‹ Les Sablons (L'île de Sable) et l'île Saint-BarnabéChapitre 23 sur 25 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Si parva magnis componere licet.

En considérant les causes des deux révolutions qui ont eu lieu dans les temps modernes en Angleterre et en France, alors les deux plus grandes nations du monde, on peut constater quelque similitude dans ces causes, malgré Fesprit bien différent des deux nations. Ces points de ressemblance sont l'abus de l'autorité royale, et par suite les griefs sans nombre dont ces deux peuples avaient à demander le redressement à cette même autorité, le mauvais état des finances, et l'aspiration du peuple anglais et du peuple fi'ançais vers une plus grande somme de liberté.

Quand Charles I monta sur le trône de l'Angleterre, en 1625, tout faisait déjà présager les terribles commotions qui devaient le précipiter de son trône, et le conduire à l'échafaud. Déjà, les esprits fermentaient par les discussions théologiques, et à cause de la situation déplorable du trésor public. La position continua à s'aggraver pendant les premières années de son règne ; le faible Charles I, se reposant sur

Buckingham, son ministre et son favori, du soin dé gouverner TEtat, laissa ce dernier satisfaire sa folle ambition et assouvir ses haines personnelles contre Olivaies, ministre de Philippe IV, roi d'Espagne, et contre le Cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII, roi de France. L'orgueilleux favori, qui voulait humilier ces deux puissants ministres dont la gloire lui portait ombrage, commença par attaquer TEspagne, mais il n'eut pas de succès. Pour payer les dépenses que cette guerre avait occasionnées, le roi d'Angleterre demanda au parlement des subsides qui lui furent refusés, plutôt par haine contre Buckingham que par esprit d'opposition au souverain. En conséquence de ce refus, le roi dût contracter, sans le consentement du parlement qui, bien avant cette époque, avait de droit, sinon toujours de fait, le contrôle sur les deniers publics, des emprunts forcés qui irritèrent les esprits contre lui.

Peu après, Buckingham passa à la cour de France, oh il étala un faste sans exemple, et d'où, il revint en emportant dans son cœur une haine profonde contre le grand ministre de France. Pour assouvir cette haine, il fit embrasser à Charles I le parti des protestants de LaEochelle, assiégés par Eichelieu avec toutes les forces de la France ; mais les anglais, envoyés au secours des huguenots, furent successivement chassés de Tîle de Ehé et de LaEochelle^ et Buckingham périt par la main d'un assassin.

Cependant, les hostilités ouvertes du peuple anglais contre son souverain étaient commencées, et plusieurs années se passèrent en discussion ardente

«ntre le parlement et la royauté, au sujet de leur autorité respective. Enfin, le parlement cassé par Charles I, se soutint par ses propres forces avec la faction qu'il représentait, et se vit bientôt en guerre ouverte avec le souverain qu'il attaqua les armes à la main.

On connaît les conséquences fatales de cette guerre civile pour la royauté. Les irlandais en profitèrent pour se soulever, et ils firent un horrible massacre des anglais. Les covenanters ou ligueurs du peuple se joignirent aux troupes du parlement, et firent perdre successivement plusieurs batailles à Charles I qui se retira à Newcastle, où les écossais le vendirent aux anglais pour la somme de quatre cent mille louis. Deux ans après, un tribunal composéde 70 juges, à la tête desquels se trouvait Cromwell, le condamna à mort, et il fut décapité en février

Une autre cause, non moins puissante que la rivalité entre le parlement et la royauté, était le développement de la richesse industrielle entre les mains de la bourgeoisie, ce qui lui donnait une importance dont elle se prévalait, pour revendiquer sa part dans les conseils de la nation.

Si, à ces causes, nous ajoutons un mouvement nouveau des esprits, un désir, un besoin de plus grandes franchises et de plus de liberté, nous aurons donné les principales causes de la révolution qui précipita les Stuarts du trône, et fit passer momentanément l'Angleterre à l'état républicain. Les factions politico-religieuses ne purent alors en venir à

une entente et, au bout de trois ans, Cromwell profita habilement de ces dissentions pour se faire nommer protecteur ; c'est-à-dire qu'il devint souverain presque absolu, sans pourtant avoir l'audace de défier le sentiment populaire, en posant sur sa tête la couronne royale.

Examinons maintenant d'une manière succinte les causes de la révolution française qui a eu une importance bien autrement gr:mde que celle de l'Angleterre, puisque, après plus de trois quarts de siècle, les efifets s'en font plus que jamais sentir, non seulement en France, mais encore dans toute l'Europe. C'est qu'en effet cette révolution ne s'est pas attaquée seulement à la royauté, mais encore aux idées religieuses et à l'ordre social, et a engendré cette doctrine pernicieuse de la souveraineté absolue du peuple, du socialisme, et changé complètement les rapports de l'Eglise avec l'Etat.

Les causes de cette révolution sont nombreuses. D'abord, c'est la trop grande extention de l'autorité royale, qui devint autocratique après la dissolution des Etats-Généraux ordonné par Eichelieu. Le dernier vote de ces Etats fut cependant un appel à la liberté ; en voici la teneur : " le roi est supplié d'ordonner que tous les seigneurs soient tenus d'affranchir tous leurs serfs dans leurs fiefs."

Le mauvais état des finances fut aussi une des causes qui précipita la ruine de la royauté.

Ce fut sous Louis XIV que fut adopté en France, le système des emprunts publics, malgré l'opposition de Colbert, qui y voyait de grands inconvénients.

Le système de Law, qui ayait youIu remplacer l'or par le papier-monnaie, ayait complètement échoué après une année d'engouement, pendant laquelle s'élevèrent des fortunes colossales, et par contre-coup des ruines désastreuses.

Depuis cette époque qui remontait à la régence (A.' D. 1719), la situation du trésor public devint de plus en plus mauvaise, tellement qu'au temps de la révolution, la France n'était plus en état de faire face à ses obligations. Aussi en 1789, lors de l'assemblée des Etats-Généraux, constitués plus tard en assemblée nationale, le célèbre Mirabeau s'écriait-il : ** la banqueroute, la hideuse banqueroute est à nos " portes et nous n'y pensons pas."

En Angleterre, quelqu'illusoire que fut sous certains règnes le contrôle du parlement sur les finances, ce contrôle de droit était néanmoins un frein à la dilapidation des deniers publics ; maïs ce frein n'existait pas en France, où la plus grande partie des revenus publics ne suffisait pas à soutenir le faste d'une cour somptueuse, à payer les débauches des courtisans, des princes et des rois ; toute la fortune publique étant à la disposition de la royauté.

L'immoralité de la cour et des classes élevées, principalement sous la régence et sous Louis XY, enleva à la royauté, à la noblesse et au cleigé, le prestige, l'influence et le respect que le peuple leur portait auparavant, en même temps que Montesquieu, Voltaire, Eousseau, D'Alembert, Diderot et les autres philosophes du XYIIIème siècle sapaient les fondements de la religion et de la société par

leurs écrits impies et révolutionnaires. Enfin, en France plus qu'en Angleterre, il y avait chez le peuple un désir, un besoin de liberté qui avait toujours été opprimée, et la volonté d'avoir sa part dans l'administration des afiaires publiques. Il voulait être représenté dans les conseils de la nation, comme il l'était avant Eichelieu, sous la dénomination de tiers-états, les deux autres étaient la noblesse et le clergé.

Malheureusement, le peuple français, ardent et extrême dans les affaires publiques comme il l'est en toute chose, une fois en possession du poi^voir, ne sut pas se contenir dans les bornes de la modération ; les réformes qu'on lui avait obstinément refusées, il se les accorda et les changea bien vite en abus, la liberté dégénéra en license la plus effrénée ; enivré par le succès, il assouvit sa haine contre la noblesse et le clergé. Les victimes tombèrent par milliers, sans discerner entre l'innocent et le coupable, entre l'enfant au berceau et le vieillard, entre la jeune fille pure et sans tache et la courtisane elFrontée, entre le prêtre et le noble, bienfaiteurs de leurs subordonnés, et l'abbé de cour et le grand seigneur débauché et tyran de ses vassaux. Enfin, pour couronner ce monceau d'iniquités, il se fit régicide, et le 21 janvier 1793, Louis XVI portait sa tête sur l'échafaud, et mourait en expiant, non ses crimes personnels, mais ceux de ses ancêtres immédiats.

Nous avons esquissé à grands traits les causes principales des deux grandes révolutions qui eurent

liôu en Angleterre et en France, pour en arriver à les comparer avec celles de la révolution du Bas- Canada en 1837-38, si toutefois, comme il est dit dans notre épigraphe, U est permis de comparer de petites choses avx grandes.

Disons de suite qu'il est une de ces causes qui fut commune à PAngleterre, à la France et au Bas- Canada, nous voulons parler de la question des .finances.

Si en France Tétat obéré du trésor public alarma le peuple, et le porta à s'insurger contre l'autorité royale, vu la responsabilité des obligations qui pesait sur la nation ; si en Angleterre, le souverain, méconnaissant le privilège du parlement, contracta sans son consentement des emprunts ruineux qui irritèrent les esprits contre la royauté ; dans le Bas- Canada, le gouvernement prit sur lui de disposer de la plus grande partie des revenus publics, c'est-à-dire de ceux qui provenaient des impôts de douane fixés par le gouvernement anglais, sans l'assentiment et l'approbation de l'assemblée législative, ce qui irrita aussi les esprits contre le pouvoir qui nous régissait alors.

La partialité révoltante du gouvernement dans la distribution des charges publiques contribua encore à augmenter cette irritation. En efifet, sur une population d'environ 600,000 habitants, dont 525,000 étaient d'origine française, quarante-sept ofiiciers seulement, et les moins rétribués, appartenaient à cette dernière origine, tandis que cent cinquante-sept étaient d'origine britannique. Il va sans dire que

l'argent dont le gouvemement s'arrogeait ainsi à disposition, conke le grë du parlement, servait à payer les salaires de ses officiers, dont plusieurs jouissaient de grasses sinécures; quelques-uns de ces titulaires d'offices ne résidaient pas même en Canada.

Et puis, comme s'exprimait énergiquement l'auteur des 92 résolutions, l'origine et la langue des Canadiens étaient devenues le prétexte d'injures, d'exclusivisme, d'infériorité politique, et de séparation de droits et d'intérêts. En conséquence le parlement croyait devoir en appeler à la justice du gouvemement de Sa Majesté, de son parlemeni; et à l'honneur du peuple anglais.

La composition du conseil législatif, dont les membres nommés à vie par la couronne, étaient presque tous d'origine anglaise, et dont plusieurs étaient fonctionnaires publics, soit dans la magistrature, soit dans l'administration, était une cause d'hostilité permanente ; cette hostilité était soigneusement entretenue par ce même conseil, en conséquence de son opposition aux mesures de réforme passées par l'assemblée, et au rejet des bills de subsides, quand ces bills n'étaient pas du goût du pouvoir, auquel la majorité était attachée par les liens puissants de l'argent et des honneurs.

On s'étonnera peut-être aujourd'hui de voir que le conseil législatif eût quelque chose à faire avec les subsides, quand cette question est et doit être exclusivement du ressort de la chambre représentant

l'élément populaiie. Cette immixtion inconstitutionnelle remontait formellement à Tannée 1817.

A cette époque le gouvernement s'occupait de la question financière, autour de laquelle rayonnaient toutes les autres.

L'œil clairvoyant de Sherbrooke, l'un des gouverneurs les plus habiles que nous ayons eus, dit Garneau, avait prévu les difficultés sans nombre que cette question était de nature à faire naître. Les agitations que les subsides avaient déjà causées étaient un signe que le peuple, dès que le temps serait venu, prétendrait exercer son droit dans toute sa plénitude.

Le gouverneur transmit donc à Lord Sathurst un état des revenus et des dépenses de la Province. H y avait alors une grande confusion dans les comptes, entre le parlement et l'exécutif; ce dernier se reconnaissait débiteur à la Province de la somme de 60,000 louis. Lord Bathurst répondit en donnant une solution plus ou moins régulière aux difficultés exposées par le gouverneur. Dans la conclusion de sa dépêche, le ministre des colonies recommandait au gouverneur de veiller attentivement à ce que la chambre n'assumât point le pouvoir de disposer des deniers publics, sans le concours du conseil, privilège qu'elle avait déjà réclamé, mais qu'on lui avait jusque là refusé avec succès; et, comme ajoutait le ministre, " la nécessité du con- ** cours de toute la législature pour valider un octroi ^' d'argent, est presque le seul frein solide qu'on

" puisse mettre aux actes de la chambre, vous par- " tagerez, j'en suis sûr, mon opinion, qu'il est plus " que jamais nécessaire de ne rien abandonner ni " céder sur ce point."

Comme on le voit, le droit de voter les subsides qui, dans Tesprit et l'essence de la constitution donnée au Bas-Canada par le célèbre Pitt, constitution modelée sur celle de l'Angleterre, qui, disons-nous, appartient aux seuls représentants du peuple, était, par ces instructions, partagé avec le conseil législatif, nommé par la couronne et par conséquent sa créature.

C'est sur cette autorité que le conseil s'appuya par la suite, pour adopter ou rejeter, selon les caprices du pouvoir, le bill des subsides présenté par l'assemblée.

Nous pouvons donc résumer comme suit les causes qui amenèrent la révolution de 1837-38 :

lo. La question des finances.

2o. L'hostilité du conseil envers l'assemblée, et celle de la haute classe mercantile, alors composée presque exclusivement d'Anglais, aux actes de la chambre.

3o. La partialité injuste du pouvoir dans la distribution des emplois publics.

4o. L'aspiration du peuple canadien à une plus grande liberté et à une plus grande participation dans l'administration de la chose publique, tout en voulant une plus grande somme de responsabilité, en demandant un ministère responsable.

5o. Le refus obstiné des réformes demandées au

gouvernement anglais, au point de vue de la constitution et de la justice.

Nous ne prétendons pas dire que rassemblée fut toujours juste et sage dans ses actes, non. Trop jalouse de ses privilèges, elle en poussa Texercice au ^ delà des limites que ses droits lui permettaient.

Nous n'en voulons pour preuve que ses actes arbitraires, attentoires à la liberté de la presse et à la liberté individuelle.

C'est donc avec la plus grande circonspection, et dégagé de tout sentiment d'un patriotisme exagéré, ainsi que de l'idée arrêtée de considérer avec faveur les actes du gouvernement, qu'il faut étudier cette partie de notre histoire j c'est ce que nous avons essayé de faire dans le cours de cet ouvrage. Nous avons cru devoir faire ici ces considérations

générales, parce que plus tard, dans le récit des événements, nous n'aurions pu les dégager et les faire ressortir avec l'importance qu'elles méritent.

CHAPITEE I.

Coup^ wil général sur la situation du BaK-Caiiada

avant 1837.

Pour pouvoir nous rendre bien compte de la situation politique de la province du Bas-Canada avant 1837, il nous faut remonter à trois ans auparavant, c'estr-à-dire à l'époque où. les 92 résolutions furent rédigées, proposées et adoptées par la chambre d'assemblée du Bas-Canada. L'analyse de cet important document nous donnera une idée exacte, et une énumération complète des griefs dont le parlement et le peuple canadien avaient à se plaindre contre le gouverneur et ses ministres.

La première chose qui apparaît dans ce document, et pour laquelle la chambre demandait une réforme, c'est le pouvoir exhorbitant donné au gouverneur, de choisir et composer, sans règles, sans limites, sans qualifications déterminées, toute une branche de la

législature (le conseil législatif), réputée indépendante par la nature de ses attributions, mais inévitablement asservie à Tautorité qui la choisit, la compose, la décompose, la peut modifier chaque jour au gré de ses intérêts et de ses passions du moment. Les funestes résultats de ce pouvoir sans restriction donné au gouverneur avaient été prévus par Fox, l'adversaire acharné de Pitt, lorsque ce dernier avait proposé aux communes anglaises l'adoption de la constitution canadienne.

On ne peut donner un exemple plus frappant de l'abus étrange que les gouverneurs firent de cette autorité, qu'en citant l'extrait suivant des 92 résolutions ; mais pour bien en comprendre la portée quelques explications préliminaires sont indispensables. Le 3 avril 1833, le conseil législatif avait voté une adresse au roi, pour le prier de maintenir l'état de choses actuel, relativement à la composition du conseil législatif, et pour protester contre le système électif que la chambre proposait d'adopter, pour la formation de cette branche de la législature.

Voici comment la 34ème résolution s'exprimait à ce sujet, et comment elle qualifiait la grande majorité des conseillers législatifs, qui avaient voté cette adresse.

" 34. Eésolu, — Que c'est l'opinion de ce comité, " que l'adresse votée à l'unanimité, le premier avril " 1833, par le conseil législatif recomposé par le " gouverneur en chef actuel, l'a été par les honora- " blés le juge-en-chef de la province, Jonathan

** Sewell, à qui le très honorable lord vicomte Go- ** derich recommandait, dans sa dépêche communi- ** quée à cette chambre le 25 novembre 1831, de se *' garder avec soin de tous les procédés qui pour- ** raient l'engager dans aucune contention qui senti- ** rait l'esprit de parti ^ John Haie, receveur géné- "** rai actuel qui, en violation des lois et du dépôt ** qui lui est confié, et sur des ordonnances illégales du gouverneur, a payé de fortes sommes en se dispensant de l'obéissance toujours due à la loi ; Sir ** John Caldwell, baronet, ci-devant receveur-géné- *** rai, péculateur condamné à payer près de £100,000 en remboursement de même somme prélevée sur le peuple de cette province, et accordée par les lois k Sa Majesté, ses héritiers et successeurs, pour ■** les usages publics de cette province, et le soutien *' du gouvernement dp Sa Majesté en icelle, et qui " a pris et détourné la plus grande partie des dites *' sommes de leur destination et les a converties à ** son usage particulier ; Herman Witsius Eyland, ** greffier du conseil exécutif et pensionnaire sur ■** l'établissement civil de la province ; Mathew Bell, concessionnaire indûment et illégalement favorisé par l'exécutif dans le bail des forges du St. Mauria, et dans l'acquisition de grandes étendues de *' terres vacantes, et par le bail de grandes étendues ** de terres du ci-devant ordre des Jésuites ; John ** Stewart, conseiller exécutif, commissaire des biens *' des Jésuites, et jouissant d'autres places lucra- ^* tives ; lesquelles, sous le rapport d'intérêts pécujiiaires et personnels^ sont toutes sous l'influence

*' de Texécutif ; et par les honorables Georges Moffat, *' Peter McGill, John Molson, Horatio Gates, Ro- " bert Jones, James Baxter, tous nés hors du pays, ainsi que les précédents, à l'exception de deux et lesquels, à l'exception d'un seul, qui pendant plu- *' sieurs années a été membre de l'assemblée, et a de " grandes propriétés foncières, n'ont que de modiques *' qualifications, sous ce dernier rapport, et n'avaient *' jamais été engagés dans la vie publique, pour faire *' présumer leur aptitude à remplir les fonctions de ** législateurs à vie ; et par Antoine Gaspard Couil- " lard, seul natif du pays, d'origine française, qui " se soit soumis à y concourir, qui aussi n'avait ja- " mais été engagé dans la vie publique, qui n'a que " de très-modiques qualifications foncières, et qui, " depuis sa nomination au conseil, et avant le dix " avril, s'était placé sous la dépendance de l'exécutif, ** en sollicitant un mince emploi lucratif subor- '' donné."

On voit par ce qui précède si le parlement canadien avait raison de se plaindre de la composition du conseil législatif.

Pour remédier à ces abus, M. Neilson, se faisant l'interprète des sentiments de l'assemblée, avait suggéré antérieurement au comité des communes anglaises deux moyens d'améliorer la composition de ce conseil ; le premier consistait à imposer pour règle de conduite aux gouverneurs de faire de bons choix, en y appelant des personnes indépendantes de l'exécutif, et si l'on trouvait ce moyen imprati-

cable, Pautre moyen serait de rendre le conseil législatif électif.

La chambre revendiquait aussi son droit au contrôle des finances de la province, et celui de voter les subsides nécessaires au maintien de Tadministration ; puis elle résumait comme suit les griefs et les abus dont elle demandait la réforme :

" lo. La composition vicieuse et irresponsable du " conseil exécutif, dont les membres sont en même ** temps juges de la cour d'appel, et le secret qu'on " a tenu envers la chambre, lorsqu'elle a voulu con- " naître les attributions de chaque ministre, ainsi ** que leurs noms ;

" 2o. Les honoraires exorbitants, illégalement " exigés dans les bureaux publics et au département " judiciaire, d'après les règles du conseil exécutif,

des juges et d'autres fonctionnaires usurpant les

pouvoirs de la législature ;

" 3o. Les juges illégalement appelés à donner " secrètement leurs opinions sur des questions qui " pouvaient plus tard être discutées publiquement " et contradictoirement devant eux ; et de telles " opinions données par la plupart des dits juges, " devenus des partisans politiques, dans un sens '' contraire aux lois, mais favorable aux adminis- " tions ;

" 4o. Le cumul des places ou emplois publics, et " les efforts d'un nombre de familles liées à l'admi- '' nistration, pour perpétuer en leur faveur cet état

" de chose, et pour dominer le peuple et ses repré- " sentants, dans des vues d'intérêt et d'esprit de " parti ;

" 5o. L'immissement des conseillers législatifs *' dans les élections des représentants du peuple, " pour les violenter et les maîtriser, et les choix " d'ofïiciers-rapporteurs souvent faits pour les mêmes " fins, dans des vues partiales et corrompues ; l'in- " tervention du gouverneur en chef actuel lui-même " dans les dites élections ; son approbation donnée " à l'imissement des conseillers législatifs, dans la " même partialité, avec laquelle il s'est interposé " dans les procédures judiciaires liées aux dites " élections, pour influer sur ces procédures, dans " l'intérêt du pouvoir militaire, et contre l'indépen- " dance du pouvoir judiciaire, et les applaudisse- " ments par lui donnés, en sa qualité de comman- " dant des forces, à l'exécution sanglante du citoyen *' par le soldat ;

" 60. L'intervention de la force militaire armée " aux dites élections, par quoi trois citoyens paisi- " blés, soutiens nécessaires de leurs familles, et " étrangers à l'agitation de l'élection, ont été tués et " fusillés dans la rue ; les applaudissements donnés " par le gouverneur en chef et commandant des " forces, aux auteurs de cette sanglante exécution " militaire, qui n'avaient pas été acquittés par un " petit jury, sur la fermeté et la discipline qu'ils " avaient montrées en cette occasion ;

7o. Les divers systèmes fautifs et partiaux,

d'après lesquels on a disposé, depuis le commen-

ce

" cernent de la constitution, des terres vacantes en " cette province, lesquels ont mis la généralité des " habitants du pays dans l'impossibilité de s'y éta- " blir ; l'accaparement frauduleux et contraire aux " lois et aux instructions de la couronne, de grandes " étendues de ces terres par les gouverneurs, con- " seillers législatifs et exécutifs, juges et employés " subordonnés ; le monopole dont la province est " menacée à l'égard d'une partie étendue des mêmes " terres de la part des spéculateurs résidants en An- " gleterre, et des alarmes répandues sur la partici- " pation du gouvernement de Sa Majesté à ce pro- " jet, sans que ce dernier ait daigné rassurer ses " fidèles sujets à cet égard, ni répondre à l'humble " adresse de cette chambre à Sa Majesté, adoptée " durant la dernière session ;

" L'accroissement des dépenses du gouvernement, " sans l'autorité de la législature, et la disproportion " des salaires comparés aux services rendus, aux " revenus des biens fonds, et aux profits ordinaires " de l'industrie, chez des personnes d'autant et de " plus.de talents, de travail et d'économie, que les " fonctionnaires publics ;

" 9o. Le manque de recours dans les tribunaux, " à ceux qui ont des réclamations justes et légales à " exercer contre le gouvernement ;

" lOo. La réserve trop fréquente des bills par le

" gouverneur, pour la sanction de Sa Majesté en

" Angleterre, et la négligence du bureau colonial à

/" s'occuper de ces bills, dont un grand nombre ne

" sont pas revenus du tout dans la province, et

** même dont quelques-uns n'en sont revenus qu*îi ** une époque où il pouvait exister des doutes sur la " validité de leur sanction ; ce qui a introduit Tirré- ** gularité et l'incertitude dans la législation de la ** province, et gêné cette chambre dans son désir " de renouveler dans les sessions postérieures les " bilk réservés dans une session précédente ;

" 1 lo. La négligence du bureau colonial à répon* " dre à des adresses transmises de la part de cette ** chambre, sur des sujets importants ; l'usage des ** gouverneurs de ne communiquer que d'une ma- " nière incomplète, par extraits, et souvent sans *' date, les dépêches reçues de temps à autre, sur les " sujets dont s'est occupée cette chambre ; le recours trop fréquent des administrations provinciales à l'opinion des ministres de Sa Majesté en Angleterre, sur des points dont il est en leur pouvoir et de leur compétence de décider ; " 12o. La détention injuste du Collège de Québec, formant partie des biens du ci-devant ordre de Jésuites, ravi à l'éducation pour y loger les " soldats ; le bail d'une partie considérable des " mêmes biens, renouvelés par l'exécutif provincial, " à un des conseillers législatifs, depuis leur remise " à la législature, à l'encontre de la prière de cette *' chambre, et du désir connu d'un grand nombre " de sujets de Sa Majesté, d'y retenir des conces* " sions pour s'y établir ; le refus du dit exécutif de " communiquer à cette chambre les baux y relatifs " et autres renseignements à ce sujet ;

" 13o. Les injustes obstacles opposés par un

« tt

" exécutif, ami des abus et de Tignorance, à la fon- " dation de collèges dotés par des hommes vertueux " et désintéressés, pour répondre aux besoins et aux " désirs croissants de la population de recevoir une " éducation soignée ;

" 14o. Le refus de faire droit sur les accusations " portées au nom du peuple par cette chambre contre " des juges, à Tégard de malversations flagrantes, " d'ignorance et d« violation des lois ;

" 15o. Les refus des gouverneurs, et surtout du " gouverneur en chef actuel, de communiquer à cette " chambre un grand nombre de renseignements " demandés, de temps à autre, sur les afiaires pu- " bliques de la province, et qu'elle a droit d'avoir ; " 16o. Le refus du gouvernement de Sa Majesté, " de rembourser à la province le montant de la " défalcation du ci-devant receveur-général, et sa " négligence à exercer les droits de la province, sur " les biens et la personne du ci-devant receveur- " général."

Ces résolutions (*) furent présentées à la chambre par M. Charles Antoine Taschéreau, président du comité préposé à l'examen de l'état de la province ; leur adoption fut proposée par M. Elzéar Bédard,

(•) L'auteur a donné le texte même de la 84ème résolution qui contient le résumé qu'il cite. Le lecteur peut voir combien le style en est vicieux ; la rédaction de ces 92 résolutions efit diffuse et sans ordre, on ne compte pas moins de 32 résolutions qui ont rapport nu conseil législatif. Cette rédaction ne fait certainement pas honneur ni à leur père putatif, M. Bédard, ni à leur père réel, M. Morin, qui les avaient rédigées sur des notes fournies par M. Papineau.

secondée par M. Morin ; elles furent votées par une grande majorité.

Nous avons omis de dire qu'à la fin des résolutions la chambre mettait en accusation le gouverneur général, lord Aylmer, pour avoir, dans Texécution des devoirs de sa cliarge, en contravention au désir du parlement impérial, à l'honneur et à la dignité de la couronne, aux droits et aux privilèges de la chambre et du peuple qu'elle représente, recomposé le conseil législatif, de manière à augmenter les dissentions qui déchirent la colonie, mis des entraves sérieuses aux travaux de la chambre ; en un mot pour avoir agi en général de manière à mériter la censure de Sa Majesté, et sa destitution de la charge importante qu'il avait reçue comme marque de confiance du souverain.

Les canadiens qui jusqu'alors s'étaient trouvés isolés des anglais, lorsqu'il s'était agi de faire des représentations à l'Angleterre, reçurent du renfort de la part des habitants des cantons de l'est qui, dans une assemblée tenue à Standstead, adoptèrent des résolutions approuvant celles de la chambre. De toutes parts arrivèrent aUA journaux des comptesrendus de démonstrations populaires dans le même sens.

Pour détruke l'influence et les effets que ces assemblées et les adresses qu'elles votaient avec enthousiasme pouvaient avoir, les anglais de Montréal firent signer une adresse de loyauté et la confièrent à lord Aylmer, pour qu'il la fit parvenir à Sa Majesté. Il en fut de même à QuébeCr

A Montréal, les canadiens formèrent Un comité politique, pour appuyer les 92 résolutions, et entretenir le zèle et le patriotisme au sein de la population. Cette organisation avait pour président M. Joseph Eoy, M. Louis Coursol en était vice-président, M. C. 0. Perreault et le Dr. 0*Callaghan secrétaires.

Cependant, le quatorzième parlement était terminé, il fallait procéder aux élections ; elles eurent lieu en octobre et novembre 1834, non sans beaucoup de troubles, surtout dans les villes de Montréal et de Québec. MM. Neilson et 0. Stuart furent rejettes, le premier du comté de Québec et le second de la Haute- Ville. On ne regardait plus aux services passés ; aucun nom anglais n'avait chance de réussir dans les circonscriptions électorales françaises, à moins que les candidats d'origine britannique ne fissent aux électeurs la déclaration d'une politique extrême.

La nouvelle chambre s'ouvrit le 21 février 1835 ; M. Papineau fut élu président. Le premier acte de l'assemblée fut de protester contre les paroles que le gouverneur avait prononcées à la fin du dernier parlement. Dana cette circonstance, lord Aylmer avait dit : " Je profite de cette occasion pour voua " dire que, quelque soient les sentiments qui ont " prévalu dans l'enceinte de la chambre d'assemblée, " lorsque vos 92 résolutions ont été adoptées, tout " le peuple, en dehors de cette enceinte', jouissait " dans ce moment-là de la tranquillité la plus pro- " fonde j et je compte avec trop d'assurance sur son

" bon sens, pour croire qu'il soufiErim que cette tran* " quillitë soit troublée par les manœuvres qui vont " évidemment être mises en jeu à cet effet," L'assemblée considérait ces paroles du chef de l'exécutif comme une censure de ses procédés ; elle maintenait qu'elle avait agi avec bonne foi, et -pour diverses bonnes causes; ces paroles du gouverneur furent biffées des journaux de la chambre.

Cependant, il s'était opéré une scision au sein du grand parti populaire, et cette scision, sans lui ôter sa majorité, était un indice de mécontentement de la part d'un certain nombre de membres, surtout de ceux du district de Québec. La raison qu'ils donnaient, (et en cela ils se disaient iQg interprêtes de leurs électeurs) c'est que l'interruption continue des travaux législatifs privait Québec et ses campagnes des ressources devenues plus que nécessaires, en conséquence de la gêne et de la pauvreté qui régnaient alors.

Lord Aylmer, qui * voulait intimider la chambre, lui communiqua une dépêche confidentielle qu'il avait reçue de M. Eice, dans laquelle ce ministre exposait la politique que le gouvernement impérial entendait suivre au sujet du Canada, si les choses ne changeaient pas; il parlait d'un projet de loi tout rédigé qu'il avait trouvé dans les papiers du bureau colonial, projet qui ne tendait ni plus ni moins qu'à suspendre la constitution, La communication de cette dépêche, au lieu d'intimider les dé^ pûtes, ne fit que les irriter davantage. Dans le»

Tégions oflâcieiles régnaient la confusion et le découragement, les officiers des départements n'avaient pas été payés depuis huit mois ; la chambre ne pouvait pas non plus payer ses employés, lord Aylmer, ayant refusé de donner son consentement à la chambre pour une avance de dix-huit mille louis, sans que celle-ci eut d'abord voté k remboursement de la somme de £31,000 qu'il avait tirée eur la caisse militaire, pour subvenir aux besoins les plus pressants de l'administration. Le parlement ne voulait aucun compromis ; il restait dans un état de défiance continuel. Des communications de dépêches venues du gouvernement impérial, toujours hostile à la cause des canadiens, contribuèrent à précipiter la fin de la session, et le sept mars (1835), elle interrompait ses travaux ; elle persistait à demander la mise en accusation du gouverneur. Lord Aylmer, voyant que les députés n'assistaient plus aux séances, prorogea les . chambres le dix-huit mars. Un seul bill avait été passé pendant cette session.

Dès le onze février, Aberdeen, ministre des colonies, informait lord Aylmer que le gouvernement avait avisé le roi de choisir un commissaire royal possédant l'entière confiance de Sa Majesté, pour remplacer le gouverneur général. Guillaume IV, se rendant à cet avis, avait d'abord choisi le vicomte de Cantorbury, mais celui-ci refusa la position, alors le comte Gosford accepta la charge de commissaire ; il devait être assité de Sir Charles Grey et de Sir Georges Gipps. Gosford et ses deux assistants arrivèrent ici le 23 août, et lord Aylmer partit pour

l'Angleterre sur le même navire qui avait transporta le commissaire royal.

La commission avait ordre de tenir une enquête sur la tenure des terres, sur les biens du Séminaire de St. Sulpice, sur Téducation, et en général sur tous les abus signalés si souvent et depuis si longtemps par la législature canadienne.

Les députés avaient adopté un bill nommant M. Eoebuch, membre de la chambre des communes, agent du Canada en Angleterre; ils s'attendaient bien à ce que ce bill serait rejeté par le conseil, leurs prévisions ne tardèrent pas à se réaliser.

Dès que le bill de rassemblée fut rendu au conseil, les membres se levèrent indignés, et déclarèrent ne pas vouloir, siéger. Sir John Caldwell prétendit que la chambre avait voulu les insulter en nommant M. Eoebuch agent du Canada, lui qui avait appelé le conseil législatif une nuisance ^yMique,

Les dissentions se continuaient, les esprits s'aigrissaient de plus en plus. Le gouvernement anglais n'avait doâné aucune attention sérieuse aux 92 résolutions. On supposait à l'Angleterre des intentions malveillantes, à l'égard des canadiens, et l'idée de les soumettre à un pouvoir arbitraire et tyrannique, après leur avoir enlevé leur franchise politique. Alors les citoyens se décidèrent à s'organiser pour se protéger eux-mêmes ; il se forma à Montréal une association de carabiniers, composée de huit cents hommes ; leur cri de raliement était " Dieu sauve le Eoi." Us demandèrent au gouverneur de sanctionner leur organisation par une ordonnance de l'exécutif»

celui-ci s'y refusa, et peu de temps après il en ordonna la dissolution.

Différents sujets occupèrent la chambre pendant cette session, entr'autres l'administration des postes, la tenure seigneuriale, l'opportunité de racheter la seigneurie Lauzon, mis en vente à la poursuite de la Couronne contre le Eeceveur-Général Caldwell, officier concussionnaire. Enfin, après une session de cinq mois, le parlement fut prorogé le 21 mars. Lord Gosford dit alors aux chambres ; " Il est pénible que les offres de paix et de conciliation, que je venais présenter au pays, n'aient pas eu le résultat que j'avMS droit d'espérer. Je n'ose pas prédire les conséquences de leur rejet. Dans le discours que je vous fis à l'ouverture de la session, *' je vous annonçais que si vous payiez les arrérages ^' dus aux officiers publics, et si vous pourvoyiez à '' leur salaire pendant l'enquête que je suis chargé *' de faire sur les affaires du pays, le gouvernement ne toucherait pas au surplus des revenus ; mais comme vous n'avez pas acquiescé à cette propos!- ^ tion, je vais être obligé de mettre tous les revenus à la disposition de la couronne, afin qu'elle pourvoie au paiement des salaires, et aux dépenses du '' gouvernement civil."

Pendant cette session, les députés du District de Québec avaient continué à s'isoler du parti de M. Papineau. Comme nous l'avons déjà dit, il craignait pour Québec et ses environs la perte pécuniaire qu'allait entraîner la suspension de la législature ; et après avoir comparé les forces dont la rébellion

pourrait disposer, avec celles de l'Angleterre, il redoutait les conséquences de l'insurrection qui paraissait inévitable. Mais M. Papineau était alors à Tapogée de sa gloire et de sa popularité ; il dominait sur le peuple. Malgré l'opposition que lui faisaient leurs députés, un bon nombre de citoyens de Québec et de ses environs lui présentèrent une adresse, dans laquelle ils approuvaient sa conduite sans restriction aucune ; cette adresse venant d'un centre dont les députés semblaient l'abandonner, lui fit croire qu'il avait l'opinion générale en sa faveur, c'est ce qui l'engagea encore davantage à aller plus loin dans la voie qui allait conduire à la guerre civile.

Cependant, le parti anglais ne restait pas inactif, aussi, autant pour tromper le pouvoir que pour contrebalancer l'effet que devaient produire sur le commissaire royal les récriminations des canadiens, il s'était formé en une association constitutionnelle dont les principaux centres se trouvaient à Montréal et à Québec. Dès la fin de 1835, le comité exécutif de l'association était entré en correspondance avec Gosford ; il offrait au commissaire de l'aider dans l'enquête qu'il devait tenir sur les affaires du Canada. Le secrétaire de la commission lui répondit que pour le moment les commissaires pouvaient se passer de leurs services ; mais il ajoutait qu'ils allaient transporter le siège de leurs travaux à Montréal, et qu'alors peut-être requereraient-ils la présence de quelques citoyens marquants, pour recevoir leurs avis et leurs suggestions.

Le gouverneur avait convoqué les chambres pour le 23 septembre 1836 ; il leur dit qu'il allait leur communiquer les instructions qu'il avait reçues, et que les députes verraient qu'elles n'étaient pas aussi hostiles aux intérêts du parti canadien qu'ils semblaient le croire. Ces instructions n'étaient pas cependant de nature à satisfaire la majorité, puisqu'elles n'enjoignaient pas aux commissaires de remédier aux abus. Ainsi, la composition du Conseil Législatif devait être la même; de plus, en parlant, par exemple, de l'injustice commise envers les canadiens dans la distribution des emplois publics, le ministre des colonies disait : " Je suis de " l'opinion de mon prédécesseur, le Comte Ripon, " entre des personnes de mérite à peu près égal, " il est peut-être à propos de faire le choix de ma- " nière à satisfaire, jitsqu^à un cei^tain point, les ha- " bitants français."

La réponse de l'assemblée fut une adresse au gouverneur, dans laquelle elle énumérait ses griefs ; elle accusait aussi le gouvernement de la métropole de se fier à un petit nombre d'étrangers au pays, pour s'édifier sur la véritable situation dU Bas-Canada. Le gouverneur, après la récejption de cette adresse, voyant qu'il ne gagnerait rien, prorogea les chambres le 4 octobre, 11 jours après leur convocation.

Cependant, les commissaires travaillaient avec activité ; ils recevaient tous ceux qui s'adressaient à eux, de quelque parti qu'ils fussent, écoutaient leurs avis et leurs suggestions, entendaient leurs

plaintes, mais ne donnaient aucune marque d'approbation. Ils gardèrent le plus grand secret sur leur rapport que les assistants-commissaires Grey et Gipps emportèrent avec eux, lorsqu'ils partirent pour l'Angleterre, vers la fin de 1836.

Ce fut le 2 mars 1837, quelques jours après l'ouverture du parlement, que ce fameux rapport fut mis devant les communes anglaises. Les commissaires commençaient par approuver le Conseil Législatif d'avoir rejeté le bill des subsides pour six mois ; ils recommandaient d'employer les deniers publics sans l'autorisation de la chambre, de mettre eh accusation les députés rebelles, comme coupables de violation du serment qu'ils avaient prêté. Ils suggéraient encore de modifier la constitution, en faisant une nouvelle loi électorale, de manière à augmenter la représentation anglaise, en exigeant de l'électeur français une qualification double de celle de l'électeur anglais. Ils exprimaient aussi l'opinion que le Conseil Législatif ne devait pas être électif, et que les ministres ne devaient pas être responsables aux chambres.

Lord John Eussell proposa des résolutions basées sur ce rapport ; elles furent le sujet d'une longue discussion, pendant laquelle le grand O'Connell et M. Eoebuck prirent chaleureusement la défense des canadiens. Une faible minorité appuya ces deux défenseurs; mais ce fut bien pis encore dans la chambre des pairs, où Lord Brougham ne put réunir que 19 voix pour appuyer les prétentions des canadiens*

On peut juger de Témoi et de Tindignatioii que causa dans la Province l'opinion des chambres anglaises, dès qu'elle y fut connue, c'est-à-dire vers la fin d'Avril. Il eut fallu alors au Bas-Canada l'ascendant tout-puissant d'un O'Connell, pour diriger le peuple canadien et le maintenir dans les bornes de la légalité, tout en utilisant ce sentiment d'indignation bien naturel au profit de la cause populaire. Malheureusement un tel homme manquait ici ; les esprits déjà irrités furent maintenus dans un état de surexcitation continuelle, par les assemblées publiques qui eurent lieu dans toutes les localités impor^ tantes de la Province.

CHAPITEE IL

Assemblées publiques à St. Ours, à Québec, et dans différents comtés de la Province. — Hostilités entre les partis politiques. — Voies de faits. — Grande assemblée à St. Charles de la Rivière Richelieu. — Extrait du mandement de l'Evéque de Montréal.

La première grand*^ assemblée publique, qu'on appelait alors anti-coereitive, eut lieu à St. . Ours, dans le comté de Eichelieu, le 7 mai 1837. D'après la Minerve il y avait douze cents personnes présentes ; Séraphin Cherrier, écuyer, de St. Denis, fut appelé k la présidence, et M. Bouclier Belleville agit comme Becrétaire. On y adopta à l'unanimité, avec grand enthousiasme, les résolutions suivantes : (*)

(*) Nous donnons le texte des résolutions pr«'8qu'en entier, pour ne pas avoir k citer celles qui furent ado])técs dans la plupart des autres asKemblceH, parce qur le fond en était le même, et aussi pour que nos commentaires Soient mieux compris.

lo. Proposé par le Dr. W. Nelson, secondé par M. J. Auger,

Eésolu : — Que nous avons vu avec les sentiments de la plus vive indignation les résolutions proposées à l'adoption de la Chambre des Communes, le 6 mars dernier, résolutions dont l'effet nécessaire est de nous enlever toute garantie de liberté et de bon gouvernement pour l'avenir de cette Province.

2o. Proposé par L. F. Deschambault, écuyer, secondé par le Capitaine Jalbert,

Eésolu : — Que l'adoption de Ces résolutions sera une violation flagrante de la part des Communes et du gouvernement qui les a proposées, de la capitulation, des traités, des actes constitutionnels qui ont été octroyés au pays. Que ces actes, ces traités, portant des obligations réciproques, savoir : de notre part, amour et obéissance ; de la part de l'Angleterre, protection et garantie de liberté, seraient virtuellement annulés par la violation des promesses d'une des parties contractantes.

3o. Proposé par M. 0. Cbamard, secondé par M. E, Mignault.

Eésolu : — Que dans ces circonstances, nous ne pouvons regarder le gouvernement qui avait recours à l'injustice, à la force et à une violation du contrat social que comme un pouvoir oppresseur, un gouvernement de force, pour lequel la mesure de notre soumission ne devrait être désormais que la mesure de notre force numérique, jointe aux sympathies que nous trouverions ailleurs.

4o. Proposé par M. Moyen, secondé par M. Marchesseau,

Eésolu : — Que le machiavélisme qui, depuis la session, a accompagné tous les actes du gouvernement, la mauvaise foi qui les a caractérisés jusqu'ici, la faiblesse qui perce à chaque page du rapport des commissaires, et dans les discours des ministres où on ne rougit pas d'alléguer notre division et notre petit nombre comme motif de nous refuser justice, ne nous inspirent que le plus profond dégoût, et le mépris le plus prononcé pour les hommes qui commandent à un des peuples les plus grands, les plus nobles de la terre, ou qui sont attachés à un tel gouvernement.

5o. Proposé par M. E. Durocher, secondé par le Capitaine Côté,

Eésolu : — Que le peuple de ce pays a longtemps attendu justice de l'administration coloniale d'abord, du gouvernement métropolitain ensuite, et toujours inutilement; Que pendant trente ans la crainte a brisé quelques-unes de nos chaînes, pendant que l'amour désordonné du pouvoir nous en imposait de plus pesante^. La haute idée que nous avons de la justice et de l'honneur du peuple anglais nous a fait espérer que le parlement qui le représente apporterait un remède à nos griefs. Ce dernier espoir déçu nous a fait renoncer à> jamais à l'idée de chercher justice de l'autre côté . de^a mer, et de reconnaître enfin combien le pays a été abusé par les promesses mefnsongères qui l'ont porté à combattre contre un peuple qui lui offrit la liberté, des droits ^ux, poui

un peuple qui lui préparait Tesclavage. Une triste expérience nous oblige de reconnaître que de Tautre côté de la ligne 45 étaient nos amis et nos allié» naturels.

60. Proposé par le Capitaine Beaulac, secondé par le Capitaine Chappedelaine,

Eésolu : — Que nous nions au parlement anglais le droit de législater sur les affaires intérieures de cette colonie contre notre consentement, et sans notre participation et nos demandes, comme le non-exercice de ce droit par l'Angleterre nous a été garanti par la constitution et reconnu par la métropole, lorsqu'elle a craint que nous n'acceptassions les offres de liberté et d'indépendance que nous faisait la république voisine. Qu'en conséquence, nous regardons nul et non avenu l'acte de tenure, l'acte de commerce du Canada, l'acte qui incorpore la société dite " Compagnie des terres," et enfin l'acte qui sera sans doute basé sur les résolutions qui viennent d'être adoptées^ par les Communes.

7o. Proposé par M. Ducharme, secondé par M.

Tétreau,

Eésolu : — Que nous ne nous regardant plus liésque par la force au gouvernement anglais, nous lui serons soumis comme un gouvernement de force, attendant de Dieu, de notre bon droit et des circonstances un sort meilleur, les bienfaits de la liberté et d'un gouvernement plus juste. Que cependant, comme notre argent public dont ose disposer sans aucun contrôle le gouvernement métropolitain va devenir entre ses mains un nouveau moyen de

pression contre nous, et que nous regardons comme notre devoir, comme de notre honneur de résister par tous les moyens actuellement en notre possession à un pouvoir tyrannique, pour diminuer autant qu'il est en nous ces moyens d'oppression, nous résolvons :

80. Sur la proposition du Capitaine Doyen, secondé par M. L. Métivier,

Eésolu : — Que nous nous abstiendrons autant qu'il sera en notre pouvoir de consommer les articles importés, particulièrement ceux qui paient des droits plus élevés, tels que le thé, le tabac, les vins, le rhum, etc., etc. Que nous consommerons, de préférence, les produits manufacturés dans notre pays ; que nous regarderons comme bien méritant de la patrie quiconque établira des manufactures de soie, de drap, de sucre, de spiritueux, etc., etc. Que considérant l'acte de commerce comme non-avenu, nous regarderons comms très-licite le commerce désigné sous le nom de contrebande, jugerons ce trafic très-honorable, tâcherons de le favoriser de tout notre pouvoir, regardant ceux qui s'y livreront comme méritant bien du pays, et comme infâme quiconque se porterait dénonciateur contre eux,

9o. Sur motion de M. Olivier, secondé par M.

Charles Lebeau,

Eésolu : — Que pour rendre ces résolutions plus efficaces, cette assemblée est d'avis qu'on devrait faire dans le pays une association dont le centre serait à Québec ou à Montréal, dans le but de s'en-

gager à ne consommer que des produits manufacturés en ce pays, ou importes, sans avoir payé de droits.

lOo. Sur motion de M. Labarre, secondé par M. Joseph Dudevoir,

Eésolu : — Que pour opérer plus efi&cacement la regénération de ce pays, il convient, à Texemple de l'Irlande, de se rallier tous autour d'un seul homme. Que cet homme. Dieu l'a marqué comme O'Connell, pour être le chef politique, le regénérateur d'un peuple ; qu'il lui a donné pour cela une force de pensée et de paroles qui n'est pas surpassée, une haine d'oppression, un amour du pays, qu'aucune |)romesse, aucune menace du pouvoir ne peut fausser. Que cet homme, déjà désigné par le pays, est L. J. PAPINEAU. Que cette assemblée considérant les heureux résultats obtenus en Irlande du tribut appelé *' Tribut OConneïly^ est d''avis qu'un semblable tribut appelé Tribut Pœpineau devrait exister en ce pays ; les comités de l'association contre l'importation seraient chargés de le prélever.

llo. Sur proposition de M. Marchesseau, secondé par M. A. Lorendeau,

Eésolu : — Que cette assemblée ne saurait se séparer sans -ofifrir ses plus sincères remerciements aux orateurs peu nombreux, mais zélés et habiles, qui ont fait valoir la justice de notre cause dans la Chambre des Communes, ainsi qu'aux hommes honnêtes et vertueux qui ont voté avec eux ; que pareillement les industriels de Londres, qui ont présenté une requête à la Chambre des Communes, en faveur de ce malheureux pays, ont droit à notre

plus profbndid reooniiaissaiice. Que dob amis et frères' de rUnion politique de Toronto méritent paiement nos remerciements, pour la sympathie qu'ils nous ont témoignée par les résolutions adoptées le 17 avril dernier contre les mesures coercitives proposées par les ministres.

12o. Sur proposition de S. Cherrier, Ecr., secondé par M. Grodfroi Cormier,

Eésolu : — Que cette assemblée entretient la conviction que dans une élection générale dont le pays est menacé, à l'instigation d'hommes faibles et pervers, aussi ignorants de l'opinion publique dans la crise actuelle qu'ils sont dépourvus d'influence, les électeurs témoigneront leur reconnaissance à leurs fidèles mandataires en les réélisant et en repoussant ceux qui ont forfait à leurs promesses, à leurs devoirs, et qui ont trahi le pays, soit en se rangeant du côté de nos adversaires, soit en s'abstenant lâchement, lorsque le pays attendait d'eux l'expression honnête de leurs sentiments.

Comme on l'a dit, ces résolutions furent adoptées avec un grand enthousiasme, après les discours patriotiques et chaleureux du Dr. W. Nelson, de M.

Marchesseaa, du Dr. Côté, etc., etc.

Elles inspirent des réflexions qui ont déjà dû frapper le lecteur. D'abord si, comme il est raisonnable de le croire, ces résolutions étaient l'expression des idées de ceux qui étaient à la tête du mouvement insurrectionnel, MM. Papineau, Nelson^ Morin, Girouard, Lafontaine, etc., etc., il est évi-

dent, qu'ils tombaient dans de graves erreurs sur plusieurs points de fait et de droit.

En premier lieu, ils comptaient imprudemment, pour seconder le Bas-Canada dans sa rébellion contre l'Angleterre, sur des secours qui leur seraient envoyés des Etats-Unis, or rien n'était moins vraisemblable que cette intervention de la Eépublique voisine dans nos différents avec la métropole. La République Américaine était alors en paix avec l'Angleterre, les deux pays, liés par des intérêts commerciaux d'une immense importance, subissaient à cet époque une crise commerciale qui ébranlait les institutions financières les plus solides et les maisons de commerce les plus puissantes ; aux yeux des moins clairvoyants leurs intérêts communs étaient donc de rester en paix. D'un autre côté, on ne pouvait pas supposer à la Eépublique le désir de profiter du mécontentement et de l'état de révolte du Haut et du Bas-Canada, pour déclarer la guerre il l'Angleterre^, car il n'est jamais entré sérieusement dans l'esprit des hommes politiques des Etats-Unis de vouloir agrandir leur territoire. Si par deux fois, en 1775 et en 1812, ils ont dirigé leurs troupes en Canada, ce n'<a été que comme champ de bataille de la guerre qui existait entr'eux et l'Angleterre, et nullement par le désir de conquérir les colonies anglaises.

Pour confirmer ce que nous venons de dire il «uffit de parcourir les journaux américains du temps de l'insurrection. Voici, par exemple, ce que le Star de New- York, un des journaux les plus importants,

sinon le plus important, disait à ce sujet : " Les '' hommes sages de ce pays ne peuvent souscrire à " une union possible entre nous et le Canada ; " notre territoire est déjà trop étendu pour Tadmi- " nistration sure de nos affaires et la durée de la " confédération américaine. Nous devons absolu- ** ment nous renfermer dans nos limites, si nous " voulons rester unis comme un seul peuple."

Qu'on se reporte à une épgque plus rapprochée de nous, à celle de la guerre civile des Etats-Unis, et l'on se convaincra que de fait leur territoire est trop vaste, que cette étendue est un danger continuel'de dissolution, à cause des intérêts différents entre les Etats. N'a-t-on pas vu, lors de cette guerre désastreuse, les Etats de TOuest menacer de se séparer du reste de la Confédération, quand disait le " Times de Chicago " nous en aurons fini avec Jefferson Davis et Compagnie.

Les regrets exprimés par la cinquième résolution d'avoir, dans deux circonstances, combattu contre un peuple qui nous offrait la liberté et des droits égaux, étaient aussi maladroits qu'anti-patriotiques ; c'était vouloir blâmer les canadiens de s'être couverts de gloire et d'honneur pendant les deux guerres américaines qui sont deux des plus belles pages de notre histoire.

Lorsque l'assemblée dit : " Que la mesure de '* notre soumission ne devait être désormais que la " mesure de notre force numérique jointe aux sym- " pathies que nous trouverions ailleurs," elle fait en même temps une déclaration de guerre à l'An-

gleterre, une invitation à nos voisins de franchir la frontière, et un aveu de notre faiblesse et de Timpossibilité de conquérir notre indépendance par les armes.

* Nous admettons bien volontiers, avec rassemblée, que le meilleur moyen d'épuiser le trésor et de forcer l'Angleterre à écouter la représentation du peuple, était de manufacturer nous-mêmes les marchandises nécessaires à notre consommation, et de ne rien acheter de ce qui était sujet à des droits de douane. Nous n'examinerons pas si cette résolution pouvait être efficace, si les manufactures domestiques (il n'y en avait pas d'autres alors) pouvaient suflSire à produire assez pour la consommation, de manière à causer une diminution notable dans les revenus, mais la partie honorable et patriotique de cette résolution est singulièrement ternie par les expressions de la fin qui invitent à faire la contrebande, et qui déclarent bien méritant de la patrie ceux qui se livreront à ce trafic, et infâmes les officiers de douane qui, obéissant à leur serment d'office, se porteraient dénonciateurs des contrebandiers.

Quant au tribut Papineauy nous nous contenterons de citer ce qu'en disait feu M. Etienne Parent : " Quand," écrivait-il dans le Canadien, " Mr. Papi- " neau aura réussi à rétablir parmi le peuple cana- " dien l'unanimité que M. O'Connell a établi parmi " le peuple irlandais, il vaudra la peine d'en parler."

En somme, ces résolutions qui devaient- avoir du retentissement partout, puisqu'elles étaient le commencement d'une manifestation populaire qui devait

tf'éteîidre à toute la province, étaient loin d*avoir Cô caractère de grandeur d*un peuple opprimé voulant entraîner à sa cause les sjrmpathies générales.

Ce fut bien pis à St. Laurent, près de Mantréal où, dans une assemblée tenue le 14 mai, on adopta douze résolutions qui, au fond, n'étaient qu'une nouvelle édition de celles de Eichelieu, avec cett6 différence que leur ton d'exagération était beaucoup plus tranché que celle de St. Ours. Ce qui faisait dire avec beaucoup de raison au Canadien " que, ^* comme elles devaient passer ici et ailleurs comme " l'ouvrage des hommes qui ont jusqu'à présent " présidé aux destinées du pays, il eût été à souhaiter, " comme on paraissait avoir en vue de créer des " sympathies ailleurs, qu'elles eussent été marquées " au cachet de la dignité et surtout de la morale " publique. Il est à craindre," ajoutait-il, " que ces " résolutions ne soient regardées que comme l'œuvre " d'un dépit enfantin, plutôt que comme celle d'une " virile détermination, de la passion aveugle plutôt '* qu'une noble indignation, d'hommes^ qui déses- " pèrent de leur cause et qui, en rendant les armes, '* font la grimace aux vainqueurs, plutôt que " d'hommes qui ont encore foi dans leur fortune. Certes, le parti patriotique n'en était pas encore rendu là, il pouvait prendre une belle position vis-à- " vis des autorités impériales. Un peuple faible qu'on " veut opprimer peut trouver dans fa faiblesse même *' une force morale capable d'arrêter le bras de l'op- <* pression levé contre lui, mais ce n'est pas comme on '< fait ici en s'accrochant à des expédients qui doivent-

** ou nous attirer le ridicule et la pitié, ou bien servir *' de prétexte à des mesures plus coeroitives encore^ " de la part d'une puissance souveraine à laquelle " on avoue n'être pas capable de résister. Si on ne " réussit pas avec ces mesures (et quelle chance y " a-t-il )) on nous expose à la risée de nos ennemis. *' Que si toutefois, par impossible on réussissait, " l'Angleterre se dira : Voilà un peuple qui veut " rompre avec moi ; il se révolte contre ma supré- " matie, il faut le mettre hors d'état de me nuire *' jamaiS) pendant qu'il est faible écrasons-le, et nous " serons écrasés."

Tel était le langage du Canadien et du Populaire de Montréal. Ces deux journaux représentaient l'fexpression des hommes modérés du parti qui demandaient des réformes, mais qui plus sages que les hommes extrêmes voyaient l'impossibilité où le pays se trouvait de se lever en armes, rjésultat certain d'une lutte politique prolongée. Il voulait bien qu'U 86 fit dans tout le pays une immense manifestation populaire, il demandait qu'on ût de nouvelles représentations à l'Angleterre, mais que ces représentations fussent exemptes de ces expressions menaçantes, injurieuses, d'espérance de secours qui viendraient d'ailleurs, ou celle de regrets tardifs pour une loyauté qui avait fait l'honneur du pays. La Minervey le VindiôatoTy à Montréal, le Libéral à Québec, agissaient tout différemment ; ils poussaient aux mesures extrêmes, et excitaient sans cesse les esprits par une exaltation de langage fort imprudente dans ces temps d'effervescence populaire.

Cependant, on continua à s'assembler. A Québec^ Ce furent les Irlandais qui se joignirent les premiers BU. mouvement ; le 15 mai, ils s'assemblèrent et se déclarèrent en faveur de la cause canadienne. Ils approuvèrent ce qu'O'Connell avait dit de ses compatriotes qui s'étaient ligués au parti anglais, à savoir qu'ils voulaient renouveler en Canada les malheurs de. l'Irlande. La minorité anglaise^ en Irlande^ disait le grand orateur, avait été la peste, le fléau de l'Irlande. Dans les assemblées de Ste. Scholastique, de Longueil, de Chambly, de Ste. Eose, de Terrebonne, de Berthier, etc., on adopta des résolutions de censure contre les mesures coercitives et tyranniques de la métropole. A Ste. Scholastique la démonstration fut particulièrement remarquable, et on ne saurait s'en étonner puisque, avec les paroisses des bords de la Eivière Eichelieu, c'était les paroisses du nord de Montréal qui étaient le plus travaillées par l'insurrection. La veille de l'assemblée de Ste» Scholastique, M. Papineau s'était rendu à St» Benoit, de là une procession d'une cent-aine de voitures portant insignes et drapeaux se rendit à Ste». Scholastique. A la suite de la voiture de M. Papineau, escortée d'un cavalier portant un drapeau sur lequel on lisait : " Honneur à l'O'Connell du Bas- Canada " on remarquait un grand drapeau blanc au centre duquel était une tête de mort entourée de ces mots ** Conseil législatif." On voyait encore un autre drapeau blanc, sur lequel se trouvait l'aigle américaiii " Libre comme l'air " ; à côté un aigle canadien poitant dans son bec une branche d'érable.

Ces deux aigles étaient flanqués de deux pavillons dont Tun était parsemé d'étoiles, et Tautre d'une seule étoile avec l'inscription significative de " Notre avenir." Yoici quelques-unes des autres devises qu'on lisait sur les insignes ; " Papineau, principe de la liberté." — " Fuyez, tyrans, car le peuple se réveille." — " Honneur aux Dames Canadiennes patriotes." — " Plutôt une lutte sanglante que l'oppression d'un pouvoir corrompu." — " Liberté, pain du peuple, volonté de Dieu." — " L'union du peuple, terreur des grands." — "A bas le Conseil, plus de mains plongées dans les coffres publics." — " Honte aux tyrans qui veulent nous rendre esclaves." etc., etc.

Plusieurs discours furent prononcés dans cette circonstance par MM. Papineau, Dr. O'Callaglian, Girouard, etc., etc.

Des résolutions anologues à celles de St. Ours furent proposées et unanimement adoptées.

Cependant, le District de Québec était resté comparativement tranquille, à part de la manifestation peu importante de la ville quand, le 4 juin, sur le marché St. Paul, se tint une assemblée publique de ceux qui adhéraient aux 92 résolutions et aux démandes de justice et de redressement de griefs faites par le pays. M. A. N. Morin expliqua le but de l'assemblée ; il fut suivi par MM. B. S. M. Bouchette, Charles Hunter, Edouard Eousseau^ L. J. Besserer, M. P. P., Jean Blanchet, M. P. P., M. Bardy, M. P. P.; Charles Drolet, M. P. P., qui adressèrent successivement la parole, après quoi il fut

Proposé par M. Joseph Légaré, secondé M. Ignace Gagnon, et résolu :

lo. Que depuis un grand nombre d'années les vices des institutions politiques de cette province, et la manière injuste, partiale et impolitique dont le gouvernement y a été administré ont introduit un

système d'abus, oppression, violation des lois, péculats^ malversation, irresponsabilité des fonctionnaires

coloniaux dont souffrent les habitants de cette

province, sans distinction d'origine. Que la chambre d'assemblée ayant à des époques fréquentes représenté cet état de choses au gouvernement de la métropole n'en a obtenu aucun changement, que nous espérions que les communes britanniques se montreraient les amis des libertés et des droits du peuple ; mais que nous avons vu avec regret, mêlé d'étonnement par l'adoption des résolutions dernièrement proposées par les ministres que ce dernier rempart de nos droits a fléchi et se porte à un déni de justice et à des mesures d^iolence.

Proposé par M* McVeigh, secondé par M. N.

F. Belleau,

2o. Que notre surprise a été d'autant plus fondée, à la vue de ces projets, que la réalité des griefs dont nous nous sommes plaints, et en particulier l'effet nuisible du conseil législatif, et que cependant les mesures définitives de l'Angleterre refusent le remède à ces griefs^ et maintiennent ce corps discrédité que nous ne pouvons avoir aucun doute

que ces mesures n'ont eu pour but, au* lieu d'établir dans le pays même un gouvernement efficace, d'ac-

croître indéfiniment les pouvoirs des bureaux de Downing street et des administrations coloniales aux dépens de ceux qui appartiennent légitimement à

nous et à nos représentants de même que la

violation des pactes les plus solennels, du renversement des libertés, franchises, loifi, culte, langage, mœurs et institutions des habitants de cette province.

Proposé par Barthélemi Lachance, écr., secondé par M. Larouche,

3o. Que parmi les droits qui nous sont communs avec tous les sujets de l'empire, Pun des mieux reconnus est le droit de se taxer soit même, et son corrélatif le droit d'entier contrôlé sur le revenu créé par ce moyen, que ces droits ont été garantis au peuple de cette province par son accession à Tempire britannique par Tacte déclaratoire du parlement britannique, passé dans la 18ème année de George III et confirmé et mis en pratique par l'acte constitutionnel de 1791, et que la seule autorité que nous puissions reconnaître et que nous reconnaissons, soit pour créer un revenu public dans ce pays, soit pour l'appliquer et le contrôler est les communes ou chambre d'assemblée de cette province.

Proposé par E. S. M. Bouchette, écr., secondé par M. J. Teed,

4:0. Eésolu : — Que dans le nombre des résolutions introduites dans la chambre par Lord John Eussell, au sujet des affaires au Canada, celle qui doit exciter surtout une universelle et vertueuse indignation, est la huitième qui comporte une inva-

sîon si alarmante de ces droits si essentiels de taxation et de contrôle, que Taberration du revenu public du Bas-Canada sans un vote de nos représentants est une usurpation qui flétrit à nos yeux le

gouvernement de l'Angleterre , que nosco-sujets

de toutes les classes sont intéressés aux. suites d'un acte aussi exorbitant du pouvoir, et que nous espérons qu'en particulier ceux qui ont jusqu'ici appuyé les mesures adoptées ou projetée» contre les libertés de ce pays repousseront noblement le rôle d'oppresseurs qu'on leur destine , et se joindront à

nous pour se rallier autour de la chambre d'assemblée.

Proposé par M. P. G. Tourangeau, secondé par M. Quigkley,

5o. Eésolu : — Que des actes aussi flagrants n'affecteront pas seulement cette province^ mais bien toutes les autres colonies intéressées à un bon gouvernement, que nous remercions nos amis des autres colonies qui souflrant des mêmes maux, ont appuyé nos demandes, et en particulier la Nouvelle-Ecosse qui a demandé un conseil législatif électif, le contrôle absolu des deniers et un gouvernement responsable.

Proposé par M. J. Légaré, secondé par M. J.

Picard,

60. Eésolu : — Que ces mesures de coercition proposées avec délibération, et dont les conséquences n'ont pu être perdues de vue sont de la part des autorités britanniques une renonciation volontaire à.

raffection et à la confiance du peuple comme lien politique entre le Canada et Tempire, que dans ces graves circonstances, c'est un devoir impérieux pour le peuple dans toutes les parties de la province de se réunir en assemblées publiques, de son propre chef, plein gré, et délibération, et ce tant que justice n'aura pas été rendue au pays, pour réclamer ses droits envahis, pour rechercher les moyens de les faire respecter et pour en empêcher une plus grande violation.

Par M. Eugène Trudeau, secondé par M. J. D.

Lépirie,

7o. Résolu ; — Que lors du commencement de la présente administration provinciale, le gouvernement avait ostensiblement donné comme motif d'obtenir un vote de confiance et un octroi de deniers publics, la détermination de rendre justice et de réparer les griefs ; que cependant en s'emparant maintenant de ces deniers avec la sanction du parlement, la métropole se refuse absolument et formellement aux demandes du peuple, qu'en conséquence ne pouvant plus se méprendre sur la politique du gouvernement à notre égard, nous lui refusons et nous lui retirons notre confiance, décidés à ne l'appuyer que tant que justice ne nous ôera rendue, et sur la sincérité de notre détermination ainsi qvte pour le triomphe de libertés dans l'avenir, nous nous en remettons solennellement à la providence, à la persévérance et aux vertus du peuple de toutes les origines, à l'appui de nos sœurs colonies, et en général au plus ou moins de sympathies que nous trouverons en dehors du

pays pour notre existence sociale et politique, pour nos institutions et nos libertés.

Par le Dr. Eousseau, secondé par M. Tessier, écr.,

80. Que la promulgation des rapports de la commission dite royale, nous offre des preuves abondantes et irrécusables que les résolutions de lord John Eussell doivent leur origine aux recommandations violentes, injustes et préjugées des commissaires qui alors même qu'ils offraient la paix et cherchaient à créer un espoir illusoire de conciliation, sollicitaient auprès des ministres les mesures de coercition qui ont depuis été révélées

Proposé par M. R Malouin, secondé par M.

Michel Patry,

9o. Qu'advenant le triomphe de l'oppression il sera du devoir du peuple de s'occuper des moyens d'en diminuer l'effet, et d'y organiser une opposition efficace et que nous regardons la propagation de l'éducation en général, la diffusion des connaissances politiques, la préférence donnée aux produits du pays et aux manufactures domestiques, et l'organisation régulière du peuple par paroisses, townships et comtés, comme au nombre de ces moyens ; que pour les discuter et les régulariser et pour assurer l'unanimité et l'entendement entre tous il convient d'approuver le projet d'une convention de délégués des différents comtés de la province, pour se réunir en quelque lieu central aux membres de l'assemblée et du conseil qui désapprouvent les dites mesures de coercition, afin d'aviser à des mesures sages, discrètes, fermes et protectrices qu'il soit formé un comité

de correspondance pour se mettre en rapport avec les autres parties du pays, et pour communiquer avec les citoyens au moyen de la presse, d'assemblées

publiques, ou autrement

Par M. N. F. Belleau, secondé par M. Z. Chabot, lOo. Eësolu : — Que le peuple de cette province est pénétré d'une reconnaissance vive et affectueuse «nvers les généreux amis qui ont défendu ses droits et son honneur assaillis par la chambre des communes

Par M. Hunter, secondé par M. Quirouet, llo. Eésolu : — Que dans toutes les diverses luttes* d'un peuple avec le pouvoir arbitraire, il a été nécessaire de placer une confiance entière dans quelque homme également distingué par son talent et son patriotisme qui soit jugé digne d'être l'organe et le chef d'un peuple, que l'époque ou nous touchons n'offre point d'exception k cette règle, et qu'elle exige de nous une déclaration iinanime que la conduite publique de l'Honorable L. J. Papineau, orateur de la Chambre d'Assemblée, dans le cours

d'une longue carrière politique mérite les éloges

les plus sincères et l'expression de la reconnaissance de toute âme bonne et généreuse. Qu'en conséquence les remerciements de cette assemblée soient votés à L. J. Papineau, écr., comme à un homme qui, dans les plus grandes épreuves, s'est montré pendant trente ans l'ami de la liberté et des droits du peuple du Canada.

n ne faut pas de longs commentaires pour faire voir le contraste entre la teneur de ces résolutions et

celles de St. Ours. Ce qui distingue particulièrement celles de Québec, c'est Texclusion de toute idée antipatriotique ou attentatoire à la morale publique. On 7 remarque au contraire la sagesse et la modération qui n'excluent pas une noble indignation provoquée par les résolutions des communes anglaises ; aussi les délibérations de l'assemblée de Québec reçurentelles l'approbation de tous les hommes modérés, et même des admirateurs les plus obstinés du gouvernement anglais.

Pendant ce temj^ là l'agitation devenait toujours de plus en plus sérieuse dans plusieurs comtés, et notamment dans le District de Montréal. Le gouverneur finit par s'en inquiéter et il lança une proclamation dans laquelle il s'efforçait de mettre le peuple en garde contre les écrits séditieux des journaux et les discours incendiaires des agitateurs ; il conseillait la modération et d'attendre avant de se prononcer la décision finale du gouvernement anglais.

Malgré tout, M. Papineau, accompagné de MM.

Morin, Lafontaine, Girouard, descendirent jusqu'à Eamouraska. A St. Thomas, la démonstration fut véritablement enthousiaste. Le Dr. Taché (depuis Sir E. P. Taché) avait réussi, à monter la population ' de cette paroisse et des environs.

MM. Lafontaine et Girouard traversèrent à la Malbaie oh leur succès ne fut pas moins grand que celui qu'ils avaient obtenu sur la côte du Sud^ A l'assemblée de la Malbaie, M. Lafontaine désavoua cependant d'une manière formelle la résolution de

St. Ours par laquelle on invitait à faire la contrebande.

Deschambault; T Assomption, Lachenaie se montrèrent dans leur assemblée aussi sages qu'à Québec. Il n'en fut pas de même à T Acadie qui se ressentait de son voisinage des paroisses du Eichelieu; les résolutions adoptées à l'assemblée de TAcadie furent aussi exagérées que celle de St. Ours, et les inscriptions qu'on lisait sur les insignes portées dans la procession ne le cédaient en rien à celle de Ste. Scholastique. Parmi ces devises et ces inscriptions, celles qui suivent se faisaient surtout remarquer : "A bas le Conseil." — "Point de coercition." — " Lord John Euosell, il a déshonoré le nom de sa famille." Sur un pavillon noir portant une tête de mort, avec des os en croix, on lisait : " Craig, Dalhousie, Aylmer, Gosford." Sur d'autres insignes : " Exportation, puisse Gosford être la première ! " — "Nos enfants et nos autres manufactures domestiques " (sic I) — "D'abord qu'on a droit on marche en avant ! " — " Liberté, pain sacré du peuple." — "Peuple du Canada, aide-toi, le Ciel t'aidera." — " Waller, Tracey, Duvernay, la presse triomphera sur les chaînes ! " — " Le principe électif, voilà ce qu'il nous faut." — " L'union fait la force." — " Les proclamations ne font paa la loi ! "

Et qu'on ne s'imagine pas que les comtés peuplés par les anglais fussent favorables à l' Angleterre, non, au contraire ; les cantons de l'Est peuplés alors presqu'exclusivement d'anglais eurent aussi leur assemblée à Stanbridge, chef-lieu du comté de

Missîsquoi. Cette assemblée donna son adhésion formelle à la cause canadienne, mais en termes modérés et sans expressions déloyales ou exaltées.

Partout enfin on s'agitait pour appuyer les 92 résolutions ou le gouvernement colonial ; les loyaux de Montréal et de Québec s'étaient formés en association constitutionnelle, et tout en demandant des réformes, protestaient contre les démonstrations séditieuses et les résolutions hostiles à l'Angleterre. A l'assemblée des loyaux de Montréal on avait adopté la résolution suivante :

" Que cette assemblée ne peut exprimer en termes assez énergiques son horreur pour l'effet immoral et désorganisateur des mesures recommandées et des résolutions adoptées aux assemblées publiques récemment tenues dans diverses parties de cette province, et que cette assemblée les désavoue comme directement opposées au sentiment de Sa Majesté et de dévouement à son gouvernement, entretenu par les loyaux sujets de toute la province."

L'assemblée loyale de Québec, eut lieu le trenteet-un juillet, sur l'Esplanade, pour protester contre les mesures séditieuses de certaines autres assemblées. Selon la Gazette de Québec, il s'était rendu sur les lieux pas moins de 8,000 personnes, dont 5,000 prirent une part active aux procédés du jour. MM. Woolsey, DeBlois, Pelletier, Lee, DeGuise, Prévost, Duval, etc., furent les principaux orateurs du jour. L'assemblée adapta des résolutions analogues à celles de Montréal. Beaucoup de personnes sur lesquelles les patriotes croyaient pouvoir compter s'étaient

Ts^ées au parti constîtutîoiinel ; elles comprenaient qu'il y aurait folie à vouloir lutter contre TAngleterre, attendu que le parti patriotique se trouvait privé de ressources, d'armes, de munitions, enfin de tout ce qui pouvait constituer même un commence* ment d'armée.

Vers la fin de juillet, arriva à Québec la nouvelle que Lord John Eussell avait déclaré aux communes, le 23 juin, que le ministère suspendrait la mise à exécution des résolutions présentées et adoptées par les deux chambres. Il espérait, disait-il, que les canadiens se convaincraient par les réflexions, et dans leurs délibérations régulières, que leurs demandes étaient incompatibles avec leur état colonial. C'était annoncer une nouvelle session des chambres ;

en effet, elles furent convoquées pour le 18 août. Lorsqu'elles s'assemblèrent, le gouverneur pria les représentants du peuple de faire eux-mêmes l'assignation du montant des revenus nécessaires pour subvenir aux besoins les plus pressants, ce que la métropole ferait sans doute sans eux, s'ils s'obstinaient dans leur première résolution. Cette nouvelle tentative ne pût ébranler la majorité des membres qui, dans son obstination fatale, vota iine adresse pour protester contre les recommandations contenues dans le rapport des commissaires. Cette adresse fut présentée au gouverneur le 26 août ; le parlement fut prorogé aussitôt après par une proclamation dont M. Papineau trouva voie copie sur son siège, à son retour dans la salle des séances.

Ces faits avaient achevé de convaincre Lord Gos-

ford que les partisans de ce chef populaire voulaient une république, et qu'ils se servaient de Tanimosit^ créée chez les canadiens par les attaques violentes et injustifiables de la minorité anglaise, pour maintenir leur influence. (Gameau, Histoire du Canada, Vol.

La clôture soudaine de la session, huit jours après son ouverture, ne laissa plus d'espérance de pouvoir arriver à un arrangement acceptable par les deux partis ; aussi les assemblées et les discours se succédaient sans interruption dans les villes et dans les campagnes.

Le gouvernement se mit à user de rigueur contre ceux qui prenaient une part marquante à ces démonstrations, et qui, étant presque tous des notables, se trouvaient investis de charges, soit dans la justice de paix, soit dans la milice ; il en destitua un grand nombre, et les remplaça par d'autres sur lesquels il croyait pouvoir compter. Le peuple fêta par des banquets et par d'autres démonstrations les magistrats et les officiers destitués, et, dans plusieurs paroisses, il contraignit à résigner leurs charges ceux qui venaient de recevoir des commissions. On leur faisait souffrir tant d'avanies que la position n'était pas tenable.

Les animosités, les querelles, les voies de fait entre patriote» et constitutionnels étaient en permanence, surtout dans les paroisses du nord de Montréal. "Des excès odieux," dit le Populaire, "s'y " commettent sur les personnes et les propriétés des *' citoyens qui ne partagent paa l'opinion de nos

" enragés, et les progrès des désordres ont été tels " que plusieurs personnes sont venues en ville " porter des plaintes à l'autorité judiciaire et de- ** mander l'assistance de la force publique."

On coupait les crins des chevaux, on brisait les clôtures, on ouvrait les étables et on chassait les animaux dans les bois, on tirait des coups de fusil dans les portes et les fenêtres ; à St. Benoît, on faillit, de cette manière, tuer un enfant. Plusieurs individus soupçonnés d'être les auteurs de ces excès furent arrêtés par des officiers de justice envoyés de la ville, et Lord Gosford promit une récompense de cent louis à ceux qui amèneraient les coupables à justice et à condamnation.

L'association des fiU de la liberté, qui s'était formée à Montréal, publia un manifeste politique rempli de menaces. Quelques jeunes gens de Québec voulurent aussi avoir leur association, mais ils ne purent réussir à avoir beaucoup d'adeptes. Ils reçurent l'avis d'un affilié de Montréal que dans les paroisses du Nord, et dans celles des rives du Eichelieu on se préparait à prendre les armes. M. Morin fut nommé chef de l'association de Québec qui faisait peu de progrès. On ne pouvait plus mal choisir, car si M. Morin était excellent pour agir sous la direction de volontés supérieures, il valait bien peu comme chef, c'était un homme doux, poli, dit notre historien, d'un goût simple et studieux, ayant plutôt la suavité de manière d'un ecclésiastique que l'ardeur emportée d'un conspirateur.

Le bruit de nos difficultés et de nos projets de

rébellion contre l'Angleterre était parvenu jusqu'en France, et à rassemblée de Laprairie, qui eut lieu vers le 15 septembre, M. de Pontoies, ambassadeur de France aux Etats-Unis, et M. de Saligny, attaché d'ambassade y étaient présents. Ils étaient, paraît-il, venus dans le pays en obéissance à un ordre secret de leur gouvernement qui leur avait enjoint de se rendre compte par eux-mêmes de la véritable situation du pays. Ils s'en retournèrent après avoir conféré avec quelques-uns des principaux chefs, et après avoir essayé de leur démontrer la folie d'entretenir une agitation aussi considérable et qui ne pouvait aboutir qu'à la guerre civile, à laquelle ils n'étaient nullement préparés.

Comme on l'a vu plus haut, les paisibles habitants du comté des Deux-Montagnes, harcelés par les patriotes et en butte à des mauvais traitements continuels, étaient allés demander protection à la justice ; la chose fut rapportée au gouvernement qui crut devoir donner des armes à des hommes dignes de confiance, pour maintenir la paix et le bon ordre. Cette mesure de rigueur n'empêcha pas les partisans extrêmes du mouvement de convoquer lundi, le 23 octobre, une grande assemblée à St. Charles de Eichelieu. A cette assemblée s'étaient rendus en grand nombre des habitants des comtés de Eichelieu, de St. Hyacinthe, de Eouville, de Yerchères, auxquels vinrent se joindre ceux du comté de l'Acadie ; c'est ce qu'on nomma plus tard les six comtés confédérés. Il y avait là des membres de la chambre, des miliciens armés commandés par quelques officiers desti-

tués, des hommes appartenant aux professions libérales, etc., etc. On voyait en grand nombre des bannières et des insignes, sur lesquelles on lisait des inscriptions dans le genre de celles que nous avons déjà mentionnées. L'assemblée se composait de plus de 2,000 personnes.

Le Dr. Nelson fut appelé à la présidence, MM. Papineau, Nelson, Viger, Lacoste, Côté, Brown, Giraud, prirent successivement la parole. M. Papineau fut comparativement modéré dans son langage ; il recommanda de ne pas prendre les armes, mais de s'en tenir à une résistance toute constitutionnelle et de combattre l'Angleterre en achetant rien d'elle. M. Papineau s'aperçut alors, mais trop tard, qu'il n'était plus en son pouvoir de maintenir le peuple dans les bornes de la légalité. Le Dr. Côté fut d'une violence extrême ; il dit qu'on avait envoyé assez de pétitions et de réclamations au gouvernement, et qu'il était temps de lui envoyer des balles. M. Malhiot, homme considéré, s'était rendu à l'assemblée pour y exposer ses vues et ses sentiments qui ne s'accordaient guère avec ceux des agitateurs, les auditeurs ne voulurent pas le laisser parler et le chassèrent de la tribune.

Des patriotes avaient arboré un bonnet de la liberté au bout d'une perche, et plusieurs d'entr'eux portaient le bonnet phrygien. Quelques-uns voulaient proclamer l'indépendance sur le champ, mais la majorité s'y opposa. Le Dr. Nelson prétendit qu'on avait assez temporisé et qu'il était temps d'agir. Si l'on en croit le Dr. O'Callaghan, ni lui, ni M.

Papineau n'avaient alors Tidée que l'agitation finirait par la prise des armes. Voici ce qu'il écrivait à M. Garneau, en juillet 1852, alors que ce dernier mettait la dernière main à la deuxième édition de l'Histoire du Canada : " Si vous êtes pour blâmer le " mouvement, blâmez alors ceux qui l'ont com- " ploté et contrôlé, et qui doivent en être tenus " responsables dans l'histoire. Quand à nous, mon " ami, nous fûmes les victimes et non les conspira- " teurs, et, serais-je sur mon lit de mort, je décla- " rerais devant Dieu que je n'avais pas plus d'idée •* de mouvement ou de résistance, quand je laissai " Montréal pour me rendre sur les bords de la " rivière Richelieu, avec M. Papineau, que j'ai main- " tenant celle de devenir évêque de Québec. J'ajoute " que M. Papineau et moi, nous nous cachâmes " dans une maison d'habitant, dans la paroisse de " St. Marc, de crainte que notre présence ne vint à " alarmer cette localité et ne fut un prétexte à quel- " qu'acte de témérité. Je voyais aussi clairement " que je le vois aujourd'hui que le pays n'était pas " préparé."

Mais pour revenir à l'assemblée de St. Charles, elle adopta une série de résolution qui servirent de base à un appel au peuple ou manifeste insurrectionnel très-long qui fut imprimé et répandu partout. En même temps que cet écrit séditieux était envoyé dans toutes les directions de la, province, Monseigneur Lartigue, évêque-auxiliaire de Monseigneur Signaï, à Montréal, adressait à ses diocésains, en date du 24 octobre, un mandement dans

lequel il engageait les fidèles à obéir au pouvoir établi; le langage de Tévêque de Montréal était modéré et empreint de cette charité évangélique qui caractérise les autorités ecclésiastiques dans les temps d'agitation populaire,

" Depuis longtemps, N. T. C. F.," disait Tévêque, nous n'entendons parler que d'agitation, de révolte même, dans un pays toujours renommé jusqu'à présent pour sa loyauté, son esprit de paix, et son amour pour la religion de ses pères, ** On voit partout les frères s'élever contre leurs frères, les amis contre leurs amis, les citoyens contre leurs concitoyens, et la discorde d'un bout à l'autre de la province, semble avoir brisé les liens ** de la charité qui unissait entr'eux les membres d'un même corps, les enfants d'une même église, du catholicisme qui est une religion d'unité. " Encore une fois, nous ne vous donnerons pas notre sentiment comme citoyen sur cette question " purement politique, qui a droit ou tort entre les " diverses branches du pouvoir souverain. Ce sont " de ces choses que Dieu a laissé aux disputes des ** hommes ; mais la question morale, savoir, quels " sont les devoirs d'un catholique à l'égard de la " puissance civile établie et constituée dans chaque " état ; cette question religieuse, dis-je, est de notre

" ressort et de notre compétence

" Ne vous laissez donc pas séduire, si quelqu'un ** voulait vous engager à la rébellion contre le gou- " vemement établi, sous prétexte que vous faites " partie du peuple souverain ; la trop fameuse con-

" vention nationale de France, quoique forcée d'ad- " mettre la souveiaineté du peuple, puisqu'elle lui ** devait son existence, eut soin de condamner elle- '^ même les insurrections populaires, en insérant dans ^' la déclaration des droits, en tête de la constitution " de 1795, que la souveraineté réside non dans une ^' partie, ni même dans la majorité du peuple, mais " dans ^universalité des citoyens.

Or, qui oserait dire que, dans ce pays, la tota- " lité des citoyens veut la destruction de son gou- *' vemement? **

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