CHAPITRE m
Kencontre entre les fils de la liberté et le doric club.^ Enlèvement des prisonniers Desmarais et Davignon.— Batailles de St. Denis, St. Charles et St. Eustache.
' Comme on Ta vu plus haut, les jeunes gens du parti de la réforme s'étaient réunis en association politique, sous le nom de^ de la liberté; de leur côté ceux du parti constitutionnel ou bureaucrates (comme on les appelait alors) avaient aussi leur société qui portait le nom de doric club. Ces deux sociétés politiques, qui devaient être les premiers acteurs du drame sanglant de la rébellion, se trouvaient à Montréal.
Le 7 novembre au matin, les JUs de la liberté étaient réunis dans la cour de Tauberge Bonacina, situé dans la grande rue St. Jacques.
Quelques constitutionnels s*étant arrêtés au dehors, dans la rue, les JUs de la liberté sortirent de la cour
en maâfie, et les assaillirent à coup de pierres et de bâtons ; il fut aussi tiré un coup de pistolet, et une balle entra dans la manche de Thabit d'un charpentier, nommé Whitelow. Un constitutionnel s'approcha aussitôt de M. T. S. Brown, qui prenait une part très-active à Taffaire, et lui dit qu'il le tenait responsable des coups de feu, sur quoi M. Brown leva son bâton pour le frapper, mais le coup fut paré ; puis un autre constitutionnel frappa M. Brown et le jeta à terre. Un nommé Hoofsletter, constitutionnel, qui accourut pour séparer les combattants et protéger M. Brown, fut très-maltraité par loajils de la liberté, et sans l'intervention d'un autre constitutionnel, M. Brown n'en aurait pas été quitte pour les blessures très-graves qu'il avait reçues.
Les jfUs de la liberté poursuivirent alors ^ loyaux, qui n'étaient qu'une douzaine, le long de la rue St. Jacques, lançant une grêle de pierres dans toutes les directions. Ils brisèrent, en passant, les fenêtres de la maison du Dr. Eobertson, et celles de quelques autres demeures. Ils descendirent la rue St. Fran. çois-Xavier, et entrèrent dans la rue Notre-Dame, en continuant de lancer des pierres. Deux hommes inoffensifs, étant entrés dans le magasin de M. Bradbury, les fenêtres et les portes furent brisées, et quelques pierres pénétrèrent même dans l'intérieur des appartements.
De la rue Notre-Dame ils entrèrent dans, la rue St. Jacques, où ils furent rejoints par d'autres des leurs ; mais là ils rencontrèrent le dorie dvb, qui avait été prévenu des voiea de fait des patnotes^ et
qui venait à leur rencontre. A la vue du donc club, qui était nombreux, leajiîs de la liberté s'enfuirent précipitamment par la rue St. Laurent. Ils furent dispersés après un combat de peu de durée au coin de la rue Dorchester. Les combattants n'avaient aucune arme à feu, mais seulement des haches et des bâtons, quelques-uns portaient des épées ; personne ne fut tué, mais beaucoup furent gravement blessés.
Le doric dub et les loyauk se promenèrent ensuite dans les principales rues de la ville, cherchant à rencontrer les JUa de la liberté. En passant près d'une maison, sur la rue Dorchester, où ils avaient coutume de se réunir, ils y entrèrent, y firent des recherches, et trouvèrent trois fusils, dont un à sept canons (Populaire) t un autre à deux, et la bannière de l'association qu'ils remirent aux autorités.
En passant devant la maison de Joshua Bell, rue Notre-Dame, ils manifestèrent leur mécontentement contre lui, en Ifinçant des pierres dans la maison ; celui-ci ouvrit une fenêtre et tira son fusil qui rata deux foi3. Vers une heure de l'après-midi, le riot act (acte de l'émeute) fut lu, et le régiment royal fut appelé sous les armes ; il parada par les rues, soutenu par l'artillerie légère, mais on n'eut pas besoin de leurs services contre les rebelles qui avaient tous disparus. Il est assez singulier, dit le Populaire^ de voir ces troupes sous la conduite de MM. Desrivières et Donegani, membre^ctifs du comité central permanent, venir protéger la maison de M. Papineau dont les partisans devaient les jeter à la rivière. C'est la
seconde , fois que les soldats lui rendent ce service. En effet, on eut beaucoup de peine à empêcher que sa maison ne fut démolie par la foule irritée, qui mit les fenêtres et les jalousies en pièces.
Les bureaux du Vendicator (feuille ultra-patriote) n'en furent pas quittes à aussi bon marché ; presses, caractères, papiers, en un mot, tout le matériel de Timprimerie fut brisé et jeté dans la rue ; on estima alors les dommages à quinze cent louis ; le régiment royal fut salué par des acclamations, et le colonel Maitland, qui le commandait, fit des arrangements judicieux pour prévenir toute surprise, tout coupde-mains ; des magistrats, avec des troupes sous leurs ordres, stationnèrent au faubourg St. Laurent, sur la place-d'armes et au faubourg Québec; des patrouilles parcoururent les rues, sans interruption, .pendant toute la nuit.
Ce commencement d'hostilité, et le ton toujours de plus en plys agressif des journaux patriotiques forcèrent le gouvernement à lancer des mandats d'arrestation contre un grand nombre des principaux acteurs, et contre les chefs du parti canadien, et en particulier contre MM. Papineau, Nelson, O'Gallaghan et Morin, qui se dérobèrent aux pour^ suites en se cachant chez des particuliers. M. Morin se réfugia dans les bois, derrière St. Michel, sa paroisse natale.
Parmi les personnes contre lesquelles des mandats avaient été lancés se trouvaient deux respectables citoyens de St. Jean d'Iberville, M. Dermarais et le Dr. Davignon. On envoya pour les arrêter un
détachement de la cavalerie volontaire de Montréal, sous le commandement du capitaine Moulton. Le détachement s'empara des deux prisonniers, et les conduisit, enchaînés, par un chemin plus long, sur les bords de la rivière Chambly, pour les ramener à Montréal. Cet étalage de force militaire, pour arrêter deux hommes seulement, était déployé pour frapper de terreur les populations au milieu desquelles le convoi devait passer ; mais le but ne fut pas atteint, car cela ne servit qu'à les exaspérer davantage. Aussi arrivés près de Longueuil, les militaires furent arrêtés dans leur marche triomphale ; ua parti considérable d'habitants de la paroisse s'étaient organisés pour délivrer les prisonniers j ils se placèrent derrière une clôture de la grande route, par oh la cavalcade devait passer. Les cavaliers avaient traversé toutes les parties du Digtrict de Montréal, que l'on considérait comme les plus agitées et les plus en état d'insurrection ; déjà ils se flattaient de l'heureuse issue de leur entreprise, quand tout à coup, un homme sans arme surgit près de la voiture^ sauta à la bride des chevaux, et ordonna au conductetir d'arrêter. La voiture contenait, outre les prisonniers, deux gardiens et un constable du nom de Malo ; ce dernier tira \m coup de fusil sur l'homme qui arrêtait les chevaux, il ne fut pas touché et répéta impérieusement son ordre d'arrêter ; pendant ce temps-là, les balles tirées par ceux qui se tenaient derrière la clôture sifflaient aux oreilles des cavaliers, qui jugèrent à propos de prendre la fuite à travers les champs, en laissant les-
prisonniers dans la voiture renversée par les efforts désordonnés des chevaux effrayés par le bruit des coups de feu.
Le parti de cavalerie arriva à Montréal tout effrayé et en déroute complète; le commandant rapporta que tout le District qu*il avait parcouru était en feu, que les habitants avaient pris les armes en masse." Le lendemain matin, on envoya le Lieutenant-Colonel Witherall, les capitaines Glasgow et David, de la cavalerie dé Montréal, avec un détachement de troupes ; ils avaient ordre de passer par la place où Tescarmouche de la veille avait eu lieu, et de se rendre jusqu'à Chambly, afin d'intimider les habitants. Le détachement était accompagné du shérif de Montréal et de deux magistrats.
Le principal foyer de Tinsurrection se trouvait être au ^d de Montréal, sur les bords de la rivière Richelieu ; c'est là aussi que se trouvaient les chefs accusés de haute trahison, et sous le coup de mandats d'arrestation. Aussi l'autorité civile se croyant impuissante à reprimer la rébellion dans ce foyer, arma de son pouvoir le commandant des forces. Sir John Colbome. Celui-ci renforça le détachement de Witherall, et lui ordonna de se rendre jusqu'à St. Charles, sur la rivière Bîchelieu, pour maintenir les patriotes dans l'ordre, et au besoin les disperser par les armes, au cas d'hostilités de leur part. Il confia au' Lieutenant-Colonel Gore le commandement d'un autr0 détachement, qui consistait en quatre colonnes d'inféuûterie, une compagnie d'artilleurs avec une pièce de campagne et un piquet de cavalerie. Ces
soldats partirent de Montréal le 22 novembre et descendirent à Sorel, dans le bateau à vapeur appelé " Le St. George," ils débarquèrent à dix heures du soir, se mirent en marche pour St. Charles, par une pluie battante et des chemins affreux ; ils avaient six lieues à parcourir.
M. Cayley, curé de Sorel, avait envoyé par un courrier, une lettre au Grand- Vicaire Demers, alors à St. Denis, pour le prévenir de l'arrivée des troupes. Ce dernier communiqua la nouvelle aux insurgés qui lui demandèrent de leur fournir, avec l'argent de la fabrique, les moyens d'acheter des armes et munitions ; mais le curé, au lieu de répondre à ceux qui lui avaient été députés à cette fin, sortit de son presbytère, et du haut de la galerie, déclara aux rebelles assemblés que cela était impossible, et que de son gré il ne leur livrerait jamais cet argent dont au reste il n'était pas le maître.
Les insurgés furent encore prévenus par un incident se rapportant à l'organisation des forces militaires envoyées contre eux. Après le départ des troupes de Montréal pour Sorel, le Lieutenant Weir, du 32ème Eégiment, fut envoyé de Montréal par terre, pour aller porter des nouvelles au colonel Gore ; en arrivant à Sorel il trouva les troupes déjà parties, et il loua une voiture pour aller rejoindre le commandant ; mais comme ce dernier avait évité St. Ours, en passant par un endroit appelé le Potau-beurre, et que le lieutenant Weir avait pris un chemin plus court, il ne rencontra pas le détachement, et arriva à St. Denis à deux heures du matin.
Il fut arrêté par la garde du bas de la paroisse^, et conduit devant le Dr. Nelson.
Quand le lieutenant se vit en présence du Docteur, et entouré des révoltés en nombre considérable, il demanda en anglais : " Qu'allez-vous faire de moi ? "
" Ce que nous allons faire de vous," répondit le Dr. Nelson, " nous allons vous respecter, vous traiter " en gentilhomme, comme nous voudrions qu'on " nous traitât nous-mêmes dans une occasion sem- " blable. Yoms allez demeurer notre prisonnier jus- " qu'après la bataille, qui est imminente; mais " j'exige votre parole d'honneur que vous ne ten- " terez pas de nous échapper et de nous trahir. Si vous essayez de fuir, je ne réponds plus de vous, et qui plus est, je donne ordre à mes soldats de " vous fusiller."
Afin de ne pas le laisser assister au combat, M. Nelson ordonna qu'on le conduisit au camp de St. Charles, sous la garde de deux hommes; mais à peine parti, il tenta de s'échapper près du couvent de St. Denis. Les révoltés firent tout en leur pouvoir pour le détourner de ce dessein, mais ce fut en vain, il sauta en dehors de la voiture, pour aller rejoindre les troupes ; comme il était retenu par une corde, il ne fut pas difficile de l'atteindre et de le frapper, ce que ses gardes firent avec leurs sabres. Ils lui infligèrent des blessures qui le firent tellement souffrir qu'il demanda en grâce d'être achevé, ce que voyant un des gardes, il lui déchargea son fusil dans la tête.
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Comme les troupes étaient attendues d'un moment à Tautre, les rebelles avaient demandé à Madame St. Germain de se retrancher dans sa maison, spacieux édifice en pierre, à deux étages. Cette Dame y avait consenti, après avoir enlevé son ameublement.
Enfin, vers neuf heures du matin, les troupes arrivèrent à St. Denis. De suite on sonna le tocsin, et 7 à 800 rebelles se trouvèrent réunis; ils étaient mal armés, n'ayant à peu près qu'une centaine de fusils, les autres avaient po\ir armes des sabres, des faulx. Les uns, au nombre d'une centaine, se retranchèrent dans la maison de Madame St. Germain, d'autres se réunirent par pelotons dans les environs, d'autres enfin partirent pour le camp de St. Charles. Le succès parut alors incertain au Dr. Nelson, il engagea M. Papineau qui se trouvait en sa demeure avec le Dr. O'Callaghan à ne point sortir pour ne pas compromettre sa vie. " Ce n'est pas en combat- " tant," lui dit-il, " que vous serez le plus utile, " nous aurons besoin de vous plus tard." Ainsi, M. Papineau qui s'était opposé à la prise des armes, à l'assemblée des six comtés, se trouva emporté par le mouvement, sans pouvoir exposer sa vie, malgré les reproches sévères, comme il le fit remarquer au Dr. Nelson, qu'on pourrait lui faire plus tard, s'il s'éloignait dans un pareil moment. (*)
(*) Papineau et Nelson, Blanc et Noir, brochure avec affidavit publiée à Montréal par les pregseg de V Avenir^ en 1848. Maintes fois on a discuté la question de savoir si M. Papineau s'est enfui du champ de bataille, de son propre mouvement ou sur l'ordre de M. Nelson. Les difficultés survenues plus tard entre ces deux chefs ont £Eiit avancer
Les rebelles commencèrent le feu par une décharge de mousqueterie sur l'avant-garde des troupes ' qui se trouvaient dans une coulée ; elle essuya ce feu sans perte, puis toutes les troupes marchèrent de Tavant et s'emparèrent d'une grange et de quelques maisons voisines. Elles ouvrirent un feu de mousqueterie et d'artillerie sur les insurgés et sur la maison de Madame St. Germain ; un boulet lancé fit sa trouée dans le mur, et tua du coup Dudevoir, Bouthillet et St. Germain, trois des plus braves insurgés. Un nommé Minet qui fit son apparition dans une fenêtre de la même maison fut tué par une balle.
Mais la canonnade et la mousqueterie faisaient peu d'effet, le colonel Gore voyant cela ordonna au capitaine Markham d'aller s'emparer d'une distillerie appartenant à MM. Nelson et Marchesseau, où à peu près vingt-cinq insurgés étaient réfugiés et faisaient beaucoup de mal à ses troupes ; mais ce fut en vain qu'on essaya de les déloger, un feu bien nourri décima la compagnie et blessa mortellement Markham; l'assaut fut abandonné.
Cependant, un peu après midi, des gens de St. Eoch, de Contre-Cœur et dé St. Ours vinrent se joindre aux insurgés qui, avec ce nouveau renfort,
des assertions contradictoires ; mais si les renseignements que nous tenons d'un partisan dévoué de M. Papineau, qui a subi la peine de la déportation, sont vrais, il n'y a point de doute que M. Papineau s'est enfui de la demeure du Dr. Nelson qui, tout en voulant conserver les jours de M. Papineau, lui avait enjoint de rester dans sa maison où il ne courrait aucun danger.
résolurent de tenter de chasser les troupes. Ils attaquèrent les soldats qui se trouvaient dans la grange et en arrière avec tant de fureur qu'ils parvinrent à les déloger, en leur faisant subir des pertes considérables ; le reste de la force divisée par détachement fut aussi vivement attaqué, et après un combat de six heures, le colonel Gore fut forcé de retraiter et d'abandonner la victoire aux rebelles qui le poursuivirent jusqu'à l'entrée de St. Ours, après s'être emparé de sa pièce de campagne et avoir fait quatre blessés prisonniers. '
D'après un témoin occulaire, (*) qui fut aussi au nombre des combattants, le nombre des soldats tués, tant pendant l'action que pendant la poursuite, aurait été de trente; mais il n'en fut trouvé que trois, les autres ayant été jetés dans la rivière. Trois canadiens furent tués pendant la poursuite, ce qui porte à sept le nombre de mort ; parmi lesquels se trouvait M. Ovide Perreault, membre du parlement, qui reçut un coup de feu mortel dans la maison de M. Fleury Deschambault
(*) M. Joseph Page, ancien et respectable marchand de St. Denis, véritable type de ces braves et honnêtes canadiens des temps passés, que nous a si bien peints M. De Gaspé, dans son admirable type du père Chpuinai-d, de qui nous tenons la plus grande partie des détails de cette journée, était au nombre des combattants. Il nous racontait que lorsque les secours des paroisses environnantes arrivèrent, il sortit de la maison de Madame St. Germain, pour aller combattre au dehors ; les troupes tirèrent sur lui, une balle le frappa à la poitrine et il ne dut la vie qu'à la précaution qu'il avait eu de se mettre une cuirasse d'un nouveau genre : quelques mains de papier à envelopper qu'il s'était attaché sur la poitrine.
Les troupes ainsi chassées de St. Denis durent se rendre à Sorel comme elles étaient venues; on comptait sur le vapeur Varennes, le capitaine avait reçu ordre de remonter le Richelieu pour rejoindre les troupes avec des provisions et des munitions, mais à St. Ours il fut attaqué par la populace et forcé de retourner à Sorel.
Les soldats blessés à St. Denis reçurent les soins les .plus attentifs de la part du Dr. Nelson, ce qui n'empêcha pas Tun d'eux, un sergent, de mourir des suites de ses blessures dans la soirée du jour du combat.
L'autre expédition commandée par le colonel Witherall avait laissé son camp de Chambly en même temps que le colonel Gore partait de Sorel pour St. Denis. Le détachement était beaucoup plus considérable ; il consistait en quatre compagnies du régiment royal, deux du 66ème, deux pièces d'artillerie, un piquet de cavalerie. Les difficultés de la marche pendant la nuit, p£ir un temps pluvieux et des mauvais chemins retardèrent considérablement les troupes, en sorte qu'elles arrivèrent à Rouville, distant de sept milles de St. Charles, dans la matinée du lendemain. A Eouville, le pont avait été coupé, en sorte qu'on dût camper là pour la nuit et passer le lendemain, à cette même place, pour faire reposer les troupes et obtenir des informations précises sur le camp de St. Charles oii les rebelles étaient retranchés.
Le 25 novembre, le détachement qui avait reçu du renfort par l'adjonction d'une compagnie du régi-
tnent royal stationné à St. Jean, qui Tavait rejoint, arriva à St. Chîtrles vers deux heures de Taprès-midi ; il reçut quelques coups de fusils avant de parvenir aux retranchements des insurgés. Ces retranchements étaient fonnés d'arbres renversés recouverts en terre, et appuyés à la maison seigneuriale de M. Bebartzch ; cette maison que les patriotes voulaient démolir à l'assemblée de St. Charles, avait été con vertie en forteresse et percée de meurtrières, le tout formait les deux côtés d'un quarré depuis la rivière jusqu'à une colline en arrière. En dedans de ces fortification&r se trouvaient réunis 4 à 500 hommes, la plupart sans armes comme ceux de St. Denis ; ils étaient sous le commandement de T. S. Brown. Le Dr. Nelson, après sa victoire sur le colonel Gore, avait été lui offrir ses services avec ses patriotes, mais il lestait refusés, sous le prétexte qu'il ne pouvait pas les nourrir. Ce même Brown fut le premier à prendre la fuite au commencement de l'attaque, laissant M. Marchesseau à la tête des insurgés ; ces derniers avaient deux pièces de canon qui ne leur furent d'aucune utilité. Le colonel Witherall tourna les retranchements, prit possession de la colline sur laquelle il plaça son artillerie et enveloppa les deux côtés de la fortification, de manière à ne laisser aux rebelles d'autres issues que la rivière; alors il leur donna l'attaque et par les canons et par la mousqueterie. Les insurgés répon dirent à l'attaque par un feu tellement bien nourri qu'ils jetèrent pendant un instant la confusion parmi les troupes, mais la force de la discipline et la supé-
— sonorité de leur armement les firent bientôt triompher de ce premier échec. On tirait ainsi de part et d'autre pendant quelque temps, et la victoire restait indécise, lorsque les coups répétés de Tartillerie parvinrent à renverser les retranchements peu solides qui protégeaient les insurgés, ce qui sema la division dans leurs rangs et ils se hâtèrent de chercher leur salut dans la fuite. Comme ils s'échappaient en masse compacte, le commandant fit ^charger ses troupes à la baïonnette, et il se fit un massacre considérable des insurgés : à peu près cent vingt-cinq tombèrent sur le champ de bataille ; le nombre des blessés fut d'une quarantaine et autant de prisonniers. Après la victoire de Witherall, celui-ci brûla le camp et tout ce qu'il contenait, ainsi que quelques maisons voisines, épargnant toutefois celle de M. Debartzch.
La veille du combat il y^ait un bien plus grand nombre d'insurgés, mais comme ils manquaient de provisions et d'armes, beaucoup d'entre eux s'en étaient retournés dans leurs demeures, persuadés qu'ils seraient plutôt nuisibles qu'utiles. ^
Le 28 novembre, on procéda aux funérailles de ceux qui étaient tombés durant la bataille ; ce fut une scène de désolation indescriptible ; le nombre n'en fut pas cependant considérable, parce que beaucoup avaient été jetés à la rivière et d'autres avaient été ensevelis sous les décombres \ ainsi Tannée suivante on trouva trois cadavres sous les décombres d'une cheminée qui était tombée lors de l'incendie de quelques maisons, ordonné par le colonel Witherall.
On raconte que le colonel Malhiot qui était de
garde avec quatre hommes, au bas de la paroisse, se rendit coupable d'une imprudence ; eut-il agi autrement il aurait épargné beaucoup de sang. Sir John Colborne, en apprenant la défaite à St. Denis, avait résolu d'ordonner aux troupes qui se trouvaient dans les localités en révolte de retraiter immédiatement sur Montréal ; il avait envoyé un ordre en conséquence au colonel Witherall par deux courriers portant la même dépêche, afin que si Tun tombait au pouvoir des ennemis l'autre put au moins se rendre à destination et remettre la dépêche dont il était le porteur. Mais les deux courriers auxquels on n'avait pas donné ces explications, partis quelque temps l'un après l'autre, s'étaient rejoints en route et étaient arrivés ensemble à l'entrée de St Charles ; tous deux furent arrêtés par M. Malhiot qui les fouilla, s'empara de leurs papiers, et après en avoir pris communication, au lieu de leur permettre d'accomplir leur mission, les retint prisonniers et détruisit leurs dépêches. Si le colonel WitheraÛ eut reçu cet ordre, nul doute qu'il n'eut effectué sa retraite, non sans danger de se voir attaqué et peutêtre battu par les rebelles de St. Denis et des autres paroisses.
Le commandant et ses troupes victorieuses furent arrêtés un instant à la Pointe-Olivier par un parti de patriotes qui essayèrent de leur couper la route ; mais ce fut en vain, ils furent dispersés et les troupes continuèrent leur chemin et entrèrent à Montréal avec tous les honneurs d'un triomphe romain. La procession fut organisé régulièrement,
deux cayalieis portaient l'arbre de la liberté avec un bonnet, c'était un trophée enlevé à St. Charles; Tarbre portait sur une planche transversale Tinscription suivante: "-4 Papineau, par ses concitoyens reconnaissants ; " les artilleurs traînaient les deux petits canons pris sur les patriotes à Tescarmouche de la Pointe-Olivier.
Cependant, depuis sa défaite, le colonel Gore était resté avec son détachement à Sorel attendant des ordres. Il reçut de nouveau renfort des forces disponibles à Montréal : deux pièces de canon, cinq compagnies d'infanterie et un escadron de cavalerie, ce qui, avec ses propres troupes, formait une force formidable qui avait ordre de marcher sur les paroisses en révolte. Les insurgés de St. Denis reçurent Tavis de cette invasion prochaine par le curé de Sorel ; alors ils dirent au Dr. Nelson de prendre la fuite, et que quant à eux ils ne voulaient plus opposer de résistance à l'armée régulière ; d'ailleurs, quand ils le voudraient ils ne pourraient pas, n'ayant ni armes ni munitions.
Un exprès fut envoyé au-devant des troupes, pour détourner le commandant de mettre le feu au village ; le major Eeed, auquel il s'adressa, lui répondit que cela ne se pouvait pas, qu'il fallait que les propriétés des rebelles fussent détruites, en sorte que les troupes continuèrent leur marche sur St. Denis. En passant à St. Ours, ils firent deux prisonniers, M. L. Dorion, membre du parlement, et M. Louis Mage, capitaine de milice ; tous deux furent envoyés, sous escorte, à
la prison de Montréal, comme coupables de hautetrahison.
En entrant à St. Denis, ils trouvèrent le village désert, tous, hommes, femmes et enfants, avaient abandonné leurs demeures et s'étaient réfugiés soit dans les bois, soit dans les paroisses situées de Tautre côté de la rivière, en sorte que les troupes n'éprouvèrent aucune diflBlculté à accomplir leur œuvre de dévastation. Les soldats pillèrent les maisons privées du Dr. Nelson, de M. Deschambault, celles des capitaines Jalbert et Chamard, de M. Charles Olivier, (*) et y mirent le feu. Ils brûlèrent également une cinquantaine d'autres bâtisses. Comme dans toutes les guerres civiles où les citoyens combattent contre leurs concitoyens, les volontaires se montrèrent beaucoup plus ardents au pillage que les troupes régulières. Le colonel Gore continua sa marche jusqu'à St. Charles, en laissant des piquets de soldats le long de sa route.
En pillant la maison du Dr. Nelson, on avait saisi ses papiers, parmi lesquels se trouvait une lettre de M. Papin«au, dans laquelle, parlant des insurgés du Haut-Canada, il disait : " Je vois qu'il " en est d'eux comme de nous, sans que nous
" nous soyions concertés Les jeunes gens
'^ achètent des armes et s'exercent à s'en servir. " L'excitation est grande. Us veulent envoyer une " députation de sept membres à une convention,
(•) M. Olivier avait épousé la fille de M. Bourdages, le vieux patriote du commencement de l'ère constitutionnelle.
" ou, comme ils appellent cela, un congrès des deux " provinces, dans lequel on préparera un projet de " constitution purement démocratique ; on dira en- " suite à l'Angleterre que c'est ce que nous devons " avoir sous son administration, si elle veut nous " rendre justice, ou si elle ne nous l'accorde pas ** nous l'obtiendrons malgré elle. Quand à moi je " suis d'opinion que la non-consommation des objets *' d'importation et l'agitation qui rendra la colonie " très-onéreuse à l'Angleterre parce qu'elle sera " obligée d'augmenter le nombre de ses troupes ici, " et à cause de la diminution de son commerce, ces " mesures sont de beaucoup la meilleure politique à " poursuivre. Continuez donc à l'activer le plus " vigoureusement que vous le pourrez."
Quelques jours après les combats de St. Denis et de St. Charles, c'est-à-dire le 5 décembre (1837), la loi martiale fut proclamée dans le District de Montr réal ; le lieutenant-général Sir John Colborne, fut chargé de la mettre à exécution. Par quatre autres proclamations, le comte Gosford promettait mille louis de récompense pour l'appréhension de M. Papineau, cinq cents louis poux celle de -ceux qui avaient été cause de la mort du lieutenant Weir, la même somme pour l'arrestation de dix insurgés à la tête desquels se trouvait le Dr. Wolfred Nelson (*) ; cent louis étaient aussi promis pour l'arres-
(*) Les neuf autres étaient T. S. Brown, de Montréal, E. B O'Callaghan, Cyrille-Hector Côté, de Napierville, J. T. Drolet, de St. Marc, J. G. Girouard, de St. Benoit, W. H. Scott, de St. Eustache, Edouard E. Rodier, ces cinq
tation des deux prisonnieis Desmarais et Darignon, délivrés quelques jours auparavant à Longueil, et pour celle de sept autres (*) personnes compromises dans la rébellion. Déjà quarante-cinq détenus politiques se trouvaient dans la prison de Montréal, et onze dans celle de Québec.
Cependant, la population s'apercevait de la folie de vouloir entrer en lutte avec Tautorité ; elle avait appris par les journaux les combats de St. Denis et de St. Charles et la défaite des insurgés dans cette dernière paroisse, en outre Tévêque Signai" avait publié (29 novembre) un mandement engageant ses diocésains à garder la paix et à respecter l'autorité comme l'enseigne la doctrine catholique. Il j eut donc un grand nombre d'assemblées dans toutes les parties de la province, dans lesquelles les citoyens protestaient contre l'insurrection et de leur fidélité au gouvernement britannique ; mais en même temps ils déclaraient qu'ils n'entendaient pas se désister de leurs droits et renoncer à leur demande de redressement des griefs dont le pays se plaignait depuis longtemps. On songea aussi à demander une nouvelle convocation des chambres, MM. Lafontaine et Leslie furent députés à cette fin auprès du gouverneur à Québec, mais il était trop tard, les
derniers membres da parlement, Amnry Girod, suisse, et le Dr. Chénier, tous deux de St. Eustache.
(•) Julien Gagnon, de l'Acadie, Pierre Amyot, de Verchères, Timothée Franchère, de la Pointe-Olivier, Louis Perreault, de Montréal, Alphonse Gauvin, Louis Gauthier, Rodolphe DesRivières, aussi de la ville de Mçntréal.
soulèvements et les prises d'armes, partielles il esi> vrai, rendaient la chose impossible, puis une quinzaine de députes se trouvaient sous Taccusation de haute trahison. Lord Grosford refusa.
La rébellion était vaincue sur les bords de la rivière Eichelieu. Un autre parti d'insurgés composé d'américains et de canadiens, sous le commandement de Gagnon, de TAcadie, avait été dispersé à un endroit appelé Four Comersy sur les bords du lac Champlain, près de la frontière.
Restait à soumettre St. Eustache et les paroisses environnantes, au Nord de Montréal. Les rebelles étaient commandés là par le Dr. Chenier et un Suisse étranger au pays, nommé Amury Girod, ils avaient enlevé de force aux sauvages des Deux-Montagnes, leurs fusils et deux canons. Ils s'étaient réunis en grand nombre de Ste. Scholastique, St. Benoit et avaient marché vers St. Eustache ; là ils s'emparèrent, par la force, du couvent et s'y retranchèrent. Le curé de St.Eustache, M. Paquin, M. Scott, membre du pjtrlement, un des principaux agitateurs du comté des Deux-Montagnes, M. Decelles, vicaire de M. Paquin s'efforcèrent d'engager les paysans à retourner dans • leurs foyers, ce qu'ils firent presque tous. Mais d'autres, et en grand nombre, venant du Grand- Brûlé, de St. Martin, et même de St. Laurent, les remplacèrent, en sorte que depuis le 29 novembre il y avait dans la paroisse de St. Eustache un nombre de rebelles variant de 4 à 800, vivant d'extorsion et de rapine, au grand détriment des marchands et des fermiers.
Les insurgés, dit un témoin oculaire, (*) faisaient alors du pillage leur principale occupation, ils allaient dans toutes les fennes, mettaient à contribution tous * ceux qui ne marchaient pas avec eux, et de gré ou de force, ils s'emparaient de tout ce qu'ils avaient de mieux en bétails, chevaux, voitures, etc., etc. La plupart de ces soldats de nouvelle fabrique ne reconnaissaient d'autres lois que leurs désirs, ils s'emparaient des boissons fortes qu'ils trouvaient chez les marchands et s'enivraient du matin au soir ; souvent même ils ne se contentaient pas de piller des boissons, ils enlevaient les meubles et tout ce qu'ils trouvaient à leur convenance, et lorsqu'ils étaient dans l'ivresse ils accompagnaient le pillage des insultes les plus grossières. Ces hommes ne reconnaissaient aucune règle, ils se croyaient maîtres de faire tout ce qu'ils leur plairaient. Les chefs, et surtout Girod les avaient engagés dans cette voie déplorable ; de eelte manière ils attiraient à leur camp un grand nombre d'habitants qui, ne redoutant aucun danger, venaient jouir de la bonne vie que le camp leur ofiBrait, car pour les garder à St. Eustache on les gorgeait de . viandes et de boissons, les soldats s'habillaient et se chaussaient aussi par le pillage. Outre tous ces • avantages, les chefs promettaient encore à leurs soldats le choix des plus belles terres, aussi l'absolu-
(*) Le Révérend M. Paquin, autettr da Journal histoliqne des événements arrivés à St. Eustache pendant la rél>eIlion. On doit d'autant plus ajouter foi aux récits de M. Faquin qu'ils sont confirmés par la presse impartiale du temps et que M. Faquin ne cachait pas ses sympathie» en faveur de l'insurrection.
tion {sic ! ) des dîmes et des rentes seigneurialeSr Ces promesses et la vie que Ton menait aux camps avaient attiré un grand nombre d'habitants, il n'y en avait que très-peu de St. Eustache en activité d'insurrection.
Il est certain aussi qu'un grand nombre de ceux qui se trouvaient là y avaient été amenés de force. Lorsque ces pauvres habitants refusaient de se rendre au village de bon gré on les menaçait de les piller, d'incendier leurs propriétés et même de les tuer. Plus d'une fois une partie de ces menaces furent mises à exécution ; plusieurs habitants riches qui ne voulaient pas se joindre à eux voyaient leurs maisons saccagées et pillées, les insurgés allaient même jusqu'à tirer sur eux.
C'est alors, dit Gameau, qu'arriva la nouvelle de l'affaire de St. Charles et de la dispersion des rebelles dans le Sud. Croyant cette occasion favorable, M. Paquin invita le Dr. Chenier à venir au presbytère, et le pressa de renoncer à ces dangereux projets. Tous ceux qui étaient présents, ecclésiastiques et séculiers, se joignirent au bon curé pour faire les mêmes instances auprès du chef rebelle, en lui mettant sous les yeux l'inutilité de son entreprise et toutes les conséquences funestes qui devaient en résulter, mais ce fut en vain. Chénier prétendit que les nouvelles de St. Charles étaient fausses, qu'il venait d'apprendre par un courriel (*) que les
(•) Il paraît qu'après l'affaire de St. Denis, MM. De Lorimier, Hubert et Pelletier, partirent en toute hâte pour le Nord, annonçant partout que les patriotes avaient
patriotes étaient vainqueurs dans le Sud, et il ajouta que pour lui sa résolution était inébranlable, qu^il était décidé à mourir les armes à la main. Malgré son opiniâtreté cependant. Ton s'aperçut qu'il ne pouvait surmonter son émotion, et qu'il laissait échapper quelques larmes. N'ayant pu le dissuader, M. Paquet se vit obligé de s'éloigner et d'abandonner le presbytère et l'église aux rebelles. Beaucoup de familles étaient déjà parties ou partaient à tout instant pour Montréal et les paroisses environnantes. Il y avait eu plusieurs alertes et les personnes bien informées savaient que les insurgés ne seraient pas en état de résister aux forces qui s'approchaient.
En effet, Sir John Colborne qui avait été chargé de mettre la loi martiale à exécution avait décidé d'aller personnellement réduire les rebelles du Nord. En conséquence, il était parti mercredi après-midi, 13 décembre, de Montréal, avec une force de près de 8,000 hommes et huit canons. Le général établit ses quartiers à St. Martin, où. il réunit tous les corps qui avaient été envoyés à l'avance et d'où il expédia des ordres pour la marche des divers détachements ; il partit jeudi matin, vers 7 heures, pour se porter sur St. Eustache. Comme on avait appris que, par la route ordinaire, le passage offrirait des difficultés parce que la glace ne serait pas assez forte pour sup-
tué un grand nombre de soldats, que c'était tout ce qu'il y avait de troupes en Canada, excepté les royaux qui s'étaient joints à Papineau. Cus nouvelles ranimèrent le courage des patriotes du Nord qui devinrent plus ardents que jamais.
porter rartillerie et la cavalerie, le général ordonna de faire un détour vers Ste. Eose ; on traversa la rivière dans cet endroit, puis on remonta les bords de la rive droite jusque près du village de St. Eustache. Ce détour avait considérablement allongé le ^ i chemin, en sorte que les troupes n'arrivèrent que vers midi, près du village.
Girod, avec une trentaine d'hommes, avait traversé la rivière sur la glace pour s'assurer si les troupes s'approchaient, mais le détour qu'elles avaient fait le trompa, et il s'en retourna en annonçant que l'action n'aurait probablement pas lieu ce jour-là. Quelque temps après la milice volontaire de St. Martin apparut sur le chemin royal et l'inquiétude se mit parmi les insurgés, puis on vit dans l'éloignement le corps entier de l'armée s'approcher. Les chefs donnèrent des ordres pour garnir les différents postes qu'ils avaient établis. Ces mouvements divers permirent à beaucoup d'entre les insurgés qui comprenaient le danger de prendre part à une résistance périlleuse, de s'enfuir loin du champ de bataille. Ils arrivaient en courant et sans armes dans les paroisses environnantes. Quelques prisonniers, que les rebelles avaient faits, des femmes et des enfants profitèrent de la confusion générale pour se sauver dans les bois. Arrivé à quelque distance du village, Sir John Colbome fit informer les rebelles qu'ils tturaient la vie sauve s'ils se rendaient et s'ils livraient leurs chefs. La réponse qu'il reçut fut des ooups de fusil qui furent tirés de l'église, avant qu'aucune position
— Dîne fut prise par les troupes. Alors le général déploya ses forces pour cerner le village et commencer Tattaque.
Les principaux points occupés par les rebelles étaient la maison du seigneur Dumont, le couvent, le presbytère et l'église; ils avaient barricadé les portes de ce dernier édifice, en sorte qu'il ne leur restait plus, pour en sortir, que les fenêtres et une petite porte en arrière donnant sur le cimetière, par laquelle deux hommes à la fois pouvaient passer. Quelques instants avant l'assaut, il y avait encore 5 à 600 hommes en armes, mais un grand nombre d'eux s'enfuirent avant la bataille, en sorte qu'il ne resta au Dr. Chénier que 200 à 260 hommes. Le feu de l'artillerie fut ouvert assez longtemps avant que les insurgés songeassent à riposter, il fit de grands dommages aux propriétés, sans causer de pertes de vie ; les assiégés se décidèrent alors à répondre par des volées de mousqueterie parties de tous les points qu'ils occupaient. Les carabiniers volontaires, sous le commandement du capitaine Leclerc, prirent pour but les fenêtres de l'église. Le feu avait pris à cet édifice qui, déjà miné par le canon, menaçait de s'écrouler sur ceux qui l'occupaient ; beaucoup d'entr'eux tentèrent d'en sortir et furent tués dans le cimetière. Ce fut en sortant par la petite porte que le Dr. Chénier, qui se trouvait dans ce lieu avec encore 75 à 80 hommes, reçut un coup de feu de l'un des carabiniers volontaires ; il tomba dans le cimetière oti il expira aussitôt. Peu après les deux
clochers de Téglise s'écroulèrent, et bon nombre de malheureux furent ensevelis sous les décombres. (*)
Beaucoup d'insurgés essayèrent de fuir sur l'autre rive, mais les volontaires de St. Martin, et un détachement' du 83ème régiment les arrêtèrent, en tuèrent et blessèrent un bon nombre, il en fut de même dans le village, en un mot ce fut une scène de carnage général. On livra aux flammes une quarantaine des plus belles résidences, entr'autres celles du seigneur Dumont, du Dr. Chenier et de M.
Scott. A peu près 110 insurgés périrent dans cette bataille, tandis que le nombre des prisonniers fut de 105; les pertes des troupes furent insignifiantes: 7 de tués et 10 de blessés.
Au commencement de la bataille, le brave général Girod vit qu'il était temps de songer à sa propre sécurité. Sous prétexte d'aller chercher du renfort, il abandonna à leur sort les malheureux qu'il avait soulevés ; il s'empara d'un cheval et se mit en devoir de se sauver à toute bride, il s'arrêta un instant à la maison de M. Eugène Globensky oh il avait son logement, pour y prendre quelque chose qu'il y avait oublié. Dans ce moment un habitant voulut le tuer, mais ceux qui étaient là l'en empêchèrent ; un autre (Carbonneau) brûla trois amorces en voulant tirer
(*) L'église fut en partie consumée par le feu en cette circonstance ; mais les murs restés debout servirent à sa reconstruction, c'est celle qui existe encore à St. Eustache. On voit sur le portail de cet édifice les traces que les boulets y ont laissées. Il y a surtout, à la hauteur d'une dixaine de pieds, deux cavités profondes dans les pierres, elles ont la forme d'une section de boulet.
sur lui. " Il faut que je lui flambe la cervelle," disait-il, " car il nous a dit assez souvent de faire feu " sur lui s'il reculait d'un seul pas et s'il n'était pas " toujours à notre tête." (*)
Ces tentatives n'ayant pas réussi, Girod prit la fuite et passa par différentes paroisses ; mais les volontaires de la Longue-Pointe s'étaient mis à sa poursuite ; ils découvrirent sa piste, et après l'avoir longtemps suivi de maison en maison, ils le rejoignirent, le lundi suivant, dans les concessions de la Longue-Pointe. Le capitaine des volontaires qui se trouvait assez prêt de lui, lui cria d'arrêter, ce qu'il fit. Girod tira ensuite un pistolet de sa poche, l'appuya sur son front, fit feu et tomba raide mort. C'est une chose inexplicable de voir que ce misérable, si bien décidé à mourir, n'ait pas voulu combattre avec les siens et par là courir le risque de trouver au moins une mort plus honorable.
Le lendemain, vers onze heures du matin, les troupes se mirent en marche vers St. Benoit. Le commandant avait laissé la garde du village au colonel Globensky, (%) brave décoré de 1812, en qui l'autorité et les patriotes avaient une égale confiance.
(*) Nous avons cité cet extmit pour donner une idée de ce qu'était cet homme. Et cependant c'est en cet individu, que tous s'accordent à représenter comme vil et méprisabie, que les insurgés avaient mis leur confiance ; c est lui qu'ils avaient choisi pour un de leurs chefn. Ce fait, ainsi que beaucoup d'autres, prouve combien, dans ces temps d'agitation, les hommes tombent parfois dans d'incroyables erreurs.
(t) Père de A N. Globensky, écr., qui s'est fait élire, il j a deux ans, député à la Chambre Fédérale pour le comté
Les rebelles de cette dernière paroisse avaient enyojë au-devant du général Colbome des députés porteurs de drapeaux blancs pour demander à traiter. Sir John Colbome leur avait fait répondre qu'il n'entrerait dans aucune négociation avant que les chefs n'eussent été livrés, et en même temps il avait ordonné aux troupes de poursuivre leur route. Presque toutes les maisons, en approchant du village, avaient un drapeau blanc à la porte, pour attester des dispositions pacifiques de leurs habitants. Lorsque l'armée arriva au village, il était complètement désert, les maisons étaient entièrement abandonnées, et on n'y trouva qu'une troupe d'habitants qui vinrent se rendre sans condition. L'armée s'empara du village et y passa la nuit. Ce qu'on avait rapporté de prétendues fortifications faites à St. Benoit par les rebelles et de quelques canons en bois fabriqués pour leur usage était faux. H n'y avait d'autre canon que celui que Girod avait volé aux sauvages de la mission du Lac. Malgré la soumission des habitants toutes les maisons furent mises au pillage, et avant de quitter la place, le samedi matin, les troupes mirent le feu sur plusieurs points ; en quelques heures tout fut consumé.
On ne saurait trop flétrir cet acte de dévastation qui, dans la circonstance, n'avait aucune raison d'être, puisque les habitants de la paroisse s'étaient soumis
des Deux-Montagnes, et qui a eu le tort de résifçner presque tout de suite. Nous disons qu'il a eu tort de résigner, parce que sa position sociale et ses remarquables talents lui auraient bientôt assuré une place marquante dans notre députation.
entièrement et qu'aucun acte quelconque d'hostilité n'ayait été commis contre les troupes.
Le corps expéditionnaire reprit le chemin de la ville et arriva à Montréal, partie le samedi et partie le dimanche, amenant les prisonniers qu^l avait faits à St. Eustache et quelques autres qu'il fit en route. Mais le 32ème régiment, en quittant St. Benoit, marcha sur Ste. Scholastique, oh Ton disait que bon nombre de révoltés, avec leurs chefs, s'étaient réfugiés. Arrivé près du village, le colonel Maitland rencontra environ 300 hommes, qui lui remirent cinquante armes à feu et des équipements; dans le village même, il y avait 6 à 600 personnes qui reçurent les troupes anglaises aux cris de " Vive la Eeine." Le colonel accepta leur soumission et le village fut épargné.
L'incendie de St. Denis, huit jours après le combat qui y avait eu lieu, est impossible à excuser, il en est de même de celui de St. Benoit. Que dans l'ardeur de la bataille et l'enthousiasme de la victoire, les troupes anglaises aient incendié une partie de St. Eustache, cela se conçoit; mais huit jours après la bataille de St. Denis, et quand les habitants de St. Benoit envoyaient des parlementaires avec le drapeau de la paix, qu'ils faisaient acte de soumis*sion, et que malgré tout cela le commandant ait ordonné le pillage et l'incendie, nous ne saurions voir là l'acte d'un ennemi généreux. (*)
(*) Lors de l'incendie de Féglise de St. Benoit, des soldatH anglais avaient sauvé des vases sacrés qu'ils se hâtèrent d'aller porter au Supérieur du Séminaire de Montréal,
Les révoltés étaient maintenant tout-à-fait battus dans leurs châteaux-forts ; les chefs étaient en fuite ou prisonniers. M. Papineau avait gagné le territoire des Etats-Unis avec plusieurs autres compromis dans les derniers événements.
Le calme était rétabli et tout parut rentrer dans rordre. Les évoques de Québec et de Montréal invitèrent les fidèles à remercier Dieu du rétablissement de la paix.
" Quelle misère, quelle désolation s'est répandu " dans plusieurs de nos campagnes, disait l'évêque " de Montréal, depuis que le fléau de la guerre " civile a ravagé cet heureux pays oh régnaient " l'abondance et la joie avec l'ordre et la sûreté, " avant que des brigands et des rebelles eussent, à " force de sophismes et de mensonges, égaré une " partie de la population de notre diocèse. Que vous
" reste-t-il de leurs belles promesses 1 Est-ce le
" vœu de la majorité du pays qui, néanmoins, selon " leurs principes, doit tout régler dans un état, est-ce " cette volonté générale qui a dirigé les opérations " des insurgés *? Vous trouviez-vous libres lorsqu'en " vous menaçant de toutes sortes de vexations, d^ <* l'incendie, de la perte de tous vos biens, de la ** mort même, si vous ne soumettiez à leur effrayant " despotisme, ils forçaient plus de la moitié du petit " nombre qui a pris les armes contre notre auguste
après leur retour. Le Supérieur leur offrit la valeur de ces objets, mnis ceux-ci, par un sentiment de délicatesse qui leur fait le plus;,grand honneur refusèrent généreusement cotte offre.
" Souveraine à marclier contre ses armées victo- " rieuses."
" De notre côté, disait Tévêque de Québec, pen- '' dant les désastres dont quelques parties de cette " province ont été le théâtre, nous avons, à Texemple " de Moïse, conjuré le Seigneur de ne point perdre " son peuple et son héritage, et aujourd'hui nous " avons, ainsi que vous, le bonheur de voir que ce " Dieu de bonté a écouté favorablement nos hum- " blés prières."
On a porté des jugements fort contraires sur Tin* surrection bas-canadienne, sur ceux qui poussèrent le peuple à prendre les armes et en particulier sur M. Papineau. Les uns ont prétendu que la prise des armes était devenue nécessaire et que sans cela nous n'aurions rien obtenu de T Angleterre. D'autres, au contraire, ont soutenu qu'en persistant à &ire des représentations au gouvernement anglais, en persévérant dans les bornes de la modération et de la légalité, nous aurions obtenu aussi bien et plus vite ce que nous demandions, savoir : la responsabilité ministérielle, un conseil législatif électif ou du moins choisi avec plus de discernement, en un mot la réparation des injustices dont nous avions si grandement à nous plaindre.
De ces deux opinions contradictoires, on a jugé bien différemment M. Papineau qui était regardé et proclamé comme l'âme et le chef du mouvement dans les assemblées publiques.
Une autre question s'élève encore, c'est celle de savoir s'il âniÈ &ii& peser sur lui la lespcmsabilité
du soulèvement en armes et de ses conséqueneea désastreuses.
Nous partageons complètement Topinion de ceux qui considèrent Tinsurrection comme ayant été intempestive et qui plus est, dans les circonstances ou elle eut lieu, c'est-à-dire sans j être nullement préparé, c'était un de ces actes d'aberration populaire que l'on ne sait comment qualifier.
Prétendre, comme a voulu le faire entendre le Dr. O'Callaghan, que ni lui ni M. Fapineau ne savait pas que le mouvement aurait lieu est une assertoire dérisoire. Les chefs étaient en communication constante entre eux, on ne pouvait pas cacher à M. Papineau les préparatifs qui se faisaient pour le soulèvement. Ce soulèvement n'était que la conséquence du projet d'indépendance pour le Canada et par suite de s» formation en république, .projet caressé par M. Papineau, comme les témoins de ces événements l'afi&rment, et comme sa lettre trouvée dans les papiers de M. Nelson le confirme. D'ailleurs la république était considérée par beaucoup comme un £Gdt accompli puisque plusieurs des chefe, entre autres le Dr. Chénier, signèrent des reconnaissances au nom de la république canadienne dont ils se déclaraient directeurs provisoires. Et puis la présence de M. Papineau à St. Denis, le jour de la bataille, et son désir (selon lui) de prendre part au combat ne sontils pas une approbation de la prise d'armes.
L'agitation publique maintenue par le» assemblées, les discours, les articles des journaux, ne pouvait aboutir à autre chose qu'à la révolte^ à moins que le
peuple ne fut maintenu dans les bornes de la modération et des moyens légaux par celui qfU'on regardait comme le chef; mais c'est ce qu'il ne fit jamais, au contraire, par sa parole ardente et ses violences il soufflait sans cesse la révolte, comme disait un journal du temps ; cependant il ne réussit jamais à rallier tous ses concitoyens à ses opinions.
On a comparé dans le temps M. Papineau à O'Connell, mais il y a une différence bien grande entre ces deux hommes et la position de leurs concitoyens vis-à-vis de l'Angleterre.
L'agitateur irlandais était catholique, c'est-à-dire que la religion dans laquelle il était né était, aux yeux de la loi, une cause d'exclusion de l'arène parlementaire, ouverte à ceux-là seuls qui professaient la religion de l'état. H eut donc à forcer d'abord le parlement à le recevoir au nombre de ses membres.
La loi protestante, fille du fanatisme, avait fait du protestant un tyran et du catholique un esclave. D'après cette loi le catholique était indigne de toute fonction civile et militaire^ incapable de remplir les emplois les plus subalternes de l'administration, et ne lui reconnaissait d'autre droit que celui de payer des impôts aussi onéreux qu'humiliants. C'est cette dégradation politique qu'il fallait faire cesser. Par quel prodige d'efforts, d'influence et ' de talents O'Connell réussit-il à atteindre ce but aussi noble qu'il était alors invraisemblable ? il faudrait bien des pages pour le faire connaître. Il suffît de dire qu'il y réussit, et que toujours il sut maintenir le peuple irlandais, ce peupleardent et emporté comme
le français» dans les bornes de la légalité^ et qu'il n'employa jaâiais que les moyens que la constitution lui fournissait.
Ici nous n'avions aucune de ces proscriptions infamantes propres à exaspérer les plus calmes parce qu'elles touchent à ce que l'homme a de plus cher, sa croyance religieuse et son honneur personnel ; tous les sujets de plaintes se bornaient à la mauvaise administration, à l'irresponsabilité des ministres> à leur partialité dans la distribution des faveur» gouvernementales. Et cependant M. Papineau poussait indubitablement à la révolte, et il ne pouvait se le cacher,, et avec la haute intelligence dont il était doué, il ne pouvait pas -ne pas prévoir les conséquences fatales qui devaient en résulter. Maintenant était-il mu réellement par l'intérêt du bien public, ou bien travaillait-il (comme on l'a prétendu alors) pour satis" faire son ambition personnelle, dans l'espérance de devenir le chef d'une république qu'il aurait fondée en l'arrachant à l'Angleterre? Nous ne pouvons réellement pas dire auquel de ces deux sentiments il obéissait, mais dans l'un ou l'autre cas, il s'est montré ou un agitateur imprudent, en conduisant la partie du peuple qui le suivait, à la révolte, sans préparatifs, sans armes, et avec toute l'évidence d'un insuccès certain, ou bien encore il a obéi à un sentiment d'ambition désordonnée à la-> quelle il sacrifiait de gaité de cœur la vie de ses compatriotes et le repos de son pays, et dans l'un ou l'autre cas il est également blâmable.
Maintenant, pour appuyer ce que nous venons de
•dire relativement à rinsurrection et à M. Papineau, nous citerons à ce sujet une autorité que personne n'oserait récuser, c'est celle du grand O'Connell luimême.
Parlant de Tinsurrection bas-canadienne, voici ce que le libérateur de l'Irlande disait dans la chambre des communes, le 30 juillet 1838 :
" Les amis de la liberté avaient d'abord tout en leur pouvoir, et ils auraient réussi s'ils s'y étaient bien pris. Sans leur folie, leur méchanceté et leurs crimes, ils eussent finalement triomphé; mais du moment que M. Papineau et les autres eurent répandu le sang et fait éclater la rébellion contre le pouvoir exécutif, dès lors ils perdirent l'appui de tout homme qui désire obtenir la liberté d'un peuple par des moyens constitutionnels et légaux, et ils méritèrent le plus grand malheur qui put les afOliger, celui de mettre leur patrie sous le joug du despotisme."