EPILOGUE
Ossa rigida, verbum docete.
Il est minnit !
Le vent d'automne siffle dans la cheminée son air mélancolique ; le grésil fouette les vitres ; le poêle gronde doucement car il fait froid dehors.
La fête de La Toussaint est passée et nous sommes dans le mois des morts.
Il est minuit !
C'est l'heure obligée d^s communications d'outretombe avec le inonde invisible. C'est le moment des rêves, des apparitions, des souveniïa; c'est encore l'heure favorable à la réflexion et à la prière.
Il est nuit !
C'est le temps du repos ... et ... souvent aussi le temps des grandes souffrances ; car tout se touche et se coudoie dans ce monde, la réalité et l'ombre, la vérité et le mensonge, le bien et le mal, la joie et la tristesse, le plaisir et la douleur.
O nuit ! Quel mystère présîcle donc à ton cours ? Que la naissance et la mort, l'amour et la haine, le dévouement et l'abandon, la pénitence et l'orgie, la peur
et Taudace aiment le voile do tes ombres !
Il est nuit !
La douleur m'a visité. Dans la trêve qu'elle m'accorde, en ce moment, je jouis de cet état de repos langoureux qui vient, de temps en temps, comme au secours de l'esprit et des neris fatigués instants de douce abstraction, de demi sommeil des sens qu'embellissent la méditation et la rêverie.
Mon rêve est des Sablons, dont je viens de terminer l'histoire. Ce petit coin de terre, tourmenté par les éléments, mais autrement exempt des agitations du monde, a cet attrait qu'oflfrent les solitudes et ce charme salutaire que produit, dans les âmes sensibles, la visite des tombeaux.
Gomment fûtes*vous d'abord formés, amenés ensemble et soulevés au-dessus des flots, ô Sablons 9 Qu'étiez-vous dans l'œuvre des six jours ? " Dans ce jour que le Seigneur Dieu fit le Ciel et la Terre ! '*
Un certain travail s'opère encore en vous, comme en tous les autres matériaux de ce globe que nous habitons ; mais si lentement, si lentement, que l'esprit de l'homme, toi^ours inquiet et toujours I>orté à scruter les mystères de la création,
s'est pris à calculer combien, à ce taux, de millions et de millions d'années il a fallu, pour constituer la terre telle qu'elle nous apparaît. Demandez donc à la fourmi du désert l'explication des pyramides !
Les six jours ont-ils été des jours de courte durée? -Ont-ils été des jours-périodes ? Ont-ils été tous de même étendue de temps ? Ont-ils, au contraire, différé peu ou imtnensément de longueur ? Oe mot jour n'est-il ici que l'expression d'un mode, de séries de temps ?
Je n'étais pas là, Dieu Créateur, quand vous jetiez les fondements de la terre.
Que votre grâce me garde de la folle tentative de maîtriser vos secrets. Yous êtes l'Eternel et vous êtes le Tout-Puissant ! Yotre Patience dispose du temps et ne connaît point de bornes. Votre Force tient dans sa main l'éclair et n'admet point d'obstacles. Vous avez pu vous complaire, pendant un temps incommensurable, qu'il vous convient d'appeler jour, à faire se développer et se succéder les choses que vous aviez conçues, et vous avez pu faire surgir et se coordonner des merveilles et des mondes, par un simple acte instantané de volition.
Après cela, la cause étant admise et la foi dans la parole de Dieu, comprise ou non, étant donnée, permis à l'homme de spéculer sur le comment, d'imaginer des
hypothèses ; car il est écrit de Dieu et des fils de la science humaine : — Tradidit mundum disputationibus eorum. Ces discussions ne sont pas près de finir : mais prenons garde, ne dépassons pas la mesure, car il est également écrit de Dieu et des enfants de Torgueil humain : — Irridebit eos ! Or, le sarcasme de Dieu, c'est un fer rougi au feu de sa colère.
A part la science pratique, qui est un besoin, chacun, dans la pleine liberté des enfants de Dieu, peut se livrer à l'étude spéculative de la nature, "la pire des " occupations que Dieu ait données aux " enfants des hommes, " dit l'Ecclésiaste.
La science a ses légendes et sa poésie ; mais repoussons toute hypothèse, tout système qui se trouve en contradiction, même seulement apparente, avec la doctrine ; et méfions-nous de ce qui semble heurter le sens naturel de l'Ecriture. En dehors du dogme, de la morale et de la discipline, qui ont un interprète autorisé et infaillible, l'herméneutique a ses obscurités et ses mystères, et combien plus incertaine encore est l'interprétation de la nature ! Au mieux aller, notre science, de ce dernier côté, n'est qu'un autre mode d'ignorer, c'est la docta ignorantia.
Quelle immense pitié ne doivent donc pas inspirer ces pauvres insensés, qui, s'extasiant devant l'œuvre, refusent de re-
connaître l'ouvrier et de croire à son rapport ; qtii, ponr vouloir capter l'admiration, éphémère et sans valeur, de juges incompétents, auront à lamenter, dans les siècles des siècles, un poignant et inutile erravimus ! Là, ils se trompaient, ces docteurs qui, avec leur raison bornée, prétendaient résoudre tous les problèmes et dissoudre tous les mystères; ils se trompaient, ces fanfarons de fausse science qui voulaient écraser, de leurs dédains impuissants, ceux qui avaient raison avec la Foi et par la Foi. Avec et par la Foi qui cherche sans inquiétude comme sans défaillance, — Fïdes ! quœrens intelledum.
Ou mieux encore, avec et par la Foi simple, la Foi des humbles : don lumineux et ineffable, qui donnait des tressaillements au Divin Cœur du Sauveur et le faisait s'écrier : — "Je vous rends grâce, mon " Père, Seigneur du Ciel et de la terre, de " ce que vous avez caché ces choses aux
sages et aux prudents, pour les révéler
aux petits."
Ai
Ils se trompent, les savants de l'incrédulité, et ils ne peuvent pas ne pas se tromper. Leur méthode pèche par la base :
ils prétendent se désintéresser des causes premières et n'avoir point à se préoccuper de la fin des choses. Des études faites dans ces conditions ne peuvent satisfaire
qu'un illuminé ou un charlatan. On nie le mystère, pour débiter des arcanes,
En dehors des livres de science grossie* rement matérialistes,le plus grand nombre des autres est entaché de ce mal qui consiste à tout confondre et à tout embrouiller, et qui est le propre de notre époque. On y voit, mêlés et enchevêtrés ensemble, des faits aussi intéressants qu'utiles à connaître, des maximes irréprochables, des hypothèses plausibles, d'autres qui ne le sont guère, d'autres qui restent sans danger bien qu'absurdes, et avec cela des systèmes qui, sans intéresser directement la foi, portent cependant le cachet du manque de respect pour les choses de l'ordre supérieur ; puis des assertions contraires à l'évidence, d'audacieuses propositions en contradiction directe avec les vérités relatives et les vérités absolues. Telles sont ces chronologies extravagantes appliquées à l'histoire de l'humanité, ces doctrines du transformisme des êtres organisés, de l'automatisme de la matière, inventées pour contredire l'Ecriture, affaiblir ou détruire la notion d'une Providence préordonnante, dirigeante et conservatrice, et bouleverser toutes les idées qui se lient aux dogmes de la Eévélation, de la Ohute, et de la Rédemption.
On s'est basé sur les pierres taillées et
les pierres polies, dont se sont servi, des tribus tombées dans l'état sauvage, pour attaquer l'origine adamique et noachique de l'homme. Ces âges de pierre sont de mille coudées au-dessous de l'âge d'or et de l'âge de fer des poètes païens. On eu apprend plus, sur les conditions matérielles de l'honjme, dans l'histoire de Eobinson Grusoë que daiis les gloses de ces messieurs : sans compter que la bévue et la supercherie se sont fourrées dans leurs trouvailles.
Soyons fiers de la certitude de noscroyances et n'ayons pas de coupables, ni même d'imprudentes faiblesses. En face de toutes ces affirmations aussi osées que fausses, de ces hypothèses qui, demain, seront remplacées par d'autres, avec des prétentions égales, comme elles-mêmes ont remplacé celles qui les ont précédées ; les chrétiens peuvent dire, à ceux qui s'adjugent le monopole du savoir, ce que Job disait à ses contradicteurs : — " N'y a-t-il " que vous qui soyez des hommes ? La " sagesse devrart-elle mourir avec vous ?
" N'avons-nous pas le sens comme vous ?
" Qu'ignorons-nous que vous sachiez ? "
Nous n'avons guère de ménagements à garder pour ceux qui traitent nos croyances de superstitions et nos pratiques religieuses de momeries, qui nous dénient la noblesse de notre origine et qui
blasphèment notre Dieu. Ne sommesnons donc pas assez malhenrenx, assez humiliés de notre chute, tous tant que nous sommes, pour que nous allions aggraver notre situation de jactances ridicules et de soulèvements insensés.
— O Père, Créateur des mondes, ô Fils, Rédempteur des hommes, ô Esprit-Saint, sanctificateur tout-puissant, ô Dieu Trinité, " Dieu des sciences, " éclairez les intelligences, fortifiez les volontés, purifiez les cœurs, afin qu'après avoir gémi de notre ignorance pendant notre courte vie, nous allions, durant l'éternité, boire à la totalité du savoir et de l'amour, dans la contemplation de vos perfections infinies et la jouissance d'une chair et d'un monde renouvelés.
Je me représente les Sablons, au sein de cet immense et solennel silence qui couvrit la terre, à la suite du Déluge, après que — "fat consumée toute chair qui " se meut sur la terre, les oiseaux, les ani- " maux, les bêtes, tous les reptiles qui " rampent sur le sol ; tous les hommes
" sauf Noé et ce qui était avec lui
" dans l'arche ! "
Seuls alors les habitants des eaux fréquentaient les rivages désertés, seuls les
morses, les phoques et les loups-marins animaient les grèves de Tîle de Sable. Ils étaient là seuls de tous les animaux qui respirent, à humer l'air, à endurer les tempêtes ; seuls à y faire entendre leurs voix plaintives ; seuls à s'y multiplier ; seuls à y mourir.
Puis, après un peu de temps, les oiseaux, s'étant propagés sur la terre, atteignirent les Sablons. Il me semble les y voir arriver, peu nombreux et craintife, y bâtir quelques nids, pour en venir à former ces volées énormes qui s'y jouent aujourd'hui dans le vent, exécutant leurs rondes audessus de nie.
Les siècles s'écoulent, l'homme arrive.
Il reconnaît d'abord, il explore ensuite, enfin il s'établit dans ce coin du monde, maintenant séjour de quelques vivants et tombeau de milliers àe défunts.
Ma pensée prend plaisir à dormir sur le cours du temps, comme Epiménide dans sa grotte;... puis, au réveil, à revoir, comme à nouveau, les événements intervenus. C'est ainsi que je vois défiler, devant moi, les acteurs de l'histoire des Sablons, dans leur ordre successif : les Norses ; les Normands, les Bretons et les Basques ; les explorateurs italiens, français, espagnols, anglais, portugais ; le baron de Léry ; sir Humphrey Grilbert ; le marquis de la Roche et ses colons ; les
pêcheurs français et anglais ; les affreux boucaniersjles naufragés de toutes nations; les gardiens de la station de secours ; ils viennent, tour à tour, éveiller mon souvenir.
A toutes ces réalités, s'ajoutent les cré* ations de l'imagination et du rêve, évoquées des profondeurs du possible, pour instruire, effrayer, consoler ou distraire.
Elles paraissent planer, sur leur propres sépulcres ou sur les tombeaux qu'on leur a rêvés, les ombres attristées du poète Magyar et du fellow d'Oxford, la sombre figure du Eégicide, la blanche silhouette de la Dame au doigt sanglant, et, audessus de tous, la douce image du Moine des Sablons.
Il me semble, après cela, voir dispersés, à la surface du sol^ tous les ossements que renferment ces sables et, ainsi que dans la vision d'Ezéchiel, je crois entendre la grande voix de TEtemel-Dieu qui me demande, comme à tous ceux qui sont nés de la femme :
— " Fils de l'homme, crois-tu que ces os puissent revivre ?"
Et moi, à qui, de plus qu'au prophète, il a été donné d'être signé au nom de la Trinité de mon Dieu et de me nourrir de la substance du Verbe fait chair, je réponds avec le saint homme Job :
— " Je sais que mon Rédempteur est
* rivant et que je ressusciterai de la terre, " au. dernier jour, et que, revêtu de nou- " veau de ma peau, je verrai mon Dieu, '' dans mon corps : que Je le verrai moi^ " même, le contemplant de mes yeux et " non par un autre. Cette espérance est là, " déposée dans mon âme " !
FÎN DES SABLONS
L'iIiE ET SES ENVIRONS.
En face de la belle baie au fond de laquelle se pose coquettement le joli village de Rimouski, entourée des plus beaux aspects qu'il soit possible d'imaginer, se voit l'île Saint-Barnabe, délicieuse corbeille de verdure sise au sein des eaux du grand fleuve, dans un endroit de son cours où un espace de près de douze lieues sépare ses deux rives.
Cette île, bien connue des marins, auxquels elle présente deux havres sûrs et commodes contre les tempêtes, cette île, si petite, a une histoire qui ne manque pas d'intérêt et dont je viens essayer ici d'esquisser quelques fragments.
L'île Saint-Bamabé a environ une lieue de longueur sur une largeur moyenne d'à peu près six arpents ; du côté du large la marée laisse à peine ses bords, mais du côté de terre, le reflux des eaux permet de faire à pied le trajet de soixante arpents
136 l'île saint-barnabé.
environ qui sépare Tîle du village, en suivant les contours de la batture qui assèche.
L'île est, sauf quelques étroites portions défrichées, couverte de bois de sapins, d'épinette et de bouleaux, et d'une vigoureuse végétation d'arbustes et de plantes portant fruits. Les varecs, aux mille formes et aux cent couleurs, tapissent les rochers et les galets qui l'entourent. C'est un endroit de chasse et de pèche; les outardes, les canards et toute la tribu des palmipèdes s'ébattent dans Tonde qui l'environne, voltigent autour et au-dessus de ses grands arbres et barbottent dans ses mares. Les coaques se perchent aux branches de sa forêt qui abrite leurs nids, et les goélands par milliers y font retentir l'air du bruit de leurs bruyants coyouc^ coyouc^ coyouc.
Des pêcheries de fascines y arrêtent dans leurs dédales des bancs entiers d'aloses, de harengs, de sardines et de capelans ; tandis que le superbe saumon du Saint-Laurent s'y prend aux filets qu'on lui tend. Au large, on pêche la morue et le flettcmt^ pendant que les chasseurs poursuivent, dans leurs légers canots, la pourcie et le loup-marin. D'énormes gibbars se prélassent au sein de leur élément et souvent tout près du rivage. Puis, quand l'hiver a mis un pont de glace entre l'île et la terre, que le sol est cou-
l'île SAINT-BARNABIÈ. 137
vert de son blanc manteau, que les sapins courbent leurs branches sous le faix de la neige, on traverse à l'île pour tendre des collets aux lièvres nombreux qui battent, de leurs pieds mollets, les sentiers qu'ils ont tracés sous le couvert.
Ob ! Saint-Bamabé, que de fois je t'ai visitée dans mes courses de chasseur, que de fois j'ai reposé la nuit dans tes cabanes ! Que de fois, debout, sur les pointes qui terminent ton domaine, j'ai admiré la beauté de tes environs ! Que de fois j'ai, sur tes rochers, livré ma tête rêveuse au souffle de tes brises et de tes tempêtes.
Puis cette terre du Sud qu'on voit si bien de tes bords s'élever par gradins vers l'intérieur, puis ce village de Rimouski, ne sont-ils pas chers à mon cœur ! J'y sais des âmes qui m'aiment et que je paie de retour! j'y ai des souvenirs que j'emporterai avec moi, en quittant ce monde !
Le lecteur de ces lignes, si ces lignes doivent avoir des lecteurs, en dehors de ceux dont l'indulgence m'est acquise, le lecteur me pardonnera cette eflFasion, sans laquelle je ne me serais pas senti capable de lui parler de ces lieux : comptant sur ce pardon que je sollicite, je passe aux souvenirs historiques qui se rattachent à l'île Saint-Barnabe,
l'ermite de saint-barnabé.
La tradition, d'accord avec les documents écrits, raconte qu'en l'année 1*728, un jeune homme, âgé d'environ vingt et un ans, arrivait dans la paroisse de Saint- Q-ermain de Rimouski, alors pour ainsi dire simple mission ; il avait parcouru le chemin qui, à travers la forêt, conduisait de Sistigouche à Métis, par le lac Métapédiac ; d'ailleurs personne n'a jamais su et personne ne saura d'où il venait.
Qu'était-il ? Avait-il un dessein arrêté quand il avait dirigé ses pas de ce côté ?
Ces questions que, sous mille formes, on lui a posées, il les a constamment laissées sans réponse, et la curiosité, si vive qu'elle fût, a dû se résigner à se tenir pour vaincue par le silence, gardé jusqu'à la mort, de celui qui en était l'objet.
Le nouvel hôte, qui, en ce moment, venait s'asseoir au foyer hospitalier du seigneur Lepage, ne révéla de tout ce qui le concernait que son nom : il se nommait Toussaint Cartier. Il était, au reste, un homme parfait de manières, paraissant
l'île SAINT-BAUNABIÉ. 139
ayoir souffert, ce que révélait un fond habituel de mélancolie ; bien qu'illettré, il possédait une somme considérable de connaissances, surtout de ces connaissances qui font le chrétien.
n était seulement depuis quelques heures en compagnie de braves gens de RimousM, lorsque, s'arrêtant au milieu d'une promenade faite avec son hôte sur le bord de l'eau, il fixa ses regards vers l'île Saint-Bamabé ; puis, sortant de l'espèce de contemplation qui l'avait absorbé, il s'écria, en s'adressant au seigneur du lieu :
Sur cet îlot sauvage, Ferai mon hermitage I
Ces mots, prononcés avec une conviction qui saisit celui auquel ils s'adressaient, ont été et sont encore conservés religieusement dans les souvenirs traditionnels de la famille Lepage, alors propriétaire de la seigneurie de Eimouski et de l'île Saint-Bamabé.
Ce jeune Toussaint Cartier, dont la maturité d'âme et d'esprit était bien audessus de son âge, n'eut pas à faire de longues et diflBlciles négociations avec son hôte, pour obtenir la permission d'exécuter son projet, probablement moins subit qu'on aurait pu le croire.
Dans le moment dont il est ici question,
140 l'ilk sàint-barnâbé.
le Père Ambroise Eouillard, missionnaire récollet, qui, par humilité sans doute, signait souvent frère Ambroise, se trouvait dans sa mission de Eimouski : le saint homme, comme d'habitude chez les bons chrétiens et comme de sage, fut consulté par monsieur Lepage et par le jeune Toussaint Cartier. Le bon Père vit une telle foi, une telle détermination chez le jeune homme, qu'il approuva de suite, sous l'inspiration du ciel, le projet qui lui était soumis, et le même jour un contrat fut passé, entre le seigneur de Saint-Barnabe et celui qui désormais s'appellera l'ermite de Saint-Bamabé.
Cet intéressant document, ayant été déposé plus tard, par copie conforme, dans les archives de monsieur le notaire Deschenaux, existe encore, et j'ai pu le recueillir sur une copie certifiée, faite en 1Ï90, et dont voici la cote :
" 30 avril 1*790.
" Copie coUationnée d'une donation " usufruitière d'un terrain dans Tisle " Saint-Barnabe, faite sous seing privé, *' le 16 novembre 1Y28.
"Par " Sieur LePags de Saint-Barnabe "à " Toussaint Cartier.
" P. L. Deschenaux."
l'île sàint-barnabé. 141
Yoici maintenant le document luimême :
" Pardevant le Eévérend Père " Ambroise Rouillard, Récollet-Mis- " sionnaire faisant les fonctions de curé " dans la paroisse de Saint-Germain et té- " moingts cy bas nommez, furent présents " en leurs personnes le Sr. LePage de " Saint-Bamabé, seigneur du dit lieu, " lequel de son bon gré et volonté a donné, " ceddé, quitté, délaissé et transporté *' comme il donne, cedde, quitte et délaisse " au dit toussaint Cartier un endroit dans " la dite isle de St.-Bamabé et autant de " terre qu'il en pourra faire et ce seule- " ment pendant sa vie sans que le dit " toussaint Cartier puisse la vendre ni " l'alliéner attendue qui l'a demandé au " dit Sir LePage sous ces conditions et *' qu'après le deceds du dit toussaint " Cartier le dit endroit aussi bien que la " terre qu'il pourra avoir fait retournera " au d. Sieur LePage oti à ses hoirs et " ayant cause attendu que le dit Cartier " s'est expliqué avec le d. Sr, LePage " qu'il ne voulait pas se marier et qu'il " voulait se retirer dans un endroit seul " afin de faire soji salut et qu'il ne préten- " dait et n'entendailt pas avoir aucun droit " sur le dit endroit que pendant st^ vie " durante, et que au cas que le dit " toussaint Cartier voulût servir et pren-
142 l'île sàint-bàenabé.
" dre les intérêts de la maison comme un " propre enfant le dit Sieur LePage " s'oblige de lui faire comme il fera à ses " enfants seulement pour son entretien et " sa vie, et au contraire si le dit toussaint " Cartier veut agir autrement il fera " comme il pourra et usera de ce qu'il " pourra recueillir sur son dit bien en " estant le maître sans toutes fois qu'il **^ puisse empêcher le d. Sr. donateur de " faire de la dite isle ce qu'il jugera à " propos soit' fojïis, pesche ou pâturage " des animaux dont il seras le maître d'en " faire comme il voudras sans que le dit " toussaint Cartier puisse les empêcher '• ny lui ni les siens cédant seulement au " dit Cartier lendroit qu'il pourra occuper " par lui-même et la terre qu'il pourra " faire pour sa subsistance seulement, et " que au cas que le dit toussaint Cartier " vienne sur Tâge aiant pris les intérêts " de la maison, moi LePage nî'oblige et " les miens de le nourrir et entretenir " dans ma maison le regardant dès lors " pour un homme de la famille au quel " tems le dit bien me reviendra ou aux *' miens sans que le dit Toussaint ni autres " puissent y rien prétendre ne lui aiant " été accordé seulement que pendant sa ** vie après m'avoir fait connaître qu'il ni ** prétendait rien après son décez. Fait en " présence de E. père Ambroise Eouillard
l'île SAINT-BARNABE.
et de Charles Soublevent et de Basile G-agnier tesmoingts qui ont signez avec nous le dit Toussaint Cartier ayant déclarez ne scavoir écrire ny signer de ce anquis suivant Tordonnance à Sainte Germain ce quinzième novembre mil sept cent vingt-huit. Signé sur l'original père Ambroise LePage de Saint-Bamabé, marque de Toussaint Cartier f Charles Soublevent."
Vient ensuite l'authentique, comme suit:
"CoUationné et vidîmé mot pour mot et
* lettre pour lettre par les Notaires publics ' en la province de Québec résidants à
* Québec soussignés sur l'original au
* papier à nous présenté et à l'instant ' remis, fait et coUationné à Québec l'an ' mil sept cent quatre-vingt-dix, le ' trentième jour d'Août après midi.
" Jh. Planté. L. Deschenaux."
Voilà un contrat qui mérite d'être connu et conservé, un contrat fait pour la considération ùb faire son salut l
Ce contrat a été observé par les parties contractantes, pendant tout près de quarante ans, avec cette fidélité et cette honorabilité qui caractérisent les temps de foi et les hommes de foi.
Toussaint Cartier se mit de suite à travailler à se constituer son ermitage ; tout le temps qu'il lui fallut pour se
144 l'île saint-barnabé,
mettre en état de subsister des fruits de sa culture ; il recevait du Sieur LePage la nourriture et l'entretien, et il prenait les intérêts du Sieur LePage comme " homme de la famille ; " puis, lorsque ses défrichements devinrent en état de subvenir à ses besoins, il se retira dans Tîle dont il ne sortait jamais, excepté pour assister aux exercices de la mission. Il partageait son temps entre le travail, la méditation et la prière, vivant du produit de son petit champ. Il s'était construit une maisonnette dans laquelle il vivait seul, et une petite étable qui logeait une vache et quelques poules.
En l'année 1*759, le pays et surtout les paroissiens échelonnés des deux côtés du fleuve, en bas de Québec, eurent à souffrir de l'invasion des Anglais dont la flotte, en remontant le Saint-Laurent, avec des forces énormes, comparées à la petite population disséminée le long des côtes, semait la dévastation et la terreur. L'île Saint-Bamabé fat un des premiers points de la côte qu'ils touchèrent. Les habitants de Rimouski, incapables d'opposer la moindre résistance, avaient conduit leurs familles dans les bois, et les hommes surveillaient les mouvements des navires.
L'ermite seul ne changea rien à sa manière de vivre, devenant également étranger à la crainte et à la curiosité. Des
l'île saint-bàrnabé- 145
chaloupes mirent à terre des escouades qui, après quelques excursions sur Tîle, la croyant tout à fait déserte et se trouvant à distance des établissements de terre ferme, se rembarquèrent sans avoir découvert la demeure du solitaire que Dieu protégeait sans doute.
Il y avait trente-neuf ans que Termite menait cette existence mortifiée, embaumant cette île de Saint-Barnabe du parfum de sa sainteté, lorsque le. matin du 29 janvier 1T6Y, le jeune Charles LePage, âgé de quatorze ans, fils de Pierre LePage, donateur au contrat que je viens de reproduire, remarqua, en sortant de la maison, que la cheminée de Termite sur Tîle ne donnait pas de famée. Ayant informé son père du fait, il reçut Tordre d'atteler immédiatement un cheval, pour aller voir quelle pouvait être la cause de l'absence de feu au logis du vieux solitaire, en ce jour de grand froid.
Le jeune LePage partit accompagné d'un camarade, et, voiturant sur la glace du pont de File, ils eurent bientôt franchi la distance qui les séparait de la maisonnette de Termitage. Cette demeure n'avait qu'une pièce, au milieu de laquelle ils trouvèrent l'ermite étendu sans connaissance sur le plancher. Un i)etit chien, seul compagnon de la solitude de Thomme de Dieu, était couché sur la jwitrine de son
146 l'île saint-barnabé.
maître ; il se mit à lui lécher la figure et à s'agiter de joie, en voyant entrer les jeunes gens qu'il connaissait.
Toussaint Cartier, enveloppé de couvertures, fut amené à la maison du Sieur LePage, où les bons traitements et la chaleur du foyer le ramenèrent bientôt à lui-même. Il déclara, cependant, dès qu'il pût parler, qu'il croyait son heure arrivée et il demanda le Père Ambroise.
Le bon Père qui, près de quarante ans auparavant, avait été le tabellion du contrat intervenu entre le Sieur LePage et celui qui était alors encore un tout jeune homme, le bon Père Ambroise, chargé d'années et de mérites, se trouvait, en ce moment, à sa mission de Eimouski, comme par une permission de la divine Providence : il assista son ami, lui conféra les sacrements de l'Eglise et reçut, le 30 janvier 1^6^, le dernier soupir de l'ermite de Saint-Barnabe. Le lendemain, 31 janvier, il inhumait le pîeux solitaire dans la petite chapelle qui servait alors d'église paroissiale à Kimouski, et il inscrivait dans les registres l'acte de sépulture que voici :
" L'an mil sept sens soixante et sept le
'" trentième de janvier est décédé en cette
*' paroisse de Saint-Grermain à Eimouski
" le nommé Toussaint Cartier âgé d'en-
" viron soixante ans habitant de la dite
l'île SAINTtBARNABÉ 147
-" paroisse après avoir reçu les sacrements ** de pénitence, d'eucharistie et d'extrême- " onction. Son corps a été inhumé avec " les cérémonies ordinaires dans l'église " de cette paroisse le dernier jour du dit " mois de janvier. En foy de quoy j'ay " signé le jour et an que dessus. — ^père " Ambroise."
Cette histoire si simple, si touchante et si belle en elle-même de l'ermite de Saint-Barnabé,a été ridiculement exploitée par quelques écrivains qui, sur la foi de la si peu croyable Lady Emily Montagne, ont travesti ce souvenir si intéressant de notre histoire intime en un pitoyable roman d'amourettes.
L'habitation et le champ cultivé de l'ermite étaient situés vers le milieu de l'île Saint- Barnabe, du côté sud faisant face au village de Rimouski et, il n'y a pas encore bien des années, on trouvait encore quelques arbustes de jardin dont les premiers plants avaient été mis en terre par le pieux reclus.. Les recherches faites pour découvrir la tombe du solitaire, sur les indications de Monsieur Charles Lepage, mort en 1846, à l'âge de quatrevingt-treize ans, (celui même qui était allé le chercher dans sa petite maison de l'île), ces recherches sont demeurées sans succès : la construction successive de plusieurs églises ayant fait perdre toute
li'lLE SÀINT-BABNABÉ.
trsce précise de l'exacte situation des choses, à l'époque ou le Père Ambroise déposait son ami dans sa dernière demeure.
LES NAUFRAG:ÉS de la " MAORÉE " ET
" l'anse au senau."
Dans l'automne de 1*756, nne frégate de Sa Majesté le Eôi de France faisait naufrage à l'endroit appelé le Q-ros Mécatina sur la côte nord. Cette frégate était commandée par MM. de Loubarat et de Condamin, avait pour aumônier M, l'abbé Ohenot, pour médecin M. de Sauvenier, et portait environ trois cents hommes d'équipage : ce bâtiment avait nom La Macrée,
Je ne connais pas de document écrit dans le temps qui fasse mention des événements qui se rapportent à ce naufrage, et tout ce que je constate ici ne nous est venu que par la tradition, conservée dans la fidèle et intelligente mémoire des anciens de la paroisse de Eimouskî.
Une notable partie de l'équipage de La Macrée avait péri dans le naufrage, au Q-ros Mécatina, et le reste était destiné à mourir inévitablement de faim sur cette plage, où ne se rencontraient que quelques postes de poche et de traite, dont les habitants étaient hors d'état de nourrir, pendant tout un hiver, un nombre compa^
150 l'île saint-barnabé.
rativement aussi considérable d'hommes.
Le poste du G-ros Mécatina était, cette année-là, occupé par un comptoir appartenant à M. Jean Taehé, de Québec, et il s'y trouvait en ce moment un bâtiment à lui appartenant, lequel venait d'être mis en hivernement à cause de la saison, trop avancée pour tenter sûrement le retour au port de Québec ; on était alors à la mi-novembre.
Les officiers de La Macrée furent, sans retard, mis en possession de ce petit navire d'environ cent tonneaux, appartenant à cette classe que l'on désignait sous le nom de Senaux, et comme la seule chance de salut pour tous, hommes de la frégate et hommes du poste, reposait sur le prompt départ des premiers, on mit dès le lendemain du naufrage le petit navire à la mer, pour faire immédiatement voile vers Québec.
Il ne se passa rien de remarquable, d'après les rapports, pendant les quelques jours de vents assez favorables que dura la navigation, jusqu'à ce que, par la hauteur de la Pointe-aux-Pères et au milieu de la nuit, une tempête de vent de nord-ouest vint assaillir le Senau. On était alors dans les derniers jours de novembre et il faisait un froid intense.
Le petit navire que le vent affietlait vers la côte, s'efforçait de tenir au plus près,
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afin de s'élargir, et ce fut ainsi que, perdus dans les ténèbres d'une nuit sombre, les malheureux naufragés de La Macrée vinrent donner contre les rochers qui bordent le bout d'en bas de l'île Saint- Bamabé, du côté sud, et firent un second naufrage. Le navire, après quelques chocs contre les rochers dont il franchissait les aspérités, soulevé par la vague, se mit à faire eau de toutes parts et finit bientôt par s'arrêter en sombrant dans une petite anse de rile,qui a toujours conservé depuis le nom d'Anse-au-S'nau.
Les infortunés marins ne savaient guère où ils étaient ; mais la marée, en baissant, vint enfin à laisser le petit bâtiment presqu'à sec ; alors on se dirigea vers la terre de l'île, où de courtes explorations, faites dans les ténèbres, firent croire qu'on était sur une île du large sans habitations, peut-être l'île du Bic. Il fallut se résigner à attendre le jour, alors que plusieurs déjà tombaient de fatigue, d'inquiétude, de misère et de froid, pour ne jamais plus se relever.
Aux premières lueurs du jour, l'ermite, en sortant de son logis, aperçut vers l'est la voilure déchirée et ballant au vent ainsi que la coque échouée du petit navire; voyant en cela l'indice certain d'un malheur, le pieux solitaire se dirigea en toute hâte vers le lieu du sinistre. Il trouva
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troisième bâtiment que M, Taché voyait se perdre au service du roi de France : un de ces navires avait péri sur cette même île Saint-Barnabe, en revenant d'Acadie, en 1^50, comme en fait foi un document conservé aux archives de laMarine,à Paris.
Tous ces incidents de l'existence de la petite population, que la France a laissée sur les bords du Saint-Laurent, me semblent dignes d'être recueillis et transmis à nos descendants ; ils sont comme ces souvenirs de familles qu'on se redit au coin du feu, et ne servent pas peu à entretenir, au sein des peuples, l'esprit national et à fortifier chez eux l'instinct de conservation. La religion, la langue et les souvenirs sont les éléments principaux qui constituent la nationalité : tant que nous tiendrons à ces trois choses, avec cette volonté ferme que rien n'ébranle, aue l'intérêt matériel ne saurait faire défaillir, aussi longtemps, quoiqu*il arrive, nous conserverons cette vie distincte sans isolement qui honore notre race et qui arrache des éloges à des gens même assez mal disposés à notre égard. Restons ce que furent nos ancêtres : catholiques, français et monarchistes !