‹ Les Rythmes: comme introduction physique à l'esthétique, Nouvelles méthodes d'analyse et leur application à la musique, aux rythmes du français et aux mètres doriensChapitre 3 sur 91 · REC · texte numérisé non relu

REC

LA SCIENCE DES RYTHMES

On aura désormais à choisir entre ces explications, qui aboutissent à donner des noms différents à deux vers grecs identiques — et les méthodes que nous allons proposer, qui aboutissent à montrer l'identité de formes en apparences très différentes de la rythmique grecque et française, de la musique, et même de la physique et de l’analyse mathématique.

Physique et philologie. — La principale difficulté, dans cet ordre de découvertes, consiste dans leur exposition. Quelque étrange que cela paraisse pour des questions aussi simples, il est presque impossible de se faire comprendre. Comme la forme de ce livre résulte en partie de la considération de cette difficulté, il sera utile de l’analyser brièvement.

Ces questions n’ont pas de public. Il est nécessaire, pour qu’elles en trouvent un, qu’elles rencontrent des personnes disposées à s’intéresser vivement aux objets qui intéressent d'ordinaire les philologues, les artistes; mais habituées à s'intéresser à ces objets, comme les sciences s'intéressent aux leurs. On croit ces objets d'intérêt, et ces méthodes d’intérêt, incompatibles; au moins a-t-on pris l’habitude de le croire, depuis cette date de l’histoire de chacun de nous, où nous avons eu à choisir entre deux chemins tracés d'avance : classes de lettres, classes de sciences. (Et voici une question curieuse, pour un esprit non prévenu : dans lesquelles de ces classes apprend-on à pénétrer la pensée d’un Lucrèce, d’un Pascal?)

Et cependant, ne rencontre-t-on pas parmi les phi-

— Vas

lologues des esprits dont il semble certain qu’ils eussent réussi tout aussi bien en sciences? Mais un contact tout superficiel et formel avec les mathématiques leur a laissé faussement l'impression que ce domaine, d’ailleurs désagréable au possible, leur est fermé à tout jamais.

D’autre part, on rencontre des hommes de science très sensibles aux œuvres d’art, qui ressentent un désagrément comparable à celui des lettrés en présence des mathématiques, si on propose à leur attention, non les œuvres d’art, mais une étude sur les œuvres d’art.

Les études auxquelles nous convions sont extrêmement faciles à comprendre; si les premiers se disent : Pesprit scientifique est un état d’esprit, et non un jeu de chiffres; les chiffres sont là pour préciser le discours, ce ne sont pas des clefs qui me ferment définitivement le domaine le plus efficace de la pensée. Quant aux hommes de science, ils cessent pour un moment de l’être, s’ils ne se disent pas : il n’y a rien, qui se manifeste en ce monde matériel, qui en emprunte au moins les voies, et dont je puisse affirmer a priori que la pensée scientifique ne saurait s’en emparer.

Néanmoins, aux personnes que les notions scientifiques rebuteraient, de feuilleter le livre et de s’arrêter, pour commencer, seulement aux pages qui n’en contiennent point. Le livre est fait de manière à le permettre. Notamment, on peut, si on s'intéresse exclusivement à la métrique grecque ou à la métrique française, considérer que les chapitres traitant de l’une ou l'autre de ces questions sont des monographies rela-

LA SCIENCE DES RYTHMES

tivement indépendantes. Même, de ces chapitres on . peut laisser de côté tout ce qui, par son allure logique ou numérique, rebuterait à première vue. C’est seulement si on prend intérêt à ces questions qu’on pourra désirer les voir sous un aspect plus précis et plus général; qu’on sera peut-être curieux de trouver exactement les mêmes choses dans des régions de l’art éloignées dans le temps et disposant de matières premières. différentes. |

Avertissons aussi que les considérations les plus. abstraites sont présentées au début : elles concernent la théorie générale du rythme. Nous nous sommes tenus ensuite plus près des exemples et vérifications. expérimentales, en nous limitant au domaine du son. Ce domaine est présenté au moyen d’exemples-types : les rythmes dans une langue où les rythmes toniques, ont un rôle de premier ordre; les rythmes, dans une: langue où ce rôle est dévolu aux rythmes prosodiques. Enfin, si on réussissait à préciser, dans telle langue où il a un rôle, le rythme des hauteurs, elle appartiendrait au troisième type examiné ici : la musique.

RUN EIRE

STRUCTURES NUMERIQUES DES FAITS ESTHETIQUES

1. Nombres et arts. — Dans certains phénomènes, de la classe des œuvres d’art, on sent plus ou moins confusément une trame numérique, les rythmes.

Supposons que cette trame puisse être saisie effectivement comme nombres. Elle constituerait, au sein d’une matière encore si peu accessible à la recherche scientifique, un domaine où la science serait immédiatement chez elle.

Ce domaine et le domaine total et flou auquel il est impliqué, c’est-à-dire les phénomènes d’art, sont nés en même temps. Ces deux domaines ont entre eux des liens provisoirement inconnus, mais certainement profonds.

Connaître le premier, c’est déjà connaître l’autre; et le connaître scientifiquement, numériquement.

Cette connaissance numérique des faits esthétiques les suivra-t-elle jusqu’au bout?

Toute affirmation sur ce point serait hâtive.

Mais, que ce soit pour constater le succès indéfini

LA

STRUCTURES NUMÉRIQUES DES FAITS ESTHÉTIQUES

des méthodes numériques, ou pour séparer deux zones, celle de la connaissance scientifique, et l'autre : les rythmes sont comme une porte naturelle pour pénétrer ces obscurités.

2. Analyse numérique des rythmes. — Nous poserons donc en principe que, chaque fois qu’on parle de rythmes, on a perçu, d’une façon plus ou moins confuse, des nombres.

Et nous nous astreindrons à la méthode suivante, qui est l’essentiel de ce livre :

Nous ne parlerons jamais de rythmes, sinon sur des représentations ou traductions numériques des phénomènes.

A qui prendra l'habitude de tout traduire en nombres, la signification ou l’absence de signification de toute proposition rythmique apparaîtra immédiatement.

Cela revient à dire que ce domaine se trouvera d’emblée ouvert aux chercheurs à qui les méthodes mathématiques sont familières, qu’ils aient ou non l’habitude des questions d’ordre philologique ou esthétique. L’analyste aura devant lui des états numériques d’un certain phénomène, dont il peut même, si le travail antérieur a été bien fait, connaître ou ne pas connaître le contenu : la recherche des lois rythmiques n’en dépend pas.

Il n’y aura aussi qu’à faire la supposition suivante : ce phénomène, quel qu’il soit, dont les états sont repré-

Page 1