LE MOINE DES SABLONS
L'histoire nous apprend qu'un marquis de Bretagne avait débarqué, sur Tile de Sable, quarante à cinquante colons. Ils y demeurèrent cinq ans durant ; (][uand on vint les chercher, il n'en restait plus que onze, tous les autres donnaient le dernier sommeil de leur corps, dans les sables de l'île. Yoilà ce qu'enre^stre l'histoire ; mais, où finit l'histoire, la légende commence et nous dit— que ces colons étaient accompagnés d'un aumônier, moine franciscain chargé, par ses supérieurs, du soin de ces âmes, pour la plupart assez compromises, et de la mission d'explorer, si possible, pour le compte de l'Eglise de Dieu, ce domaine, encore si peu connu, du Nouveau-Monde.
Quand l'expédition du marquis de la Boche se partagea en deux troupes, celle des colons descendus dans l'île et celle des hommes restant à bord des navires, le bon Père avait à choisir entre elles. Il choisit de descendre aux Sablons avec les colons, dont il accepta, de grand cœur, de partager l'isolement et les dangers.
Muni de sa chapelle de missionnaire, armé de son bréviaire et de son rosaire, il demeura avec ces hommes qu'il ne voulait point abandonner seuls, dans l'imminent péril où ils se trouvaient de la
perte étemelle de leur âme. Ces hommes, pas tous, mais la majorité d'entre eux, tirés des prisons de l'Etat, étaient de mauvais sujets, reitres et ribauds; mais ils n'avaient pas brûlé le vaisseau de leur salut !
— Ils croyaient! — ^Au sein de leur dégradation, ils conservaient une pensée de repentir, un espoir de miséricorde. Le digne religieux savait cela et il votdait se tenir à leur portée, toujours sous la main, prêt à recevoir les aveux de ces consciences chargées et à répandre sur elles le pardon qui sauve. C'était une œuvre de patience, une vie de vigilance et d'inquiétudes continuelles: les menaces, les exhortations, les prières du bon moine restaient le plus souvent sans effet ; mais, du moins, ces malheureux, si méchants qu'ils fussent, n'avaient i>oint tourné en haine contre le prêtre- le spectacle, humiliant pour eux sans doute, de l'antithèse de sa vie et de la leur, le silencieux mais poignant et continuel reproche que la vérité fait à l'erreur, la vertu au vice, dans le contraste qu'ils offrent. Pour rien au monde, ils n'auraient voulu voir disparaître le ministre de Dieu d'au milieu d'eux, malgré l'ennui qu'ils ressentaient souvent de sa sainteté, de son zèle infatigable, de sa prédication, de sa sévère présence en un mot.
Si petite que soit tme agglomération libre d'hommes, si bonne ou si mauvaise qu'elle puisse être ou qu'on veuille la supposer, il se forme toujours deux camps, celui des bons et celui des méchants, ou celui des mauvais et celui des pires, avec des nuances dont on n'a point à faire ici l'exposé détaillé, nuances où la sottise joue un rôle important. — ^Absurde de dire qu'il n'y a pas de danger, en tout état de cause. Le livre de Jod nous affirme que le génie du mal parcourt le monde et se montre, même parmi les enfants de Dieu, et le prince des apôtres met en garde contre cet ennemi du eenre humain qui, semblable à un lion, rôde sans cesse cherchant qui dévorer. La petite communauté des gens du Marquis de la Boche n'avait point été longtemps sans se partager en ces deux camps. Les uns, ne reconnaissant de loi que leur volonté et leurs caprices, s'étaient attaqués au principe de l'autorité, en refusant d'obéir aux officiers que le Marquis avait chargés du commandement ; les autres s'étaient rangés du côté de l'ordre, tel qu'il pouvait se produire dans les circonstances et au sein de cette étrange société, en soutenant leurs supérieurs légitimes. Des luttes sanglantes eurent lieu, dans lesquelles périrent, par le plomb et par le fer» près des trois quarts de ces gens.
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Tout ce temps, le bon Père franciscain prêchait l'obéissance et la paix : avec autant de vigueur que de charité, il montrait le devoir, signalait le mal, interposait Tautorité de sa mission divine. Bespecté mais peu obéi, souvent même repoussé, il eut toutefois la consolation de n'être refusé d'aucun, en face de la mort:
plusieurs des conversions qu'il opéra furent bien tardives ; mais pour être du dernier moment, il avait lieu de les tenir comme sincères. Le Père avait donc pu bénir toutes les fossesi creusées pour recevoir les dépouilles mortelles des colons du marquis de la Boche, dont les Sablons gardent les ossements, jusqu'au jour terrible où la trompette de l'Ange, résonnant à travers les sépulcres de toutes les régions de la terre, per sepulchra regionum^ appellera tous les hommes devant le trône du Ju^e indéfectible des vivants et des morts.
Quand on vint quérir, pour les rapatrier, les demeurants des exilés de l'ile de Sable, le bon Père était bien malade, à ce point que tous, lui compris, s'attendaient, d'un moment à Tautré, à sa mort. On voulut d'embarquer; mais il demanda qu'on le .laissât sur l'île. — ''Je n'en ai pas pour *** longtemps, dit-il, quelques heures, peut- '* être ? Dieu sait. Je mourrai ici, dans la '' cellule que je me suis construite et dans '' laqueUej'ai prié depuii^^q ans; comme
** mouraient les anachorètes du désert.
*' lies vents et les sables se chargeront de ** ma sépulture."
On dit adieu au saint homme, en pieu* rant. Le bâtiment, sous les ordres du pilote et patron normand Chef-d'hostel, fila vers le beau pays de France, et bientôt disparut dans le brouillard. Le moine resta seul dans cette solitude, environnée de tous côtés par la vaste mer, seul sur sa couche de foin sauvage, dans sa petite hutte de bois de naufrage, prêt à dire son — In manus ttuts. Domine^ commendo ipiritum meum. — ^Son heure n'était pas encore venue, cependant; la mort dut,
Sour cette fois, renoncer à sa victime ; le on reli^eux se rétablit même très vite et vécut, plusieurs années, de la vie érémitique, sur l'île qu'il embaumait du parfum de ses vertus. Il partageait son temps entre la prière, la méditation, les soins d'un petit jardin et la cueillette des coquillages et des fruits qui constituaient, avec des lég âmes, son régime alimentaire.
Presque chaque année, des naufrages venaient lui fournir l'occasion d'exercer sa charité courageuse. Il recevait les visites des pécheurs de Maurepas, de Oanceau, de Oézembje, de la Hève et autres ports acadiens du Oap-Breton et de l'Acadie. Il leur faisait visiter le chemin de croix qu'il avait érigé sur la dune et les bords
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du baracliois, les aidait de ses conseils e^ de ses prières et recevait d'eux les saintes espèces, pour la célébration du sacrifice de la messe. Maintes fois, le bon moine fit part, à ses amis, du bonheur qu'il aurait eu à voir, avant de mourir, s'établir un monastère d'hospitaliers, dans cette solitude si bien faite pour le recevoir.
Quand et comment mourut le solitaire ?
Personne ne le sait. — En quel endroit des Sablons reposent ses restes mortels ? On ne le sait pas plus. Il avait dit : *' Le vent et les sables se chargeront de ma se* pulture, " et ainsi fut fait. Il est là, quelque part, disent les pécheurs, sur la aune, sur la falaise, au bord du lac, près de la grève ou dans quelque petit vallon, on ne sait, en compagnie des os des milliers de défunts qu'enferment les sables ; mais son ombre bénie plane au-dessus de cette plage désolée.
Les pêcheurs l'ont vu, souvent, — se promenant à pas lents sur les bords du barachois ou sur la grève, ou sur la levée, "comme de son vivant, lorsqu'il récitait son rosaire : — souvent, debout ou à genoux sur la falaise, comme de son vivant, lorsqu'il examinait la mer tourmentée par la tempête, veillant et priant pour les malheureux en danger de périr. Les pêcheurs l'ont vu souvent arrêté, suspendu comme en ext^e dans l'espace, se dessinant sur
l'azur du firmament ou sur l'ombre des noirs nuages amoncelés, ou dans le brouillard, tantôt le capuchon renvoyé et les mains élevées vers le Oiel, comme à l'autel, tantôt la tête couverte, soutenant son chapelet d'une main, et la droite .
tendue, comme pour bénir, secourir ou absoudre.
Les pêcheurs l'ont vu souvent dans sa robe brune de bure aérienne, ceint du cordon du séraphique Saint-François, apparaître sur les barres et autour de l'îiei se glissant dans l'air avec une vitesse voisine de l'agilité qu'auront les corps ressuscites glorieusement, puis s'élever et disparaître, comme dans une assomption vers le trône de l'Etemel. Et, quand les pêcheurs pensent à ces choses, leur courage et leur confiance redoublent ; car, en cela, ils voient l'image de la sanctification des vivants et de l'intercession des saints.
LEBÉGIOIDS.
Les colons anglais de la Nouvelle- Ecosse, qui comptent parmi eux tant de descendants des *' Oavaliers ", fidàles au Boi, ont, eux» une légende d'un autre genre, se rattachant aux luttes qui amenèrent la mort de l'infortuné Charles I
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d'Angleterre. Ils racontent qu'on des hommes politiques de l'époque, ayant pris une part active dans l'assassinat du malheureux monarque, poursuivi par les remords et peut-être poussé par la peur, à l'avènement de Charles II sur le trône de son père, s'était venu réfugier sur l'île de Sable, Le lieu était bien choisi pour une cachette, contre les recherches, et pour un asile, contre la curiosité indiscrète.
Cet homme demeura des années dans l'île, vivant des ressources abondantes qu'elle ofirait et traitant, pour ses autres besoins, avec les pêcheurs de la Nouvelle- Angleterre qui, dès avant et alors, fréquentaient l'île en grand nombre. Il était serviable mais taciturne : ses compatriotes le prenaient pour un de ces excentriques, dont le genre fleurit surtout sous l'humide climat de la riche Albion. C'était, pour eux, comme une anticipation de la création si originale et si populaire de De Foë : cet homme arrivait sur l'île de Sable, comme le prototype du Eobinson Grusoê qui devait se révéler, dans toute son ampleur, quelques années plus tard.
Il en était, cependant, tout autrement, ainsi qu'on vient de le dire. La légende ne nous fait pas connaître combien d'années cet étrange personnage vécut sur l'île; mais el& nous apprend qu'il y
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mourut, laissant ses os aux sables, qui les gardent et les cachent.
Le réfugié des Sablons avait, comme bien on pense, soigneusement tenu son secret, pendant sa vie; mais, après ssc mort, la justice yeneeresse du crime, le força d'en faire Payeu public, d!ans plusieurs apparitions qui suivirent de près son décès. Son ombre, de plus, dé« pouillant les déguisements dont il s'était servi pendant son séjour aux Sablons, revêtit le costume Cromwellien ^u'il portait, lors de Texécution du Prince, comme un des chefs de la foule qui assuma sur sa tète la responsabilité de la mort de son Boi.
Depuis cette révélation, chaque année, une fois Tan, le 80 janvier, date de la décapitation de Oharles d* Angleterre, à minuit, il sort des sables et, confessant son crime à haute voix, il commence d*un pas grave une ronde sur la falaise, allant sans s'arrêter jusqu'à Tapparition du point du jour qui le fait rentrer dans la tombe, d'où, Tannée suivante, à pareille date, il devra sortir de nouveau, pour reprendre sa ronde, où la lumière de l'aurore l'avait interrompue. Il fait ainsi, d'années en années, le tour de l'île, chaque cycle étant de sept ans: cercle fatidique; qu'il parcourt depuis plus de deux siècles. Il marche, marche tristement, dans ses
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habif . hoirs, lit figure à demi cachée sous son (Impeau à large bord, une épée nue an )>oing, en chantant d*un ton nazillard <lo2i hymnos ; mais si fort, si fort que des ].»écheur& l'ont entendu, malné le bruit du* Tout, des vagues et le fracas de la tempête. C'est d'apràs ce témoignage que le patron de barque d'Halifax disait que ces histoires sont vraies.
Oette nuit du régicide est une nuit d*horreur pour les chevaux sauvages. Au son de cette voix lugubre et retentissante, ui semble sortir de terre à chaque pas u promeneur-revenant, leurs troupes dispersées sur l'île passent les heures, alternativement à trembler, les uns pressés contre les autres, regardant les dunes et comme fascinés par des apparitions étranges, puis à se lancer dans unega»
lopade yertigineuse, une chasse-galerie de nos légendes canadiennes, comme si chacun d'eux se sentait soudainement monté et éperonné par un jockey d'outretombe. On dirait que la voix criminelle, qui retentit alors, évoque des ombres coupablcs« Dans leurs formes osseuses, ne lanceraiont-elles pas aux léris, pour les fixer sur place, les feux de regards illuminant les orbites vides de leurs crânes desséchés; puis chacune d'elles, montant un cheval sauvage, ne serait-elle pas la cause de ces courses afiblées? Totgours est-il,
en ces circonstances, qu'ils vont, vont, les petits cheyauz, à travers les Sablons, tapant le sol gelé, pilonnant la neige, brisant la glace des flaques ; ils vont vite, vite, comme les morts et le coursier de la ballade de Lénore. — Le marin Tavait bien dit : cette terre est une terre des esprits, il s'y passe des choses à faire dresser les cheveux sur la tête !