partie, défrichés et engraissés, puis
y avait planté des choux, une vaste mare de choui« Le chou est une plante utile et il ne faut pas cojitester au goût innocent de cetix qtii aiment la soupe au chou ; mais, d'autre part, on doit admettre que, dans le paysage, en poésie et pour Tagrément, ça ne remplace pas avantageusement les noyers, les vignes et les i>ommiers de grenade et que, en fait d'odeur, ça ne vaut pas, à beaucoup près, le nard et le cinnamome.
Aussi, le malheureux touriste demeurat-il atterré ! Bans sa tristesse, que ne i)ouvaient s'eipliquer ses interlocuteurs, il ne trouva rien autre chose à faire que de Mr, en s'éoriani les bras levés vers les monts de Sanir et d^Hermon. — ^**Ne revenea pas, nerevenes pas. Ah ! belle Sulamite, né ïelhenez pas I **
Non : ne chassons point la poésie ; elle est fille du Ciel ! Que les rois reviennent.
Que Ton restitue, aux jardins de Salomon, si ce nW déjà fait, les vignes, les pommiers-de-grenade et les plantes parfumées.
Que les léris contii^uent à se montrer sur la falaise et à ffaloper les Sablons ; afin qu^on nWi pùiE$ à demanaet, comme leWrde du pays d*Arvor: — "Dis moi, ^ Tas-tu vu passer, dans la vallée, le elle-
^ val sauvage de G-radlon ? " et de crainte ** qu'il^nenous soit répondu : — " Non, je *^n*ai point vu passer le cheval de Ghrad- " Ion ; je Tai seulement entendu la nuit ; " trip-trep, trip-trep, trip-trep» rapide " comme le feu* "
CHBONIQUES ET LIÉGENDES.
Bien que Thistoire n'ait point enregistré les premières yisitesifaites par l'homme à l'tle de Sable, il est permis de tenir comme certain que les premiers visiteurs ont été ces rudes et hardis marins, ces Norses, découvreurs, pirates et colonisateurs qui, partis jadis des bords du Tanaïs, vinrent choisir pour patrie les froides régions de la Scandinavie ; pour de là courir les mers et ravager toutes les contrées de l'Europe, mêlant leur sang à celui do leurs habitants et leur donnant des maîtres : ces Norses, ancêtres de nos aïeux de Normandie.
Bien avant tous les autres peuples, ils ont visité les côtes de l'Amérique du Nord.
Dans leurs courses et leurs expéditions de la Markland (Terre à bois,) Acadie, et de la Yinland {Tsrre à vin, au de Joie,) Nouvelle- Angleterre, ils ont passé et repassé bien des fois dans les parafes de l'île de Sable.
Or, il est de toute impossibilité qu'ils n'aient pas payé, à cette naufrageuse de l'Atlantique, le tribut de sinistres qu'elle a prélevé et prélève encore,sur tousles autres
Seuples qui ont aocomj^li ou fo^t aujour- 'hui de pareilles navigations. Bs sont venus là, montés sur leurs barques grosp
ma.
LES 8ABL0XS. 101
sières mais solides, à demi pontées, gréées d'apparanx rustiques, voilées de grosse I toile ou de cuir, allant à la rame comme
f à la voile, ils sont venus là, d'Islande, four^
nir à Tossuaire des Sablons les prémices des ossements de Thomme.
Les premiers d'entre eux qui ont fréquenté les côtes américaines, sans boussole et sans instruments d'observation, conduits seulement par le soleil, la lune et les étoiles, leur incomparable estime et soutenus par l'audace, n'étaient point chrétiens : c'était quelques années avant la conversion des Islandais au christianisme.
Ils obéissaient aux lois féroces d'Odin, qui faisaient aux guerriers presqu'un déshonneur de mourir de mort naturelle. Ils recherchaient la mort violente, dans les combats ou à la mer, comme le plus sûr, presque l'unique moyen de passer, sans transition, et de briller dans le Valhalla^ ce paradis de leurs déités, sis au delà des nuages, dans l'immensité des espaces inex- . plorés de l'homme vivant. C'était là aue les preux devaient passer la durée de l'éternité, dans les luttes, les chasses et les voyages, s'abreuvant de bière et d'hydromel, à des sources inépuisables. A dé&iut de cette mort, par le fer ou par la tempête, il leur fallait, pensaient-ils, aller faire un temps d'expiation dans le Ntfelheim, purgatoire relégué dans les profondeurs du
102 LSS SABLONS.
neuvième monde du nord, où chaque âme adresse à Odin, jusqu'à délivrance, cette plainte continuelle : — *' Je suis enveloppé ** de neige ; Teau d'orage et le brouillard ^ me jpéudtrent ; il y a du temps que je ** suis mort ; quand donc sortirai-je de ce ^•lieu?"
Il est facile de reconnaître, à travers les brumes de cette théogonie sauvage, auelques rayons de cette lumière — '' qui éclaire tout homme venant au monde*'. — ^Dans quel désert sans eau, dans quel abîme sans lumière, sont donc plongés ceux qui ne croient à rien? Us ne font donc pas partie delà famiUo humaine, puisqu'ils en nient toutes les traditions. Aussi, une logique inexorable les fait se réclamer du singe. Ils cherchent dans les détritus, avec l'espoir, i^oble autant qu'insensé, de trouver la pièce généaloffiqne qui don* nerait à l'homme, pour aïeule, la guenon f
Ne vous semble-t-il pas voir arriver les Norses, vers ces rivages inconnus des Sablons ? Le Yiking qui les commande, de* bout au pied du mât, sonne trois fois de sa trompe en signe de conquête. Puis, quand le naufrage est imminent, que les efforts sont devenus inutiles contre le pé« ril, ils se lèvent tous et, saisissant leurs armes, ils saluent la mort oui leur vient BOUS une forme agréable à Odin. Depuis oe temps, leurs os gisent dans les sables ;
— Leur cxQte se trompai i d objet et de i
moyens ; — ^mais ils ne sav:iieut pas ! j
JUien des années api *>, succédant aux |
Norses dont ils avaitsù Ju sang, sont ve- |
nus les Normauflf , les Bretons et les i
Basques, ces intiti^irlos chasseurs de ba- !
leines, de ya<*h( s marines^ pêcheurs de ~ i
morues. Longtonips avant la période ço- |
lombienne, doux siècles peut-être avant la t
fondation de Fort-Royal et de Québec, ils I
ont jeté l'ancre sur tous les bancs aux* |
quels ils ont donné les noms qu'ils x>ortent ;
encore, et fait côte sur les rivages de Terre- i
neuve, d'Acadie et du golfe Saint-Laurent, i
payant, de temps en temps, leur dîme j
de naufrage à l'île de Sable, Ils étaient, !
eux, des chrétiens ; quand la mort venait j les réclamer, c'était au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, en se signant du signe de la Rédemption, qu'ils quittaient ce monde.
Désormais, l'histoire enre^trera les événements'; mais à côté de l'histoire marchera la légende, et c'est tant mieux! - Elle ne pouvait manquer, au reste, d'in* j tervenir, pendant que le temps, les vents j et les vagues accumulaient, dans les sables ! de l'île, des ossements des principaux \ peuples de l'Europe: quand les co<][ues ( brisées des navires de toutes les nations j maritimes venaient hérisser, de leurs membrures, les barres et les grèves des Sablons, ;
et semer sur leurs rivages les produits des deux mondes. La froide liistoire n*Était pas de nature à satisfaire l'imagination populaire ; il était de toute impossibilité que des circonstances, aussi étonnamment âtvorables au développement du merveilleux, ne fissent pas naître de ces récits qui répondent au besoin de fiction (ombre du surnaturel) que ressentent tous les hommes. Images gracieuses ou terribles qiieiaissent aux générations qui suivent les générations qui ont précédé, que les temps futurs demanderont à notre temps, en dépit de son prétendu positivisme:
— limaces, symboles, emblèmes, paraboles ou apologues que l'art, primitif ou cultivé, transmet à toutes tribus et à toutes races de la grande espace humaine.
M. Haliburton, dans ses " sages visées " (Wise Saws), met en scàne son héros, d'une originalité très piquante mais un peu vulgaire, Sam Slick le Yankee, colporteur d'horloges à bon marché, et un patron de barque du port d'Halifax. Le patron propose, à son ami d'occasion, un voyage à rile de Sable, qu*il lui représente comme un endroit hanté, plein d'une mystique sombre et de merveilleuses terreurs. Sam, qui a écouté avec intérêt et curiosité les narrés du marin, mais qui démêle, dans ses paroles, l'indice d'un certain doute sur le courage des colporteurs d'horloges, en
LRB SABLONS. 105
f général, et de Sliok, en particulier, accepte a proposition. Piqué d'avoir été soupçonné de couardise, il s'écrie, comme s'ils étaient déjà rendus à l'Ile de Sable:
-^''Soulève la tempête, amàne des che- *' vaux et nous irons, au milieu de la nuit, *' aux sifflements du vent, au rugissement " des bri;^ lits, au déchirement des éclairs,
"au Tc. aiut du tonnerre au son
"des ^ 1 des milliers de morts qui se " rr! . >::tieiit dans les sables ! ... x es-tu " mou vieux ? Je suis ton homme, pour *' un galop de cavalier fantôme, parmi les " crânes, les squelettes et les patrons de " barque : une escapade de minuit à " épouvanter les chevaux sauvages, à dis- " perser les lapins et les rats, à fixer les " gros yeux des hibous ! Qui a peur main- " tenant? ...... — ^** Je suis marin, répond
" l'autre, et je respecte les morts C'est
" une terre des esprits. Je pourrais vous " raconter des histoires, que je sais être " vraies, capables de vous faire dresser les " cheveux sur la tête ! Avez-vous entendu " parler de Madame Oopeland qui appa- " rut au brave capitaine Torrens, du vieux " régicide qui s'est venu réfugier sur l'île "et y est mort?"
Les légendes, dont parlait le patron de barque d'HalifÎBix, sont, ^uant au fond, des légendes anglaises ; mais avant d'en faire le récit, il convient de s'occuper d'une
106 LSS SABLONS.
légende française, dont Taction précède chronologiquement ; avec cela qu'elle naît de la nature même des lieux et des associations d'idées qu'ils font surgir. A la pensée d'un endroit quelconque ofirant de l'intérêt, l'imagination se plaît à y placer des décors appropriés : ce serait un bien pauvre hère que celui qui n'aurait pas, invité par la beauté des lieux, construit au moins un ou deux châteaux en Espagne. En pensant à l'île de Sable, à sa situation, à son histoire, on se demande donc naturellement: Qu'y mettrais-je?
ou qu'aurait-on pu y mettre ?
Le baron de Léry y avait rêvé un fief avec sa gentilhommière, et c'est son rêve qui nous a donné les petits chevaux sauvages. On voit d'ici le castel avec ses tourelles et son colombier, l'église et les chaumières des vassaux : on v vit heureux, bien que pauvrement pour aes seigneurs ; la culture, les troupeaux, la chasse et la pêche, puis une petite subvention du
Souvernement à cause des dépenses et es travaux de sauvetage, entretiennent l'abondance des choses nécessaires à une vie large, dans son ^heureuse médiocrité.
Les fils de famille et les enfants des eens du baron grandissent ensemble, maîtres et serviteurs, dans la vigueur et la santé que produisent l'innocence du cœur, le travail et les exercices du corps : on en
LESSABLOXS. 107
fait de bons chrétiens, éloignés qu'ils sont \
des mauvaises occasions et des mauvaises . !
compares. On s'instruit modérément j
mais bien, chez le Sieur des Sablons ; on !
Îsait parfaitement son catéchisme, la plus |
aute de toutes les philosophies : l'intro- !
duction des mauvais livres est strictement interdite. C'est le curé qui prêche et qu'on écoute ; c'est lui qui distribue la doctrine
et donne les règles de conduite, que le |
baron soutient de son autorité et de son p exemple. L'école est tenue, dans le mo« * i ment, par mademoiselle des Sablons, tante ' . | de la génération qui pousse. Cette admirable femme, pour se livrer sans dis-
tractions aux bonnes œuvres, est restée ; vieille fille volontaire, grande et >noble
vocation, voisine et émtde de celle de la j
religieuse. j
La famille se perpétue par le droit d'aînesse, au lieu de se pulvériser par le partage : l'aîné aie titre, la possession du domame et du château: les cadets apprennent la navigation, l'océan et eux se ^ connaissent. Quand le temps vient de [ prendre son parti, -accompagné de quelque . { jeune gars dont il a iait son ami, chacun ayant &it une retraite et une communion [ de départ, demandé et obtenu la béné* diction du prêtre et du chef de famille»
embrassé tout le monde, — ^il part en chantant, comme dans la romance :
Je suis breton et je suis gentilhomme, Et sur la mer je ferai mon chemin I
Il n'était pas sot le rêve du baron de Léry et de Saint- Just, vicomte de G-aea.L*église, le château et leurs dépendances auraient eu joliment grand air, sur la falaise et dominant la mer ! Aussi bien, Lescarbot dit du noble baron qu'il — " avait le cou- *' rage tourné aux choses hautes.*' O'est donc dommage que ce rêve ne se soit pas réalisé! Cependant, on pourrait avoir encore mieux.
Monsieur le Dr G-ilpin se demande, aussi lui, ce qu'on eût pu voir sur Tîle de Sable, et il répond : — " On eût pu voir " une forteresse moyen-âge, avec ses lo- '* gements pour les gens de guerre, son "gouverneur, son médecin pour guérir " des corps si souvent exposés, et son au- " mônier, avec chapelle et cloche, pour " avoir souci d'âmes si soudainement ap- ^ pelées. Ou bien, on eût pu voir quelque " congrégation, comme ceUe des moines " vénérés du Saint-Bernard, prencbre pos* " session de l'île, pour y accomplir, sous ^* le froc et le capuchon, par esprit de pé- ^^ nitence, ce qui se fait aujourd'hui sous " la vareuse et le chapeau ciré, à raison ^' de quarante louis par année."
i C'est celamême; ce qu'auraient demandé '
les Sablons, c'eut été un couvent de reli- | gieux hospitaliers. Oh ! qu'il ferait bon
voir s'élever, de ces sables et du sein de^ •
l'Océan, les vastes et sévères constructions i
d'un monastère, bâti par l'aumône, par la I
reconnaissance, par le dévouement, par l
le travail patient et par le temps, avec son î cloître et sa chapelle ! Quel endroit mieux • |
recueilli, mieux fait pour jouir du son de j
la cloche, appelant les moines à la prière, !
chantant dans l'air l' Angélus du matin et | du soir, demandant secours pour ceux . [ qui périclitenti implorant grâce pour ceux qui souffrent et miséricorde pour les âmes des défunts. Les pêcheurs normands, bretons et basques et les acadiens y ont
souvent pensé; s'ils n'ont point eu le |
bonheur de l'accomplissement de leur |
beau rêve, ils en ont au moins eu la lé- i
§ende, et c'est grâce à cela que l'Ile de | able n^st pas complètement dépourvue de ce qui aurait été sa plus grande poésie, * l
comme c'eût été, la réalité advenant, le ^ j
plus grand des bienfaits pour tous les ' | malheureux que la chose peut concerner.