de domination universelle, et pour patron de la Russie il choisit saint Nicolas, dont le nom significatif (vixau, vaincre, prévaloir, l'emporter, — ).«àç, peuple) veut dire peuple victorieux et dominor teur.
Depuis cette époque, l'Église gréco-russe n'a cessé de dégénérer, et le culte populaire n'est plus qu'un assemblage de formules et de pratiques bizarres, se rapprochant beaucoup du paganisme. Comme au temps de Vladimir , on bat encore les saints dont on n'est pas content. Tel saint Nicolas, requis par un voleur de lui prêter main-forte, et n'ayant que faiblement répondu à son appel, s'est vu impitoyablement fustigé.
« Il arriva un jour, dans le gouvernement de Pskoff , si je ne me trompe , dit M. Leouzon- Leduc, que ses missions en Finlande et en Russie avaient mis à même de se renseigner de visu, il arriva que des moines découvrirent dans les souterrains de leur monastère un vieux cadavre desséché. On le canonisa ; des miracles s'ensuivirent, et Tes dons et les offrandes affluèrent aux pieux reclus. Vint une épouvantable sécheresse. Les paysans désolés accoururent en foule au monastère pour y demander de la pluie, essayant en même temps d'allécher le miracle par des arrhes que les moines du lieu durent apprécier. La pluie n'arriva pas. Furieux alors et se croyant mystifiés, les paysans escaladèrent pendant une nuit les murs du monastère, s'introduisirent dans l'église, et ayant tiré le saint de sa châsse, ils le dépouillèrent des oripeaux qui le couvraient et le rouèrent de coups. »
Des saints de ce genre ne sont pas rares en Russie. On en découvrait autrefois tous les jours: c'était une spéculation. Depuis, l'empereur Nicolas s'est montré beaucoup moins prompt à canoniser. Comme on Timplorait dernièrement en faveur d'un vieux débris humain découvert à Rasan, et qui, au dire de ceux qui plaidaient sa cause, avait au moins autant de titres que tous ses devanciers aux honneurs de l'apothéose : « Eh bien 1 va encore pour celui-ci , dit l'empereur, mais que ce soit le dernier I ï> Ce mot rappelle les deux vers tracés sur les portes fermées du cimetière de Saint-Médàrd où s'étaient passées les scènes des convulsionnaires près de la tombe du diacre Paris :
De par le roi défense à Dieu De faire miracle en ce lieu.
Nicolas, du reste, affecte un certain mépris pour les cérémonies multipliées, qui ne sont que la gymnastique du culte. Quand l'autocrate entre dans une église, Tusage veut qu'il y soit reçu par le pope, lequel lui donne Teau bénite et fait sur lui le signe de la croix avec la main droite que le tzar doit saisir' et baiser. Dans une église de village où était entré l'empereur, le pope n'osait accomplir cette formalité. «Donne donc ta maini y> lui dit le monarque, et, comme le prêtre intimidé ne bougeait pas, il s'écria furieux : « Veux-tu bien donner ta main, imbécile I » Le pope tremblant obéit.
Si, dans ses voyages fréquents, Nicolas ne prenait ses mesures pour éviter les révérences du clergé qui, à l'entrée de chaque village, se porte à sa rencontre, crucifix en tête et cierges allumés, il ne pourrait réellement pas résister à la fatigue. Aussi a-t-il trouvé un moyen commode de se débarrasser de cette sujétion : il dort. N'osant troubler son sommeil, les processions s'en retournent comme elles sont venues.
Le pope ruçse est orné d'une longue barbe qui descend jusque sur la poitrine ; ses cheveux flottent sur les épaules. Il est vêtu d'une toge d'une ampleur infinie et coiifé d'un haut bonnet formant diadème.' Il tient à la main un bâton pastoral, houlette du berger des âmes. Malheureusement ce type majestueux est dégradé j)ar une physionomie sans expression et une ivresse presque constante , qui, du reste, dit l'auteur des Mémoires secrets sur la cour de Russie, est le vice commun à tout le peuple, de même qu'une honteuse gloutonnerie dont les femmes surtout sont loin d'être exemptes. Ce jugement cependant, comme tous ceux portés sur la masse d'une nation, serait injuste, s'il était présenté avec cette inflexibilité qui refuse leur part aux exceptions.
La majorité du clergé russe est d'une crasse fgnorance et connaît à peine les dogmes de la religion qu'il est c^nsé enseigner. Cette ignorance réagit sur le peuple. Les paysans chôment et s'enivrent sur la foi du pope sans savoir quel saint ils fêtent. Ils sont, du reste, en proie à un fanatisme qui se manifeste par des ^ctes atroces :
« Il y a quinze ans, raconte l'auteur que nqus avons déjà cité, aux environs de Smolensk , un voyageur, s'étant arrêté à une station de poste un vendredi pour y dîner, demanda de la viande. L'hôie le regarda d'un air sombre, et, comme le voyageur insistait, il s'empressa de le servir. Mais, au moment oii le malheureux portait le premier morceau à sa bouche, il lui abattit la tête d'un coup de hache. »I1 paraît que les coups de hache sont des arguments très-goùtéa dans ce pays.— La même chose arriva à un autre voyageur qui avait demandé
de la^crême un jour de carême. Et de ces carêmes, il y en a dans Tannée cinq formant un total de plus de six mois, pendant lesquels oni[ie peut manger ni viande, ni beurre, ni œufs, ni lait.
Les prêtres russes ne gardent pas le secret de la confession: Mariés, ils ont dans leur femme un tentateur perpétuel et dans leur empereur un maître dont Fœil perce les poitrines pour fouiller les consciences. Des malheureux, qui avaient confessé un crime inconnu ont appris par leur supplice que le ministre du Dieu qui pardonne les avait livrés à une inexorable justice.
L'Église russe est dirigée par un synode composé des sommités du clergé, auprès duquel siège un représentant de Terapereur dont le simple veto suspend ou annule toute décision. Ce représentant est à l'heure qu'il est un général de cavalerie, le général Protasoif. Cela paraîtra moins étonnant si Ton réfléchit que c'est aussi un général qui a la surveillance de l'opéra et qui engage les danseuses. On comprend qu'avec un tel chef spirituel, les sectes dissidentes soient ramenées à coups de knout vers l'orthodoxie. Quelques lanières doublées de plomb, voilà les conciles et les foudres de l'Église russe.
Il n'est pas hors de propos de décrire l'instrument ordinaire de conversion. Le knout est une courroie de cuir épaisse et dure, longue de trois pieds et demi, attachée à un bâton de deux pieds par lenioyen d'un anneau qui la fait jouer comme un fléau. Cette lanière étant carrée, les angles en sont tranchants. Le patient, la chemise levée, est mis sur le dos d'un valet de l'exécuteur; celui-ci ffappe avec tant de force que le sang coule à chaque coup et quMl se fait sur la peau une ampoule ou élévation de la grosseur du doigt. Les maîtres des hautes œuvres sont si adroits en Russie , qu'il arrive rarement qu'ils frappent deux fois de suite sur le même endroit, et qu'ils peuvent à vobnté tuer le patient en trois coups, ou lui en donner un grand nombre sans le faire expirer. Tel est le supplice que subit, ainsi que nous l'avons rapporté, une jeune fbmmé , reine par la grâce et par la beauté, madame Lapoukin, dont les succès de salon avaient ofl*usquG la jalouse Elisabeth. Ce qui tijoute îi [l'aitocitê de cette vengeance , c'est que madame Lapoukin était enceinte. On assure même que la tzarine voulut repaître ses yeux de cet affreux spectacle, entendre les cris de sa victime fet compter' les coups dont chacun emportait de sanglants lambeaux. Il est encore une autre manière d'administrer le knout; mais elle est tellement horrible qu'il répugne de la rapporter. Des veuves ou des filles majeures qui gouvernent elles-mêmes leurs biens font déshabiller devant elles leurs esclaves mâles pour leur infliger ce châtiment. Nous allons voir l'usage que font du knout les convertisseurs.
ce Un jour, dit M. Leouzon-Leduc , auquel sa compétence en cette
matière nous oblige à faire de fréquents emprunts, un jeune pope d'un gouvernement du Nord perdait son temps à chercher à faire revenir au bercail des raskolniks ou sectaires dissidents. Il vit entrer chez lui risprawnik ou commissaire de police. — Eh bienl votre révérence, comment va la conversion des hérétiques?
— Mal, très-mal, j'y perds mon temps et ma peine.
— £h bien I ne vous tourmentez pas davantage , c'est moi qui les convertirai.
Le lendemain, l'isprawnick arriva au milieu de la réunion suivi de mougiks armés de fouets.
— Comment, misérables, s'écria-t-il d'une voix tonnante en s'a* dressant aui^ sectaires, vous ne voulez pas revenir à notre religion ?
— Non!
- Et pourquoi , s'il vous plaît?
— Parce que ni nos pères ni les pères de nos pères ne nous l'ont enseignée.
— Deux cents coups de fouet à chacun I
Les coups de fouet furent administrés ; les sectaires restèrent inébranlables. L'isprawnick les fit enchaîner et transporter dans un endroit couvert de glace oii ils restèrent toute la nuit. Le lendemain, la bastonnade recommença sur ces malheureux corps gelés, et quand ils furent à l'agonie, on les transporta à l'église , où ils reçurent la communion. Ils étaient convertis.
Quelques semaines après, ajoute M. Léouzon-Leduc, l'heureux pope qui avait obtenu cette rétractation reçut la décoration de l'empereur.
Pour justifier ce mode d'obtenir des conversions^ les casmstes grécorusses s'autorisent du fameux compelle intrare qui a servi de prétexte à toutes les persécutions religieuses* Voici la parabole où se trouvent ces paroles; elle est extraite de l'Évangile selon saint Mathieu, cha. pitre XIV, paragraphe 3 , versets 15-24 :
« Un de ceux qui étaient à table avec Jésus, lui dit : Heureux celui qui mangera du pain dans le roy^ume^de,Die|uI 41orç Jésus lui dit : Un homme fît un jour un gr^nd, souper iauqpel il ipvita. plusieurs personnes; et à l'heure du souper il envoya son s^rviteup dire aux coavîés de venir, parce que tout était prêt. ; , . . <
d Mais tous , comme de concert ^ cgmmeAcèrent à s'abuser. Le premier lui dit : J'ai acheté une terre et il fi^t népessaicejpaent que j.e l'aille voir : je vous supplie de m'pxçuser. Le second lui dit : J'ai acheté cinq couples de bœufs et je m'en vais les éprouver; je vous supplie de m^excuser. Et le troisième lui dit : J'ai épousé une femme et ainsi je n'y puis aller.
« Le serviteur étant revenu rapporta tout ceci à son maître. Alors ïe père de famille se mit en colère et dit à son serviteur : Allez vous-
en vitement dans les places et dans les rues de la ville et amenez ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. Le serviteur lui dit ensuite : Seigneur, ce que vous avez commandé est fait; il y a encore des places de reste.
« Le maître dit au serviteur : Allez dans les chemins et dans les haies, et forcez les gens d'entrer, afin que ma maison se remplisse {El ait dominus servo : Exi in vias et sepes; et coupelle intrare^ ut impleatur domus mea) ; car je vous assure que nul de ces hommes que j'avais conviés ne goûtera de mon souper. »
Ce père de famille est, disent les commentateurs, le Seigneur luimême; ce souper est le banquet des cieux. Par ces paroles compelle intrare^ les serviteurs de Dieu ont l'ordre de faire entrer par la violence {regnum cœlorum vint patilur) dans le giron de l'Église véritable tous ceux qui refusent le bonheur éternel. De là les dragonnades^ les bûchers et les conversions knoutées.
Mais qui ne voit que la contrainte dont parle le père de famille est une contrainte de pure politesse comme celle que l'on exerce vis-àvis des personnes qu'on veut retenir à dîner I
Les religions autres que celle dont le tzar est chef spirituel sont en Russie l'objet d'une constante surveillance. Le catholicisme n'y est toléré que parce que le pape impeccable de Saint-Pétersbourg ne veut pas entièrement déclarer la guerre au pontife infaillible de Rome. « Le libre exercice de la religion catholique , écrivait en 1780 Catherine dite le Grand, nous ne l'avons permis qu'à condition que Yobéissance à notre autorité souveraine demeurera sans la moindre restriction; conséqu^mment, toutes les nouvelles ordonnances et institutions de la part du souverain spirituel de Borne ne sont reçues par nos sujets de la religion catholique romaine qu'autant que nou^ les avons reconnues n'être point contraires à notre volonté. »
Quant à la conduite de l'Église gréco-russe vis-à-vis de l'Église grecque elle-même, si l'on veut la connaître, on n'a qu'à lire la pétition suivante adressée en 1835 par les/idèles grecs-unis de la province d'Uszacz :
<c Au mois d'août de l'aii 1835, nous, habitants de la paroisse d'Uszacz, vassaux de M. le comte de Plater, nous envoyâmes une supplique au ministre des cultes à Saint-Pétersbourg, implorant sa grâce et sa miséricorde, parce que, privés de notre église, nous nous voyions forcés de professer une religion que nous n'avons point voulu embrasser. Mais nous ue reçûmes aucune réponse. Seulement, i'évêque Rulhac nous prévint que bientôt arriverait une commission avec le prêtre qui nous était destiné. Et en effet , la commission s'est présentée le 2 décembre, et, ayant convoqué le peuple, elle l'a invité à embrasser la religion grecque (russe). Nous nous sommes écriés d'une voix que
nous voulions mourir dans notre foi , que jamais nous n'avions voulu ni ne voulions d'autre religion. Alors la com mission, laissant les paroles, en vint aux faits, c'est-à-dire qu'on se mit à nous arracher les cheveux 9 à nous frapper les dents jusqu'à effusion de sang et à TRANSPORTER ccux qui voulureut résister dans la ville de LepeL Enfin, la commission, voyant que ce moyen ne lui réussissait pas non plus, défendit à tous les prêtres grecs-unis d'entendre nos confessions ou de nous administrer quelques autres secours spirituels. Mais nous avons dit : Mous demeurerons sans prêtres ; nous ferons nos prières à la maison; nous mourrons sans prêtres, nous confessant les uns aux autres; mais nous n'embraêserons pas votre foi. Qu'on nous réserve plutôt le sort du bienheureux Josaphat. C'est ce que nous désirons I Mais la commission s'en est allée en^e moquant de nos larmes et de nos prières. Et nous sommes demeurés comme des brebis errantes^ et nous n'avons plus d'ctsile! »
Telle est l'Église qui se qualifie d'orthodoxe et qui prétend à la suprématie sur toute la communion grecque. C'est comme chef spirituel de cette Église que l'empereur Nicolas semble prêcher une croisade contre les infidèles de la Turquie et appeler la nation russe à la délivrance des Grecs persécutés et opprimés dans leur religion par le sultan.
Mais pour croire à la réalité des motifs que donne le tzar de sa conduite, dit M. Amédée de Césena, pour croire à la sincérité des sentiments qu'il exprime , il faudrait au moins que des faits avérés vinssent confirmer ses paroles. 11 faudrait qu'on pût croire aux dangers que court la foi qu'il appelle orthodoxe, il faudrait qu'il y eût des persécuteurs et des persécutés , il faudrait qu'il y eût des bourreaux et des victimes, et il faudrait surtout que les Grecs, martyrs de leur fidélité au culte de leurs pères, tendissent vers le tzar des mains suppliantes. Car, enfin, il ne s'est jamais vu qu'on protégeât des peuples qui ne demandent pas à être protégés, et qu'on vînt au secours de ceux qui ne réclament l'appui de personne.
De bonne foi, oii sont donc ces Grecs de Turquie que le sultan persécute dans leur foi , opprime dans leur religion? Ou sont donc les victimes, oii sont donc les martyrs qui appellent un sauveur? Quelles protestations les Grecs ont-ils adressées au monde contre le souverain qui les gouverne? Quel appel ont-ils fait àl'épée des tzars contre la tyrannie des sultans? S'ils ne demandent rien, s'ils ne se plaignent pas, s'ils redoutent, au contraire, l'intervention du cabinet de Saint- Pétersbourg dans leurs afiaires religieuses et civiles , de quel droit l'empereur Nicolas voudrait-il les protéger malgré eux? On accorde, on n'impose pas sa protection. La protection qu'on impose n'est pas delà protection, c'est de l'oppression.
C'est en effet le caractère qu'aurait le protectorat officiel, le protectorat de droit des Grecs, tel que la Russie le réclame, s'il était accepté par la Turquie; car ce protectorat, non-seulement les Grecs ne le sollicitent pas, ne le désirent pis, mais même ils le redoutent et le repoussent. C'est ce qui résulte des termes mêmes de l'adresse suivante, remise à la Sublime Porte au nom du patriarche, des métropolitains, des archevêques, des évêques,des notables et des chefs de la nation grecque, dès le mois de juin 1853.
<K Les patriarches grecs de Constantinople et de Jérusalem, les métropolitains et lés évoques de premier ordre, les notables de la nation et les chefs de corporations, sujets de la Sublime Porte , soumettent la présente adresse aux pieds du trône sublime plein de justice et du seuil impérial et miséricordieux (qu'il soit conservé jusqu'à la tin du monde I}.
« Notre humble nation, qui se glorifie de sa fidèle sujétion et sonmission au gouvernement impérial (d'éternelle durée) de S. M. le sultan, notre maître bienfaisant, ayant convoqué un conseil général à notre patriarcat, à l'occasion de la lecture (en présence de vos serviteurs les métropolitains , les notabl*)s de la nation et les chefs de diverses corporations qui se trouvent à Constantinople) du firman im< pénal, revêtu du batti-cherif de S. M. notre très-auguste souverain, et émané dernièrement au nom de notre patriarche, votre serviteur, dans le but de confirmer les conditions particulières, privilèges spirituels et concessions, accordés par les grands sultans et empereurs (de glorieuse mémoire), et que S. M. I., notre auguste maître et bienfaiteur, s'est plu à maintenir depuis qu'elle a, commencé à faire briller sa justice du sommet du trône majestueux du sultanat, d'éviter les abus qui ont eu lieu par suite de quelque négligence ou inattention , de conserver en tout temps iniaots et d'exécutei' entièrement et exactement les immunitéâ et les droits ptirticuliqrs des églises^monastèreSy et des tetresj propriétés et antres endroits et sanctuaires qui en dépendent , enfin les (M^lviléges et inamuoHés contenus dans les bérats relatifs aux ànciennes^conaessio&S' et donnés au patriarche actuel, aux métropolitains et a^etaeié4iie$.,.'iies soulignés, sujets fidèles, furent comblés d'une joie infibie^et d'UBerreconaaissance éternelle. Il est hors du cercle dteto ]JosMûlitô'diâ' faire en actes ou eu paroles,, les remercîments dus pour viùe seule des bontés, privilèges et concessions, accordés à notre humUe nation d'une manière propre à attirer la ja« lotisie des autres nations et faire la gloire de la nôtre, suivant la mt'* &*éricôrde ordinaire de S. M. I., le très-auguste et très-puissant sqltaa, miséricordieux envers tous, loué pour ses actions, bienfaiteur. ,<lu monde, notre bienfaiteur particulier, ornement de la couronne des sultans, et faisant l'admiration des souverains du temps et de la terre
— espar Stes boutés et par ses perfections. Tout le monde conîjait que la sûreté et la tranquillité de tous les sujets sont parfaites, grâce à la protection pleine de justice du gouvernement impérial , auquel est confié, comme un gage divin, le bien-être et le contentement de tous les habitants des États impériaux. Ainsi , notre nation considère comme le premier de ses devoirs de religion et de loi de rester, de tout son cœur et de toute son ànie, constante à jamais dans sa sujétion et sa soumission au gouvernement impérial, et de verser jusqtfà la dernière goutte de son sang pour l'auguste personne de S. M. I., et elle fait des prières ardeates à Dieu tout-puissant, uuit et jour, avec ses enfants et ses familles-, la tête découverte et versant des larmes, pour qu'il préserve l'auguste personne de S. M^ notre magnanime souverain sur le trône du sultanat, d'éternelle durée, en bonne santé et pour de longues années, et qu'il conserve les ministres du gouvernement imp<^rial qui sont l'intermédiaire de tant de bontés impériales dans rhonneur et la gloire» sous la gracieuse bienveillance de S. M, I. Nous prions Votre Altesse de vouloir bien prendre connaissance de la présente adresse et de soumettre aux pieds du trône du très-auguste sultan, ombre divine, notre parfaite reconnaissance, notre joie et nos remercîments sincères. »
Comment concilier ce langage avec la prétendue nécessité oîi l'empereur Nicolas dit se trouver de marcher en avant à la défense de la foi grecque ? La foi grecqlie n'est évidemment que le masque d'une
politique ambitieuse.
Pour prciuver de quelle tolérance jouissent sous le gouvernement du sultan les diverses communions, et combien peu l'une d'elles a besoin d'être protégée, qu'on lise les détails suivants sur la statistique religieuse de Constantinople, publiés par un prêtre catholique allemand, M. A. Wasniewski :
« Parmi cette population d'un million et demi d'habitants, dont Q00,000 résident à Constantinople nriême, et le reste est disséminé dans les faubourgs européens et asiatiques, dans les îles des Princes et le détroit du Bosphore, il faut compter 200,000 catholiques de différents rites, pour lesquels le service divia se fait dans dix-huit églises et chapelles, réparties à Péca, Gàlata.^.dan^ le voisinage, et auxquelles 200 chapelains cathc^tques sont attaebési.
a Dans ce nombre, on trouve 60tyOÛO cuthoUifues appartenant au rite latin qui, avec 60 prêti^s latins, sont placés sous la juridiction ecclésiastique d^un patriarche établi àConstaDtinople depuis le temps des croisades; son'autorité s'étend jusque sur la Macédoine, la Thrace et la fiartie septentrionale de T Asie-Mineure. Il faut comprendre 10,000 Grecs obéissant à un archevêque latin et à des prévôts latins; leur patriarche réside ài Antioche, ne séjournant que temporairement
à Constantinople sans juridiction spirituelle, simplement pour soigner auprès de la Sublime Porte les intérêts matériels de ses compatriotes. Le reste se compose d'Arméniens avec leurs prêtres, à la tête desquels est placé un patriarche arméno-catholique,Hassoun, qui surveille les diocèses d'Antioche, d'Alexandrie et de Jérusalem.
c< Tous les catholiques jouissent en général, dans l'empire ottoman , d'une liberté dont les Francs établis en ces lieux il y a plusieurs siècles n'auraient jamais osé concevoir seulement l'espérance. De même qu'aux États-Unis, le gouvernement ne se mêle aucunement des affaires spirituelles des catholiques qui sont sous la direction immédiate de la propagande de la foi et du siège apostolique. Tous les catholiques peuvent se livrer en paix à leurs pratiques de dévotion dans leurs églises, petites à la vérité, mais oii du moins brille la croix. (( Les Francs ont même des cloches , et les Arméniens se servent de barres de fer, dont le son appelle les fidèles à la prière. Des moines franciscains chez lesquels je logeais m'ont même assuré que , depuis plusieurs années, ils font leur procession solennelle de la Fête-Dieu dans les rues de Péra, et non-seulement le gouvernement ne s'y oppose pas, mais il leur a même envoyé des kavas ou gendarmes pour le maintien de l'ordre. Cette tolérance est surtout remarquable pour les Arméniens, lesquels, comme chacun sait, vivaient jadis sous un joug affreux.
(( Ici, comme dans tout l'Orient, le peuple catholique est très-pieux et prend ses prêtres pour guides, non-seulement dans les questions ecclésiastiques, mais aussi dans les affaires mondaines. Ces mêmes franciscains me disaient que, dans les cas oii leurs faibles ressources et les aumônes des personnes charitables ne miffisaient pas à leur entretien, Ms s'adressaient à de riches négociantSi et banquiers qui, aussitôt organisaient des quêtes dont le produit était fidèlen^nt versé entre leurs mains. 1» ...
Si, quand il s'agit de VÉgliae .grecque de Russie, l'autocrate a le droit de s'eiprimee^ocoEmne le chef, d'une religion, il n'en est pas de même lorsqu'il est /question deiPÉglise grecque de Turquie; c'est le patriarche deOoûstaintiitopleteiti non le tzar de Pétersbourg, qui esrt iei le chef du culte. Jamnpeïtuic M<ioh% ne pourrait prétendre k établir sa dommatîon sur l'Église grecque de Turquie au même degré et avec le mêm© calaclèrèiqua celle. qu'il exei?c0 sur l'Église grecque de Russie* qu'en l'imposaat par la force au patriarche de Constantinople. Encore un coup, est-ce de la protection ou de l'oppression? L'empereur Nicolas ne veut ni protéger ni opprimer les Grecs; il veut supprimer de fait les sultans, en attendant qu'il les supprime de droit.
En résumé , le tzar tient absolument à protéger des gens qui ne veulent pas de sa protection* Son protectorat est un masque qu'on
vîeÈt de lui arracher. Ce que prétend Tautocrate, c'est élever au sein de Tempire ottoman une autorité rivale de celle du sultan, qui ne serait plus mattre chez lui. La Turquie ne veut pas admettre des prétentions qui seraient sa ruine. Voilà toute l'affaire. Nous allons maintenant raconter les faits.
En quoi le protectorat qne s'arroge la Rassie dans le Levant diffère de celui de la France. — Le marquis de Bonnac. — Le comte de Saint >Priest. — Firmans rendus pour terminer rafifairc des lieux saints. — La tète de Méduse de la Russie. — Note du Moniteur. — Notes échangées entre Reschid Pacha et le prince Menschikoff — Concentration des forces russes sur le Pruth. — Les provinces danubiennes deux fois déjà occupées par les Russes depuis le commencement du siècle. — Préparatifs de guerre de la Turquie. — Réponse de Reschid-Pacha à M. de Nesseirode — Manifeste de l'empereur Nicolas. — Passage du Pruth. — Panorama du Danube pour servir d'introduction à la description des principautés danubiennes.
D*après ce que nous avons dit dans le précédent chapitre, on a pu comprendre la nature du protectorat que réclame la Russie dans Tintérèt du rit grec. Il importe de ne pas confondre ce protectorat avec celui que depuis des siècles la France exerce en Orient en Seiveur du catholicisme.
Les capitulations f consacrées formellement, en 1802, par k traité de paix qui a suivi l'expédition xl'Égypte , ne reconnaisssûent aux rois de France qu'un droit de protection ^sur les sanootuaîres de Jérusalem et les établissements religieux égâlemfcDt possédés dans les diverses échelles du Levant par des prêtres ftanbs du rite latin. Or, tout le monde sait que, sous cette dénomination de froncé, on ne comprend, en Turquie, que les étrangers. ^
Le protectorat officiel de la France ne s^appliquait donc pas aux indigènes , et si , dans la pratique , il s'élefndak quelquefois aux sujets du sultan professant la religion romaine, ce n'était là qu'un usage v»riable suivant les lieux et les circonstances , et nullement un droit définr, découlant des traités. Les plus anciennes instructions des ambassadeurs de France à Constantinople leur ont toujours recommandé de ne pas perdre de vue cette distinction.
(( On a décoré le zèle dû nos rois de l'expression de prot eetorat de la religion catholique dans le Levant^ dit M. le comte de Saint-Priest, ambassadeur du roi Louis XVI à Constantinçple de 1768 à i783; cette expression est illusoire et sert à égarer ceux qui n'approfondissent pas la chose. Jamais les sultans n'ont eu seulement Tidée que les monarques français se crussent autorisés à s'immiscer dans la religion des sujets de la Porte. » a II n'y a point de prince , dit fort sagement un de mes prédécesseurs, M. Iç marquis de Bonnac, dans un Mémoire sur cette matière, quelque étroite union qu'il ait avec un autre souverain , qui lui permette de se mêler de la religion de ses sujets. Les Turcs sont aussi délicats que d'autres là-dessus.
« 11 est aisé de comprendre que la France n'ayant jamais traité avec la Porte qu'à titre d'amitié, n'a pu lui imposer des obUgations odieuses de leur nature. Aussi le premier point de mes instructions me prescrivait d'éviter tout ce qui pourrait causer de l'ombrage à la Porte en donnant trop d'extension aux capitulations en matière de religion, u^
Les ambassadeurs pouvaient sans doute , dans un intérêt d'humanité, intervenir d'une façon officieuse en faveur des catholiques soumis à la Porte et originaires de l'empire ottoman, oii ils ne sont qu'en bien faible minorité; mais leur protection légale ne couvrait que plusieurs centaines de prêtres séculiers et de moines, pour la plupart Italiens et Espagnols, et, chose essentielle à noter, dont le chef spirituel résidait à Rome. Telle est encore aujourd'hui la situation des choses.
Ce que la Russie demande, au contraire, c'est un droit de protection sur l'Église grecque, autrement dit la tutelle d'une communion composée de douze millions de sujets du sultan, régis par un patriarche dont le siège est à Constantinople^ et qui réunit, comme son clergé, à tous les degrés de- l'échelle, des attributions très- étendues à ses pouvoirs reJtigje^x.. Qn< ne.s£^urait donc nier ce principe, ni eQ fait établir aucune, asaimilatioii eatriû.deux protectorats aussi différents d'originei^dabut.(^t.4*irpportaniî€>. ^ • .
Les oég(]|ciaUQns..jçn(,^ij;n^s,au sqjet de la question des lieux saints furent .clqso^ par ,l€\f (]Le^ fîrm^n^ çi^dessous :
PaEMifrR m^}/kAfi>n7 M jQ^çi eat.mpn ordre impérial adressé à mon vizir Hafiz-AW^^rÇ^b^^w'gWveiineijr dusandjak de Jérusalem et de ses dépeijidwç^?, at^^3i çii^di. de cette ville.
« Un ûrman impéi^^il délivré de ma part en 1257 (1841) prescrivait la réparation de quelques parties de l'église du Saint-Sépulcre qui avaient besoin d'être restaurées. Ce firman , d'après un nouveau rapport qui vient de m'être soumis, était resté jusqu'ici sans exécution. La restauration de cette coupole n'ayant donc pas eu lieu jusqu'à présent, elle menace ruine et a besoin de réparations, circonstances qui
ont été constatées par ringénieur envoyé ad hoc à JérusaleiD. Noui avons^ donc ordonné et ordonnons ee qui suit :
(t Cette eoupole sera restaurée par ma Sdbiime Porte, dans. la. forme actuelle t^e quelle. S'il était apporté quelque altéralioa à cette forme, le patriarche grec de Jérosalem est autorisé h faire ses. ob^ semitions pour que cette altération n*ait pas lieu.
tf En outre, comme les maiac»is attenantes à Téglise duk Saint^Sé^ pukresout des lieux de retraite ^ de prière musulmans qui ne sauraient ètf e démolis, &a condamnera les fesétres qui douneat sur c^te église en les murant.
M Un firman impérial , contenant les dispositions qui précèdent, a étédélivré et vous est expédié.
a Vous doue, qui êtes le gouverneur et le cadi sus mentionnés, aus* sitàt que vous connaîtrez ma résolution souveraine de faire réparer et restaurer cette coupole par un prépesé ad hoc de la part de ma Sublime Porte, et en la maintenant (kns la forme actuelle ,. voas aurez soin de publier cette résolution et d'aviser à son exécution, comme aussi de faire immédiatement clore les fenêtres dont il est question plus haut, afin d'en écarter les inconvénients.
« Saohez-le ainsi et prêtez foi à ce noble signe.
« Écrit à Constantinople, dans les derniers jours du mois de red- }eb 1269. »
Sbconb fi&man* — « Ceci est mon ordre impérial, adressé à mon vizir Hafiz-Hamed^Pacha, gouverneur du sandjak de Jérusalem et de ses dépendances; au cadi, au mufti, au substitut du Nakibul Ecbraf, et autres membres du conseil de ladite ville.
a Dans le but d-aplanir et de régier .les différends etles contestations qui s'étaient élevés entre les Grecs et les Latins au sujet de cet tains sanctuaires situés èAm Ilmtérietir et hors la ville de lérusalem, un hatti-chérif impérial', en daté de la dernière décade de Gémaziul evrel 1268 (mars 18&2), lavait été- adrfefisé à toi , £fûi es le gouverneur sus mentionné, et aux autres autorités 'compétentes. II vient d'être porté à notre connaissafipce impérlttte'qué ^ysfelques^unes des dispositions de ce hatti-cbérifn'ont'lïàsiéttàOi^ M^'Ét îêir e&écution. Or, comme mon désir impérial e&t' que' éëttè exéctAMki' aSt lieu, cette question a fait l'objet des délibéreltîoiife'de^lhés'îinttîstres réunis en conseil, et, afin d'éclaircir et dé ttinfil^er \é tètoeUr dudit hatti-chérif, et d'en compléter et d'^en expliquer le 'ôelùs, il a été présenté et soumis à nia sanction impériale un écrîteoBtenant les six articles suivants :
« 4** Bien qu'une clef delà porte de l'église de Bethléem ait été donnée aux Latln^, il. leur a été donné seulement le droit de passer par cette ^lise, à l'instar de ce qui se pratiquait anciennement ; mais il ne leur
a pas été donné le droit d*officler dans cette église, ni de la posséder en commun avec les Grecs. De même il n*a pas été donné aux Latins d*altérer en quoi que ce soit Tétat actuel de cette église ni d*y exercer leur culte, et, en un mot, il ne leur est pas permis de changer ce qui se pratique de tout temps et actuellement en ce qui concerne le passager par réglise à la grotte, aussi bien que sous tout autre rapport, ni d'apporter à quoi que ce soit dans cette église la moindre innovation.
(( 2o Attendu que le portier de l'église de Bethléem se trouve être depuis longtemps un prêtre grec , sujet de ma Sublime Porte, et que ce portier n'a pas la faculté de refuser le passage aux nations qui ont dès une époque reculée le droit d'y passer, cela continuera à avoir Keu à l'avenir comme par le passé.
a B^' Par l'étoile qui vient d'être nouvellement posée dans la grotte de l'église de Bethléem comme un souvenir solennel à la nation chrétienne de notre part impériale, et pour mettre fin à toute discussion , d'après le modèle de l'étoile qui se trouvait à cette grotte et a disparu en 1847, il n'est donné à l'une ou à l'autre des nations chrétiennes aucun droit nouveau ou particulier. Jamais et m aucun temps il ne sera apporté à ce point le moindre changement.
« k^ Les nations chrétiennes qui ont le droit de visiter le tombeau de la sainte' Vierge et d'y célébrer leur culte y officieront tous les jours.
« Les Grecs officieront les premiers y en commençant au lever du soleil, avec la condition de ne pas s'^opposer à ce que les autres nations y accomplissent aussi les cérémonies de leur culte. Après eux , les Amiéniens, et après ces derniers, les Latins , Qt tous y officieront durant une^ heure et demie. Cet arrangement a été fait sur l'ordre et avec l'autorisation de ma Sublime Porte.
a 5^ Les deux jardins situés au village de Beâiréem et contigus au monastère franc seront administrés par lès Grecs et les Latins comme par le passé, sans qu'ils aient les uns isut les autres aucun droit de prééminence. On fera de ces jardins absolument le même usage qui en a été fait jusqu^ièi. ' • '
« 6<> A Vexceptiûnfâe ce *qu/(^' précède^ aucune eoncessitm n'ayant été faite en vertwd'4iré»e{ffjfi^'m'f^^ d%ucuné nation, toutes sont mainteriues 'dans teur état octHeh
« La possession des sanctuaires de Jérusalem qui se trouvent présentement entre les mains des Grecs , des Latins et des Arméniens , soit en commun, soit d'unô manière exclusive, leur est confirmée a
rOtT JAMAIS COMME PAR LB PASSÉ.
«Les dispositions ci-dessus ayant obtenu ma sanction impériale , j'en ai ordonné l'exécution; et, en vertu de mon ordre impérial, le présent firman a été délivré par mon divan impérial, revêtu de mon
autographe souverain, et vous est expédié. Vous donc, qui êtes le gouverneur, le cadi, le mufti et autres fonctionnaires sus mentionnés , aussitôt que vous aurez connaissance de la chose, vous aurez soin de faire enregistrer le présent ordre impérial dans les matricules du Mehk^ne, d'agir toujours à perpétuité d'après ces ordres, sans y apporter le moindre changement. Sachez-le ainsi , et prêtez foi à ce noble signe.
« Fait à la fin deredjeb 1269. »
La rédaction de ces iSrmans, comparée aux formules ampoulées du firman d'Osman I^s précédemment cité , fait voir quels progrès ont été accomplis par la Turquie dans la voie du bon sens.
Malgré leur apparente impartialité, les deux firmans étaient tout à l'avantage des firec^, En eifet, si, par suite des réclamations du gouvernement français, lesLatins obtenaient une clef de l'^Hse de Bethléem, c'était simplement pour y passer et non pour posséder exclusivea^ntcetteéglise, conformément aux anciens traités. Si, dans la grotte de la Nativité on replaçait une étoile, ce n'était pas pour qu'elle témoigna^ par son inscription des droits des Latins, c'était simplement comme souvenir d'un turc à la nation chrétienne. On voit que le sultan considérait toutes ces choses comme des bagatelles et s'étonnait qu'on pût faire tant de bruit pour une étoile d'argent et un local de trois mètres carrés. S'il se fût agi de quelque défroque de Mahon^el, assurément il eût mieux entendu l'affaire.
Relativement à la reconstruction de la grande coupole, au chai^ment du portier de l'église de Bethléem, les réclamations de la France restaient sans effet. La Porte agissait évidemment sous la peur que lui causait le tzar et qu'exploitait habilement son envoyé èxti*aordinaire le prince Menschikoff. La France eût de. nouveau réclamé; mais Fattitude du prince Menschikoff était tellement provocante que l'on craignit de laisser tomber une étincelle sur les poudres , et M. de Laeour, l'ambassadeur français, ^ contenta, P^i^l'ondre du ministre, de poser des réserves pour l'avenir.
C'est alors que la Russie, voyant qu'on lui cédait si facilement, et décidée à créer un casus belli, déeou^jt 3ubit«meiit cette tète de Méduse du protectorat dont l'aspect vtro^b^iôt Jusqu'aux larmes le sultan Sélim. Une note du Moniteur du Jl^iJQ^aiiSâS expose ainsi les faits : .....
« PariSy le i7 mai. -*- On avait pu craindre «.au moment oii^M. le prince Menschikoff se rendait à Constantinople en qualité d'ambassadeur extraordinaire de S. M. l'empereur de toutes les Russies, que l'un des effets de sa mission ne fût d'annuler en partie les concessions obtenues par M. de la Valette, au profit des pères latins de Terre- Sainte dans le courant de 1852. On se rappelle que, sur la demande
de ta légation. de France, le gouvernement de Sa Bautesse avait consenti à restituer au patriarche de Jérusalem, délégué du saint-siége» la cief delà grande porte de Téglise de Bethléem, à donner Tordre de replacer dans la grotte de la Nativité une étoile ornée d*une inscription latine et qui avait disparu en 1847, et enfin à accorder à la communion c£^tholique le droit de célébrer son culte dans un sanctuaire vénéré, réglise dite du Tombeau de la Vierge.
« Le gouveinement de Sa Majesté Impériale ne pouvait admettre qu*aucun de ces avantages fdt retiré au^ Latins. Le cabinet de Saint- Pétersbourg, du reste, transmit bientôt au cabânet des Tuileries Tassurance que son intention n'était pas de contraindre la Porte à revenir sur les concessions qui nous avaient été faites.
« Les demièrBs nouvelles de Gonstantinople, apportées par Taviso à vapeur k Cha/ptal, en date du 7 mai, nous permettent d'affirmer que le mainlien'du statti quo à Jérusalem, réclamé par M. le prince Menschikoff^ n'implique, dans l'état de possession des Latins, aucune modification susceptible d'affecter l'arrangement convenu avec M. le marquis de la Valette. C'était là, pour nous, le point essentiel , celui ^i ne pouvait être, de notre part , l'objet d'une transaction. Quant à m» anciens traités avec la Turquie, nul acte diplomatique, nulle résolution de la Porte ne saurait les invalider sans le consentement de la France.
a M. le prince Menschikoff demande encore au divan la conclusion d'un traité qui placerait sous la garantie de la Russie les droits et les immunités de l'Église et du clergé du rite grec. Celte question, complètement dilfièrenle de celle des lieux saints, touche à des intérêts dont la Turquie doit, la première, appréoier la valeur. Si elleamenait qv^ques complications , elle dt^iendrait une question de politique européenne^ dans laquelle la France se trouverait engagée au mâme titre que les autres puisisancea signatakes du traité du 13 juillet 18U .»
Lorsc^e le Monii^em teoait.ee jangagei déjà la question avait changé de face à Constantintiple, et voici les potes qui Vêtaient échangées entre Kescbid-Pachsmiremâedr nainistre de la Porte, et le prince Menschikoff : .i ' ,;
Noie officielle de ta Suhthtie Tarte Ottomane au prince Menschikoff,
eh date au 1r schobar 1569 (15 mai 183^).
« La Sublimf^ Pqv te ^. pris ppnnai&^nce de la dernière oote de S. A. le prince Menschikoff. Ainsi que S. A. le prince Menschikoff en a été déjà informé, tant en personne que par intermédiaire , il est impossi^ ble, par suite des changements dans le ministère, de donner une réponse explicite sur une question aussi délicate que celle des privilèges religieux avant de les examiner avec soin. Mais comme le maintien de
relations amicales avec l'auguste cour de Russie est Tobjet de la plus vive sollicitude de S. M. le sultan , il s'ensuit que la Sublime Porte désire sincèrement trouver un moyen de garantie de nature à satisfaire les deux parties , en informant S. A. le prince Mensohikoff qa*an délai de cinq jours suffira, et que l'on s'efforcera d'arriver, s'il est possible, à une plus prompte solution de la question. « J'ai l'honneur d'être, etc.
et ReSGHID-PaGHA. ))
Bépcnse (3» note) du prince Mensohikoff à Reschid-Pacha»
Buyukdéré, 18 mai'lS53.
c( Le soussigné, ambassadeur extraordinaire de S. M. l'empereur de toutes les Russies,a eu Thon fleur de recevoir la notification' de la Su*blime Porte, en d$te du 15 mai. Elle est loin de répondre «ux espé^ rances que lui avaient fistit concevoir k gracieuse réception et le lâfl*gage de S. H. le sultan.
(( Efi réponse aux notes consécutives que le soussigaé a eu l'boiirneur d'adresser au cabinet ottoman, et qui, appuyées par ses explica»tions verbales données aux ministres de la Sublime Porte, n'ont pas dû laisser de doute sur les vues désintéressées de son auguste maiùce, il n'a reçu que des assurances évasives et illusoires. Les deux firioans destinés à dore la discussion sur les lieux saints de Jérusalem ne pouvaient pas, en présence des anciens, offrir les garanties désirées par Tempereur. La promesse isolée d'étendre à nos sujets ks privilèges dont jouissent à Xérusatemles pèlerins et établissements d'autres iia-> tions ne fait que confirmer uû droit incontestable qui , pour être exercé, n'avait besoin que de la sanction souveraine* La Sublime Porte, en rejetant avec suspicion teti vcbuk de TeiniperBur en faveur de la foi gréco-russeorthodofxë, a maillé decoaisMé^ra^tioniris^à-vis d'un auguste et ancien allié. Bile n'^ foin^^'^jôoferiift ûouvBauigrii^f à ceux dont le soussigné a l'ordrie de demâudei^ Id répfuration^'eii elle iuBtifie les sérieuses appréhenri mfi du'goiiVétqMmienlfi'Uf^ipcair lasùrôté et le maintien des anciens droits de l'Église d'Orient. L'identité du culte^ le lien séculier ciment^ paf ^^^^^^s(ç^qpl^^,^l9^ j^t^p^^ deux pays, et par Içur posi|tiG^fg)^f;a^,^i^u^^^^i(^]i(^^ des gages
de solide amitié, deviennent ainsi , par un -déplorable égarement des pensées du gouvernement ottomaâ^ Id'càU^e'Jîe^manentêd'UHe attitude insultante pour la Russie.
« S. A. le ministre des affiiires etraltigëres s^est encore fait Fol^ane, vis-à-vis le soussigné, de propositions que celui-ci peut d^autaiit moins accepter avec les réserves y annexées, qu'elles sont sini|»léBietit la reproduction de celles précédemment rejetées, et que le projet de
séparer et de classer dans leur forme les actes qui les contiendront, impliquerait évidemment Tidée de ne rendre obligatoire que celle concernant rétablissement d'un hôpital russe à Jérusalem. S.A. Reschid-Pacha, donnant à entendre qu'une note en réponse devra être encore discutée en conseil, sur la base des mêmes propositions , et déclinant en même temps de préciser les termes, le soussigné ne voit là qu'un nouveau moyen dilatoire qui ne peut en aucune manière modifier sa détermination. L'ensemble des communications de la Sublime Porte ayant ainsi convaincu le soussigné de la futilité de ses efforts pour atteindre une solution de ses réclamations satisfaisante et conforme à la dignité de son auguste maître, il se trouve appelé à- déclarer qu'il considère sa mission comme terminée; que la cour impériale de Russie ne pourrait pas , sans déroger à sa dignité et sans s'exposer à de nouvelles insultes, continuer à conserver une légation à Constantinople, et maintenir sur l'ancien pied des relations politiques avec le gouvernement turc ; qu'en conséquence et en vertu des pleins pouvoirs dont le soussigné est porteur, il quittera Constantinople, emmenant avec lui tout le personnel de la légation impériale, à l'exception du directeur dé la chancellerie commerciale, qui, avec ses employés , continuera d'administrer les affaires de commerce et de navigation, et de protéger les intérêts des sujets russes et leur marine marchande ; qu'il regrette profondément d'être contraint de prendre cette détermination ; mais qu'après avoir fidèlement exécuté les ordres de l'empereur en soumettant à la délibération de la Sublime Porte les propositions les plus conciliantes, les plus équitables et les plus conformes aux vrais intérêts de l'empire ottoman, et ayant acquis la pénible conviction que le cabinet de Sa Majesté le sultan n'est pas disposé à le reconnaître et à y répondre, il s'acquitte d'un dernier devoir en repoussarlt toute la responsabilité des conséquences qui pourraient résulter pour le cabinet ottoman, qui paraît avoir pour objet de créer une sérieuse mésintelligence entre les deux empires; que le refus de garantie pour le culte gréco-russe orthodoxe doit, à Pavenir, imposer au gouvernement impérial la nécessité de chercher cette garantie dans son propre pouvoh»; qu^aiiisi toute tentative contre le statu quo de l'Église d'Orient et son intégrité sera regardée par l'empereur comme équivalant à une infraction à'Pespnt et â la lettre des stipulations existantes, et comme acte dliôstîlité vis-à-vis de la Russie , imposant à Sa Majesté Impériale l'obligation d'avoir recours à des moyens que, dans sa constante sollicitude pour la stabilité de l'empire ottoman, et par suite de sa sincère amitié pour Sa Majesté le sultan, et de celle qu'elle portait à son auguste frère, l'empereur a toujours eu à cœur d'éviter.
« Le soussigné a l'honneur , etc.
« Mbnschikoff. 9
Ce langage menaçant était appuyé par l'approche d'une armée de 120,000 hommes commandée par le prince Gortcbakoff, qui s'avançait vers le Pnith. Un corps de 4*0,000 hommes, détaché sous les ordres du général Danenberg, était prêt à passer ce fleuve qui, aux termes de Tarticle 3 du traité d'Andrinople, forme la limite des deux empires depuis le point oii il touche le territoire moldave jusqu'à son confluent avec le Danube. Les Russes se préparaient ainsi à envahir les provinces danubiennes, la Moldavie et la Valachie, qui, dans tous les démêlés entre la Russie et la Porte, ont le triste privilège de subir tous les malheurs de l'invasion. Depuis le commencement du siècle , la Aussie était entrée deux fois dans ces principautés. La première fois, elle les avait occupées comme gage du paiement d'une indemnité de guerre qu'elle s'était fait allouer par la Porte, et le paiement efiectué, elle les avait restituées. La seconde fois, en 1848, la Russie avait occupé les principautés à la suite des troubles, afin de réprimer une commotion intérieure, dangereuse pour la Turquie et embarrassante pour la Russie elle-même. Toutefois , lorsque la Russie passa le Pruth à cette époque, il fut établi par un traité : !<> qu'elle occuperait les principautés du consentement du sultan; 2» qu'elle les occupait à cause de la situation exceptionnelle des principautés danubiennes, agitées par une révolution dangereuse pour la Porte et pour les nations voisines.
Cependant le prince Menschikoff avait quitté Constantinople et avait enlevé jusqu'aux archives de l'ambassade. Le tzar lui donna un témoignage d'aprobation éclatant de sa conduite en le nommant gouverneur de la Crimée.
La Turquie crut alors qu'il était temps de faire aussi quelques préparatifs de guerre, et un corps de 30,000 honmies prit position sur le Danube sous le commandement de Nasnik-Pacha, avec ordre d'entrer dans les principautés en même temps que les Russes, conformément au traité de Balta-Liman. En raison de la gravité des circonstances, le sultan donna à son ministre Reschid-Pacha l'autorisation de se présenter quand il le juger .It opportun, dans ses appartements de réception, par dérogation à la décision de Mehemed-Ali, qui exig^t pour être admis devant le sultan une autorisation spéciale.
Néanmoins, tout en se disposant à parer aux éventualités, la Porte ne cessait, dans les rapports encore existants avec la Russie, de témoigner une grande modération, et Reschid-Pacha répondait en ces termes à une note de M. de Messelrode^ ministre du tzar, portant la date du 19 mai :
« Monsieur, je me suis empressé de mettre sous les yeux de S. M. le sultan, mon auguste maître, la dépêche que Votre Excelleace m'a fait rhonneur de m'adresser le 19 mai dernier.
« s. M. le sultan a toujours moutré , en toute occasion , les plus grands égsfirds pour S. M. retnpereup de Russie, qu'il considère comme son allié sincère et comme un voisin bien intentionné.
a La Sublime Porte > ne mettant nullement en doute les intentions généreuses de Fempereur, a ressenti un profond chagrin de Tinterruption des relations, survenue milheureusement parce qu'on n'a pas bien compris peut-être la responsabilité réelle oii elle se trouvait à propos de la question soulevée par M. le prince Menschikoff, de consigner dans un engagement diplomatique les privilèges religieux accordés au rite grec.
« Toutefois elle éprouve la consolation de voir que, pour sa part, elle n'a nullement contribué à amener un semblable état de choses.
« En effet, le gouvernement ottoman a montré, dès le principe, les meilleures dispositions et toutes les facilités relativement à toutes les questions que M. le prince Menschikoff était chargé de régler d'a< près les ordres de l'empereur, et même, dans une question aussi délicate que celle des privilèges religieux de TÉglise grecque, s'inspirant encore de ses sentiments pacifiques, et ne refusant pas les assurances qui pouvaient faire disparaître et réduire à néant tous les doutes qui auraient pu s*élever à cet égard, la Porte espérait surtout de la sagesse reconnue du prince Menschikoff, que cet ambassadeur se montrerait satisfait du projet de note qui lui avait été transmis en dernier lieu, et qui contenait toutes les assurances demandées. Quoi qu'il en soit, ce fait regrettable s'est produit.
a II est vrai que S. A. le prmce Menschikoff a, la seconde fois, abrégé la minute du sened qu'il avait donné d'abord, let, en donnant à la fin un projet de note, il a fait quelques changements , scHt dans les termes, soit dans la rédaction et le titre de la pièce; mais le sens d'un engagement s'y trouvait toujours, et comme cet engagement diplomatique ne peut s'accorder avec l'indépendance du gouvernement ottoman ni tcvec les droits de son autorité ^souveraine, on ne pouvait donner aux motifs d'impossibilité réelle présentés sur ce point par la Porte le nom de refus, et faire de cela une question d'honneur pour S. M. l'empereur de Russie. De plus, si ou se plaint de cette impossibilité en l'attribuant à un sentiment de défiance, la Russie ^ en ne tenant aucun compte de toutes les assurances ofiertes de la manière la plus solennelle par la Sublime Porte, et en déclarant qu'il était indispensable de les consigner dans un acte ttyant force d'engagement , ne âonne-l-eile pas plutôt une preuve patente de son manque de confiance envers le gouvernement ottoman, et celui-ci n'a-t-il pas à son tour le droit de s'en ])lainâre?
ti Toutefois, il s'en remets pour répondre sur ces deux points ; à la haute justice si connue de Fempereur de Russie , ainsi qu'à la haute
raison et aux sentiments éminemment pacifiques de Votre Excellence, (jue chacun, d'ailleurs, a pu connaître et apprécier.
« S. M. le sultan, par un firman impérial, revêtu de son auguste hatti'&chérif, vient de confirmer de nouveau les privilèges, droits et immunités dont les religieux et les églises du rite grec jouissent ab aniiquo.
' « La Sublime Porte n'hésitera jamais à maintenir et à donner les assurances contenues et promises. dans le projet de note remis au prince Menschikoff peu avant son départ.*La dépêche reçue de la part de Votre Excellence parle de faire passer les frontières aux troupes russes. Cette déclaration est incompatible avec les assurances de paix et de bon vouloir de S. M. l'empereur ; elle est, en vérité, si contraire à ce que l'pn est en droit d'attendre de la part d'une puissance amie, que la Porte ne saurait comment l'accepter. Les préparatifs militaires et les travaux de défense ordonnés par la Porte, ainsi qu'elle l'a déclaré officiellement aux puissances, ne sont donc nécessités que par les armements.considérabtes de la RussiCii Us ne constituent qu'une mesure purement défensive.
« Lq gouvernement du sultan , n'ayant aucune intention hostile contre la Russie, exprime le désir que les anciennes relations, que Sa Majesté regarde d'ailleurs comme si précieuses et dont )es nombreux avantages sont manifestes pour les deux parties, soient rétablies dans leur état primitif.
« J'espère que la cour de Russie appréciera avec un sentiment de confiante considération les Intentions sincères et loyales de la Sublime Porte, et tiendra compte de l'impossibilité réelle ou elle se trouve de déférer aux désirs qui lui ont été exprimés; que cette impossibilité soit appréciée comme. elle mérite de l'être, et la Sublime Porte > je puis l'assurer à Votre Excellence, n'hésitera pas à charger un ambassadeur extraordinaire de se rendre à Saint-Pétersbourg pqur y renouer les négociations et checober, dci conçut :^veo le, gouvernement de S. M. l'empereur de Russie, un aoeaii^iiç^demmit' q^ii , tout en étant agréable à Sa Majesté, serait t^l.qMej^ ]^(^e.po^4it Vaecepter sans porter aucune, atteinte sçiMU^J^^^s <i^ §ao Jadqpendiknce, fioit à
fautorité souveraine de S, M* Je SMUa»*' .% »' • .
« Votre Excellence peut tenir pour cerlaû» qfie, p0us^ ma part, j'ap.. pelle ce résultat de tous mes vœux. J>i«(ie» jr:cmre que, de son côté,
il en est de même. -. -
« Je prie Votre Excellence, etc;
<K Reschid. »
Inutile modération I On avait affaire à des gens dont le parti était pris depuis longtemps. Dès le principe desjaégociations, lesoorps russes se massaient sur les frontières turques. L'empereur de Russi
avait pa^ à Odessa une revue, dans laquelle avait éclaté un enthousiasme de commande, et, par tous les moyens, on s^était efforcé de raviver le fanatisme moscovite pour une guerre sainte contre les infidèles.
Un ultimatum insultant fut envoyé à la Porte. Le divan le rejeta. Le courrier chargé de la note contenant ce rejet arriva le 2k juin à Saint- Pétersboui^. Un consf^il fut immédiatement tenu au palais de Péterhoff. On envoya des dépêches au prince Gortschakoff pour lui enjoindre de passer le Pruth.
Le 26 juin, Tempereur Nicolas publia le manifeste suivant, qui fut lu au peuple dans toutes les églises :
« Par la grâce de Dieu, nous, Nicolas 1^^, empereur et autocrate de toutes les Russies, etc., etc., etc.
« Savoir faisons :
« Il est à la connaissance de nos fidèles et bien- aimés sujets que, de temps immémorial , nos glorieux prédécesseurs ont fait vœu de défendre la foi orthodoxe.
« Depuis rinstant oii il a plu à la divine Providence de nous transmettre le trône héréditaire, l'observation de ces devoirs sacrés ^ui en sont inséparables a constamment été Tobjet de nos soins et de notre sollicitude. Basés sur le glorieux traité de Kaïnardji, confirmés par les transactions solennelles conclues postérieurement avec la Porte ottomane, ces soins et cette sollicitude ont toujours eu pour but de garantir les droits de TÉglise orthodoxe.
« Mais, à notre profonde afiDiiction, malgré tous nos efforts pour défendre Tintégrité des droits et privilèges de notre Église orthodoxe, dans ces derniers temps, de nombreux actes arbitraires du gouvernement ottoman ont porté atteinte à ces droits et menaçaient enfin d'anéantir complètement tout Tordre de choses sanctionné par les siècles et si cher à la foi orthodoxe.
s Nos efforts pour détourner la Porte d'actes semblables sont restés infructueux, et même la parole solennelle que le sultan nous avait donnée en cette occasion n'a pas tardé à être violée.
« Après avoir épuisé toutes les voies de la persuasion et tous les moyens d'obtenir à l'amiable la satisfaction due à nos justes réclamations, nous avons jugé indispensable de faire entrer nos tioupes dans les principautés danubiennes, afin de montrer à la Porte ou peut la conduire son opiniâtreté. Toutefois, même à présent, notre intention n'est point de commencer la guerre; par l'occupation des principautés, nous voulons avoir eutrç les maiiis un gage qui nous réponde en tout état de cause du rétablissement de nos droits.
« Nous ne cherchons point de conquêtes ; la Russie n'en a pas besoin. Nous demandons qu'il soit satisfait à un droit légitime si ouver-
tement enfreint. Nous sommes prêts , même dès à présent^ à arrêter le mouvement de nos troupes, si la Porte ottomane s'engage à observer religieusement Tintégrité des privilèges de l'Église orthodoxe. Mais, si l'obstination et l'aveuglement veulent absolument le contraire, alors, appelant Dieu à notre aide, nous nous en remettrons à lui du soin de décider de notre différend, et, plein d'espoir en sa main toutepuissante, nous marcherons à la défense dé la foi orthodoxe.
a Donné à Péterhoff, le 14.« jour (26) du mois de juin de l'an de
grâce 1853 , et de notre règne le 28^ .
« Nicolas. »
Le 2 juillet, s'accomplit l'envahissement dès provinces danubiennes. Le corps d'armée chargé d'occuper la Valachie passa le Pruth , par Leova, sous les ordres du général Dannenberg. Le 3, le corps destiné à la Moldavie traversa le fleuve par Skouleni.
Nous allons donner quelques détails sur les principautés envahies, en commençant par faire connaître le Danube.
Le Danube (Ister ) est le plus grand cours d'eau de la Turquie d'Europe. Après avoir traversé la Souabe, la Bavière, l'Autriche et la Hongrie, ce fleuve entre par le col d'Orsova sur les terres de l'empire ottoman, qu'il traverse sur une longueur de soixante myriamètres avant de se jeter, par plusieurs bouches, dans la mer Noire.
Avant d'arriver à Orsova, le Danube sert de limite septentrionale à la Servie depuis Belgrade jusqu'à la frontière occidentale de la Valachie. La Save, qui est son principal afiluent en Turquie, et qui s'unit à lui au point très- important de Belgrade, sépare l'Ësclavonie autrichienne de la Croatie turque et de la Bosnie.
Le cours moyen du Danube est de.l'est à l'ouest dans la Turquie, puisqu'il entre par k&^ de latitude à Befgrade et Orsova et qu'il en sort par la grande bouche de Solina sous une latitude égale. Mais dans ce long espace, ce fleuve suit une marche tortueuse et fait deux grands coudes, l'un du nord au sud, depuis Orsova jusqu'àWiddin, et l'autre dans un sens inverse pour se porter de Rassova à Galatz. — Resserré entre les Krapaks, le Danube coule avec une grande rapidité, six mille mètres à l'heure, depuis Orsova jusqu'au delà de Widdin.
Sa marche se ralentit à Nicopolis ; elle est alors de quatre mille mètres à l'heure jusqu'à la mer.
A l'exception de quelques chaînes de collines, situées sur. le prolongement des contre forts des grandes chaînes de montagnes, à l'exception de quelques points isolés de relèvement , connus sous le nom de Baba-Dagh et de Bach-Tépé, la partie inférieure et orientale des deux rives du Danube, dans le voisinage de son embouchure, ne présenté qu'une, surface immense de terre marécageuse d'environ cent tieues carrées. Ces terres s'exhaussent annuellement par les inoû-^
dations et par les dépositions sédimenteuses du grand fleuve. Elles finiront par former un vaste pays d'alluvion comme le Delta d'Egypte.
La bouche de Sulina est le princfpal débouché du Danube. Les autres bouches, celles de Kiliaet d'Edriliis ou Saint Georges, sont d'une navigation plus difficile; elles deviennent quelquefois impraticables dans la saison des sécheresses.
Il paraît démontré qu'avant de faire le détour de Rassova jusqu'à Galatz, le Daiiube se portait directement vers la mer Noire, de l'ouest à l'est, et allait déboucher dans la rade de Kustendgé. — Mais les ensablements qui ont bouché l'entrée de cet ancien canal à Tchérnavoda ont obligé le fleuve à prendre sa direction actuelle vers Galatz, et ont plus que triplé, dans cette partie de la Turquie, l'ancienne longueur de son cours primitif.
' Contenu au nord par les monts Krapaks de la Transylvanie, au sud par les Balkans, à l'ouest par les' Alpes illryqués "k Test pai' la mer Noire, lé vaste bassin dû Danube renfermé cinq grandes provinces de l'empire ottoman : la yalachie et la Moldavie dans sa partie septentriodaîë ; la Bosnie, la Servie et la Bulgarie , dans sa partie méridionale.
De Golubitza à Gladova, sur une longueur do huit à neuf lieues, le Danube traverse des terrains calcaires. A Golubitza, le lit du fleuve, large de 2,000 pas, se rétrécit à 100 et quelques pas seulement : il est hérissé de rochers qui, dans les basses eaux, rendent la navigation très-difficile. On trouve sur cette ligne deux forteresses turques: New-Orsova (en turc, Ada^Kalazi) et Gladova (en turc, Fc(hi-islam). Vis-à-vîs de cette dernière, le Da(nube présenté une largeur variable de 600 à 900 pas; les environs sont assez bien cultivés. Depuis ce point jusqu'à son embouchure, le fleuve parcourt une plaine d'une largeur d^'ehviron vingt lieues. Il faut encore remarquer que, tandis que la rive valaque est plate et souvent marécageuse, à l'exception du territoire de Roustchouk, la rive bulgare, à partir de Widdin, est haute et escarpée. Dans la partie de la Vaîadhie, appelée Dobroudscha, la rive droite du Danube est également beaucoup plus élevée que la rive gauche, qui offre de nombreuses îles et où lés forêts et les champs', couverts de roseaux, sont souvent inondés. {^rès(fe Hirsova, la vallée se rétrécit, et le passage du fleuve est plus facile.
La rive gauche ne s'élève qu'auprès de Braïlow. De celte ville jusqu'à Galatz, on trouve dans la Ijelle saison des chemins très-praticables le long de la plaine marécageuse jusqu'à Matschine, derrière laquelle deux collines, hautes d'environ mille pieds, forment ulo espèce de défilé fermé par cette place.
Au-dessous d'isaktchi, le Danube rencontre son delta, qu'il traverse par trois bras : le bras de Sulina, seul navigable , a 150 à 200 pas de
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largeur h son embouchure. Le bas Danube n'a nulle part moins dé 900 pas y et quelquefois il offre une largeur double de ce chiffre; là profondeur , en certains endroits , est de 70 pieds. A Touldscha, un banc de sable, qui occupe tout le lit, ne laisse aux eaux qu'une profondeur de 14 pieds seulement. 11 serait possible d'y établir un pont si des marais pleins de roseaux n'en rendaient la construction trèsdifficile sur la rive gauche. Partout ailleurs, la profondeur du fleuve ne permet de le traverser qu'au moyen de pontons. La vitesse du courant 6st d'une demi-lîeue par heure.
Outre ces obstacles, résultant de la nature des bords du Danube et de son lit, il faut tenir compte de la barrière présentée par les forteresses élevées sur la rive droite, et qui occupent précisément les points oii la conformation du terrain rend le passage moins difficile : ce sont les placer de Nicopolis, Sistova, Roustchouk , Giurgewo , Turtukai , Sîlistri, Hirsôva, Matschin, Braïlow, Isaktchi et Touldscha. Hirsova doit son origine, comme forteresse, à l'observation faite par les Turcs, pendant la guerre de 1809, que l'armée russe pouvait facilement pénétrer par là en Bulgarie.
A Turtukai, les Turcs n'ont pas réparé les fortifications depuis la campagne de 1828, quoique ce soit Fendroit oii le passage est le plus commode sur toute la ligne du bas Danube. Cette place est à cinq lieues de Silistri et à dix lieues de Roustchouk; par conséquent, les garnisons de ces forteresses y offriraient lé moins d'empêchement. Le Danube y a une largeur de 995 pas , et la rivière Dembowitza , qui vient de Bucharest, se jetant dans le fleuve vis-à-vis de Turtukai, permet de |aire arriver par eau le matériel nécessaire à la traversée.
En 1809, l'armée moscovite franchit le Danube à Galatz , oii le. confluent de ce fleuve avec le Pruth et le Sereth favorise le transport du^ matériel. C'était à la mi-août. Au printemps, le passage dans le même endroit eût été impossible, les eaux couvrant la plaine marécageuse jusqu'au milieu de juin.
Lors de la guerre de la Russie contre la Porte en 1828-18§l9j l^s liasses passèrent le Danube en un lieu appelé Sahmovo. La difficulté d'approcher de la rive gauche couverte de roseaux les contraignit à construire une digue en branchages d'arbres; mais le passage offrait toujours plus de sécurité en partant du côte russe du fleuve que s'il eût fallu vaincre de pareilles difficultés du côté turc.
Les places turques sont de pauvres forteresses, envisagées au point de vue européen \ mais ceux qui les gardent résistent jusqu'à la dernière extrémité. Les habitants, car ce sont eux, plutôt que les garnisons qui les défendent, combattent pour leurs foyers, et les commandant^^ avertis que le sultap n'aime pas les capitulations et que cçluî q ui les signerait payerait de sa vie cet acte de faiblesse, trouvent dans la
population un appui que les commandants des citadelles européennes ne rencontrent pas toujours dans les citadins , jaloux de conserver leur fortune et leurs maisons.
Kn 1828, Widdin était peut-être la place la plus forte sur la ligne du Danube; mais elle était trop éloignée du théâtre de la guerre proprement dit, et ne pouvait servir qu'à opérer des sorties du côté de la Valaehie. Roustchouk était plus important, à cause de sa garnison beaucoup plus nombreuse et de la tête de pont qu'il possédait sur la rive gauche du Danube. Silistri, à raison de sa position sur le flanc de Braïlow et sur les derrières de toute armée russe qui marcherait vers les Balkans, était alors et est encore le point fortifié le plus précieux de la ligne.
Ce n'est que dans notre siècle ^ et depuis une trentaine d'années, que la navigation sur le Danube a pris et pouvait prendre tout son développement. Autrefois, avant l'invention des bâtiments à vapeur, il y avait des endroits du fleuve qu'il était impossible de franchir ; il y avait des temps d'arrêt dans la navigation, il y avait enfin une multitude d'obstacles qui n'existent plus aujourd'hui. Le Danube, si rapide, si rude, si redoutable à certaines places, a été adouci, dompté maintenant en tous les temps, sauf, bien entendu, à cette époque de l'année où sa surface est couverte de glaçons, depuis la ville d'Dlm, dans le royaume de Wurtemberg, jusqu'à Sulina, sur la mer Noire, on le parcourt sans craindre les tourbillons et les gouffres auprès de Grein ni les fameuses Portes-de-Fer, jadis l'effroi de tous les mariniers danubiens.
On comprend que, pour rendre le fleuve ainsi navigable jusqu'au terme de sa course, il a fallu de vastes travaux et des sommes immenses. Ces améliorations sont dues en grande partie à la Société impériale d'Autriche pour la navigation à vapeur sur le Danube^ association formée, il y a vingt-quatre ans , à Vienne , et grâce aux privilèges concédés par le gouvernement, devenue l'une des compagnies maritimes les plus considérables et les plus importantes de l'Europe.
Les bateaux à vapeur de cette société laissaient à désirer sous le rapport de la célérité et sous celui des aménagements. A partir du l«r mai 1853, la Société du Danube a établi entre Vienne et Galatz un nouveau service accéléré par trois paquebots construits à Pesth avec le plus grand soin, et dont les machines, de la force de 44-0 chevaux , sortent d'une des premières fabriques d'Angluterre. Cette nouvelle ligne accélérée, qui accomplit sans transbordement son trajet devienne à Galatz en cent heures environ , y correspond avec les bateaux du Lloyd autrichien. On peut ainsi faire en sept jours, et à des prix modérés (315 et 225 fr. , nourriture comprise) , le voyage de Vienne à
Constaûtinople. Là « une nouvelle correspondance avec les pyroscaphes du gouvernement russe vous conduit en un jour à Odessa.
Nous aurons occasion de reparler du Danube en donnant le détail des premières opérations militaires en Europe.
Les provinces danubiennes. — Lear configuration physique. — Leur histoire.— Leur organisation politique et administrative. — Géographie de la Moldavie et de la Vatfcchie.— Agriculture et productions naturelles. — Commerce; exportations,^- Sites pittoresques. — Les goitreux. — Les Bohémiens.— Les Juifs. — Caractère et mœurs des Moldo-Valaqnes.^- Détails sur le passage du Pruth et l'envahissement des principautés. — Protestation des Moldo-Valaques réfugiés à Paris depuis le mouvement de 1848. — Protestation de la Porte.
Créées par la nature pour ne former qu'une seule province, la Moldavie et là Valacbie semblaient devoir être appelées aux plus brillantes destinées, et cependant, depuis Decebalus, le glorieux roi des Daces, rhistoire nous les montre constamment soumises à une domination étrangère et agitées par des convulsions intérieures.
Aujourd'hui les deux provinces danubiennes , restées sous le joug de la Turquie à qui elles paient tribut, en sont cependant diétacbées sous les rapports physique et militaire. Du côté de la Turquie, le Danube leur sert de frontière et de défense; mais du nord au sud, traversées par des cours d'eau venant des États russes et autrichiens , elles sont ouvertes et sans appui naturel contre TAutricbe et la Russie.
La vallée enfermée entre la Transylvanie et le Danube, et que le Sereth sépare de la Moldavie, est sillonnée du nord au sud par un grand nombre de rivières dont les eaux se jettent dans le grand fleuve.
Ces affluents du Danube sont, en commençant par l'ouest, le Skill, r Aluta , le Dombovitza ou Argis , le Yalomnitza , le Kalmasou et le Sereth.
Le bassin de la Dombovitza ou Argis occupe une grande partie de
]a principauté. On y distingue la ville de Bucharest, capitale de la Vïlachie, celle de Tcrgovis , au pied du versant méridional des monts Erapaks , et la place forte de Giurgewo , sur le Danube , vîs-à-vis Routschouk.
Les Daces, vaincus par Trajan , occupaient anciennement la Valachie et la Moldavie. La province de la Dacie comprenait tout le pays au-delà du Danube connue dans la géographie moderne sous les noms de Bessarabie , Moldavie , Yalachie, Transylvanie et bannat de Temeswar. Passés sous la domination romaine et mêlés à des colons romains, les habitants de la Moldavie et de laValachie prirent la langue et les mœurs de l'ancienne Rome. L'empereur Caracalla les déclara citoyens romains. Depuis ce temps , malgré toutes les révolutions, malgré tous les changements politiques , les Valaques et les Moldaves n'ont jamais cessé d'être distingués sous le nom de Roumouni ou Roumains. Leur langue , leur alimentation , leur manière de se vêtir, ressemblent beaucoup à la langue, à l'alimentation mi modes d'habillement des anciens Romains.
Les Goths, les Huns, les Bulgares, ont successivement traversé et conquis ces provinces , mais sans s'y arrêter. Durant la décadence de Tempire romain , les habitants de la Dacie subsistèrent, en paix ou en guerre, par leurs bestiaux ou par le pillage. Parfois ils sortaient des bois qui leur servaient de retraite , passaient le Danube dans leurs canots faits d'un tronc d'arbre et marquaient par le sang et le ravage là trace des incursions qu'ils poussaient jusqu'aux faubourgs de Constantinople.
Quand les domaines du roi des Goths furent envahis par les Huns, auxquels l'excès de leur férocité attira la dénomination de barbares de la part des Goths eux-mêmes, Athanaric, à la tête des Visigoths, se retira dans le pays situé entre les montagnes, le Danube et le Pruth, et se prépara à le défendre par la construction de forts retranchements; mais les Goths découragés, comptant peu sur leur propre valeur et leurs moyens de résistance , implorèrent la protection de l'empereur Valens, et obtinrent la permission de passer le Danube. Ils furent reçus comme des hôtes et des colons dans cet empire romain à la ruine duquel ils contribuèrent si' puissamment par la suite.
Dans le traité de paix qu'Attila dicta aux Romains, sa souveraineté sur ces pays fut contirmée; et pour la commodité de ses sujets daces, il fut stipulé qu'il serait établi sur la rive droite du Danube un marché abondant, oii ils auraient la faculté d'aborder en sûreté. Après la mort d'Attila et l'extinction de son empire, la Dacie devint le siège d'une nouvelle puissance, mais qui ne fut que passagère , sous Ardarîc , roi des Gépides. Elle fut détruite par la victoire des Lombards et de leurs alliés, et remplacée par l'empire dés Chaga'ns, qui subsista âvecsptén-
àenipéMàtii plus de SSO aii^. &toti,p^ti{-flls de tién^iâiban, quoiqu'il ait jiorté ses armes darié*ces provinces, paraît n'en aVoirpas troublé le gouvernement général , qui était celui des petits prînceâ sôùà la pro* {action dés lois de Hongrie.
Les Yafaques devinrent tributaires des turcs en ISQi, et Sauvèrent àînsî leur noni, leurs usafgès et leurs propriétés. Ayant rejeté la doriîrnatiott turque en 168^, et s'étant mîâ sous la protection dé rempèVéùr d'Allemagne, qui avait promis dé les soutenir, ils furent l&chement abandonnés, .et après le traité de Carlowitz, ils se vrrent contraints de reAlreV soiis l'obéissance du Ghni Seigneur. La partie occidentale de la Val*5hiè jusqu'à l'Alouta fut cédée à l'Autriche par le' traité de Passàrowitz, en 1718; mais les Autrichiens la perdirent en 17^.
A répoqùe du même traité de Passarowîtz, les Turcs prirent l'habîtude de choisir les hospodfars de Valachie et de Moldavie parmi léè; principales familles grecques qui halbitent le faubourg nonimé' Fariar, rfaris la ville de Constantinople. Alexandre iMaurocordato fut lé premier Grec de cette classe que la Porte choisit comme hospodar de Valachie.
Vus avec jalousie par leurs compatriotes et souvent par leurs propres parents, les hospodars fanariotes de Valacfiîe et de Moldavie n'avaient, en général, qu'un règne précaire, agité, malheureux, ei souvent terminé par un dénoûment tragique. Il était rate qu'ils occupassent leurs gouvernements plus de deux à trois ans. — La Porte avait le droit de leur appliquer le principe politique qui l'autorise àré^bqùei ou à renouveler chaque année les ch'efe des pac^àliks de Témpire.
Mais le traité, de Jâssy, signé le 9 janvier 1792, entre là Sublimé Porte et la Russie, fixa à sept années la durée légale des pouvoirs des tiospodars de Valachie e^ de ]!ilôïdavie. Si, avant! ce terme, le gouvernemeAt ottoman voulait changer les grinces régnants, il ne pouvait lé faire qu'après avoir obtenu l'assentiment dé la cour de Saint-Pétersbourg.
Mécontent delà conduite des princes Morosi et Ypsilantî, ctquî ^^taient rrtontrés exclusivement dévoués aux intérêts de la Russie^ et ayant perdu toute confiance à l'égard des .familles princière& du Fanar de Constantinople, par ^uité de l'însùrrection générale des Grecs en 1821, le sultan Mahmoud résolut de rétablit l'ancien usage ^ et rendit aux fiabîtants de la Valachie et de la Moldavie le pri>^ilége d'ê'tVe gouvernés par des princes de leur propre nation.
Grégoire Gliika fut choisi alors par la Porte pour gouverner là Valachie ; Jean Stourdza obtint l'hospôdarat de la Moldavie. Cet arrangement déplut à la Russie. Mais elle n'eut rien de plausible à réj^ondre lorsqu'il lui fut représenté qàe le firand Seigneur pouvatt i*eûdre î ses sujets des droits doni \U avaient déjti joui, et qu!î
leur avaient été enlevés pour des motifs qui ^n'existaient plus.
Mais , après avoir donné son consentement aux changements qui venaient d'être opérés, la Russie demanda et obtint plus tard, dans le traité d'Akerman , qu'au lieu d'être choisis par le sultan ottoman , les hospodars de Valachie et de Moldavie seraient élus par les assemblées générales de leurs compatriotes. Cependant, conformément au traité de Jassy, ces gouverneurs pouvaient être destitués , après un exercice de sept ans, par la Sublime Porte avec l'approbation du cabinet de Saint-Pétersbourg.
Par ce même traité , les hospodars étaient astreints à avoir égard , dans les principales opérations de leur administration , aux représentations de Tagent de la Porte et à celles du consul de Russie. — Ce consul devint, à l'égard de ces princes, un moyen puissant de contrôle et un grand obstacle dans leur action.
Le traité de paix signé à Andrinople en 1829 stipula que les hospodars de Valachie et de Moldavie seraient considérés comme élus à vie. Ils ne pouvaient plus être destitués que pour des cas graves et par suite d'une décision spéciale arrêtée de concert par la Sublime Porte et la Russie.
Depuis la nouvelle organisation , un sénat assiste le prince dans tout ce qui concerne les intérêts et les devoirs de l'administration publique. Il existe également un divan ou conseil suprême de justice.
La Valachie se divise en 18 districts , septentrionaux et méridionaux.
La Moldavie se divise en 13 districts. Chaque district se subdivise en arrondissements ou oholes. On en compte H en Moldavie , et en Valachie 94.
Dans chaque district il y a un ispraonik ou préfet ; un samiche ou receveur; un tribunal civil composé d'un président et de deux juges ; en Moldavie, il existe un directeur de la police et une municipalité dans chaque ville principale de district. Les bourgs ne sont régis que par des espèces de commissaires municipaux.
On trouve en Valachie 22 villes , 12 bourgs, 3,950 villages, 69 monastères; en Moldavie, 122 monastères, 34< villes, 1,910 villages.
Bucharest, capitale de la Valachie, érigée en port franc depuis quelques années , est une place commerciale importante.
On ne peut dire exactement quelle est aujourd'hui la surface territoriale de la Moldavie et de la Valachie; elle est évaluée approximativement à 16 ou 1,700 milles carrés , dont 1,120 appartiendraient à la Valachie et 570 à la Moldavie. Cette dernière province , avant les démembrements que lui ont fait subir tour à tour la Turquie , l'Autriche et la Russie , avait à elle seule 1,590 milles carrés. Le chiffre de la population des principautés , relevé d'après des données russes
sur les listes des habitants imposables que le gouvernement faisait, dresser tous les sept ans , peut se monter en masse à 3,821,130 individus, dont un ^iers pour la Valachie.
I^a Moldavie a perdu plus d'un tiers de son ancienne surface. Ce tiers a été enclavé depuis 1812 dans les immenses domaines de la Russie.
La partie montueuse de la Moldavie vers les monts Krapaks est couverte de forêts. On y trouve des mines abondantes de sel. Les ruisseaux des montagnes charrient avec le sable quelques paillettes d'or. On y voit aussi des sources de résine grasse ou de bitume.
Le pays plat de la Moldavie est très-fertile , mais presque entièrement inculte. Le froment y donne, comme dans les meilleures parties de la Valachie , 24 pour 1 , le seigle 30 , l'orge 60 et le millet 300. — On y trouve des forêts entières d'arbres fruitiers, surtout dans ses parties montueuses.
Les forêts extrêmement épaisses de la Bukovine et de Kirguitche , sur les confins de la Bessarabie, étaient le meilleur rempart de la Moldavie contre les Tartares. Ces deux grandes forêts se trouvent comprises dans la partie concédée à la Russie en 1812.
Les terres des deux principautés sont généralement favorables à la culture de tous les genres de céréales et d'arbres fruitiers. Leurs vignobles donnent en abondance des vins peu liquoreux, mais vifs et pétillants comme ceux de la Hongrie et de la Crimée. La force et la qualité dettes vins sont augmentées par un procédé commun parmi les riches propriétaires et pratiqué également en Russie. A l'approche d'un froid rigoureux , les pièces sont exposées en plein air. Dans peu de nuits, le vin se trouve enveloppé d'une croûte de glace épaisse qui est percée au moyen d'un fer rouge, et le vin, dépouillé de ses parties aqueuses, est tiré clair, fort et susceptible d'être conservé longtemps. Ces vins peuvent se boire même jusqu'à l'ivresse sans incommoder. Les prairies de la Moldo-Valachie sont fécondes et nourrissent des chevaux petits mais pleins de force et de- vigueur, et qui, surtout en Moldavie, font d'excellents étalons. On s'occupe activement en Valachie d'en améliorer la race. Quand la terre est couverte de neige en hiver, les chevaux sont fréquemment attaqués par les loups. 11 y a en général , dans les haras, pour dix juments un étalon qui leur sert de conducteur et de gardien. Quand un haras est attaqué par les loups, les étalons rassemblent, par des hennissements forts et répétés , les juments et les poulains. Les juments forment un cercle autour des poulains , la tête tournée vers le centre. Les étalons se placent sur différents points de la circonférence et si les loups ont la hardiesse de les attaquer . ils les reçoivent avec des
ràadés et se défendent avec tant de vigueur que l'ennemi est coh* (raint de se retirer.
L*élève des bètes à cornes , particuliëremen{ celle des buffles , n*êst pas môinls importante. Aux environs d'IbraUa, dés Anglais ont ré* cériiment feréé des usines pour la vente et Texportation dés viandésf salées, dans lesquelles ils abattent annuellement environ 5,000 bœufs ; en même temps d'autres de leurs compatriotes sont venu^ en Moldavie dans le but d'y améliorer Fespèce porcine au moyen de croisements avec dés animaux importés d'Angleterre. En 1851, Ibrallaâ exporté 1,950,000 kilogr. de suif, la majeure partie à destination de TAngleterre ou de Constantinople , et 2M,000 kilogr. de viandes salées. *
De nombreux troupeaux de moutons , réunis quelquefois dans la seute plaine dlbraïla au nombre de plus de ili>00,000, quoique d'une race non encore améliorée, d'autres troupeaux de porcs et de chèvres fournissent des éléments considérables d'exportation. Les laines, divisées en trois classes , sont en général assez communes , et servent surtout à faire des couvertures pour les chevaux; cependant, en 1851, le port seul d'Ibraïla en a exporté 370,000 kilogr. pour Marseillç. Les districts d'Ibraïla, de Jalonitza, Ufow et Wlachka, sont ceux qui donnent lés meilleures laines.
En Moldavie et en Yalachie les volailles et le gibier de toute espèce sont en abondance. Les cerfs et les chevreuils sont communs dans les montagnes, et les lièvres sont en si grande quantité quç, dans le^ hivers ou il tombe beaucoup de neige, les paysans en prennent avec leurs chiens plus de 509,000. Le miel et la cire sont de la çlus belle qualité et au nombre des plus riches productions du pays. Il est vrai que le climat paraît singulièrement favorable au noble insecte dont ils sont l'ouvrage. Carra, dans son Histoire delà Éîoldavie^ cite une espèce de cire verte très-rare; elle est déposée par des abeilles plus petites que rabeille commune, sur des plantes où elle se recueille en petite quantité. On en fait des flambeaux qui en brûlant répandent une odeur exquise.
Les deux provinces transdanubiennes possèdent une assez gran4e quantité de richesses minérales. Il existe en Yalachie une mine inépuisable de sel gemme. Une mine semblable située près d'Okna, en Moldavie, donne annuellement 1,500,000 qiiintàu;c de sel. Lé district de Buzeo recèté une mine d'or et une d'argent. L'Aluta et la Dombo • vitza charrient des paillettes d'or. On trouve dans ces deux provinces des mines dé cuivre assez riches, mais elles ne sont pas exploitées.
Il est facile de comprendre qu'avec de pareils éléments d'échange,
les principautés d'anubiennes doivent faire un commerce considérable,
et qui ne doit pas se borner aux contrées voisines , c'est-à-dire 1 Au-
triche et la Russie. Leurs échanges avec des pays plus éloignés, avec TÀn^leterre, la France et le levant,^ ont dès à présent une valeur importante çt qui ne peut que s'accroître d*année en année. En 18^0, les transactions commerciales s'élevaient dléjà, en y comprenant la Servie, tf. plus de 80 millions de francs. Les importations en Valachie étaient de 9,298,815 fr. , et en Moldavie de 13,275,022 fr., soit un total de 2â,573,837 fr. Les exportations étaient, pour la Valachie, de 11,048,900 fr. et pour la Moldavie de 8,260,550 fr., soit en totalité de 19,30?,450 fr.
Bien que la part de la France dans ces 42 millions d'échanges ne sQit jusqu'ici qu'imparfaitement connue, on ne peut guère l'évaluer, en ce qui concerne ces opérations directes, à moins de u» dixième, soit
un peu plus de 4 millions. Marseille notamment y expédie beaucoup de sucres, mais le raffinage n'est point assez soigné , et ils soiit conséquemment inférieurs à ceux que fournissent les Anglais.
Une grande partie du commerce avec les principautés se fait par les ports dé Galatz et d'ibraïla. En 1852, le premier de ces ports à vu entrer quatorze navires français chargés et jaugeant 3,458 tonneaux ; il éh est sorti dix-sept, dont onze chargés d'un tonnage de 1,928 toniieaux; six, c'est-à-dire le tiers, étaient sur lest et jaugeaient 1,167 tonneaux. A Ibraïla, la même année, il en est entré vingt-sept, tous chargés, jaugeant 4,524 tonneaux. \Jû seul est sorti :^ c'était un navire de 168 tonneaux. Le port d'ibraïla est le point central de l'importation et de l'exportation de la Valachie par la voie maritime. Giurgewo, qu'on s'apprête à relier àBucharest par une chaussée, est le port de cette capi^le^ Aussi reçoit-il beaucoup d'objets de manufactures et 4'arts importés pour cette destination de l'Europe occidentale. ' De tott compare la Moldavie à la Bourgogne. — « J'ai traversé les deux! principautés dans toutes les directions j dit le voyageur anglais Thoriit'on , et c'est avec un plaisir bien vif que je retrace ici les impressions que m'ont laissées leurs sites grandioses et pittoresques. Les torrents se' précipitant 'dans des gouffres, et serpentant ensuite dans les vallées, 1e parfum lélicieux du tilleul fleuri, les herbes aromatiques' foulées par les troupeaux paissants, la cabane solitaire du berger sur le sommet du coteau , les montagnes s'élevant au-dessus âes nuages , couvertes dans toute leur surface au-dessouft des neiges d'un lit profond de terre végétale , et ornées de toutes parts par l'éclat d'une verdure riche et vivante , ou par la majesté des forêts antiques et sombres : cet assemblage de beautés, qui s'est présenté tant ^% fois à mes yeux , a gravé dans ma mémoire un tableau qui ne cessera jamais dé m'intércsser. »
' « J ai y u presque toutes les contrées de FEurope , dit à son tour Carra : en vérité ; je n'en connais aucune oii la distribution des
plaines, des collines et des montagnes, soit aussi admirable pour [agriculture et la perspective qu*en Moldavie et en Yalachie. »
a La plus grande partie des montagnes de ces principautés, ajoute Baûr, ressemble aux plus beaux jardins; les ruisseaux qui s*en précipitent avec un doux et agréable murmure , roulent dans la plaine une eau claire et saine , et arrosent . en les traversant , les vallons les plus agréables. On les dirait formées exprès pour offrir aux yeux la plus belle vue qu'on puisse imaginer. »
Les bois , où Ton voit des chênes de trois ou quatre pieds de diamètre, sont peuplés par des races innombrables d'oiseaux. Le chant du rossignol est plus doux et plus fréquent dans les forêts de la Yalachie que dans aucune partie de l'Europe, et sa mélodie ajoute au charme qu'éprouve le voyageur en traversant ce pays dans les belles soirées d'été.
Malheureusement les habitants des montagnes sont affectés de la même excroissance glandulaire que ceux des Alpes. Son excès fait disparaître tout ce qu'il y a d'humain tant dans le corps que dans l'esprit de ceux qui en sont affectés : ils deviennent complètement idiots, a Je me rappelle , dit Thornton , la sensation pénible que j'éprouvai quand , après une journée fatigante , nous arrivâmes à la couchée dans un village au milieu des montagnes. Les habitants d'uue chaumière obscure furent délogés pour nous faire place, et j'ordonnai que la chambre que nous devions occuper fût nettoyée et balayée. En approchant du feu , j'observai une personne assise sur le foyer dans les cendres; je témoignai du mécontentement et de la colère au paysan , qui sur-le-cbamp retira du coin de la cheminée par la nuque du cou une momie nue et vivante , du moins parut-elle ainsi à mes yeux/, un corps exténué pour fournir à l'énorme excroissance du cou 9 des jambes comme des fuseaux et retirées , de longs bras pendants des deux côtés, et une tête ne donnant d'autre signe de vie qu'un regard vague et effrayé. J'avoue que je fus pénétré d'horreur; je sentis des remords en privant cette misérable créature de la seule douceur dont elle paraissait jouir; mais mon humanité céda au sentiment plus fort de l'égoïsme ( de la part d'un Anglais l'aveu est ^n à noter J, et je ne pus me résoudre à manger et à dormir en pareille compagnie. »
Les bohémiens ou biganes sont très-répan ^us en Yalachie et en Moldavie; ils ne jouissent pas des droits civils et vivent dans la plus g'rande abjection. Les Juifs y sont aussi en grand nombre. Là comme partout ils se livrent au commerce et aux transactions qui ont l'argent pour mobile. Dans les deux provinces la noblesse est très-nom. breuse ainsi que le clergé grec; elle est exempte d'impôts, possède presque toutes les terres , et jouit à peu près seule de tous les droits
publics. Écrasés par les charges, les paysans vivent dans une grande misère.
Les Moldo-Valaques ont conservé quelque chose d 3 Tesprit guerrier des Daces, leurs valeureux ancêtres. Certains usages portent encore le caractère barbare de la horde , mais adouci par la civilisation qui lui a donné une teinte chevaleresque. Telles sont les cérémonies du, mariage ; le nouveau marié est obligé d'enlever de vive force son épouse; les parents lui présentent successivement à la place de la belle jeune IBlle les femmes les plus vieilles et les plus laides qu'ils peuvent trou 'er. L*époux finit par se fâcher, et appelle ses amis restés en armes au dehors. De leur côté, paraissent les frères de la jeune fille et ses amis. Un simulacre de combat s'engage dans lequel quelquefois le sang coule , et Tépoux vainqueur emporte au galop de son cheval , comme une proie , celle qui doit être la compagne de sa vie.
Les habitants des provinces danubiennes sont très-hospitaliers. Souvent sur les routes on trouve des jarres rempli3s d'eau limpide et des paniers pleins de fruit, déposés là par les habitants des villages pour les voyageurs.
La nouvelle de l'approche des Russes jeta parmi les Moldo-Valaques la consternation. Une lettre écrite de Jassy donne d'intéressants détails sur le passage du Pruth et l'envahissement des principautés :
« Le passage du Pruth par les troupes russes n'a pas discontinué depuis le 2 juillet, mais il sera probablement bientôt terminé. Les ponts sur le fleuve, qui sont une propriété particulière, ont paru si faibles qu'on n'a pas jugé prudent d'y laisser passer plus de huit mille hommes en un jour.^Jusqu'ici 80,000 hommes sont entrés en Moldavie, savoir, toute la quatrième division de l'armée russe, qui se compose de trois divisions d'infanterie, fortes chacune de 16,000 hommes; d'une division de cavalerie légère de 4,000 hommes, avec 200 pièces d'artil-* lerie; puis, sur la cinquième division de l'armée, une division d'infant terie, une division de cavalerie légère et 100 pièces d'artillerie, à quoi il faut ajouter dix régiments de Cosaques attachés au quatrième corps d'armée ( chaque régi ment est de 600 hommes), deux bataillons de sapeurs et de mineurs , et un bataillon de tirailleurs dont les carabines ont été achetées a Liège, à raison de 100 roubles d'argent chacune. Deux bataillons passent aujourd'hui le Pruth, près de Skulein , ainsi que l'artillerie cosaque, dont on fait le plus grand éloge. L'avaut-garde est sous les ordres du général Von Aurep, qui a été expiesséuient envoyé de Saint-Pétersbourg.
« Le quatrième corps d armée est commandé par le général Dannenberg, dont tout le monde s'accorde à louer le discernement et l'expérience militaire. OflSciers et soldats , tous parlent de lui avec lé plus^ grand enthousiasme. Il est dans sa soixante-deuxième anné^f mais il
e,3^ fictif fi\ plein d'ardpur. Le commandant de la cinquièiiie division est le général Luders, qui se trouve encore à Odessa. î)ans ce port et à Sébastopol, les ^utres troupes appartenant à sa division sont prêtes ^ marcher au premieir signal. Le prince GortschakofT est général en C^ef. Il est dans sa soixantç-diidème apnée et a une mauvaise santé; mais c'est un oflScier distingué. Le 5 du courant, il a fait son entrée solQpnellç à ^as^y pour surveiller rentrée des troupes en Moldavie, et le^ly il est p^rli pour Bucharest, oii il se propose d'établir son quartier général. Son état-major est \ présent sous les ordres du général Burtulisse, qui, cependant, sera bientôt remplacé par le général Kotzebup. Ce depnier, (jui était général de rétat-majôr de Tarm^e du Caucasp et qui se trouvait en congé à Paris, a ét^ mandé par courrier. Le général Sixtel çst à la tête de toute l'artillerie. Le général Martinon est général de Tétat-major de la quatrième division. Les dixième, onzième ç^ dquzième divisions d'infanterie sont commandées par les généraux Spinbonou, Parlow et Liprandi. La cavalerie appartenante cette division est sous les ordres du général Nicod.
<( Le premier jour que les troupes russes ont passé le Pruth, le comte Suf^htelen, Tun des aides de camp du prince GortschakofT, a été envoyé avec des dépêches à Hermanstadt, en Transylvanie. Le chef du bureau diplomatique du prince GortschakofT est le conseiller Charles Von Éotzebue, autrefois consul général russe dans les principautés danubiennes.
« Une partie des troupes russes oui occupent actuellement la Moldavie sera, dit-on, envoyée sur la frontière de la Transylvanie. Il egt difficile dé donner une idée dçs communications qui s^échangent ^ntre le quartier général de l'armée et la Russie. Un jour, il n'y a pas eu moins de cent seize chevaux tenus prêts, à chaque relais, cour les courriers. Par les ordres du prince Gortschakoff, une partie de la milice moldave a été envoyée jusqu'à Tokutch pour faire le service aux maçasms de blés et aux hôpitaux russes. Les postes de la frontière, le long du Danube, se sont renforcés de troupes moldaves. Les officiers russes parlent ouvertement, çt sans réserve, d'une extension mévitable du territoire russe. Le conseiller Kotzebue lui-même partage cette opinion.
(i Le gouvernement des principautés existe encore dç nom ; mais on peut se figurer jusqu'à quel po;çit i\ subsistç en réalisé, çn sachant que les deux hosppdars ont reçti l'ordre d'aller rendre hommage au prince GorlschakoffJ Celui-ci présidait ^u ^g iiêum qçii a été ch^nté,^ le 7 ,^ çii rhoniieur de ranuiyersaire de la naissance dé Pimpératrîçê de RÛi^sie. ç>t auquel le consul anglais a seul refusé d'assister.
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dussî, il a quitté Téglise. Le demi-souverain, prince de Gika , n^avait à jouer qu'un rôle fort secondaire. l'ajouterai , comme fait curieux, qu'il court parmi les soldats russes un bruit auquel ils croient d'ailleurs, que la Porte a vendu la clef du saint sépulcre aux Juifs, et que le monde périra si la Kussie n'accourt pas à la défense des lieux saints. Le 13, le général Dannenberg est parti aussi pour Tokutscb. 11 a été laissé à Jassy une garnison de 750 hommes seulement sous4es ordres d'un lieutenant-colonel. »
A la nouvelle de l'occupation des provinces, les Moldo-Valaques qui se trouvaient à Paris rédigèrent une protestation qu'ils envoyèrent à tous les journaux. Seuls, le Siècle et la Presse consentirent à publier ce document que nous reproduisons :
« La Russie vient d'envahir les provinces danubiennes , la Moldavie et la Valacbie. Ces provinces sont notre patrie : nous avons encouru l'exil pour leur liberté; nous souffrons pour elles, nous vivons pour elles. Aujourd'hui le pied des armées russes les étreint : victimes, elles n'ont même plus la possibilité de pousser un cri de douleur. Qui élèvera la voix pour elle, si ce n'est nous ? Qu'on nous permette donc de nous adresser en leur nom à la conscience du monde civilisé. C'est à la fois notre droit et notre devoir : leur oppression , c'est la nôtre I
« Les provinces danubiennes ont en Europe une position qui a besoin d'être définie.
a Elles sont habitées par une race particulière et homogène qui n'est ni slave, ni turque, ni russe. Cette race est latine ; elle appartient aux familles de l'Europe occidentale; elle descend des colonies romaines établies dans la vallée du Danube. On s*est appliqué à jeter des ombres sur nos origines ; il est nécessaire de les écarter. La force , la ruse, le temps ont pu nous diviser, nous donner des noms distincts, nous faire des destinées différentes ; mais, libres encore ou opprimés, nous n'avons pas cessé d'être solidaires ;. nous sommes Roumains; c'est le titre commun qui nous rallie , et un jour nous nous retrouverons dans le sentiment de notre unité.
a Les provinces danubiennes ont lutté sans cesse pour échapper à la servitude. Personne n'a plus fait d'efforts qu'elles dan) les temps de barbarie, et personne n*a'plus gagné qu'elles le droit d'être respecte dans un siècle de civilisation.
a Nous nous sommes rattachés à la Turquie, mais librement, par une convention, dans la mesure de cette convention et non au-delà.
a Au XT" siècle, entourés d'ennemis, nous avons eu besoin d*un appui : nous avons invoqué celui de la Turquie, nous nous sommes placés sous son protectorat, sans aliénation de notre indépendance; nous avons stipulé nos conditions, nous avons fait nos réserves; nous ne nous sommes engagés qu'à une chose , à payer un tribut. En retour ,
la Turqure s'est engagée à nous protéger contre nos ennemis extérieurs. Nous ne sommes point une province conquise, ni assimilée, ni même annexée. Nous sommes restés maitres de nous-mêmes sous une souveraineté définie et limitée.
<( Voilà ce qur est nécessaire à dire pour que notre situation actuelle pttisse être bien appréciée.
« La Russie nous envahit. A quel titre? Elle a eu la prétention de nous envahir chaque fois qu'il lui a plu de faire la guerreà la Turquie; iQais, nous le déclarons, elle n*en a jamais eu le droit. Nos ccmvcntions sont précises. Nous devons tribut à la Turquie; elle nous doit protection , mais nous ne nous confondons pas avec elle.
« La Russie est deux fois injuste et violente : elle l'est vîs-à-vis de la Turquie par ses exigences; elle l'est envers nous par Tinvasioû de pays étrangers au débat qu'elle élève.
« Depuis longtemps et à dessein , les principes en ce qui nous concerne ont été altérés. La Russie a cherché à nous créer une situation qui n'est pas la nôtre ; elle a contesté ou amoindri notre indépendance autant qu^ellel'a pu. La Turquie et TEurope s'y sont prêtées avec imprévoyance, en ne comprenant pas que l'individualité des provinces danubienne^, leur neutralité, leur inviolabilité étaient le premier rempart de Constantinople.
a Nous sommes envahis ; on nous doit protection. Comment peuton hésiter à nous l'accorder ? comn.ent ne l'avons-nous pas obtenue déjà? La Turquie nous la doit ; c'est le cas prévu par nos traités avec elle. Non-seulement on nous attaque et elle est en demeure de nous défendre ; mais ici c'est pour elle et dans sa cause même qu'on nous attaque. Elle pourrait à la rigueur tolérer l'occupation d'une de ses provinces, car, après tout, elle n'est pas liée vis-à-vis d'elle-même; mais vis-à-vis de nous elle est liée, et elle manque à des obligations positives en ne nous protégeant pas.
<( La Turquie ne peut pas nous abandonner à l'occupation russe; elle ne doit pas délibérer ; elle ne doit pas négocier sous l'empire d'un pareil fait. C'est la guerre déclarée du moment où Ton nous envahit , Qt elle n*est plus libre de séparer notre cause de la sienne.
<c Nous la rappelons aux traités et aux engagements qu'elle a pris* Qu'elle y réfléchisse; la crise est suprême I Toutes ses concessions antérieures n'ont abouti qu'à la compromettre : une nouvelle faiblesse ne la sauverait pas. En nous abandonnant, nous le lui prédisons, elle se perdrait. Comment invoquera -t- elle la protection de l'Europe si elle commence par manquer elle-même à ceux qu'elle doit proléger t
« Voilà les principes et les faits; voilà le droit et les violations. Nous les soumettons à la conscience du monde civilisé.
-Hâte Nous protestons contre l'invasion des provinces danubiennes par la Russie.
« Nous adressons à la Turquie une solennelle mise en demeure de 66 défendre en nous protégeant.
« Notre patrie est opprimée. Le droit des gens violé orie en nous, e( malheur à qui ne i'écouterait pas I Noos demandons assistance; mais nous sommes prêts à nous aider nous-mêmes^ et Thistoire a prouvé que nous n^y sommes pas impuissants. Les provinces danubiennessont ici, comme à leur origine, le poste avancé du monde occidental. La bafi>arie les menace aujourd'hui comme autrefois. Si Tlnvasioa passe sur eiles^ elle passera sur la Turquie et après la Turquie sur TEurope.
« Au nom de nos compalriotes.
« Paris, 13 juillet 18a3.
« Signé ; Bollac , maire de la ville de Bucharest ; <«- Stephan Golesco , membre du gouveroemeot [provisoire en 1848; -^ G.-«A. Rosbtti , tdem; -^ Josa- PHAT, archimandrite; -«I.*E. VoInisgo, ministre secrétaire d'État, d
Cependant la Porte continuait ses préparatifs de guerre; mais^ per^ sîstant daiis l'attitude conciliatrice qu*elle avait prise dès le principe de cette afifaire, elle publiait , à la date du 14 juillet « une protestation peu énergique servant en même temps de réponse à une circulaire de M. de Nesselrode.
Voici ce document :
« La Sublime Porte vient d'apprendre offieielleniient que l'armée russe a passé le Pruth et qu'elle est entrée dans la Moldavie avec l'intention d'ooeuper aussi la Valachie.
« Ce mouvement , opéré sans son concours sur une partie intégrante de son empire , a dû lui causer autant de peine que de surprise.
< II lui est pénible de voir les habitants de ces provinces loyales et Iranquttles exposés à toales les chances d'une occupatioa militaire; il loi est diflicile de concilier une telle agression avec les déclarations flaciSques et les assurances amicales que le cabinet de SÀînt^Péter»^ bourg a tant de fois réitérées; il lui est encoi-e plus difficile de ne pas s*etoiiner d'une opérAtion qui porte atteinte aux principes établis dans le traité de 18^1.
ft La Sublime Porte, en exprimant les sentiments que lui fait éprouver cet événement, ne peut se dispenser de mettre dans leur vrai jour quelques circonstances auxquelles les ministres de S. M. Impériale se sont efforcés en vain de donner une conclusion telle que la leur frisait désirer leur amour de la justice et de la tranquillité.
« Les négociations qui forent entamées de concert avec le prince ilenschâkoff se bomaîent d'abord aux points qui souffraient des diffî*
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cultes relativement à la question des lieux saints, elles difficultés qui en étaient les objets principaux ne tardèrent pas à recevoir une solution propre à satisfaire toutes les parties intéressées.
« Nous avons consenti en outre à la construction d'une église et d'un hôpital à Jérusalem pour le service spécial des Russes , en sorte que les concessions demandées en faveur des prêtres et pèlerins de la même nation n*ont pas été refusées non plus.
« Après l'heureuse conclusion de la partie des négociations qui avait trait au seul objet ostensible de la mission extraordinaire du prince Menschikoff , cet ambassadeur s'est empressé , avec les plus vives instances , de faire accepter une autre demande dont les conséquences, si elle avait été admise par le gouvernement de S. II. le sultan , n'auraient pas manqué de porter une grave atteinte aux intérêts de l'empire et de compromettre les droits souverains qui en sont les ornements et les soutiens.
« On a vu par les communications officielles que la Sublime Porte a faites en temps et lieu aux hautes puissances , qu'elle n'hésite point à doimer des assurances suffisantes , capables de dissiper les doutes qui ont amené les discussions rel itives aux droit», aux privilèges spirituels, et à d'autres immunités qui s'y rattachent, et dont les églises grecques et les prêtres grecs sont en possession de la part de S. M. le sultan. Loin de songer à retirer une partie quelconque de ces privilèges ou même à en restreindre la jouissance consacrée par leur utilité, Sa Majesté Impériale se fait une gloire de les confirmer publiquement, et, fidèle aux maximes de la justice et de la clémence, de les mettre à l'abri de tout préjudice au moyen d'un acte solennel revêtu de son hatti-scbérif et qui a été porté à la connaissance de tous les gouvernements amis.
a Tel étant le cas, ce serait une chose oiseuse que d'encombrer cette question de détails inutiles. 11 suffit ici de constater que , d'un côté, la demande de l'ambassadeur russe , nonobstant certaines modifications soit dans les termes • soit dans la forme , demeurait à la fin
inadmissible à cause de ce qui vient d'être expliqué; tandis que, de l'autre côté , elle devenàt sans objet réel par suite des garanties solennelles données spontanément par le souverain lui-même à la face du monde entier. Ces faits incontestables suffisent pour dégager la Sublime Porte de toute obligation do s'excuser davantage au sujet des privilèges religieux. 11 est d'une évidence inconteslauleque l'indépendance d'un Etat souverain est nulle, si parmi ses attributions il n'existe pas celle de refuser sans offe.nse une demande que les traités n'autorisent point, et dont l'acceptation serait en même temps superflue, quanta son objet ostensible, et non moins humiliante que nuisible à la haute partie qui s'en excuse. Néanmoins la Sublime Porte
— inné se désiste en rien de son désir amical et profondément sincère non^ seulement de remplir tous ses engagements envers la Russie avec la plus scrupuleuse exactitude , mais en outre de lui donner une nouvelle preuve de ses dispositions cordiales qui soit compatible avec les droits sacrés de la souveraineté et avec Thonneur et les intérêts fondamentaux de son empire.
« Elle est toujours prête à réitérer les assurances promises dans la lettre en date du 4/16 juiii, écrite en réponse à celle de S. Kxc. le comte de Nesseirode, portant la date du 19 mai (v. s.), et elle est encore disposée, pour peu que Ton veuille s'arrêter à un arrangement propre à satisfake la cour de Russie sans préjudice pour les droits sacrés du sultan , à envoyer un ambassadeur extraordinaire à Saint- Pétersbonrg, pour chercher, de concert avec le cabinet russe, les moyens de parvenir à ce but. Quant au passage de la lettre de S. Exe. le comte de Nesseirode relatif à Tinvasion éventuelle du territoire ottoman, la Sublime Porte a déj!^ déclaré qu'elle ne saurait l'accepter; et puisque cette lettre, ainsi que la réponse du ministère ottoman, ont été sur-le-champ communiquées aux puissances signataires du traité de 1841, il devient évidemment inutile de se répandre en détails sur une question aussi pénible.
c( A la suite de ces circonstances et en vertu de ces cons' dérations, le ^gouvernement de Sa Majesté avait lieu d'espérer que les motifs fondés qu'il n'a cessé d'alléguer pour justifier le refus de son consentement, l'impossibilité dans laquelle il «e trouve de Taccorder et le désir sincère qu'il a exprimé à plusieurs reprises de voir renouer les relations cordiales des deux hautes parties, seraient enfin appréciés, et que la cour de Russie revieudrait à des sentiments plus équitables à sou égard. La Sublime Porte éprouve d'autant plus de douleur en se voyant déçue dans cet espoir, que les qualités éminentesde l'empereur de Russie, sa modération et sa justice connues ne lui permettent pas de supposer que Sa Majesté serait capable de vouloir fonder ses demandes sur d'autres bases que celles de la raison et du bon droit, et qu elle a tout récemment doYmé, soit au sultan lui-même, soit aux puissances européennes, des assurances positives de son désir et de respecter la dignité et de maintenir l'indépendance de l'empire ottoman.
« Voilà dans quel état de choses la Sublime Porte vient de recevoir l'avis officiel que les troupes russes ont franchi la frontière.
<c Si la cour de Russie persiste à fonder la demande de consacrer par un document obligatoire envers elle les privilèges religieux dont il est question dans le traité de Kaînardji, il est à remarquer que la promesse contenue dans la première partie de l'art. 7'de ce traité, relativement à la protection de la religion chrétienne et de ses églises , est
une généralité, et Ton ne peut guère y voir le degré de force que la Russie lui attribue, et encore moins une spécialité en faveur de la re* ligion grecaue.
« Quoi qu'il en soit, si la Sublime Porte manquait de protéger la religion et les églises chrétiennes, c'est alors seulement qu'il faudrait lui rappeler sa promesse en citant le susdit traité, et il n'est pasmoin^ clair que cette nouvelle proposition ne saurait être fondée sur ce traité, attendu que les privilèges et les immunités de la religion grecque ont été octroyés par la Sublime Porte sans la demande ni l'intervention de qui que ce fut. C'est, en effet, un point d'honneur pour elle de les maintenir à présent et à l'avenir, et un devoir que lui impose son système plein dé sollicitude pour ses sujets. Les firmans qui viennent d'être promulgués, et qui confirment les privilèges et les immunités de toutes les religions , témoignent publiquement des fermes intentions de la Sublime Porte à cet égard; de manière que, sans le moin^ dre doute, une intervention étrangère n'est point du tout nécessaire à cet effet. Seulement, puisque la cour de Russie a conçu, quel qu'en puisse être le motif, des soupçons par rapport à ces privilèges religieux, et que la religion grecque est celle de l'auguste empereur et d'une grande partie de ses sujets, la Sublime Porte, mue par ces considérations , comme aussi par déférence pour les relations amicales qui existent encore entre les deux puissances, ne recule pas devant la résolution de donner, à ce sujet, des assurances suffisantes. Mais si un gouvernement contractait, sur les droits et privilèges qu'il a de son propre mouvement ace^ordés aux églises et aux prêtres d'une nation de tant de millions d'àmes soumises à son autorité, des obligations exclusives avec un autre gouvernement, ce serait partager son auto* rite avec ce gouvernement, ce ne serait qu'anéantir sa propre indé* pendance.
« Les traités conclus entre la Sublime Porte et la cour de Russie concernant les deux principautés n'autorisent en aucune manière l'envoi , de la part de la Russie, de troupes dans ces deux pays, et l'article y relatif, qui se trouve dans le sened de Balta-Liman , est subordonné au cas où éclateraient des troubles internes ; ce qui n'est nullement le cas dans la circonstance actuelle,
« Le fait est que ce procédé agressif de la part de la Russie ne saurait être, en principe , considéré autrement que comme une déclaration de guerre , donnant à la Sublime Porte le droit incontestable d'employer en revanche la force militaire. Mais la Sublime Porte est loin de vouloir pousser ses droits à l'extrême. Forte de la justice qui règle sa politique envers les puissances , elle préfère les réserver, dans l'attente du retour spontané de la Russie à une manière d'agir plus conforme à ses déclarations. C'est dans le but d'écarter tout obstacle
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à ce retour qu'elle se borne, pour le moment, à protester contre Tagression dont elle a bien* le droit de se plaindre. Elle croit offrir , par ce moyen , au monde entier une nouvelle preuve de la modération du système qu'elle a adopté dès le commencement de cette affaire. Elle s'abstient de tout acte hostile; mais elle déclare qu'elle ne consent en aucune manière à ce que Ton fasse entrer de temps en temps des troupes dans les provinces de Moldavie et de Valacbie, qui sont partie intégrante de l'empire ottoman , en les regardant comme une maison sans maître.
« Elle proteste donc formellement et ouvertement contre cet acte , et dans la conviction que les puissances signataires du traité de 1841 ne donneraient pas leur assentiment à une pareille agression « elle leur a fait un exposé des circonstances et garde en attendant une attitude armée pour sa défense.
« Pour en venir à la conclusion , elle répète que S. H. le sultan est toujours désireux d'aller au-devant de toute réclamation fondée de la cour de Russie, ce dont il a déjà donné maintes preuves, et est prêt à redresser tout grief concernant les affaires religieuses d(»nt pourraient avoir à se plaindre ses sujets grecs; que réparation a été faite par rapport aux lieux saints , que cette question a été résolue à la satisfaction de la Russie , et que la Sublime Porte n'hésite pas à Offi*ir deà assurances plus explicites , afin de confirmer l'arrangement qui a été fait au gré de toutes les parties.
« GoQstantinople, le 2 (U) juillet 1853 (8 chewal 1269). »
Circulaire du comte de Nesseirode réfutée par le gouTemement français. •— Tentatives de conciliation par les puissances européennes. — Conduite vexatoire des Russes dans les provinces envahies. — Préparatifs de guerre de la ^Russie. — Effets qu*ils produisent à Constantinople. — Les troupes du Caucase forment un cordon sur la frontière. — Description géographique du Caucase — Aperçu sur les peuplades qui l'habitent et sur Schamyl. -* Nouvelles tentatives dé la diplomatie. — Conférences de Vienne. — Note proposée. — La Russie y adhère. ^ La Porte exige des modifications que repousse le cabinet de Saint-Pétersbourg. — Exaltation guerrière des Russes et des Turcs. — Séances du divan. — Manifeste de la Porte. — Les escadres de France et d* Angleterre franchissent les Darda- . nelles. — Note du Moniteur, — Le commandement des troupes turques du Danube est remis è Omer-Pacha. — Biographie de ce général. — Dispositions militaires. — Les Turcs traversent le premier bras du Danube.
Tout en envahissant les provinces danubiennes, la Russie lie cessait de protester de son amour de la paix et de repousser toute pensée d*agrandissement territorial. La circulaire adressée par son ministre, le comte de Nesselrode, aux agents diplomatiques, à la date du 20 juin, se terminait ainsi :
« Nos troupes entrent dans les principautés, non pour faire à la Porte une guerre offensive que nous éviterons au contraire de tout notre pouvoir aussi longtemps qu'elle ne nous y forcera point; mais parce que la Porte,. en persistant à nous refuser la garantie morale que nous avions droit d'attendre, nous oblige à y substituer provisoirement une garantie matérielle; parce que la position qu'ont prise les deux puissances dans les ports et eaux de son empire, en vue même de sa capitale, ne pouvant être envisagée par nous dans les circonstances actuelles que comme une occupation maritime, nous donne en outre une raison de rétablir l'équilibre des situations réciproques moyennant une prisede position militaire. Nous n'avons, du reste, aucune intention de garder cette position plus longtemps que ne l'exigeront notre honneur ou notre sécurité. Elle sera toute temporaire; elle nous servira uniquement de gage, jusqu'à ce que de meilleurs conseils aient prévalu dans l'esprit des ministres du sultan. En occupant les principautés pour un temps, nous désavouons d'avance toute idée de conquête. Nous ne prétendons obtenir aucun agrandissement de territoire. Sciemment et volontairement, nous ne chercherons à exciter aucun soulèvement parmi les populations chrétiennes de la Turquie. »
Et plus loin :
« Nous Tavons dit, et nous le répétons : Tempereur ne veut pas plus aujourd'hui qu'il ne Ta voulu dans le passé renverser l'empire ottoman, ou s'agrandir à ses dépens. Après Tusage si modéré qu'il a fait en 1829 de la victoire d'Andrinople, quand cette victoire et ses conséquences mettaient la Porte à sa merci ; après avoir, seul en Eu* rope, sauvé la Turquie, en 1833, d'un démembrement inévitable; après avoir, en 1839, pris auprès des autres puissances l'initiative des propositions qui, exécutées en commun, ont de nouveau empêché le sultan de voir son trône faire place à un nouvel empire arabe, il devient presque fastidieux de donner les preuves de cette vérité. Au con-v traire, le principe fondamental de la politique de notre auguste maître a toujours été de maintenir aussi longtemps que possible le statu qtw actuel de l'Orient. Il l'a voulu et le veut encore, parce que tel est, en définitive, l'intérêt bien entendu de la Russie, déjà trop vaste pour avoir besoin d'une extension de territoire; parce que, prospère, paisible, inoffensif, plac-é comme utile intermédiaire entre des États puissants, l'empire ottoman arrête le choc des rivalités qui, s'il tombait, se heurteraient incontinent pour s'en disputer les ruines ; parce que la prévoyance humaine s'épuise vainement à chercher les combinaisons les plus propres à combler le vide que laisserait dans l'équilibre politique la disparition de ce grand corps. »
Les allégations contenues dans cette circulaire furent victorieusement réfutées par le gouvernement français dans une dépêche-circulaire du ministre des affaires étrangères, M. Drouin de Lhuys. Dès le commencement des menaçants préparatifs de guerre que la Russie faisait en Bessarabie et dans la province de Sebastopol, la France et l'Angleterre, agissant d'un commun accord, avaient chacune préparé une escadre. Loi*sque le prince Menschikoff eut quitté Lon^tantinople, en rompant toute relation diplomatique avec la Porte, ces escadres combinées reçurent l'ordre d'aller mouiller dans la baie deBesika,oii elles arrivèrent vers le milieu de juin.
Le cabinet russe parlait de la position prise par les deux puissances dans les ports et les eaux de l'empire ottoman , en vue de la capitale, comme d'une occupation maritime donnant à la Russie le droit de rétablir l'équilibre entre les positions respectives en occupant une position militaire. Ainsi était justifiée l'occupation de la Moldavie et de la Yalachie.
C'était dénaturer les faits de la manière la plus flagrante. Les flottes n'avaient pris leur position que lorsqu'il ne pouvait rester aucun doute sur les intentions de la Russie. On ne saurait confondre Toccupation militaire des deux provinces, contre le gré de leur souverain Initiale, avec la présence d'une flotte hors des côtes de l'empire, présence qui
a lieu sur le désir et la demande exprimés par le souveriEiin, et dans le but de le protéger, sans qu'il y ait cependant occupation quelconque de son territoire et sans qu'on se soit écarté de la stricte règle qui, en temps de paix, ferme les Dardanelles aux pavillons de guerre étrangers. L'emploi d'arguments de cette espèce est la meilleure preuve de la faiblesse de la cause qu'ils sont destinés à défendre.
La présence d'une flotte alliée dans les ports d'une puissance amie ne peut nullement être assimilée à l'occupation d'un territoire. Le cas était même diamétralement opposé, car la Porte, dans l'exercice de son droit incontestable, avait sollicité la France et l'Angleterre de s'approcher des Dardanelles, quoique ce ne fût pas en vue de la capitale, dans le but positif de repousser une attaque contre son indépendance. Dans cette circonstance, les restrictions imposées par les traités étaient respectées par la France et l'Angleterre, bien qu'elles eussent été violées par la Russie.
Où trouve-tron dans le droit public que, pour un grief diplomatique, on puisse occuper un pays sans une déclaration préalable de guerre et comme une simple garantie? L'état de guerre ou de paix est marqué de caractères distincts qui ne peuvent jamais se confondre. Quand on est en guerre, on peut s'emparer d'un pays par la conquête, le détenir ensuite comme garantie d'un subside ou d'une indemnité stipulée. Quand on est en paix et qu'on a néanmoins des griefs, on les expose, on les fait valoir; au besoin, on obtient un médiateur ou bien on traite par soi-même; mais on n'a pas le droit de prendre possession d'un territoire, même neutre, en pleine paix.
Cependant des tentatives de conciliation étaient faites par la France et l'Angleterre d'un côté; de l'autre, par TAutriche, qui avait envoyé aux frontières de la Servie un corps d'observation de SOyOOO hommes. La Russie feignait de se prêter à ces négociations pour gagner du temps et continuer ses préparatifs de manière à en imposer tellement, qu'elle pût obtenir ce qu'elle désirait par un bon traité, sans qu'il lui en j^oùtàt un homme ni un écu , quitte à saisir un peu plus tard un prétexte pour exiger davantage, selon les recommandations de Pierre le Grand.
Au moment même oii la diplomatie réunissait ses efforts pour de nouveaux projets d'arrangement , l'hospodar de Moldavie , le prince Ghika, par suite de la pression des autorités russes, faisait savoir à la Porte qu'il ne pouvait plus continuer ses relations avec le gouvemenient du sultan. En réponse à cette déclaration, le divan envoya immédiatement aux deux bospodars de Moldavie et.de Yalachie Tordre de quitr ter, avec toutes les autorités, les provinces envahies. Les consuls de France et d'Angleterre furent également invités parieurs gouvernements respectifs à amener leur pavillon. Lt,a Moldavie et la Yalachie
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fufent Boumues par les Russes à une contribution en nature. Plusieurs jeunes boyards, fils des premières familles, ayant manifesté leur mécontentement contre les exactions des troupes, furent immédiatement incorporés à l'armée moscovite pour y servir, pendant trois ans, comme simples soldats. En môme temps, le tribut destiné à la Turquie était saisi. Une flottille russe, composée de cent cinquante chaloupes canonnières et de cinquante autres bâtiments bien armés, ayant son centre d'opération à ismaïl, dominait toute la partie inté* rieure du Danube et commandait entièrement le fleuve.
Le 7 juillet» lorsque fut officiellement connue l'entrée des Russes dans les principautés du Danube, un mouvement des plus vifsise manifesta à Constantinople dans toutes les régions politiques. Le suK tan fit appeler sur-le-diamp Riza-Pacha , homme d'énergie , long-* temps opposé à la réforme, à laquelle il s'est dej^uis sincèrement rallié , et lui demanda son avis sur la situation. Riza-Pacha répondit que la Russie faisant la guerre à la Turquie, il fallait immédiatement repousser la force par la force. Le sultan , bien que ses sentiments personnels ne fussent pas absolument favorables à Riza, se montra visiblement disposé à adopter l'avis qui lui était <>ffert, et à donner à l'ancien favori de son père une place dans le cabinet, en conservant toutefois les ministres actuels.
Grande fut l'émotion dans la diplomatie. Elle mit tout en œuvre pour convaincre le sultan qu'il importait de ne rien précipiter; que les puissances ne s'opposaient pas à ce que la Turquie repoussât la force par ta force , si la Russie ne se désistait pas de ses prétentions et ne s'engageait point à repasser le Truth dans un délai donné. La dignité de la Porte, dirent les agents diplomatiques à Abdul-Medjid , peut lui conseiller la guerre, mais elle ne saurait lui commander la guerre sans discernement.
Le sultan céda, mais non pas définitivement. La diplomatie ne put obtenir de lui qu'un délai passé lequel Sa Hautesse déclara qu'elle )e vengerait des affronts dont elle était abreuvée par la Russie , laissant à ses alliés à décider dans leur propre intérêt s'ils devaient ou non soutenir la Turquie dans cette lutte inégale. Les ambassadeurs en référèrent en toute hâte à leurs gouvernements.
La Russie ne restait pas inactive. En sa qualité d'aide de camp général du tzar Nicolas , le prince Mensckil^off ordonna aux troupes russes du Caucase de se retirer de ce pays et de former sur les frontières un cordon spécial de surveillance. Profitant de ce mouvement de retraite et de la situation de la Russie vis-à*vis de la Porte, l'intrépide chef des montagnards , l'émir Schamyl donna l'ordre à l'un de ses lieutenants, le naïd Mohammed-<Rey , d'envahir la Gourie russe. L'attaque fut effectuée par les Circassiens dans la nuit du
27 au 28 juillet, avec des forces extraordinaires dirigées contre Fimportante forteresse russe de Toprak-Kalé dont, après un combat acharné, les Circassiens s'emparèrent. Cette forteresse fut immédiatement démantelée par les troupes de Schamyl, qui se rendirent maî* tresses de toutes les munitions qu'elle renfermait ainsi que de deux cents pièces de canon.
Ce fait important donna à la Porte Tassuraticeque, dans la guerre qui se préparait, elle pourrait compter sur Tappui des montagnards du Caucase. Il n'est pas hors de propos de donner ici quelques détails sur ces peuplades guerrières qui, depuis cinquante ans, résistent à la Russie , à ses généraux les plus habiles , à ses armées les plus puissantes, et qui, dans la crise actuelle, vont être appelées à remplir un rôle nouveau. Nous emprunterons quelques-uns de ces détails à M. Armand Vernhette , l'un des rédacteurs du journal le Pays.
Le mont Caucase est une chaîne continue de montagnes de la plus grande élévation, laquelle occupe entièrement l'espace de terre ou isthme compris entre la mer Noire et la mer Caspienne , par les kO et 42 degrés de latitude nord. Son inclinnison est de l'ouest- nord-ouest à l'est-sud-est. Sa longueur est de deux cents lieues en ligne droite. Il offre un massif aussi étendu et encore plus élevé que les Alpes d'Europe , puisque son pic dominant ( le mont Ëlbourous ) a une élévation de 5,425 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les plus hautes sommités de cette chaîne sont granitiques ; mais ses flancs sont couverts de schiste et de grès. On trouve rarement du calcaire dans les hautes vallées; maison en voit à nu et en. très -grandes masses sur le littoral maritime. Les pentes du Caucase sont extrêmement escarpées vers le nord, et desv>endent d'une manière presque abrupte sur le grand plateau qui termine de ce côté les vastes steppes de la Russie. Aux yeux des voyageurs qui viennent du nord , le / Caucase présente de loin l'aspect d'une immense muraille aussi imposante par sa longueur que par sa grande élévation. Ses pentes mé- .ridionales sont assez douces et se lient avec les chaînes montueuses dont nous avons parlé plus haut. Les sommités sont couronnées de neiges éternelles ; mais ses flancs sont couverts d*arbres et de pâturages. Le luxe de la plus brillante végétation se montre principalement sur son versant méridional. En avant du flanc septentrional on voit couler le Kouban vers la mer Noire , et le Térek vers la mer Caspienne. Ces deux cours d'eau descendent des plus hautes sommités placées au centre de la chaîne caucasienne. Le Kour, qui prend sa source près des mêmes crêtes du côté du midi , longe de l'est à l'ouest le pied méridional du Caucase , et verse ses eaux dans la mer Caspienne , après avoir reçu l'Araxe , qui prend naissance dans les montagnes dont le mont Ararat est un des points culminants.
Les montagnes du Caucase sont situées dans toute leur longueur en face des plaines russes : elles les dominent , et sans cesse leurs peuplades guerrières les menacent de Tinvasion ou du pillage. Dans ses grandes conquêtes , dans sa course vers l'orient, la Russie a rencontré là une barrière infranchissable, des ennemis qu'elle n'a jamais pu vaincre et dompter entièrement. Il est facile de comprendre quels intérêts immenses sont groupés pour l'Europe, pour le monde et surtout pour l'empire moscovite , autour de ces forteresses qui séparent encore les steppes de l'occident des plaines plus fortunées de l'Asie.
• Débris des hordes victorieuses d'Attila, les peuplades caucasiennes en ont gardé le type énergique et sauvage. Ce sont les derniers vestiges du vieux monde encore debout au milieu du monde moderne. Pour retrouver la trace des luttes incessantes de ces tribus contre les conquérants moscovites , il faut arriver au moyen âge. Elles avaient résisté aux Tartares, aux Turcs, aux Persans. Dès l'origine, la Russie osait à peine les attaquer, car derrière elles pouvait se lever l'Asie tout entière. Mais la Russie étendit son empire dans la Crimée et la Mongolie; un ukase d:i tzar Paul incorpora, au commencement de ce siècle, la Géorgie à l'empire. Dès lors sans trêve ni merci s'engagea la lutte. Depuis cinquante ans elle dure, et c'est k peine si, par quelque s progrès sérieux, la Russie a pu compenser d'immenses sacrifices d'urgent et de soldits. Par sa patiente énergie, sa diplomatie habile à diviser , ses efforts de colonisation , par l'influence pénétrante des mœurs civilisées, elle a pu affaiblir ses ennemis du Caucase; elle ne les a pas domptés.
La longue ligne des montagnes caucasiennes s'étend entre les deux mers qui séparent l'Europe de l'Asie; le centre est à Kasbeck. C'est là qu'existe la grande communication de la Russie avec la Géorgie et que passe la seule route militaire traversant le Caucase du nord au sud. Il existe deux régions bien- distinctes, séparées par le défilé du Dariel et habitées pai* des tribus diverses, indépendantes les unes des autres. Dans l'une sont des peuplades victorieusement retranchées et que l'on a pu à peine explorer et connaître : ce sont, par exemple, les Ubiehes, les Osâètes, moins belliqueux, adoucis par le christianisme, mais non soumis et vaincus. Plus près de la ligne russe se trouvent les Tcherkesses, peuplade guerriènî, enthousiaste, qui, pendant trente ans, a tour à tour ravagé les provinces de la Russie et défié ses armées. Chez eux la lutte est assoupie. Les gouverneurs du Caucase ont tout fait pour les attirer ptr la douceur, par l'intrigue, par l'intérêt. On a fait pénétrer au milieu d'eux la civilisation et l'aisance. On en a envoyé à Saint-Pétersbourg pour former des escadrons de la garde, pour y être comblés de faveurs. Il ne faut pas croire cependant que Ie$
peuplades tcherkesses soient à jamais acquises à la Russie; d*un instant à l'autre Técho des batailles peut réveiller ces lions des mon* tagnes.
L'autre partie des monts caucasiens est baignée par la mer Caspienne. Lh vivent les peuplades les plus guerrières et les plus féroces: les TchetcheiiS et les Lesghis. Là, depuis vingt ans* les deux illustres chefs Kasi-Mollu et Schamyl épuisant ou déciment les armées russes^ qui paient chèrement leurs faibles conquêtes* Quelque mystérieuse que soit pour l'Europe Thistoire de ces luttes étrdi^ea« on peut en suir vre cependant les phases sanglantes. Le plus habile des généraut russes chargés de la guerre du Caucase , c'est Yermoloff« qui sut doitipter ou attirer les Tcherkesses » maîtrisa les Tcbetchens et put établir sur les deux lignes des forteresses avancées* Il fut rai^elé en ièàS. Après lui, les généraux de Rosen , Paskiewitz et Neldkart ont eu tout à tour des succès ou des revers toujours sanglants. Depuis netif ans, Fempereur Nicolas a confié cette tâche immense dé la pacification du Caucase au prince Woronzoif, qu'il a investi d'une autorité souveraine sur les vastes provinces conquises depuis deux siècles entre le Pruth et TAras. Administrateur habile et tenace , général prudent et éner^ gique , le prince Woronzoff a beaucoup fait pour le triomphe de la Russie : il a été seul capable de résister, victorieusement parfois^ au grand chef Schamyl « dont nous allons esquisser la vie aventureuse. Depuis ISSi-, Schamyl règne sur une partie des peuplades du Caucase. Il en est le chef suprême, le roi-prophète. Grand général, chef «uda* cieux, législateur habile, il a su réunir en un &isceau ces populations dispersées. Il a institué une nouvelle religion de TÉtat, celle des Ulé* mas du Daghestan. Né en 1797 y initié de bonne heure au fanutisme religieux et aux luttes de la guerre, il s'est révélé un jour soudaine*' ment à ces peuples étonnés. Aujourd'hui encore^ le cri de guerre des montagnes du Caucase : Mahomet est le premier prophMe d'Allah; Schamffl est le second l sert de ralliement aux ennemis des Russes. Chassé de sa forte retraite d'Akulcbo par le général Grabbe, il écrasaili en 18t^3, l'armée russe à Dargo. Tour à tour vaincu et vaipqueur^ il reparait au milieu des ruines et surprend ses ennemis par \ku nou« veau coup de main. Enserré dans une ligne de fer par le prince Wo« ronzoff» il a toujours su y échapper. Il a tormé ses troupes, admuaistré ses provinces. En 1850, il faisait une nouvelle descente et rega^^t du terrain. Cette année^ encouragé par les bruits de gjuerre et l'appcoche des Turcs , il a fait une admirable campagne qui a neutralisé les proj^rès, arrêté les conquêtes delà Russie.
Les quatre puissances, la France, l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse, s'étaient réunies pour conjurer la tempête qui menaçait l'Europe. Une note^ rédigée à Vienne dans une conférence diplomalîfue
par les représentants de ces puissances, et approuvée par leurs gouvernements , fut envoyée à l'empereur Nicolas, qui y donna son adhésion. Avant d'agir de même, la Porte fit à la note quelques modifications, dont la principale était rengagement pris par la Russie d'évacuer les principautés danubiennes. Ces modifications ne furent pas admises par le cabinet de Saint-Pétersbourg. Le divan , de son côté, refusa, malgré les sollicitations du corps diplomatique, de revenir sur sa décision. Les deux puissances rivales étaient débordées par l'opinion de leurs sujets , qui éclatait en démonstrations.
A son arrivée à Moscou, Tempereur Nicolas, qui se rendait à Varsovie et à Olmûtz, pour de là gagner Odessa, fut complimenté par le métropolitain Philarète , qui lui adressa les paroles suivantes :
« Très-pieux seigneur, TÉglise orthodoxe a toujours vu en vous son défenseur; mais aujourd'hui votre puissance lui est révélée d'une manière bien plus visible. Vous vous êtes levé avec les armes qui ont secondé la toute-puissance de la parole impériale, et la terreur que ces armes ont répandue parmi les puissances étrangères nous inspire la conviction que votre auguste parole triomphera des forces ennemies comme en triompheront vos armes. Pénétrées de la sublimité de vos pensées , nos âmes s'élèvent vers le Créateur qui protège les têtes couronnées avec les prières. Seigneur, c'est dans votre force que les rois puisent la leur ! »
En Turquie surtout Texaltation populaire était à son comble. Elle se faisait jour par des placards que jusque sur les murs du sérail affichaient des mains inconnues. Puis vinrent les adresses présentées directement au sultan par les ulémas et le$ loftas ou étudiants. Dans l'après-midi du 8 septembre, une centaine d'ulémas se rendirent processionnellement à la Porte, et remirent au grand vizir une adresse dans laquelle ils demandaient que le gouvernement fît enfin cesser l'état d'incertitude oii depuis plusieurs mois se trouvait la nation, en déclarant immédiatement la guerre à la Russie. Cette démonstration causa parmi la popula'.i m turque une véritable agitation et parutaux ministres assez grave pour les engager à se réunir le même soir en conseil extraor linaire afin d'en délibérer. Le lendemain , 9 septembre, était le premier jour du eourbam-balram , ou grand carême des musulmans. Pour ouvrir cette sainte quarantaine , le sultan devait se rendre en grande pompe à la mosquée de Sainte-Sophie. On craignait une manifestation plus sérieuse que la* démarche des ulémas. Les troupes composant la garnison de Constantinople furent renforcées ; les gardes de police doublées; les équipages de la flotte turque consignés à bord; les ambassadeurs de France et d'Angleterre fi* rent demander à Besika plusieurs bâtiments. D'accord avec le gou* v^nement ottoman » deux frégates françaises et deux frégates an-
glaises franchirent les Dardanelles et vinrent mouiller devant Constantinople.
Grâce à ces précautions, le mouvement appréhendé se borna à des cris de guerre poussés sur le passage du cortège impérial. Cependant il n^était pas possible de se méprendre sur l'attitude de ces populations. Les choses en étaient venues au point oii il n'y avait d'autre issue que les armes. Cantonnés dans deux provinces fertiles où les vivres abondaient , où le général Gortschakoff prélevait tribut, les Russes pouvaient attendre. Il n'en était pas de même des Osmanlis. Ils avaient fait des efforts surnaturels en argent et en hommes. Cent vingt mille hommes rassemblés dans les Balkans et sur les bords du Danube ne pouvaient y passer Thiver. Ces rédifs , ou soldats irréguliers » turbulents, mal vêtus, venus de la Turquie d'Asie, de la Syrie, de Tunis, de Tripoli , de TÉgypte, se fussent débandés ou révoltés. Déjà considérés , à cause de leurs réformes , comme à moitié chrétiens, le sultan et Reschid-Pacha , son ministre, eussent couru des risques réels s'ils avaient accepté les conditions proposées par la diplomatie de Péra. Une conspiration contre la vie du sultan avait été découverte au commencement de juillet. Le k de ce mois on vit passer dans le faubourg de Galata quinze imans et loftas , convaincus d'avoir trempé dans ce complot. Leur but était de remplacer Abdul-Medjid par son frère Abdul-Azri, prince d*un caractère plus belliqueux.
Le i5 septembre , le gouvernement impérial convoqua un grand conseil national pour délibérer sur la situation. Ce conseil , qui comptait environ deux cents membres , se réunit à la Porte sous la présidence du grand vizir Mustapha-Pacha. Il se composait des ministres en exercice , des anciens ministres , des grands dignitaires , des mu- ^ chirs, des généraux de division et de brigade, des ulémas les plus considérables, des professeurs des grandes mosquées, des fonctionnaires en activité et en non activité de la première classe et du premier rang de la seconde, de tous les membres du bureau et du grand référendaire du divan.
A l'ouverture de la première séance, qui dura six heures, Reschid- Pacha, ministre des affaires étrangères, exposa de la façon la plus lucide toutes les phases de la question. Chaque membre fut ensuite invité à donner son opinion motivée sur l'acceptation de la note de Vienne non modifiée ou sur le maintien des modifications faites par la Porte.
Le lendemain , une seconde séance , également de six heures, fut consacrée à recueillir les avis et les votes. A l'unanimité, le grand conseil se prononça pour les modifications de la Porte et pour toutes les mesures jugées nécessaires à la défense des intérêts nationaux.
« Par sa composition» disait alorslQ Journal de Constanlinoplej cette
MieBiblé^ «alla première de ce genre qui ait été tenue eu Turquie ; il n'w fut jamais de plua grave ni d'aussi nombreuse, et Ton peut dire <|M, par la libre expression de sa pensée, chacun de ses membre a prouvé qu il avait complètement conscience du grand devoir qu'il remplissait. Oubliant les périls de la situation, tous n'ont eu en vue que la dignité du trâne, les droits et Tindépendance de Tempire, et, pour les conserver intacts, ils ont déclaré qu'ils étaient prêts à faire le sacrifice de leur vie et de leur fortune^ »
La décision du ^rand conseil ayant été immédiatement transmise «u sultan 9 il la sanctionna par un batti-i>cbériff expédié à tous les gouverneurs de province. La Porte adressa en outre à tous les gouvernements le manifeste suivant pour leur faire connaître les motifs qui la décidaient k déclarer la guerre à la Russie :
manifeste de la Sublime Porte^ m date du U^ tnenetiarem 1270.
« Dans les eirconstanoes actuelles , il serait superflu de reprendre dès rorigwe l'exposé du différend survenu entre la Sublime Porte et la Biissia, d'entrer de nouveau dans le détail des diverses phases que ee diffémnd a parcourues, ainsi que de reproduire les opinions et les appréciations du gouvernement de Sa Majesté Impériale le ^^ultaix, qui ont été rendttss notoires par les pièces officielles publiées en temps et lieu»
m Malgré le désir de ne pas revenir sur les motifs pressants qui ont déterminé les modifications apportées par la Sublime Porte au projet de note élaboré à Vienne , motifi exposés précédemment dans une note exfficative , de nouvelles sollicitations ayant été faites pour l'a-doption pure et simple dudit projet, à la suite de la non-adhésion de la Russie à ces mêmes modificatious ; Le gouvernement otioman se trouvant aujourd'hui» quant à l'adoption du projet de note en ques- Ijon, sous l'empire de la plus grande impossibilité et forcé d'entreprendre la guerre, croit de sou (jtevoif de faire l'exposé des raisons impérieuses de cette importante détermination, ainsi que de celles qui l'ontobligé à ne pas conformer pour cette fois sa conduite aux conseils des grandes puissances ses aJliées, bien qu'il n'ait jamais cessé d'apprécier la nature bienveillante de leurs observations.
« Lea points principaux que relèvera d'abord le gouvernement de Sa Majesté le Sultan sont ceux-ci : c'est que dès le principe , il n'a existé dans sa conduite aucun motif de querelle, et qu'animé du désir de conserver la paix« c'est avec un remarquable esprit de modération et de conciliation qu'il a agi depuis le commencement du différend jusqu'il piésent; il est facile de prouver ces faits à tous les esprits qui ne s'écartent pas de la voie de la justice et de l'équité.
« Quand mèane la Russie aurait eu un sujet de plainte à élever re-
lativemeut à la question des lieux saints, elle aurait dû circonscrira ses démarches et ses sollicitations dans les limites de cette seule question, et ne pas élever des prétentions que ne pouvait comporter Tobjet même de ses réclamations. Elle aurait dû ne pas prendre des mesures d'intimidation, comme celles d'envoyer ses troupes aux frontières et de faire des préparatifs de forces maritimes à Sébastopol, au sujet d^une question qui aurait dû être résolue amicalement entre les deux puissances. Or, il est évident que c'est tout à fait le contraire qui a eu lieu.
« La question des lieux saints avait été résolue à la satisfaction de toutes les parties; le gouvernement de Sa Majesté le Sultan avait témoigné de favorables dispositions au sujet des assurances demandées pour cette question, et pour certaines autres demandes relatives à Jérusalem; enfin, il n'y avait lieu de la part de la Russie d'élever aucune réclamation. N'est-ce pas chercher un prétexte de guerre que d'insister, comme elle l'a fait, sur la question des privilèges de l'Ér glise grecque octroyés par le gouvernement ottoman, privilèges qu'il croit de son honneur, de sa dignité et de son autorité souveraine de maintenir, et au sujet desquels il ne peut admettre ni l'immixtion ni Id surveillance d'aucun gouvernement? N'est-ce pas la Kussie qui a occupé avec des forces considérables les principiutés de la Moldavie et de la Valachie, en déclarant que ces provinces lui serviraient de garanties jusqu'à ce qu'elle eût obtenu ce ({u'elle exigeait? Cet acte n'at-il pas été justement considéré comme une violation des traités, et par conséquent o^mme un casus bellif Les autres puissances ellesmêmes ont-elles pu en juger autrement? Qui donc pourra douter que la Russie ne soit l'agresseur?
« La Sublime Porte, qui a toujours observé avec une fidélité notoire tous les traités, a-telle pu les enfreindre au point de déterminer la Russie à une démarche aussi violente que celle d'enfreindre elle-même ces mêmes traités ? Ou bien, contrairement à la promesse consignée explicitement dans le traité de Kaïnardji, s'est-il produit dans l'empire ottoman des faits pareils à ceux de démolition d*églises chrétiennes ou d'obstacles apportés à l'exercice du culte chrétien? Sans vouloir entrer dans de plus longs détails sur ces points, le cabinet ottoman ne doute pas (|ue les hautes puissances ses allié'^s ne trouvent et ne jugent tout à fait juste et véridique ce qui vient d'être mentionné.
« Quant à la non-adoption dans sa forme pure et simple du projet de note de Vienne par la Sublime Porte, il est à remarquer que ce projet, sans être tout à fait conforme à la note du prince Menschikoff et tout en contenant, il est vrai, dans sa composition quelques-uns des paragraphes du projet de note de la Sublime Porte elle-même,
n'est point dans son ensemble, soit dans sa lettre, soit dans son es* prit, essentiellement différent de celui du prince Menschikoff.
<K Les assurances en ce moment données par les représentants des grandes puissances au sujet des paragraphes du projet de note en question, que la Sublime Porte trouve dangereux ou nuisibles, sont une nouvelle preuve des bonnes intentions de leurs gouvernements respectifs pour la Sublime Porte; elles ont par conséquent causé une vive satisfaction au gouvernement de S. M. le Sultan. Il fait remarquer cependant, au moment où nous avons encore sous les yeux le débat des privilèges religieux soulevé par la Russie qui cherche à s'appuyer sur un paragraphe si clairet si précis du traité de Kaïnardji, que vouloir consigner dans une pièce diplomatique le paragraphe concernant la sollicitude active de l'empereur de Russie pour le maintien, dans les États de la Sublime Porte, des immunités et privilèges religieux octroyés au culte grec par le gouvernement ottoman avant Texistence même de la Russie comme empire ; laisser dans un état douteux et obscur Tabsence de tout rapport entre ces privilèges et le traité de Kaïnardji ; employer en faveur d'une grande communauté des sujets delà Sublime Porte professant le rite grec des expressions qui pourraient faire allusion à des traités conclus avec la France et l'Autriche relativement aux religieux francs et latins, ce serait courir la chance de mettre à la disposition de la Russie certains paragraphes vagues et obscurs, dont quelques-uns sont contraires à la réalité des faits; ce serait également, sans nul doute, offrir à la Russie un prétexte solide pour ses prétentions de surveillance et de protec^ torat religieux, prétentions qu'elle essayerait de produire en affirmant qu'elles n'ont rien d'attentatoire au droit souverain et à l'indépendance de la Sublime Porte.
« Le langage même des employés et des agents de la Russie qui on^ déclaré que l'intention de leur gouvernement n'était autre que de remplir l'oflSce d'avocat auprès de la Sublime Porte toutes les fois que des actes contraires aux privilèges existants auraient lieu, est une preuve patente de la justesse deTopinion du gouvernement otto* man.
« Si le gouvernement de S. M. le Sultan a jugé néc^ss^^ire de demander des assurances , lors même que les modifications proposées par lui à la note de Vienne auraient été accueillies, comment, en conscience, pourrait-il être tranquille si la note de Vienne était maintenue dans son intégrité et sans modifications? La Sublime Porte, en acceptant ce qu'elle a déclaré à tout le monde ne pouvoir admettre sans y être forcée, compromettrait sa dignité vis-à-vis des autres puissances ; elle la sacrifierait aux yeux mêmes de ses propres sujets,
— taa —
«4* tout eu allfettlunt h son honnr^ur. olle commetlrak uti suieidc niorai et matériel sur ell(Mn^*me.
« Quoique le refus de la Hussie d*accéder aux modifications récla* mées par la Sublime Porte ait été basé sur un point d^honneur, on ne saurait nier que la cause réelle du refus de la Russie provient uniquement de son désir de ne pas laisser remplacer par des termes explicites des expressions vagues qui pourraient ultérieurement lui fournir un prétexte d'immixtion. Une semblable conduite oblige conséquemment la Sublime Porte à persister de son côté dans sa nonadhésion.
« Les raisons qui ont déterminé le gouvernement ottondan à faire ces modifications ayant été appréciées par les représentants des quatre puissances, il est prouvé que la Sublime Porte a eu complètement raison de ne pas adhérer à Tadoption pure et simple de la note de Vienne.
En entrant en discussion sur les inconvénients que présente cette note> te but n'est pas de critiquer un projet qui a obtenu Tassentiment des grandes puissances» Leurs efforts ont toujours tendu , tout en désirant de préserver les droits et Tindépendanoe du gouvernement impérial , à conserver la paix; les démarches faites dans cette intention étant on ne peut plus louables, la Sublime Porte ne saurait assez les apprécier.
« Mais comme chaque gouvernement possède évidemment, par suite de ses propres connaissances et de son expérience locale, plus de facilités que tout autre pour juger les points qui touchent à ses propres droits, Texposé que fait le gouvernement ottoman provient de Punique désir de justifier la situation obligatoire oii il se trouve placé à son plus grand regret, tandis qu'il aurait désiré continuera ne point s'écarter des conseils bienveillants qui lui ont été offerts par ses alliés . depuis rorigine du différend et qu'il a suivis jusqu'à présent. Si on allègue que Pempressement avec lequel on a arrêté en Europe im projet résulte de la lenteur de la Sublime Porte à proposer un anrati- ^emènt, le gouvernement de S. M. le Sultan se trouve dans robliglh tion de se justifier en exposant les faits suivants :
a Avant l'entrée des troupes russes daiiS les deux principautés, quelques-uns des représentants des puissance^, guidés par l'intentioa sincère de prévenir l'occupation de ces provinces, ont exposé à la Sublime Porte la nécessité de rédiger un projet de fusion des projeta de note de la Sublime Porte et du prince Mt^nschikoff. Plus tari , les représentants des puissances ont remis confidentiellement à la Su» blinie Porte différents projets d'arrangement. Aucun de ces derniert tie répondant aux vues du gouvernement impérial, le cabinet ottomaa était sur le point d^estrer en nég ociation avec les rqMnèMOtanli dm
piilssinoas sur un prû}6t rédigé ptr luwmènne, oonformémf Qt k Uws suggestions. Sans ce moment, la novivelle du passage ^u PriUk par les Russes étant arrivée, ce &it a changé la question de faee« Le projet de noie proposé par la Sublime Porte a dû être mis de câié, et les esbtnets ont été priés d'exprimer leur manière devoir sur cette violation des traités après la prc^station de la Suhlime Porte. I^'un eôté, le^hinet ottoman a dû attendre les réponses, et de Tautre, il a arr4lé» sfir la suggestion des représentants des puissances, un projet d'arrangé* ment qui a été envojié à Vienne. Pour toute réponse k teiites «ta dénxarches actives, le projet de note élaborée Vienne a ps^ru.
« Quoi qu'il en soit, .le gouvernoment ottoman , cfaignanl è Miste titre tout ce qui impliquerait un droit d'immixtion en faveur Âe la Russie dans les affaires religieuses, ne pouvait Wre pluaque de donner des assurances propres à dissiper les doutes qui étaient deveaus le sujet de la diseuasion , et ce ne sera [m surtout apr^ ttmt de préparatifs et de saerifices qu'il aeeeptera des propositions qui n'ont pu être accueillies lors du séjour du prinee Mensehil^oS h Cpnsiaatineipie. Puisque le eabinet de iSaint-Péterabourg ne s'est pa^ eâutenlé des assurances qui lui ont été offertes; puiaque les efforts biei^veiltai^s des bautes puissances sont demeurés infructueux; puisque epfl)) la Sublime Porte ne peut tolérer ni souffrir plt^s longtemps lYUit de oboses actud , ainsi que l|t prolongation de rocQiipatîoo des prineipautis raoidotvalaques , parties intégrantes de son emptre* le oabîaet ottoman, dans Tintention ferme et louable de défendre Iqs droits suttris de souveraineté et rindépeudance de son gouvernemf^nt » usera fie justes représailles contre une violation des traités qu'il consJdène oemme un easua b^lU. 11 notifie donc offieiellemeiH que le gouvernement de S. M. le Sultan se trouve obligé de déclarer la guerre, et ^u^il a donné les instructions les plus catégoriques h &« ^ie« 0(9ar*Pi<te pour inviter le prince Gortsobakoff à évaeuer les prioôipautée e( puur eonmeueer tes (lûstilités, si, dans un délai de quinze jours k psirtir de Tarrivée de sa dépêche au quartier géuéi^al russe, une réponse négative lui parvenait.
< 11 est bien entendu qt^e, si la répoiase du prince Gortsebakoff est négative, les agents russes devront qi'itJter les États ottooiaes, et qua ks relations commerciales des sujets respectifs des deux gOttver%tments devront être interrompues. Toutefois la Subliuie Porte m trouve pas juste que l'cdSfibargo soit mis sur les stavires marehaads russes, conformément aux anciens usages. Ku constéquenee, il leur aéra. donné avis de se rendre dans la mer Koire ou dans la Méditerranée, h leur cboix , dans un délai qui sera fixé ultérieurement. En outre, le gouvernement ottoman, ne voulant pas apporter d'oatraves aux relations comnoerciales des sujets des puissances amiesi laissera,
pendant la guerre, les détroits ouverts à leurs navires marchands. »
On sait que les Turcs datent leurs années de Thégire ou fuite de Mahomet de la Mecque à Médine. L'an 1270 de cette ère devait commencer le k octobre. Suivant Tinterprétation que le clergé musulman donne à un passage du Coran, Tannée 1270 doit être l'ère d'unegrande guerre, où les Turcs seront triomphants. Cette croyance fut habilement exploitée pour influencer les masses. Quoique, depuis plusieurs jours, le hatti-schérifT, c'est-à-dire la signature impériale, eût été apposé sur VIrade ou proclamation annonçant qu'on allait déployer l'étendard du Prophète, cette déclaration ne fut lue dans les mosquées , ce qui équivaut à la promulgation, que le premier jour de la nouvelle année.
L'enthousiaspne longtemps comprimé éclata. De toutes parts des offres d'argent et d'hommes furent faites au sultan. Mébemet-Ali- Pacha, ministre de la guerre, fit don au gouvernement impérial de plusieurs chevaux de ses écuries. Son exemple fut suivi par ses collègues, par les généraux et officiers supérieurs de l'armée impériale et du corps d'armée de Constantinople, par la plupart des fonctionnaires de la Porte, par un grand nombre de Turcs riches ou aisés. Des marchands fermèrent leurs boutiques, vendirent leurs biens, quittèrent leurs famille et coururent au séraskierat pour se faire inscrire comme volontaires. Les mollahs parcouraient les rues avec des étendards et de vieilles hallebardes. Des bureaux furent ouverts pour les enrôlements ; ils étaient assiégés. La chaleur revenait au cœur des Osmanlis. Devant le fanatisme moscovite se levait le fonaftisme musulman.
Chefs tous deux de la religion de leurs sujets, les deux autocrates étaient, chacun bdans sa capitale, l'objet de démonstrations dévotieuses. Chaque nation invoquait en faveur de son bon droit le ciel, qu'on ne manque jamais de rendre complice des folies et des crimes de la terre. Enfin, tout se préparait pour une de ces guerres de nationalité que ne termine pas un combat insignifiant, et qui ne cessent qu'après avoir amené un important résultat.
Dans les principautés danubiennes, le bruit courait que les généraux de l'émigration roumaine Maghéro et Till allaient arriver, afin de combattre à la tête des Moldo-Yalaques pour l'indépendance de leur pays. L'inquiétude et l'agitation des vieux boyards étaient extrêmes, tandis que les jeunes boyards et le peuple manifestaient hautement leur indignation contre les Russes, et demandaient des armes, en disant qu'ils voulaient empêcher le retour des mauvais jours de 1848. En effet, durant la dernière occupation de IStô, la Russie ne s'est pas contentée d'affamer les habitants des principautés en mettant à leur charge une armée d'invasion de 100,000 hommes, elle a pris aussi
soin de les priver de tontes leurs forces intellectuelles et matérielles i d*une partf elle a supprimé complètement les écoles primaires qui -existaient précédemment diins presque tous les village s de la Moldo«> Talachie; d*une autre part, elle a ramasi'é toutes les armes que possédait ce pays, même les ustensil^'s tranchants de ménage, et les a fait brûler et délru re en plein jour sur les places publiques; pour chaque groupe de quatre maisons, elle n a laissé qu'une seule hache à fendre le bois.
Les escadres combinées de France et d'Angleterre franchirent les Dardanelles à h, demande du sultan. Le Moniteur du 27 octobre annonça révénement en ces termes :
« Ainsi que Tout fait connaître les documents officiels récemment publiés, la question ouverte depuis plusieurs mois à Constantinople vif nt d'entrer dans une phase nouvelle. La Porte a pensé qu'au point oii en étaient les choses, elle devait renoncer à la voie des négociations, et il ne parait plus permis d*espérer qu'un conflit puisse être prévenu. Une déclaration de guerre n'est point un fait rare dans la vie des peuples, et ce n'est point la première fois que l'on voit les mêmes rivalités aux prises sur le même terrain. L'importance et la nature des intérêts impliqués dans le dififérend, en atteignant plus directement peut-être que la France les autres cabinets de l'Europe, ne sont que des raisons de plus d'envisager avec calme cette évolution nouvelle des affaires d'Orient.
« Dès le début de cette crise, le gouvernement de Sa Majesté Impériale en avait apprécié la portée :il avait compris que Tintégrité et Tindépendance de l'empire ottoman étaient en cause, et qu'elles ne pourraient être compromises sans que la pondération des forces sur laquelle repose la sécurité de l'Europe en fût gravement altérée. L'occupation des principautés du Danube, contraire aux stipulations des traités, ne tarda pas à faire ressortir à tous les yeux le caractère d'universalité qu'avait ainsi la question dès ses origines mêmes.
a Les cabinets en furent profondément émus. Déjà la Grande-Bretagne coopérait avec nous à des démonstrations maritimes destinées à marquer la sollicitude qu'elle portait comme nous à Tindépendance de la Turquie. Les deux gouvernements trouvèrent dans ceux d'Autriche et de Prusse un concours qui permettait de donner aux négociations ouvertes pour la recherche d'une solution amiable le caractère européen qu'elles comportaient. Grâce à ce concert, créé par la communauté incontestable des intérêts, on put ^nourrir quelque temps l'espoir d'un dénoûment pacifique. On» se rappelle que cette unité d'efforts^ s'est formulée par une note oii les cabinets essayaient, non sans avoir de grandes difficultés à vaincre, de faire aux parties belligérantes ou en cause la juste part qui devait revenir à chacune dans
les dr(Hts en litige. UinterprétatioDcknméft par UBb des fveUM à eetàe^ fiote a fait craindre que roNiTfîe eemmune de k eoBTéeeeco deVietue ne répondît pas assez exactement à rintaotion qui tmfmk inspirée, et qu*elle n'atteignît point le but que Ton 8*était proposé, k nvmr, le maintien des droits souverains du sultan^ seule base certaine deTiadépendance de la Porte Ottomane, et» par conséquent, de réquilfltte européen.
a La Porte ayant pensé dès lors que la guerre convenait seule ft sa dignité, le gonvernement de Sa Majesté TEn^pereur n^avait point h se départir de la ligne politique que dès le eommeneèment il s*étaît tracée. Alors, comme en présence de roccupation despriaeipàvtéeda Danube, il s'est rencontré dans les mêmes vues avac le geuTernement de Sa Majesté Britannique. Les deux cabinets ont prescrit à k«irs escadres de Arancbir les Dardanelles, et, en ce momMt^ riles delveat aToir mouillé dans la mer de Marmara.
«La paix est l'intérêt permanent des peuples. Pénétré de cette pensée, à la veille d'occuper le trône où l'appeîait le vœu du pays, lîSmpereur a donné la solennelle assurance de concomîr de tous ses efforts S la conservation de la paix dont I^urope goûtait arec bonheur le bieniSeiit. Mais cette paix manquerait évidemment de sa condition essentielle, si elle cessait d'avoir pour base l'équilibre nécessaire au maintien des droits et à la sécurité des intérêts de tous.
a Telles sont les considérations qui avaient décidé l'envoi de la flotte de Toulon à Sdiamine et de Salamine à Besika* Telle est encore la pensée qui la guidera dans la nouvelle destination qu'elle a reçue; tel est le but que le gouvernement de l'Empereur ne perdra point de voie jusqu^à ce que la paix puisse se rasseoir sur les seuls fondements qui la rendent profitable et sûre. Une semblable entreprise était digne de réunir les pavillons des deux grands États de l'Occident, et de faire naître ainsi le beau spectacle d'une entente parfaite dans Taction comme dans les négociations. Si, d'autre part^ les gouvernements qui ont prêté leur concours aux deux' cabinets dans la conférence devienne ne jugent point nécessaire de s'associer aux démonstrations maritimes faites dans un intérêt qui leur est commun avec la France et TAngleterre, Tévidencd même de cet intérêt autorise pourtant à penser que leur neutralité ne saurait être de l'inditférence. Si les gouvernements qui disposent des moyens matériels les plus propres à influer sur la marche des événements ont cru devoir se rapprocher du théâtre de l'action, la coopération des deux autres cabinets ne saurait donc être perdue pour les négociations qui devront servir à faciliter la solution du difierend.
« Tant de circonstances réunies en faveur d'une cause qui eat celle
lie tout» nEttrope permettenl d*enriflt9er tes é mmta i d iléa amot i^nlé el d'aflendfe le fésultal ftvee eonfianee. »
Le Bukan confia le eemmandenient en ehef de rannée tsfque en Bulgarie à Omer-Paeha, le meilleur de ses génénitx. Voici un court aperçu sur la biographie de oe personnage :
« Omer-Paclia, dît M. Armand Berlin, est un siqefc autrichien originaire de Croatie. Il est né en 1801 à Vlaski^ bomg situé dans le eerele d'Ogulint, à treize lieues do Fiune. Son nom de fiamille est LAtlas. Son père était lieutenml admiaisirateor du cercle; son onde était prêtre de la reKgien grecque unie. Admis trfes-jeune dans Técole de imitiémati«|ues de Tbums, près de Caristadt, en Transylvanie, et après avoir fiiit ses éludes ai«c distinotion, le jeune Laltas entra dans le corps des pouls et ebaussécs^ qui , en Autriche, est organisé militairement.
« Yers ISaOt à»bi suite d'une diseittsion avec ses chefs, il passa en Torquift et embrassa Tislamisme. Chosrew-Padia«4|ui était alors seraskier , ou générai eo ehef de rarmée , le prit sous sa prcMction , le fit entrer dans larmée régulière et rattacha à sa personne. U lui fit même épouser sa pupille , une des plus riches héritières de Constanliac^, fille d'un chef de janissaîres auquel il avait fait couper la lélo en 18S7, lors de la révolte de ce corps contre le sultan Mahmoud. »
Sa 18âï, Lattes, qui avait pris le nom d'Orner, était déjà chef de bataillon et fiit désigné par Gfaosrew-Pacha coiBme aide de camp et itttttrpfèie du général Chnsanowski, chargé de riostructioo dee troupes oUoesanes réunies dans un camp près de Constantinople, Orner» dès lors» bit emtpkqré activement à k réorganisation de Tarmée turque, et toujours poussé par Chosrew-Pacha» U obtint suoceasivement des fliissîûns difficiles et des commandcoieBta iflq;H)rtants» Les troubles do Syrie ei rinsurrectioir albanaise de i9k6 lui donnèrent l'occasion de ao distinguer et d'attirer sur lui Tattention du suUan. Envoyé dans le Kurdistan , il parvint à soumettre cette province, qui était presque indépendante de la Porte Ottomane.
En i8i»8, appelé au commandement du corps d'année envoyé dans loa provinces de Moldavie et de VaJacbie, il sut y Êiire respecter l'autorité du sultan, tout en ménageant les susceptibilités et les privilèges de eea provinees placées sous la double protection de la Russie et de la Turquie.
L'aaoée 1851 est la plus brillante époque de la carrière militaire d'Oœer-Pacba. Nommé conunaddant eo chef en Bosnie, dont les principaux chefs avaient refusé de reconnaître le Tmaaimai^ c'est-àdne la aouvdie organisation de Tempire» il combattit avec succès les beys de ce pays avec des lorees inCuiiNures.
En dernier lieo il fut envoyé dans le Monténégro» oiipour la pco-
mi^ fois il commanda une armée de 30^000 hommes. L'intervention de rAutriche vint mettre un terme à cette expédition avant qu*il pût commencer des opérations décisives, en sorte qu'Omer-Pacha est encore à juger comme chef d*uue grande expédition.
Omer-Pacha est âgé de cinquante-deux ans. Il est d'une taille audessous de la moyenne, mais d'une physionomie martiale et pleine d'expression. Il parle avec la même facilité le serbe, Titalien et Tallemand. Après Tinsurrection de la Hongrie, il prit en main la défense des réfugiés dont l'extradition était demandée par rAutriche et la Russie. Il se rendit en personne à Schumla, fit connaissance avec les principaux membres de l'émigration, et à son arrivée à Constantinople, il intervint chaudement en leur faveur auprès du sultan.
Il en avait emmené plusieurs avec lui en Bosnie et dans le Monténégro et leur avait confié des postes importants. Quelques-uns de ces réfugiés s'y sont distingués et sont restés au service de la Turquie.
Les quinze jours fixés comme délai au général Gortschakoff pour qu'il eût à évacuer les principautés s'étant écoulés sans amener ce ré« sultat, Omer-Pacha reçut l'ordre d'entrer dans la petite Yalachie. Il adressa une proclamation aux habitants pour leur assurer que les troupes turques ne venaient pas troubler leur tranquillité ni attenter à la propriété, aux privilèges, aux libertés d'aucune des classes de la population, mais seulement pour les protéger au nom du sultan. A la tête de près de 100,000 hommes, le séraskier avait établi son quartier général à Schumla et s'était occupé de fortifier le pays qui allait devenir le théâtre de la guerre; il rédigea son pian de campagne d'après les conseils d'officiers anglais expérimentés. Le but du général Gortschakoff étant évidemment d'attirer les Turcs en rase campagne oii ils eussent infailliblement été battus. Orner devait éviter de quitter les positions retranchées oii , grâce à la bonté réelle de leur artillerie, les Ottomans se battent avec avantage. Cependant, comme il fallait qu'il occupât ses troupes dont Timpatience ne s'accommodait pas d'une attente passive, et que d'ailleurs il avait ordre de franchir le Danube pour passer sur la rive gauche, il prit ses dispositions en conséquence. Après avoir déclaré à l'ennemi que les batteries turques bombarderaient tout bâtiment de guerre russe qui se montrerait au dessus du Prulh, il fit occuper près de Baïla une île vis-à-vis de la ville ; la même occupation fut exécutée sur une autre île près de Widdin. Dans la nuit du 16 au 17 octobre, les Turcs traversèrent le Danube en bateaux^ près desquels nageaient les chevaux, occupèrent l'île et y élevèrent des batteries. L'occupation de cette île était d'une extrême importance pour la forteresse deWiddin : cette ville, de 25,000 habitants, avait une garnison de 8,000 hommes. C'est l'une des trois grandes places de la ligne militaire du Danube; elle couvre les ap-
proches de la Servie, observe la petite Valachie et les défilés de la Transylvanie, et tient le débouché extrême de la route qui va par Nissa et Sophia sur Andrinople. Elle a la forme d*un pentagone irrégulier, est régulièrement bastion née, a un ch&teau fort et deux ouvrages détachés dans les tles du fleuve; enfin, elle est environnée de marais^ Sous ses murs s*e8t livrée, en 1689, une bataille où les Turcs furent défaits par les Impériaux. L'occupation de Ttle faisant partie de la Valachie fut regardée comme le commencement des hostilités. Les Turcs occupèrent ensuite une grande tie près de la forteresse et se préparèrent à jeter un pont sur le second bras du Danube. Les Russes se retirèrent de la petite Valachie en emportant Targent des caisses publiques et les fonds militaires de réserve ; leurs forces principales se concentrèrent entre Bucharest, Giurgewo et OItenitza. Le quartier général de leur aile droite était à Krajowa, capitale de la petite Valachie.
Après Toccupation de Ftle près de Widdin par les Turcs, la majorité des habitants de Kalafat quitta la ville qui, Ie22, était déserte; on n*y voyait plus une voiture. Une patrouille de Cosaques étant arrivée , apprit que les Turcs s'étaient emparés dn Ftle et retourna immédiatement au quartier général. Sur la ligne du Caucase les ennemis étaient également en présence, et les hostilités allaient s'engager à la fois en Europe et en Asie.
Allocution d*OfDer-Pacha à ses tronpes. — Hostilités en Europe. — Les Russes forcent le passage du Danube. — Affaire d'Isatcha. — Manifeste de Tempereur Ni* colas. — Affaire d*Oltenitza. — Documeats et détails complets. «-Les places fortes dn Danube ^Les tètes de pont.— Stratégie. — Hostilités en Asie. — Affaire de Nicolaieff. — Scharoyl et Woronzoff. — Erzeroum.— Hat iinpériaL — Andrinople. — Victorieux avant la guerre. — Le général Baraguey-d*Hilliers, ambassadeur ft Constantinople. — Paroles remarquables de Louis Napoléon. — Êcbec des Turcs en Servie — M. de Bruck. ^ Forces militaires de la Kussie. — Forces terrestres et maritimes de la Turquie. — Flottes française et anglaise en Orient.
Après avoir Mi devant le front de ses troupes la lecture du hattischériff portant déclaration de guerre. Omer-Pacha prononça les paroles suivantes :
« Soldats»
« La aang de vcm aQo6ire« a fàw d'une ft)i9 ronfi le sol que iKUidnit vous arracher un ennemi piiiseant ; eonfié par voa anolirea à voire eourage patrieiique • il est sans tac*lie«
« Sachez donc que vous ne feret point un pas sans qu'une voix &*élève de la terre pour vous dire : Cette poussière que foulent vos pieds est notre cendre» la cendre de vos ancêtres ; sold^tU^ défendez-la î Jurez de combattre jufiqu*è la dernière goutte de votre sang pour mainleoîr intact le trône d'Abdul-MedJid» notre empereur bien-aimé 1 »
Le dimanche, 3S octobre » les deux bateaux h vapeur russea PruUi et Ordennofice, suivis de huit cbakmpes canonnières, forcèrent le passage du Danube et essuyèrent un feu très-vif deia forteresse turque dMsaleba, située sur la rive droite du fleuve entre Reni et lamaïh Dans cette affaire, Airent tués du côté des Russes le lieutenant-cotouel commandant de la flottille , trois officiers et douze matelots. 11 y eut une emquantaine de blessés.
Cet engagement était le résultat d'un mouvement de la flottille russe d*Ismaïl • pour se mettre en communioHtion avec Ibraïla > port de (a Valacbie , situé sur la rive gauche du fleuve. La forteresse d'isatoba est placée sur la rive opposée , au point milieu de la distance qui sépare Ismall de Reni , villa forte bfttie à Tendroit où le Prutb se jette dans le Danube.
En 1790, le général Souvaroff prit d*assaut Ismaïl , qui était florissante et qui renfermait une population de 35,000 âmes. Les habitants furent massacrés, et la ville, qui possédait dix-sept mosquées magnifiques, fut réduite en cendres. Ceux des habitants qui parvinrent à s^échapper purent se réfugier à Isatcha, gros bourg près duquel les Turcs construisirent plus tard une forteresse qui domine le fleuve. Quant à Ismaïl, ville forte située dans la Bessarabie, au confluent de la Repidaet du Danube, elle a un port de quarantaine excellent. C'est là que stationnait la flottille russe destinée k mettre Tarmée d'invasion des provinces danubiennes , par Galatz en Moldavie et par Ibraïla en Yalacbie^en communication avec la mer Noire. Jusqu'à cette époque, la navigation était restée libre ; mais , par suite de la déclaration de guerre, les Turcs firent leurs eflbrts pour Tempôcber.
Tontes les petites villes et les gros bourgs avoisinant le Danube soui pcUanqués 9 c'est-à-dire, entourés d'un simple rempart de terre avec un fossé et des palissades de troncs de chêne d'un fort diamètre que le canon peut seul ouvrir. C'est la fortification ordinaire de la plupart des villes de là Servie et de la Bulgarie, et avec le courage déployé par les Turcs derrière une muraille, elles ont fait presque toutes d'héroïques résistances.
Jusqu'au commencement de novembre, les Turcs se fortifièrent dans
touM pomtiODs et firent leurs préparatifs pour }Dffectaer le passage du seoonji bras da Danube
Le !«' novembre, fut publié à Saint-Wtersbonrg le manifeste dont suit la teneur :
« Par la grftee de Dieu , Yious Nicolas I^, empereur et autocrate de toutes les Russies, etc., etc., etc.
« Savoir faisons :
Il Par notre manifeste du lï Jum de la présente année, nous avons fait connaître à nos lidèles et bîen«aîntés sujets les motifs qui nous ont mis dans TobligaHon de réclamer de la Porte Ottomane des garanties invH>lables en feveur des droits sacrés de TÊglise orthodoxe.
« Nous leur avions annoncé également que tous nos efforts pour ramener la Porte par des moyens de persuasion amicale à des sentiments d'équité et à Tobservattôu fidèle des traités étaient restés infructueux, et qut mms Avîoûs par conséquent jugé indispensable de faire avancer nos troupe» dans les principautés Aa Danube. Mais, en adoptant cette mesure, nous conservions encore l'espoir que la Porte reconnaîtrait ses torts, «t se déciderait à faire droit à nos justes réclamations.
a Notre attente a été déçue.
« £ii «ain même les principales puissances de rCnrope ont cherché par leurs exhortations à ébranler Taveugle obstination du gouvernement ottomam C'est par une dédivralion de gnerre, par une proclamation remplie d'accusations mensongères contre la Russie, qu'îl a répondu «nx efforts pacifiques de l'Europe «insi qu'à notre longanilaité* Enfin, enrôlant dans les rangs de son armée les révolutionnaires da tous les pa^fs, la Porte fient de commencer les hostilités sur le Danube. La Russie est provoquée au combat; il ne lui reste donc plus, 86 rq[>ostmt en Dieu avec confiance, qu'à recourir à la force des armes pour contraindre le gouvernement ottoman à respecter les traites , et pcmr en obtenir 4a réparation des offenses par lesquelles il a répondu à DOS demandes les plus modérées, et à notre sollicitude légithne pour k défense de la foi ^rthodox^ en Orient , que professe également le peuple russe.
« Nous sommes fern^eiment convaincu que nos fidèles sujets se joindront aux ferventes prières que nous adressons au Très-Haut , afin que sa main daigne bénir nos armes dans ta sainte et juste cause qui de tout temps a trouvé d'ardents défenseurs dans nos pieux ancêtres. ^InHy iknnine^ isperam : ntm eonfundar in celernum. « Donné à Tsarskoé-Sélo , le vingtième jour du mois d'octobre (1er novembre) de l'an de grâce mil huit cent cinquante-trois , et de
notre règne le vingt-huitième.
« Nicolas, d
Ce manifeste fut lu pendant le serrice divin dans toutes les églises
de Fempire ainsi que dans celles de la Moldavie et de la Valachie, et au lieu de la prière ordinaire pour le souverain du pays , il y eut ordie de faire une prière pour Textirpation des païens.
Le 2 novembre , les Turcs occupèrent ^ au nombre de 5,000 hommes, une île située entre Turtukaï et Oltenitza. Le lendemain, 3, ils franchirent le petit bras et occupèrent la rive gauche. Le passage continuant, ils se trouvèrent au nombre de 12,000 hommes en présence de 9,000 Russes qui occupaient Oltenitza. Ce village est défendu par un édifice retranché dont les fortifications furent construites anciennement avec les matériaux provenant de Turtukaï , lorsque les Russes détruisirent cette ville dans la guerre de 1810. Le 4, un combat s'engagea avec un grand acharnement de part et d'autre , les Turcs s'efforçant de s'emparer d'Oltenitza et les Russes de les rejeter dans le Danube. L'action commença avec Taurore ; on se battit bravement des deux côtés. Le général russe, baron de Plosen, fut tué dès le début de Faction. Pour que le lecteur puisse se faire une idée exacte de cette affaire, la plus importante de la campagne de 1853, nous allons reproduire les principales pièces qui s'y rattachent. Voici d'abord la note du Moniteur :
ce Le gouvernement a reçu les informations suivantes sur la rencontre du 4, entre les Turcs et les Russes, à Oltenitza :
a C'est dans le triangle formé par TArgis , le Danube et le village d'Oltenitza qu'a eu lieu le combat meurtrier du k novembre. Les Turcs ne comptaient pas plus de 9,000 hommes. Us occupaient le b&timent de la Quarantaine, situé dans la plaine, près du Danube et du village. Ce bâtiment et une vieille redoute furent fortifiés avec des matériaux transportés de Turtukaï.
« Les Turcs se sont servis avec un grand succès des batteries de cette forteresse. Ils lançaient à travers le Danube, lai^e en cet endroit de 260 toises environ, des boulets et des bombes qui atteignaient les Russes jusqu'au pied du village situé sur une élèvtttion. Le gtoénl Dannenberg, qui dirigeait les opérations , était à une petite di^taiiCT du village avec son état-major.
« La perte des Kubses est évaluée à 1,200 hommes tués ou blessés. Presque tous les chefs de bataillon ont été blessés, ainsi que plusieurs colonels; la plupart des blessures étaient faites avec des balles coniques.
a Le prince Gortschiikoff est parti pour Oltenitza. 11 est question d'attaquer les Turcs avec 24,000 hommes , aujourd'hui ou demain. »
L'ordre du jour du prince Gortschakoff, daté de Rucharest, le 25 octobre (6 novembre), est conçu dans les termes suivants :
« Le 20 octobre ( l«r novembre ), des troupes turques quittèrent en assez grand nombre le camp de Turtukaï , et occupèrent une tle du Danube située à remboucbur.e de l'Argis.
— iW —
« Le 21 octobre {"1 novembre), elles passèrent sur la rive gauche du fleuve, et y occupèrent le bâtiment de pierre de la Quarantaine. Sur le rapport fait par nos avant- postes de Cosaques, j'ordonnai au général d'infanterie Dannenberg, chef du quatrième corps, déconcentrer dans les environs de Dobreni-Nogsvoschti la 1^« brigade de la onzième division d'infanterie et la batterie no 3, ainsi que la batterie légère no 5 de la 11® brigade d'artillerie, les escadrons du régiment des uhlans 01viopol, avec deux pièces de la 9« batterie des Cosaques du Don, 300 Cosaques du Don no 34, et de prendre position près du village de Mitreni- Fundeni, ainsi que d'attaquer l'ennemi à partir de ce point.
« Le 23 octobre (4 novembre ), à une heure de l'après-midi, le général Dannenberg marcha droit à l'ennemi qui avait eu le temps de se fortifier. Le bâtiment de la Quarantaine, armé de six canons, formait le ceiître de sa position, qui s'appuyait à gauche sur la rivière de l'Ârgîs, et à droite sur le Danube. Les Turcs étaient protégés, en outre, par des ouvrages et des palissades. Le flanc droit des Turcs était aussi défendu par trois batteries établies sur la rive droite du Danube, qui en cet endroit n'a qu'une largeur de 212 toises. Le fl anc gauche était appuyé par des batttTies élevées dans l'île du Danube. Nos troupes étant parvenues à la portée du canon, l'ennemi ouvrit le feu de tous ses canons et même de quelques mortiers sur la rive droite. Deux de nos batteries s'avancèrent à quatre cent cinquante toises de distance des reti-anchements turcs et ripostèrent vivement. Après une heure d'un feu bien soutenu, elles purent s'approcher à portée de la mitraille. Protégée par l'artillerie, l'infanterie s'avança rapidement vers les retranchements ennemis et, malgré un feu meurtrier, pénétra jusque dans les fossés. Cette attaque hardie et subite jeta le désordre dans les rangs ennemis. La cavalerie turque prit la fuite et se précipita dans le Danube. Comme nos projectiles avaient déterminé deux explosions dans le bâtiment de la Quarantaine, les Turcs retirèrent en toute hâte leur artillerie et se replièrent en désordre sur les rives escarpées du fleuve. Les troupes se retirèrent aussi des retranchements; une partie gagna les b :leaux.
a Le général Dannenberg, ayant atteint le but qu'il s'était proposé, d'empêcher les Turcs de prendre une position avantageuse àur la rive gauche du Danube*, jugea à propos de ne pas poursuivre ses avantages, craignant qu ils ne fussent pas compensés par les pertes qu'occasionneraient quarante canons établis sur la rive droite du Danube. D'ailleurs, la perte était déjà considérable. En conséquence, il résolut de reprendre son ancienne position. Les Turcs n'essayèrent point de gêner ses mouvements. La frayeur que leur avait causée l'attaque bardie de notre brigade fut si grande , que l'ambulance des blessés put être rétablie tout près du bâtiment delà Quarantaine^ sous la pro^
tdetiQii é'ua «eul {nquai de eavaierte, car les Turce» 4|ui fi^éuieul occupés qae d'eu^mteies^ ne songèreat pas à riomiMiter^ » VcHci TOainteDâni le biriieim criéi le 9 novembrei daosles rue& de
GoQstentioople :