‹ Les Sablons (L'île de Sable) et l'île Saint-BarnabéChapitre 20 sur 25 · LA DAME AU DOIGT SANGLANT · texte numérisé non relu

LA DAME AU DOIGT SANGLANT

On a VU que le bâfiment-transport de Sa Majesté Britannique, VAmélia était venu se perdre sur l'Ile de Sable et que, des deux cents personnes qu'il portait, nul être vivant ne resta pour rendre compte de ce qui s'était passé. Les boucaniers venaient d'abandonner l'île et l'officier, dépêché d'Halifax vers les Sablons pour faire enquête, dormait sur son lit fait de roseaux et de pois sauvages dans la hutte qui lui servait d'abri, pendant son triste séjour dans cette solitude rendue si lugubre pour lui. Accablé de fatigue et de taristesse, il reposait d'un sommeil agité, lorsque, vers les minuit, il fat soudainement réveillé, par l'odeur acre et suffocante de la fumée du brasier qu'il avait allumé, avant de se coucher. Le feu ne

jetait pas de lumière, mais la fumée épaisse qui s'échappait du foyer avait envahi toute la hutte, hors de laquelle Toffioier s'élança, à peine conscient de la cause apparente de ce dérangement. La tradition a conservé le souvenir de l'endroit qu'occupait ce campement. L'emplacement en était situé dans un vallon qui fait, aujourd'hui, partie du domaine d'une troupe de petits chevaux sauvages: on appelle cette troupe de léris — " La bande de la hutte enfumée. "

L'officier, sorti de sa loge, s'était à peine remis de son trouble, qu'il vit se dresser devant lui, dans l'obscurité de la nuit, se détachant en blanc sur le ciel sombre, enveloppée dans un long peimoir flottanti la figure d'une femme qu'il recçnn^t de suite pour la femme d'un médecin àé çon régiment, son compagnon d'ar]^çs, passager avec sa famille à bord de l'infortuné transport VAmélia.

La malheureuse femme apparaissait dans l'état où le naufrage l'avait surprise, au milieu de son sqmmeil, dans cette nuit fatale à tant de victimes. Ses çhevéuk blonds, longs et abondants, flottaient sur ses épaules et sur sa longue robe blanche ; elle tendait vers fofficier sa mam droite, dont un doigt mutilé paraissait encore tout saignant.

On sut, dès lors, que cette femme, jetée

par la vagne au rivage, dans Timpuiseance d'un évanouissement profond, fut, pour un instant, rappelée au sentiment de l'existence par la douleur d'une mutilation opérée, par un boucanier, sur un de ses doigts qui portait un anneau précieux.

L'infortunée, en constatant sa blessure et l'enlèvement du joyau auquel elle attachait un très haut prix d'affection, s'était levée toute droite, comme un spectre, en lace de son bourreau. Incapable d'articuler un seul mot, elle tendait vers lui, que la terreur clouait sur place, son doigt saignant, pour réclamer l'anneau et sommer le brigand de le remettre à sa main.

Le boucanier ne remit pas l'anneau et la dame retomba bientôt sur le sable, pour ne plus se relever vivante. Depuis ce moment, cependant, le spectre de la victime était toujours là présent devant le misérable, ce doigt mutilé, toujours pointé sur lui, le hantait sans relâche ni repos ; il le voyait partout. Ce fut en vain qu'il avait quitté l'île de Sable, ce fut en vain qu'il se défit de l'anneau ; toujours, toujours cette vision le poursuivit, jusqu'au moment qui, paraît-il, ne tarda pas à venir, où, tué par le remords, il fut appelé à comparaître devant le - Juge Suprême.

Depuis cette époque, l'ombre de "La Dame Pâle," comme quelques-uns l'appellent, se montre de temps à autre, dans

son long peignoir blanc, les cheveux flottant au vent et la main tendue, dans l'action de réclamer son anneau. Que de fois les pêcheurs et autres marins n'ont-ils pas raconté cette histoire, le soir sur le tillac, quand la barque à l'accalmie repose tranquillement sur l'onde et que l'on n'entend que le faible clapotis de l'eau sur les bordages ; ou bien, sur la côte, lorsqu'ils se réunissent au coin de l'âtre, dans leurs demeures ; ou bien encore, au bivouac sur la grève, à la lueur d'un feu de bois de rapport, allumé et entretenu avec les débris de barques et de navires, que la mer a rejetés sur ses rivages, après les avoir longtemps portés et bercés sur son sein.

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