‹ Les Sablons (L'île de Sable) et l'île Saint-BarnabéChapitre 15 sur 25 · DIGRESSION · texte numérisé non relu

DIGRESSION

On Ta déjà dit ; répétons-le : les petits chevaux sauvages sont, dans un certain ordre d'idées, la poésie et la Joie de cette plage désolée de l'île de Sable ; soit que, à l'état libre, ils en creusent le sol de leurs solides sabots, dans leurs courses fantasques, ou que, réunis sur la falaise et dominant la mer, ils se dessinent sur le bleu du ciel ; soit qu'ayant accepté de servir, ils prennent leur part de labeur et de danger dans les opérations des secours aux naufragés. On ne peut guère songer, parler ou écrire des Sablons, sans que la pittoresque silhouette des lérîs se présente à la pensée, à la parole ou sous la plume.

Eh ! bien, le croirait-on ? On a proposé de faire disparaître les petits chevaux sauvages de l'île, pour remplacer leurs gracieuses troupes par des animaux de facile engraissement, pour raison d'économie. Dans l'état où on les rencontre aujourd'hui, a-t-on dit, ils occupent beaucoup d'espace, la vente qu'on en fait, de temps à autre, rapporte peu de chose; quant au nombre dont on s'empare pour le service de l'établissement de secours, il serait faôile d'y subvenir par l'élevage domestique : eux partis, toute la super-

ficie herbée de l'île pourrait être mise en valeur. Voilà ce que dit l'esprit exagéré d'industrialisme. S'il était écouté, en vue du résultat problématique d'une épargne de quelques centaines de piastres pour le trésor fédéral, qui compte par millions, on détruirait un souvenir historique vivant, un intérêt qui se perpétue, une association d'idées qui nous reporte aux siècle passés,remontant jusqu'aux époques où commencent nos annales nationales.

Qu'on fasse de l'industrie, de l'économie, qu'on utilise, c'est une nécessité et c'est un devoir, dans l'intérêt de tous ; mais il y a temps et lieu et mesure, en cela comme en toutes choses. L'esprit et le cœur ont, comme l'estomac, des besoins, qui, pour être moins généraux et, d'ordinaire, moins sentis, n'en sont pas moins réels. Le culte des souvenirs a ses droits et son utilité et ce culte, comme le respect, s'étend aux choses, à cause de leur relation aux personnes. Ce serait un esprit bien étroit et un cœur bien sec qu'aurait celui qui, donnant hospitalité à l'aveugle, refuserait de recevoir son chien.

C'est en ces réminiscences du vieux temps que se complaisent les esprits supérieurs. C'est en s'emparant de ces choses, en leur donnant une voix, une âme pour ainsi dire, que les poôtes, les littérateurs, les artistes élèvent au-dessus du

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terre-à-terre les pensées de la communatité des hommes.

Non, il n'est pas indiffèrent de transformer, encore moins de détruire ce qui a existé. La conservation, bien réglée et tenue dans de justes bornes, des objets yénérables, gracieux ou pittoresques, des objets avec lesquels les générations qui ont précédé ont eu des rapports, le respect des traces laissées par les temps qui ont M font partie des bonnes et saines traditions ; ils sont un des indices de l'élévation de l'esprit et de la bonté du cœur. Les démolisseurs de monuments et les contempteurs du passé, sont touiours de sottes gens et, bien souvent, de fort vilaines gens par dessus le marché : — ^leur règne est le châtiment des peuples prévaricateurs.

Oe coin de terre sans grande valeur, cette île de Sable, perdue au sein de rOcéan, a une poésie q^u'on ne peut mes connaître. Elle appartient à cette catégorie de choses auxquelles la main de l'industrie, si respectable qu'elle soit, n'a pas le droit de toucher. N'enlevons pas ce que tout homme qui x>en6e aime à se représenter encore existant, ce que tout visiteur intelligent s'attend à retrouver, ce que tout esprit supérieur, tout cœur bien fait seraient désolés de ne pas savoir à sa place accoutumée.

Un touriste, de retour d'Orient, raconte^

quelque part, le désappointement et la véritable douleur qu'il ressentit, en constatant une de ces profanations des choses du passé. N'ayant point le récit sous la main, ne sachant déjà plus même où l'aller chercher, force est de prier le lecteur de se contenter de la narration suivante, présentée sous un habillement de circonstance.

Le voyageur raconte cju'il s'était d'avance fait une fête de visiter les lieux qui furent jadis les jardins de campagne de Salomon, jardins dont le Cjtotique des cantiques parle avec tant de charme. Il fat reçu dans la petite vallée de l'Hébron, dans ce qui était le "jardin fermé" du G-rand Eoi, par un industriel étranger :

c'était un descendant de Japhet établi dans les tentes de Sem. Ce brave homme, fort rangé du reste, avait pour compagne une plantureuse personne, dont la carrure et les grosses couleurs ne faisaient pas précisément rêver de l'épouse du cantique:

cette brune enfant des palais de Mitsraïm, juffée digne, par sa douceur, sa grâce et saTbeauté, de symboliser l'Eglise. Il eut été suprêmement drôle d'entendre, sur place, celle qui suocédait,en ce moment, à la fille des Pharaons, chanter le Nigra sum sed formosaj Jiliœ Jérusalem !

Bref, l'industriel avait acheté ou affermé les jardins de Salomon, les avait, en

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