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Les rythmes souveraines, poèmes

Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes ; Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air; Le vent jouait avec Fombre des lilas clairs, Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe. Un lion se couchait sous des branches en fleurs; Le daim flexible errait là-bas, près des panthères ; Et les paons déployaient des faisceaux de lueurs Parmi les phlox en feu et les lys de lumière . Dieu seul régnait sur terre et seul régnait aux cieux. Adam vivait, captif en des chaînes divines ; Eve écoutait le chant menu des sources fines, Le sourire du monde habitait ses beaux yeux ; Un archange tranquille et pur veillait sur elle

Et, chaque soir, quand se dardaient, là-haut, les ors, Pour que la nuit fût douce au repos de son corps, L'archang-e endormait Eve au creux de sa grande aile,

Avec de la rosée au vallon de ses seins,

Elle se réveillait, candidement, dans l'aube;

Et Tarchang-e séchait aux clartés de sa robe

Les longs cheveux dont Eve avait empli sa main.

L ombre se déliait de l'étreinte des roses

Qui sommeillaient encore et s'inclinaient là-bas ;

Et le couple montait vers les apothéoses

Que le jardin sacré dressait devant ses pas.

Comme hier, comme toujours, les bêtes familières

Avec le frais soleil dormaient sur les g-azons ;

Les insectes brillaient à la pointe des pierres

Et les paons lumineux rouaient aux horizons ;

Les tigres clairs, auprès des fleurs simples et douces,

Sans les blesser jamais, posaient leurs mufles roux ;

Et lesbonds des chevreuils, dans l'herbe et sur la mousse,

S'entremêlaient sous le regard des lions doux;

Rien n'avait dérangé les splendeurs de la veille :

LE PARADIS

C'était le même rythme unique et glorieux, Le même ordre lucide et la même merveille Et la même présence immuable de Dieu.

Pourtant, après des ans et puis des ans, un jour, Eve sentit son âme impatiente et lasse D'être à jamais la fleur sans sève et sans amour D'un torride bonheur, monotone et tenace ; Aux cieux, planait encor l'orag'euse menace Quand le désir lui vint d'en éprouver l'éclair. Un larg-e et doux frisson g-lissa dès lors sur elle Et, pour le ressentir jusqu'au fond de sa chair, Eve, contre son cœur, serrait ses deux mains frêles. L'archange, avec angoisse, interrogeait, la nuit, Le brusque et violent réveil de la dormeuse Et les gestes épars de son étrange ennui. Mais Eve demeurait close et silencieuse.

LE PARADIS l3

Il consultait en vain les fleurs et les oiseaux Qui vivaient avec elle au bord des sources nues, Et le miroir fidèle et souterrain des eaux D'où peut-être sourdait sa pensée inconnue. Un soir, qu'il se penchait, avec des doigts pieux, Doucement, lentement, pour lui fermer les yeux, Eve bondit soudain hors de son aile immense. Oh I l'heureuse, subite et féconde démence. Que Tang-e, avec son cœur trop pur, ne comprit pas. Elle était loin qu'il lui tendait encor les bras Tandis qu'elle levait déjà son corps sans voiles Eperdûment, là-bas, vers des brasiers d'étoiles.

Adam la vit ainsi et tout son cœur trembla.

Jadis, quand, au soir descendant, ses courses De marcheur solitaire erraient par là.

Joueuse, il l'avait vue au bord des sources Vouloir, en ses deux mains, saisir Les bulles d'eau fugaces

Que les sables du fond lançaient vers la surface ; 11 l'avait vue encor ardente au seul plaisir De ployer vers le sol, avec des doig-ts ag-iles,

Les brins d'herbe lég-ers Et d'y reg-arder luire et tout à coup bouger

Les insectes fragiles; Eve n'était alors qu'un bel enfant distrait Quand lui, l'homme, cherchait déjà quelqu'autre vie

Non asservie Là-bas, au loin, parmi les monts et les forêts.

Eve voulait aimer, Adam voulait connaître ;

Et de la voir ainsi, vers l'ombre et la splendeur,

Tendue, il devina soudain quel nouvel être

Eve, à son tour, sentait naître et battre en son cœur.

Il s'approcha, ardent et gauche, avec la crainte D'effaroucher ces yeux dans leur songe perdus ; Des grappes de parfums tombaient des térébinthes Et le sol était chaud de parfums répandus.

LE PARADIS

Il hésitait et s'attardait quand la belle Eve, Avec un g-este fier, s'empara de ses mains, Les baisa long-uement, lentement, comme en rêve, Et doucement glissa leur douceur sur ses seins.

Jusqu'au fond de sa chair s'étendit leur brûlure. Sa bouche avait trouvé la bouche où s'embraser^ Et ses doig-ts épandaient sa g'rande chevelure Sur la nombreuse ardeur de leurs premiers baisers.

Ils s'étaient tous les deux couchés près des fontaines Oà comme seuls témoins ne luisaient que leurs yeux, Adam sentait sa force inconnue et soudaine Croître, sous un émoi brusque et délicieux.

Le corps d'Eve cachait de profondes retraites Douces comme la mousse au vent tiède du jour ; Et les g-azons foulés et les g-erbes défaites Se laissaient écraser sous leur mouvant amour.

l6 LES RYTHMES SOUVERAINS

Et quand le spasme enfin sauta de leur poitrine Et les retint broyés entre leurs bras raidis, Toute la g-rande nuit amoureuse et féline Fit plus douce sa brise au cœur du paradis.

Soudain Un nuage d'abord lointain, Mais dont se déchaînait le tournoyant vertige Au point de n'être plus que terreur et prodige, Bondit de l'horizon au travers de la nuit. Adam releva Eve et serra contre lui Le pâle et doux effroi de sa chair frissonnante. Le nuage approchait, livide et sulfureux. Il était débordant de menaces tonnantes Et tout à coup, au ras du sol, devant leurs yeux, A l'endroit même où les herbes sauvages Etaient chaudes encor D'avoir été la couche où s'aimèrent leurs corps, Toute la rage Du formidable et ténébreux nuage Mordit.

LE PARADIS

Et dans l'ombre la voix du Seigneur s'entendit.

Des feux sortaient des fleurs et des buissons nocturnes ;

Au détour des sentiers profonds et taciturnes,

L'épée entre leurs mains, les anges flamboyaient ;

On entendait rugir des lions vers les astres ;

Des cris d'aigle hélaient la mort et ses désastres ;

Tous les palmiers géants, au bord des lacs, ployaient

Sous le même vent dur de colère et de haine,

Qui s'acharnait sur Eve et sur Adam, là-bas,

Et dans l'immense nuit précipitait leurs pas

Vers les mondes nouveaux de la ferveur humaine.

L'ordre divin et primitif n'existait plus.

Tout un autre univers se dégageait de l'ombre

Où des rythmes nouveaux encore irrésolus

Entremêlaient leur force et leurs ondes sans nombre.

Vous les sentiez courir en vous, grands bois vermeils,

Tumultueux de vent ou calmes de rosée,

Et toi, montagne, et vous, neiges cristallisées.

Là-haut, en des palais de gel et de soleil

Et toi, sol bienveillant aux fruits, aux fleurs, aux graines,

Et toi, clarté chantante et douce des fontaines, Et vous, minéraux froids, subtils et ténébreux, Et vous, astres mêlés au tournoiement des cieux. Et toi, fleuve jeté aux flots océaniques. Et toi, le temps, et vous, l'espace et l'infini. Et vous enfin, cerveaux d'Eve et d'Adam, unis Pour la vie innombrable et pour la mort unique.

L'homme sentit bientôt comme un multiple aimant

Solliciter sa force et la mêler aux choses ;

Il devinait les buts, il soupçonnait les causes

Et les mots s'exaltaient sur ses lèvres d'amant ;

Son cœur naïf, sans le vouloir, aima la terre

Et l'eau obéissante et l'arbre autoritaire

Et les feux jaillissants des cailloux fracassés.

Les fruits tentaient sa bouche avec leurs ors placides

Et les raisins broyés des g-rappes translucides

Illuminaient sa soif avant de l'apaiser .

Et la chasse et la lutte et les bêtes hurlantes

Eveillèrent l'adresse endormie en ses mains.

Et l'orgueil le dota de forces violentes

LE PARADIS 19

Pour que lui-même, un jour, bâtit seul son destin.

Et la femme, plus belle encor depuis que l'homme

Avait ému sa chair du frisson merveilleux,

Vivait dans les bois d'or baig-nés d'aube et d'arômes

Avec tout Tavenir dans les pleurs de ses yeux.

C'est en elle que s'éveilla la première âme

Faite de force douce et de trouble inconnu,

A l'heure où tout son cœur se répandait en flammes

Sur le germe d'enfant que serrait son flanc nu.

Le soir, lorsque le jour dans la gloire s'achève

Et que luisent les pieds des troncs dans les forêts,

Elle étendait son corps déjà plein de son rêve

Sur les pentes des rocs que le couchant dorait ;

Ses beaux seins soulevés faisaient deux ombres rondes

Sur sa peau frémissante^ et claire ainsi que l'eau,

Et le soleil frôlant toute sa chair féconde

Semblait mûrir ainsi tout le monde nouveau.

Elle songeait, vaillante et grave, ardente et lente,

Au sort humain multiplié par son amour,

A la volonté belle, énorme et violente

LES RYTHMKS SOUVERAINS

Qui dompterait la terre et ses forces un jour. Vous lui apparaissiez, vous, les douleurs sacrées, Et vous, les désespoirs, et vous, les maux profonds, Et d'avance la g-rande Eve transfigurée Prit vos mains en ses mains et vous baisa le front ; Mais vous aussi, grandeur, folie, audace humaines, Vous exaltiez son cœur pour en chasser le deuil. Et vos transports naissants et vos ardeurs soudaines Lui prédirent quels bonds soulèveraient l'orgueil ; Elle espérait en vous, recherches et pensées, Acharnement de vivre et de vouloir le mieux Dans la peine vaillante et la joie angoissée. Si bien que, s'en allant un soir sous le ciel bleu, Libre et belle, par un chemin de mousses vertes, Elle aperçut le seuil du paradis, là-bas : L'ange était accueillant, la porte était ouverte ; Mais, détournant la tête, elle n'y rentra pas.

Que faire désormais pour se grandir encore?

Hélas! depuis quels temps Avait-il fatigué les soirs et les aurores.

Hélas'! depuis quels temps, Depuis quels temps de tumulte et d'effroi Avait-il fatigué les marais et les bois, Les monts silencieux et les grèves sonores Du bruit terrible et persistant De ses exploits ?

Bien que son cœur brûlât comme autrefois son torse, Parfois il lui semblait que s'éteignait sa force ;

Tant de héros plus prompts et plus jeunes que lui Avaient de leurs travaux illuminé la nuit.

Et jour à jour, ses pas sonnaient plus solitaires Même en retentissant jusqu'au bout de la terre.

Lentement le soleil vers le Zénith monta, Et, depuis cet instant jusques au crépuscule,

L'Œta Put voir, marcher et s'arrêter sans but. Hercule. Il hésitait Devant les routes.

Allait et revenait et s'emportait Pour tout à coup se recueillir comme aux écoutes ; Son esprit s'embrouillait à voir trop de chemins

Trouer les bois, couper les plaines ; La colère mauvaise enflamma son haleine. L'impatience entra dans ses doig-ts et ses mains. Et, brusquement, courant vers la forêt prochaine, Avec des rauquements sauvages dans la voix.

Il renversa comme autrefois Les chênes.

Son geste fut si prompt qu'il ne le comprit pas.

Mais quand sa rag^e, enfin calmée et assouvie, Lui permit de revoir en un éclair sa vie Et sa terrible enfance et ses puissants ébats, Alors qu'il arrachait, par simple jeu, des arbres, Ses bras devinrent lourds comme des bras de marbre

Tandis qu'il lui semblait Entendre autour de lui mille rires bruire Et les échos cruels et saccadés lui dire

Qu'il se recommençait.

Une sueur de honte inonda son front blême Et le désir lui vint de s'outrag-er soi-même

En s'entêtant.

Stupidement,

Gomme un enfant,

Dans sa folie ;

LES RYTHMES SOUVEaAINS

Et devant le soleil dont la gloire accomplie De cime en cime, à cette heure, se retirait, On vit le larg-e Hercule envahir les forêts. En saccager le sol, en arracher les chênes Et les rouler et les jeter du haut des monts Dans un fracas confus et de heurts et de bonds Jusques aux plaines.

L'amas des arbres morts emplit tout le vallon ; Hercule en regardait les fûts saignants et sombres Faire à leur tour comme une montagne dans l'ombre. Et les oiseaux dont il avait broyé les nids Voler éperdûment en criant dans la nuit.

L'heure de cendre et d'or où l'immensité noire Allume au firmament ses astres et ses gloires

Survint tranquillement Sans que sa large paix calmât l'esprit dément

Et les rages d'Hercule ; Ses yeux restaient hagards et ses pas somnambules.

Soudain il jalousa le ciel et ses flambeaux ; L'extravag-ance folle entra dans sa pensée, Si bien qu'il s'arrêta à cette œuvre insensée D'allumer troncs, écorce, aubier, feuilles, rameaux Dont l'énorme splendeur trouant la nuit stellaire

Irait dire là-haut Qu'Hercule avait créé un astre sur la terre.

Rapidement Sur l'innombrable entassement Gomme un vol sur la mer d'écumes et de lames

Passent les flammes ; Une lourde fumée enfle ses noirs remous ;

Et les mousses et les écorces Et l'emmêlement noir des brindilles retorses

Craquent ici, là-bas, plus loin, partout. Le feu monte, grandit, se déchevèle, ondule, Rugit et se propage et s'étire si fort Qu'il frôle, avec ses langues d'or, Hercule.

Le héros se raidit, sentant sa chair brûler.

Il se vainc, se retrouve et ne veut reculer ; Même pour étouffer la bête dans son antre, Gomme au temps qu'il était lapre justicier ,

Il s'enfonce dans le brasier Jusques au centre.

Son cœur est ferme et clair et ses pas sont légers ; D'un bond, il est là-haut et domine les flammes. Il est rapide et fort : il confronte son âme Avec le plus urgent et le plus fol danger Et tandis que les feux battent à grands coups d'aile

Autour de son torse velu Lui, le héros, comprend qu'il ne lui reste plus, Pour entreprendre enfin une lutte nouvelle, Qu'à conquérir sur un bûcher brasillant d'or Sa mort.

Et sa voix chante :

« Vent rapide, nuit étoilée, ombre penchante, Moment qui vole et fuit, heure qui va venir.

Souvenez-vous, attardez-vous, Hercule est là qui vous célèbre et va mourir.

La gploire autour de moi vibra comme enflammée : J'ai, dans mon sang*, le sang- du Lion de Némée ; L'Hydre, fléau d'Argos que Tyption eng-endra, A laissé sa souplesse et sa rag-e en mes bras ; Je cours de plaine en grève à larg-es pas sonores Ayant rythmé mes sauts sur les bonds des centaures ; J'ai déplacé des monts et chang-é les contours Que les fleuves d'EUis traçaient avec leur cours ; A coups de front buté contre sa larg-e tête Un taureau recula devant ma force, en Crète ; Stymphale a vu ma flèche ensanglanter ses eaux Du trépas noir et monstrueux de ses oiseaux ; J'ai ramené vivant du fond des forêts mornes Le cerf dont l'or et dont l'airain formaient les cornes ; Pour lui voler ses bœufs et tuer Géryon J'ai battu les pays jusqu'au Septentrion ; J'assujettis sous les coups sourds de mon poing- raide Les chevaux carnassiers du sombre Diomède; Pendant qu'Atlas s'en fut voler les fruits divins Le monde entier, sans les ployer, chargea mes reins. Ceinture ardente et plus belle qu'une couronne, Je t'ai conquise aux flancs guerriers de l'Amazone

Et j'ai forcé Cerbère et ses têtes en feu

A lever les regards vers Tazur nu des Dieux. »

Soudain un bref sursaut de feux rampants et blêmes Jaillit du bois tassé sous les pieds du héros Et le brûla jusqu'en ses os,

Mais Hercule chantait quand même :

« Je sens mes bras, mes mains, mes doig-ts,

Mon dos compact, mon col musclé Encor peuplés

Du rythme fou de mes exploits.

Au long" des ans nombreux, ma force inassouvie A si bien dévoré et absorbé la vie Qu'à cette heure de feu je suis tout ce qui est: Et l'orag-e des monts et le vent des forêts Et le rugissement des bêtes dans les plaines. J'ai versé dans mon cœur les passions humaines Gomme autant de torrents aux souterrains remous. Joie et deuil, maux et biens, je vous ai connus tous, lole et Még-ara, Déjanire et Omphale, Mon martyre a fleuri sur vos chairs triomphales,

HERCULE 3l

Mais si longue que fut mon errante douleur, Jamais le sort mortel ne me dompta le cœur. Je souffre en cet instant et chante dans les flammes; L'allégresse bondit au tremplin de mon âme ; .le suis heureux, sauvage, immense et rayonnant,

Et maintenant, Grâce à ce brasier d'or qui m'exalte et me tue.

Joyeusement je restitue Auxbois,auxchamps, aux flots, aux montagnes, auxmers, Ce corps en qui s'écroule un morceau d'univers. »

Le bûcher tout entier brûla jusqu'à l'aurore ; Des pans de feux tombaient et montaient tour à tour, A l'orient du large Œta grandit le jour Et le héros chantait toujours, Chantait encore.

PERSEE

0 plainte de la terre Frappant la nuit, frappant le jour, Frappant toujours Quelque roc inflexible en un lieu solitaire î Cri de douleur poussé tout au bout de la mer» Là bas, dans l'île où nul vaisseau jamais n'accède, 0 l'antique tourment, d'âg-e en âg-e souffert, 0 pauvre, et lasse, et triste, et fatale Andromède ■ !

Debout, En face de Fécueil aux pointes ramassées, Avec son front qui brille, avec son cœur qui bout,

Voici Persée. Le soir se fait. Et le soleil, comme un témoin,

S'attarde, au bord des flots, sous un nuage sombre;

Et le héros s'angoisse, et regarde de loin

Le geste blanc d'un bras le supplier dans l'ombre.

Un ciel aux astres durs s^éclaire peu à peu.

Une lueur grandit les falaises de l'île

Et rampe sur le sol vers l'antre phosphoreux,

Où se tasse le corps écaillé d'un reptile.

L'eau est tonnerre, et gronde, et roule, et creuse, et mord

Et rejaillit en torrents fous au long des bords ;

Des cailloux carriés flanquent un promontoire ;

Des pointes de récifs coupent la vague noire ;

Un volcan fume et jette au loin son feu d'effroi.

Tout est stérile, aigu, méchant, caché, sournois;

Qu'apparaisse un6 barque, et les vents et l'orage

D'un seul éclair la font sombrer en son naufrage.

Pourtant, Pas un instant, Malgré la mort hurlante, et partout hérissée.

Le désespoir n'entra dans Tâme de Persée. Le lendemain au jour levant Il vit un aig-le aborder Tîle :

Son large vol planait et ses ailes tranquilles Semblaient bercer là-haut la lumière et le vent. Oh! s'élancer, quitter le sol, gagner les nues! Armer ses bras mouvants de forces inconnues ! Avec des pennes d'or, partir pour le soleil I Crier, ivre de joie, au cœur de l'air vermeil, Au-dessus des écueils creusés de vagues noires ! Persée était heureux et triomphant déjà Quand soudain tournoya Du fond de sa mémoire La chute et le trépas D'Icare.

L'antre s'ouvrait plus noir que le seuil du Tartare Où le dragon traînait son corps flasque et vitreux. Depuis les temps lointains il gardait Andromède Et quelquefois son souffle envenimé, mais tiède, Montait vers la splendeur du beau corps douloureux.

Et le héros frémit d'une rag-e stérile.

En vain rechercha-t-il sur le bord qu'il foulait Quelque pointe se dirigeant si près de l'île Et planant d'assez haut sur ses maig-res g^alets, Pour que d'un bond immense il pût franchir les vagues. Il ne rencontra rien en ses errances vagues. Alors, Son corps Lui parut lourd comme une charge :

Ses pieds nerveux, ses jarrets durs, ses cuisses larges. Son dos, nourri de force et de clarté vêtu, Et sa hanche incurvée et sa flexible échine, Et les muscles bandés de sa haute poitrine. Tout semblait morne et faible, et triste, et sans vertu 0 ses membres pesants qui l'accablaient lui-même, 0 leur rythme usuel qu'il lui fallait changer. Dites, par quel effort ou par quel stratagème ?

Sauts violents, essors légers,

Talons frappant le sol à travers la poussière ; Pieds suspendus, et frémissants, dans la lumière, Elans de roc en roc, élans de mont en mont. Vous nourrissiez la fougue errante de Persée Sans lui donner pourtant, ni le vol, ni les bonds

Des aquilons :

Essais pauvres et vains, et travaux inutiles.

Il n'osait plus le soir se rapprocher de Tile ; Il avait honte, hélas ! d'être celui Qui ne réussit point à susciter en lui L'exploit rapide et nécessaire ; Tout son être vibrait de mouvements contraires Au rythme aérien, qu'il fallait inventer. Il s'en allait au loin, d'un pas précipité, Allait et s'en venait, pour s'en aller encore, Et de l'aurore au soir, et du soir à l'aurore, Ici, là-bas, ailleurs, n'importe où, quelque part, N'ayant pour compagnon furtif que le hasard.

Pég-ase !

Il le surprit, un jour, aux lisières d'un bois, Foulant une herbe avare et rase.

Le héros fit un cri; puis suspendit sa voix, Et ne vit rien, sinon, ouvertes au soleil,

Les ailes.

Mais déjà le coursier, frémissant et vermeil, Dans un tourbillon d'or, d'écume et d'étincelles. Avait quitté la terre et hennissait là-haut. L'approcher, le saisir, le dompter : ô le rêve 1 Et dirig-er soudain les lumineux sursauts, Et les bonds dans le ciel, par-dessus mer et grève. Jusque dans l'île où seuls abordent les oiseaux !

Ce fut un soir, dans un étang, parmi les vases, Dont le coursier buvait le flot criblé de feux, Que Persée aux ag-uets, d'un poing- rude et nerveux, Saisit Pégase.

Le cheval outragé se cabra brusque et droit ;

Sa grande aile d'argent, en un effort tragique,

L'affranchit de la boue épaisse et léthargique,

Et ses reins révoltés rejetèrent leur poids.

Persée eut beau crisper ses doigts dans la crinière

Et resserrer les flancs dans l'étau des genoux,

Aucune entente encor secrète et familière

N'existait entre lui et le grand cheval roux.

Il chut, mais ressurgit soudain, des longues herbes

Et des souples roseaux au vent du soir bougeant.

Le front intact et franc, le corps ferme et superbe.

Et s'en alla, droit devant lui, mais en songeant

Qu'il lui faudrait d'abord étudier la force

Que le hasard avait mise sur son chemin,

En assouplir la fougue érigée et retorse

Pour la ployer, comme un arc dur, entre ses mains.

Aussi, le jour qu'il vit, sous la hêtrée épaisse, Pégase, immense et las, au fond du bois dormir, Rabaissa-t-il ses bras tendus pour le saisir, Et son geste brutal se changea en caresse . Il réveilla, tranquillement, le beau coursier,

Qui se sentit captif sous les branches baissées;

Mais dans l'ombre brillaient les yeux clairs de Persée

Avec de la douceur mêlée à leurs brasiers ;

Et la bête se releva presque sans crainte,

Sur le pas du héros réglant déjà son pas

Et ne se sentant plus chevauchée et contrainte ;

Quand la plaine s'ouvrit, elle ne s'enfuit pas.

Ce fut par un matin couronné de rosée,

Que Pégase épousa le désir de Persée.

D'abord pendant des jours et puis des jours encor

L'échange s'était fait des fluides de leurs corps

Pour grouper en faisceaux leurs mouvements contraires

Et tenter un départ qui serait un accord ;

Le héros surveillait ses gestes volontaires,

Pégase obéissait doucement, lentement,

Certes rebelle au mors, certes rebelle aux rênes,

Mais ne se cabrant plus avec effarement

Dès qu'une main touchait sa croupe souveraine.

Puis lentement encor, et doucement toujours,

Avec le rythme aimé de quelques lentes phrases

P£RSÉE 43

Qu'il murmurait, disait ou chantait tour à tour, On eût dit que Persée envahissait Pégase. Les muscles et les nerfs du g-rand cheval ailé Tressaillirent à ce chant clair et envolé Gomme lui-même, au loin, vers la haute lumière. Et, cette fois, dans Taube où s'entendait un los , Avec le grand Persée érigé sur son dos. Les quatre pieds volants du coursier d'or quittèrent La terre.

Lorsque Joseph d'Arimathie Eut descendu le Christ raide, livide et froid,

Du sommet de la croix, Et que la garde et que la foule étaient parties

Et que les monts et que les cieux,

Et que les eaux et que la terre, Un instant remués par les vents et les feux,

Etaient redevenus silencieux Et solitaires, 0 le baiser de Jean sur le cœur de son Dieu !

Il était mort, ce cœur, Avec sa lente et patiente douceur

Et son pardon profond et sa claire tendresse, Et Jean dans un baiser les voulait recueillir Pour que leur triple ardeur n'eût le temps de languir Ni de mourir de sécheresse, Pendant les trois longs jours Que passerait au fond du tombeau lourd, Avant que d'en renaître , Le maître.

Oh ! ces lèvres de Jean et leur baiser suprême Dans le silence A l'endroit même Où s'enfonça le coup de lance !

Lorsqu'il eut reconduit Marie en sa maison, Une première étoile ouvrit sa floraison,

Là-haut, dans le ciel de Judée, Et Jean la regardait, dans l'azur vaste et clair, Briller si pure et si chaste qu'elle avait l'air D'être son âme élucidée.

La mauvaise fureur n'habitait plus en lui ; Il avait à jamais repoussé vers leur nuit

Le vieil org-ueil et ses alarmes.

Il appelait sur soi les affronts déchaînés Pour imiter son Dieu mourant — et pardonner Très doucement, avec des larmes.

Il se faisait très faible et se sentait très fort. Il recelait en lui le secret réconfort De ceux qui dominent la vie Non par la force droite et belle infiniment, Mais par Thumble vouloir et par l'effacement Et la douceur inassouvie.

Jérusalem dormait là-bas Et Jean, de sente en sente, y dirig-ea son pas,

Song-eant à Pierre Qui sans doute pleurait quelque part sous les cieux Cette faute plénière D'avoir eu honte de son Dieu.

Près des palais romains dont brillaient les porphyres, Pierre était gémissant et redoutait la nuit; Et Jean lui prit les mains et s'assit près de lui

Et sang-Iota sans lui rien dire.

Mais son reg-ard parlait et son cœur était doux, Et soudain devant Pierre il se mit à genoux Et supplia d'une voix haute

Comme s'il confessait au ciel sa propre faute.

^t Pierre étreigriit Jean et tout à coup sentit

Le calme et la ferveur rentrer dans son esprit.

Et Jean partit bientôt du côté des tavernes Song-eant à Barrabas.

Des enfants demi-nus jouaient près des citernes ; Des chameliers bronzés cherchaient, ivres et las, Comme à tâtons, de rue en rue, au fond des boug'es. Des femmes dont Famour et la bouche étaient roug"es. Auprès d'elles, buvait et chantait le bandit. Jean s'approcha sans peur et doucement lui dit : « Frère, Jésus de Nazareth vers vous m'envoie Pour que nos pas ég-aux le suivent dans sa voie. » Barrabas répondit : « Vraiment, si je bois fort C'est pour fêter g-aîment et célébrer sa mort. Et me moquer de lui quand les femmes m'écoutent. J'ai le crime et le vol pour compag-nons de route, Et la fille qui s'offre aux détours des chemins ;

Et le peuple assemblé n'a point peur de mes mains. »j

Jean voulut s'approcher et lui parler encore ;

Mais Barrabas terrible et fou saisit l'amphore,

Et menaça Tapôtre, avec son bras levé :

« D'ailleurs, qu'est donc ce Christ encombrant le pavé

De va-nu-pieds grossiers et de femmes publiques

Et de prêches et de g-estes mélancoliques ?

Je l'ai connu en Galilée, où il était

Un pauvre et mauvais apprenti qui rabotait

Du mauvais bois et qui trompait les gens pour vivre. '

Jamais il n'a su lire un texte dans un livre.

Et voici qu'il nous parle et raisonne de Dieu !

Se dire l'envoyé du Très-Haut est un jeu

Que les fourbes depuis longtemps aiment et jouent,

Mais que moi, Barrabas, tout couvert de ma boue.

Je blâme et je déteste et je ne jouerai pas,

Etant trop haut encor pour descendre si bas. »

Jean sentit la douleur vriller si fort son âme

Qu'il supplia, les mains jointes, l'une des femmes

D'empêcher Barrabas de blasphémer encor.

Des poing-s brutaux et noirs le poussèrent dehors. Et Jean partit en sanglotant par la nuit blême, Sans plainte et sans colère et ferme et doux, quand même, Et, se tournant de loin vers le bouge abhorré, Il se voila les yeux, mais dit : « J'y reviendrai. »

L'aube toucha bientôt de ses mains cristallines Le front enténébré des bois sur les collines Et le faîte du temple où s'exaltait l'airain.

Soudain, Tandis que Jean marchait encor par les campagnes,

Des pas multipliés Emplirent de leur bruit le mont des Oliviers, Et des femmes criaient de loin à leurs compagnes, Qu'un homme aux cheveux roux s'était pendu, là-haut. Le cœur de Jean resta muet, sans un sanglot. Le crime de Judas était inimitable.

Oh! ce soir qu'il prit place, avec tous, à la table. Et qu'il osa parler et que même sa main Ne trembla point quand Dieu lui présenta le pain !

54 LES RYTHMES SOUVBRAINS

Pourtant l'apôtre errant suivit la multitude :

Le mort gisait au pied de l'arbre et regardait,

Fixement, eût-on dit, sa propre turpitude.

L'œil était sombre et morne et dur; il obsédait ;

Les lourds abois d'un chien montaient dans le tumulte;

Des gens passaient, jetant au cadavre l'insulte

Et se montraient cruels pour se cacher leur peur.

Jean sentit la pitié dominer son horreur.

Il songeait à l'écart : Pourtant il fut des nôtres ;

Pendant trois ans son cœur fut le cœur d'un apôtre;

Il pardonna souvent lorsqu'il eût dû punir.

Et Jésus-Christ l'aima, qui savait l'avenir.

Alors, sans hésiter, Jean traversa les houles

Et les fureurs toujours plus denses de la foule

Et, soulevant le corps entre ses bras pieux,

Avec des doigts très purs il lui ferma les yeux.

Puis, il le prit pour le porter lui-même en terre.

Quelqu'un l'accompagna vers les lieux solitaires.

Et, sans parler, tous deux enfouirent Judas.

Ainsi jusqu'au matin où Christ ressuscita,

L'âme de Jean fut à tel point profonde et tendre Qu'aucun homme d'alors ne la pouvait comprendre

' Et que même Marie, à le voir vers son seuil S'avancer lentement et sourire à son deuil, Croyait l'apôtre aimé pris de vague folie. C'est qu'il ne stagnait plus aucun soupçon de lie Dans le vase chrétien qu'était déjà son cœur. C'est qu'il avait vaincu toute l'ombre et la peur

, Et que, dans l'eau des pleurs, il savourait la joie.

, Entre mille chemins, seul, il suivait la voie Que Christ allait tracer autour de l'univers. Il faisait son trésor de tous les maux soufferts; Quand son pas rencontrait quelques touffes d'épines Il s'arrêtait et bénissait le noir buisson D'avoir, pour le salut de tous, percé le front Et les cheveux sacrés et les tempes divines. Il bénissait le fer, il bénissait le bois Qui fournirent la lance et les clous et la croix ; Il bénissait jusqu'aux bourreaux sanglants et blêmes Et même, il bénissait, le soir, le Golgotha Qui, rouge et ténébreux, se bossuait là-bas, Avec ses rocs dressés comme autant de blasphèmes.

Aussi longtemps que Jean chez les hommes vécut,

Son front demeura lumineux d'avoir conçu

Lui le premier, quand Jésus-Christ dormait sous terre,

L'héroïsme tranquille, intime et solitaire

Qui chang-ea Tâme humaine et qui l'exalte encor.

Il fut sublime et doux, sans peine et sans effort ;

Il inclina son cœur, lampe ardente et frag-ile,

Sur chacun des versets de son pur évangile.

Il se sentait aimé où les autres étaient craints.

Quand il prêchait, le soir, dans les cités d'Asie,

Les brises qui passaient en semblaient adoucies

Et les femmes pleuraient en lui tendant les mains.

Il mourut plein de jours et de calme sagesse, Aidé par tous les siens, à l'aube, dans Ephèse, Et sa voix se fit claire à son dernier moment : « Jésus, si je vous ai servi, dévotement. Et de toute ma force et de toute mon âme, Accueillez-moi là-haut où vos anges proclament L'aveuglante splendeur de votre éternité. J'ai porté votre gloire avec humilité Et lavé bien des fronts de leur erreur ancienne. Néanmoins, qu'avant tout, Seigneur, il vous souvienne Qu'au temps où vous dormiez dans le morne tombeau, Seul, parmi tous, j'ai recueilli votre flambeau Et que ma pauvre main abrita sa lumière, Si bien qu'en m'approchant de mon heure dernière, C'est lui que je vous tends, c'est lui, ce même cœur Qui remplaça, pendant trois jours, avec ferveur. Seigneur, Le vôtre, sur la terre.

LES BARBARES

Là-bas,

Parmi les Don, et les Dnieper, et les Volg-a, Où la bise éternelle, à rude et sombre haleine,

t Durcit la plaine ;

Et puis, là-bas encor.

Où les glaçons monumentaux des Nords Bloquent, de leurs parois hiératiques, Les bords Du fiord Scandinave et du golfe baltique, Et puis, plus loin encor, plus loin toujours. Sur les plateaux d'Asie Où les rocs convulsés dressent leur frénésie

Jusqu'à barrer le jour, Les barbares voyaient un merveilleux mirage, Tenace et obsédant,

LES HYTHMES SOUVERAINS

Se déplacer vers l'Occident, De route en route, et d'âge en

Apres, hardis, aventureux, Ils se le désignaient en s'exaltant entre eux. Les plus ardents partaient à travers monts et plaines ; Ils dérobaient des chars et des peaux et des laines Et s'engouffraient dans l'inconnu et ses dangers. Des foules se joignaient à l'appel passager Qu'ils lançaient aux échos du haut de leurs montures ; Les chefs étaient de haute et compacte stature : Leurs longs cheveux nattés battaient leurs torses roux ; Ils se disaient issus des aurochs ou des loups. O ces brusques départs de hordes violentes Se ruant à l'assaut de la terre tremblante, Ces blocs errants et lourds de peuples rassemblés, Et ces trots de chevaux sur les pays brûlés, Et ces rapts dans la nuit, sous la lune et les astres, Et ces rires dans le carnage et les désastres,

Et, tout à coup, Tous ces fourmillements et ces tumultes fous

LES BARBARES

Laissant crouler leurs montag-nes de cris et d'hommes Vers Rome!

Ils la virent, un soir, dormir sur ses deux bords : Ses collines la soutenaient, lasse et vieillie, Mais le soleil jusqu'où sa gloire était jaillie Semblait changer ses toits en longs bouclier d'or Gomme pour la défendre à cette heure dernière. Le Çapitole étincelait dans la clarté Et, malgré tout, dardait encor sa volonté De rester ferme et droit et pur sous la lumière. Les barbares se désignaient, dans le lointain, Le palais des Césars où vivait Augustule Et, parmi les frontons ardents du Janicule, Les hauts gestes des Dieux barrant le ciel latin. Ils hésitaient devant la suprême bataille : Leur esprit trouble et lourdement mystérieux Sentait comme un effroi brusque et contagieux Sortir des blocs fendus de Tantique muraille. Des prodiges apparaissaient sur les maisons : Des nuages soudains et pareils à des aigles

Se levaient en tumulte et s'envolaient sans règle Et, tour à tour, quittaient ou gagnaient l'horizon. Et quand la sombre nuit voila la voûte éteinte, De toutes parts, sur les terrasses et les tours, Des feux multipliés y maintinrent le jour Et jetèrent au cœur des Hérules, la crainte. Ils ne retrouvaient plus dans leurs muscles l'élan Qui les portait, depuis les temps tumultuaires Qu'ils avaient dû quitter l'autre bout de la terre. Leur corps s'alanguissait, torpide et indolent, Ils erraient par les monts et les forêts tranquilles, Ne cherchant qu'un abri sous les arbres épais. Et qu'à flairer de loin, dans le vent qui passait , L'énorme et chaude odeur qui montait de la ville.

La faim Les fit sortir des bois et les rendit enfin Maîtres des destinées.

Là victoire sans grand effort fut moissonnée.

LES BARBARES 65

Déjà Ils parcouraient la ville en y semant la flamme Qu'ils ressentaient encor dans le fond de leur âme,

La frayeur d'être là; Mais les vins absorbés, et les viandes rouges, Mais l'odeur que Subure épandait de ses bouges, Mais les ors flamboyant de palais en palais Leur donnèrent soudain l'audace qu'il fallait. Pour abattre l'orgueil millénaire de Rome.

0 cette heure qui clôt une ère et la consomme ! Et qui surveille, et qui écoute, et qui entend Chaque empire tomber plus lourd au fond du temps î 0 ces siècles armés, qui tout à coup s'écroulent ! Ces flux et ces reflux de rages et de foules, Et ces fracas de fer et d'or sous le soleil ! 0 ces coups de marteaux sur des marbres vermeils. Ces corniches de gloire et de beauté vêtues Broyant, en s'abattant, les bras de leurs statues, Et ces trésors vidés, et ces coffres fendus, Et ces poings dans le meurtre et le viol tordus,

Et ces plaintes, et ces râles contre des portes,

Et ces amas encor tièdes de vierg-es mortes,

Et leurs reg-ards d'effroi, et leurs bouches, gardant

Des poils roux arrachés, dans l'étau blanc des dents,

Et la flamme rôdeuse, et tout à coup grandie,

Et lançant jusqu'au ciel ses meutes d'incendie !

Un cri s'élève, et vole, et frappe, et puis s'étend D'Ardenne en Vermandois, et de Flandre en Liizarche: Et les glaives au clair et les pennons en marche, Dès que passe ce cri, hérissent l'Occident.

0 ces milliers de pas, sur ces milliers de routes,

0 ce bruit régulier, fourmillant et profond,

Dont tressaillent les eaux, dont s'émeuvent les monts,

Et que les morts sous terre écoutent ; Bruits étouffés sous bois, bruits éclatés dans l'air, Bruits qui montent soudain et tout à coup s'affaissent. Gomme si par instants des quartiers de falaise

Croulaient et s'abîmaient en mer.

Les chemins débordés envahissaient les plaines :

On broyait les épis ; on piétinait les graines ;

On dévastait à mesure que l'on errait,

Soit au bord des étang-s, soit au long des forêts,

Tragiquement, avec la faim dans les entrailles.

Parfois s'improvisaient de rapides batailles,

Autour de hauts trésors ou de butins captés.

Un chef intervenait, tenace et redouté,

Et reployait sous lui les volontés ser viles.

Les soirs, ceux qui campaient aux limites des villes

Se ruaient vers la femme avec de fortes mains,

Et le viol criait et s'étouffait dans Fombre.

Mais tous, le jour levé, reprenaient le chemin,

Et la terre, à nouveau, grondait de pas sans nombre.

Là-bas

Sous le ciel bleu de Palestine, Un pâle croissant d'or courbe sa pointe fine, A l'endroit même où Tétoile guidait les pas

Des bergers et des mages.

Et, sur le bloc du sarcophage,

OÙ Jésus-Christ dormit sa mort, Un drapeau vert aux franges d'or, Depuis quels temps, âpres et sombres.

Laisse flotter et s'exalter, Son ombre.

Au pays de Glermont, un moine avait prêché : î « Voulez- vous être exempt de fange et de péché, I Lorsque la mort vous saisira dans son étreinte?

Soyez ceux-là qui conquerront la terre Sainte. ' La tombe ouverte, où Jésus-Christ languit trois jours,

Crie au monde qu'elle est sans gloire et sans secours

Et que sa pierre encor sanglante est profanée.

0 voix du sang divin, lentement obstinée, : Tu n'as frappé, jusqu'en ces temps, qu'un écho mort j Mais voici l'heure enfin de l'unanime effort.

Pour créer et muscler une force nouvelle.

Il faut que le silence apaise les querelles, *! Sur le brin d'un devoir ou le fétu d'un droit, ' Que les comtes, les ducs, les marquis et les rois I Coupent les rameaux noirs des haines réfractaires,

Qu'ils soient, non pas seigneurs, mais croisés de leurs terre» ,

Qu'il n'y ait qu'un orgueil sur l'Occident — debout,

Ici, là-bas, plus loin, de Tun à l'autre bout

Des vallons baptisés et des plaines chrétiennes,

Afin que soient armés d'ardeur quotidienne

Ceux qui partent mourir en des pays lointains.

Pour qu'au monde l'Europe impose son destin.

Quittez donc vos maisons par Dieu même gardées,

0 vous, les pas, qu'on entendra jusqu'en Judée,

Pas venus de partout avec l'ombre et le vent

Gomme un broussaillement ténébreux et mouvant.

Pas qui traverserez les pays d'Allemagne,

Et les ponts du Danube, et ses âpres montagnes,

Et le Bosphore, et puis l'Asie, et puis là-bas

Les torrides chemins d'Alep et de Damas,

Et qui toujours, toujours plus loin, de proche en proche.

Viendrez camper, un soir, sous les murs d'Antioche ;

0 pas rués vers la victoire, éperdûment,

Je bénis votre fièvre, et votre acharnement. »

Alors qu'ils chevauchaient entre Bude et Belgrade,

LA CROISADE yS

Le front libre du casque et l'étrier ballant, Tancrède et Bohémond causaient en camarades, Du discours de l'Hermite et de son cri brûlant. Ils n'avaient point compris la harang-ue trop belle ; Pour eux, tout étranger demeurait Tennemi, Et rien ne distinguait du Musulman rebelle L'Anglais envahisseur ou l'Allemand conquis. Pourtant, comme ils passaient à Varna, le dimanche, Leur prière mêlée aux prières de tous Sous les vélums soyeux des basiliques blanches, Leur inculqua soudain un esprit moins jaloux. Ils mangèrent le pain d'une commune idée Que leur tendit un prêtre extatique et chenu, Et leur bouche baisant la même croix dardée. Ils se crurent chez eux sous ce ciel inconnu.

Tandis que Godefroid, ayant gagné l'Asie Pour s'attaquer, lui le premier, à l'hérésie Des hauts sultans de soie et de béryls couverts Et des peuples tannés par les vents du désert, Ne rencontra jamais en ces hommes étranges

74 LES UYTUMES SOUVERAINS

Qu'une foi monstrueuse et de sang et de fang-e, Et ne comprit jamais la torride clarté Que leur versait au cœur une autre vérité.

Sion, vous reposiez là-bas au bout des plaines Avec vos minarets dorés par le couchant, D'où le haut muézin d'une ample et long-ue haleine, De terrasse en terrasse, illimitait son chant ! Et Godefroid song-eait que la sainte lumière, La maison de Marie et la tombe de Dieu, Ecoutaient, tous les jours, l'insultante prière Dont cet homme souillait la pureté des cieux. D'un bond géant, il eût voulu gagner la ville, Mais ses guerriers lassés se couchaient en chemin, Leur courage s'usait, et leur fièvre indocile Laissait frémir, parfois, la révolte en leurs mains. Malgré toute sa fougue, il lui fallut attendre Que l'Occident lui dépêchât d'autres, soldats, Et ce furent ceux-là du Vexin et de Flandre, Dont il ouït d'abord se rapprocher les pas. Et puis ce fut, superbement, l'armée entière,

Avec ses étendards repliés ou flottants,

Il crut à quelqu'orag-e enfermé sous la terre,

Qui tout à coup se délivrait en s'exaltant ;

Les Aquitains chantaient un hymne ardent et grave.

Que l'ordre de leur marche, avec calme, scandait,

Tandis que les Normands, les Saxons, et les Slaves^

La-bàs, au loin, sur les routes leur répondaient.

Un seul pas fourmillant semblait mouvoir leurs foules

Que le soleil frappait de haut,' terriblement,

Et c'étaient des clartés croulant comme des houles,

De l'un à l'autre bout de leur piétinement.

0 les nuits de repos et les matins d'alerte !

Et tout à coup, au soir tombant du jour dernier,

Debout, là, devant tous, dans sa ceinture verte,

Jérusalem que dominaient de hauts palmiers.

Alors l'élan fut tel dans l'ombre et la poussière

Qu'on eût dit que le sol lui-même s'emportait

Au soulèvement fou des pas myriadaires."

L'air était bondissant et le vent haletait,

La force et la valeur se muaient en miracles.

En vain, herses et ponts et douves et créneaux.

Et rocs et murs et tours étageaient leurs obstacles,

L'énorme tourbillon devint soudain l'assaut Rué comme un torrent contre la cité sainte, Et les portes tombaient en écrasant les cris, Et les flammes sautaient au-dessus de l'enceinte. Et le mont Golg-otha s'éclaira dans la nuit.

0 jeune et violente et rapide victoire !

0 péril dûment surmonté !

0 geste g-auche encor, dans la lointaine histoire.

D'une Europe vers l'unité !

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