MARTIN LUTHER
Les Monastères, On les voyait jadis, ainsi que de grands fronts, Du fond des bois, du bout des monts Illuminer la terre, Leurs tours les éclairaient comme autant de flambeaux ; Au-dessus d'eux, les étoiles posaient leurs sceaux, Et sur les champs, les clos, les lacs et les vallées.
Ils dardaient de très haut Le dogme inexpugnable et la foi crénelée.
Rome pensait pour tous ; Mais eux songeaient pour Rome.
Ils dominaient la vie et les brusques remous Que creusait en son lit le flot rétif des hommes.
Partout, de bourg en bourg*, de cité en cité, Pesaient sur les cerveaux leurs blocs d'autorité. Peuples des pays clairs, peuples des landes sombres N'étaient que leur vouloir sacré devenu nombre. Ils déployaient sur Dieu leurs syllogismes froids. Ils inspiraient la crainte au cœur sans peur des rois. Et personne n'osait au brasier de son âme Réveiller un feu d'or où ne brillât leur flamme.
Pendant mille ans, Ils maintinrent ainsi comme un glaive en sa gaîne, A la merci de leur bras ferme et vigilant
L'ardeur humaine; L'esprit ne sentait plus agir comme un ferment
La raison rude; La recherche était morte, et l'on croyait dûment,
Par habitude ; Le doute allègre était traqué de seuil en seuil
Gomme une bête.
Et celui-là mourait qui pavoisait d'orgueil
Humain, sa tête.
MARTIN LUTHER 8l
0 ce grand ciel chrétien, despotique et mental,
Envoûtant sous ses lois l'espace occidental,
Qui donc l'affronterait, là haut, sur la montagne?
Ce fut un moine ardent, sensuel et buté,
Qui serrait sous le froc deux poing-s de volonté.
Et qu'offrit à la terre un pays d'Allemag-ne.
Les textes nus et froids lui semblaient sans vertu ;
C'étaient des poteaux secs qui se croyaient des arbres,
L'esprit vivant g-isait sous la lettre abattu
Et le pape, là-bas, dans sa ville de marbre,
Mettait la grâce en vente et trafiquait du ciel.
Partout le décor creux masquait les lignes fermes
Et les hautains piliers d'un temple essentiel,
Les pépites de l'or semblaient autant de germes
Dont les prêtres ensemençaient le sol chrétien.
Tout un peuple de saints imposait sa tutelle
A la supplique humaine et la chargeait de liens.
Le cri direct de l'homme à Dieu n'avait plus d'ailes.
Bien qu'il ne vît autour de lui Que des mains en fureur se crisper dans la nuit
Et des gestes armés de crosses Le menacer, soudain, de veng^eances féroces
Jusqu'au delà de son tombeau, Bien que le monde entier pesât sur son cerveau Avec ses vieux décrets et ses vieux anathèmes,
Rien n'empêcha Martin Luther
Devant l'aube du matin clair De penser par lui-même.
Il libéra le monde, en étant soi, pour tous.
Comme une forteresse, il maintenait debout.
Près de son cœur, sa conscience.
La bible était pour lui, non pas une prison.
De textuelle obédience.
Mais un jardin boug-eant sous l'or dés frondaisons
Où chaque homme, selon son âme, Choisit la fleur qu'il aime et mord au fruit qu'il veut
Et sous le ciel ardent de flammes
MAUTIN LUTHER ^3
Distingue le chemin qui le conduit vers Dieu.
Voici la vie, après combien de jours, ouverte
A la saine croyance et la libre ferveur.
L'idée humaine, enfin, marche à sa découverte
Et prend le jeune org-ueil pour guide et pour sauveur.
Il n'importe que tonne encor la voix romaine,
Luther a sous l'orage engrangé la moisson.
Sa force, il l'a trouvée en son âme germaine
Que la nature entière emplit de son frisson,
Il est homme de passion franche : il le crie ;
La vigne de la chair, il la veut vendanger.
Jamais, il n'est à bout de sa propre furie
Ni de sa joie âpre et folle d'être en danger.
Il est terrible et gai ; son humeur est soudaine ;
Il est contradictoire avec ténacité ;
Tous les fleuves d'amour, tous les torrents de haine
Creusent, sans le trouer, son grand cœur exalté ;
11 demeure inquiet jusque dans sa victoire,
Et, quand la mort s'étend de son cœur à son front,
On dirait que la nuit couvre d'une aile noire,
De roc en roc, les flancs et le sommet d'un mont.
land Buonarotti dans la Sixtine entra, Il demeura Gomme aux écoutes, Puis son œil mesura la hauteur de la voû te Et son pas le chemin de l'autel au portail. Il observa le jour versé par les fenêtres Et comment il faudrait et dompter et soumettre Les chevaux clairs et effrénés de son travail. Puis il partit jusques au soir vers la campagne.
Les lignes des vallons, les masses des montagnes Peuplèrent son cerveau de leurs puissants contours. Il surprenait dans les arbres noueux et lourds Que le vent rudoyait et ployait avec force
88 LKS UYTIIMES SOUVERAINS
Les tensions d'un dos, ou les g^albes d'un torse, Ou l'élan vers le ciel de grands bras exaltés, Si bien qu'en ces instants toute l'humanité — Gestes, marches, repos, attitudes et poses — Prenait pour lui l'aspect amplifié des choses. Il reg-ag-na la ville au tomber de la nuit. Tour à tour glorieux et mécontent de lui, Car aucune des visions qu'il avait eues Ne s'était, à ses yeux, apaisée en statue.
Le lendemain avant le soir, Sa lourde humeur crevant en lui comme une grappe
De raisins noirs, Il partit tout à coup chercher querelle au pape. (( Pourquoi l'avoir choisi, Lui, Michel-Ange, un statuaire ; Et le forcer à peindre en du plâtre durci Une sainte légende au haut d'un sanctuaire ? La Sixtine est obscure, et ses murs mal construits : Le plus roux des soleils n'en chasse point la nuit ! A quoi bon s'acharner sur un plafond funèbre
A colorer de l'ombre et dorer des ténèbres. Et puis encor, quel bûcheron lui fournirait Le vaste bois pour un si larg"e échafaudag'e ? » Le pape répondit sans chang^er de visage : « On abattra pour vous ma plus haute forêt. »
Michel-Ang-e sortit et s*en alla dans Rome,
Hostile au pape, hostile au monde, hostile aux hommes,
Croyant heurter partout aux abords du palais
Mille ennemis qui le g-uettaient, groupés dans l'ombre,
Et qui raillaient déjà la violence sombre
Et la neuve grandeur de l'art qu'il préparait.
Son sommeil ne fut plus qu'une énorme poussée
De gestes orageux à travers sa pensée ;
Qu'il s'étendît, le soir, dans son lit, sur son dos.
Ses nerfs restaient brûlants jusques dans son repos ;
Il était frémissant toujours, comme une flèche
Qui troue une muraille et vibre dans la brèche,
Pour augmenter encor ses maux quotidiens
Il s'angoissait des maux et des plaintes des siens ;
Son terrible cerveau semblait un incendie
Plein de feux ravag-eurs et de flammes brandies.
Mais plus son cœur souffrait, Plus l'amertume ou la rancœur y pénétrait, Plus il se préparait à soi-même d'obstacles Pour éloigner l'instant de foudre et de miracle Qui tout à coup éclairerait tout son labeur, Mieux il élaborait en son âme croyante
L'œuvre sombre et flamboyante Dont il portait en lui le triomphe et la peur.
Ce fut au temps de Mai, quand sonnaient les matines, Que Michel- Ang-e, enfin, rentra dans la Sixtine
Avec la force en son cerveau.
Il avait ramassé son idée en faisceaux : Des g-roupes nets et sûrs, d'une ligne ample etfière, Se mouvaient devant lui dans l'égale lumière. L'échafaudage était dressé si fermement Qu'il aurait pu mener jusques au firmament. Un grand jour lumineux se glissait sous la voûte,
En épousait la courbe et la fleurissait toute. Michel-Ange montait les échelles de bois, Alerte, et enjambant trois degrés à la fois. Une flamme nouvelle ardait sous sa paupière, Ses doigts, là-haut, palpaient et caressaient les pierres Qu'il allait revêtir de gloire et de beauté. Puis il redescendit d'un pas précipité Et verrouilla, d'une main forte, La porte.
Il se cloîtra pendant des jours, des mois, des ans. Farouche à maintenir l'orgueil et le mystère Autour de son travail nombreux et solitaire ; Chaque matin, il franchissait, au jour naissant. De son même pas lourd, le seuil de la chapelle, Et comme un tâcheron violent et muet.
Pendant que le soleil autour des murs tournait, Il employait ses mains à leur œuvre immortelle.
Déjà, En douze pendentifs qu'il leur départagea
Sept prophètes et cinq sybilles Cherchaient à pénétrer de vieux livres obscurs Dont le texte immobile Arrêtait devant eux, le mobile futur.
Le long- d'une corniche aux arêtes carrées, De beaux corps lumineux se mouvaient hardiment Et leur torse ou leur dos peuplait l'entablement De leur vigueur fleurie et de leur chair dorée. Des couples d'enfants nus soutenaient des frontons, Des g-uirlandes jetaient ci et là leurs festons, Le long- serpent d'airain sortait de sa caverne, Judith se pavanait dans le sang- d'Holopherne, Goliath s'écroulait ainsi qu'un monument Et, vers les cieux, montait le supplice d'Aman.
Et sans erreurs, et sans ratures, Et jour à jour, et sans repos, L'œuvre s'affermissait en sa pleine structure ;
Bientôt La Genèse régna au centre de la voûte : On y pouvait voir Dieu comme un lutteur qui joute
Avec le chaos sombre et la terre et les eaux ;
La lune et le soleil marquaient d'un double sceau,
Dans l'étendue ardente et nouvelle, leur place.
Jéhovah bondissait et volait dans l'espace,
Baig-né par la lumière ou porté par le vent ;
Le ciel, la mer, les monts, tout paraissait vivant
D'une force ample et lente, et dûment ordonnée ;
Devant son créateur, la belle Eve étonnée
Levait ses tendres mains et ployait le genou,
Tandis qu'Adam sentait le doigt du Dieu jaloux
Toucher ses doigts et l'appeler aux œuvres grandes ;
Et Gain et Abel préparaient leurs offrandes ;
Et le démon devenu femme et tentateur
Ornait de ses seins lourds l'arbre dominateur ;
Et, sous les pampres d'or de son clos tributaire ;
L'ivresse de Noé s'échouait sur le sol ;
Et le déluge noir épandait comme un vol
Ses larges ailes d'eau sur les bois et la terre .
Dans ce travail géant que seul il acheva Michel-Ange brûlait du feu de Jéhovah ;
94 LES RYTHMES SOUVEKAINS
Un art surélevé jaillit de sa cervelle ;
Le plafond fut peuplé d'une race nouvelle
D'êtres majestueux, violents et pensifs.
Son génie éclatait, austère et convulsif,
Gomme celui de Dante ou de Savonarole,
Les bouches qu'il ouvrait disaient d'autres paroles,
Les yeux qu'il éclairait voyaient d'autres destins,
Sous les fronts relevés, dans les torses hautains,
Grondait et palpitait sa g-rande âme profonde ;
Il recréait, selon son cœur, l'homme et le monde
Si magnifiquement qu'aujourd'hui pour tous ceux
Que hantent les splendeurs et les gloires latines,
Il a fixé, sur la voûte de la Sixtine,
Son geste tout puissant, dans le geste de Dieu.
Ce fut par un jour frais d'automne, Que l'on apprit enfin Que le travail, dans la chapelle, avait pris fin
Et que l'œuvre était bonne.
La louange monta comme un flux de la mer Avec sa vague ardente et son grondement clair.
î Mais Jules deux, le pape, hésitant à conclure,
: Son silence fit mal ainsi qu'une brûlure,
[ Et le peintre s'enfuit vers son isolement.
I II rentra, comme heureux, en son ancien tourment,
[ Et la rag-e, et l'orgueil, et leur tristesse étrange,
Et le soupçon mal refréné
Se remirent à déchaîner Leur tragique ouragan à travers Michel-Ange.